L’Unique et sa propriété (traduction Reclaire)/Première partie - L’homme/POST-SCRIPTUM

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- II – Les Anciens et les Modernes L’Unique et sa propriété : Première partie - L’homme



Les observations qui précèdent sur la « libre critique humaine » et celles que j’aurai encore à faire par la suite sur les écrits de tendance parallèle ont été notées au jour le jour, à mesure que paraissaient les livres auxquels elles se rapportent ; je n’ai guère fait ici que mettre bout à bout les appréciations fragmentaires que m’avaient suggérées mes lectures. Mais la Critique est en perpétuel progrès et chaque jour il se trouve qu’elle a fait quelques pas en avant ; aussi est-il nécessaire, aujourd’hui que j’ai écrit le mot fin au bout de mon livre, de jeter un coup d’œil en arrière et d’intercaler ici quelques remarques en forme de post-scriptum.

J’ai devant moi le huitième et dernier fascicule paru de l’Allgemeine Literaturzeitung (Revue générale de la littérature) de Bruno Bauer.

Dès les premières lignes, il nous est de nouveau parlé des « intérêts généraux de la Société ». Mais la Critique s’est recueillie et donne à cette « Société » une signification nouvelle, par laquelle elle se sépare radicalement de l’« État » avec lequel elle était restée jusqu’à présent plus ou moins confondue. L’État, naguère encore célébré sous le nom d’« État libre », est définitivement abandonné, comme foncièrement incapable de remplir le rôle de « Société humaine ». La Critique s’est vue, en 1842, « momentanément obligée d’identifier les intérêts humains et les intérêts politiques », mais elle s’est aperçue depuis que l’État, même sous la forme d’ « État libre », n’est pas la société humaine, ou, pour parler sa langue, que le peuple n’est pas l’ « Homme ».

Nous avons vu la Critique faire table rase de la théologie et prouver clairement que le Dieu succombe devant l’Homme ; nous la voyons à présent jeter par-dessus bord la politique et démontrer que devant l’Homme, peuples et nationalités s’évanouissent. Aujourd’hui qu’elle a rompu avec l’Église et l’État en les déclarant tous deux inhumains, nous ne tarderons pas à la voir se faire fort de prouver qu’à côté de l’Homme, la « masse », qu’elle-même appelle un « être spirituel », est sans valeur ; et ce nouveau divorce ne sera pas pour nous surprendre, car nous pouvons déjà entrevoir des symptômes précurseurs de cette évolution. Comment, en effet, des « êtres spirituels » de rang inférieur pourraient-ils tenir devant l’Esprit suprême ? L’ « Homme » renverse de leur piédestal les idoles fausses.

Ce que la Critique se propose pour le moment, c’est l’étude de la « masse », qu’elle campe en face de l’ « Homme » pour la combattre au nom de ce dernier. Quel est actuellement l’objet de la Critique ? — La masse, un être spirituel ! La Critique « apprendra à la connaître » et découvrira qu’elle est en contradiction avec l’Homme ; elle démontrera que la masse est inhumaine, et n’aura pas plus de peine à faire cette preuve qu’elle n’en a eu à démontrer que le divin et le national, autrement dit l’Église et l’État, sont la négation même de l’humanité.

On définira la masse en disant qu’elle est le produit le plus important et le plus significatif de la Révolution ; c’est la foule abusée pour laquelle les illusions de la philosophie politique et surtout de toute la philosophie du XVIIIe siècle n’ont abouti qu’à une cruelle déception. La Révolution a, par ses résultats, contenté les uns et laissé les autres mécontents. La partie satisfaite est la classe moyenne (bourgeois, philistins, etc.), la non-satisfaite est — la masse. Et s’il en est ainsi, le Critique lui-même ne fait-il pas partie de la masse ?

Mais les non-satisfaits tâtonnent encore en pleine obscurité, et leur déplaisir se traduit par une « mauvaise humeur sans bornes ». C’est de ceux-là que le Critique, non moins mécontent, doit à cette heure se rendre maître ; tout ce qu’il peut ambitionner et tout ce qu’il peut atteindre c’est de tirer cet « être spirituel » qu’est la masse de sa mauvaise humeur et de l’ « élever », c’est-à-dire de lui donner la place qu’auraient dû légitimement lui assurer les trop triomphants résultats de la Révolution ; il peut devenir la tête de la masse, son interprète par excellence. Aussi veut-il « combler l’abîme qui le sépare de la foule ». Il se distingue de ceux qui « prétendent élever les classes inférieures du peuple » en ce que ce n’est pas seulement elles, mais lui-même dont il doit apaiser les rancunes.

