L’Origine des espèces/Chapitre IV
La bibliothèque libre.
[modifier] La sélection naturelle ou la persistance du plus apte.
La sélection naturelle ; comparaison de son pouvoir avec le pouvoir sélectif de l’homme ; son influence sur les caractères a peu d’importance ; son influence à tous les âges et sur les deux sexes. — Sélection sexuelle. — De la généralité des croisements entre les individus de la même espèce. — Circonstances favorables ou défavorables à la sélection naturelle, telles que croisements, isolement, nombre des individus. — Action lente. — Extinction causée par la sélection naturelle. — Divergence des caractères dans ses rapports avec la diversité des habitants d’une région limitée et avec l’acclimatation. — Action de la sélection naturelle sur les descendants d’un type commun résultant de la divergence des caractères. — La sélection naturelle explique le groupement de tous les êtres organisés ; les progrès de l’organisme ; la persistance des formes inférieures ; la convergence des caractères ; la multiplication indéfinie des espèces. — Résumé.
Quelle influence a, sur la variabilité, cette lutte pour l’existence que nous venons de décrire si brièvement ? Le principe de la sélection, que nous avons vu si puissant entre les mains de l’homme, s’applique-t-il à l’état de nature ? Nous prouverons qu’il s’applique de façon très efficace. Rappelons-nous le nombre infini de variations légères, de simples différences individuelles, qui se présentent chez nos productions domestiques et, à un degré moindre, chez les espèces à l’état sauvage ; rappelons-nous aussi la force des tendances héréditaires. À l’état domestique, on peut dire que l’organisme entier devient en quelque sorte plastique. Mais, comme Hooker et Asa Gray l’ont fait si bien remarquer, la variabilité que nous remarquons chez toutes nos productions domestiques n’est pas l’œuvre directe de l’homme. L’homme ne peut ni produire ni empêcher les variations ; il ne peut que conserver et accumuler celles qui se présentent. Il expose, sans en avoir l’intention, les êtres organisés à de nouvelles conditions d’existence, et des variations en résultent ; or, des changements analogues peuvent, doivent même se présenter à l’état de nature. Qu’on se rappelle aussi combien sont complexes, combien [ page 86 ]sont étroits les rapports de tous les êtres organisés les uns avec les autres et avec les conditions physiques de la vie, et, en conséquence, quel avantage chacun d’eux peut retirer de diversités de conformation infiniment variées, étant données des conditions de vie différentes. Faut-il donc s’étonner, quand on voit que des variations utiles à l’homme se sont certainement produites, que d’autres variations, utiles à l’animal dans la grande et terrible bataille de la vie, se produisent dans le cours de nombreuses générations ? Si ce fait est admis, pouvons-nous douter (il faut toujours se rappeler qu’il naît beaucoup plus d’individus qu’il n’en peut vivre) que les individus possédant un avantage quelconque, quelque léger qu’il soit d’ailleurs, aient la meilleure chance de vivre et de se reproduire ? Nous pouvons être certains, d’autre part, que toute variation, si peu nuisible qu’elle soit à l’individu ; entraîne forcément la disparition de celui-ci. J’ai donné le nom de sélection naturelle ou de persistance du plus apte à cette conservation des différences et des variations individuelles favorables et à cette élimination des variations nuisibles. Les variations insignifiantes, c’est-à-dire qui ne sont ni utiles ni nuisibles à l’individu, ne sont certainement pas affectées par la sélection naturelle et demeurent à l’état d’éléments variables, tels que peut-être ceux que nous remarquons chez certaines espèces polymorphes, ou finissent par se fixer, grâce à la nature de l’organisme et à celle des conditions d’existence.
Plusieurs écrivains ont mal compris, ou mal critiqué, ce terme de sélection naturelle. Les uns se sont même imaginé que la sélection naturelle amène la variabilité, alors qu’elle implique seulement la conservation des variations accidentellement produites, quand elles sont avantageuses à l’individu dans les conditions d’existence où il se trouve placé. Personne ne proteste contre les agriculteurs, quand ils parlent des puissants effets de la sélection effectuée par l’homme ; or, dans ce cas, il est indispensable que la nature produise d’abord les différences individuelles que l’homme choisit dans un but quelconque. D’autres ont prétendu que le terme sélection implique un choix conscient de la part des animaux qui se modifient, et on a même argué que, les plantes n’ayant aucune volonté, la sélection naturelle ne leur est pas applicable. Dans le sens littéral du mot, il n’est pas dou[ page 87 ]teux que le terme sélection naturelle ne soit un terme erroné ; mais, qui donc a jamais critiqué les chimistes, parce qu’ils se servent du terme affinité élective en parlant des différents éléments ? Cependant, on ne peut pas dire, à strictement parler, que l’acide choisisse la base avec laquelle il se combine de préférence. On a dit que je parle de la sélection naturelle comme d’une puissance active ou divine ; mais qui donc critique un auteur lorsqu’il parle de l’attraction ou de la gravitation, comme régissant les mouvements des planètes ? Chacun sait ce que signifient, ce qu’impliquent ces expressions métaphoriques nécessaires à la clarté de la discussion. Il est aussi très difficile d’éviter de personnifier le nom nature ; mais, par nature, j’entends seulement l’action combinée et les résultats complexes d’un grand nombre de lois naturelles ; et, par lois, la série de faits que nous avons reconnus. Au bout de quelque temps on se familiarisera avec ces termes et on oubliera ces critiques inutiles.
Nous comprendrons mieux l’application de la loi de la sélection naturelle en prenant pour exemple un pays soumis à quelques légers changements physiques, un changement climatérique, par exemple. Le nombre proportionnel de ses habitants change presque immédiatement aussi, et il est probable que quelques espèces s’éteignent. Nous pouvons conclure de ce que nous avons vu relativement aux rapports complexes et intimes qui relient les uns aux autres les habitants de chaque pays, que tout changement dans la proportion numérique des individus d’une espèce affecte sérieusement toutes les autres espèces, sans parler de l’influence exercée par les modifications du climat. Si ce pays est ouvert, de nouvelles formes y pénètrent certainement, et cette immigration tend encore à troubler les rapports mutuels de ses anciens habitants. Qu’on se rappelle, à ce sujet, quelle a toujours été l’influence de l’introduction d’un seul arbre ou d’un seul mammifère dans un pays. Mais s’il s’agit d’une île, ou d’un pays entouré en partie de barrières infranchissables, dans lequel, par conséquent, de nouvelles formes mieux adaptées aux modifications du climat ne peuvent pas facilement pénétrer, il se trouve alors, dans l’économie de la nature, quelque place qui serait mieux remplie si quelques-uns des habitants originels se modifiaient de façon ou d’autre, puisque, si le pays était ouvert, ces places [ page 88 ]seraient prises par les immigrants. Dans ce cas de légères modifications, favorables à quelque degré que ce soit aux individus d’une espèce, en les adaptant mieux à de nouvelles conditions ambiantes, tendraient à se perpétuer, et la sélection naturelle aurait ainsi des matériaux disponibles pour commencer son œuvre de perfectionnement.
Nous avons de bonnes raisons de croire, comme nous l’avons démontré dans le premier chapitre, que les changements des conditions d’existence tendent à augmenter la faculté à la variabilité. Dans les cas que nous venons de citer, les conditions d’existence ayant changé, le terrain est donc favorable à la sélection naturelle, car il offre plus de chances pour la production de variations avantageuses, sans lesquelles la sélection naturelle ne peut rien. Il ne faut jamais oublier que, dans le terme variation, je comprends les simples différences individuelles. L’homme peut amener de grands changements chez ses animaux domestiques et chez ses plantes cultivées, en accumulant les différences individuelles dans une direction donnée ; la sélection naturelle peut obtenir les mêmes résultats, mais beaucoup plus facilement, parce que son action peut s’étendre sur un laps de temps beaucoup plus considérable. Je ne crois pas, d’ailleurs, qu’il faille de grands changements physiques tels que des changements climatériques, ou qu’un pays soit particulièrement isolé et à l’abri de l’immigration, pour que des places libres se produisent et que la sélection naturelle les fasse occuper en améliorant quelques-uns des organismes variables. En effet, comme tous les habitants de chaque pays luttent à armes à peu près égales, il peut suffire d’une modification très légère dans la conformation ou dans les habitudes d’une espèce pour lui donner l’avantage sur toutes les autres. D’autres modifications de la même nature pourront encore accroître cet avantage, aussi longtemps que l’espèce se trouvera dans les mêmes conditions d’existence et jouira des mêmes moyens pour se nourrir et pour se défendre. On ne pourrait citer aucun pays dont les habitants indigènes soient actuellement si parfaitement adaptés les uns aux autres, si absolument en rapport avec les conditions physiques qui les entourent, pour ne laisser place à aucun perfectionnement ; car, dans tous les pays, les espèces natives ont été si complètement vaincues par des es[ page 89 ]pèces acclimatées, qu’elles ont laissé quelques-unes de ces étrangères prendre définitivement possession du sol. Or, les espèces étrangères ayant ainsi, dans chaque pays, vaincu quelques espèces indigènes, on peut en conclure que ces dernières auraient pu se modifier avec avantage, de façon à mieux résister aux envahisseurs.
Puisque l’homme peut obtenir et a certainement obtenu de grands résultats par ses moyens méthodiques et inconscients de sélection, où s’arrête l’action de la sélection naturelle ? L’homme ne peut agir que sur les caractères extérieurs et visibles. La nature, si l’on veut bien me permettre de personnifier sous ce nom la conservation naturelle ou la persistance du plus apte, ne s’occupe aucunement des apparences, à moins que l’apparence n’ait quelque utilité pour les êtres vivants. La nature peut agir sur tous les organes intérieurs, sur la moindre différence d’organisation, sur le mécanisme vital tout entier. L’homme n’a qu’un but: choisir en vue de son propre avantage ; la nature, au contraire, choisit pour l’avantage de l’être lui-même. Elle donne plein exercice aux caractères qu’elle choisit, ce qu’implique le fait seul de leur sélection. L’homme réunit dans un même pays les espèces provenant de bien des climats différents ; il exerce rarement d’une façon spéciale et convenable les caractères qu’il a choisis ; il donne la même nourriture aux pigeons à bec long et aux pigeons à bec court ; il n’exerce pas de façon différente le quadrupède à longues pattes et à courtes pattes ; il expose aux mêmes influences climatériques les moutons à longue laine et ceux à laine courte. Il ne permet pas aux mâles les plus vigoureux de lutter pour la possession des femelles. Il ne détruit pas rigoureusement tous les individus inférieurs ; il protège, au contraire, chacun d’eux, autant qu’il est en son pouvoir, pendant toutes les saisons. Souvent il commence la sélection en choisissant quelques formes à demi monstrueuses, ou, tout au moins, en s’attachant à quelque modification assez apparente pour attirer son attention ou pour lui être immédiatement utile. À l’état de nature, au contraire la plus petite différence de conformation ou de constitution peut suffire à faire pencher la balance dans la lutte pour l’existence et se perpétuer ainsi. Les désirs et les efforts de l’homme sont si changeants ! sa vie est si courte ! Aussi, [ page 90 ]combien doivent être imparfaits les résultats qu’il obtient, quand on les compare à ceux que peut accumuler la nature pendant de longues périodes géologiques ! Pouvons-nous donc nous étonner que les caractères des productions de la nature soient beaucoup plus franchement accusés que ceux des races domestiques de l’homme ? Quoi d’étonnant à ce que ces productions naturelles soient infiniment mieux adaptées aux conditions les plus complexes de l’existence, et qu’elles portent en tout le cachet d’une œuvre bien plus complète ?
