La Cousine Bette/10

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Sommaire

[modifier] XCI. Un trait du maréchal Hulot

Obligé de prendre un appartement en harmonie avec la première dignité militaire, le maréchal Hulot s’était logé dans un magnifique hôtel, situé rue du Mont-Parnasse, où il se trouve deux ou trois maisons princières. Quoiqu’il eût loué tout l’hôtel, il n’en occupait que le rez-de-chaussée. Lorsque Lisbeth vint tenir la maison, elle voulut aussitôt sous-louer le premier étage, qui, disait-elle, payerait toute la location, le comte serait alors logé pour presque rien ; mais le vieux soldat s’y refusa. Depuis quelques mois, le maréchal était travaillé par de tristes pensées. Il avait deviné la gêne de sa belle-sœur, il en soupçonnait les malheurs sans en pénétrer la cause. Ce vieillard, d’une surdité si joyeuse, devenait taciturne, il pensait qu’un jour sa maison serait l’asile de la baronne Hulot et de sa fille, et il leur réservait ce premier étage. La médiocrité de fortune du comte de Forzheim était si connue, que le ministre de la guerre, le prince de Wissembourg, avait exigé de son vieux camarade qu’il acceptât une indemnité d’installation. Hulot employa cette indemnité à meubler le rez-de-chaussée, où tout était convenable, car il ne voulait pas, selon son expression, du bâton de maréchal pour le porter à pied. L’hôtel ayant appartenu sous l’Empire à un sénateur, les salons du rez-de-chaussée avaient été établis avec une grande magnificence, tout blanc et or, sculptés, et se trouvaient bien conservés. Le maréchal y avait mis de beaux vieux meubles analogues. Il gardait sous la remise une voiture sur les panneaux de laquelle étaient peints les deux bâtons en sautoir, et il louait des chevaux quand il devait aller in flocchi, soit au ministère, soit au château, dans une cérémonie ou à quelque fête. Ayant pour domestique, depuis trente ans, un ancien soldat âgé de soixante ans, dont la sœur était sa cuisinière, il pouvait économiser une dizaine de mille francs qu’il joignait à un petit trésor destiné à Hortense. Tous les jours, le vieillard venait à pied de la rue du Mont-Parnasse à la rue Plumet par le boulevard ; chaque invalide, en le voyant venir, ne manquait jamais à se mettre en ligne, à le saluer, et le maréchal récompensait le vieux soldat par un sourire.

— Qu’est-ce que c’est que celui-là pour qui vous vous alignez ? disait un jour un jeune ouvrier à un vieux capitaine des Invalides.

— Je vais te le dire, gamin, répondit l’officier.

Le gamin se posa comme un homme qui se résigne à écouter un bavard.

— En 1809, dit l’invalide, nous protégions le flanc de la grande armée, commandée par l’empereur, qui marchait sur Vienne. Nous arrivons à un pont défendu par une triple batterie de canons étagés sur une manière de rocher, trois redoutes l’une sur l’autre, et qui enfilaient le pont. Nous étions sous les ordres du maréchal Masséna. Celui que tu vois était alors colonel des grenadiers de la garde, et je marchais avec… Nos colonnes occupaient un côté du fleuve, les redoutes étaient de l’autre. On a trois fois attaqué le pont, et trois fois on a boudé. "Qu’on aille chercher Hulot ! a dit le maréchal, il n’y a que lui et ses hommes qui puissent avaler ce morceau-là." Nous arrivons. Le dernier général qui se retirait de devant ce pont arrête Hulot sous le feu pour lui dire la manière de s’y prendre et il embarrassait le chemin. "Il ne me faut pas de conseils, mais de la place pour passer," a dit tranquillement le général en franchissant le pont en tête de sa colonne. Et puis, rrrran ! une décharge de trente canons sur nous…

— Ah ! nom d’un petit bonhomme ! s’écria l’ouvrier, ça a dû en faire de ces béquilles !

— Si tu avais entendu dire paisiblement ce mot-là, comme moi, petit, tu saluerais cet homme jusqu’à terre ! Ce n’est pas si connu que le pont d’Arcole, c’est peut-être plus beau. Et nous sommes arrivés avec Hulot à la course dans les batteries. Honneur à ceux qui y sont restés ! fit l’officier en ôtant son chapeau. Les kaiserlicks ont été étourdis du coup. Aussi l’empereur a-t-il nommé comte le vieux que tu vois ; il nous a honorés tous dans notre chef, et ceux-ci ont eu grandement raison de le faire maréchal.

— Vive le maréchal ! dit l’ouvrier.

— Oh ! tu peux crier, va ! le maréchal est sourd à force d’avoir entendu le canon.

Cette anecdote peut donner la mesure du respect avec lequel les invalides traitaient le maréchal Hulot, à qui ses opinions républicaines invariables conciliaient les sympathies populaires dans tout le quartier.

