La Bible enfin expliquée... - Genèse

La bibliothèque libre.

La Bible enfin expliquée... - Exode


Du commencement les dieux fit 1 le ciel et la terre : or, la terre était tohu bohu 2 et le vent de Dieu courait sur les eaux. Et Dieu dit : que la lumiere se fasse, et la lumiere fut faite 3. Il vit que la lumiere était bonne. Et il divisa la lumiere des ténebres. Il fit un soir et un matin qui fit un jour. Dieu dit encor : que le ferme, le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux des eaux 4... et Dieu fit deux grands luminaires, le plus grand pour présider au jour, et le petit pour présider à la nuit, et diviser la lumiere des ténebres et du jour.

Et du soir au matin se fit le quatrieme jour. Dieu dit aussi : que les eaux produisent des reptiles d’une ame vivante, et des volatiles sur la terre sous le ferme du ciel... et Dieu fit les bêtes de la terre selon leurs especes, et Dieu vit que cela était bon. Et il dit : faisons l’homme à notre image, et ressemblance 5. Et qu’il préside aux poissons de la mer, et aux volatiles du ciel et aux bêtes, et à la terre universelle, et aux reptiles qui se meuvent sur terre.

Et il fit l’homme à son image ; et il le fit mâle et femelle. Et du soir au matin se fit le sixieme jour 6.

Et il acheva entiérement l’ouvrage le septieme jour ; et il se reposa le septieme jour, ayant achevé tous ses ouvrages. Et il bénit le septieme jour, parce qu’il avait cessé tout ouvrage ce jour là, et l’avait créé pour le faire 7.

Ce sont là les générations du ciel et de la terre ; et le seigneur n’avait point fait encor pleuvoir sur la terre ; et il n’y avait point d’hommes pour cultiver la terre. Mais une fontaine sortait de la terre, et arrosait la surface universelle de la terre 8.

Et le seigneur Dieu forma donc un homme du limon de la terre. Et il lui soufla sur la face, en hébreu, dans les narines un soufle de vie 9. Or le seigneur Dieu avait planté du commencement un jardin dans éden 10. Le seigneur Dieu avait aussi produit du limon, tout arbre beau à voir, et bon à manger. Et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la science, du bon et du mauvais 11. De ce lieu d’éden un fleuve sortait pour arroser le jardin. Et de là se divisait en quatre fleuves, l’un a nom Physon. C’est celui qui tourne dans tout le pays d’évilath, qui produit l’or 12. Et l’or de cette terre est excellent ; et on y trouve le bdellium et l’onyx. Le second fleuve est Géon, qui coule tout autour de l’éthiopie 13. Le troisieme est le Tygre qui va contre les assyriens. Le quatrieme est l’Euphrate. Le seigneur Dieu prit donc l’homme et le mit dans le jardin pour le travailler et le garder. Et il lui ordonna, disant, mange de tout bois du paradis, mais ne mange point du bois de la science, du bon et du mauvais (13 bis). Car le même jour que tu en auras mangé tu mourras de mort très certainement 14. Et le seigneur Dieu dit : il n’est pas bon que l’homme soit seul. Faisons lui une aide qui soit semblable à lui. Donc le seigneur Dieu ayant formé de terre tous les animaux et tous les volatiles du ciel, il les amena à Adam, pour voir comment il les nommerait. Car le nom qu’Adam donna à chaque animal est son vrai nom 15. Mais il ne trouva point parmi eux d’aide qui fût semblable à lui. Le seigneur Dieu envoya donc un profond sommeil à Adam ; et lorsqu’il fut endormi, le seigneur Dieu lui arracha une de ses côtes, et mit de la chair à la place 16. Et le seigneur Dieu construisit en femme la côte qu’il avait ôtée à Adam ; et il la présenta à Adam. Or Adam et sa femme étaient tout nuds et n’en rougissaient pas 17. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre, que le seigneur Dieu avait faits 18. Et il dit à la femme : pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger du bois du jardin ? La femme lui répondit : nous mangeons de tout fruit, de tout arbre du jardin, mais de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a défendu d’en manger, de peur qu’en le touchant nous ne mourions. Le serpent dit à la femme : vous ne mourrez point : car dès que vous aurez mangé de cet arbre, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme les dieux 19 sachant le bon et le mauvais. La femme donc vit que le fruit de ce bois était bon à manger, et beau aux yeux, d’un aspect délectable, prit de ce fruit, en mangea, et en donna à son mari, qui en mangea. Et les yeux de tous deux s’ouvrirent, et connaissant qu’ils étaient nuds, ils cousurent des feuilles de figuier et s’en firent des ceintures. Le seigneur Dieu se promenait dans le jardin 20 au vent qui soufle après midi : et Adam et sa femme se cacherent de la face du seigneur Dieu, au milieu des bois du jardin. Et le seigneur Dieu appella Adam, et lui dit : Adam, où es-tu ? 21. Il répondit : j’ai entendu ta voix dans le paradis ; et j’ai craint, parce que j’étais nud, et je me suis caché. Et Dieu lui dit : qui t’a appris que tu étais nud ? Il faut que tu aies mangé ce que je t’avais ordonné de ne pas manger. Et Adam dit : la femme que tu m’as donnée m’a donné du fruit du bois, et j’en ai mangé. Et Dieu dit à la femme : pourquoi as-tu fait cela ? Elle répondit : le serpent m’a trompé ; et j’ai mangé. Et le seigneur Dieu dit au serpent : parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les animaux et bêtes de la terre ; tu marcheras sur ton ventre 22 dorénavant, et tu te nouriras de terre toute ta vie. Et je mettrai des inimitiés en tes enfans et les enfans de la femme : tu chercheras à les mordre au talon, et ils chercheront à t’écraser la tête. Il dit aussi à la femme : je multiplierai tes miseres et tes enfantemens. Tu feras des enfans en douleur, et tu seras sous la domination de ton mari 23. Et il dit à Adam : parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du bois que je t’avais défendu de manger, la terre sera maudite en ton travail ; et tu mangeras en tes travaux tous les jours de ta vie. Et la terre portera épines et chardons ; et tu mangeras l’herbe de la terre, et tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage 24, jusqu’à ce que tu retournes en terre, d’où tu as été pris ; et parce que tu es poudre, tu retourneras en poudre. Alors Adam nomma sa femme Héva , parce qu’elle était mere de tous les vivants. Et le seigneur Dieu fit pour Adam et pour sa femme des chemisettes de peau 25 ; il les en habilla, et il dit : eh bien ! Voilà donc comme Adam est devenu l’un de nous, sachant le bon et le mauvais ! Maintenant, pour qu’ils ne mettent plus la main sur l’arbre de vie, et qu’ils n’en mangent, et qu’ils ne vivent éternellement, il le chassa du jardin d’éden, pour aller labourer la terre dont il avait été pétri. Et après qu’il l’eut mis dehors, il mit un chérub , un bœuf 26 au devant du jardin, et une épée flamboyante pour garder l’arbre de vie. Et Adam connut sa femme Heve, qui conçut et en enfanta Caïn, et ensuite elle enfanta son frere Abel. Or Abel fut pasteur de brebis, et Caïn fut agriculteur. Un jour il arriva que Caïn offrit à Dieu des fruits de la terre. Abel offrit aussi des premiers-nés de son troupeau, et de leur graisse. Et Dieu fut content d’Abel et de ses présents, mais il ne fut point content de Caïn et de ses présents 27. Et Caïn se mit fort en colere, et son visage fut abattu ; et le seigneur lui dit : pourquoi es-tu en colere et que ton visage est abattu ? Et Caïn dit à son frere Abel ; sortons dehors ; et Caïn attaqua son frere Abel et le tua 28. Et Dieu dit à Caïn : où est ton frere Abel ? Et Caïn lui répondit : je n’en sais rien. Est-ce que je suis le gardien de mon frere ? ... et Dieu dit à Caïn : quiconque tuera Caïn sera puni sept fois ; et le seigneur mit un signe à Caïn, pour que ceux qui le trouveraient ne le tuassent pas 29. Et Caïn coucha avec sa femme, et il bâtit une ville 30 ; et il appella sa ville du nom de son fils énoch. énoch engendra Irad, et Irad engendra Maziahel, et Maziahel engendra Mathusael, et Mathusael engendra Lameck. Lameck prit deux femmes Ada et Sella. Ada enfanta Jadel qui fut pere des pasteurs qui demeurent dans des tentes. Le nom de son frere fut Jubal, pere de ceux qui jouent de la harpe et de l’orgue... or Lameck dit à ses deux femmes Ada et Sella : femmes de Lameck, écoutez ma voix. J’ai tué un homme par ma blessure, et un jeune-homme par ma meurtrissure. On tirera vengeance sept fois pour Caïn, et pour moi Lameck soixante et dix-sept fois sept fois 31... or voici la génération d’Adam. Du jour que Dieu fit l’homme à sa ressemblance, il les créa mâle et femelle. Il les unit et les appella du nom d’Adam, au jour qu’ils furent faits. Or Adam vécut cent trente ans, et il engendra un fils à son image 32, et ressemblance, et il le nomma Seth. Et après la naissance de Seth, Adam vécut encore huit cents ans, et il engendra encor des fils et des filles ; et tout le temps que vécut Adam fut de neuf-cents-trente ans 33, et il mourut 34. Et Jared le septieme descendant d’Adam dans la ligne masculine à l’âge de soixante et cinq ans, devint pere de Mathusalem ; il marcha avec Dieu ; il vécut trois cents ans après la naissance de Mathusalem. Et les jours d’énoch furent de trois cents soixante et cinq ans. Il se promena avec Dieu, et il ne parut plus depuis ; parce que Dieu l’enleva 35. Et les hommes, ayant commencé à multiplier sur la terre, et ayant eu des filles, les fils de Dieu voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour eux toutes celles qui leur avaient plu 36. Et Dieu dit : mon esprit ne demeurera plus avec l’homme, parce qu’il est chair ; et sa vie ne sera plus que de six-vingt ans 37. Or en ce temps il y avait des géants sur la terre 38 : car les fils de Dieu, ayant eu commerce avec les filles des hommes, elles enfanterent ces géants fameux dans le siecle... Dieu se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et pénétré de douleur dans son cœur, il dit : j’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai formé, depuis l’homme jusqu’aux animaux, depuis les reptiles jusqu’aux oiseaux : car je me repens de les avoir faits 39. Mais Noë trouva grace devant le seigneur... il dit à Noë : la fin de toute chair est venue devant moi ; la terre est remplie des iniquités de leur face, et je les perdrai avec la terre. Fais toi une arche... et voici comme tu la feras : elle aura trois cents coudées de long, cinquante de large et trente de haut, etc. 40... et je ferai venir sur la terre les eaux du déluge ; et je tuerai toute chair qui a souffle de vie sous le ciel : je ferai alliance avec toi ; et tu entreras dans l’arche, toi, ta femme et les enfans de tes fils... les fontaines du grand abîme furent rompues ; les cataractes des cieux s’ouvrirent, et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits 41... et les eaux prévalurent si fort sur la terre, que toutes les hautes montagnes de l’univers sous le ciel en furent couvertes ; et l’eau fut plus haute que les montagnes de quinze coudées... tous les hommes moururent, et tout ce qui a souffle de vie sur la terre mourut 42... et les eaux couvrirent la terre pendant cent-cinquante jours, et alors les fontaines de l’abîme et les cataractes du ciel furent fermées ; et les pluies du ciel furent arrêtées... les quarante jours étant passés, Noë, ouvrant la fenêtre qu’il avoit faite à l’arche, renvoya le corbeau qui sortait et ne revenait point, jusqu’à ce que les eaux se séchassent. Il envoya aussi la colombe 43, etc... et Dieu dit à Noë et à ses enfans : croissez, multipliez et remplissez la terre. Que tous les animaux de la terre tremblent devant vous, aussi bien que tous les oiseaux du ciel, et tout ce qui a mouvement sur terre. Je vous ai donné tous les poissons ; et tout ce qui a mouvement et vie sera votre nourriture, aussi-bien que les légumes verds, je vous les ai donnés tous, excepté que vous ne mangerez point leur chair avec leur sang et leur ame. Car je redemanderai le sang de vos ames à la main des bêtes qui vous auront mangés 44 ; et je redemanderai l’ame de l’homme de la main de l’homme et de son frere. Quiconque répandra le sang humain, on répandra le sien ; car l’homme est fait à l’image de Dieu... je ferai mon pacte avec vous et avec votre postérité après vous, avec toute ame vivante tant oiseaux que bêtes de somme, bestiaux et tout ce qui est sorti de l’arche, et toutes les bêtes de l’univers. Mon pacte avec vous sera de telle sorte que je ne tuerai plus de chair, et qu’il n’y aura plus jamais de déluge... 45. Je mettrai mon arc dans les nuées ; et ce sera le signe de mon pacte entre moi et la terre... et mon arc sera dans les nuées ; et quand je le verrai, je me souviendrai de mon pacte entre moi Dieu et toute ame de chair vivante qui est sur la terre... et comme Noë était laboureur, il planta une vigne ; et ayant bu du vin, il s’énivra et s’étendit tout nu dans sa tente 46... Cham, pere de Canaan, ayant vu les parties viriles de son pere Noë, en alla avertir ses freres hors de la tente. Sem et Japhet apporterent un manteau, et en marchant à rebours couvrirent les parties viriles de leur pere. Noë, s’étant éveillé, maudit Canaan fils de Cham : il dit, que Canaan soit maudit ; qu’il soit l’esclave des esclaves de ses freres ! ... voici le dénombrement des fils de Noë, qui sont Sem, Cham, et Japhet 47. Ils partagerent entre eux les iles des nations, chacun selon sa langue et selon son peuple 48... les fils de Cham sont Chus, Mefraïm, Phuth et Canaan... or Chus fut pere de Nembrod, qui fut un géant sur la terre, et c’était un puissant chasseur devant Dieu. Il commença de régner en Babilone, en Arak, en Achad et en Chalane... Assur sortit de ce pays-là, et il bâtit Ninive, et les places de la ville, et Chalé... Canaan engendra Sydon et les héthéens, et les jébuséens et les amorrhéens et les hévéens, et les arasséens, et les samariens, et les amathéens... ce sont là les fils de Cham selon leur parenté, leurs langues, leurs générations, leurs terres et leurs peuples 49... Sem, frere aîné de Japhet, fut pere de tous les enfans d’Héber... or Arphaxad engendra Salé qui fut pere d’Héber. Héber eut deux fils dont l’un eut nom Phaleg ; parce que la terre fut divisée de son temps ; et son frere eut nom Jectan. Or la terre n’avait qu’une levre ; et tout langage était semblable 50. Les hommes, en partant de l’orient, trouverent les campagnes de Sennaar, et y habiterent 51. Et ils se dirent, chacun à son voisin : venez, faisons des briques, cuisons-les par le feu ; et ils prirent des briques au lieu de pierres, et du bitume au lieu de ciment. Et ils dirent : venez, faisons-nous une cité, et une tour dont le comble touche au ciel, et célébrons notre nom avant que nous soyons divisés dans toutes les terres. Or le seigneur descendit pour voir la ville 52, et la tour que les enfans d’Adam bâtissaient. Et il dit : voilà un peuple qui est tout d’une levre ; ils ont commencé cet ouvrage, et ils ne cesseront point jusqu’à ce qu’ils l’aient exécuté. Venez donc, descendons, et confondons leur langage, afin que personne n’entende ce que lui dira son voisin. Et Dieu les sépara ainsi dans toutes les terres, et ils cesserent de bâtir la cité 53. Or Tharé (descendant de Sem) à l’âge de soixante et dix ans engendra Abram et Nachor et Aran. Et Tharé, ayant vécu deux-cents cinq ans, mourut à Aran. Et Dieu dit à Abram, sors de la terre, de ta parenté, de la maison de ton pere, et viens dans la terre que je te montrerai, et je te ferai une grande nation, et je magnifierai ton nom, et tu seras béni, et je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai ceux qui te maudiront, et toutes les familles de la terre universelle seront bénies en toi. Ainsi Abram s’en alla comme Dieu le lui commandait, et il s’en alla avec Loth. Il avait soixante et quinze ans quand il sortit d’Aran 54. Et il prit Sara sa femme et Loth son neveu et toute la substance qu’il possédait, et les ames qu’il avait faites en Aran ; et ils sortirent pour aller dans la terre de Canaan 55... Abram s’avança jusqu’à Sichem et à la vallée illustre. Or le cananéen était alors dans cette terre 56... et le seigneur apparut à Abram, et lui dit, je donnerai à ta postérité cette terre. Abram dressa un autel au seigneur qui lui était apparu... or la famine étant dans le pays, Abram descendit en égypte ; car la famine prévalait sur la terre 57. Et comme il était près de l’égypte, il dit à Saraï sa femme, je sais que tu es belle femme ; et quand les égyptiens te verront, ils me tueront, et ils te garderont : dis donc que tu es ma sœur, afin qu’il m’arrive du bien à cause de toi, et que mon ame vive à cause de ta grace... Abram étant ainsi entré en égypte, les égyptiens virent que cette femme était trop belle ; et les princes l’annoncerent au pharaon, et la vanterent à lui, et elle fut enlevée dans le palais du pharaon 58 et on fit du bien à Abram à cause d’elle. Et il en eut des brebis, des bœufs, et des ânes, et des serviteurs, et des servantes, et des ânesses, et des chameaux 59. Mais le seigneur affligea le pharaon de plaies très grandes, et sa maison, à cause de Saraï femme d’Abram. Et Pharaon appella Abram et lui dit, pourquoi m’as-tu fait cela ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit que c’était ta femme ? Et puisque c’est ta femme, prends-la et va-t’en : et le pharaon ordonna à ses gens, et ils l’emmenerent lui et sa femme et tout ce qu’il avait. Abram monta donc de l’égypte, et sa femme, et tout ce qu’il avait, et Loth avec lui, vers la contrée du midi 60. Il était très riche en or et en argent 61 ; et il revint par le chemin qu’il était venu du midi à Béthel... Abram demeura dans le pays de Canaan, et Loth dans les villes qui étaient auprès du Jourdain, et habita dans Sodome... en ce temps, Hamraphel, roi de Sennaar, et Arioc, roi de Pont, et Codorlahomer, roi des élamites, et Thadal, roi des nations 62, firent la guerre contre Bara roi de Sodome, et contre Bersa roi de Gomore, et contre Sennaab roi d’Adama, et contre Séméber roi de Séboïm, et contre le roi de Bala, autrement Ségor ; ... et ils prirent toute la substance des sodomites et de Gomore, et tout ce qu’il y avait à manger, et s’en allerent. Ils prirent aussi toute la substance de Loth fils du frere d’Abram, qui habitait à Sodome... Abram, ayant entendu que son frere Loth était pris, dénombra trois-cents dix-huit de ses valets 63, et poursuivit les rois vainqueurs jusqu’à Dan ; et les ramena jusqu’à Oba qui est à la gauche de Damas ; et il ramena toute la substance, et Loth son frere, et les femmes, et tout le peuple... or Saraï, femme d’Abram, n’avait point engendré d’enfans ; mais ayant sa servante égyptienne, nommée Agar, elle dit à son mari, Dieu m’a fermée, afin que je n’enfantasse pas, couche avec ma servante ; peut-être que j’en aurai des enfans ; et Abram acquiesça à cette priere 64. Mais Agar, voyant qu’elle avoit conçu, méprisa sa maîtresse. Saraï dit à Abram : tu agis iniquement contre moi : j’ai mis ma servante dans ton sein ; et voyant qu’elle a conçu, elle me méprise. Que Dieu juge entre moi et toi. à quoi Abram répondit, la servante est en tes mains ; fais en ce que tu voudras. Saraï la battit, et Agar s’enfuit. L’ange du seigneur l’ayant trouvée dans le désert, près de la fontaine d’eau qui est dans la solitude dans le chemin de Sur au désert, lui dit : Agar servante de Saraï, d’où viens-tu, où vas-tu ? Laquelle répondit : je m’enfuis de la face de Saraï ma maîtresse. L’ange du seigneur lui dit, retourne à ta maîtresse, humilie-toi sous sa main. Je multiplierai ta race, en la multipliant, et on ne pourra la compter à cause de sa multitude. Tu as conçu et tu enfanteras un fils, tu l’appelleras Ismaël, parce que Dieu a écouté ton affliction ; il sera comme un âne sauvage ; ses mains seront contre tous, et les mains de tous contre lui 65. Or Agar appella le dieu qui lui parlait dieu qui m’a vue

