La Cité en la mer (Les Poèmes d’Edgar Poe)

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Traduction par Stéphane Mallarmé.
Léon Vanier, libraire-éditeur, 1889 (pp. 99-103).
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La Cité en la Mer

LA CITÉ EN LA MER
Poe - Les Poèmes d’Edgar Poe, trad. Mallarmé, 1889.djvu

Voyez ! la Mort s’est élevé un trône dans une étrange cité gisant seule en l’obscur Ouest ; où les bons et les mauvais, les pires et les meilleurs s’en sont allés au repos éternel. Chapelles et palais et tours (par le temps rongées, des tours qui ne tremblent pas !) ne ressemblent à rien qui soit chez nous. À l’entour, par le soulèvement du vent oubliées, avec résignation gisent sous les cieux les mélancoliques eaux.

Nul rayon, du ciel sacré ne provient, sur les longues heures de nuit de cette ville ; mais une clarté sortie de la mer livide inonde les tours en silence, — luit sur les faîtes au loin et de soi, — sur les dômes, sur les résidences royales, — sur les temples, — sur des murs comme à Babylone, — sur la désuétude ombragée de vieux bosquets d’ifs sculptés et de fleurs de pierre, — sur mainte et mainte merveilleuse chapelle dont les frises contournées enlacent avec des violes la violette et la vigne. Avec résignation sous les cieux gisent les mélancoliques eaux. Tant se confondent ombres et tourelles, que tout semble suspendu dans l’air, tandis que d’une fière tour de la ville la Mort plonge, gigantesque, le regard.

Là, des temples ouverts et des tombes béantes bâillent au niveau des lumineuses vagues ; mais ni la richesse qui gît en l’œil de diamant de chaque idole, ni les morts gaiement parés de joyaux ne tentent les eaux hors de leur lit, car aucune lame ne s’enroule, hélas ! le long de cette solitude de verre, — aucun gonflement ne raconte qu’il peut être des vents sur quelque mer plus heureuse du loin, — aucune houle ne suggère que des vents ont été sur des mers d’une moins hideuse sérénité.

Mais voici ! un branle est dans l’air : la vague — il y a mouvement. Comme si les tours avaient repoussé, en sombrant doucement, l’onde morne, — comme si les faîtes avaient alors faiblement fait le vide dans les cieux figés. Les vagues ont à présent une lueur plus rouge, les heures respirent sourdes et faibles, — et quand, parmi des gémissements autres que de la terre, — très bas — très bas, — cette ville hors d’ici s’établira, l’Enfer, se levant de mille trônes, lui rendra hommage.