L’affliction, entrée dans cette âme si calme, si pure, si noble, était un spectacle désolant. La baronne ne pouvait que mentir et cacher à son beau-frère, avec l’adresse des femmes, toute l’affreuse vérité. Pendant cette désastreuse matinée, le maréchal, qui dormait peu, comme tous les vieillards, avait obtenu de Lisbeth des aveux sur la situation de son frère, en lui promettant de l’épouser pour prix de son indiscrétion. Chacun comprendra le plaisir qu’eut la vieille fille à se laisser arracher des confidences que, depuis son entrée au logis, elle voulait faire à son futur ; car elle consolidait ainsi son mariage.

— Votre frère est incurable ! criait Lisbeth dans la bonne oreille du maréchal.

La voix forte et claire de la Lorraine lui permettait de causer avec le vieillard. Elle fatiguait ses poumons, tant elle tenait à démontrer à son futur qu’il ne serait jamais sourd avec elle.

— Il a eu trois maîtresses, disait le vieillard, et il avait une Adeline !… Pauvre Adeline !

— Si vous voulez m’écouter, cria Lisbeth, vous profiterez de votre influence auprès du prince de Wissembourg pour obtenir à ma cousine une place honorable ; elle en aura besoin, car le traitement du baron est engagé pour trois ans.

—Je vais aller au ministère, répondit-il, voir le maréchal, savoir ce qu’il pense de mon frère, et lui demander son active protection pour ma sœur. Trouvez une place digne d’elle !…

— Les dames de charité de Paris ont formé des associations de bienfaisance, d’accord avec l’archevêque ; elles ont besoin d’inspectrices honorablement rétribuées, employées à reconnaître les vrais besoins. De telles fonctions conviendraient à ma chère Adeline, elles seraient selon son cœur.

— Envoyez demander les chevaux, dit le maréchal ; je vais m’habiller. J’irai, s’il le faut, à Neuilly !

— Comme il l’aime ! Je la trouverai donc toujours, et partout ! dit la Lorraine.

Lisbeth trônait déjà dans la maison, mais loin des regards du maréchal. Elle avait imprimé la crainte aux trois serviteurs. Elle s’était donné une femme de chambre et déployait son activité de vieille fille en se faisant rendre compte de tout, examinant tout et cherchant, en toute chose, le bien-être de son cher maréchal. Aussi républicaine que son futur, Lisbeth lui plaisait beaucoup par ses côtés démocratiques, elle le flattait d’ailleurs avec une habileté prodigieuse ; et, depuis deux semaines, le maréchal, qui vivait mieux, qui se trouvait soigné comme l’est un enfant par sa mère, avait fini par apercevoir en Lisbeth une partie de son rêve.

— Mon cher maréchal ! cria-t-elle en l’accompagnant au perron, levez les glaces, ne vous mettez pas entre deux airs, faites cela pour moi !…

Le maréchal, ce vieux garçon qui n’avait jamais été dorloté, partit en souriant à Lisbeth, quoiqu’il eût le cœur navré.

[modifier] XCII. La mercuriale du prince

En ce moment même, le baron Hulot quittait les bureaux de la guerre et se rendait au cabinet du maréchal prince de Wissembourg, qui l’avait fait demander. Quoiqu’il n’y eût rien d’extraordinaire à ce que le ministre mandât un de ses directeurs généraux, la conscience de Hulot était si malade, qu’il trouva je ne sais quoi de sinistre et de froid dans la figure de Mitouflet.

— Mitouflet, comment va le prince ? demanda-t-il en fermant son cabinet et rejoignant l’huissier qui s’en allait en avant.

— Il doit avoir une dent contre vous, monsieur le baron, répondit l’huissier, car sa voix, son regard, sa figure, sont à l’orage…

Hulot devint blême et garda le silence, il traversa l’antichambre, les salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte du cabinet. Le maréchal, alors âgé de soixante et dix ans, les cheveux entièrement blancs, la figure tannée comme celle des vieillards de cet âge, se recommandait par un front d’une ampleur telle, que l’imagination y voyait un champ de bataille. Sous cette coupole grise, chargée de neige, brillaient, assombris par la saillie très prononcée des deux arcades sourcilières, des yeux d’un bleu napoléonien, ordinairement tristes, pleins de pensées amères et de regrets. Ce rival de Bernadotte avait espéré se reposer sur un trône. Mais ces yeux devenaient deux formidables éclairs lorsqu’un grand sentiment s’y peignait. La voix, presque toujours caverneuse, jetait alors des éclats stridents. En colère, le prince redevenait soldat, il parlait le langage du sous-lieutenant Cottin, il ne ménageait plus rien. Hulot d’Ervy aperçut ce vieux lion, les cheveux épars comme une crinière, debout à la cheminée, les sourcils contractés, le dos appuyé au chambranle et les yeux distraits en apparence.