Toutefois, l’instinct ne le trompe pas, quand il tient la masse pour « naturellement opposée à la théorie » et lorsqu’il prévoit que « plus cette théorie prendra d’ampleur, plus la masse deviendra compacte ». Car le Critique ne peut, avec son hypothèse de l’Homme, ni éclairer ni satisfaire la masse. Si, en face de la Bourgeoisie, elle n’est déjà qu’une « couche sociale inférieure », une masse politiquement sans valeur, c’est en face de l’Homme, à plus forte raison, qu’elle va n’être plus qu’une simple « masse », un ramassis inhumain ou un troupeau de non-hommes.

Le Critique en arrive à nier toute humanité : parti de cette hypothèse que l’humain est le vrai, il se retourne lui-même contre cette hypothèse en contestant le caractère d’humanité à tout ce à quoi on l’avait jusqu’alors accordé. Il aboutit simplement à prouver que l’humain n’a d’existence que dans sa tête, tandis que l’inhumain est partout. L’inhumain est le réel, le partout existant ; en s’évertuant à démontrer qu’il n’est « pas humain », le Critique ne fait que formuler explicitement cette tautologie que l’inhumain n’est pas humain.

Quand l’inhumain se sera résolument tourné le dos à lui-même, que dira-t-il au critique qui le harcèle, avant de s’éloigner de lui sans s’être laissé émouvoir par ses objections ? Tu m’appelles inhumain, pourrait-il lui dire, et inhumain je suis en effet — pour toi ; mais je ne le suis que parce que tu m’opposes à l’humain, et je n’ai pu avoir honte de moi qu’aussi longtemps que je me suis laissé ravaler à ce rôle de repoussoir. J’étais méprisable parce que je cherchais mon « meilleur moi-même » hors de moi ; j’étais l’inhumain parce que je rêvais de l’ « humain » : j’imitais les pieux que tantalise leur « vrai moi » et qui restent toujours de « pauvres pécheurs » ; je ne me concevais que par contraste avec un autre ; cela suffit, je n’étais pas tout dans tout, je n’étais pas — Unique. Mais aujourd’hui je cesse de me regarder comme l’inhumain, je cesse de me mesurer et de me laisser mesurer à l’aune de l’Homme, je cesse de m’incliner devant quelque chose de supérieur à moi, et ainsi — adieu, ô Critique humain ! J’ai été l’inhumain, mais je n’ai fait que passer par là, et je ne le suis plus : je suis l’Unique, je suis l’Égoïste, cet égoïste qui te fait horreur ; mais mon égoïsme n’est pas de ceux que l’on peut peser à la balance de l’humanité, du désintéressement, etc., c’est l’égoïsme de — l’Unique !

Il faut nous arrêter encore à un autre passage du même fascicule : « La Critique ne pose aucun dogme et ne veut rien connaître d’autre que les objets. »

La Critique redoute d’être « dogmatique » et d’édifier des dogmes. Naturellement, car ce serait là passer aux antipodes de la critique, au dogmatisme, et, comme critique, de bon devenir mauvais, de désintéressé égoïste, etc. « Pas de dogmes ! » tel est — le sien. Car Critique et Dogmatique restent sur le même terrain, celui des pensées. Comme le dogmatique, le critique a toujours pour point de départ une pensée, mais il se distingue de son adversaire en ce qu’il ne cesse de maintenir la pensée qui lui sert de principe sous l’empire d’un processus mental qui ne lui permet d’acquérir aucune stabilité. Il fait simplement prévaloir en elle le processus intellectuel sur la foi, et le progrès dans le penser sur l’immobilité. Aux yeux du Critique, aucune pensée n’est assurée, car toute pensée est elle-même le penser ou l’esprit pensant.

C’est pourquoi, je le répète, le monde religieux — qui est précisément le monde des pensées — atteint sa perfection dans la Critique, où le penser est supérieur à toute pensée, dont aucune ne peut se fixer « égoïstement ». Que deviendrait la pureté de la critique, la pureté du penser, si une seule pensée pouvait échapper au procès intellectuel ? Cela nous explique le fait que le Critique lui-même se laisse aller, de temps à autre, à railler doucement les idées d’Homme et d’Humanité : il pressent que ce sont là des pensées qui approchent de la cristallisation dogmatique. Mais il ne peut détruire une pensée tant qu’il n’a point découvert une pensée — supérieure, en laquelle la première se résout. Cette pensée supérieure pourrait s’appeler celle du mouvement de l’esprit ou du procès intellectuel, c’est-à-dire la pensée du penser ou de la critique.

La liberté de penser est en fait ainsi devenue complète ; c’est le triomphe de la liberté spirituelle, car les pensées individuelles, « égoïstes », perdent leur caractère dogmatique d’impératif. Une seule le conserve, le — dogme du penser libre ou de la critique.

