La Conversion (Imbert)

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Eugène ImbertChansons choisies d'Eugène Imbert. Élégies parisiennes

La Conversion


Air des Vieux souvenirs (Debraux).


Assez longtemps dans une folle ivresse
J'ai gaspillé les plus beaux de mes jours.
Je fuis le bal, et je cours à la messe :
Comme d'autels je changerai d'amours.
Demain je prends un front grave et sévère ;
Au lieu de vin, c'est de l'eau que je bois....
En attendant, remplissez bien mon verre :
Trinquons ce soir pour la dernière fois.

Adieu vous dis, ô muses libertines,
Qui m'inspiriez de profanes accents.
Loin d'Apollon je puis chanter mâtines,
Et Jupiter n'aura plus mon encens.
Pour le désert sans regret je vous quitte;
De chapelets je me charge les doigts.
Diable trop vieux, je me fais jeune ermite :
Je chante, amis, pour la dernière fois.

Oui, j'en conviens, un orgueil ridicule
Me fit railler des peuples à genoux ;
Mais le saint-père a saisi sa férule.
Et j'ai compris sa tendresse pour nous.
La liberté n'est plus qu'aux bords du Tibre :
Le Vatican a de si douces lois !
Rêves trompeurs, qui berciez un cœur libre,
Je pense à vous pour la dernière fois.

Quand tout s'épuise, et les sens et la caisse,
De nos péchés l'âge vient nous punir.
Mon confesseur dit que le jeûne engraisse ;
Mais les écus voudront-ils revenir ?
Vois à quel prix notre folie achète
Ces faux plaisirs qu'à ton amour je dois !
Une heure encor caressons-nous, Lisette :
J'aime aujourd'hui pour la dernière fois.

Imitez-moi : que pour plaire à l'Église,
La lourde prose exile les bons vers.
Dans mes écrits l'esprit n'est plus de mise;
J'ai pour parrains les saints de l'Univers.
Sous leurs pavots quand ma vigueur s'énerve,
Ces fiers pantins, qui tremblaient à ma voix,
Ne craindront plus de rallumer ma verve :
Je ris des sots pour la dernière fols.

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