— Me voici à l’ordre, mon prince ! dit Hulot gracieusement et d’un air dégagé.

Le maréchal regarda fixement le directeur sans mot dire pendant tout le temps qu’il mit à venir du seuil de la porte à quelques pas de lui. Ce regard de plomb fut comme le regard de Dieu, Hulot ne le supporta pas, il baisa les yeux d’un air confus.

— Il sait tout, pensa-t-il.

— Votre conscience ne vous dit-elle rien ? demanda le maréchal de sa voix sourde et grave.

— Elle me dit, mon prince, que j’ai probablement tort de faire, sans vous en parler, des razzias en Algérie. A mon âge et avec mes goûts, après quarante-cinq ans de service, je suis sans fortune. Vous connaissez les principes des quatre cents élus de la France. Ces messieurs envient toutes les positions, ils ont rogné le traitement des ministres, c’est tout dire !… allez donc leur demander de l’argent pour un vieux serviteur !… Qu’attendre de gens qui payent aussi mal qu’elle l’est la magistrature ? qui donnent trente sous par jour aux ouvriers du port de Toulon, quand il y a impossibilité matérielle d’y vivre à moins de quarante sous pour une famille ? qui ne réfléchissent pas à l’atrocité des traitements d’employés à six cents, à mille et à douze cents francs dans Paris, et qui pour eux veulent nos places quand les appointements sont de quarante mille francs ?… enfin, qui refusent à la couronne un bien de la couronne confisqué en 1830 à la couronne, et un acquêt fait des deniers de Louis XVI encore ! quand on le leur demandait pour un prince pauvre… Si vous n’aviez pas de fortune, on vous laisserait très bien, mon prince, comme mon frère, avec votre traitement tout sec, sans se souvenir que vous avez sauvé la grande armée, avec moi, dans les plaines marécageuses de la Pologne.

— Vous avez volé l’État ! vous vous êtes mis dans le cas d’aller en cour d’assises, dit le maréchal, comme ce caissier du Trésor ! et vous prenez cela, monsieur, avec cette légèreté ?…

— Quelle différence, monseigneur ! s’écria le baron Hulot. Ai-je plongé les mains dans une caisse qui m’était confiée ?…

— Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on est deux fois coupable, dans votre position, de faire les choses avec maladresse. Vous avez compromis ignoblement notre haute administration, qui jusqu’à présent est la plus pure de l’Europe !… Et cela, monsieur, pour deux cent mille francs et pour une gueuse !… dit le maréchal d’une voix terrible. Vous êtes conseiller d’État, et l’on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment. Voici ce que m’a dit un jour le colonel Pourin, du deuxième lanciers. A Saverne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne qui désirait un châle ; la drôlesse fit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait être promu maréchal des logis chef, après vingt ans de service, l’honneur du régiment, a vendu, pour donner ce châle, des effets de sa compagnie. Savez-vous ce qu’il a fait, le lancier, baron d’Ervy ? il a mangé les vitres d’une fenêtre après les avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à l’hôpital… Tâchez, vous, de mourir d’une apoplexie, pour que nous puissions vous sauver l’honneur…

Le baron regarda le vieux guerrier d’un œil hagard ; et le maréchal, voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque rougeur aux joues, ses yeux s’allumèrent.

— M’abandonneriez-vous ?… dit Hulot en balbutiant.


[modifier] XCIII. Très court duel entre le maréchal Hulot, comte de Forzheim, et Son Excellence monseigneur le maréchal Cottin, prince de Wissembourg, duc d’Orfano, ministre de la guerre.

En ce moment, le maréchal Hulot, ayant appris que son frère et le ministre étaient seuls, se permit d’entrer ; et il alla, comme les sourds, droit au prince.

— Oh ! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce que tu viens faire, mon vieux camarde !… Mais tout est inutile…

— Inutile ?… répéta le maréchal Hulot, qui n’entendit que ce mot.

— Oui, tu viens me parler pour ton frère ; mais sais-tu ce qu’est ton frère ?

— Mon frère ?… demanda le sourd.

— Eh bien, cria le maréchal, c’est un j…-f… indigne de toi !…

Et la colère du maréchal lui fit jeter par les yeux ces regards fulgurants qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés et les cerveaux.

— Tu en as menti, Cottin ! répliqua le maréchal Hulot devenu blême. Jette ton bâton comme je jette le mien !… je suis à tes ordres.

Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement et lui dit dans l’oreille, en lui serrant la main :

— Es-tu un homme ?

— Tu le verras…

— Eh bien, tiens-toi ferme ! Il s’agit de porter le plus grand malheur qui pût t’arriver.

Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mit entre les mains du maréchal Hulot en lui criant :

— Lis !

Le comte de Forzheim lut la lettre suivante, qui se trouvait sur le dossier :

A son excellence le président du conseil

Confidentielle.

