La Bande noire
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- I
- "O murs ! ô créneaux ! ô tourelles !
- Remparts ! fossés aux ponts mouvants !
- Lourds faisceaux de colonnes frêles !
- Fiers châteaux ! modestes couvents !
- Cloîtres poudreux, salles antiques,
- Où gémissaient les saints cantiques,
- Où riaient les banquets joyeux !
- Lieux où le cœur met ses chimères !
- Eglises où priaient nos mères,
- Tous où combattaient nos aïeux !
- "Parvis où notre orgueil s'enflamme !
- Maisons de Dieu ! manoirs des rois !
- Temples que gardait l'oriflamme,
- Palais que protégeant la croix !
- Réduits d'amour ! arcs de victoires !
- Vous qui témoignez de nos gloire,
- Vous qui proclamez nos grandeurs !
- Chapelles, donjons, monastères !
- Murs voilés de tant de mystères,
- Murs brillants de tant de splendeurs !
- "O débris ! ruines de France,
- Que notre amour en vain défend,
- Séjours de joie ou de souffrance,
- Vieux monuments d'un peuple enfant !
- Restes, sur qui le temps s'avance !
- De l'Armorique à la Provence,
- Vous que l'honneur eut pour abri !
- Arceaux tombés, voûtes brisées !
- Vestiges des races passées !
- Lit sacré d'un fleuve tari !
- "Oui, je crois, quand je vous contemple,
- Des héros entendre l'adieu ;
- Souvent, dans les débris du temple,
- Brille comme un rayon du dieu.
- Mes pas errants cherchent la trace
- De ces fiers guerriers dont l'audace,
- Faisait un trône d'un pavois ;
- Je demande, oubliant les heures,
- Au vieil écho de leurs demeures
- Ce qui lui reste de leur voix.
- "Souvent ma mure aventurière,
- S'enivrant de rêves soudains,
- Ceignit la cuirasse guerrière
- Et l'écharpe des paladins ;
- S'armant d'un fer rongé de rouille,
- Elle déroba leur dépouille
- Aux lambris du long corridor ;
- Et, vers des régions nouvelles,
- Pour hâter son coursier sans ailes,
- Osa chausser l'éperon d'or.
- "J'aimais le manoir dont la route
- Cache dans les bois ses détours,
- Et dont la porte sous la voûte
- S'enfonce entre deux larges tours ;
- J'aimais l'essaim d'oiseaux funèbres
- Qui sur les toits, dans les ténèbres,
- Vient grouper ses noirs bataillons
- Ou, levant des voix sépulcrales,
- Tournoie en mobiles spirales
- Autour des légers pavillons.
- "J'aimais la tour, verte de lierre,
- Qu'ébranle la cloche du soir ;
- Les marches de la croix de pierre
- Où le voyageur vient s'asseoir ;
- L'église veillant sur les tombes,
- Ainsi qu'on voit d'humbles colombes
- Couver les fruits de leur amour ;
- La citadelle crénelée,
- Ouvrant ses bras sur la vallée,
- Comme les ailes d'un vautour.
- "J'aimais le beffroi des alarmes ;
- La cour où sonnaient les clairons ;
- La salle où, déposant leurs armes,
- Se rassemblaient les hauts barons ;
- Les vitraux éclatants ou sombres ;
- Le caveau froid où, dans les ombres,
- Sous des murs que le temps abat,
- Les preux, sourds au vent qui murmure,
- Dorment, couchés dans leur armure,
- Comme la veille d'un combat.
- "Aujourd'hui, parmi les cascades,
- Sous le dôme des bois touffus,
- Les piliers, les sveltes arcades,
- Hélas ! pendent leurs fronts confus ;
- Les forteresses écroulées,
- Par la chèvre errante foulées,
- Courbent leurs têtes de granit ;
- Restes qu'on aime et qu'on vénère !
- L'aigle à leurs tours suspend son aire,
- L'hirondelle y cache son nid.
- "Comme cet oiseau de passage,
- Le poëte, dans tous les temps,
- Chercha, de voyage en voyage,
- Les ruines et le printemps.
- Ces débris, chers à la patrie,
- Lui parlent de chevalerie ;
- La gloire habite leurs néants ;
- Les héros peuplent ces décombres ; -
- Si ce ne sont plus que des ombres,
- Ce sont des ombres de géants !
- "O français, respectons ces restes !
- Le ciel bénit les fils pieux
- Qui gardent, dans leurs jours funestes,
- L'héritage de leurs aïeux.
- Comme une gloire dérobée,
- Comptons chaque pierre tombée ;
- Que le temps suspende sa loi ;
- Rendons les Gaules à la France,
- Les souvenirs à l'espérance
- Les vieux palais au jeune roi !"
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- II
- - Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poëte :
- Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux
- Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,
- Ne les suivra longtemps des yeux !
- Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge,
- Gardiens d'un passé qu'on outrage,
- Ah ! fuyez ce siècle ennemi !
- Croulez, restes sacrés, ruines solennelles !
- Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles
- D'un camp pour jamais endormi ?
- Ou plutôt, - que du temps la marche soit hâtée.
- Quoi donc ! n'avons-nous point parmi nous ces héros
- Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée,
- Que les morts ont eu pour bourreaux ?
- Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme !
- Gloire à ces braves ! Sparte et Rome
- Jamais n'ont vu d'exploits plus beaux !
- Gloire ! ils ont triomphé de ces funestes pierres,
- Ils ont brisé des os, dispersé des poussières !
- Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux !
- Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ?
- Tout joyeux du néant par leurs soins découvert,
- Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides,
- Comme ils n'avaient qu'un ciel désert ?
- Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine,
- Leur main peut-être, en sa racine,
- Frappait quelque auguste arbrisseau ;
- Et, courant en espoir à d'autres hécatombes,
- Leur sublime courage, en attaquant ces tombes,
- S'essayait à vaincre un berceau ?
- Qu'ils viennent maintenant, que leur foule s'élance,
- Qu'ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris !
- Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :
- Des ruines et des débris.
- Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;
- Qu'ils assiègent ces tours désertes ;
- Un tel triomphe est sans dangers.
- Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles ;
- Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles
- Les prendraient pour des étrangers !
- Ce siècle entre les temps veut être solitaire.
- Allons ! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs.
- Non, qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre ;
- Il n'en reste rien dans nos cœurs.
- Cet héritage immense, où nos gloires s'entassent,
- Pour les nouveaux peuples qui passent,
- Est trop pesant à soutenir ;
- Il retarde leurs pas, qu'un même élan ordonne.
- Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne
- Nous ne gardons que l'avenir.
- Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres !
- Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits.
- Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres,
- Et nous assassinons les rois –
- Hélas ! il est trop vrai, l'antique honneur de France,
- La Foi, sœur de l'humble Espérance,
- Ont fui notre âge infortuné ;
- Des anciennes vertus le crime a pris la place ;
- Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface
- Le seuil d'un temple abandonné.
- Quand de ses souvenirs la France dépouillée,
- Hélas ! aura perdu sa vieille majesté,
- Lui disputant encor quelque pourpre souillée,
- Ils riront de sa nudité !
- Nous, ne profanons point cette mère sacrée ;
- Consolons sa gloire éplorée,
- Chantons ses astres éclipsés ;
- Car notre jeune muse, affrontant l'anarchie,
- Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie
- De la poudre des temps passés.