L’Économie politique aux États-Unis

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L’économie politique aux Etats-Unis
Louis Reybaud


Principles of social science, by H. C. Carey, 3 vol., Philadelphia, traduction de MM. Saint-Germain, Leduc et Auguste Planche ; Guillaumin. — Brochures du même auteur. — Documens parlementaires.

Depuis quelque temps l’Amérique du Nord semble avoir pris à tâche de régler avec l’Europe les comptes que dans le cours de sa guerre civile elle avait jugé prudent d’ajourner. Un à un les griefs se succèdent, et, à l’insistance qu’on y met, il est évident qu’on n’a rien oublié, rien pardonné. Pour l’Angleterre, il s’agit de la responsabilité encourue dans les déprédations commises par les corsaires sortis de ses ports ; pour la France, il s’agit de reprises à exercer contre des particuliers à raison d’armemens analogues ou tout au moins suspects de clandestinité [1]. Encore n’y a-t-il là que matière à procédures, représailles trop lentes au gré du gouvernement fédéral. Ses rancunes se sont exhalées par des coups plus prompts et plus sûrs, contre la France par l’appui donné aux républicains du Mexique, contre l’Angleterre par sa tolérance pour le complot des fenians. Sa conduite dans ces deux circonstances montre bien ce qu’est l’Amérique du Nord telle que les derniers événemens nous l’ont faite ; on y retrouve son esprit d’aventures, sa jactance et sa plus constante tradition. Il y a quarante-trois ans déjà que le président Monroë, dans son message de 1824, déclarait en manière de défi que l’Amérique n’appartenait qu’aux Américains, et que pour eux la forme d’adoption en fait de gouvernement était la forme républicaine. Ce langage, bien fier pour le temps, n’a point reçu depuis lors de démenti, si ce n’est par de rares surprises promptement expiées. La plus récente surtout a été significative, et l’Europe semble désormais guérie des restaurations américaines : impossible de s’abuser sur la profonde incompatibilité d’humeur qui règne entre les deux continens. De la part de l’Europe, ce n’est qu’instinct de défense ; de la part de l’Amérique, c’est ardeur de tempérament et menace de rompre à tout propos. On dirait que toute conformité d’origine lui pèse. Après avoir longtemps vécu d’emprunts, elle entend aujourd’hui tirer tout d’elle-même, non-seulement en politique, ce qui lui réussit, mais dans les arts, dans les lettres et dans les sciences, c’est-à-dire dans ces acquisitions lentes qui sont le produit de siècles et de génies accumulés. Prétention vaine après tout ! les civilisations dont nous avons tous hérité roulent sur un fonds commun qu’un peuple nouveau ne répudierait qu’à ses dépens, et qui le laisserait bien dépourvu, s’il procédait trop largement à un dépouillement d’inventaire.

Voilà à quel travers l’Amérique du Nord cède depuis peu ; l’esprit de schisme y souffle surtout dans les sciences. Cela devait être. Dans les arts et les lettres, sur quoi aurait porté la révolte ? Quelle chance aurait-elle eue ? Aucune. Bon gré mal gré, il faut, dans ces questions de goût, reconnaître des maîtres, accepter des modèles, et, si mal disposé que l’on soit, les imiter. L’originalité est pour les peuples un don aussi rare que pour les individus. Dans les sciences purement spéculatives, mêmes limites assignées à l’esprit américain : la philosophie par exemple eût pris trop de loisir à un peuple si occupé, et, la jugeant d’un médiocre débit, il s’est contenté de notions toutes faites. Le goût d’innover ne lui est venu qu’à propos des sciences positives, et encore dans le nombre a-t-il dû choisir. Les sciences de calcul lui offraient peu de prise ; on n’arrange pas à volonté une algèbre ni une géométrie, tout au plus y ajoute-t-on quelques formules. Restaient dès lors les sciences d’observation, qui sont plus maniables, et à travers leurs principes les plus rigoureux ménagent une place à la controverse. Aussi comme l’Amérique s’y est délibérément introduite, et dans tous les sens, d’abord au sujet de doctrines en vogue plutôt nommées que définies, comme la biologie et la sociologie, puis pour des doctrines mieux vérifiées, comme l’économie politique ! Envers celle-ci, le traitement a été des plus sommaires et des plus simples : dire noir quand elle dit blanc et la prendre complètement à rebours, comme on va le voir.
I

Les Américains des premiers congrès n’avaient pas légué de tels exemples à leurs descendans. Une fois maîtres chez eux, ils avaient su discerner parmi les institutions du passé celles qui s’adaptaient le mieux à un régime d’indépendance, et en fait de science ils n’avaient pas eu la prétention de s’isoler ni de se suffire. C’étaient des hommes réfléchis, et ils le montrèrent bien. Jamais œuvre de premier établissement ne fut conduite avec un tact plus sûr et une sincérité plus grande. Ajoutons que les élémens s’y prêtaient. Là-bas, point de préjugés de caste ni de droit de conquête, aucune broussaille pour embarrasser le chemin, un champ ouvert à toutes les expériences. De plus, le hasard voulut que la théorie économique naquît en-deçà de l’Atlantique juste au moment où l’application en devenait possible au-delà ; Washington et Franklin sont les contemporains d’Adam Smith et de Turgot : non que l’idée et l’action se soient inspirées l’une de l’autre ; elles ont plutôt marché parallèlement, l’idée par les travaux de génies solitaires, l’action par le concours de tout un peuple cédant à la force des choses. Si l’Ecosse fut au XVIIIe siècle la grande école de l’économie politique, les États-Unis en furent le principal laboratoire. Ce partage d’attributions se fit naturellement et sans autre influence que celle des milieux.