On peut dire, par métaphore, que la sélection naturelle recherche, à chaque instant et dans le monde entier, les variations les plus légères ; elle repousse celles qui sont nuisibles, elle conserve et accumule celles qui sont utiles ; elle travaille en silence, insensiblement, partout et toujours, dès que l’occasion s’en présente, pour améliorer tous les êtres organisés relativement à leurs conditions d’existence organiques et inorganiques. Ces lentes et progressives transformations nous échappent jusqu’à ce que, dans le cours des âges, la main du temps les ait marquées de son empreinte, et alors nous nous rendons si peu compte des longues périodes géologiques écoulées, que nous nous contentons de dire que les formes vivantes sont aujourd’hui différentes de ce qu’elles étaient autrefois.
Pour que des modifications importantes se produisent dans une espèce, il faut qu’une variété une fois formée présente de nouveau, après de longs siècles peut-être, des différences individuelles participant à la nature utile de celles qui se sont présentées d’abord ; il faut, en outre, que ces différences se conservent et se renouvellent encore. Des différences individuelles de la même nature se reproduisent constamment ; il est donc à peu près certain que les choses se passent ainsi. Mais, en somme, nous ne pouvons affirmer ce fait qu’en nous assurant si cette hypothèse concorde avec les phénomènes généraux de la nature et les explique. D’autre part, la croyance générale que la somme des variations possibles est une quantité strictement limitée, est aussi une simple assertion hypothétique.
Bien que la sélection naturelle ne puisse agir qu’en vue de l’avantage de chaque être vivant, il n’en est pas moins vrai que des caractères et des conformations, que nous sommes disposés à [ page 91 ]considérer comme ayant une importance très secondaire, peuvent être l’objet de son action. Quand nous voyons les insectes qui se nourrissent de feuilles revêtir presque toujours une teinte verte, ceux qui se nourrissent d’écorce une teinte grisâtre, le ptarmigan des Alpes devenir blanc en hiver et le coq de bruyère porter des plumes couleur de bruyère, ne devons-nous pas croire que les couleurs que revêtent certains oiseaux et certains insectes leur sont utiles pour les garantir du danger ? Le coq de bruyère se multiplierait innombrablement s’il n’était pas détruit à quelqu’une des phases de son existence, et on sait que les oiseaux de proie lui font une chasse active ; les faucons, doués d’une vue perçante, aperçoivent leur proie de si loin, que, dans certaines parties du continent, on n’élève pas de pigeons blancs parce qu’ils sont exposés à trop de dangers. La sélection naturelle pourrait donc remplir son rôle en donnant à chaque espèce de coq de bruyère une couleur appropriée au pays qu’il habite, en conservant et en perpétuant cette couleur dès qu’elle est acquise. Il ne faudrait pas penser non plus que la destruction accidentelle d’un animal ayant une couleur particulière ne puisse produire que peu d’effets sur une race. Nous devons nous rappeler, en effet, combien il est essentiel dans un troupeau de moutons blancs de détruire les agneaux qui ont la moindre tache noire. Nous avons vu que la couleur des cochons qui, en Virginie, se nourrissent de certaines racines, est pour eux une cause de vie ou de mort. Chez les plantes, les botanistes considèrent le duvet du fruit et la couleur de la chair comme des caractères très insignifiants ; cependant, un excellent horticulteur, Downing, nous apprend qu’aux États-Unis les fruits à peau lisse souffrent beaucoup plus que ceux recouverts de duvet des attaques d’un insecte, le curculio ; que les prunes pourprées sont beaucoup plus sujettes à certaines maladies que les prunes jaunes ; et qu’une autre maladie attaque plus facilement les pêches à chair jaune que les pêches à chair d’une autre couleur. Si ces légères différences, malgré le secours de l’art, décident du sort des variétés cultivées, ces mêmes différences doivent évidemment, à l’état de nature, suffire à décider qui l’emportera d’un arbre produisant des fruits à la peau lisse ou à la peau velue, à la chair pourpre ou à la chair jaune ; car, dans cet état, les arbres [ page 92 ]ont à lutter avec d’autres arbres et avec une foule d’ennemis.
Quand nous étudions les nombreux petits points de différence qui existent entre les espèces et qui, dans notre ignorance, nous paraissent insignifiants, nous ne devons pas oublier que le climat, l’alimentation, etc., ont, sans aucun doute, produit quelques effets directs. Il ne faut pas oublier non plus qu’en vertu des lois de la corrélation, quand une partie varie et que la sélection naturelle accumule les variations, il se produit souvent d’autres modifications de la nature la plus inattendue.
Nous avons vu que certaines variations qui, à l’état domestique, apparaissent à une période déterminée de la vie, tendent à réapparaître chez les descendants à la même période. On pourrait citer comme exemples la forme, la taille et la saveur des grains de beaucoup de variétés de nos légumes et de nos plantes agricoles ; les variations du ver à soie à l’état de chenille et de cocon ; les œufs de nos volailles et la couleur du duvet de leurs petits ; les cornes de nos moutons et de nos bestiaux à l’âge adulte. Or, à l’état de nature, la sélection naturelle peut agir sur certains êtres organisés et les modifier à quelque âge que ce soit par l’accumulation de variations profitables à cet âge et par leur transmission héréditaire à l’âge correspondant. S’il est avantageux à une plante que ses graines soient plus facilement disséminées par le vent, il est aussi aisé à la sélection naturelle de produire ce perfectionnement, qu’il est facile au planteur, par la sélection méthodique, d’augmenter et d’améliorer le duvet contenu dans les gousses de ses cotonniers.
La sélection naturelle peut modifier la larve d’un insecte de façon à l’adapter à des circonstances complètement différentes de celles où devra vivre l’insecte adulte. Ces modifications pourront même affecter, en vertu de la corrélation, la conformation de l’adulte. Mais, inversement, des modifications dans la conformation de l’adulte peuvent affecter la conformation de la larve. Dans tous les cas, la sélection naturelle ne produit pas de modifications nuisibles à l’insecte, car alors l’espèce s’éteindrait.
La sélection naturelle peut modifier la conformation du jeune relativement aux parents et celle des parents relativement aux jeunes. Chez les animaux vivant en société, elle transforme la conformation de chaque individu de telle sorte qu’il puisse se [ page 93 ]rendre utile à la communauté, à condition toutefois que la communauté profite du changement. Mais ce que la sélection naturelle ne saurait faire, c’est de modifier la structure d’une espèce sans lui procurer aucun avantage propre et seulement au bénéfice d’une, autre espèce. Or, quoique les ouvrages sur l’histoire naturelle rapportent parfois de semblables faits, je n’en ai pas trouvé un seul qui puisse soutenir l’examen. La sélection naturelle peut modifier profondément une conformation qui ne serait très utile qu’une fois pendant la vie d’un animal, si elle est importante pour lui. Telles sont, par exemple, les grandes mâchoires que possèdent certains insectes et qu’ils emploient exclusivement pour ouvrir leurs cocons, ou l’extrémité cornée du bec des jeunes oiseaux qui les aide à briser l’œuf pour en sortir. On affirme que, chez les meilleures espèces de pigeons culbutants à bec court, il périt dans l’œuf plus de petits qu’il n’en peut sortir ; aussi les amateurs surveillent-ils le moment de l’éclosion pour secourir les petits s’il en est besoin. Or, si la nature voulait produire un pigeon à bec très court pour l’avantage de cet oiseau, la modification serait très lente et la sélection la plus rigoureuse se ferait dans l’œuf, et ceux-là seuls survivraient qui auraient le bec assez fort, car tous ceux à bec faible périraient inévitablement ; ou bien encore, la sélection naturelle agirait pour produire des coquilles plus minces, se cassant plus facilement, car l’épaisseur de la coquille est sujette à la variabilité comme toutes les autres structures.
Il est peut-être bon de faire remarquer ici qu’il doit y avoir, pour tous les êtres, de grandes destructions accidentelles qui n’ont que peu ou pas d’influence sur l’action de la sélection naturelle. Par exemple, beaucoup d’œufs ou de graines sont détruits chaque année ; or, la sélection naturelle ne peut les modifier qu’autant qu’ils varient de façon à échapper aux attaques de leurs ennemis. Cependant, beaucoup de ces œufs ou de ces gaines auraient pu, s’ils n’avaient pas été détruits, produire des individus mieux adaptés aux conditions ambiantes qu’aucun de ceux qui ont survécu. En outre, un grand nombre d’animaux ou de plantes adultes, qu’ils soient ou non les mieux adaptés aux conditions ambiantes, doivent annuellement périr, en raison de causes accidentelles, qui ne seraient en aucune façon mitigées [ page 94 ]par des changements de conformation ou de constitution avantageux à l’espèce sous tous les autres rapports. Mais, quelque considérable que soit cette destruction des adultes, peu importe, pourvu que le nombre des individus qui survivent dans une région quelconque reste assez considérable — peu importe encore que la destruction des œufs ou des graines soit si grande, que la centième ou même la millième partie se développe seule, — il n’en est pas moins vrai que les individus les plus aptes, parmi ceux qui survivent, en supposant qu’il se produise chez eux des variations dans une direction avantageuse, tendent à se multiplier en plus grand nombre que les individus moins aptes. La sélection naturelle ne pourrait, sans doute, exercer son action dans certaines directions avantageuses, si le nombre des individus se trouvait considérablement diminué par les causes que nous venons d’indiquer, et ce cas a dû se produire souvent ; mais ce n’est pas là une objection valable contre son efficacité à d’autres époques et dans d’autres circonstances. Nous sommes loin, en effet, de pouvoir supposer que beaucoup d’espèces soient soumises à des modifications et à des améliorations à la même époque et dans le même pays.
[modifier] Sélection sexuelle.