car certainement,

dit-elle, j’ai vu le derriere de celui qui m’a vue 66. Abram ayant commencé sa quatre-vingt dix-neuvieme année, dieu lui apparut, et lui dit, je suis le dieu Sadaï 67 ; marche devant moi, et sois sans taches : je ferai un pacte avec toi, et je te multiplierai prodigieusement. Tu ne t’appelleras plus Abram, mais Abraham 68... voici mon pacte qui sera observé entre moi et tes descendants. On coupera la chair de ton prépuce, afin que ce soit un signe de mon pacte. L’enfant de huit jours sera circoncis parmi vous, tant le valet né dans la maison que celui qui est acheté, et tout ce qui n’est point de votre race. Et mon pacte sera dans votre chair à tout jamais. Tout mâle, dont la chair ne sera point circoncise, sera exterminé, parce qu’il aura violé mon pacte 69... Dieu dit aussi à Abraham, tu n’appelleras plus ta femme Saraï, mais Sara 70. Je la bénirai ; elle te donnera un fils que je bénirai : il sera sur les nations ; et les rois des peuples sortiront de lui. Abraham tomba sur sa face et se mit à rire, disant dans son cœur, pense-t-il qu’un homme de cent ans fera un fils, et qu’une femme de quatre-vingt-dix ans accouchera