Aucune circonstance ne pouvait être plus heureuse pour une science qui en résumé a joué de bonheur. Nos sociétés réfractaires lui convenaient moins que cette société née d’hier et disposée à recevoir toutes les empreintes. Où trouver en effet à ce moment pour un régime d’activité libre un domaine disponible et une prise de possession immédiate ? En Europe, rien qui ne fût encore dans les mœurs et dans les coutumes obstrué par l’esprit féodal : droits d’aînesse et de substitution, privilèges du sol et de l’industrie, péages à l’intérieur, tarifs prohibitifs à la frontière. Pour pratiquer là-dedans de larges éclaircies, il fallait le bénéfice du temps et le bras robuste des révolutions. En Amérique au contraire, table rase et pleine faculté de se mouvoir : l’économie politique entrait là d’emblée sur une scène bien appropriée. Aucune tradition, aucun établissement antérieur, ne lui formaient empêchement ; les populations disposaient de leur propre destinée comme elles disposaient de l’espace, et n’entendaient déléguer en fait de pouvoirs que ceux dont l’exercice eût été un embarras pour la communauté. La politique, la défense militaire, même l’action de la justice, n’étaient que sur le second plan et subordonnées pour ainsi dire ; ce qui dominait, c’était le premier élan d’un peuple qui a sa fortune à faire et ne s’en laisse détourner en rien, qui se gouverne et se préserve lui-même, et qui, acharné à sa tâche, n’a guère d’autre souci que d’en écarter les parasites. Sur ce sol d’élection, l’économie politique germa donc le plus naturellement du monde et sans qu’on pût dire au juste comment la semence y était venue : question d’instinct plutôt qu’œuvre raisonnée. On le vit bien aux débats qui s’ouvrirent dans les premiers congrès, et quand il s’agit de régler la part d’attributions dont les états confédérés se dessaisiraient en faveur du gouvernement central. Deux opinions, deux partis, se formèrent alors. Comme tous les hommes d’épée, Washington avait le goût du commandement, et volontiers il eût laissé à l’exécution fédérale un champ étendu. Il ne lui eût pas répugné, par exemple, de donner à l’armée et à la marine plus de consistance, comme aussi d’imprimer un certain essor aux travaux d’utilité commune. L’établissement d’une banque se liait à ce plan, et cette banque officielle fut en effet créée. Ainsi, par une pente insensible, la souveraineté de l’Union aurait empiété sur la souveraineté des divers états et préparé tout au moins des conflits d’influence. Thomas Jefferson vit l’écueil, et par d’habiles manœuvres sut l’éviter. Ses deux présidences, à partir de 1801, furent un véritable cours d’économie politique appliquée ; en moins de huit ans, il eut redressé les principales déviations et remis dans un meilleur aplomb les fondemens du nouvel empire. Dès lors le concert se fit sur quelques principes, entre autres celui-ci, que la souveraineté collective n’était et ne pouvait être qu’une émanation de la souveraineté particulière de chaque état, et à ce titre devait se renfermer dans quelques fonctions strictement limitées et clairement définies, Aller au-delà, c’était sortir de la constitution, et par suite il s’agissait d’y ramener tout ce qui s’en était écarté. Ce fut le cas pour la marine et l’armée, dont les cadres furent sensiblement diminués, pour les milices, cantonnées plus que jamais dans un service local, pour les travaux publics, que le congrès fut quelquefois admis à doter, rarement à diriger : précautions méticuleuses en vue de maintenir dans les divers états cette liberté de mouvemens et cette variété de formes qui constituaient leur originalité.

Ainsi aux États-Unis d’Amérique les premiers économistes furent des hommes d’état qui avaient appris la doctrine ailleurs que dans les livres. Avec quelle rectitude cependant ils se déterminent dans leurs actes ! Les présidences se succèdent sans qu’aucune fléchisse sur les points essentiels : Madison d’abord, puis Monroë, près d’eux les ministres Gallatin et Calhoun, se défendent à l’envi de tout ce qui ressemble à des excès d’attributions. Un instant, vers 1825, John Quincy Adams, qu’inspirait Henry Clay, se départ de cette réserve ; mais dès 1829 le général Jackson, à peine nommé, coupe court aux interprétations équivoques et fixe la règle qui sera définitive. Deux actes surtout marquent ce retour. Dans le premier exercice de leurs pouvoirs, les congrès avaient essayé d’y rattacher un plan général de voies de communication à répartir entre les divers états. En apparence, rien de plus naturel et de plus légitime. Où introduire l’unité d’action, si ce n’était dans ces travaux ? On se mit donc à l’œuvre, et comme début on vota, un peu à l’aventure, l’exécution d’une route nationale qui, partant de la ville de Cumberland, sur le Potomac, devait gagner l’Ohio et de là le Mississipi. Sur le terrain, les embarras commencèrent ; on ne sut bientôt de quel droit s’appuyer ni sur quelles ressources compter ; chaque pas fait en avant soulevait ; des questions de juridiction et de compétence. De là des atermoiemens sans fin et des décisions contradictoires. Tantôt Madison repoussait jusqu’aux allocations de fonds comme inconstitutionnelles, tantôt Monroë rejetait au même titre les péages qui devaient assurer l’entretien de la voie. Si grande était la répugnance pour ce mélange de souverainetés, qu’on tint l’action fédérale pour suspecte, même quand les états traversés s’y prêtaient. Enfin, sous Jackson, l’exécution et la responsabilité furent restituées à ces derniers, et la route de Cumberland rentra dans ce régime de juridiction territoriale. Le congrès ne retint pour ses agens immédiats que les ports de mer et les villes intérieures qui aboutissaient à des embouchures maritimes. Sur ce point, le débat était vidé.

Au sujet de la banque centrale, mêmes vicissitudes et même dénoûment. En 1791, quand le colonel Hamilton en fît la proposition. Cette banque parut également une institution empruntée à la nature des choses. Quoi de meilleur, disait-on, pour les besoins du commerce, la perception des impôts, les services de trésorerie ? Nulle part le besoin d’unité ne semblait plus démontré. Aussi l’acquiescement des deux chambres fut-il facilement obtenu, et, malgré les scrupules de son entourage, Washington promulgua l’acte d’investiture. Le privilège eut donc cette fois gain de cause ; mais les revanches couvaient dès le lendemain. A chaque échéance, c’est-à-dire de vingt ans en vingt ans, la lutte allait s’engager. En 1811, les circonstances s’y prêtaient mal. Sous la menace d’une rupture avec l’Angleterre, qui éclata un an plus tard, le numéraire avait disparu pour faire place à un papier-monnaie changeant de titre et de valeur dans chaque état, dans chaque ville, presque dans chaque village. Impossible de songer à une réforme au milieu de ces troubles de la circulation. Madison lui-même y renonça et se contenta d’imposer à la banque des États-Unis, en retour d’une prolongation de privilège, quelques modifications aux statuts et un changement complet de titulaires. Ce n’était qu’un répit, et la suite le prouva bien. En 1831, le renouvellement de cette banque devenait la grande affaire et la grande émotion du pays. Trois ans d’orageux débats suffirent à peine pour vider le différend. Le congrès s’était déclaré pour la banque, le président contre ; au vote de l’un, l’autre opposa son veto, qui prévalut faute d’une majorité des deux tiers des voix pour l’annuler. La fermeté de Jackson l’emporta donc sur une condescendance déjà ancienne. Plus tard, le congrès lui-même, modifié par l’élection populaire, confirma l’arrêt porté contre la banque des États-Unis, arrêt qui fut désormais.sans appel. Cette banque, rattachée à la Pensylvanie par une charte locale, végéta pendant quelque temps, et fit ensuite une mauvaise fin. Le gouvernement du moins n’en était plus responsable, bien inspiré qu’il avait été dans ses répugnances à se mêler aux affaires des manieurs d’argent.