À l’état domestique, certaines particularités apparaissent souvent chez l’un des sexes et deviennent héréditaires chez ce sexe ; il en est de même à l’état de nature. Il est donc possible que la sélection naturelle modifie les deux sexes relativement aux habitudes différentes de l’existence, comme cela arrive quelquefois, ou qu’un seul sexe se modifie relativement à l’autre sexe, ce qui arrive très souvent. Ceci me conduit à dire quelques mots de ce que j’ai appelé la sélection sexuelle. Cette forme de sélection ne dépend pas de la lutte pour l’existence avec d’autres êtres organisés, ou avec les conditions ambiantes, mais de la lutte entre les individus d’un sexe, ordinairement les mâles, pour s’assurer la possession de l’autre sexe. Cette lutte ne se termine pas par la mort du vaincu, mais par le défaut ou par la petite quantité de descendants. La sélection sexuelle est donc moins rigoureuse que la sélection naturelle. Ordinairement, les mâles les plus vigou [ page 95 ]reux, c’est-à-dire ceux qui sont le plus aptes à occuper leur place dans la nature, laissent un plus grand nombre de descendants. Mais, dans bien des cas, la victoire ne dépend pas tant de la vigueur générale de l’individu que de la possession d’armes spéciales qui ne se trouvent que chez le mâle. Un cerf dépourvu de bois, ou un coq dépourvu d’éperons, aurait bien peu de chances de laisser de nombreux descendants. La sélection sexuelle, en permettant toujours aux vainqueurs de se reproduire, peut donner sans doute à ceux-ci un courage indomptable, des éperons plus longs, une aile plus forte pour briser la patte du concurrent, à peu près de la même manière que le brutal éleveur de coqs de combat peut améliorer la race par le choix rigoureux de ses plus beaux adultes. Je ne saurais dire jusqu’où descend cette loi de la guerre dans l’échelle de la nature. On dit que les alligators mâles se battent, mugissent, tournent en cercle, comme le font les Indiens dans leurs danses guerrières, pour s’emparer des femelles ; on a vu des saumons mâles se battre pendant des journées entières ; les cerfs volants mâles portent quelquefois la trace des blessures que leur ont faites les larges mandibules d’autres mâles ; M. Fabre, cet observateur inimitable, a vu fréquemment certains insectes hyménoptères mâles se battre pour la possession d’une femelle qui semble rester spectatrice indifférente du combat et qui, ensuite, part avec le vainqueur. La guerre est peut-être plus terrible encore entre les mâles des animaux polygames, car ces derniers semblent pourvus d’armes spéciales. Les animaux carnivores mâles semblent déjà bien armés, et cependant la sélection naturelle peut encore leur donner de nouveaux moyens de défense, tels que la crinière au lion et la mâchoire à crochet au saumon mâle, car le bouclier peut être aussi important que la lance au point de vue de la victoire.
Chez les oiseaux, cette lutte revêt souvent un caractère plus pacifique. Tous ceux qui ont étudié ce sujet ont constaté une ardente rivalité chez les mâles de beaucoup d’espèces pour attirer les femelles par leurs chants. Les merles de roche de la Guyane, les oiseaux de paradis, et beaucoup d’autres encore, s’assemblent en troupes ; les mâles se présentent successivement ; ils étalent avec le plus grand soin, avec le plus d’effet possible, leur magnifique plumage ; ils prennent les poses les plus extra[ page 96 ]ordinaires devant les femelles, simples spectatrices, qui finissent par choisir le compagnon le plus agréable. Ceux qui ont étudié avec soin les oiseaux en captivité savent que, eux aussi, sont très susceptibles de préférences et d’antipathies individuelles : ainsi, sir R. Heron a remarqué que toutes les femelles de sa volière aimaient particulièrement un certain paon panaché. Il n’est impossible d’entrer ici dans tous les détails qui seraient nécessaires ; mais, si l’homme réussit à donner en peu de temps l’élégance du port et la beauté du plumage à nos coqs Bantam, d’après le type idéal que nous concevons pour cette espèce, je ne vois pas pourquoi les oiseaux femelles ne pourraient pas obtenir un résultat semblable en choisissant, pendant des milliers de générations, les mâles qui leur paraissent les plus beaux, ou ceux dont la voix est la plus mélodieuse. On peut expliquer, en partie, par l’action de la sélection sexuelle quelques lois bien connues relatives au plumage des oiseaux mâles et femelles comparé au plumage des petits, par des variations se présentant à différents âges et transmises soit aux mâles seuls, soit aux deux sexes, à l’âge correspondant ; mais l’espace nous manque pour développer ce sujet.
Je crois donc que, toutes les fois que les mâles et les femelles d’un animal quel qu’il soit ont les mêmes habitudes générales d’existence, mais qu’ils diffèrent au point de vue de la conformation, de la couleur ou de l’ornementation, ces différences sont principalement dues à la sélection sexuelle ; c’est-à-dire que certains mâles ont eu, pendant une suite non interrompue de générations, quelques légers avantages sur d’autres mâles, provenant soit de leurs armes, soit de leurs moyens de défense, soit de leur beauté ou de leurs attraits, avantages qu’ils ont transmis exclusivement à leur postérité mâle. Je ne voudrais pas cependant attribuer à cette cause toutes les différences sexuelles ; nous voyons, en effet, chez nos animaux domestiques, se produire chez les mâles des particularités qui ne semblent pas avoir été augmentées par la sélection de l’homme. La touffe de poils sur le jabot du dindon sauvage ne saurait lui être d’aucun avantage, il est douteux même qu’elle puisse lui servir d’ornement aux yeux de la femelle ; si même cette touffe de poils avait apparu à l’état domestique, on l’aurait considérée comme une monstruosité. [ page 97 ]
[modifier] Exemples de l’action de la sélection naturelle ou de la persistance du plus apte.
Afin de bien faire comprendre de quelle manière agit, selon moi, la sélection naturelle, je demande la permission de donner un ou deux exemples imaginaires. Supposons un loup qui se nourrisse de différents animaux, s’emparant des uns par la ruse, des autres par la force, d’autres, enfin, par l’agilité. Supposons encore que sa proie la plus rapide, le daim par exemple, ait augmenté en nombre à la suite de quelques changements survenus dans le pays, ou que les autres animaux dont il se nourrit ordinairement aient diminué pendant la saison de l’année où le loup est le plus pressé par la faim. Dans ces circonstances, les loups les plus agiles et les plus rapides ont plus de chance de survivre que les autres ; ils persistent donc, pourvu toutefois qu’ils conservent assez de force pour terrasser leur proie et s’en rendre maîtres, à cette époque de l’année ou à toute autre, lorsqu’ils sont forcés de s’emparer d’autres animaux pour se nourrir. Je ne vois pas plus de raison de douter de ce résultat que de la possibilité pour l’homme d’augmenter la vitesse de ses lévriers par une sélection soigneuse et méthodique, ou par cette espèce de sélection inconsciente qui provient de ce que chaque personne s’efforce de posséder les meilleurs chiens, sans avoir la moindre pensée de modifier la race. Je puis ajouter que, selon M. Pierce, deux variétés de loups habitent les montagnes de Catskill, aux États-Unis: l’une de ces variétés, qui affecte un peu la forme du lévrier, se nourrit principalement de daims ; l’autre, plus épaisse, aux jambes plus courtes, attaque plus fréquemment les troupeaux.
Il faut observer que, dans l’exemple cité ci-dessus, je parle des loups les plus rapides pris individuellement, et non pas d’une variation fortement accusée qui s’est perpétuée. Dans les éditions précédentes de cet ouvrage, on pouvait croire que je présentais cette dernière alternative comme s’étant souvent produite. Je comprenais l’immense importance des différences individuelles, et cela m’avait conduit à discuter en détail les résultats de la sélection inconsciente par l’homme, sélection qui dépend de la con[ page 98 ]servation de tous les individus plus ou moins supérieurs et de la destruction des individus inférieurs. Je comprenais aussi que, à l’état de nature, la conservation dune déviation accidentelle de structure, telle qu’une monstruosité, doit être un événement très rare, et que, si cette déviation se conserve d’abord, elle doit tendre bientôt à disparaître, à la suite de croisements avec des individus ordinaires. Toutefois, après avoir lu un excellent article de la North British Review (1867), j’ai mieux compris encore combien il est rare que des variations isolées, qu’elles soient légères ou fortement accusées, puissent se perpétuer. L’auteur de cet article prend pour exemple un couple d’animaux produisant pendant leur vie deux cents petits, sur lesquels, en raison de différentes causes de destruction, deux seulement, en moyenne, survivent pour propager leur espèce. On peut dire, tout d’abord, que c’est là une évaluation très minime pour la plupart des animaux élevés dans l’échelle, mais qu’il n’y a rien d’exagéré pour les organismes inférieurs. L’écrivain démontre ensuite que, s’il naît un seul individu qui varie de façon à lui donner deux chances de plus de vie qu’à tous les autres individus, il aurait encore cependant bien peu de chance de persister. En supposant qu’il se reproduise et que la moitié de ses petits héritant de la variation favorable, les jeunes, s’il faut en croire l’auteur, n’auraient qu’une légère chance de plus pour survivre et pour se reproduire, et cette chance diminuerait à chaque génération successive. On ne peut, je crois, mettre en doute la justesse de ces remarques. Supposons, en effet, qu’un oiseau quelconque puisse se procurer sa nourriture plus facilement, s’il a le bec recourbé ; supposons encore qu’un oiseau de cette espèce naisse avec le bec fortement recourbé, et que, par conséquent, il vive facilement ; il n’en est pas moins vrai qu’il y aurait peu de chances que ce seul individu perpétuât son espèce à l’exclusion de la forme ordinaire. Mais, s’il en faut juger d’après ce qui se passe chez les animaux à l’état de domesticité, on ne peut pas douter non plus que, si l’on choisit, pendant plusieurs générations, un grand nombre d’individus ayant le bec plus ou moins recourbé, et si l’on détruit un plus grand nombre encore d’individus ayant le bec le plus droit possible, les premiers ne se multiplient facilement. [ page 99 ]
Toutefois, il ne faut pas oublier que certaines variations fortement accusées, que personne ne songerait à classer comme de simples différences individuelles, se représentent souvent parce que des conditions analogues agissent sur des organismes analogues ; nos productions domestiques nous offrent de nombreux exemples de ce fait. Dans ce cas, si l’individu qui a varié ne transmet pas de point en point à ses petits ses caractères nouvellement acquis, il ne leur transmet pas moins, aussi longtemps que les conditions restent les mêmes, une forte tendance à varier de la même manière. On ne peut guère douter non plus que la tendance à varier dans une même direction n’ait été quelquefois si puissante, que tous les individus de la même espèce se sont modifiés de la même façon, sans l’aide d’aucune espèce de sélection, on pourrait, dans tous les cas, citer bien des exemples d’un tiers, d’un cinquième ou même d’un dixième des individus qui ont été affectés de cette façon. Ainsi, Graba estime que, aux îles Feroë, un cinquième environ des Guillemots se compose d’une variété si bien accusée, qu’on l’a classée autrefois comme une espèce distincte, sous le nom d’Uria lacrymans. Quand il en est ainsi, si la variation est avantageuse à l’animal, la forme modifiée doit supplanter bientôt la forme originelle, en vertu de la survivance du plus apte.