71.  ? Et il dit à Dieu, plût à Dieu qu’Ismaël vécût devant toi ! Et Dieu répondit à Abraham, ta femme t’engendrera un fils que tu appelleras Isaac. Je ferai un pacte avec lui et avec sa race à jamais. Et à l’égard d’Ismaël, je t’ai exaucé ; je le bénirai, je le multiplierai beaucoup : il engendrera douze chefs, et j’en ferai une grande nation... alors Abraham prit son fils et tous ses esclaves qu’il avait achetés, et généralement tous les mâles de sa maison ; et il leur coupa la chair du prépuce, comme le dieu Sadaï l’avait ordonné. Abraham se coupa la chair de son prépuce lui-même, à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. Ismaël avait treize ans accomplis, quand il fut circoncis 72. Abraham et Ismaël furent circoncis le même jour, et tous les hommes de sa maison, tant les natifs que les achetés, tout fut circoncis. Or Dieu vint trouver Abraham dans la vallée de Mambré, assis devant sa tente dans la chaleur du jour. Et Abraham, ayant levé les yeux, vit trois hommes à côté de lui ; et les ayant vus, il courut au plus vite et les salua jusqu’à terre. Et il leur dit, messeigneurs, si j’ai trouvé grace devant tes yeux 73, ne passe pas au-delà de l’habitation de ton serviteur ; mais j’apporterai un peu d’eau pour laver vos pieds ; reposez-vous sous l’arbre. Je vous donnerai une bouchée de pain : confortez-vous ; après cela vous passerez ; car c’est pour manger que vous êtes venu vers votre serviteur. Et ils lui répondirent, fais comme tu l’as dit. Abraham entra vite dans la tente de Sara, et lui dit : dépêche-toi, pétris quatre-vingt-sept pintes de farine 74, et fais des pains cuits sous la cendre. Pour lui, il courut au troupeau, où il prit un veau très tendre et très bon ; et il le donna à un valet pour le faire cuire. Il prit aussi du kaïmac, et du lait, et le veau cuit ; et il se tint debout sous l’arbre vis-à-vis d’eux. Après qu’ils eurent mangé, ils lui dirent, où est Sara ta femme ? Et il répondit, elle est dans sa tente. L’un d’eux lui dit, je reviendrai dans un an en revenant, si je suis en vie 75 ; et ta femme Sara aura un fils. Sara, ayant entendu cela derriere la porte de la tente, se mit à rire ; car ils étaient tous deux bien vieux ; et Sara n’avait plus ses regles. Elle rit donc en se cachant, et dit, après que je suis devenue vieille, et que mon seigneur est si vieux, j’aurai encor du plaisir ! Mais Dieu dit à Abraham, pourquoi Sara s’est-elle mise à rire en disant, puis-je enfanter étant si vieille ? Est-ce qu’il y a quelque chose de difficile à Dieu ? Je reviendrai à toi dans un an, comme je te l’ai dit, si je suis en vie 76 ; et Sara aura un fils. Sara, toute tremblante, dit, je n’ai point ri. Dieu lui dit, si fait, tu as ri 77. Les trois voyageurs, s’étant levés de-là, dirigerent leurs yeux vers Sodome, et Abraham marchait en les menant. Et le seigneur dit, pourrai-je cacher à Abraham ce que je vais faire ? Puisqu’il sera pere d’une nation grande et robuste, et que toutes les nations de la terre seront bénies en lui 78 ; car je sais qu’il ordonnera à lui et à toute sa famille de marcher dans la voie du seigneur, et de faire jugement et justice ? Dieu dit donc, la clameur des sodomites et de Gomore s’est multipliée, et le péché s’est appésanti. Je descendrai donc pour voir, et je verrai si la clameur qui est venue à moi, est égalée par leurs œuvres, pour savoir si cela est ou si cela n’est pas. Et ils partirent de-là et ils s’en allerent à Sodome. Mais Abraham resta encor avec Dieu, et s’approchant de lui il lui dit, est-ce que tu perdras le juste avec l’impie ? S’il y avait cinquante justes dans la cité, périront-ils aussi ? Et ne pardonneras-tu pas à la ville à cause de ces cinquante justes ? ... Dieu lui dit, si je trouve dans Sodome cinquante justes, je pardonnerai pour l’amour d’eux... et Abraham répliqua, s’il manque cinq de cinquante justes, détruiras-tu la ville pour ces cinq là ? Et Dieu répondit, je ne la détruirai point, si j’en trouve quarante-cinq. Et Abraham continua ; peut-être ne s’en trouvera-t-il que quarante. Dieu répondit ; je ne la détruirai point pour l’amour de ces quarante... Abraham dit ; et trente ? ... Dieu répondit, je ne la détruirai point, si j’en trouve trente... et vingt ? ... et dix... je ne la détruirai point, s’il y en a dix... et Dieu se retira après cet entretien, et Abraham se retira chez lui. Sur le soir, les deux anges vinrent à Sodome. Et Loth, assis aux portes de la ville, les ayant vus, se leva, les salua prosterné en terre, et leur dit : messieurs, passez dans la maison de votre serviteur, demeurez-y, lavez vos pieds, et demain vous passerez votre chemin. Et ils lui dirent, non ; mais nous resterons dans la rue. Loth les pressa instamment, et les obligea de venir chez lui. Il leur fit à souper, cuisit des azimes, et ils mangerent. Mais avant qu’ils allassent coucher, les gens de la ville, les hommes de Sodome, environnerent la maison, depuis le plus jeune jusqu’au plus vieux, depuis un bout jusqu’à l’autre ; et ils appellerent Loth, et lui dirent : où sont ces gens qui sont entrés chez toi cette nuit ? Amene-les nous, afin que nous en usions. Loth étant sorti vers eux, et fermant la porte derriere lui, leur dit : je vous prie, mes freres, ne faites point ce mal ; j’ai deux filles qui n’ont point connu d’homme, je vous les amenerai ; abusez d’elles tout comme il vous plaira, mais ne faites point de mal à ces deux hommes, car ils sont venus à l’ombre de mon toit. Mais ils lui dirent, retire-toi de-là 79 : cet étranger est-il venu chez nous pour nous juger ? Va, nous t’en ferons encor plus qu’à eux ; et ils firent violence à Loth, et se préparerent à rompre les portes. Les deux voyageurs firent rentrer Loth chez lui, et fermerent la porte. Ils frapperent d’aveuglement tous les sodomites depuis le plus petit jusqu’au plus grand, de sorte qu’ils ne pouvaient plus trouver la porte... les anges dirent à Loth : as-tu ici quelqu’un de tes gens, soit gendre, soit fils ou fille ; fais sortir de la ville tout ce qui t’appartient ; car nous allons détruire ce lieu ; parce que leur cri s’est élevé devant le seigneur qui nous a envoyés pour les détruire. Loth étant donc sorti parla à ses gendres qui devaient épouser ses filles ; il leur dit : levez-vous et sortez de ce lieu, parce que le seigneur va détruire cette ville. Et ils crurent qu’il se moquait d’eux 80. Dès le point du jour les deux anges presserent Loth de sortir en lui disant : prens ta femme et tes filles, de peur que tu ne périsses pour le crime de la ville. Comme Loth tardait, ils le prirent par la main, et ils prirent la main de sa femme et de ses filles, parce que le seigneur les épargnait,... et l’ayant tiré de sa maison, ils le mirent hors de la ville, et lui dirent, sauve ta vie ; ne regarde point derriere toi ; sauve-toi sur la montagne, de peur que tu ne périsses... le seigneur donc fit tomber sur Sodome et sur Gomore une pluie de souffre et de feu qui tombait du ciel ; et il détruisit ces villes et tout le pays d’alentour, et tous les habitans et toutes les plantes... la femme de Loth, ayant regardé derriere elle, fut changée en statue de sel 81... Abraham s’étant levé de grand matin vint au lieu où il avait été auparavant avec le seigneur ; et jettant les yeux sur Sodome, sur Gomore et sur tout le pays d’alentour, il ne vit plus rien que des étincelles et de la fumée qui s’élevait de la terre, comme la fumée d’un four 82... Loth monta de Ségor, et demeura sur la montagne dans une caverne avec ses deux filles 83. L’aînée dit à la cadette, notre pere est vieux, et il n’est resté aucun homme sur la terre qui puisse entrer à nous, selon la coutume de toute la terre ; venez, enivrons notre pere avec du vin, couchons avec lui, afin de pouvoir susciter de la semence de notre pere. Et cette aînée alla coucher avec son pere qui ne sentit rien ni quand il se coucha, ni quand il se releva. Et le jour suivant cette aînée dit à la cadette : voilà que j’ai couché hier avec mon pere ; donnons-lui à boire cette nuit et tu coucheras avec lui, afin que nous gardions de la semence de notre pere. Elles lui donnerent donc encor du vin à boire ; et la petite fille coucha avec lui qui n’en sentit rien, ni quand elle concourut avec lui, ni quand elle se leva. Ainsi les deux filles de Loth furent grosses de leur pere. L’aînée enfanta Moab qui fut pere des moabites jusqu’à aujourd’hui ; et la cadette fut mere d’Ammon, qui veut dire fils de mon peuple. C’est le pere des ammonites jusqu’à aujourd’hui. De là Abraham alla dans les terres australes, et il habita entre Cadès et Sur ; et il voyagea en Gérar ; et il dit que sa femme Sara était sa sœur ; c’est pourquoi Abimeleck, roi de Gérar enleva Sara. Mais le seigneur vint par un songe pendant la nuit vers Abimeleck et lui dit : tu mourras à cause de cette femme ; car elle a un mari 84. Mais Abimeleck ne l’avait point touchée ; et il dit : seigneur, ferais-tu mourir des gens innocents et ignorants ? Ne m’a-t-il pas dit lui-même, elle est ma sœur ? Ne m’a-t-elle pas dit, il est mon frere ? J’ai fait cela dans la simplicité de mon cœur, et dans la pureté de mes mains... Dieu lui répondit, je sais que tu l’as fait avec un cœur simple ; c’est pourquoi je t’ai empêché de la toucher. Rends donc la femme à son mari ; parce que c’est un prophête, et qui priera pour toi, et tu vivras. Mais si tu ne veux pas la rendre, sache que tu mourras, toi et tout ce qui est à toi. Aussitôt Abimeleck se leve au milieu de la nuit ; il appella tous ses gens, qui furent saisis de crainte. Il appella aussi Abraham, et lui dit : qu’as-tu fait ? Quel mal t’avions-nous fait pour attirer sur moi et sur mon royaume le châtiment d’un si grand crime ? Tu n’as pas dû faire ainsi envers nous. Abraham répondit ; j’ai pensé en moi-même qu’il n’y avait peut-être point de crainte de Dieu dans ce pays ci, et qu’on me tuerait pour avoir ma femme. D’ailleurs, ma femme est aussi ma sœur, fille de mon pere, mais non pas fille de ma mere... mais depuis que les dieux me font voyager loin de la maison de mon pere, j’ai toujours dit à ma femme : fais-moi le plaisir de dire par-tout où nous irons que je suis ton frere... Abimeleck donna donc des brebis, et des bœufs, et des garçons et des servantes à Abraham, et il lui dit : va-t-en, et habite où tu voudras. Et il dit à Sara ; voici mille pieces d’argent pour ton frere, pour t’acheter un voile. Et par-tout où tu iras, souviens-toi que tu y a été prise 85. Or Dieu avait fermé toutes les vulves 86 à cause de Sara femme d’Abraham ; et à la priere d’Abraham, Dieu guérit Abimeleck, et sa femme, et ses servantes, et elles enfanterent. Or Dieu visita Sara, comme il l’avait promis ; et elle enfanta un fils dans sa vieillesse, dans le temps que Dieu avait prédit. Et Abraham nomma ce fils Isaac... et il le circoncit le huitieme jour, comme Dieu l’avait ordonné ; et il avait alors cent ans. 87 l’enfant prit sa craissance, et il fut sevré. Mais Sara voyant le fils d’Agar l’égyptienne jouer avec son fils Isaac, elle dit à Abraham : chassez moi cette servante avec son fils ; car le fils de cette servante n’héritera point avec mon fils Isaac... et Abraham, ayant consulté Dieu, se leva du matin, et prenant du pain et une outre d’eau, les mit sur l’épaule d’Agar, et la renvoya ainsi elle et son fils 88 ; et Agar s’en alla errante dans le désert du Bertzabé. Et l’eau ayant manqué dans son outre, elle laissa son fils couché sous un arbre. Elle s’éloigna de lui d’un trait d’arc, et s’assit en le regardant et en pleurant, et en disant : je ne verrai point mourir mon enfant... Dieu écouta la voix de l’enfant. L’ange de Dieu appella Agar du haut du ciel, et lui dit : Agar, que fais-tu là ? Ne crains rien ; car Dieu a entendu la voix de l’enfant : leve-toi, prends le petit par la main ; car j’en ferai une grande nation. Et Dieu ouvrit les yeux d’Agar, laquelle, ayant vu un puits d’eau, remplit sa cruche et donna à boire à l’enfant. Et Dieu fut avec lui ; il devint grand, demeura dans le désert ; il fut un grand archer, et il habita le désert de Pharan, et sa mere lui donna une femme d’égypte. Après cela, Dieu tenta Abraham, et lui dit : Abraham, Abraham ! Et il répondit, me voilà. Et Dieu lui dit ; prends ton fils unique Isaac que tu aimes ; mene-le dans la terre de la vision , et tu m’offriras ton fils en sacrifice sur une montagne que je te montrerai 89... Abraham donc se levant la nuit, sangla son âne et emmena avec lui deux jeunes gens et Isaac son fils. Et ayant coupé du bois pour le sacrifice, il alla au lieu où Dieu lui avait commandé d’aller. Et le troisieme jour, il vit de loin le lieu, et il dit aux jeunes gens : attendez ici avec l’âne. Nous ne ferons qu’aller jusques-là mon fils et moi ; et après avoir adoré, nous reviendrons... il prit le bois du sacrifice ; il le mit sur le dos de son fils ; et pour lui, il portait en ses mains du feu et un sabre. Comme ils marchaient ensemble, Isaac dit à son pere, mon pere ! Abraham lui répondit, que veux-tu, mon fils ? Voilà, dit Isaac, le feu et bois ; où est la victime du sacrifice ? Abraham dit, Dieu pourvoira la victime du sacrifice mon fils. Ils s’avancerent donc ensemble, et ils arriverent à l’endroit que Dieu avait montré à Abraham ; il y éleva un autel, arrangea le bois par-dessus, lia Isaac son fils, et le mit sur le bois ; il étendit sa main et prit son glaive : et voilà que l’ange de Dieu cria du haut du ciel disant : Abraham, Abraham, qui répondit, me voici. L’ange lui dit, n’étends pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien. Maintenant j’ai connu que tu crains Dieu ; et tu n’as pas pardonné à ton fils unique à cause de moi. Abraham leva les yeux, et il apperçut derriere lui un bélier embarrassé par ses cornes dans un buisson ; et le prenant il l’offrit en sacrifice pour son fils... or l’ange du seigneur appella Abraham du ciel pour la seconde fois ; j’ai juré par moi-même, dit le seigneur, que parce que tu as fait cette chose, et que tu n’as point épargné ton propre fils à cause de moi, je te bénirai, je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel, et comme le sable qui est sur le bord de la mer, ta semence possédera les portes de tes ennemis ; et toutes les nations de la terre seront benies dans ta semence ; parce que tu as obeï à ma voix 90. Or Sara, ayant vécu cent vingt-sept ans, mourut dans la ville d’Arbée qui est Hébron dans la terre de Canaan 91. Et Abraham vint pour crier et pour la pleurer. Et s’étant levé, après avoir fait le devoir des funérailles, il dit aux enfans de Heth, je suis chez vous étranger ; donnez-moi droit de sépulture chez vous, afin que j’enterre ma morte. Et les fils de Heth lui répondirent en disant ; tu es prince de Dieu chez nous ; enterre ta morte dans nos plus beaux sépulchres ; personne ne t’en empêchera. Abraham s’étant levé et ayant adoré le peuple, il leur dit : s’il plaît à vos ames que j’enterre ma morte, parlez pour moi à éphrom, fils de Séhor, qu’il me donne sa caverne double à l’extrêmité de son champ ; qu’il me la cede devant vous, et que je sois en possession du sepulchre... et éphrom dit : la terre, que tu demandes, vaut quatre cent sicles d’argent : c’est le prix entre toi et moi : ensevelis ta morte 92. Abraham, ayant entendu cela, pesa l’argent qu’éphrom lui demandait et lui paya quatre-cent sicles de monnoie courante publique... or Abraham était vieux de beaucoup de jours. Il dit au plus vieux serviteur de sa maison, qui présidait sur les autres serviteurs : mets ta main sous ma cuisse, afin que je t’adjure au nom du ciel et de la terre que tu ne prendras aucune fille des cananéens pour faire épouser à mon fils ; mais que tu iras dans la terre de ma famille, et que tu y prendras une fille pour mon fils Isaac 93... ce serviteur mit donc la main sous la cuisse d’Abraham son maître, et jura sur son discours. Il prit dix chameaux des troupeaux de son maître ; il partit chargé des biens de son maître, et alla en Mésopotamie, à la ville de Nachor... étant arrivé le soir, au temps où les filles vont chercher de l’eau 94, il vit Rébecca, fille de Bathuel, fils de Melca et de Nachor, frere d’Abraham, qui vint avec une cruche d’eau sur l’épaule. C’était une fille très agréable, une vierge très belle qui n’avait point connu d’hommes ; et elle s’en retournait à la maison avec sa cruche. Le serviteur d’Abraham alla à elle et lui dit : donne-moi à boire de l’eau de ta cruche ; et elle lui dit : bois, mon bon seigneur. Elle mit sa cruche sur son bras ; et après qu’il eut bu, elle ajouta : je m’en vais tirer aussi de l’eau du puits pour tes chameaux, afin qu’ils boivent tous... et après que les chameaux eurent bu, le serviteur tira deux pendans d’or pour le nez, qui pesaient deux sicles, et autant de bracelets, qui pesaient dix sicles... le serviteur d’Abraham dit au maître de la maison : je bénis le dieu d’Abraham mon maître qui m’a conduit par le droit chemin, afin que je prisse la fille du frere à mon maître pour femme à son fils... puis éliézer, serviteur d’Abraham, dit : renvoyez-moi, et que j’aille à mon maître... les freres et la mere de Rébecca répondirent : que cette fille demeure au moins dix jours avec nous, et elle partira... et ils dirent, appellons la fille, et interrogeons sa bouche 95. étant appellée, elle vint ; ils lui demanderent, veux-tu partir avec cet homme ? Elle répondit, je partirai. Ils l’envoyerent donc avec sa nourice et le serviteur d’Abraham et ses compagnons, lui souhaitant prospérité, et lui disant, tu es notre sœur : puisses-tu croître en mille et mille, et que ta semence possede les portes de tes ennemis 96. Ainsi donc Rébecca et ses compagnes, montées sur des chameaux, suivirent cet homme qui s’en retourna en grande diligence vers son maître... Isaac fit entrer Rébecca dans la tente de Sara sa mere 97 ; il la prit en femme, et il l’aima tant que la douleur de la mort de sa mere en fut tempérée. Or Abraham, prit une autre femme, nommée Céthura, qui lui enfanta Zamran, Jexan, Madan, Madian et Suhé 98. Or les jours d’Abraham furent de cent soixante et quinze années ; et il mourut de faiblesse dans une bonne vieillesse, plein de jours, et il fut réuni à son peuple... Isaac et Ismaël ses fils l’ensevelirent dans la caverne double qui est dans le champ d’éphrom fils de Sébor l’héthéen, vis-à-vis Mambré... Isaac, âgé de quarante ans, ayant donc épousé Rébecca, fille de Bathuel le syrien de Mésopotamie, et sœur de Laban ; Isaac pria le seigneur pour sa femme, parce qu’elle était stérile ; et le seigneur l’exauça en fesant concevoir Rébecca. Mais les deux enfans, dont elle était grosse, se battaient dans son ventre l’un contre l’autre 99. Et elle dit : si cela est ainsi, pourquoi ai-je conçu ? Et elle alla consulter le seigneur, qui lui dit : deux nations sont dans ton ventre, et deux peuples sortiront de ta matrice ; ils se diviseront ; un peuple surmontera l’autre, et le plus grand sera assujetti au plus petit... le temps d’enfanter étant venu, voilà qu’on trouva deux jumeaux dans sa matrice. Le premier qui sortit était roux et hérissé de poil 100, comme un manteau ; son nom est ésaü ; l’autre, sortant aussitôt, tenait son frere par le pied avec la main ; et on l’appella Jacob. Isaac avait soixante ans, quand ces deux petits naquirent. Lorsqu’ils furent adultes, ésaü fut homme habile à la chasse et laboureur ; Jacob, homme simple, habitait dans les tentes. Isaac aimait ésaü, parce qu’il mangeoit du gibier de sa chasse ; mais Rébecca aimait Jacob... un jour Jacob fit cuire une fricassée ; et ésaü, étant arrivé fatigué des champs, lui dit : donne-moi, je t’en prie, de cette fricassée rousse, parce que je suis très fatigué. C’est pour cela qu’on l’appella depuis ésaü le roux. Jacob lui dit : vends-moi donc ton droit d’ainesse 101. ésaü répondit : je me meurs de faim : de quoi mon droit d’ainesse me servira-t-il 102 ? Jure-le moi donc, dit Jacob. ésaü le jura, et lui vendit sa primogéniture ; et ayant pris la fricassée de pain et de lentilles, il mangea et but, et s’en alla, se souciant peu d’avoir vendu sa primogéniture. Or une grande famine étant arrivée sur la terre, après la famine arrivée du temps d’Abraham, Isaac s’en alla vers Abimeleck, roi des philistins, dans la ville de Gérar 103. Et Dieu lui apparut, et lui dit, ne descends point en égypte, mais repose-toi dans la terre que je te dirai, et voyage dans cette terre ; je serai avec toi ; je te bénirai : car je donnerai à toi et à ta semence tous ces pays ; j’accomplirai le serment que j’ai fait à Abraham ton pere 104. Je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel ; je donnerai à ta postérité toutes les terres ; et toutes les nations de la terre seront bénies en ta semence ; et cela parce qu’Abraham a obéi à ma voix, et qu’il a observé mes préceptes, mes ordonnances, mes cérémonies et mes loix 105... Isaac demeura donc à Gérar. Les habitans de ce lieu l’interrogeant sur sa femme, il leur répondit, c’est ma sœur