Voilà deux circonstances où les hommes d’état de l’Union firent d’instinct de l’économie politique, et de l’excellente à coup sûr. La leçon est presque complète, si on y ajoute la réduction du contingent militaire, emportée de haute lutte, et les combats de détail livrés pour la défense des souverainetés locales. C’était sortir du moins d’une fausse notion qui trouble en Europe beaucoup d’intelligences, de cette notion où l’état s’impose aux individus sous prétexte de les servir, et les énerve si bien qu’ils perdent jusqu’au goût des résolutions viriles. Ce peuple nouveau eût péché plutôt par l’excès contraire. L’individu y montrait la prétention et la volonté de se suffire, de ne rien attendre que de son propre effort ; au rebours de ce qui se passe dans les pays gouvernés à outrance, il demandait à être gouverné le moins possible. Même sur les vétilles, il ne cédait pas, sachant à quel point les abus s’engendrent et que des moindres on passe aux plus crians par des engrenages insensibles. L’honneur des pères de la démocratie américaine fut d’avoir bien jugé tout cela. Créer une constitution est une œuvre d’enthousiasme qui s’obtient du premier jet ; la défendre pied à pied, en sauver l’esprit des embûches de la lettre, c’est une tâche plus lente, et qui, au cours des événemens, est toujours à reprendre. Que de constitutions ont passé par ces épreuves, souvent au préjudice de leur intégrité ! La constitution américaine a eu des chances meilleures ; elle s’est appuyée sur des hommes de bien qui eux-mêmes s’appuyaient sur des principes.

Qu’à cette école il se soit formé plus de pionniers que de savans, c’était dans l’ordre. L’économie politique est alors pour l’Amérique émancipée comme une monnaie courante qui passe de main en main sans qu’on la vérifie ; elle est partie intégrante de la liberté sans bornes dont ce peuple jouit. On la pratique, on l’applique ; on ne l’expose ni on ne la discute. Il semble qu’on a fait assez pour elle en conviant tous les émigrans sans distinction de nationalité au partage de terres fertiles, tous les pavillons au bénéfice d’une navigation profitable et d’un commerce étendu, tous les nomades en quête d’une patrie à la jouissance d’une large hospitalité. Ces gages généreusement donnés valaient certes mieux qu’aucune démonstration théorique et la suppléaient amplement. Aussi rencontre-t-on dans cette période peu d’auteurs proprement dits. Il y a des économistes dans le congrès et en grand nombre, il y a des documens parlementaires sur des sujets de circonstance, le crédit, les banques, les systèmes de viabilité ; les travaux dogmatiques sont rares. A peine citerait-on une traduction du Traité d’économie politique de Jean-Baptiste Say, par M. Biddle de Philadelphie, et deux bons volumes de statistique morale d’Alexandre Everett, qui vécut moins aux États-Unis que dans les légations d’Europe comme titulaire accrédité. Dans tous les cas, aucun nom ne s’impose à l’attention, et n’est l’équivalent de ceux qu’en Angleterre et en France le suffrage public a consacrés.

Jusqu’aux environs de 1840, il en est ainsi ; mais alors les intérêts se mettent de la partie, ils émeuvent et passionnent ces populations positives. La guerre des tarifs commence ; nous verrons ce qu’elle est devenue au cours des événemens. Ces tarifs des douanes étaient et demeurent une des rares prérogatives dévolues au congrès ; personne n’en prit d’abord souci, tant la marche à suivre paraissait nettement tracée. Un peuple agriculteur, commerçant et navigateur n’a qu’un intérêt bien démontré : c’est de rendre ses marchés accessibles aux produits du dehors et d’en faire, par des facilités de tout genre, le siège de mutuels échanges. Ce calcul eût été juste, si l’industrie ne s’en fût pas mêlée ; elle trouble volontiers les fêtes où elle assiste. A peine se vit-elle à la tête de quelques exploitations, presque toutes renfermées dans les états du nord, filatures et tissages de coton, fabriques de draperies, forges et laminoirs, qu’elle commença une suite de campagnes pour obtenir des congrès qu’à un marché libre succédât un marché restreint. Rien ne fut épargné pour atteindre ce but, ni les mandats impératifs imposés aux députés, ni les influences exercées sur l’opinion par les pamphlets, les brochures, les discours de plate-forme, ni enfin l’emploi de toutes les armes que les habitudes de la vie publique mettent à la disposition d’un peuple libre.

Le livre de M. Carey sur la Science sociale est un des produits de cette agitation, et c’est en même temps le corps de doctrines économiques le plus développé que nous ait fourni l’Amérique. L’œuvre pèche par bien des points, l’art, le style, la méthode, et surtout la solidité des opinions. Il est arrivé à l’auteur de se donner d’une édition à l’autre des démentis formels, notamment à propos de la liberté du commerce. Simple libraire à Philadelphie, il ne s’est pas cru astreint à une consistance et à une responsabilité politiques ; il a tourné au vent qui soufflait. Le cas est si fréquent là-bas que son crédit en a peu souffert, et que ses trois gros volumes ont eu du débit. Son originalité, si c’en est une, son titre aux yeux des natifs, consistent à procéder par des contraires dans ce que nous tenons pour le mieux démontré ; il nie là où nous affirmons. On en jugera par un rapprochement rapide sur des questions souvent débattues, la rente du sol, par exemple, ou le problème de la population, et surtout à propos de la querelle des tarifs, plus envenimée que jamais et qui à tant de reprises a partagé l’Union en deux camps.


II

Quelques mots seulement sur les problèmes de la rente du sol et de la population, juste ce qu’il en faut pour bien marquer en quoi nos écoles économiques diffèrent là-dessus de l’école américaine, que représente M. Carey. Et d’abord qu’entend-on par la rente du sol ? D’après les auteurs en crédit, Ricardo, Rossi, plus tard M. Hippolyte Passy, qui a éclairé à fond le sujet, la rente du sol est un produit net, c’est-à-dire la part qui revient aux propriétaires, défalcation faite des bénéfices que retiennent les exploitans. Ce produit net se compose d’élémens divers, d’abord l’intérêt des capitaux incorporés soit dans des amendemens successifs, soit dans la construction des bâtimens de service, puis, à titre égal, une redevance pour le droit même de la propriété. Cette distribution des profits est à la fois la plus naturelle et la plus conforme à la justice. Librement débattue, elle peut être l’objet de quelques lésions, suivant que le contrat a été plus ou moins judicieusement ou équitablement fait ; mais c’est le cas pour tous les contrats, et, malgré quelques exceptions, la règle est bonne.

Faut-il en dire autant du commentaire que Ricardo y a ajouté ? La démonstration n’en est pas aussi sûre ; il s’agit d’une hypothèse historique plutôt que d’un point doctrinal. Non content de définir la fonction de la rente, Ricardo a voulu en rechercher les origines. D’après lui, la rente du sol n’a pas suivi les hasards de la culture ; elle a obéi à une loi, presque à un système. Dans le premier groupement des populations, le choix entre tant de terres vacantes était permis aux émigrans, et comment ce choix ne se serait-il pas porté de préférence sur les champs les plus fertiles, sur ceux qui devaient rétribuer les travaux et les soins de l’homme avec le plus de largesse ? Cette marche se démontre d’elle-même : la concurrence des exploitations en faisait une nécessité ; pour que les armes fussent égales, il a fallu d’abord s’emparer des meilleures, ou, pour parler sans figure, des terres de premier choix. Ce n’est qu’après l’épuisement de celles-ci qu’on a dû se contenter de qualités moindres, ensuite médiocres, dans une échelle décroissante. En même temps la rente se formait et se classait, en premier lieu sur les domaines les plus riches et les plus anciennement cultivés, où elle atteignait son taux le plus élevé, et de là sur des domaines de second et troisième ordre, évalués à des prix qui correspondaient au mérite de chacun d’eux. Les deux régulateurs en ceci sont le cours des denrées, les inégalités dans l’abondance et la nature des produits, d’où il suit que, directement ou indirectement exploitée, la terre paie toujours une rente, et ne la paie qu’en raison de sa vertu naturelle combinée avec sa vertu acquise. Voilà en termes sommaires la thèse de Ricardo, où l’imagination se mêle évidemment à l’étude, et qui allait un peu trop à l’adresse de la classe pourvue en Angleterre d’un privilège territorial. Nous verrons tout à l’heure ce qu’il y a lieu d’en rejeter ou d’en admettre ; voyons d’abord ce qu’y répond M. Carey.