J’aurai à revenir sur les effets des croisements au point de vue de l’élimination des variations de toute sorte ; toutefois, je peux faire remarquer ici que la plupart des animaux et des plantes aiment à conserver le même habitat et ne s’en éloignent pas sans raison ; on pourrait citer comme exemple les oiseaux voyageurs eux-mêmes, qui, presque toujours, reviennent habiter la même localité. En conséquence, toute variété de formation nouvelle serait ordinairement locale dans le principe, ce qui semble, d’ailleurs, être la règle générale pour les variétés à l’état de nature ; de telle façon que les individus modifiés de manière analogue doivent bientôt former un petit groupe et tendre à se reproduire facilement. Si la nouvelle variété réussit dans la lutte pour l’existence, elle se propage lentement autour d’un point central ; elle lutte constamment avec les individus qui n’ont subi aucun changement, en augmentant toujours le cercle de son action, et finit par les vaincre. [ page 100 ]
Il n’est peut-être pas inutile de citer un autre exemple un peu plus compliqué de l’action de la sélection naturelle. Certaines plantes sécrètent une liqueur sucrée, apparemment dans le but d’éliminer de leur sève quelques substances nuisibles. Cette sécrétion s’effectue, parfois, à l’aide de glandes placées à la base des stipules chez quelques légumineuses, et sur le revers des feuilles du laurier commun. Les insectes recherchent avec avidité cette liqueur, bien qu’elle se trouve toujours en petite quantité ; mais leur visite ne constitue aucun avantage pour la plante. Or, supposons qu’un certain nombre de plantes d’une espèce quelconque sécrètent cette liqueur ou ce nectar à l’intérieur de leurs fleurs. Les insectes en quête de ce nectar se couvrent de pollen et le transportent alors d’une fleur à une autre. Les fleurs de deux individus distincts de la même espèce se trouvent croisées par ce fait ; or, le croisement, comme il serait facile de le démontrer, engendre des plants vigoureux, qui ont la plus grande chance de vivre et de se perpétuer. Les plantes qui produiraient les fleurs aux glandes les plus larges, et qui, par conséquent, sécréteraient le plus de liqueur, seraient plus souvent visitées par les insectes et se croiseraient plus souvent aussi ; en conséquence, elles finiraient, dans le cours du temps, par l’emporter sur toutes les autres et par former une variété locale. Les fleurs dont les étamines et les pistils seraient placés, par rapport à la grosseur et aux habitudes des insectes qui les visitent, de manière à favoriser, de quelque façon que ce soit, le transport du pollen, seraient pareillement avantagées. Nous aurions pu choisir pour exemple des insectes qui visitent les fleurs en quête du pollen au lieu de la sécrétion sucrée ; le pollen ayant pour seul objet la fécondation, il semble, au premier abord, que sa destruction soit une véritable perte pour la plante. Cependant, si les insectes qui se nourrissent de pollen transportaient de fleur en fleur un peu de cette substance, accidentellement d’abord, habituellement ensuite, et que des croisements fussent le résultat de ces transports, ce serait encore un gain pour la plante que les neuf dixièmes de son pollen fussent détruits. Il en résulterait que les individus qui posséderaient les anthères les plus grosses et la plus grande quantité de pollen, auraient plus de chances de perpétuer leur espèce.
Lorsqu’une plante, par suite de développements successifs, [ page 101 ]est de plus en plus recherchée par les insectes, ceux-ci, agissant inconsciemment, portent régulièrement le pollen de fleur en fleur ; plusieurs exemples frappants me permettraient de prouver que ce fait se présente tous les jours. Je n’en citerai qu’un seul, parce qu’il me servira en même temps à démontrer comment peut s’effectuer par degrés la séparation des sexes chez les plantes. Certains Houx ne portent que des fleurs mâles, pourvues d’un pistil rudimentaire et de quatre étamines produisant une petite quantité de pollen ; d’autres ne portent que des fleurs femelles, qui ont un pistil bien développé et quatre étamines avec des anthères non développées, dans lesquelles on ne saurait découvrir un seul grain de pollen. Ayant observé un arbre femelle à la distance de 60 mètres d’un arbre mâle, je plaçai sous le microscope les stigmates de vingt fleurs recueillies sur diverses branches ; sur tous, sans exception, je constatai la présence de quelques grains de pollen, et sur quelques-uns une profusion. Le pollen n’avait pas pu être transporté par le vent, qui depuis plusieurs jours soufflait dans une direction contraire. Le temps était froid, tempêtueux, et par conséquent peu favorable aux visites des abeilles ; cependant toutes les fleurs que j’ai examinées avaient été fécondées par des abeilles qui avaient volé d’arbre en arbre, en quête de nectar. Reprenons notre démonstration : dès que la plante est devenue assez attrayante pour les insectes pour que le pollen soit régulièrement transporté de fleur en fleur, une autre série de faits commence à se produire. Aucun naturaliste ne met en doute les avantages de ce qu’on a appelé la division physiologique du travail. On peut en conclure qu’il serait avantageux pour les plantes de produire seulement des étamines sur une fleur ou sur un arbuste tout entier, et seulement des pistils sur une autre fleur ou sur un autre arbuste. Chez les plantes cultivées et placées, par conséquent, dans de nouvelles conditions d’existence, tantôt les organes mâles et tantôt les organes femelles deviennent plus ou moins impuissants. Or, si nous supposons que ceci puisse se produire, à quelque degré que ce soit, à l’état de nature, le pollen étant déjà régulièrement transporté de fleur en fleur et la complète séparation des sexes étant avantageuse au point de vue de la division du travail, les individus chez lesquels cette tendance augmente de plus en plus [ page 102 ]sont de plus en plus favorisés et choisis, jusqu’à ce qu’enfin la complète séparation des sexes s’effectue. Il nous faudrait trop de place pour démontrer comment, par le dimorphisme ou par d’autres moyens, certainement aujourd’hui en action, s’effectue actuellement la séparation des sexes chez les plantes de diverses espèces. Mais je puis ajouter que, selon Asa Gray, quelques espèces de Houx, dans l’Amérique septentrionale, se trouvent exactement dans une position intermédiaire, ou, pour employer son expression, sont plus ou moins dioïquement polygames.
Examinons maintenant les insectes qui se nourrissent de nectar. Nous pouvons supposer que la plante, dont nous avons vu les sécrétions augmenter lentement par suite d’une sélection continue, est une plante commune, et que certains insectes comptent en grande partie sur son nectar pour leur alimentation. Je pourrais prouver, par de nombreux exemples, combien les abeilles sont économes de leur temps ; je rappellerai seulement les incisions qu’elles ont coutume de faire à la base de certaines fleurs pour en atteindre le nectar, alors qu’avec un peu plus de peine elles pourraient y entrer par le sommet de la corolle. Si l’on se rappelle ces faits, on peut facilement croire que, dans certaines circonstances, des différences individuelles dans la courbure ou dans la longueur de la trompe, etc., bien que trop insignifiantes pour que nous puissions les apprécier, peuvent être profitables aux abeilles ou à tout autre insecte, de telle façon que certains individus seraient à même de se procurer plus facilement leur nourriture que certains autres ; les sociétés auxquelles ils appartiendraient se développeraient par conséquent plus vire, et produiraient plus d’essaims héritant des mêmes particularités. Les tubes des corolles du trèfle rouge commun et du trèfle incarnat (Trifolium pratense et T. incarnatum) ne paraissent pas au premier abord, différer de longueur ; cependant, l’abeille domestique atteint aisément le nectar du trèfle incarnat, mais non pas celui du trèfle commun rouge, qui n’est visité que par les bourdons ; de telle sorte que des champs entiers de trèfle rouge offrent en vain à l’abeille une abondante récolte de précieux nectar. Il est certain que l’abeille aime beaucoup ce nectar ; j’ai souvent vu moi-même, mais seulement en automne, beaucoup d’abeilles sucer les fleurs par des trous que les bourdons avaient pratiqués [ page 103 ]à la base du tube. La différence de la longueur des corolles dans les deux espèces de trèfle doit être insignifiante ; cependant, elle suffit pour décider les abeilles à visiter une fleur plutôt que l’autre. On a affirmé, en outre, que les abeilles visitent les fleurs du trèfle rouge de la seconde récolte qui sont un peu plus petites. Je ne sais pas si cette assertion est fondée ; je ne sais pas non plus si une autre assertion, récemment publiée, est plus fondée, c’est-à-dire que l’abeille de Ligurie, que l’on considère ordinairement comme une simple variété de l’abeille domestique commune, et qui se croise souvent avec elle, peut atteindre et sucer le nectar du trèfle rouge. Quoi qu’il en soit, il serait très avantageux pour l’abeille domestique, dans un pays où abonde cette espèce de trèfle, d’avoir une trompe un peu plus longue ou différemment construite. D’autre part, comme la fécondité de cette espèce de trèfle dépend absolument de la visite des bourdons, il serait très avantageux pour la plante, si les bourdons devenaient rares dans un pays, d’avoir une corolle plus courte ou plus profondément divisée, pour que l’abeille puisse en sucer les fleurs. On peut comprendre ainsi comment il se fait qu’une fleur et un insecte puissent lentement, soit simultanément, soit l’un après l’autre, se modifier et s’adapter mutuellement de la manière la plus parfaite, par la conservation continue de tous les individus présentant de légères déviations de structure avantageuses pour l’un et pour l’autre.
Je sais bien que cette doctrine de la sélection naturelle, basée sur des exemples analogues à ceux que je viens de citer, peut soulever les objections qu’on avait d’abord opposées aux magnifiques hypothèses de sir Charles Lyell, lorsqu’il a voulu expliquer les transformations géologiques par l’action des causes actuelles. Toutefois, il est rare qu’on cherche aujourd’hui à traiter d’insignifiantes les causes que nous voyons encore en action sous nos yeux, quand on les emploie à expliquer l’excavation des plus profondes vallées ou la formation de longues lignes de dunes intérieures. La sélection naturelle n’agit que par la conservation et l’accumulation de petites modifications héréditaires, dont chacune est profitable à l’individu conservé : or, de même que la géologie moderne, quand il s’agit d’expliquer l’excavation d’une profonde vallée, renonce à invoquer l’hypothèse d’une seule [ page 104 ]grande vague diluvienne, de même aussi la sélection naturelle tend à faire disparaître la croyance à la création continue de nouveaux êtres organisés, ou à de grandes et soudaines modifications de leur structure.
[modifier] Du croisement des individus.
Je dois me permettre ici une courte digression. Quand il s’agit d’animaux et de plantes ayant des sexes séparés, il est évident que la participation de deux individus est toujours nécessaire pour chaque fécondation (à l’exception, toutefois, des cas si curieux et si peu connus de parthénogénèse) ; mais l’existence de cette loi est loin d’être aussi évidente chez les hermaphrodites. Il y a néanmoins quelque raison de croire que, chez tous les hermaphrodites, deux individus coopèrent, soit accidentellement, soit habituellement, à la reproduction de leur espèce. Cette idée fut suggérée, il y a déjà longtemps, mais de façon assez douteuse, par Sprengel, par Knight et par Kölreuter. Nous verrons tout à l’heure l’importance de cette suggestion ; mais je serai obligé de traiter ici ce sujet avec une extrême brièveté, bien que j’aie à ma disposition les matériaux nécessaires pour une discussion approfondie. Tous les vertébrés, tous les insectes et quelques autres groupes considérables d’animaux s’accouplent pour chaque fécondation. Les recherches modernes ont beaucoup diminué le nombre des hermaphrodites supposés, et, parmi les vrais hermaphrodites, il en est beaucoup qui s’accouplent, c’est-à-dire que deux individus s’unissent régulièrement pour la reproduction de l’espèce ; or, c’est là le seul point qui nous intéresse. Toutefois, il y a beaucoup d’hermaphrodites qui, certainement, ne s’accouplent habituellement pas, et la grande majorité des plantes se trouve dans ce cas. Quelle raison peut-il donc y avoir pour supposer que, même alors, deux individus concourent à l’acte reproducteur ? Comme il m’est impossible d’entrer ici dans les détails, je dois me contenter de quelques considérations générales.