106.  : car il craignait d’avouer qu’elle était sa femme, pensant qu’ils le tueraient à cause de la beauté de sa femme. Et comme ils avaient demeuré plusieurs jours en ce lieu, Abimeleck, roi des philistins, ayant vu par la fenêtre Isaac qui caressoit sa femme ; il le fit venir, et lui dit : il est clair qu’elle est ta femme ; pourquoi as-tu menti en disant qu’elle est ta sœur ? Isaac répondit : j’ai eu peur qu’on ne me tuât, à cause d’elle. Abimeleck lui dit : pourquoi nous as-tu trompés ? Il s’en est peu fallu que quelqu’un n’ait couché avec ta femme 107, et tu nous aurais attiré un grand péché. Et il fit une ordonnance à tout le peuple, disant : quiconque touchera la femme de cet homme, mourra de mort. Or Isaac sema dans cette terre ; et dans la même année il recueillit le centuple 108. Et le seigneur le bénit, et il s’enrichit, profitant de plus en plus, et devint très grand. Et il eut beaucoup de brebis, et de grands troupeaux, et de serviteurs, et de servantes. Les philistins, lui portant beaucoup d’envie, ils boucherent avec de la terre tous les puits que son pere Abraham avait creusés. Abimeleck lui même dit à Isaac : retire-toi de nous ; car tu es devenu plus puissant que nous. Et Isaac s’en allant vint au torrent de Gérar et y habita, et y fit de nouveau creuser les puits que les gens de son pere y avaient creusés. Et ayant creusé dans le torrent, ils y trouverent de l’eau vive 109. Mais il y eut encore une querelle entre les pasteurs de Gérar et les pasteurs d’Isaac, disant cette eau est à nous 110. C’est pourquoi Isaac appella ce puits le puits de la calomnie... et les serviteurs d’Isaac vinrent lui dire qu’ils avaient trouvé un puits ; c’est pourquoi Isaac nomma ce puits l’abondance... et ésaü, âgé de quarante ans, épousa Judith, fille de Beri héthéen 111 ; et Basamath, fille d’élon du même lieu, qui toutes-deux offenserent Isaac et Rébecca. Isaac, devenu vieux, ses yeux s’obscurcirent, il ne pouvait plus voir. Il appella donc ésaü son fils aîné, et lui dit : mon fils ! ésaü répondit, me voilà. Son pere lui dit : tu vois que je suis vieux, et que j’ignore le jour de ma mort. Prends ton carquois et ton arc ; va-t-en aux champs ; apporte-moi ce que tu auras pris ; fais-m’en un ragoût, comme tu sais que je les aime ; apporte-le moi, afin que j’en mange, et que mon ame te bénisse avant que je meure. Rébecca, ayant entendu cela, et qu’ésaü était aux champs selon l’ordre de son pere, dit à Jacob son fils : j’ai entendu Isaac ton pere qui disait à ton frere ésaü, apporte-moi de ta chasse, fais-en un ragoût afin que j’en mange, et que je te bénisse devant le seigneur avant de mourir. Suis donc mes conseils, va-t-en au troupeau ; apporte-moi deux des meilleurs chevreaux, afin que j’en fasse à ton pere un plat que je sais qu’il aime. Et quand tu les auras apportés et qu’il en aura mangé, qu’il te benisse avant qu’il meure. Jacob lui répondit : tu sais que mon frere est tout velu 112, et que j’ai la peau douce. Si mon pere vient à me tâter, je crains qu’il ne pense que j’ai voulu le tromper, et que je n’attire sur moi sa malédiction au lieu de sa bénédiction. Rébecca lui dit : que cette malédiction soit sur moi, mon fils : entends seulement ma voix, et apporte ce que j’ai dit. Il y alla, il l’apporta à sa mere, qui prépara le ragoût que son pere aimait 113. Elle habilla Jacob des bons habits d’ésaü, qu’elle avait à la maison ; elle lui couvrit les mains et le cou avec les peaux des chevreaux, puis lui donna la fricassée et les pains qu’elle avait cuits. Jacob, les ayant apportés à Isaac, lui dit, mon pere ! Isaac répondit, qui es-tu, mon fils ? Jacob répondit ; je suis ésaü ; j’ai fait ce que tu m’as commandé : leve-toi, assieds-toi, mange de ma chasse, afin que ton ame me bénisse. Isaac dit à son fils : comment as-tu pu sitôt trouver du gibier ? Jacob répondit : la volonté de Dieu a été que je trouvasse sur le champ du gibier. Isaac dit : approche-toi que je te touche, et que je m’assure si tu es mon fils ou non. Jacob s’approcha de son pere ; et Isaac, l’ayant tâté, dit : la voix est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d’ésaü ; et il ne le connut point, parce que ses mains, étant velues, parurent semblables à celles de son fils aîné. Il le bénit donc, et lui dit : es-tu mon fils ésaü ? Jacob répondit : je le suis. Isaac dit : apporte-moi donc de ta chasse, mon fils ; afin que mon ame te bénisse. Jacob lui présenta donc à manger ; il lui présenta aussi du vin qu’il but, et lui dit : approche-toi de moi et baise-moi, mon fils ; et il s’approcha, et baisa Isaac, qui, ayant senti l’odeur de ses habits, lui dit en le bénissant : voilà l’odeur de mon fils, comme l’odeur d’un champ tout plein béni du seigneur. Et il dit 114 : que Dieu te donne de la rosée du ciel, et de la graisse de la terre, abondance de bled et de vin ! Que les peuples te servent ! Que les tribus t’adorent ! Sois le seigneur de tes freres ! Que les enfans de ta mere soient courbés devant toi... à peine Isaac avait fini son discours, que Jacob étant sorti, ésaü arriva, apportant à son pere la fricassée de sa chasse, en lui disant ; leve-toi, mon pere, afin que tu manges de la chasse de ton fils, et que ton ame me bénisse. Isaac lui dit : qui es-tu ? ésaü répondit : je suis ton premier-né ésaü. Isaac fut tout épouvanté et tout stupéfié ; et admirant la chose plus qu’on ne peut croire, il dit : qui est donc celui qui m’a apporté de la chasse, j’ai mangé de tout avant que tu vinsses ; je l’ai béni, et il sera béni. ésaü, ayant entendu ce discours, se mit à braire d’une grande clameur ; et consterné il dit : béni-moi aussi mon pere. Isaac dit : ton frere est venu frauduleusement, et a attrapé ta bénédiction. ésaü repartit : c’est justement qu’on l’appelle Jacob ; car il m’a supplanté deux fois ; il m’a pris mon droit d’ainesse, et à présent il me dérobe ta bénédiction. N’y a-t-il point aussi de bénédiction pour moi 115 ? Isaac répondit : je l’ai établi ton maître, et je lui ai soumis tous ses freres ; il aura du bled et du vin : que puis-je, après cela, faire pour toi ? ésaü dit : pere, n’as-tu qu’une bénédiction ? Bénis-moi, je t’en prie. Et il pleurait en jettant de grands cris. Isaac ému lui dit : eh bien ! Dans la graisse de la terre et dans la rosée du ciel sera ta bénédiction. Tu vivras de ton épée ; et tu serviras ton frere ; et le temps viendra que tu secoueras le joug de ton cou... Jacob, étant arrivé en un certain endroit, et voulant s’y reposer après le soleil couché, prit une pierre, la mit sous sa tête, et il dormit en ce lieu. Il vit en songe une échelle appuyée d’un bout sur la terre, et l’autre bout touchait au ciel. Les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle ; et Dieu était appuyé sur le haut de l’échelle, lui disant je suis le seigneur de ton pere Abraham, et Dieu d’Isaac : je te donnerai la terre où tu dors, à toi et à ta semence ; et ta semence sera comme la poussiere de la terre 116 : je te donnerai l’occident, l’orient, le nord et le midi : toutes les nations seront bénies en toi, et en ta semence : je serai ton conducteur par-tout où tu iras. Jacob s’étant éveillé, dit : vraiment le seigneur est en ce lieu, et je n’en savais rien ; et tout épouvanté il dit : que ce lieu est terrible ! C’est la maison de Dieu, et la porte du ciel. Jacob, se levant donc le matin, prit la pierre qu’il avait mise sous sa tête ; il l’érigea en monument, répandant de l’huile sur elle ; il appella Béthel la ville qui se nommait auparavant Luz 117 ; et il fit un vœu au seigneur, disant : Dieu demeure avec moi ; s’il me conduit dans mes voyages, s’il me donne du pain pour manger et des habits pour me couvrir, et si je reviens sain et sauf chez mon pere, le seigneur alors sera mon Dieu 118 ; et cette pierre, que j’ai érigée en monument, s’appellera la maison de Dieu ; et je te donnerai la dixme de ce que tu m’auras donné 119. Jacob, étant donc parti de ce lieu, il vit un puits dans un champ, près duquel étaient couchés trois troupeaux de brebis. Rachel arriva avec les troupeaux de son pere : car elle gardait ses moutons. Il abreuva son troupeau, et baisa Rachel, et lui dit qu’il était le frere de son pere et le fils de Rébecca. Or Laban avait deux filles, l’ainée était Lia, et la cadette était Rachel ; mais Lia avait les yeux chassieux, et Rachel était belle et bien faite. Jacob l’aima et dit à Laban : je te servirai sept ans pour Rachel, la plus jeune de tes filles. Laban lui dit : il vaut mieux que je te la donne qu’à un autre ; demeure avec moi. Jacob servit donc Laban sept ans pour Rachel ; et il dit à Laban : donne-moi ma femme ; mon temps est accompli je veux entrer à ma femme 120. Laban invita grand nombre de ses amis au festin, et fit les noces. Mais le soir il lui amena Lia au lieu de Rachel 121 ; et Jacob ne s’en apperçut que le lendemain matin. Il dit à son beau-pere : pourquoi as-tu fait cela ? Ne t’ai-je pas servi pour Rachel ? Pourquoi m’as-tu trompé ; Laban répondit : ce n’est pas notre coutume dans ce lieu de marier les jeunes filles avant les ainées. Acheve ta premiere semaine le mariage avec Lia, et je te donnerai Rachel pour un nouveau travail de sept ans. Jacob accepta la proposition ; et au bout de la semaine il épousa Rachel. Et Jacob, ayant fait les noces avec Rachel qu’il aimait, servit encore Laban pendant sept autres années 122. Mais Dieu, voyant que Jacob méprisait Lia, ouvrit sa matrice, tandis que Rachel demeurait stérile. Lia fit quatre enfans de suite, Ruben, Siméon, Lévi et Juda. Rachel dit à son mari : fais-moi des enfans, ou je mourrai. Jacob en colere répondit : me prens-tu donc pour un Dieu ? Est-ce moi qui t’ôte le fruit de ton ventre ? Rachel lui dit : j’ai Bala ma servante ; entre dans elle 123 ; qu’elle enfante sur mes genoux et que j’aie des fils d’elle. Et Jacob, ayant pris Bala, elle accoucha de Dan. Bala fit encore un autre enfant ; et Rachel dit : le seigneur m’a fait combattre contre ma sœur ; c’est pourquoi le nom de cet enfant sera Nephtali. Lia, voyant qu’elle ne fesait plus d’enfans, donna Zelpha sa servante à son mari ; et Zelpha, ayant accouché, Lia dit : cela est heureux et appella l’enfant Gad. Zelpha accoucha encore, et Lia dit : ceci est encor plus heureux ; c’est pourquoi on appellera l’enfant Azer. Or Ruben, étant allé dans les champs pendant la moisson du froment, il trouva des mandragores 124. Rachel eut envie d’en manger, et dit à Lia : donne-moi de tes mandragores. Lia répondit : n’est-ce pas assez que tu m’aies pris mon mari, sans vouloir encore manger mes mandragores que mon fils m’a apportées ? Rachel lui dit : eh bien je te cede mon mari ; qu’il dorme avec toi cette nuit, et donne-moi de tes mandragores 125. Lia alla donc au devant de Jacob qui revenait des champs, et lui dit : tu entreras dans moi cette nuit ; parce que je t’ai acheté pour prix de mes mandragores. Et Jacob coucha avec elle cette nuit-là. Dieu écouta la priere de Lia ; elle fit un cinquieme fils, et elle dit : Dieu m’a donné ma récompense, parce que j’ai donné ma servante à mon mari 126. Jacob après cela dit à son beau-pere : tu sais comme je t’ai servi ; tu étais pauvre avant que je vinsse à toi ; maintenant tu es devenu riche ; il est juste que je pense aussi à mes affaires. Je serai encore ton valet, paissant tes troupeaux. Mettons à part toutes les brebis tachetées et marquées de diverses couleurs ; et désormais toutes les brebis et les chevres qui naîtront bigarrées seront à moi ; et celles qui naîtraient d’une seule couleur me convaincraient de t’avoir friponné. Laban dit : j’y consens. Or Jacob prit des branches de peuplier, d’amendier et de plane toutes vertes, les dépouilla d’une partie de leur écorce, ensorte qu’elles étaient vertes et blanches. Lors donc que les brebis et les chevres étaient couvertes au printemps par les mâles, Jacob mettait ces branches bigarrées sur les abreuvoirs, afin que les femelles conçussent des petits bigarrés. Par ce moyen Jacob devint très riche : il eut beaucoup de troupeaux, de valets et de servantes, de chameaux et d’ânes 127. Or Jacob, aiant entendu les enfans de Laban qui disaient, Jacob a volé tout ce qui était à notre pere ; et le seigneur aiant dit sur-tout à Jacob, sauve-toi dans le pays de