M. Carey n’a guère de ménagemens pour les économistes : des monarchies, et pourquoi Ricardo eût-il été épargné ? Entre eux, il n’y avait que des contrastes. Écrivant en Angleterre, Ricardo avait sous les yeux un domaine agricole encadré par la mer, et dont chaque parcelle était l’objet d’ardentes convoitises ; écrivant aux États-Unis, M. Carey avait devant lui des espaces immenses, offerts à tout venant au prix de 5 francs l’acre pour des terres à souhait et de nature à défrayer plusieurs générations d’acquéreurs. Quel rapprochement établir entre ces situations disparates, et qu’en dégager, si ce n’est des systèmes incompatibles ? Dans le royaume-uni, tout aspirant à la possession du sol est obligé de prouver le droit qu’il a d’y toucher ; c’est presque un intrus, et encore dans beaucoup de cas reste-t-il simple amodiateur. En Amérique au contraire, un colon est à l’instant, et de bonne grâce, nanti d’un titre définitif ; le contact du sol est pour lui comme un baptême qui lui rend communs les intérêts, les sentimens et jusqu’aux passions de sa famille adoptive. Évidemment la rente joue un rôle tout autre dans une civilisation ancienne, où elle figure à tous les degrés, que dans des pays neufs, d’où elle est la plupart du temps absente. Aussi M. Carey réduit-il de beaucoup les proportions où Ricardo avait élevé le débat. La rente du sol n’est à son avis qu’un mode défectueux d’exploitation, en ce sens qu’elle transporte à des oisifs une portion des légitimes profits du colon laborieux. Mieux vaut l’exploitation directe, où les profits et la tâche sont dans les mêmes mains ; c’est meilleur pour le travail, qui y trouve un aiguillon de plus, meilleur pour la terre, qui échappe aux préjudices sans nombre causés par une possession médiate, meilleur pour les hommes, qui sont ainsi soustraits à tout ce qui de près ou de loin ressemble à un vasselage. Voilà sur quel pied M. Carey traite la rente du sol ; c’est presque une exécution, et pourtant il ne se refuse pas, toujours avec Ricardo, mais autrement que Ricardo, à en rechercher les origines et à en suivre les modes d’évolution.

Pour rendre sa démonstration plus sensible, M. Carey a dû reprendre les choses d’un peu haut. Ainsi il montre l’humanité dominée à l’origine par la nature extérieure, qui l’étouffé et l’écrase, puis, à mesure que les bras se multiplient et que les capitaux deviennent plus abondans, dominant à son tour les agens naturels qui l’environnent. Ce sont deux âges économiques qui se succèdent, et chacun d’eux apporte ses moyens d’existence. Au début, tant que dure l’état de dissémination, l’homme est incapable de demander à la terre autre chose que les fruits en petit nombre qu’elle produit spontanément ; plus tard seulement, quand les groupes sont formés ou accrus, il entreprend quelques cultures, mais comment, dans quel ordre, sur quels points ? Le doute n’est pas permis là-dessus ; l’homme ne s’attaque qu’à ce qui est bien dans sa main et à sa merci. C’est donc par les terres les plus légères qu’il commence, sur les hauteurs, dans les parties émergées, terres moins productives, il est vrai, mais aussi moins résistantes ! qui céderont au premier effort. De là, quand ses moyens d’agir sont devenus plus puissans, il passe aux terres plus profondes, siège d’un rendement supérieur, enfin aux terres marécageuses, qui sont les plus fertiles de toutes et en même temps les plus difficiles à défricher. On le voit, la gradation est exactement l’inverse de celle de Ricardo, on ne pouvait s’en tirer à meilleur marché. M. Carey n’en est pas moins fier de sa découverte, et il en conclut, d’accord en cela avec Bastiat, que, si la rente a une signification, ce dont il doute, elle serait tout au plus le remboursement d’avances consommées ; en d’autres termes, elle serait non pas un don et une vertu du sol, mais le produit de l’industrie humaine.