"Alger, le…

Mon cher prince, nous avons sur les bras une bien mauvaise affaire, comme vous le verrez par la procédure que je vous envoie.

En résumé, le baron Hulot d’Ervy a envoyé dans la province d’Oran un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les fourrages, en lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce garde-magasin a fait des aveux pour se rendre intéressant et a fini par s’évader. Le procureur du roi a mené rudement l’affaire en ne voyant que deux subalternes en cause ; mais Johann Fischer, oncle de votre directeur général, se voyant sur le point d’être traduit en cour d’assises, s’est poignardé dans sa prison avec un clou.

Tout aurait été fini là, si ce digne et honnête homme, trompé vraisemblablement et par son complice et par son neveu, ne s’était pas avisé d’écrire au baron Hulot. Cette lettre, saisie par le parquet, a tellement étonné le procureur du roi, qu’il est venu me voir. Ce serait un coup si terrible que l’arrestation et la mise en accusation d’un conseiller d’État, d’un directeur général qui compte tant de bons et loyaux services, car il nous a sauvés tous après la Bérésina en réorganisant l’administration, que je me suis fait communiquer les pièces.

Faut-il que l’affaire suive son cours ? Faut-il, le principal coupable visible étant mort, étouffer ce procès en faisant condamner le garde-magasin par contumace ?

Le procureur général consent à ce que les pièces vous soient transmises ; et, le baron d’Ervy étant domicilié à Paris, le procès sera du ressort de votre cour royale. Nous avons trouvé ce moyen, assez louche, de nous débarrasser momentanément de la difficulté.

Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promptement. On parle déjà beaucoup trop de cette déplorable affaire, qui nous ferait autant de mal qu’elle en causera, si la complicité du grand coupable, qui n’est encore connue que du procureur du roi, du juge d’instruction, du procureur général et de moi, venait à s’ébruiter."

Là, ce papier tomba des mains du maréchal Hulot, il regarda son frère, il vit qu’il était inutile de compulser le dossier ; mais il chercha la lettre de Johann Fischer, et la lui tendit après l’avoir lue en deux regards.

"De la prison d’Oran.

Mon neveu, quand vous lirez cette lettre, je n’existerai plus.

Soyez tranquille, on ne trouvera pas de preuves contre vous. Moi mort, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès s’arrêtera. La figure de notre Adeline, si heureuse par vous, m’a rendu la mort très douce. Vous n’avez plus besoin d’envoyer les deux cent mille francs. Adieu.

Cette lettre vous sera remise par un détenu sur qui je crois pouvoir compter.

"Johann Fischer."

— Je vous demande pardon, dit avec une touchante fierté le maréchal Hulot au prince de Wissembourg.

— Allons, tutoie-moi toujours, Hulot ! répliqua le ministre en serrant la main de son vieil ami. — Le pauvre lancier n’a tué que lui, dit-il en foudroyant Hulot d’Ervy d’un regard.

— Combien avez-vous pris ? dit sévèrement le comte de Forzheim à son frère.

— Deux cent mille francs.

— Mon cher ami, dit le comte en s’adressant au ministre, vous aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne pourra jamais dire qu’un homme portant le nom de Hulot a fait tort d’un denier à la chose publique…

— Quel enfantillage ! dit le maréchal. Je sais où sont les deux cent mille francs et je vais les faire restituer. — Donnez vos démissions et demandez votre retraite ! reprit-il en faisant voler une double feuille de papier tellière jusqu’à l’endroit où s’était assis à la table le conseiller d’État, dont les jambes flageolaient. Ce serait une honte pour nous tous que votre procès ; aussi ai-je obtenu du conseil des ministres la liberté d’agir comme je le fais. Puisque vous acceptez la vie sans l’honneur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement, faites-vous bien oublier.

Le maréchal sonna.

— L’employé Marneffe est-il là ?

— Oui, monseigneur, dit l’huissier.

— Qu’il entre.

— Vous, s’écria le ministre en voyant Marneffe, et votre femme, vous avez sciemment ruiné le baron d’Ervy que voici.

— Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes très pauvres, je n’ai que ma place pour vivre, et j’ai deux enfants, dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par M. le baron.

— Quelle figure de coquin ! dit le prince en montrant Marneffe au maréchal Hulot. — Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il ; vous rendrez deux cent mille francs, ou vous irez en Algérie.

— Mais, monsieur le ministre, vous ne connaissez pas ma femme, elle a tout mangé. M. le baron invitait tous les jours six personnes à dîner… On dépensait chez moi cinquante mille francs par an.

— Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait la charge au fort des batailles ; vous recevrez avis de votre changement dans deux heures… Allez.

— Je préfère donner ma démission, dit insolemment Marneffe ; car c’est trop d’être ce que je suis, et battu ; je ne serais pas content, moi !

Et il sortit.

— Quel impudent drôle ! dit le prince.

Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout, immobile, pâle comme un cadavre, examinant son frère à la dérobée, alla prendre la main du prince et lui répéta :

— Dans quarante-huit heures, le tort matériel sera réparé ; mais l’honneur !… Adieu, maréchal ! c’est le dernier coup qui tue… Oui, j’en mourrai, lui dit-il à l’oreille.

— Pourquoi diantre es-tu venu ce matin ? répondit le prince ému.

— Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrant Hector ; elle est sans pain…, surtout maintenant.

— Il a sa retraite !

— Elle est engagée !

— Il faut avoir le diable au corps ! dit le prince en haussant les épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmes-là pour vous ôter l’esprit ? demanda-t-il à Hulot d’Ervy. Comment pouviez-vous, vous qui connaissez la minutieuse exactitude avec laquelle l’administration française écrit tout, verbalise sur tout, consomme des rames de papier pour constater l’entrée et la sortie de quelques centimes, vous qui déploriez qu’il fallût des centaines de signatures pour des riens, pour libérer un soldat, pour acheter des étrilles, comment pouviez-vous donc espérer de cacher un vol pendant longtemps ? Et les journaux ! et les envieux ! et les gens qui voudraient voler ! Ces femmes-là vous ôtent donc le bon sens ? elles vous mettent donc des coquilles de noix sur les yeux ? ou vous êtes donc fait autrement que nous autres ? Il fallait quitter l’administration, du moment que vous n’étiez plus un homme, mais un tempérament ! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime, vous finirez…, je ne veux pas vous dire où…

— Promets-moi de t’occuper d’elle, Cottin ?… demanda le comte de Forzheim, qui n’entendait rien et qui ne pensait qu’à sa belle-sœur.

— Sois tranquille ! dit le ministre.

— Eh bien, merci, et adieu ! — Venez, monsieur, dit-il à son frère.

Le prince regarda d’un œil en apparence calme les deux frères, si différents d’attitude, de conformation et de caractère, le brave et le lâche, le voluptueux et le rigide, l’honnête et le concussionnaire, et il se dit :

— Ce lâche ne saura pas mourir ! et mon pauvre Hulot, si probe, a la mort dans son sac, lui !

Il s’assit dans son fauteuil et reprit la lecture des dépêches d’Afrique par un mouvement qui peignait à la fois le sang-froid du capitaine et la pitié profonde que donne le spectacle des champs de bataille ! car il n’y a rien de plus humain en réalité que les militaires, si rudes en apparence, et à qui l’habitude de la guerre communique cet absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille.


[modifier] XCIV. Théorie des canards

Le lendemain, quelques journaux contenaient, sous des rubriques différentes, ces différents articles :

"M. le baron Hulot d’Ervy vient de demander sa retraite. Les désordres de la comptabilité de l’administration algérienne qui ont été signalés par la mort et par la fuite de deux employés ont influé sur la détermination prise par ce haut fonctionnaire. En apprenant les fautes commises par des employés en qui malheureusement il avait placé sa confiance, M. le baron Hulot a éprouvé dans le cabinet même du ministre une attaque de paralysie.

M. Hulot d’Ervy, frère du maréchal, compte quarante-cinq ans de service. Cette résolution, vainement combattue, a été vue avec regret par tous ceux qui connaissent M. Hulot, dont les qualités privées égalent les talents administratifs. Personne n’a oublié le dévouement de l’ordonnateur en chef de la garde impériale à Varsovie, ni l’activité merveilleuse avec laquelle il a su organiser les différents services de l’armée improvisée en 1815 par Napoléon.

C’est encore une des gloires de l’époque impériale qui va quitter la scène. Depuis 1830, M. le baron Hulot n’a cessé d’être une des lumières nécessaires au conseil d’État et au ministère de la guerre."

"Alger. — L’affaire dite des fourrages, à laquelle quelques journaux ont donné des proportions ridicules, est terminée par la mort du principal coupable. Le sieur Johann Wisch s’est tué dans sa prison, et son complice est en fuite ; mais il sera jugé par contumace.

Wisch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme, très estimé, qui n’a pas supporté l’idée d’avoir été la dupe du sieur Chardin, le garde-magasin en fuite."

Et aux faits-Paris, on lisait ceci :

"M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l’avenir tout désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en Afrique. On désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant être chargé de cette organisation."

"La succession du baron Hulot excite toutes les ambitions. Cette direction est, dit-on, promise à M. le comte Martial de la Roche-Hugon, député, beau-frère de M. le comte de Rastignac. M. Massol, maître des requêtes, serait nommé conseiller d’État, et M. Claude Vignon maître des requêtes."

De toutes les espèces de canards, la plus dangereuse pour les journaux de l’opposition, c’est le canard officiel. Quelque rusés que soient les journalistes, ils sont parfois les dupes, volontaires ou involontaires, de l’habileté de ceux d’entre eux qui, de la presse, ont passé, comme Claude Vignon, dans les hautes régions du pouvoir. Le journal ne peut être vaincu que par le journaliste. Aussi doit-on se dire, en travestissant Voltaire :

Le fait-Paris n’est pas ce qu’un vain peuple pense.