tes peres et vers ta parenté et je serai avec toi, il appella Rachel et Lia, les fit monter sur des chameaux, et partit. Et prenant tous ses meubles avec ses troupeaux, il alla vers Isaac son pere au pays de Canaan. Aiant passé l’Euphrate, Laban le poursuivit pendant sept jours, et l’atteignit enfin vers la montagne de Galaad. Mais Dieu apparut en songe à Laban, et lui dit : garde-toi bien de rien dire contre Jacob 128. Or Laban étant allé tondre ses brebis, Rachel, avant de s’enfuir, avait pris ce temps pour voler les théraphim , les idoles de son pere. Et Laban, ayant enfin atteint Jacob, lui dit : je pourrais te punir ; mais le dieu de ton pere m’a dit hier : prends garde de molester Jacob. Eh bien ! Veux-tu t’en aller voir ton pere Isaac ? Soit ; mais pourquoi m’as-tu volé mes dieux ? Jacob lui répondit : je craignais que tu ne m’enlevasses tes filles par violence ; mais, pour tes dieux, je consens qu’on fasse mourir celui qui les aura volés 129. Laban entra donc dans les tentes de Jacob, de Lia, et des servantes, et ne trouva rien. Et étant entré dans les tentes de Rachel, elle cacha promptement les idoles sous le bât d’un chameau, s’assit dessus et dit à son pere : ne te fâche pas, mon pere, si je ne puis me lever : car j’ai mes ordinaires. Alors Jacob et Laban se querellerent et se racommoderent, puis firent un pacte ensemble. Ils éleverent un monceau de pierres pour servir de témoignage, et l’appellerent le monceau du témoin, chacun dans sa langue. Comme il était seul en chemin pendant la nuit, voici qu’un phantôme lutta contre lui du soir jusqu’au matin ; et ce phantôme, ne pouvant le terrasser, lui frappa le nerf de la cuisse qui se sécha aussitôt, et le phantôme, l’ayant ainsi frappé, lui dit : laisse-moi aller ; car l’aurore monte. -je ne te lâcherai point, repondit Jacob, que tu ne m’ayes béni. Le spectre dit : quel est ton nom ? Il lui répondit : on m’appelle Jacob. Le spectre dit alors : on ne t’appellera plus Jacob : car si tu as pu te battre contre Dieu, combien seras-tu plus fort contre les hommes ! 130. Jacob, étant donc revenu de Mésopotamie, vint à Salem, et acheta des enfans d’Hémor, pere du jeune prince Sichem, une partie d’un champ pour cent agneaux, ou pour cent dragmonim . Alors Dina, fille de Lia, sortit pour voir les femmes du pays de Sichem ; et le prince Sichem, fils d’Hémor roi du pays, l’aima, l’enleva et coucha avec elle, et lui fit de grandes caresses, et son ame demeura jointe avec elle. Et courant chez son pere Hémor, il lui dit : mon pere ! Je t’en conjure, donne-moi cette fille pour femme 131. Hémor alla en parler à Jacob ; et il en parla aussi aux enfans de Jacob. Il leur dit : allions-nous ensemble par des mariages ; donnez-nous vos filles, et prenez les nôtres ; demeurez avec nous. Cette terre est à vous : cultivez-la, possédez-la, faites y commerce. Sichem parla de-même ; il dit : demandez la dot que vous voudrez, les présens que vous voudrez ; vous aurez tout, pourvu que j’aie Dina. Les fils de Jacob répondirent frauduleusement à Sichem et à son pere : il est illicite et abominable parmi nous de donner notre sœur aux incirconcis : rendez-vous semblables à nous, coupez vos prépuces, et alors nous vous donnerons nos filles, et nous prendrons les vôtres, et nous ne ferons qu’un peuple. La proposition fut agréable à Sichem, à Hémor et au peuple. Tous les mâles se firent couper le prépuce ; et au troisieme jour de l’opération, Siméon et Lévi, freres de Dina, entrerent dans la ville, massacrerent tous les mâles, tuerent surtout le roi Hémor et le prince Sichem ; après quoi tous les autres fils de Jacob vinrent dépouiller les morts, saccagerent la ville, prirent les moutons, les bœufs, et les ânes, ruinerent la campagne et emmenerent les femmes et les enfans captifs. Sur ces entrefaites, Dieu dit à Jacob 132 : leve-toi, va à Bethel, habites-y, dresse un autel au dieu qui t’apparut, quand tu fuyais ton frere ésaü. Jacob, ayant rassemblé tous ses gens, leur dit : jettez loin de vous tous les dieux étrangers qui sont parmi vous ; purifiez vous et changez d’habits. Ils lui donnerent donc tous les dieux qu’ils avaient, et les ornemens qui étaient aux oreilles de ces dieux, et Jacob les enfouit au pié d’un thérébinte, derriere la ville de Sichem. Quand ils furent partis, Dieu jetta la terreur dans toutes les villes des environs, et personne n’osa les poursuivre dans leur retraite. Dieu apparut une seconde fois à Jacob depuis son retour de Mésopotamie, et Dieu lui dit : ton nom ne sera plus Jacob, mais ton nom sera Israël ; et il lui dit : je suis le dieu très puissant ; je te ferai croître et multiplier ; tu seras pere de plusieurs nations ; et des rois sortiront de tes reins. Jacob partit ensuite de Béthel, et vint au printemps au pays qui mene à éphrata, Rachel étant prête d’accoucher. Ses couches furent si douloureuses qu’elles la mirent à la mort. Son ame étant prête de sortir, elle donna à son fils le nom de Benoni, le fils de ma douleur. Mais Jacob l’appella Benjamin, le fils de ma droite. Rachel mourut, et fut enterrée sur le chemin qui mene à éphrata, c’est-à-dire à Bethléem. Jacob mit une pierre sur le lieu de sa sépulture, qu’on voit encore aujourd’hui. Or étant parti de ce lieu, il transporta ses tentes dans un endroit appellé la tour des troupeaux ; et ce fut là que Ruben, fils aîné de Jacob coucha avec Bala 133, femme ou concubine de son pere. Or Jacob avait douze fils. Les fils de Lia sont Ruben, Siméon, Levi, Juda, Issachar, et Zabulon. Les fils de Rachel sont Dan et Nephtali. Les fils de la servante Zelpha sont Gad et Azer. Voilà les fils qui sont nés à Jacob en Mésopotamie. Or voici les générations d’ésaü, qui sont nées d’ésaü, qui est le même qu’édom. ésaü épouse des filles cananéennes, Ada, Olibama, Bésémath, et il en eut plusieurs fils qui furent princes, et qui firent paître des ânes. Ici l’auteur sacré, après avoir nommé tous ces princes arabes, ajoute : ce sont là les rois qui regnerent dans le pays d’édom, avant que les enfans d’Israël eussent un roi, 134. Or Jacob habita dans la terre de Canaan, où son pere avait voyagé, et voici les affaires de la famille de Jacob. Joseph, âgé de seize ans, menait paître le troupeau avec ses freres ; et il accusa ses freres auprès de son pere d’un très grand crime. Or Israël aimait son fils Joseph plus que tous ses enfans ; parce qu’il l’avait engendré étant vieux ; et même il lui avait donné une tunique bigarrée : c’est pourquoi ses freres le haïssaient. Il arriva aussi qu’il leur raconta un songe qui le fit haïr encore davantage. Il leur dit : écoutez mon songe. J’ai songé que nous étions occupés ensemble à lier des gerbes, que ma gerbe s’élevait et que vos gerbes adoraient ma gerbe. J’ai songé encore un autre songe. C’est que le soleil et la lune et onze étoiles m’adoraient... et ses freres se disaient : tuons notre songeur, et nous dirons qu’une bête l’a mangé ; et nous verrons de quoi lui auront servi ses songes... et s’étant assis ensuite pour manger leur pain, ils virent des ismaëlites qui venaient de Galaad avec des chameaux chargés d’aromates ; ils vendirent à ces marchands leur frere Joseph qu’ils avaient jeté tout nu dans un puits sec, après l’avoir dépouillé de sa belle robe bigarrée, et ils le vendirent vingt pieces d’argent 135. Alors ils prirent la tunique de Joseph, et l’ayant arrosée du sang d’un chevreau ils l’envoyerent à leur pere, et lui firent dire : nous avons trouvé cela ; vois si c’est la robe de ton fils où non. Et Jacob, aiant déchiré ses vêtemens, il se revêtit d’un cilice, pleurant longtemps son fils ; et il dit : je descendrai avec mon fils dans l’enfer, et il continua de pleurer. Les ismaëlites, ou madianites vendirent Joseph en égypte à Putiphar, eunuque de pharaon, et maître de la milice 136. En ce temps là Juda alla en Canaan, et ayant vu la fille d’un cananéen nommé Sua il la prit pour sa femme et entra dans elle, et en eut un fils nommé Her, et un autre fils nommé Onan, et un troisieme appellé Séla 137. Or Juda donna pour femme à son fils Her une fille nommée Thamar. Or son premier-né Her, étant méchant devant le seigneur, Dieu le tua. Juda dit donc à Onan son second fils : prends pour femme la veuve de ton frere ; entre dans elle, et suscite la semence de ton frere. Mais Onan, sachant que les enfans qu’il ferait ne seraient point à lui, mais seraient réputés être les enfans de feu son frere, en entrant dans sa femme, répandait sa semence par terre. C’est pourquoi le seigneur le tua aussi. C’est pourquoi Juda dit à Thamar sa bru : va-t’en ; reste veuve dans la maison de ton pere, jusqu’à ce que mon troisieme fils Séla soit en âge. Elle s’en alla donc et habita chez son pere. Or Juda, étant allé voir tondre ses brebis, Thamar prit un voile, et s’assit sur un chemin fourchu ; et Juda, l’ayant apperçue, crut que c’était une fille de joie, car elle avait caché son visage ; et s’approchant d’elle, il lui dit : il faut que je couche avec toi ; car il ne savait pas que c’était sa bru. Et elle lui dit : que me donneras-tu pour coucher avec moi ? Je t’enverrai, dit-il, un chevreau de mon troupeau. Elle répliqua : je ferai ce que tu voudras ; mais donne-moi des gages. Que demandes-tu pour gage, dit Juda ? Thamar répliqua : donne-moi ton anneau, ton brasselet et ton bâton. Il n’y eut que ce coït entre Juda et Thamar ; elle fut engrossée sur le champ. Et ayant quitté son habit, elle reprit son habit de veuve. Juda envoya par son valet le chevreau promis, pour reprendre ses gages. Le valet, ne trouvant point la femme, demanda aux habitans du lieu : où est cette fille de joie qui était assise sur ce chemin fourchu ? Ils répondirent tous : il n’y a point eu de fille de joie en ce lieu. Juda dit : eh bien ! Qu’elle garde mes gages ; elle ne pourra pas au moins m’accuser de n’avoir pas voulu la payer. Or trois mois après on vint dire à Juda : ta bru a forniqué ; car son ventre commence à s’enfler. Juda dit : qu’on l’aille chercher au plus vite, et qu’on la brûle. Comme on la conduisait au supplice, elle renvoya à Juda son anneau, son brasselet et son bâton, disant : celui à qui cela appartient m’a engrossée. Juda, aiant reconnu ses gages, dit : elle est plus juste que moi. Cependant Joseph fut conduit en égypte ; et Putiphar l’égyptien, eunuque de pharaon et prince de l’armée, l’acheta des ismaëlites. Et après plusieurs jours, la femme de Putiphar, ayant regardé Joseph, lui dit : couche avec moi. Lequel ne consentant point à cette action mauvaise, lui dit : voilà que mon maître m’a confié tout son bien ; en sorte qu’il ne sait pas ce qu’il a dans sa maison ; il m’a rendu le maître de tout, excepté de toi qui es sa femme. Cette femme sollicitait tous les jours ce jeune homme ; et il refusait de commettre l’adultere. Il arriva un certain jour que Joseph, étant dans la maison et fesant quelque chose sans témoin, elle le prit par son manteau, et lui dit : couche avec moi. Joseph, lui laissant son manteau, s’enfuit dehors. La femme, voyant ce manteau dans ses mains et qu’elle était méprisée, montra ce manteau à son mari, comme une preuve de sa fidélité, et lui dit : cet esclave hébreu, que tu as amené, est entré à moi pour se moquer de moi, et m’ayant entendu crier, il m’a laissé son manteau que je tenais, et s’en est enfui 138. Après cela, il arriva que deux autres eunuques du roi d’égypte, son échanson et son panetier 139, furent mis dans la prison du prince de l’armée, dans laquelle prison Joseph était enchaîné. Et ils eurent chacun un songe dans la même nuit. Ils dirent à Joseph : nous avons eu chacun un songe, et il n’y a personne pour l’expliquer. Et Joseph leur dit 140 : n’est-ce pas Dieu qui interprête les songes ? Raconte-moi ce que tu as vu. Le grand échanson du roi lui répondit : j’ai vu une vigne ; il y avait trois branches qui ont produit des boutons, des fleurs et des raisins mûrs ; je tenais dans ma main la coupe du roi ; j’ai pressé dans sa coupe le jus des raisins, et j’en ai donné à boire au roi. Joseph lui dit : voici l’interprétation de ce songe. Les trois branches sont trois jours, après lesquels pharaon te rendra ton emploi, et tu lui serviras à boire comme à l’ordinaire. Je te prie seulement de te souvenir de moi, afin que le pharaon