Évidemment il y a de part et d’autre en tout ceci bien des paralogismes. Ce qui y choque le plus, c’est la prétention d’ériger en système la marche des cultures, qu’elles aient pour premier siège les terres riches, comme le veut Ricardo, ou les terres pauvres, comme le soutient M. Carey. Où a-t-on trouvé les élémens de ces plans de fantaisie ? Ce n’est certes ni dans la tradition ni dans l’observation des faits. Nulle part les choses ne se sont ainsi passées, nulle part les populations, pour mettre le sol en valeur, n’ont obéi à des consignes, à une échelle croissante ou décroissante de fertilité. Qu’on imagine ces arrangemens-là dans le cabinet, passe ; sur le terrain, ils ne soutiendraient pas l’examen. Non, les premiers exploitans n’ont pas mis à défricher le sol cette rigueur et cette uniformité de méthode, ils se sont déterminés par des convenances particulières plutôt que par des convenances générales. Il n’y a pas eu, ni pour les terres fortes ni pour les terres légères, de choix faits d’après des principes fixes ; il y a eu presque autant de motifs de préférence que de sites et, dans les groupes compactes, que de champs. Chacun a agi d’instinct, sans classement ni expertise préalables. Pourquoi se fixait-on ici plutôt que là ? Par l’effet d’accidens ou de calculs très variables : un rideau de forêt, une source vive, quelques madriers servant de pont sur un cours d’eau, la sécurité du séjour, le voisinage d’une route, d’une ville, d’un marché, tout ce qui ajoute du prix aux fruits de la terre et permet d’en écouler les excédans. Point de parti-pris en cela, point de système, tout au plus un voyage de découvertes à la dernière halte duquel commençait la vie sédentaire pour la famille ou l’essaim, et avec la vie sédentaire le travail qui la défraie. Ce travail au début était direct et ne créait en fait de revenu que des produits consommés ou consommables, plus tard des échanges contre de l’argent. Pour que la rente proprement dite se formât, il fallait que, par convention expresse, l’exploitation de la terre changeât de main et de directe devînt indirecte, avec un partage des fruits dans quelques cas, une soulte, un abonnement en numéraire dans beaucoup d’autres ; mais ce n’était pas là un phénomène économique d’un ordre particulier et qui méritât un tel luxe de définitions. La terre après tout est un instrument comme un autre, qui se loue à raison de sa puissance et avec tout ce qui compose cette puissance. Sa valeur se mesure non sur le prix de revient des denrées, comme le voudrait Rossi, mais sur une loi plus simple et plus constante, l’offre et la demande, qui met en présence les deux meilleurs juges du différend, le bailleur et le preneur. L’opération qui en résulte est un contrat comme tous les contrats de louage et d’échange ; pourquoi imaginer péniblement des solutions compliquées quand les plus élémentaires se présentent si naturellement à l’esprit ? À propos du problème de la population, nous allons retrouver les mêmes combats dans le vide et l’Amérique de nouveau en guerre avec l’Europe. C’est Malthus cette fois qui sert de plastron aux coups de M. Carey. Cela devait être : pour l’homme comme pour la terre, les deux économistes ne voient pas les choses du même œil, le contraste des milieux agit encore sur eux. Dans les idées de Malthus, s’inspirant des faits dont il est témoin, qu’est-ce que l’homme ? Une charge pour l’humanité, ce qui aboutit à dire que, dans les civilisations dont nous sommes le plus fiers, les parties sont en conspiration permanente contre le tout. Écoutez-le ; toute naissance est une calamité, calamité pour l’être qui naît, calamité pour le pays qui le voit naître. Pour peu que les cadres soient pleins, un homme qui survient est une unité de trop ; il prélève sur les réserves sociales une part plus grande que celle qu’il fournit, gêne quand il ne nuit pas, et reste affamé en affamant les autres. La conclusion est peu encourageante ; aussi M. Carey en renverse-t-il les termes. Dans la terre libre qu’il foule, on a d’autres scènes sous les yeux, on ne prononce pas sur les fins de la créature ces arrêts désespérés. L’homme qui naît là-bas est non une ruine, mais une richesse pour la communauté, sa venue en ce monde n’est ni une calamité, ni une malédiction ; il crée plus qu’il ne consomme, rend plus qu’il ne coûte, et peut se ménager une place sans fouler autrui. Que la brute vive sur le fonds commun sans y rien ajouter, l’instinct le veut ainsi ; mais l’homme, doué comme il l’est, a mieux à faire qu’une œuvre de destruction. Ce qu’il emprunte à la nature est suivi de restitutions évidentes ; cette terre, qu’à l’origine il a reçue inculte et dépeuplée, est devenue sous sa main dans le cours des temps le siège de cultures perfectionnées et le grenier de populations nombreuses : d’où l’on peut conclure que tout être qui, dans son passage, a concouru ou concourt à cette œuvre d’avancement est justifié par le spectacle de l’ensemble. Voilà les deux données, on pourrait dire les deux écoles : le dissentiment ne pourrait être plus tranché.

Qui a tort ? qui a raison ? Dans le monde des savans, les avis sont partagés. Longtemps les idées de Malthus ont joui d’un certain crédit : Jean-Baptiste Say, Rossi, plus récemment M. John Stuart Mill, s’y sont ralliés. Parmi ces penseurs, on s’accordait à trouver dans les excès de population la cause principale des misères humaines et dans les moyens de restreindre la population le remède le plus efficace de ces misères, le salut des générations, la vie des sociétés. L’économie politique était entraînée de ce côté plus qu’elle n’aurait dû l’être, et volontiers on eût compris d’autres problèmes dans celui-là, l’encombrement des marchés, la baisse des salaires, la distribution mal réglée des profits industriels. La passion s’en mêlant, on parlait même de sévir contre une multiplication exubérante, et de traduire devant des prétoires correctionnels ceux qui se permettraient d’avoir des enfans lorsqu’ils sont, hors d’état de les nourrir. Dieu merci, ce premier feu s’est éteint, le temps, a calmé les cerveaux les plus exaltés ; il circule moins de ces horoscopes, qui, comme autant d’épouvantails, vouaient le monde aux horreurs de la famine. Dans ce retour vers des impressions plus tempérées, l’expérience a au moins autant agi que la réflexion. Chaque jour, on se convainc par des chiffres précis que le mouvement de croissance, longtemps redouté, n’est et ne sera ni aussi prompt ni aussi général qu’on l’avait annoncé. Aucune des prévisions tenues pour indiscutables, au début du siècle n’a été confirmée par les faits, des démentis formels ont frappé les plus essentielles. Ainsi il est avéré que nulle part les services de la terre, dans les pays les plus peuplés, n’ont fait défaut au surcroît de bouches que notre âge a pu fournir, et que la disette a plutôt sévi parmi des populations en décroissance, comme celles de l’Algérie, de la Russie polaire et des parties les plus ingrates de l’Inde anglaise. Il est également constant que l’industrie de l’homme a toujours grandi en raison des accroissemens de nombre, et que les ressources, se, sont tenues au niveau des besoins. La preuve en est acquise dans le développement de l’aisance et l’augmentation des moyennes de la vie humaine.

Ce retour d’opinion est si marqué, et Malthus passe si bien de mode, que déjà l’on en est à des préoccupations bien éloignées des siennes, c’est-à-dire au souci que donne le ralentissement du mouvement de la population. Les symptômes en ont été surtout sensibles en France ; c’est à M. Léonce de Lavergne que l’on doit de les avoir signalés l’un des premiers. Pour une ou deux périodes, ce ralentissement équivaut à des temps de retraite, à un déchet sans gravité pris absolument, mais qui est à considérer, si on l’envisage d’une façon relative. Pendant que nous restions stationnaires, les autres états ont en effet continué leur marche accoutumée, et il est évident que si le phénomène persistait, il s’ensuivrait nécessairement pour nous, avec l’abaissement du nombre, une diminution d’influence, de force et de richesse. Comment ce temps d’arrêt inattendu a-t-il eu la France pour siège plutôt qu’un autre état ? Quand Malthus était si peu prophète chez lui, d’où vient qu’il a fait chez nous de si nombreux prosélytes ? Ceux qu’il a convertis, sinon à ses idées, du moins à ses pratiques, n’étaient pourtant pas de grands clercs ? ils n’étaient certainement initiés ni à la contrainte morale ni aux équations menaçantes qui en conseillent l’emploi ; c’étaient des gens de campagne, des ouvriers des villes, de petits bourgeois, peu disposés à suivre d’autres plans de conduite que ceux qu’ils tirent de leur cerveau : non pas qu’ils n’eussent un mobile ; qui n’a le sien ? Le mobile ici était d’affronter la vie avec le moins de charges possible, et les enfans étaient du nombre de ces charges. Par calcul, par prévoyance, ils se limitaient eux-mêmes avec une rigueur qu’aucun système n’eût obtenue. Posséder, transmettre ce qu’on possède, voilà pour tous l’idée fixe avec des modes variés. Ceux-ci rétabliront le droit d’aînesse en ne poussant pas le chiffre de la famille au-delà de l’aîné, peu d’entre eux donneront, comme autrefois, le spectacle d’une interminable lignée dans laquelle la mort pouvait faucher presque sans l’appauvrir. La doctrine de Malthus, c’est en réalité pour nous le code civil et la division des héritages. Il en sort un peuple laborieux, rangé, ambitieux à sa manière, qui ne multiplie pas inconsidérément. En France, le problème n’est donc plus de mieux veiller sur soi-même ; peut-être y abonde-t-on déjà en excès, si l’on tient compte de l’équilibre à maintenir entre les influences territoriales.