Contre tout ce qui appartient au monde de la pensée, la Critique a le droit, c’est-à-dire la force, pour elle : elle est victorieuse. La Critique, et la Critique seule, « domine notre époque ». Au point de vue de la pensée, il n’est aucune puissance capable de surpasser la sienne, et c’est plaisir de voir avec quelle aisance ce dragon dévore comme en se jouant toute autre pensée ; tous ces vermisseaux de pensées se tordent, mais elle les broie malgré leurs contorsions et leurs « détours ».

Je ne suis pas un antagoniste de la critique, autrement dit je ne suis pas un dogmatique, et je ne me sens pas atteint par les dents du Critique. Si j’étais un dogmatique, je poserais en première ligne un dogme, c’est-à-dire une pensée, une idée, un principe, et je complèterais ce dogme en me faisant « systématique » et en bâtissant un système, c’est-à-dire un édifice de pensées.

Réciproquement, si j’étais un Critique et le contradicteur du Dogmatique, je conduirais le combat du penser libre contre la pensée qui enchaîne, et je défendrais le penser contre le pensé. Mais je ne suis le champion ni du penser ni d’une pensée, car mon point de départ est Moi, qui ne suis pas plus une pensée que je ne consiste dans le fait de penser. Contre Moi, l’innommable, se brise le royaume des pensées, du penser et de l’esprit.

La Critique est la lutte du possédé contre la possession comme telle, contre toute possession ; elle naît de la conscience que partout règne la possession ou, comme l’appelle le Critique, le rapport religieux et théologique. Il sait que ce n’est pas seulement envers Dieu qu’on se comporte religieusement et qu’on agit en croyant ; il sait que l’on peut être également religieux et croyant en face d’autres idées telles que Droit, État, Loi, etc. ; autrement dit, il reconnaît que la possession est partout et revêt toutes les formes. Il en appelle au penser contre les pensées ; mais moi je dis que seul le non-penser me sauve des pensées. Ce n’est pas le penser qui peut me délivrer de la possession, mais bien mon absence de pensée, ou Moi, l’impensable, l’insaisissable.

Un haussement d’épaules me rend les mêmes services que la plus laborieuse méditation, allonger mes membres dissipe l’angoisse des pensées, un saut, un bond renverse l’Alpe du monde religieux qui pèse sur ma poitrine, un hourra d’allégresse jette à terre des fardeaux sous lesquels on pliait depuis des années. Mais la signification formidable d’un cri de joie sans pensée ne pouvait être comprise tant que dura la longue nuit du penser et de la foi.

« Quelle frivolité, et quelle grossière frivolité, de vouloir, par un coq-à-l’âne, résoudre les plus difficiles problèmes et s’acquitter des plus vastes devoirs ! »

Mais as-tu des devoirs, si tu ne te les imposes pas ? Tant que tu t’en imposes tu ne peux en démordre, et je ne nie pas, note-le bien, que tu penses, et qu’en pensant tu crées des milliers de pensées. Mais toi qui t’es imposé ces devoirs, ne dois-tu pouvoir jamais les renverser ? Dois-tu y rester lié et doivent-ils devenir des devoirs absolus ? Dernière remarque : on a fait au gouvernement un grief de recourir à la force contre la pensée, de braquer contre la presse les foudres policières de la censure et de transformer des batailles littéraires en combats personnels. Comme s’il ne s’agissait que des pensées et comme si l’on devait aux pensées du désintéressement, de l’abnégation et des sacrifices ! Ces pensées n’attaquent-elles pas les gouvernants eux-mêmes et n’appellent-elles pas une riposte de l’égoïsme ? Et ceux qui pensent n’émettent-ils pas cette prétention religieuse de voir honorer la puissance de la pensée, des idées ? Ceux auxquels ils s’adressent doivent succomber de leur plein gré et sans résistance, parce que la divine puissance de la pensée, la Minerve, combat aux côtés de leurs adversaires. Ce serait déjà là l’acte d’un possédé, un sacrifice religieux. Les gouvernants sont en vérité eux-mêmes pétris de préventions religieuses et guidés par la puissance d’une idée ou d’une croyance, mais ils sont en même temps des égoïstes inavoués, et c’est surtout lorsqu’on est en face de l’ennemi qu’éclate l’égoïsme latent : ils sont possédés quant à leur foi, mais quand il s’agit de la foi de leurs adversaires ils ne sont plus possédés et se retrouvent égoïstes. Si on veut leur faire un reproche, ce ne peut être que le reproche opposé, celui d’être possédés par leurs idées.