me fasse sortir de cette prison ; car j’ai été enlevé, par fraude, de la terre des hébreux, et j’ai été mis dans une citerne. Le grand panetier dit à Joseph ; j’ai eu aussi un songe. J’avais trois paniers de farine sur ma tête ; et les oiseaux sont venus la manger. Joseph lui répondit : les trois corbeilles signifient trois jours, après quoi pharaon te fera pendre, et les oiseaux te mangeront. Trois jours après arriva le jour de la naissance de pharaon : il fit un grand festin à ses officiers, et se ressouvint à table de son grand échanson et de son grand panetier. Il rétablit l’un pour lui donner à boire, et fit pendre l’autre, afin de vérifier l’explication de Joseph. Mais le grand échanson, étant rétabli, oublia l’interprête de son rêve. Deux ans après, pharaon eut un songe. Il crut être sur le bord d’un fleuve dont sortaient sept vaches belles et grasses, et ensuite sept maigres et vilaines ; et ces vilaines dévorerent les belles. Il se rendormit, et vit sept épis très-beaux à une même tige, et sept autres épis desséchés qui mangerent les autres épis. Saisi de terreur, il envoya dès le matin chercher tous les sages et tous les devins ; nul ne put lui expliquer son rêve. Alors le grand échanson se souvint de Joseph ; il fut tiré de prison par ordre du roi, et présenté à lui, après qu’on l’eût rasé et habillé. Joseph répondit : les deux songes du roi signifient la même chose. Les sept belles vaches et les sept beaux épis signifient sept ans d’abondance. Les sept vaches maigres et les sept épis desséchés signifient sept années de stérilité. Il faut donc que le roi choisisse un homme sage et habile qui gouverne toute la terre d’égypte, et qui établisse des préposés qui gardent chaque année la cinquieme partie des fruits. Le conseil plut à pharaon et à ses ministres. Le roi leur dit : où pouvons-nous trouver un homme aussi rempli que lui de l’esprit de Dieu ? Et il dit à Joseph : puisque Dieu t’a montré tout ce que tu m’as dit, où pourrai-je trouver un homme plus sage que toi et semblable à toi 141 ? Il lui donna son anneau, le vêtit d’une robe de fin lin, lui mit au cou un collier d’or, le fit monter sur un char ; et un héraut criait : que tout le monde fléchisse le genou devant le gouverneur de l’égypte. Il changea aussi son nom, il l’appella Zaphna-Paneah, et lui fit épouser Azeneth fille de Putiphar, qui était aussi prêtre d’Héliopolis. Avant que la famine commençât, Joseph eut deux fils de sa femme Azeneth, fille de Putiphar. Et il nomma l’aîné Manassé, et l’autre éphraïm 142... or Jacob, ayant appris qu’on vendait du bled en égypte, dit à ses enfans : allez acheter en égypte du bled... ils vinrent donc se présenter devant Joseph. Joseph, les ayant reconnus, ses freres ne le reconnurent pas, quoiqu’il les eût bien reconnus ; et il leur dit : vous êtes des espions. Ils répliquerent : nous sommes douze freres et vos serviteurs, tous enfans d’un même pere, et l’autre n’est plus au monde. Allez, allez, leur dit Joseph ; vous êtes des espions. Envoyez quelqu’un de vous chercher votre petit frere ; et vous resterez en prison, jusqu’à ce que je sache si vous avez dit vrai ou faux. Il les fit donc mettre en prison pour trois jours, et le troisieme jour il les fit sortir et leur dit : qu’un seul de vos freres demeure dans les liens en prison ; vous autres allez-vous-en, et emportez le froment que vous avez acheté ; mais amenez-moi le plus jeune de vos freres, afin que je voie si vous m’avez trompé, et que vous ne mouriez point. Et ayant fait prendre Siméon, il le fit lier en leur présence. Il ordonna à ses gens d’emplir leurs sacs de bled, et de remettre dans leurs sacs leur argent, et de leur donner encore des vivres pour leur voyage. Les freres de Joseph partirent donc avec leurs ânes chargés de froment. Et étant arrivés à l’hôtellerie 143, l’un d’eux ouvrit son sac pour donner à manger à son âne, et il dit à ses freres : on m’a rendu mon argent, le voici dans mon sac ; et ils furent tous saisis d’étonnement 144... étant arrivés chez leur pere en la terre de Canaan, ils lui conterent tout ce qui leur était arrivé. Jacob leur dit : s’il est nécessaire que j’envoie mon fils Benjamin, faites ce que vous voudrez. Prenez les meilleurs fruits de ce pays-ci dans vos vases, un peu de résine, de miel, de storax, du térébinthe et de la menthe ; portez aussi avec vous le double de l’argent que vous avez porté à votre voyage, de peur qu’il n’y ait eu de la méprise... ils retournerent donc en égypte avec l’argent. Ils se présenterent devant Joseph, qui, les ayant vus et Benjamin avec eux, dit à son maître d’hôtel : faites-les entrer ; tuez des victimes ; préparez un dîner, car ils dîneront avec moi à midi 145... Joseph, ayant levé les yeux et ayant remarqué son frere Utérin, il leur demanda : est-ce là votre petit frere dont vous m’avez parlé ? Et il lui dit : Dieu te favorise, mon fils. Et il sortit promptement, parce que ses entrailles étaient émues sur son frere, et que ses larmes coulaient. On servit à part Joseph, et les égyptiens qui mangeaient avec lui, et les freres de Joseph aussi à part : car il est défendu aux égyptiens de manger avec des hébreux : ces repas seraient regardés comme prophanes. Les fils de Jacob s’assirent donc en présence de Joseph, selon l’ordre de leur naissance, et ils furent fort surpris qu’on donnât une part à Benjamin cinq fois plus grande que celles des autres... or Joseph donna ordre à son maître d’hôtel d’emplir les sacs des hébreux de bled, et de mettre leur argent dans leurs sacs, et de placer à l’entrée du sac de Benjamin non seulement son argent, mais encore la coupe même du premier ministre. On les laissa partir le lendemain matin avec leurs ânes ; puis on courut après eux ; on fit ouvrir leurs sacs, et on trouva la coupe et l’argent au haut du sac de Benjamin. Le maître d’hôtel leur dit : ah, quel mal avez-vous rendu pour le bien qu’on vous a fait ! Vous avez volé la tasse dans laquelle monseigneur boit, sa tasse divinatoire dans laquelle il prend ses augures 146. Joseph ne pouvait plus se retenir devant le monde ; ainsi il ordonna que tous les assistants sortissent dehors, afin que personne ne fût témoin de la reconnaissance qui allait se faire. Et élevant la voix, avec des gémissemens que les égyptiens et toute la maison de pharaon entendirent, il dit à ses freres : je suis Joseph. Mon pere vit-il encore ? Ses freres ne pouvaient répondre, tant ils furent saisis de frayeur. Mais il leur dit avec douceur : approchez-vous de moi ; et lors ils s’approcherent. Oui, dit-il, je suis votre frere Joseph que vous avez vendu en égypte. Ne craignez rien ; ne vous troublez point pour m’avoir vendu dans ces contrées. C’est pour votre salut que Dieu m’a fait venir avant vous en égypte. Ce n’est point par vos desseins que j’ai été conduit ici, mais par la volonté de Dieu qui m’a rendu le pere, le sauveur du pharaon, et qui m’a fait prince de toute la terre d’égypte. Hâtez-vous d’aller trouver mon pere ; dites-lui ces paroles : Dieu m’a rendu le maître de toute l’égypte ; venez et ne tardez point 147. Vous demeurerez dans la terre de Gessen, ou Gossen : car il reste encore cinq années de famine. Je vous nourrirai, de peur que vous ne mouriez de faim, vous et toute votre famille. Vos yeux et les yeux de mon frere Benjamin sont témoins que ma bouche vous parle votre langue. Et il baisa Benjamin et tous ses freres qui pleurerent, et qui enfin oserent lui parler. Le bruit s’en répandit par-tout dans la cour du roi. Les freres de Joseph y vinrent. Le pharaon s’en réjouit ; il dit à Joseph d’ordonner qu’ils chargeassent leurs ânes, et qu’ils amenassent leur pere et tous leurs parens : je leur donnerai, dit-il, tous les biens de l’égypte 148, et ils mangeront la moëlle de la terre. Dites qu’ils prennent des voitures d’égypte pour amener leurs femmes et les petits enfans ; car toutes les richesses de l’égypte seront à eux. Israel, étant parti avec tout ce qui était à lui, vint au puits du jurement. Et ayant immolé des victimes au dieu de son pere Isaac, il entendit Dieu dans une vision pendant la nuit, lequel lui dit : Jacob, Jacob ! Et il répondit : me voilà. Dieu ajouta : je suis le très-fort, le Dieu de ton pere ; ne crains point, descends en égypte : car je te ferai pere d’un grand peuple ; j’y descendrai avec toi, et je t’en ramenerai 149. Tous ceux qui vinrent en égypte avec Jacob et qui sortirent de sa cuisse, étaient au nombre de soixante et six, sans compter les femmes de ses enfans. Jacob étant arrivé, Joseph monta sur son chariot, vint au devant de son pere et pleura en l’embrassant. Et il dit à ses freres et à toute la famille de son pere : lorsque le pharaon vous fera venir et qu’il vous demandera quel est votre métier, vous lui répondrez : nous sommes des pasteurs ; vos serviteurs sont nourris dans cette profession dès leur enfance, nos peres y ont été nourris ; et vous direz tout cela, afin que vous puissiez habiter dans la terre de Gessen. Car les égyptiens ont en horreur tous les pasteurs de brebis 150. Le roi dit donc à Joseph : votre pere et vos freres sont venus à toi ; toute la terre d’égypte est devant tes yeux. Fais-les habiter dans le meilleur endroit, et donne-leur la terre de Gessen : et si tu connais des hommes entendus, donne-leur l’intendance de mes troupeaux 151. Après cela Joseph introduisit son pere devant le roi, qui lui demanda : quel âge as-tu ? Et il lui répondit : ma vie a été de cent-trente ans, et je n’ai pas eu un jour de bon 152. Joseph donna donc à son pere et à ses freres la possession du meilleur endroit appellé Ramessès, et il leur fournit à tous des vivres : car le pain manquait dans tout le monde. Et la faim désolait principalement l’égypte et le Canaan. Joseph aiant tiré tout l’argent du pays pour du bled : mit cet argent dans le trésor du roi. Et les acheteurs, n’ayant plus d’argent, tous les égyptiens vinrent à Joseph : donnez-nous du pain ; faut-il que nous mourions de faim, parce que nous n’avons point d’argent ? Et il leur répondit : amenez-moi tout votre bétail, et je vous donnerai du bled en échange. Les égyptiens amenerent donc leur betail 153, et il leur donna dequoi manger pour leurs chevaux, leurs brebis, leurs bœufs et leurs ânes. Les égyptiens étant venus l’année suivante, ils dirent : nous ne cacherons point à monseigneur que n’ayant plus ni argent, ni bétail, il ne nous reste que nos corps et la terre. Faudra-t-il que nous mourions à tes yeux ? Prens nos personnes et notre terre, fais-nous esclaves du roi, et donne-nous des semailles : car le cultivateur étant mort, la terre se réduit en solitude. Joseph acheta donc toutes les terres et tous les habitans de l’égypte d’une extrêmité du royaume à l’autre, excepté les seules terres des prêtres qui leur avaient été données par le roi. Ils étaient en outre nourris des greniers publics ; c’est pourquoi ils ne furent pas obligés de vendre leurs terres. Alors Joseph dit aux peuples : vous voyez que le pharaon est le maître de toutes vos terres et de toutes vos personnes. Maintenant voici des semailles ; ensemencez les champs, afin que vous puissiez avoir du bled et des légumes. La cinquieme partie appartiendra au roi : je vous permets ; et les quatre autres pour semer et pour manger ; à vous et à vos enfans. Et ils lui répondirent : notre salut est entre tes mains ; que le roi nous regarde seulement avec bonté, et nous le servirons gaiement 154. Joseph, après la mort de Jacob, ordonna aux médecins ses valets de l’embaumer avec leurs aromates ; et ils employerent 40 jours à cet ouvrage. Et toute l’égypte pleura Jacob pendant soixante et dix jours. Et Joseph alla enterrer son pere dans le Canaan, avec tous les chefs de la maison du pharaon, toute sa maison et tous ses freres, accompagnés de chariots et de cavaliers en grand nombre. Et ils porterent Jacob dans la terre de Canaan ; et ils l’ensevelirent dans la caverne qu’Abraham avoit achetée d’éphron l’éthéen, vis-à-vis de Mambré 155. Joseph revenu dans l’égypte avec toute la maison de son pere, il vit, éphraïm et les enfans d’éphraïm et ceux de Manassé son autre fils, jusqu’à la troisieme génération ; et il mourut, âgé de cent-dix ans, et on l’embauma, et on mit son corps dans un coffre en égypte 156.