En premier lieu, j’ai recueilli un nombre considérable de faits. J’ai fait moi-même un grand nombre d’expériences prouvant, d’accord avec l’opinion presque universelle des éleveurs, que, [ page 105 ]chez les animaux et chez les plantes, un croisement entre des variétés différentes ou entre des individus de la même variété, mais d’une autre lignée, rend la postérité qui en naît plus vigoureuse et plus féconde ; et que, d’autre part, les reproductions entre proches parents diminuent cette vigueur et cette fécondité. Ces faits si nombreux suffissent à prouver qu’il est une loi générale de la nature tendant à ce qu’aucun être organisé ne se féconde lui-même pendant un nombre illimité de générations, et qu’un croisement avec un autre individu est indispensable de temps à autre, bien que peut-être à de longs intervalles.
Cette hypothèse nous permet, je crois, d’expliquer plusieurs grandes séries de faits tels que le suivant, inexplicable de toute autre façon. Tous les horticulteurs qui se sont occupés de croisements, savent combien l’exposition à l’humidité rend difficile la fécondation d’une fleur ; et, cependant, quelle multitude de fleurs ont leurs anthères et leurs stigmates pleinement exposés aux intempéries de l’air ! Étant admis qu’un croisement accidentel est indispensable, bien que les anthères et le pistil de la plante soient si rapprochés que la fécondation de l’un par l’autre soit presque inévitable, cette libre exposition, quelque désavantageuse qu’elle soit, peut avoir pour but de permettre librement l’entrée du pollen provenant d’un autre individu. D’autre part, beaucoup de fleurs, comme celles de la grande famille des Papilionacées ou Légumineuses, ont les organes sexuels complètement renfermés ; mais ces fleurs offrent presque invariablement de belles et curieuses adaptations en rapport avec les visites des insectes. Les visites des abeilles sont si nécessaires à beaucoup de fleurs de la famille des Papilionacées, que la fécondité de ces dernières diminue beaucoup si l’on empêche ces visites. Or, il est à peine possible que les insectes volent de fleur en fleur sans porter le pollen de l’une à l’autre, au grand avantage de la plante. Les insectes agissent, dans ce cas, comme le pinceau dont nous nous servons, et qu’il suffit, pour assurer la fécondation, de promener sur les anthères d’une fleur et sur les stigmates d’une autre fleur. Mais il ne faudrait pas supposer que les abeilles produisent ainsi une multitude d’hybrides entre des espèces distinctes ; car, si l’on place sur le même stigmate du pollen propre à la plante et celui d’une autre espèce, le premier [ page 106 ]annule complètement, ainsi que l’a démontré Gærtner, l’influence du pollen étranger.
Quand les étamines d’une fleur s’élancent soudain vers le pistil, ou se meuvent lentement vers lui l’une après l’autre, il semble que ce soit uniquement pour mieux assurer la fécondation d’une fleur par elle-même ; sans doute, cette adaptation est utile dans ce but. Mais l’intervention des insectes est souvent nécessaire pour déterminer les étamines à se mouvoir, comme Kölreuter l’a démontré pour l’épine-vinette. Dans ce genre, où tout semble disposé pour assurer la fécondation de la fleur par elle-même, on sait que, si l’on plante l’une près de l’autre des formes ou des variétés très voisines, il est presque impossible d’élever des plants de race pure, tant elles se croisent naturellement. Dans de nombreux autres cas, comme je pourrais le démontrer par les recherches de Sprengel et d’autres naturalistes aussi bien que par mes propres observations, bien loin que rien contribue à favoriser la fécondation d’une plante par elle-même, on remarque des adaptations spéciales qui empêchent absolument le stigmate de recevoir le pollen de ses propres étamines. Chez le Lobelia fulgens, par exemple, il y a tout un système, aussi admirable que complet, au moyen duquel les anthères de chaque fleur laissent échapper leurs nombreux granules de pollen avant que le stigmate de la même fleur soit prêt à les recevoir. Or, comme, dans mon jardin tout au moins, les insectes ne visitent jamais cette fleur, il en résulte qu’elle ne produit jamais de graines, bien que j’aie pu en obtenir une grande quantité en plaçant moi-même le pollen d’une fleur sur le stigmate d’une autre fleur. Une autre espèce de Lobélia visitée par les abeilles produit, dans mon jardin, des graines abondantes. Dans beaucoup d’autres cas, bien que nul obstacle mécanique spécial n’empêche le stigmate de recevoir le pollen de la même fleur, cependant, comme Sprengel et plus récemment Hildebrand et d’autres l’ont démontré, et comme je puis le confirmer moi-même, les anthères éclatent avant que le stigmate soit prêt à être fécondé, ou bien, au contraire, c’est le stigmate qui arrive à maturité avant le pollen, de telle sorte que ces prétendues plantes dichogames ont en réalité des sexes séparés et doivent se croiser habituellement. Il en est de même des plantes réciproquement [ page 107 ]dimorphes et trimorphes auxquelles nous avons déjà fait allusion. Combien ces faits sont extraordinaires ! combien il est étrange que le pollen et le stigmate de la même fleur, bien que placés l’un près de l’autre dans le but d’assurer la fécondation de la fleur par elle-même, soient, dans tant de cas, réciproquement inutiles l’un à l’autre ! Comme il est facile d’expliquer ces faits, qui deviennent alors si simples, dans l’hypothèse qu’un croisement accidentel avec un individu distinct est avantageux ou indispensable !
Si on laisse produire des graines à plusieurs variétés de choux, de radis, d’oignons et de quelques autres plantes placées les unes auprès des autres, j’ai observé que la grande majorité des jeunes plants provenant de ces grains sont des métis. Ainsi, j’ai élevé deux cent trente-trois jeunes plants de choux provenant de différentes variétés poussant les unes auprès des autres, et, sur ces deux cent trente-trois plants, soixante-dix-huit seulement étaient de race pure, et encore quelques-uns de ces derniers étaient-ils légèrement altérés. Cependant, le pistil de chaque fleur, chez le chou, est non seulement entouré par six étamines, mais encore par celles des nombreuses autres fleurs qui se trouvent sur le même plant ; en outre, le pollen de chaque fleur arrive facilement au stigmate, sans qu’il soit besoin de l’intervention des insectes ; j’ai observé, en effet, que des plantes protégées avec soin contre les visites des insectes produisent un nombre complet de siliques. Comment se fait-il donc qu’un si grand nombre des jeunes plants soient des métis ? Cela doit provenir de ce que le pollen d’une variété distincte est doué d’un pouvoir fécondant plus actif que le pollen de la fleur elle-même, et que cela fait partie de la loi générale en vertu de laquelle le croisement d’individus distincts de la même espèce est avantageux à la plante. Quand, au contraire, des espèces distinctes se croisent, l’effet est inverse, parce que le propre pollen d’une plante l’emporte presque toujours en pouvoir fécondant sur un pollen étranger ; nous reviendrons, d’ailleurs, sur ce sujet dans un chapitre subséquent.
On pourrait faire cette objection que, sur un grand arbre, couvert d’innombrables fleurs, il est presque impossible que le pollen soit transporté d’arbre en arbre, et qu’à peine pourrait-il [ page 108 ]l’être de fleur en fleur sur le même arbre ; or, on ne peut considérer que dans un sens très limité les fleurs du même arbre comme des individus distincts. Je crois que cette objection a une certaine valeur, mais la nature y a suffisamment pourvu en donnant aux arbres une forte tendance à produire des fleurs à sexes séparés. Or, quand les sexes sont séparés, bien que le même arbre puisse produire des fleurs mâles et des fleurs femelles, il faut que le pollen soit régulièrement transporté d’une fleur à une autre, et ce transport offre une chance de plus pour que le pollen passe accidentellement d’un arbre à un autre. J’ai constaté que, dans nos contrées, les arbres appartenant à tous les ordres ont les sexes plus souvent séparés que toutes les autres plantes. À ma demande, le docteur Hooker a bien voulu dresser la liste des arbres de la Nouvelle-Zélande, et le docteur Asa Gray celle des arbres des États-Unis ; les résultats ont été tels que je les avais prévus. D’autre part, le docteur Hooker m’a informé que cette règle ne s’applique pas à l’Australie ; mais, si la plupart des arbres australiens sont dichogames, le même effet se produit que s’ils portaient des fleurs à sexes séparés. Je n’ai fait ces quelques remarques sur les arbres que pour appeler l’attention sur ce sujet.
Examinons brièvement ce qui se passe chez les animaux. Plusieurs espèces terrestres sont hermaphrodites, telles, par exemple, que les mollusques terrestres et les vers de terre ; tous néanmoins s’accouplent. Jusqu’à présent, je n’ai pas encore rencontré un seul animal terrestre qui puisse se féconder lui-même. Ce fait remarquable, qui contraste si vivement avec ce qui se passe chez les plantes terrestres, s’explique facilement par l’hypothèse de la nécessité d’un croisement accidentel ; car, en raison de la nature de l’élément fécondant, il n’y a pas, chez l’animal terrestre, de moyens analogues à l’action des insectes et du vent sur les plantes, qui puissent amener un croisement accidentel sans la coopération de deux individus. Chez les animaux aquatiques, il y a, au contraire, beaucoup d’hermaphrodites qui se fécondent eux-mêmes, mais ici les courants offrent un moyen facile de croisements accidentels. Après de nombreuses recherches, faites conjointement avec une des plus hautes et des plus compétentes autorités, le professeur Huxley, il m’a été impossible de découvrir, [ page 109 ]chez les animaux aquatiques, pas plus d’ailleurs que chez les plantes, un seul hermaphrodite chez lequel les organes reproducteurs fussent si parfaitement internes, que tout accès fût absolument fermé à l’influence accidentelle d’un autre individu, de manière à rendre tout croisement impossible. Les Cirripèdes m’ont longtemps semblé faire exception à cette règle ; mais, grâce à un heureux hasard, j’ai pu prouver que deux individus, tous deux hermaphrodites et capables de se féconder eux-mêmes, se croisent cependant quelquefois.