Aucune force égoïste, nulle puissance policière et rien de semblable ne doit entrer en jeu contre les pensées. C’est ce que croient les dévots de la pensée. Mais le penser et les pensées ne me sont pas sacrés ; lorsque je les attaque, c’est ma peau que je défends contre eux. Il se peut que cette lutte ne soit pas raisonnable ; mais si la raison m’était un devoir, c’est ce que j’ai de plus cher que je devrais, nouvel Abraham, lui sacrifier.

Dans le royaume de la Pensée, qui, comme celui de la foi, est le royaume céleste, celui-là a assurément tort qui recourt à la force sans pensée, juste comme a tort celui qui, dans le royaume de l’amour, agit sans amour et celui qui, quoique chrétien, n’agit pas en chrétien : dans ces royaumes auxquels ils pensent appartenir tout en se soustrayant à leurs lois, l’un comme l’autre sont des « pécheurs » et des « égoïstes ». Mais, d’autre part, ils y seraient des criminels s’ils prétendaient en sortir et ne plus s’en reconnaître les sujets.

Il en résulte encore que dans leur lutte contre le gouvernement, ceux qui pensent ont pour eux le droit, autrement dit la force, tant qu’ils ne combattent que les pensées du gouvernement (ce dernier reste court et ne trouve à répondre rien qui vaille, littérairement parlant), tandis qu’ils ont tort, autrement dit ils sont impuissants, lorsqu’ils entreprennent de mener des pensées à l’assaut d’une puissance personnelle (la puissance égoïste ferme la bouche aux raisonneurs). Ce n’est pas sur le champ de bataille de la théorie qu’on peut remporter une victoire décisive, et la puissance sacrée de la pensée succombe sous les coups de l’égoïsme. Seul le combat égoïste, le combat entre égoïstes peut trancher un différend et tirer une question au clair.

Mais c’est là réduire le penser lui-même à n’être plus qu’affaire de bon plaisir égoïste, l’affaire de l’unique, ni plus ni moins qu’un simple passe-temps ou qu’une amourette ; c’est lui enlever sa dignité de « dernier et suprême arbitre », et cette dépréciation, cette profanation du penser, cette égalisation du moi qui pense et du moi qui ne pense pas, cette grossière mais réelle « égalité — il est interdit à la critique de l’instaurer, parce qu’elle n’est que la prêtresse du penser et qu’elle n’aperçoit par-delà le penser que — le déluge.

La Critique soutient bien, par exemple, que la libre critique doit vaincre l’État, mais elle se défend contre le reproche que lui fait le gouvernement de l’État de « provoquer à l’indiscipline et à la licence » ; elle pense que l’indiscipline et la licence ne devraient pas triompher, et qu’elle seule le doit. C’est bien plutôt le contraire : ce n’est que par l’audace ennemie de toute règle et de toute discipline que l’État peut être vaincu.

Concluons : Nous en avons assez dit pour qu’il paraisse évident que la nouvelle évolution qu’a subie le Critique n’est pas une métamorphose et qu’il n’a fait que « rectifier quelques jugements hasardés » et « mettre un objet au point » ; il se vante quand il dit que « la Critique se critique elle-même » : elle ou plutôt il ne critique que les « erreurs » de la critique et se borne à la purger de ses « inconséquences ». S’il voulait critiquer la Critique, il devrait commencer par examiner s’il y a réellement quelque chose dans l’hypothèse sur laquelle elle est bâtie.

Moi aussi je pars d’une hypothèse, attendu que je me suppose ; mais mon hypothèse ne tend pas à se parfaire comme « l’Homme tend à sa perfection », elle ne me sert qu’à en jouir et à la consommer. Je ne me nourris précisément que de cette seule hypothèse, et je ne suis que pour autant que je m’en nourris. Aussi cette hypothèse n’en est-elle pas une ; étant l’Unique, je ne sais rien de la dualité d’un moi postulant et d’un moi postulé (d’un moi « imparfait » et d’un moi « parfait » ou Homme). Je ne me suppose pas, parce qu’à chaque instant je me pose ou me crée ; je ne suis que parce que je suis posé et non supposé, et, encore une fois, je ne suis posé que du moment où je me pose, c’est-à-dire que je suis à la fois le créateur et la créature.

Si les hypothèses qui ont eu cours jusqu’à présent doivent se désorganiser et disparaître, elles ne doivent pas se résoudre simplement en une hypothèse supérieure telle que la pensée ou le penser même, la Critique.

Leur destruction doit m’être profitable à Moi, sinon la solution nouvelle qui naîtra de leur mort rentrerait dans la série innombrable de toutes celles qui jusqu’à présent n’ont jamais déclaré fausses les anciennes vérités et fait crouler des hypothèses depuis longtemps acceptées que pour édifier sur leurs ruines le trône d’un étranger, d’un intrus : Homme, Dieu, État ou Morale.

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