M. Carey a aussi son mot particulier à dire sur les habitudes de continence que Malthus voudrait mettre en honneur, et ce mot n’est pas le moins concluant. Autant l’écrivain anglais redoute un excédant de naissances, autant l’Américain s’en accommoderait volontiers ; celui-ci appelle à la vie ce que celui-là voudrait rejeter dans le néant. Il semble qu’au fond une transaction serait possible. M. Carey ne se présente pas les mains dégarnies ; il a des terres à discrétion dans de beaux paysages qui n’attendent pour se couvrir de moissons que la présence de l’homme. Par quel calcul égoïste se refuserait-on à une destination si marquée ? L’Amérique n’offre-t-elle pas aujourd’hui à l’Europe un déversoir naturel, comme l’Europe autrefois à l’Asie lorsque des fourmilières d’hommes débouchèrent des plateaux tartares ? L’humanité suit ainsi son double plan, qui est l’exploitation intégrale du sol et l’ennoblissement des espèces. D’un côté les excédans de population vont animer les solitudes, de l’autre les types supérieurs remplacent les types inférieurs ; c’est sous l’empire de ces deux courans que le globe se peuple et se civilise. Ainsi vont les choses, et vainement s’y opposerait-on par des combinaisons ingénieuses. La nature s’en joue, elle ne procède que par surprises. Tel pays regorge d’habitans lorsque tel autre voit le vide se faire ; des races entières disparaissent pendant que d’autres races pullulent. A tout prendre, ce n’est pas la terre qui jusqu’ici a manqué aux hommes ; ce sont plutôt les hommes qui ont manqué à la terre, et sur ce point comme en tout il faut que leur mission s’accomplisse jusqu’au terme assigné.

Malheureusement on rencontre ici un mot bien sévère, l’expatriation. Rossi a là-dessus une page touchante, Cobden lui-même en a fait dans une de ses harangues un tableau navrant ; mais est-ce toujours le cas de s’apitoyer ? Ce ne l’était pas à coup sûr pour cet exode irlandais qui a affranchi tout un peuple de la famine. Pour l’Allemand du Tyrol, de la Haute-Saxe et de la Poméranie, qui tire d’un sol ingrat la plus maigre des pitances, c’est aussi une forme de soulagement et la perspective de mieux vivre ; c’est en outre un accès ouvert sur la propriété, ce rêve des existences dénuées. Malthus et ses partisans insistent sur les souffrances de l’émigrant, sur les fatigues de la traversée et les risques de la vie, du pionnier ; tout cela s’efface devant la jouissance d’un petit domaine. Il en est si bien ainsi que la volonté entre désormais plus que le besoin dans ces déplacemens. La spéculation s’en est mêlée ; il y a des compagnies pour aplanir les voies, opérer les transports à prix réduits, préparer les lots sur lesquels les colons se dirigeront dès l’arrivée avec la moindre dépense de temps et d’argent, consentir au besoin, pour les plus solvables, à des avances qui seront remboursées sur les premiers produits. C’est là un des signes des temps ; ce qui au début du siècle eût passé pour une véritable entreprise est devenu la chose du monde la plus naturelle ; on s’en tire sans beaucoup d’émotion. Malthus aurait donc un écoulement tout indiqué pour ces êtres qu’il aimait mieux supprimer que vouer à la misère. Les voyant pourvus, peut-être se fût-il désisté de ses rigueurs, et ce serait tout bénéfice pour ces fortes races saxonnes, qu’en fait de descendance il eût volontiers réduites à la portion congrue, et qui n’en sont pas moins les meilleurs instructeurs que l’on connaisse pour les peuples retardataires.

Voilà où en est la doctrine économique au sujet du problème ou du principe de la population ; mais est-ce vraiment un point de doctrine ? Les traités l’affirment, et pourtant le doute est permis aussi bien que pour la rente du sol. Le moindre tort de ces hors-d’œuvre, de ces thèses d’école, c’est de manquer de sanction. Il n’en est pas de même des questions de tarifs et de liberté commerciale : on est ici en pleine économie politique, et on le sent à l’agitation que soulèvent les débats de cette nature.


III

Jusqu’en 1842, on l’a vu, il n’y avait eu dans les congrès américains que des escarmouches insignifiantes au sujet des tarifs. Introduite et maintenue par le bon sens populaire, la liberté du commerce paraissait tellement identifiée au bien-être du pays qu’on eût été mal venu à en troubler l’exercice. Dans ces termes, les droits de douane ne pouvaient être une charge bien lourde et encore moins un sérieux empêchement dans les échanges avec les pays étrangers. La règle en ces matières était la réciprocité ; si l’on ne pouvait l’obtenir, on se contentait du traitement de la nation la plus favorisée. En cas de doute, c’est du côté de la tolérance qu’on penchait. Il était admis qu’il y a bénéfice à tenir les portes ouvertes même pour ceux qui ferment les leurs, et que dans un marché de ce genre l’une des parties ne perd pas nécessairement ce que l’autre gagne. Toutes deux au contraire doivent le plus fréquemment y trouver profit. Les faits prouvaient d’ailleurs ce qu’avait à la fois d’habile et de généreux cette manière de se conduire. La confédération américaine lui devait la plus merveilleuse fortune dont le monde moderne ait été témoin. Dans le cours d’un demi-siècle, quelques colonies insurgées étaient parvenues à former une puissance d’un tel ordre que les plus anciennes et les plus fières ne l’envisageaient ni sans inquiétude ni sans envie. Par le seul concours du génie privé, cette puissance avait rallié sous son pavillon des flottes marchandes qui tenaient le second rang sur les mers et touchaient au premier ; elle avait compris dans ses domaines les grands fleuves et les grands lacs, semé le désert de villes, étendu ses cultures sur des espaces presque sans bornes, tout cela avec un bien mince budget et une administration imperceptible. Sur quoi s’était-elle donc appuyée ? Sur un levier aussi simple qu’énergique, la libre et pleine action de l’homme, l’activité individuelle livrée à tout son essor avec la seule responsabilité pour contre-poids.