[modifier] XCV. La mercuriale du frère

Le maréchal Hulot ramena son frère, qui se tint sur le devant de la voiture, en laissant respectueusement son aîné dans le fond. Les deux frères n’échangèrent pas une parole. Hector était anéanti. Le maréchal resta concentré, comme un homme qui rassemble ses forces et qui les bande pour soutenir un poids écrasant. Rentré dans son hôtel, il amena, sans dire un mot et par des gestes impératifs, son frère dans son cabinet. Le comte avait reçu de l’empereur Napoléon une magnifique paire de pistolets de la manufacture de Versailles ; il tira la boîte, sur laquelle était gravée l’inscription : Donnée par l’empereur Napoléon au général Hulot, du secrétaire où il la mettait, et, la montrant à son frère, il lui dit :

— Voilà ton médecin.

Lisbeth qui regardait par la porte entre-bâillée, courut à la voiture, et donna l’ordre d’aller au grand trot rue Plumet. En vingt minutes à peu près, elle amena la baronne, instruite de la menace du maréchal à son frère.

Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son factotum, le vieux soldat qui le servait depuis trente ans.

— Beau-Pied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Steinbock, ma nièce Hortense et l’agent de change du Trésor. Il est dix heures et demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures… et va plus vite que ça !… dit-il en retrouvant une locution républicaine qu’il avait souvent à la bouche jadis.

Et il fit la moue terrible qui rendait ses soldats attentifs quand il examinait les genêts de la Bretagne en 1799. (Voir les Chouans.)

— Vous serez obéi, maréchal, dit Beau-Pied en mettant le revers de sa main à son front.

Sans s’occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet, prit une clef cachée dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en malachite plaquée sur acier, présent de l’empereur Alexandre. Par ordre de l’empereur Napoléon, il tait venu rendre à l’empereur russe des effets particuliers pris à la bataille de Dresde, et contre lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme. Le czar récompensa magnifiquement le général Hulot en lui donnant cette cassette, et lui dit qu’il espérait pouvoir un jour avoir la même courtoisie pour l’empereur des Français ; mais il garda Vandamme. Les armes impériales de Russie étaient en or sur le couvercle de cette boîte garnie tout en or. Le maréchal compta les billets de banque et l’or qui s’y trouvaient ; il possédait cent cinquante-deux mille francs ! Il laissa échapper un mouvement de satisfaction. En ce moment, Mme Hulot entra dans un état à attendrir des juges politiques. Elle se jeta sur Hector, en regardant la boîte de pistolets et le maréchal, alternativement, d’un air fou.

— Qu’avez-vous contre votre frère ? Que vous a fait mon mari ? dit-elle d’une voix si vibrante, que le maréchal l’entendit.

— Il nous a déshonorés tous ! répondit le vieux soldat de la République, qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. Il a volé l’État ! Il m’a rendu mon nom odieux ; il me fait souhaiter de mourir, il m’a tué… Je n’ai de force que pour accomplir la restitution !… J’ai été humilié devant le Condé de la République, devant l’homme que j’estime le plus, et à qui j’ai donné injustement un démenti, le prince de Wissembourg !… Est-ce rien, cela ? Voilà son compte avec la patrie !

Il essuya une larme.

— A sa famille maintenant ! reprit-il. Il vous arrache le pain que je vous gardais, le fruit de trente années d’économie, le trésor des privations du vieux soldat ! Voilà ce que je vous destinais ! dit-il en montrant les billets de banque. Il a tué son oncle Fischer, noble et digne enfant de l’Alsace, qui n’a pas, comme lui, pu soutenir l’idée d’une tache à son nom de paysan. Enfin, Dieu, par une clémence adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes les femmes ! Il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une Adeline ! et il l’a trahie, il l’a abreuvée de chagrins, il l’a quittée pour des catins, pour des gourgandines, pour des sauteuses, des actrices, des Cadine, des Josépha, des Marneffe !… Et voilà l’homme de qui j’ai fait mon enfant, mon orgueil !… Va, malheureux, si tu acceptes la vie infâme que tu t’es faite, sors ! Moi, je n’ai pas la force de maudire un frère que j’ai tant aimé ; je suis aussi faible pour lui que vous l’êtes, Adeline ; mais qu’il ne reparaisse plus devant moi. Je lui défends d’assister à mon convoi, de suivre mon cercueil. Qu’il ait la pudeur du crime, s’il n’en a pas le remords…

Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son cabinet, épuisé par ces solennelles paroles. Et, pour la première fois de sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent ses joues.

— Mon pauvre oncle Fischer ! s’écria Lisbeth, qui se mit un mouchoir sur les yeux.