La plupart des naturalistes ont dû être frappés, comme d’une étrange anomalie, du fait que, chez les animaux et chez les plantes, parmi les espèces d’une même famille et aussi d’un même genre, les unes sont hermaphrodites et les autres unisexuelles, bien qu’elles soient très semblables par tous les autres points de leur organisation. Cependant, s’il se trouve que tous les hermaphrodites se croisent de temps en temps, la différence qui existe entre eux et les espèces unisexuelles est fort insignifiante, au moins sous le rapport des fonctions.
Ces différentes considérations et un grand nombre de faits spéciaux que j’ai recueillis, mais que le défaut d’espace m’empêche de citer ici, semblent prouver que le croisement accidentel entre des individus distincts, chez les animaux et chez les plantes, constitue une loi sinon universelle, au moins très générale dans la nature.
[modifier] Circonstances favorables a la production de nouvelles formes par la sélection naturelle.
C’est là un sujet extrêmement compliqué. Une grande variabilité, et, sous ce terme, on comprend toujours les différences individuelles, est évidemment favorable à l’action de la sélection naturelle. La multiplicité des individus, en offrant plus de chances de variations avantageuses dans un temps donné, compense une variabilité moindre chez chaque individu pris personnellement, et c’est là, je crois, un élément important de succès. Bien que la nature accorde de longues périodes au travail de la sélection naturelle, il ne faudrait pas croire, cependant, que ce délai soit indéfini. En effet, tous les êtres organisés luttent pour s’em[ page 110 ]parer des places vacantes dans l’économie de la nature ; par conséquent, si une espèce, quelle qu’elle soit, ne se modifie pas et ne se perfectionne pas aussi vite que ses concurrents, elle doit être exterminée. En outre, la sélection naturelle ne peut agir que si quelques-uns des descendants héritent de variations avantageuses. La tendance au retour vers le type des aïeux peut souvent entraver ou empêcher l’action de la sélection naturelle ; mais, d’un autre côté, comme cette tendance n’a pas empêché l’homme de créer, par la sélection, de nombreuses races domestiques, pourquoi prévaudrait-elle contre l’œuvre de la sélection naturelle ?
Quand il s’agit d’une sélection méthodique, l’éleveur choisit, certains sujets pour atteindre un but déterminé ; s’il permet à tous les individus de se croiser librement, il est certain qu’il échouera. Mais, quand beaucoup d’éleveurs, sans avoir l’intention de modifier une race, ont un type commun de perfection, et que tous essayent de se procurer et de faire reproduire les individus les plus parfaits, cette sélection inconsciente amène lentement mais sûrement, de grands progrès, en admettant même qu’on ne sépare pas les individus plus particulièrement beaux. Il en est de même à l’état de nature ; car, dans une région restreinte, dont l’économie générale présente quelques lacunes, tous les individus variant dans une certaine direction déterminée, bien qu’à des degrés différents, tendent à persister. Si, au contraire, la région est considérable, les divers districts présentent certainement des conditions différentes d’existence ; or, si une même espèce est soumise à des modifications dans ces divers districts, les variétés nouvellement formées se croisent sur les confins de chacun d’eux. Nous verrons, toutefois, dans le sixième chapitre de cet ouvrage, que les variétés intermédiaires, habitant des districts intermédiaires, sont ordinairement éliminées, dans un laps de temps plus ou moins considérable, par une des variétés voisines. Le croisement affecte principalement les animaux qui s’accouplent pour chaque fécondation, qui vagabondent beaucoup, et qui ne se multiplient pas dans une proportion rapide. Aussi, chez les animaux de cette nature, les oiseaux par exemple, les variétés doivent ordinairement être confinées dans des régions séparées les unes des autres ; or, c’est là ce qui arrive presque [ page 111 ]toujours. Chez les organismes hermaphrodites qui ne se croisent qu’accidentellement, de même que chez les animaux qui s’accouplent pour chaque fécondation, mais qui vagabondent peu, et qui se multiplient rapidement, une nouvelle variété perfectionnée peut se former vite en un endroit quelconque, petit s’y maintenir et se répandre ensuite de telle sorte que les individus de la nouvelle variété se croisent principalement ensemble. C’est en vertu de ce principe que les horticulteurs préfèrent toujours conserver des graines recueillies sur des massifs considérables de plantes, car ils évitent ainsi les chances de croisement.
Il ne faudrait pas croire non plus que les croisements faciles pussent entraver l’action de la sélection naturelle chez les animaux qui se reproduisent lentement et s’accouplent pour chaque fécondation. Je pourrais citer des faits nombreux prouvant que, dans un même pays, deux variétés d’une même espèce d’animaux peuvent longtemps rester distinctes, soit qu’elles fréquentent ordinairement des régions différentes, soit que la saison de l’accouplement ne soit pas la même pour chacune d’elles, soit enfin que les individus de chaque variété préfèrent s’accoupler les uns avec les autres.
Le croisement joue un rôle considérable dans la nature ; grâce à lui les types restent purs et uniformes dans la même espèce ou dans la même variété. Son action est évidemment plus efficace chez les animaux qui s’accouplent pour chaque fécondation ; mais nous venons de voir que tous les animaux et toutes les plantes se croisent de temps en temps. Lorsque les croisements n’ont lieu qu’à de longs intervalles, les individus qui en proviennent, comparés à ceux résultant de la fécondation de la plante ou de l’animal par lui-même, sont beaucoup plus vigoureux, beaucoup plus féconds, et ont, par suite, plus de chances de survivre et de propager leur espèce. Si rares donc que soient certains croisements, leur influence doit, après une longue période, exercer un effet puissant sur les progrès de l’espèce. Quant aux êtres organisés placés très bas sur l’échelle, qui ne se propagent pas sexuellement, qui ne s’accouplent pas, et chez lesquels les croisements sont impossibles, l’uniformité des caractères ne peut se conserver chez eux, s’ils restent placés dans les mêmes conditions d’existence, qu’en vertu du principe de l’hérédité et [ page 112 ]grâce à la sélection naturelle, dont l’action amène la destruction des individus qui s’écartent du type ordinaire. Si les conditions d’existence viennent à changer, si la forme subit des modifications, la sélection naturelle, en conservant des variations avantageuses analogues, peut seule donner aux rejetons modifiés l’uniformité des caractères.
L’isolement joue aussi un rôle important dans la modification des espèces par la sélection naturelle. Dans une région fermée, isolée et peu étendue, les conditions organiques et inorganiques de l’existence sont presque toujours uniformes, de telle sorte que la sélection naturelle tend à modifier de la même manière tous les individus variables de la même espèce. En outre, le croisement avec les habitants des districts voisins se trouve empêché. Moritz Wagner a dernièrement publié, à ce sujet, un mémoire très intéressant ; il a démontré que l’isolement, en empêchant les croisements entre les variétés nouvellement formées, a probablement un effet plus considérable que je ne le supposais moi-même. Mais, pour des raisons que j’ai déjà indiquées, je ne puis, en aucune façon, adopter l’opinion de ce naturaliste, quand il soutient que la migration et l’isolement sont les éléments nécessaires à la formation de nouvelles espèces. L’isolement joue aussi un rôle très important après un changement physique des conditions d’existence, tel, par exemple, que modifications de climat, soulèvement du sol, etc., car il empêche l’immigration d’organismes mieux adaptés à ces nouvelles conditions d’existence ; il se trouve ainsi, dans l’économie naturelle de la région, de nouvelles places vacantes, qui seront remplies au moyen des modifications des anciens habitants. Enfin, l’isolement assure à une variété nouvelle tout le temps qui lui est nécessaire pour se perfectionner lentement, et c’est là parfois un point important. Cependant, si la région isolée est très petite, soit parce qu’elle est entourée de barrières, soit parce que les conditions physiques y sont toutes particulières, le nombre total de ses habitants sera aussi très peu considérable, ce qui retarde l’action de la sélection naturelle, au point de vue de la sélection de nouvelles espèces, car les chances de l’apparition de variation avantageuses se trouvent diminuées.
La seule durée du temps ne peut rien par elle-même, ni pour [ page 113 ]ni contre la sélection naturelle. J’énonce cette règle parce qu’on a soutenu à tort que j’accordais à l’élément du temps un rôle prépondérant dans la transformation des espèces, comme si toutes les formes de la vie devaient nécessairement subir des modifications en vertu de quelques lois innées. La durée du temps est seulement importante — et sous ce rapport on ne saurait exagérer cette importance — en ce qu’elle présente plus de chance pour l’apparition de variations avantageuses et en ce qu’elle leur permet, après qu’elles ont fait l’objet de la sélection, de s’accumuler et de se fixer. La durée du temps contribue aussi à augmenter l’action directe des conditions physiques de la vie dans leur rapport avec la constitution de chaque organisme.
Si nous interrogeons la nature pour lui demander la preuve des règles que nous venons de formuler, et que nous considérions une petite région isolée, quelle qu’elle soit, une île océanique, par exemple, bien que le nombre des espèces qui l’habitent soit peu considérable, — comme nous le verrons dans notre chapitre sur la distribution géographique, — cependant la plus grande partie de ces espèces sont endémiques, c’est-à-dire qu’elles ont été produites en cet endroit, et nulle part ailleurs dans le monde. Il semblerait donc, à première vue, qu’une île océanique soit très favorable à la production de nouvelles espèces. Mais nous sommes très exposés à nous tromper, car, pour déterminer si une petite région isolée a été plus favorable qu’une grande région ouverte comme un continent, ou réciproquement, à la production de nouvelles formes organiques, il faudrait pouvoir établir une comparaison entre des temps égaux, ce qu’il nous est impossible de faire.
L’isolement contribue puissamment, sans contredit, à la production de nouvelles espèces ; toutefois, je suis disposé à croire qu’une vaste contrée ouverte est plus favorable encore, quand il s’agit de la production des espèces capables de se perpétuer pendant de longues périodes et d’acquérir une grande extension. Une grande contrée ouverte offre non seulement plus de chances pour que des variations avantageuses fassent leur apparition en raison du grand nombre des individus de la même espèce qui l’habitent, mais aussi en raison de ce que les conditions d’existence sont beaucoup plus complexes à cause de la multiplicité [ page 114 ]des espèces déjà existantes. Or, si quelqu’une de ces nombreuses espèces se modifie et se perfectionne, d’autres doivent se perfectionner aussi dans la même proportion, sinon elles disparaîtraient fatalement. En outre, chaque forme nouvelle, dès qu’elle s’est beaucoup perfectionnée, peut se répandre dans une région ouverte et continue, et se trouve ainsi en concurrence avec beaucoup d’autres formes. Les grandes régions, bien qu’aujourd’hui continues, ont dû souvent, grâce à d’anciennes oscillations de niveau, exister antérieurement à un état fractionné, de telle sorte que les bons effets de l’isolement ont pu se produire aussi dans une certaine mesure. En résumé, je conclus que, bien que les petites régions isolées soient, sous quelques rapports, très favorables à la production de nouvelles espèces, les grandes régions doivent cependant favoriser des modifications plus rapides, et qu’en outre, ce qui est plus important, les nouvelles formes produites dans de grandes régions, ayant déjà remporté la victoire sur de nombreux concurrents, sont celles qui prennent l’extension la plus rapide et qui engendrent un plus grand nombre de variétés et d’espèces nouvelles Ce sont donc celles qui jouent le rôle le plus important dans l’histoire constamment changeante du monde organisé.