Quand la guerre des tarifs commença, le pays, mené par de si vigoureux mobiles, était au fort de cette veine de succès ; ce qui s’y est ajouté depuis n’est que la conséquence d’une impulsion acquise. On ne prévoyait alors ni les pactes avec le privilège, ni les démentis donnés à la liberté ; il ne semblait pas que cette population sensée pût se prêter à de telles inconséquences. Elle y a été pourtant conduite, et Dieu sait au moyen de quels argumens ; on n’en saurait imaginer de plus pauvres et de plus vains. Ce fut surtout de Philadelphie qu’ils sortirent ; l’Allemand List s’y trouvait de passage et venait en aide à M. Carey. Il s’agissait d’arracher aux pouvoirs publics un traitement de faveur pour les industries nationales. List ne s’y épargnait pas : agriculture, commerce, navigation, il mettait tout aux pieds de ses clientes. Suivant lui, il n’y a de richesse que dans la production, et le principal souci d’un état doit être d’en développer les foyers par les moyens dont il dispose. Si ce développement à lieu d’une manière naturelle, tant mieux ; mais, s’il faut pour cela recourir à des combinaisons artificielles, élévation des tarifs, exclusion des similaires étrangers, l’intérêt de la communauté est d’adopter cette marche sans hésitation et sans crainte. La richesse acquise par la production est sur le premier plan, la richesse acquise par l’échange ne peut venir qu’en seconde ligne. Plus un pays a de forces productives, plus il est placé haut dans l’échelle de l’aisance ; ce sont au moins des forces propres et que rien ne peut lui enlever. Une fois créées, n’importe par quelles voies, elles deviennent partie du fonds commun, participent de la solidité du sol, et sont pour ainsi dire indestructibles. Tel était l’argument de List, et plus tard M. Carey, en se l’appropriant, y ajoutait cette hérésie, au moins singulière chez un républicain, qu’il n’y a ici-bas de solidité que dans les sociétés fortement protégées.

Est-il nécessaire de démontrer la vanité de cette défense des industries ? La conséquence serait que les tarifs, même quand ils sont exagérés, sont un instrument de fortune aussi bien pour l’état que pour l’individu, et qu’à ce titre et pour multiplier les heureux on n’en saurait trop user. Sous une apparence de logique, il n’y a rien là dedans qui soutienne l’examen ; c’est simplement une équivoque. Les avocats du tarif prenaient évidemment le mot de production dans un sens restreint, et prétendaient donner à de certaines productions le pas sur les autres. La raison et la science n’admettent pas ces régimes d’exception. Toutes les productions se valent et arrivent sur le marché à titre égal ; elles concourent toutes à la richesse d’un pays sans distinction d’origine. Si elles diffèrent, c’est par les services qu’elles rendent et le prix qu’on y met. Le véritable titre de la production, le seul qui la recommande, est non pas d’être nationale, mais d’être économique et de défrayer plus de besoins à moins de frais. Une production coûteuse est moins une richesse qu’une charge ; elle ne subsiste qu’aux dépens d’autres productions qui naîtraient sous l’empire du droit commun plus naturellement et par conséquent plus utilement. Si l’on examinait toutes celles qui vivent d’artifice, on verrait que sous le couvert d’avantages hypothétiques elles aboutissent à des dommages réels. Moins elles ont en elles-mêmes de raisons d’être, plus il faut qu’elles en empruntent ailleurs. La vraie mesure en cela, c’est encore la liberté, qui laisse les forces où elles sont, ne prend pas aux uns pour donner aux autres, n’intervient dans les inégalités naturelles que comme aiguillon, et ne distribue pas la richesse au détriment et au mépris de la justice.

Si le tarif qui devait consacrer le privilège des industries n’avait suscité que de pareils champions, il est probable qu’il eût vainement frappé aux portes de l’enceinte législative ; mais il y était porté par des bras plus fermes et plus directement intéressés. Le tarif en effet était le prélude de cette rupture qui allait partager en deux tronçons la démocratie américaine, jeter le sud dans un camp, le nord dans l’autre, faire de celui-ci un vainqueur, de celui-là un vaincu : non pas qu’entre le tarif et le duel pour l’esclavage la connexion soit de tout point exacte, le répéter serait calomnier l’acte le plus noble que notre siècle ait vu s’accomplir pour le grand soulagement de la conscience humaine ; mais, cette réserve faite, il n’en demeure pas moins constant que le parti du tarif ne désarme pas sur ce chef, et entend exploiter jusqu’au bout ce fruit de sa victoire. Avec quelle âpreté et quel esprit de suite, les débats législatifs sont là pour l’attester ! Débonnaire à l’origine et procédant par intermittences, l’exaction prend peu à peu un caractère intolérable et permanent. Il suffit pour s’en convaincre de rapprocher le point de départ du point dérivée. Dans les commencemens de l’Union, le tarif des douanes n’était guère qu’un octroi de mer donnant des recettes insignifiantes ; le peuple qui venait de se soulever pour des taxes n’avait guère le goût de se taxer lourdement de ses mains. En 1816 seulement, la charge prit quelque gravité ; la guerre avec l’Angleterre avait endetté le trésor, il fallait y pourvoir. Dix années y suffirent ; dès 1828, la dette était presque éteinte. Quel parti allait-on prendre ? On avait frappé de droits divers articles, les tissus de soie et de laine notamment. Fallait-il abolir ces droits ou les maintenir ? Les défenseurs du commerce libre opinaient pour l’abolition, les partisans des industries protégées penchaient pour le maintien ; la question cette fois resta indécise, elle ne fut reprise que dans le tarif de 1833, qui mit en présence pendant deux sessions les intérêts souvent contradictoires des divers états. Les esprits s’y échauffèrent tellement que la Caroline du sud alla jusqu’à la menace d’une séparation, et ne s’en désista qu’à la suite d’un compromis signé sous l’influence d’Henry Clay. Il y était dit que tout droit de douane qui dépasserait 20 pour 100 de la valeur serait diminué d’année en année de manière à être réduit à ce taux, désormais reconnu comme limite de rigueur. Il était bien entendu d’ailleurs que ces droits auraient seulement pour objet de se procurer le revenu nécessaire à une administration économique du gouvernement : c’était exclure toute apparence de privilège.

Dans ces termes, il y eut un répit de dix ans ; Jackson y tenait la main, et Van Buren, qui lui succéda, n’osa point, quoiqu’homme du nord, répudier un legs si laborieusement constitué. Tout au plus prêta-t-il une complicité sournoise aux embarras qu’allait rencontrer la présidence de John Tyler. Ce dernier eut en effet, entre 1842 et 1843, une rude partie à jouer : les états du nord s’étaient remis résolument en campagne. Le tarif, comme ils le comprenaient, ne devait plus être seulement une source de revenu, il devait désormais agir comme moyen de protection et couvrir les industries naissantes de la république. Les meneurs professaient une théorie bien connue en Europe, la théorie des échanges sans équivalens, qui leur eût permis d’écouler leurs cotons, leurs céréales, leur riz, leur pétrole et leur tabac sans recevoir en retour des tissus, des vins, des outils, des objets de mode provenant d’outre-mer. Les débats furent longs et vifs, si vifs et poussés si loin qu’à diverses reprises la diplomatie dut intervenir. Non-seulement le compromis de 1832 s’en allait par lambeaux, mais d’article en article on marchait à un interdit presque universel. La résistance du président tempéra seule ces ardeurs ; deux fois il refusa sa sanction, et bon gré mal gré un arrangement intervint. L’aggravation des droits y demeura malgré tout considérable ; dans plusieurs cas, le droit au poids était substitué au droit sur la valeur, notamment pour les soieries, taxées à raison de 2 dollars 1/2 la livre. Les vins devaient payer 30 et 35 centimes par gallon, après avoir été portés à 1 fr. dans les premiers projets. En réalité, dix états de l’Union venaient de faire la loi à seize états, et avaient dicté au détriment de ces derniers, dupes ou complices, les conditions d’un tribut passablement onéreux.