[modifier] Notes

1. le texte hébreu, c’est-à-dire, phénicien, syriaque, porte expressément : les dieux fit, et non pas : Dieu créa, deus creavit, comme le porte la vulgate. C’est une phrase commune aux langues orientales, et souvent les grecs ont employé ce trope, cette figure de mots.

2. tohu bohu signifie à la lettre, sans dessus dessous. C’est proprement le chaut-ereb de Sanconiaton le phénicien, dont les grecs prirent leur chaos et leur erebe . Sanconiaton écrivit incontestablement avant le temps où l’on place Moyse. On ne voit pas de chaos expressément marqué chez les persans : les égyptiens semblent ne l’avoir pas connu. Les indiens encor moins : il n’y a rien dans les écrits chinois venus jusqu’à nous qui ait le moindre rapport à ce cahos, à son débrouillement, à la formation du monde. De tous les peuples policés, les chinois paraissent les seuls qui aient reçu le monde tel qu’il est, sans vouloir deviner comment il fut fait ; n’ayant point de révélation comme nous, ils se turent sur la création : ce furent les phéniciens qui parlerent les premiers du cahos. Voyez Sanconiaton cité par Eusebe évêque de Césarée, comme un auteur authentique.

3. l’auteur sacré place ici la formation de la lumiere quatre jours avant la formation du soleil ; mais toute l’antiquité a cru que le soleil ne produit pas la lumiere, qu’il ne sert qu’à la pousser, et qu’elle est répandue dans l’espace. Descartes même fut long-tems dans cette erreur. C’est Romer le danois, qui le premier a démontré que la lumiere émane du soleil et en combien de minutes. Les critiques osent dire que si Dieu avait d’abord répandu la lumiere dans les airs pour être poussée par le soleil et pour éclairer le monde, elle ne pouvait être poussée, ni éclairer, ni être séparée des ténebres, ni faire un jour du soir au matin, avant que le soleil existât : cette théorie est contraire (disent-ils) à toute physique et à toute raison : mais ils doivent songer que l’auteur sacré n’a pas prétendu faire un traité de philosophie et un cours de physique expérimentale. Il se conforma aux opinions de son tems, et se proportionna en tout aux esprits grossiers des juifs pour lesquels il écrivait : sans quoi il n’aurait été entendu de personne. Il est vrai que la genese est encore difficile à entendre ; aussi les juifs en défendirent la lecture avant l’âge de vingt-cinq ans ; et cette défense fut aisément exécutée dans un pays où les livres furent toujours extrêmement rares. Ce dogme, que Dieu commença par la création de la lumiere, est entiérement conforme à l’opinion de l’ancien Zoroastre, et des premiers persans : ils diviserent la lumiere des ténebres ; jusques là les hébreux et les persans furent d’accord ; mais Zoroastre alla bien plus loin. La lumiere et les ténebres furent ennemis, et Harimane, dieu de la nuit fut toujours révolté contre Oromaze, le dieu du jour : c’était une allégorie sensible, et d’une philosophie profonde. voyez hide chapitre ix.

il a paru en 1774 un ouvrage sur les six jours de notre création par le docteur Chrisander, professeur en théologie. Il assure que Dieu créa le second jour la matiere électrique et ensuite la lumiere, qu’alors la vénérable trinité qui n’avoit point reçu de dehors l’idée exemplaire de la lumiere vit que la lumiere était bonne et avait sa perfection. Tout le commentaire de Mr Chrisander est dans ce goût, il faut en féliciter notre siecle.

4. racach signifie le solide, le ferme, le firmament. Tous les anciens croyaient que les cieux étaient solides, et on les imagina de cristal, puisque la lumiere passait à travers. Chaque astre était attaché et dans son ciel épais et transparent : mais comment un vaste amas d’eau pouvait-il se trouver sur ces firmaments ! Ces océans célestes auroient absorbé toute la lumiere qui vient du soleil et des étoiles, et qui est réfléchie des planetes. La chose était impossible, n’importe ; on était assez ignorant pour penser que la pluie venait de ces cieux supérieurs, de cette plaque, de ce firmament. C’est le sentiment d’Origene, de st Augustin, de st Cyrille, de st Ambroise, et d’un nombre considérable de docteurs. Pour avoir de la pluie il fallait que l’eau tombât du firmament. On imagina des fenêtres, des cataractes qui s’ouvraient et se fermaient : c’est ainsi que dans l’Amérique septentrionale les pluies étoient formées par les querelles d’un petit garçon céleste, et d’une petite fille céleste qui se disputaient une cruche remplie d’eau ; le petit garçon cassait la cruche, et il pleuvait.

5. c’était encor une idée universellement répandue dans notre occident, que l’homme était formé à l’image des dieux. finxit in effigiem moderantum cuncta deorum. l’antiquité profane étoit antropomorfite. Ce n’était pas l’homme qu’elle imaginait semblable aux dieux : elle se figurait des dieux semblables aux hommes. C’est pourquoi tant de philosophes disaient que si les chats s’étaient forgés des dieux, ils les auraient fait courir après des souris. La genese, en ce point comme en plusieurs autres, se conforme toujours à l’opinion vulgaire, pour être à la portée des simples.

6. voilà l’homme et la femme créés ; et cependant quand tout l’ouvrage de la création est complet, le seigneur fait encor l’homme ; et il lui prend une côte pour en faire une femme. Ce n’est point, sans doute, une contradiction : ce n’est qu’une maniere plus étendue d’expliquer ce qu’il avait d’abord annoncé.

7. il l’avoit créé pour le faire : c’est une expression hébraïque qu’il est difficile de rendre littéralement. Elle ressemble à ces phrases fort communes ; en s’en allant, ils s’en allerent ; en pleurant, ils pleurerent. Une remarque plus importante est que le premier Zoroastre fit créer l’univers en six temps qu’on appella les six gahambars ; ces six temps qui n’étaient pas égaux composerent une année de trois cents soixante et cinq jours. Il y manquait six heures ou environ ; mais c’était beaucoup que dans des temps si reculés Zoroastre ne se fût trompé que de six heures ; nous ne croyons pas que le premier Zoroastre eût neuf mille ans d’antiquité, comme on l’a dit ; mais il est incontestable que la religion des persans existait depuis très long-tems.

8. ce ne peut être sur tout le globe que cette fontaine versait ses eaux. Il faut apparemment entendre par toute la terre l’endroit où était le seigneur. Il n’y avait point encor de pluie ; mais il y avait des eaux inférieures ; et il faut que ces eaux inférieures eussent produit cette fontaine.

9. Dieu lui souffla un souffle, prouve qu’on croyait que la vie consiste dans la respiration. Elle en fait effectivement une partie essentielle. Ce passage fait voir, ainsi que tous les autres, que Dieu agissait comme nous, mais dans une plénitude infinie de puissance : il parlait, il donnait ses ordres, il arrangeait, il soufflait, il plantait, il pétrissait, il se promenait, il faisait tout de ses mains.

10. ce jardin, ce verger d’éden, était nécessaire pour nourrir l’homme et la femme. D’ailleurs dans les pays chauds où l’auteur écrivait, le plus grand bonheur était un jardin avec des ombrages. Long-temps avant l’irruption des bedoins juifs en Palestine, les jardins de la Saana auprès d’Aden ou éden, dans l’Arabie, étaient très-fameux ; les jardins des Hespérides en Afrique l’étaient encor davantage. La province de Bengale, à cause de ses beaux arbres et de sa fertilité s’appelle toujours le jardin par excellence ; et aujourd’hui même encor le grand mogol dans ses édits nomme toujours le bengale le paradis terrestre . On trouve aussi un jardin, un paradis terrestre dans l’ancienne religion des persans ; ce paradis terrestre s’appellait shang dizoucho : il est appellé jran vigi dans le sadder qu’on peut regarder comme un abrégé de la doctrine de cette ancienne partie du monde. Les bracmanes avaient un pareil jardin de temps immémorial. Le révérend pere Don Calmet bénédictin de la congrégation de st Vanne et de st Idulphe, dit en propres mots : nous ne doutons point que le lieu où fut planté le paradis terrestre ne subsiste encore .

11. cet arbre de vie, et cet arbre de la science ont toujours embarrassé les commentateurs. L’arbre de vie a-t-il quelque rapport avec le breuvage de l’immortalité, qui de temps immémorial eut tant de vogue dans tout l’orient ? Il est aisé d’imaginer un fruit qui fortifie et qui donne de la santé : c’est ce qu’on a dit du coco, des dattes, de l’anana, du ginsing, des oranges ; mais un arbre qui donne la science du bien et du mal est une chose extraordinaire. On a dit du vin qu’il donnait de l’esprit : facundi calices quem non fecere disertum ! mais jamais le vin n’a fait un savant : il est difficile de se faire une idée nette de cet arbre de la science : on est forcé de le regarder comme une allégorie. Le champ de l’allégorie est si vaste, que chacun y bâtit à son gré : il faut donc s’en tenir au texte sacré sans chercher à l’approfondir.