Ce principe nous aide, peut-être, à comprendre quelques faits sur lesquels nous aurons à revenir dans notre chapitre sur la distribution géographique ; par exemple, le fait que les productions du petit continent australien disparaissent actuellement devant celles du grand continent européo-asiatique. C’est pourquoi aussi les productions continentales se sont acclimatées partout et en si grand nombre dans les îles. Dans une petite île, la lutte pour l’existence a dû être moins ardente, et, par conséquent, les modifications et les extinctions moins importantes. Ceci nous explique pourquoi la flore de Madère, ainsi que le fait remarquer Oswald Heer, ressemble, dans une certaine mesure, à la flore éteinte de l’époque tertiaire en Europe. La totalité de la superficie de tous les bassins d’eau douce ne forme qu’une petite étendue en comparaison de celle des terres et des mers. En conséquence, la concurrence, chez les productions d’eau douce, a dû être moins vive que partout ailleurs ; les nouvelles formes ont dû se produire plus lentement, les anciennes formes s’éteindre plus [ page 115 ]lentement aussi. Or, c’est dans l’eau douce que nous trouvons sept genres de poissons ganoïdes, restes d’un ordre autrefois prépondérant ; c’est également dans l’eau douce que nous trouvons quelques-unes des formes les plus anormales que l’on connaisse dans le monde, l’Ornithorhynque et le Lépidosirène, par exemple, qui, comme certains animaux fossiles, constituent jusqu’à un certain point une transition entre des ordres aujourd’hui profondément séparés dans l’échelle de la nature. On pourrait appeler ces formes anormales de véritables fossiles vivants ; si elles se sont conservées jusqu’à notre époque, c’est qu’elles ont habité une région isolée, et qu’elles ont été exposées à une concurrence moins variée et, par conséquent, moins vive.
S’il me fallait résumer en quelques mots les conditions avantageuses ou non à la production de nouvelles espèces par la sélection naturelle, autant toutefois qu’un problème aussi complexe le permet, je serais disposé à conclure que, pour les productions terrestres, un grand continent, qui a subi de nombreuses oscillations de niveau, a dû être le plus favorable à la production de nombreux êtres organisés nouveaux, capables de se perpétuer pendant longtemps et de prendre une grande extension. Tant que la région a existé ; sous forme de continent, les habitants ont dû être nombreux en espèces et en individus, et, par conséquent, soumis à une ardente concurrence. Quand, à la suite d’affaissements, ce continent s’est subdivisé en nombreuses grandes îles séparées, chacune de ces îles a dû encore contenir beaucoup d’individus de la même espèce, de telle sorte que les croisements ont dû cesser entre les variétés bientôt devenues propres à chaque île. Après des changements physiques de quelque nature que ce soit, toute immigration a dû cesser, de façon que les anciens habitants modifiés ont dû occuper toutes les places nouvelles dans l’économie naturelle de chaque île ; enfin, le laps de temps écoulé a permis aux variétés, habitant chaque île, de se modifier complètement et de se perfectionner. Quand, à la suite de soulèvements, les îles se sont de nouveau transformées en un continent, une lutte fort vive a dû recommencer ; les variétés les plus favorisées ou les plus perfectionnées ont pu alors s’étendre ; les formes moins perfectionnées ont été exterminées, et le continent renouvelé a changé [ page 116 ]d’aspect au point de vue du nombre relatif de ses différents habitants. Là, enfin, s’ouvre un nouveau champ pour la sélection naturelle, qui tend à perfectionner encore plus les habitants et à produire de nouvelles espèces.
J’admets complètement que la sélection naturelle agit d’ordinaire avec une extrême lenteur. Elle ne peut même agir que lorsqu’il y a, dans l’économie naturelle d’une région, des places vacantes, qui seraient mieux remplies si quelques-uns des habitants subissaient certaines modifications. Ces lacunes ne se produisent le plus souvent qu’à la suite de changements physiques, qui presque toujours s’accomplissent très lentement, et à condition que quelques obstacles s’opposent à l’immigration de formes mieux adaptées. Toutefois, à mesure que quelques-uns des anciens habitants se modifient, les rapports mutuels de presque tous les autres doivent changer. Cela seul suffit à créer des lacunes que peuvent remplir des formes mieux adaptées ; mais c’est là une opération qui s’accomplit très lentement. Bien que tous les individus de la même espèce diffèrent quelque peu les uns des autres, il faut souvent beaucoup de temps avant qu’il se produise des variations avantageuses dans les différentes parties de l’organisation ; en outre, le libre croisement retarde souvent beaucoup les résultats qu’on pourrait obtenir. On ne manquera pas de m’objecter que ces diverses causes sont plus que suffisantes pour neutraliser l’influence de la sélection naturelle. Je ne le crois pas. J’admets, toutefois, que la sélection naturelle n’agit que très lentement et seulement à de longs intervalles, et seulement aussi sur quelques habitants d’une même région. Je crois, en outre, que ces résultats lents et intermittents concordent bien avec ce que nous apprend la géologie sur le développement progressif des habitants du monde.
Quelque lente pourtant que soit la marche de la sélection naturelle, si l’homme, avec ses moyens limités, peut réaliser tant de progrès en appliquant la sélection artificielle, je ne puis concevoir aucune limite à la somme des changements, de même qu’à la beauté et à la complexité des adaptations de tous les êtres organisés dans leurs rapports les uns avec les autres et avec les conditions physiques d’existence que peut, dans le cours successif des âges, réaliser le pouvoir sélectif de la nature. [ page 117 ]
[modifier] La sélection naturelle amène certaines extinctions.
Nous traiterons plus complètement ce sujet dans le chapitre relatif à la géologie. Il faut toutefois en dire ici quelques mots, parce qu’il se relie de très près à la sélection naturelle. La sélection naturelle agit uniquement au moyen de la conservation des variations utiles à certains égards, variations qui persistent en raison de cette utilité même. Grâce à la progression géométrique de la multiplication de tous les êtres organisés, chaque région contient déjà autant d’habitants qu’elle en peut nourrir ; il en résulte que, à mesure que les formes favorisées augmentent en nombre, les formes moins favorisées diminuent et deviennent très rares. La géologie nous enseigne que la rareté est le précurseur de l’extinction. Il est facile de comprendre qu’une forme quelconque, n’ayant plus que quelques représentants, a de grandes chances pour disparaître complètement, soit en raison de changements considérables dans la nature des saisons, soit à cause de l’augmentation temporaire du nombre de ses ennemis. Nous pouvons, d’ailleurs, aller plus loin encore ; en effet, nous pouvons affirmer que les formes les plus anciennes doivent disparaître à mesure que des formes nouvelles se produisent, à moins que nous n’admettions que le nombre des formes spécifiques augmente indéfiniment. Or, la géologie nous démontre clairement que le nombre des formes spécifiques n’a pas indéfiniment augmenté, et nous essayerons de démontrer tout à l’heure comment il se fait que le nombre des espèces n’est pas devenu infini sur le globe.
Nous avons vu que les espèces qui comprennent le plus grand nombre d’individus ont le plus de chance de produire, dans un temps donné, des variations favorables. Les faits cités dans le second chapitre nous en fournissent la preuve, car ils démontrent que ce sont les espèces communes, étendues ou dominantes, comme nous les avons appelées, qui présentent le plus grand nombre de variétés. Il en résulte que les espèces rares se modifient ou se perfectionnent moins vite dans un temps donné ; en conséquence, elles sont vaincues, dans la lutte pour l’existence, par les descendants modifiés ou perfectionnés des espèces plus communes. [ page 118 ]
Je crois que ces différentes considérations nous conduisent à une conclusion inévitable : à mesure que de nouvelles espèces se forment dans le cours des temps, grâce à l’action de la sélection naturelle, d’autres espèces deviennent de plus en plus rares et finissent par s’éteindre. Celles qui souffrent le plus, sont naturellement celles qui se trouvent plus immédiatement en concurrence avec les espèces qui se modifient et qui se perfectionnent. Or, nous avons vu, dans le chapitre traitant de la lutte pour l’existence, que ce sont les formes les plus voisines — les variétés de la même espèce et les espèces du même genre ou de genres voisins — qui, en raison de leur structure, de leur constitution et de leurs habitudes analogues, luttent ordinairement le plus vigoureusement les unes avec les autres ; en conséquence, chaque variété ou chaque espèce nouvelle, pendant qu’elle se forme, doit lutter ordinairement avec plus d’énergie avec ses parents les plus proches et tendre à les détruire. Nous pouvons remarquer, d’ailleurs, une même marche d’extermination chez nos productions domestiques, en raison de la sélection opérée par l’homme. On pourrait citer bien des exemples curieux pour prouver avec quelle rapidité de nouvelles races de bestiaux, de moutons et d’autres animaux, ou de nouvelles variétés de fleurs, prennent la place de races plus anciennes et moins perfectionnées. L’histoire nous apprend que, dans le Yorkshire, les anciens bestiaux noirs ont été remplacés par les bestiaux à longues cornes, et que ces derniers ont disparu devant les bestiaux à courtes cornes (je cite les expressions mêmes d’un écrivain agricole), comme s’ils avaient été emportés par la peste.
[modifier] Divergence des caractères.
Le principe que je désigne par ce terme a une haute importance, et permet, je crois, d’expliquer plusieurs faits importants. En premier lieu, les variétés, alors même qu’elles sont fortement prononcées, et bien qu’elles aient, sous quelques rapports, les caractères d’espèces — ce qui est prouvé par les difficultés que l’on éprouve, dans bien des cas, pour les classer — diffèrent cependant beaucoup moins les unes des autres que ne le font les es[ page 119 ]pèces vraies et distinctes. Néanmoins, je crois que les variétés sont des espèces en voie de formation, ou sont, comme je les ai appelées, des espèces naissantes. Comment donc se fait-il qu’une légère différence entre les variétés s’amplifie au point de devenir la grande différence que nous remarquons entre les espèces ? La plupart des innombrables espèces qui existent dans la nature, et qui présentent des différences bien tranchées, nous prouvent que le fait est ordinaire ; or, les variétés, souche supposées d’espèces futures bien définies, présentent des différences légères et à peine indiquées. Le hasard, pourrions-nous dire, pourrait faire qu’une variété différât, sous quelques rapports, de ses ascendants ; les descendants de cette variété pourraient, à leur tour, différer de leurs ascendants sous les mêmes rapports, mais de façon plus marquée ; cela, toutefois, ne suffirait pas à expliquer les grandes différences qui existent habituellement entre les espèces du même genre.