Moitié fiscal, moitié protecteur, le tarif de 1842 ne subit pendant les quinze années suivantes que des remaniemens superficiels. On se contenta de loin en loin, sous la présidence de Plock par exemple, d’ouvrir quelques soupapes de sûreté quand l’activité des échanges périclitait, et qu’un droit voté comme élément de revenu manquait son objet en causant un vide trop marqué dans les recettes du trésor ; besogne épineuse et qui consistait en ceci : ni trop ni trop peu de produits étrangers, une porte ni bien ouverte ni bien fermée. Aussi les effets de ce régime pesèrent-ils bientôt sur la fortune du pays ; manquant de sécurité, les envois d’Europe se succédaient avec plus de circonspection sur un marché chaque jour plus envahi, et les retours se mesuraient naturellement sur les envois. Les ports du littoral voyaient leurs transactions décroître ; dans les états de l’ouest et du sud, les débouchés manquaient aux cultures. Les choses en vinrent au point que, sous Buchanan, le congrès dut se déjuger de nouveau. Il y eut une détente dans les droits de douane, qui furent ramenés au taux réglementaire de 20 pour 100, avec beaucoup d’allégemens dans les formes. Ce fut l’œuvre du tarif de 1857, tarif éphémère, que la guerre civile anéantit, laissant le gouvernement fédéral aux prises avec les expédiens nés d’une lutte gigantesque. La paix faite, à quels principes réparateurs allait-on recourir ? Etait-ce à la liberté, qui avait toujours bien servi la république, ou aux restrictions, qui souvent avaient gêné son essor ? C’est dans le sens des restrictions que l’on a abondé, et avec quel emportement ! Au lieu de 5 ou 10 pour 100, chiffre des premiers débuts, de 20 pour 100, taux réglementaire porté à 25 pour 100 dans les plus mauvais jours, le tout mitigé par certaines tolérances, on en est arrivé aujourd’hui à établir des droits de 50 et 55 pour 100 sur la plupart des tissus, et de 70 pour 100 sur les soieries, droits perçus très rigoureusement. En aucun temps, les matières premières n’avaient été imposées, et moins que d’autres celles qui proviennent du sol américain ; l’immunité ici n’était pas seulement commandée par les principes, elle l’était encore par les intérêts de la colonisation rurale. Ce scrupule a cédé, on ne saurait dire devant quel goût de revanche ; le coton avait été frappé naguère d’un droit de sortie, et, pour en obtenir le rappel, il n’a pas fallu moins qu’une longue clameur partie des états où végètent les nouveaux affranchis. Ainsi une épidémie de fiscalité sévit sur ce littoral, naguère si hospitalier, sans qu’on puisse dire où ses ravages s’arrêteront.

A quel sentiment obéit le parti républicain dans ces violences exercées sur le génie et la richesse de la nation ? Ce serait une étude délicate et qui mettrait à nu quelques infirmités du cœur humain. La mauvaise humeur y joue visiblement un rôle. Ce que l’Amérique ne peut pas convertir en hostilités ouvertes, elle le traduit par des picoteries où elle ne craint pas de se blesser, pourvu qu’elle blesse autrui. Elle n’a pu s’accoutumer encore à la perte de cette marine commerciale qui faisait son orgueil, et que deux ou trois corsaires ont balayée de la surface des mers sans qu’elle pût lui prêter main-forte. Sa rancune s’en prend à l’Europe, et voudrait donner une consistance quelconque à cette responsabilité. De là des actes diplomatiques et des procès civils, de là aussi ces tarifs constamment surélevés, qui ferment l’accès des marchés américains quand ils ne les jonchent pas de ruines. C’est de propos délibéré qu’on agit ainsi, le parti républicain ne s’en cache pas, et M. Carey le déclare formellement. Il s’indigne qu’il existe dans l’étroit espace qu’occupe le royaume-uni un tel foyer d’industrie que toutes les nations du globe soient contraintes de lui payer tribut ; il voudrait en affranchir l’Amérique, et convie les manufactures régnicoles à s’associer dans un vaillant effort à cet acte de délivrance. Pour cela, il suffirait de s’emparer, à l’aide des tarifs, de la jouissance exclusive des débouchés nationaux. A la bonne heure, voilà au moins un mot significatif ; c’est montrer, comme on dit en langage familier, le bout de l’oreille. Malheureusement le produit de ces tarifs est aliéné déjà ; il a une destination, l’amortissement de la dette, que le gouvernement fédéral semble vouloir conduire à fin coûte que coûte et avec une précipitation maladive. Dès lors il s’agit non plus d’exclure, mais de rançonner les produits étrangers, afin d’en tirer une sorte de contribution de guerre. Que faire donc ? L’alternative est embarrassante. Si l’on paie la dette avec l’argent qui provient des tarifa, voilà les manufactures nationales privées de débouchés ; si au contraire les manufactures voient leurs débouchés grandir à l’abri des tarifs, c’est le paiement de la dette qui va demeurer en souffrance : le tribut échappe à l’état pour passer à des particuliers, ce qui n’est pas d’une bonne économie financière. Dans tous les cas, les échanges surmenés se refuseront à l’exaction, et peu à peu déserteront le marché américain.

Flotter au hasard et en plein empirisme, c’est s’exposer à des déconvenues de ce genre. Il y a pour une nation des momens de vertige où il lui arrive de déserter les principes qui ont contribué à sa grandeur. Les revanches ne se font pas attendre, et déjà les États-Unis en sont à voir ce qu’il en coûte de poursuivre à travers de continuels soubresauts une économie politique d’aventure. Une crise comme jamais la confédération n’en éprouva sévit depuis plusieurs mois sur toutes les branches de la production, et menace de tarir les sources de la richesse publique. On a voulu tenir rigueur à l’Europe, et il se trouve que, sans compensation d’aucune sorte, l’Amérique a perdu la portion d’activité que l’Europe lui communiquait : tout s’en ressent, la navigation, le commerce, le crédit, l’industrie elle-même, qu’on voulait favoriser aux dépens des autres formes du travail. De là un mécontentement qui gagne de proche en proche et durera tant que le pays ne sera pas rentré dans sa la tradition la plus généreuse. On se demande de tous côtes si le traitement héroïque inspiré par les nécessités de la guerre doit persister jusque l’exagération quand le retour de la paix a cessé d’en justifier l’emploi. Le procès s’instruit, justice sera faite, dût-on sacrifier le parti qui, après beaucoup de services rendus, s’obstine dans des voies ruineuses et condamnées par l’expérience. Il est question déjà d’une campagne contre les tarifs où entreraient des économistes autorisés, entre autres M. Dudley Field. Cette exécution serait d’autant plus opportune que l’exemple de l’Amérique tourne ici quelques têtes dont huit ans de liberté commerciale n’ont pas encore guéri les préventions.


Louis REYBAUD.


  1. Mémoire pour les États-Unis d’Amérique, délibéré par M. Berryer et autres, dans l’instance introduite devant le tribunal civil de la Seine contre MM. Arman et consorts.