12. les commentateurs conviennent assez que le Physon est le Phase : c’est un fleuve de la Mingrelie qui a sa source dans une des branches les plus inaccessibles du Caucase. Il y avait sûrement beaucoup d’or dans ce pays, puisque l’auteur sacré le dit. C’est aujourd’hui un canton sauvage, habité par des barbares qui ne vivent que de ce qu’ils volent. à l’égard du bdellium, les uns disent que c’est du beaume, les autres que ce sont des perles.

13. pour le Géon, s’il coule en éthiopie, ce ne peut être que le Nil : et il y a environ dix-huit cents lieues des sources du Nil à celles du Phase. Adam et ève auraient eu bien de la peine à cultiver un si grand jardin. Les sources du Tygre et de l’Euphrate ne sont qu’à soixante lieues l’une de l’autre ; mais dans les parties du globe les plus escarpées et les plus impratiquables : tant les choses sont changées. Ce Tygre qui va chez les assyriens prouve que l’auteur vivait du temps du royaume d’Assyrie ; mais l’établissement de ce royaume est un autre cahos. Remarquons seulement ici que le fameux rabin Benjamin De Tudele qui voyagea dans le douzieme siecle en Afrique et en Asie, donne le nom de Phison au grand fleuve d’éthiopie ; nous parlerons de ce Benjamin quand nous en serons à la dispersion des dix tribus. (13 bis) l’empereur Julien, notre ennemi, dans son trop éloquent discours réfuté par st Cyrille, dit que le seigneur Dieu devait au contraire ordonner à l’homme sa créature de manger beaucoup de cet arbre de la science du bien et du mal ; que non-seulement Dieu lui avait donné une tête pensante qu’il fallait nécessairement instruire, mais qu’il était encor plus indispensable de lui faire connaître le bien et le mal, pour qu’il remplît ses devoirs ; que la défense était tyrannique et absurde, que c’était cent fois pis que si on lui avait fait un estomac pour l’empêcher de manger. Cet empereur abuse des apparences qui sont ici en sa faveur pour accabler notre religion de mépris et d’horreur : mais notre sainte religion n’étant pas la juive, elle s’est soutenue par les miracles contre les raisons de la philosophie : d’ailleurs la mythologie était aussi absurde que la genese le parut à l’empereur Julien, et sa religion n’avait pas comme la nôtre une suite continue de miracles et de prophéties, qui ont soutenu mutuellement ce divin édifice.

14. ce n’était sans doute qu’une peine comminatoire ; puisqu’Adam et ève mangerent de ce fruit, et vécurent encore neuf cents trente années. St Augustin dans son premier livre, des mérites des pécheurs, dit qu’Adam serait mort dès ce jour-là s’il n’avait pas fait pénitence. Le premier Zoroastre avait aussi placé un homme et sa femme dans le paradis terrestre. Le premier homme était Micha , et la premiere femme Mishana . Chez Sanconiaton ce sont d’autres noms. Chez les bracmanes c’est Adimo et Procriti. Chez les grecs, c’est Prométhée et Pandore ; mais des siecles entiers de philosophes ne reconnurent pas plus un premier homme qu’un premier arbre. Chaque nation fit son systême, et toutes avaient besoin de la révélation de Dieu même pour connaître ces choses sur lesquelles on dispute encore, et qu’il n’est pas donné à l’homme de connaître.

15. cela suppose qu’il y avait déja un langage très-abondant, et qu’Adam connaissant tout d’un coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les propriétés de chaque espece par un seul mot ; de sorte que chaque nom étoit une définition. Ainsi le mot qui répond à cheval, devait annoncer un quadrupede avec ses crins, sa queue, son encolure, sa vitesse, sa force. Le mot qui répond à éléphant, exprimait sa taille, sa trompe, son intelligence, etc. Il est triste qu’une si belle langue soit entiérement perdue. Plusieurs savans s’occupent à la retrouver. Ils y auront de la peine. On a demandé si Adam nomma aussi les poissons. Plusieurs peres croient qu’il ne nomma que ceux des quatre fleuves du jardin ; mais tous les poissons du monde pouvaient venir par ces quatre fleuves ; les baleines pouvaient arriver de l’océan par l’embouchure de l’Euphrate.

16. st Augustin de genesi croit que Dieu ne rendit point à Adam sa côte ; et qu’ainsi Adam eut toujours une côte de moins : c’était apparemment une des fausses côtes ; car le manque d’une des côtes principales eut été trop dangereux : il serait difficile de comprendre comment on arracha une côte à Adam sans qu’il le sentît ; si cela ne nous était pas révélé. Il est aisé de voir que cette femme formée de la côte d’un homme, est un symbole de l’union qui doit régner dans le mariage : cela n’empêche pas que Dieu ne formât réellement ève de la côte d’Adam, à la lettre un fait allégorique n’en est pas moins un fait.

17. plusieurs peuplades sont encor sans aucun vêtement. Il est très probable que le froid fit inventer les habits. Les femmes surtout se firent des ceintures pour recevoir le sang de leurs regles. Quand tout le monde est nud, personne n’a honte de l’être. On ne rougit que par vanité : on craint de montrer une difformité que les autres n’ont pas.

18. le serpent passait en effet, du temps de l’auteur sacré, pour un animal très intelligent et très fin. Il était le symbole de l’immortalité chez les égyptiens. Plusieurs peuplades l’adoraient en Afrique. L’empereur Julien demande quelle langue il parlait ? Les chevaux d’Achille parlaient grec ; et le serpent d’ève devait parler la langue primitive. La conversation de la femme et du serpent n’est point racontée comme une chose surnaturelle et incroyable, comme un miracle, ou comme une allégorie. Nous verrons bientôt une ânesse qui parle ; et nous ne devons point être surpris que les serpens, qui avaient plus d’esprit que les ânes, parlassent encor mieux. On voit les animaux parler dans plusieurs histoires orientales. Le poisson Oannès sortait deux fois par jour de l’Euphrate pour prêcher le peuple. On a recherché si le serpent d’ève était une couleuvre, ou une vipere, ou un aspic, ou une autre espece ; mais on n’a aucune lumiere sur cette question.

19. il est difficile de savoir ce que le serpent entendait par des dieux ; de savans commentateurs ont dit que c’étaient les anges : on leur a répondu qu’un serpent ne pouvait connaitre les anges ; mais par la même raison il ne pouvait connaitre les dieux. Quelques-uns ont cru que la malignité du serpent voulait par là introduire déjà la pluralité des dieux dans le monde ; mais il vaut mieux s’en tenir à la simplicité du texte que de se perdre dans des systêmes.

20. le seigneur se promene ; le seigneur parle ; le seigneur souffle ; le seigneur agit toujours comme s’il était corporel. L’antiquité n’eut point d’autre idée de la divinité. Platon passe pour le premier qui ait fait dieu d’une substance déliée, qui n’était pas tout-à-fait corps. Les critiques demandent sous quelle forme Dieu se montrait à Adam, à ève, à Caïn, à tous les patriarches, à tous les prophetes, à tous ceux auxquels il parla de sa propre bouche. Les peres répondent qu’il avait une forme humaine, et qu’il ne pouvait se faire connaitre autrement ayant fait l’homme à son image ; c’était l’opinion des anciens grecs, adoptée par les anciens romains.

21. il est palpable que tout ce récit est dans le stile d’une histoire véritable, et non dans le goût d’une invention allégorique. On croit voir un maître puissant à qui son serviteur a désobéi : il appelle le serviteur qui se cache et qui ensuite s’excuse. Rien n’est plus simple et plus circonstancié ; tout est historique. Quand l’esprit-saint daigne se servir d’un apologue, il a soin de nous en avertir. Joatham, dans le livre des juges, assemble le peuple sur la montagne de Garisim, et lui conte la fable des arbres qui voulurent se choisir un roi, comme Ménénius raconta au peuple romain la fable de l’estomach et des membres. Mais, dans la genese, il n’y a pas un mot qui fasse sentir que l’auteur débite un apologue. C’est une histoire suivie, détaillée, circonstanciée d’un bout à l’autre. On trouve dans le Zenda-Vesta l’histoire d’une couleuvre tombée du ciel en terre pour y faire du mal. Dans la mythologie le serpent Ophionée fit la guerre aux dieux. Un autre serpent régna avant Saturne. Jupiter se fit serpent pour jouir de Proserpine sa propre fille ; toutes allégories difficiles à entendre, supposé qu’elles soient allégories.

22. une preuve indubitable que la genese est donnée pour une histoire réelle, c’est que l’auteur rend ici raison pourquoi le serpent rampe. Cela suppose qu’il avait auparavant des jambes et des pieds avec lesquels il marchait. On rend aussi raison de l’aversion qu’ont presque tous les hommes pour les serpens. Il est vrai que les serpens ne mangent point de terre ; mais on le croyait, et cela suffit.

23. l’auteur rend aussi raison des douleurs de l’enfantement et de l’empire de l’homme sur la femme. Il est vrai que ces punitions ne sont pas générales, et qu’il y a beaucoup de femmes qui accouchent sans douleur, et beaucoup qui ont un pouvoir absolu sur leurs maris. Mais c’est assez que l’énoncé de l’auteur sacré se trouve communément véritable.

24. l’auteur écrivait en Palestine, où l’on mangeait du pain : et en effet les laboureurs ne le mangent qu’à la sueur de leur visage ; mais tous les riches le mangent plus à leur aise. L’auteur se serait exprimé autrement, s’il avait vécu dans les vastes pays où le pain était inconnu, comme dans les Indes, dans l’Amérique, dans l’Afrique méridionale, et dans les autres pays où l’on vivait de chataignes et d’autres fruits. Le pain est encor inconnu dans plus de quinze-cents lieues de côtes de la mer glaciale : mais l’auteur, écrivant pour des juifs, ne pouvait parler que de leurs usages. On fait une autre objection : c’est qu’il n’y avait point de pain du temps d’Adam, que par conséquent si Dieu lui parla, s’il l’habilla lui et sa femme, s’il les chassa du jardin d’éden, il ne put les condamner à manger à la sueur de leur front, un pain qu’ils ne mangerent pas. Mais on verra que l’auteur sacré parle presque toujours par anticipation.

25. nous avons vu que tout est historique dans la genese. Il est positif que Dieu daigna faire de ses mains un petit habillement pour Adam et ève, comme il est positif qu’il leur parla, qu’il se promena dans le jardin. L’ironie amere, dont il se sert en leur parlant cette fois, est de la même vérité. Il eût été trop hardi à l’écrivain sacré de mettre dans la bouche de Dieu ces paroles insultantes, si Dieu ne les avait pas effectivement prononcées. Ce serait une prophanation. Aussi nos commentateurs déclarent que tout se passa mot-à-mot comme il est dit dans la ste écriture.

26. chérub signifie un bœuf ; charab labourer. Les juifs ayant imité plusieurs usages des égyptiens, sculpterent grossiérement des bœufs, dont ils firent des especes de sphinx, des animaux composés, tels qu’ils en mirent dans le saint des saints. Ces figures avaient deux faces, une d’homme, une de bœuf, et des aîles, des jambes d’homme et des pieds de bœuf. Aujourd’hui les peintres nous représentent les chérubins avec des têtes d’enfant sans corps, et ces têtes ornées de deux petites aîles, et c’est ainsi qu’on les voit dans plusieurs de nos églises.

27. tous les anciens prêtres prétendirent que les dieux préféraient des offrandes de viandes à des offrandes de fruits. On commença par des fruits ; mais bientôt on en vint aux moutons, aux bœufs, et ce qui est exécrable, à la chair humaine. L’auteur sacré n’entre point ici dans ce détail. Il ne dit pas même que Dieu mangeait les agneaux présentés par Abel ; mais vous verrez bientôt dans l’histoire d’Abraham que les dieux mangerent chez lui.

28. il n’y a rien d’allégorique encor une fois dans tout ce récit. Dieu rejette positivement ce que l’aîné Caïn lui donne, et agrée les viandes du cadet ; l’aîné s’en fâche, et tue son frere à quelques pas de Dieu même. Dieu emploie la même ironie dont il s’était servi avec Adam et ève ; et Caïn répond insolemment comme un méchant valet qui n’a nulle crainte de son maître.

29. il est étonnant, disent les critiques, que Dieu pardonne sur le champ à Caïn l’assassinat de son frère, et qu’il le prenne sous sa protection. Il est étonnant qu’il lui donne une sauve-garde contre tous ceux qui pourraient le tuer, lorsqu’il n’y avait que trois personnes sur la terre, lui, son pere, et sa mere. Il est étonnant qu’il protege un assassin, un fratricide, lorsqu’il vient de punir à jamais et de condamner aux tourmens de l’enfer tout le genre humain, parce qu’Adam et Heva ont mangé du bois de la science du bien et du mal. Mais, il faut considérer qu’il n’est jamais question dans le pentateuque de cette damnation du genre humain, ni de l’enfer, ni de l’immortalité de l’ame, ni d’aucun de ces dogmes sublimes qui ne furent développés que si longtemps après. On tira ces notions en interprêtant les écritures, et en les allégorisant. L’écrivain sacré ne donne d’autre punition à Adam que de manger son pain à la sueur de son corps, quoiqu’il n’y eut pas encor de pain. Le châtiment d’ève est d’accoucher avec douleur ; et tous les deux doivent mourir au bout de plusieurs siecles : ce qui suppose qu