Comme je le fais toujours, j’ai cherché chez nos productions domestiques l’explication de ce fait. Or, nous remarquons chez elles quelque chose d’analogue. On admettra, sans doute, que la production de races aussi différentes que le sont les bestiaux à courtes cornes et les bestiaux de Hereford, le cheval de course et le cheval de trait, les différentes races de pigeons, etc., n’aurait jamais pu s’effectuer par la seule accumulation, due au hasard, de variations analogues pendant de nombreuses générations successives. En pratique, un amateur remarque, par exemple, un pigeon ayant un bec un peu plus court qu’il n’est usuel ; un autre amateur remarque un pigeon ayant un bec long ; en vertu de cet axiome que les amateurs n’admettent pas un type moyen, mais préfèrent les extrêmes, ils commencent tous deux (et c’est ce qui est arrivé pour les sous-races du pigeon Culbutant) à choisir et à faire reproduire des oiseaux ayant un bec de plus en plus long ou un bec de plus en plus court. Nous pouvons supposer encore que, à une antique période de l’histoire, les habitants d’une nation ou d’un district aient eu besoin de chevaux rapides, tandis que ceux d’un autre district avaient besoin de chevaux plus lourds et plus forts. Les premières différences ont dû certainement être très légères, mais, dans la suite des temps, en conséquence de la sé[ page 120 ]lection continue de chevaux rapides dans un cas et de chevaux vigoureux dans l’autre, les différences ont dû s’accentuer, et on en est arrivé à la formation de deux sous-races. Enfin, après des siècles, ces deux sous-races se sont converties en deux races distinctes et fixes. À mesure que les différences s’accentuaient, les animaux inférieurs ayant des caractères intermédiaires, c’est-à-dire ceux qui n’étaient ni très rapides ni très forts, n’ont jamais dû être employés à la reproduction, et ont dû tendre ainsi à disparaître. Nous voyons donc ici, dans les productions de l’homme, l’action de ce qu’on peut appeler « le principe de la divergence » ; en vertu de ce principe, des différences, à peine appréciables d’abord, augmentent continuellement, et les races tendent à s’écarter chaque jour davantage les unes des autres et de la souche commune.
Mais comment, dira-t-on, un principe analogue peut-il s’appliquer dans la nature ? Je crois qu’il peut s’appliquer et qu’il s’applique de la façon la plus efficace (mais je dois avouer qu’il m’a fallu longtemps pour comprendre comment), en raison de cette simple circonstance que, plus les descendants d’une espèce quelconque deviennent différents sous le rapport de la structure, de la constitution et des habitudes, plus ils sont à même de s’emparer de places nombreuses et très différentes dans l’économie de la nature, et par conséquent d’augmenter en nombre.
Nous pouvons clairement discerner ce fait chez les animaux ayant des habitudes simples. Prenons, par exemple, un quadrupède carnivore et admettons que le nombre de ces animaux a atteint, il y a longtemps, le maximum de ce que peut nourrir un pays quel qu’il soit. Si la tendance naturelle de ce quadrupède à se multiplier continue à agir, et que les conditions actuelles du pays qu’il habite ne subissent aucune modification, il ne peut réussir à s’accroître en nombre qu’à condition que ses descendants variables s’emparent de places à présent occupées par d’autres animaux : les uns, par exemple, en devenant capables de se nourrir de nouvelles espèces de proies mortes ou vivantes ; les autres, en habitant de nouvelles stations, en grimpant aux arbres, en devenant aquatiques ; d’autres enfin, peut-être, en devenant moins carnivores. Plus les descendants de notre animal carnivore se modifient sous le rapport des habitudes et de la structure, plus ils peuvent occuper [ page 121 ]de places dans la nature. Ce qui s’applique à un animal s’applique à tous les autres et dans tous les temps, à une condition toutefois, c’est qu’il soit susceptible de variations, car autrement la sélection naturelle ne peut rien. Il en est de même pour les plantes. On a prouvé par l’expérience que, si on sème dans un carré de terrain une seule espèce de graminées, et dans un carré semblable plusieurs genres distincts de graminées, il lève dans ce second carré plus de plants, et on récolte un poids plus considérable d’herbages secs que dans le premier. Cette même loi s’applique aussi quand on sème, dans des espaces semblables, soit une seule variété de froment, soit plusieurs variétés mélangées. En conséquence, si une espèce quelconque de graminées varie et que l’on choisisse continuellement les variétés qui diffèrent l’une de l’autre de la même manière, bien qu’à un degré peu considérable, comme le font d’ailleurs les espèces distinctes et les genres de graminées, un plus grand nombre de plantes individuelles de cette espèce, y compris ses descendants modifiés, parviendraient à vivre sur un même terrain. Or, nous savons que chaque espèce et chaque variété de graminées répandent annuellement sur le sol des graines innombrables, et que chacune d’elles, pourrait-on dire, fait tous ses efforts pour augmenter en nombre. En conséquence, dans le cours de plusieurs milliers de générations, les variétés les plus distinctes d’une espèce quelconque de graminées auraient la meilleure chance de réussir, d’augmenter en nombre et de supplanter ainsi les variétés moins distinctes ; or, les variétés, quand elles sont devenues très distinctes les unes des autres, prennent le rang d’espèces.
Bien des circonstances naturelles nous démontrent la vérité du principe, qu’une grande diversité de structure peut maintenir la plus grande somme de vie. Nous remarquons toujours une grande diversité chez les habitants d’une région très petite, surtout si cette région est librement ouverte à l’immigration, où, par conséquent, la lutte entre individus doit être très vive. J’ai observé, par exemple, qu’un gazon, ayant une superficie de 3 pieds sur 4, placé, depuis bien des années, absolument dans les mêmes conditions, contenait 20 espèces de plantes appartenant à 18 genres et à 8 ordres, ce qui prouve combien ces plantes différaient les unes des autres. Il en est de même pour les plantes et pour [ page 122 ]les insectes qui habitent des petits îlots uniformes, ou bien des petits étangs d’eau douce. Les fermiers ont trouvé qu’ils obtiennent de meilleures récoltes en établissant une rotation de plantes appartenant aux ordres les plus différents ; or, la nature suit ce qu’on pourrait appeler une « rotation simultanée». La plupart des animaux et des plantes qui vivent tout auprès d’un petit terrain, quel qu’il soit, pourraient vivre sur ce terrain, en supposant toutefois que sa nature n’offrît aucune particularité extraordinaire ; on pourrait même dire qu’ils font tous leurs efforts pour s’y porter, mais on voit que, quand la lutte devient très vive, les avantages résultant de la diversité de structure ainsi que des différences d’habitude et de constitution qui en sont la conséquence, font que les habitants qui se coudoient ainsi de plus près appartiennent en règle générale à ce que nous appelons des genres et des ordres différents.
L’acclimatation des plantes dans les pays étrangers, amenée par l’intermédiaire de l’homme, fournit une nouvelle preuve du même principe. On devrait s’attendre à ce que toutes les plantes qui réussissent à s’acclimater dans un pays quelconque fussent ordinairement très voisines des plantes indigènes ; ne pense-t-on pas ordinairement, en effet, que ces dernières ont été spécialement créées pour le pays qu’elles habitent et adaptées à ses conditions ? On pourrait s’attendre aussi, peut-être, à ce que les plantes acclimatées appartinssent à quelques groupes plus spécialement adaptés à certaines stations de leur nouvelle patrie. Or, le cas est tout diffèrent, et Alphonse de Candolle a fait remarquer avec raison, dans son grand et admirable ouvrage, que les flores, par suite de l’acclimatation, s’augmentent beaucoup plus en nouveaux genres qu’en nouvelles espèces, proportionnellement au nombre des genres et des espèces indigènes. Pour en donner un seul exemple, dans la dernière édition du Manuel de la flore de la partie septentrionale des États-Unis par le docteur Asa Gray, l’auteur indique 260 plantes acclimatées, qui appartiennent à 162 genres. Ceci suffit à prouver que ces plantes acclimatées ont une nature très diverse. Elles diffèrent, en outre, dans une grande mesure, des plantes indigènes ; car sur ces 162 genres acclimatés, il n’y en a pas moins de 100 qui ne sont pas indigènes aux États-Unis ; une addition proportionnelle considérable a [ page 123 ]donc ainsi été faite aux genres qui habitent aujourd’hui ce pays.
Si nous considérons la nature des plantes ou des animaux qui, dans un pays quelconque, ont lutté avec avantage avec les habitants indigènes et se sont ainsi acclimatés, nous pouvons nous faire quelque idée de la façon dont les habitants indigènes devraient se modifier pour l’emporter sur leurs compatriotes. Nous pouvons, tout au moins, en conclure que la diversité de structure, arrivée au point de constituer de nouvelles différences génériques, leur serait d’un grand profit.
Les avantages de la diversité de structure chez les habitants d’une même région sont analogues, en un mot, à ceux que présente la division physiologique du travail dans les organes d’un même individu, sujet si admirablement élucidé par Milne-Edwards. Aucun physiologiste ne met en doute qu’un estomac fait pour digérer des matières végétales seules, ou des matières animales seules, tire de ces substances la plus grande somme de nourriture. De même, dans l’économie générale d’un pays quelconque, plus les animaux et les plantes offrent de diversités tranchées les appropriant à différents modes d’existence, plus le nombre des individus capables d’habiter ce pays est considérable. Un groupe d’animaux dont l’organisme présente peu de différences peut difficilement lutter avec un groupe dont les différences sont plus accusées. On pourrait douter, par exemple, que les marsupiaux australiens, divisés en groupes différant très peu les uns des autres, et qui représentent faiblement, comme M. Waterhouse et quelques autres l’ont fait remarquer, nos carnivores, nos ruminants et nos rongeurs, puissent lutter avec succès contre ces ordres si bien développés. Chez les mammifères australiens nous pouvons donc observer la diversification des espèces à un état incomplet de développement.
[modifier] Effets probables de l’action de la sélection naturelle, par suite de la divergence des caractères et de l’extinction, sur les descendants d’un ancêtre commun.
Après la discussion qui précède, quelque résumée qu’elle soit, nous pouvons conclure que les descendants modifiés d’une es[ page 124 ]pèce quelconque réussissent d’autant mieux que leur structure est plus diversifiée et qu’ils peuvent ainsi s’emparer de places occupées par d’autres êtres. Examinons maintenant comment ces avantages résultant de la divergence des caractères tendent à agir, quand ils se combinent avec la sélection naturelle et l’extinction.
Le diagramme ci-contre peut nous aider à comprendre ce sujet assez compliqué. Supposons que les lettres A à L représentent les espèces d’un genre riche dans le pays qu’il habite ; supposons, en outre, que ces espèces se ressemblent, à des degrés inégaux, comme cela arrive ordinairement dans la nature ; c’est ce qu’indiquent, dans le diagramme, les distances inégales qui séparent les lettres. J’ai dit un genre riche, parce que, comme nous l’avons vu dans le second chapitre, plus d’espèces varient en moyenne dans un genre riche que dans un genre pauvre, et que les espèces variables des genres riches présentent un plus grand nombre de variétés. Nous avons vu aussi que les espèces les plus communes et les plus répandues varient plus que les espèces rares dont l’habitat est restreint. Supposons que A représente une espèce variable commune très répandue, appartenant à un genre riche dans son propre pa