— Mon frère ! dit Adeline en venant s’agenouiller devant le maréchal, vivez pour moi ! Aidez-moi dans l’œuvre que j’entreprendrai de réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses fautes !…

— Lui ! dit le maréchal, s’il vit, il n’est pas au bout de ses crimes ! Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en lui les sentiments du vrai républicain, cet amour du pays, de la famille et du pauvre que je m’efforçais de lui inculquer, cet homme est un monstre, un pourceau… Emmenez-le, si vous l’aimez encore, car je sens en moi une voix qui me crie de charger mes pistolets et de lui faire sauter la cervelle ! En le tuant, je vous sauverais tous, et je le sauverais de lui-même.

Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que la pauvre Adeline s’écria :

— Viens, Hector !

Elle saisit son mari, l’emmena, quitta la maison, entraînant le baron, si défait, qu’elle fut obligée de le mettre en voiture pour le transporter rue Plumet, où il prit le lit. Cet homme, quasi dissous, y resta plusieurs jours, refusant toute nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à force de larmes qu’il avalât des bouillons ; elle le gardait, assise à son chevet, et ne sentant plus, de tous les sentiments qui naguère lui remplissaient le cœur, qu’une pitié profonde.


[modifier] XCVI. Un bel enterrement

A midi et demi, Lisbeth introduisit dans le cabinet de son cher maréchal, qu’elle ne quittait pas, tant elle fut effrayée des changements qui s’opéraient en lui, le notaire et le comte Steinbock.

— Monsieur le comte, dit le maréchal, je vous prie de signer l’autorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, pour vendre une inscription de rente dont elle ne possède encore que la nue propriété. — Mademoiselle Fischer, vous acquiescerez à cette vente en abandonnant votre usufruit.

— Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter.

— Bien, ma chère, répondit le vieux soldat. J’espère vivre assez pour vous récompenser. Je ne doutais pas de vous : vous êtes une vraie républicaine, une fille du peuple.

Il prit la main de la vieille fille et y mit un baiser.

— Monsieur Hannequin, dit-il au notaire, faites l’acte nécessaire sous forme de procuration, que je l’aie d’ici à deux heures, afin de pouvoir vendre la rente à la Bourse d’aujourd’hui. Ma nièce, la comtesse, a le titre ; elle va venir, elle signera l’acte quand vous l’apporterez, ainsi que mademoiselle. M. le comte vous accompagnera chez vous pour vous donner sa signature.

L’artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le maréchal et sortit.

Le lendemain, à dix heures du matin, le comte de Forzheim se fit annoncer chez le prince de Wissembourg et fut aussitôt admis.

— Eh bien, mon cher Hulot, dit le maréchal Cottin en présentant les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le voyez, sauvé les apparences… Lisez.

Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux camarade et lui tendit deux cent mille francs.

— Voici ce que mon frère a pris à l’État, dit-il.

— Quelle folie ! s’écria le ministre. Il nous est impossible, ajouta-t-il en prenant le cornet que lui présenta le maréchal et lui parlant dans l’oreille, d’opérer cette restitution. Nous serions obligés d’avouer les concussions de votre frère, et nous avons tout fait pour les cacher…

— Faites-en ce que vous voudrez ; mais je ne veux pas qu’il y ait dans la fortune de la famille Hulot un liard de volé dans les deniers de l’État, dit le comte.

— Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N’en parlons plus, répondit le ministre en reconnaissant l’impossibilité de vaincre le sublime entêtement du vieillard.

— Adieu, Cottin, dit le vieillard en prenant la main du prince de Wissembourg, je me sens l’âme gelée…

Puis, après avoir fait un pas, il se retourna, regarda le prince qu’il vit ému fortement, il ouvrit les bras pour l’y serrer, et le prince embrassa le maréchal.

— Il me semble que je dis adieu, dit-il à toute la grande armée en ta personne…

— Adieu donc, mon bon et vieux camarade ! dit le ministre.

— Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldats que nous avons pleurés…

En ce moment, Claude Vignon entra. Les deux vieux débris des phalanges napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître toute trace d’émotion.

— Vous avez dû, mon prince, être content des journaux ? dit le futur maître des requêtes. J’ai manœuvré de manière à faire croire aux feuilles de l’opposition qu’elles publiaient nos secrets…

— Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre qui regarda le maréchal s’en allant par le salon. Je viens de dire un dernier adieu qui m’a fait bien du mal. Le maréchal Hulot n’a pas trois jours à vivre, je l’ai bien vu d’ailleurs, hier. Cet homme, une de ces probités divines, un soldat respecté par les boulets malgré sa bravoure… tenez… là, sur ce fauteuil !… a reçu le coup mortel, et de ma main, par un papier !… Sonnez et demandez ma voiture. Je vais à Neuilly, dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son portefeuille ministériel.

Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le maréchal Hulot était mort. De tels hommes sont l’honneur des partis qu’ils ont embrassés. Pour les républicains, le maréchal était l’idéal du patriotisme ; aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d’une foule immense. L’armée, l’administration, la cour, le peuple, tout le monde vint rendre hommage à cette haute vertu, à cette intacte probité, à cette gloire si pure. N’a pas, qui veut, le peuple à son convoi. Ces obsèques furent marquées par un de ces témoignages pleins de délicatesse, de bon goût et de cœur, qui, de loin en loin, rappellent les mérites et la gloire de la noblesse française. Derrière le cercueil du maréchal, on vit le vieux marquis de Montauran, le frère de celui qui, dans la levée de boucliers des chouans en 1799, avait été l’adversaire et l’adversaire malheureux de Hulot. Le marquis, en mourant sous les balles des bleus, avait confié les intérêts de son jeune frère au soldat de la République. (Voir les Chouans.) Hulot avait si bien accepté le testament verbal du noble, qu’il réussit à sauver les biens de ce jeune homme, alors émigré. Ainsi, l’hommage de la vieille noblesse française ne manqua pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait vaincu Madame.

Cette mort, arrivée quatre jours avant la dernière publication de son mariage, fut pour Lisbeth le coup de foudre qui brûle la moisson engrangée avec la grange. La Lorraine, comme il arrive souvent, avait trop réussi. Le maréchal était mort des coups portés à cette famille par elle et par Mme Marneffe. La haine de la vieille fille, qui semblait assouvie par le succès, s’accrut de toutes ses espérances trompées. Lisbeth alla pleurer de rage chez Mme Marneffe ; car elle fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné la durée de son bail à celle de sa vie. Crevel, pour consoler l’amie de sa Valérie, en prit les économies, les doubla largement, et plaça ce capital en cinq pour cent, en lui donnant l’usufruit et mettant la propriété au nom de Célestine. Grâce à cette opération, Lisbeth posséda deux mille francs de rente viagère. On trouva, lors de l’inventaire, un mot du maréchal à sa belle-sœur, à sa nièce Hortense et à son neveu Victorin, qui les chargeait de payer, à eux trois, douze cents francs de rente viagère à celle qui devait être sa femme Mlle Lisbeth Fischer.


[modifier] XCVII. Départ du père prodigue

Adeline, voyant le baron entre la vie et la mort, réussit à lui cacher pendant quelques jours le décès du maréchal ; mais Lisbeth vint en deuil, et la fatale vérité lui fut révélée onze jours après les funérailles. Ce coup terrible rendit de l’énergie au malade, il se leva, trouva toute sa famille réunie au salon, habillée de noir, et elle devint silencieuse à son aspect. En quinze jours, Hulot, devenu maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même.

— Il faut prendre un parti, dit-il d’une voix éteinte en s’asseyant sur un fauteuil et regardant cette réunion où manquaient Crevel et Steinbock.

— Nous ne pouvons plus rester ici, faisait observer Hortense au moment où son père se montra, le loyer est trop cher…

— Quant à la question du logement, dit Victorin en rompant ce pénible silence, j’offre à ma mère…

En entendant ces mots, qui semblaient l’exclure, le baron releva sa tête inclinée vers le tapis où il contemplait les fleurs sans les voir, et jeta sur l’avocat un déplorable regard. Les droits du père sont toujours si sacrés, même lorsqu’il est infâme et dépouillé d’honneur, que Victorin s’arrêta.

— A votre mère…, reprit le baron. Vous avez raison, mon fils !

— L’appartement au-dessus du nôtre, dans notre pavillon, dit Célestine achevant la phrase de son mari.

— Je vous gêne, mes enfants ?… dit le baron avec la douceur des gens qui se sont condamnés eux-mêmes. Oh ! soyez sans inquiétude pour l’avenir, vous n’aurez plus à vous plaindre de votre père, et vous ne le reverrez qu’au moment où vous n’aurez plus à rougir de lui.

Il alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras à son fils, qui s’y jeta désespérément en devinant les intentions de son père. Le baron fit un signe à Lisbeth, qui vint, et il l’embrassa au front. Puis il se retira dans sa chambre, où Adeline, dont l’inquiétude était poignante, le suivit.

— Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par la main. Je suis indigne de la vie de famille. Je n’ai pas osé bénir autrement que dans mon cœur, mes pauvres enfants, dont la conduite a été sublime ; dis-leur que je n’ai pu que les embrasser ; car, d’un homme infâme, d’un père qui devient l’assassin, le fléau de la famille, au lieu d’en être le protecteur et la gloire, une bénédiction pourrait être funeste ; mais je les bénirai de loin, tous les jours. Quant à toi, Dieu seul, car il est tout-puissant, peut te donner des récompenses proportionnées à tes mérites !… Je te demande pardon, dit-il en s’agenouillant devant sa femme, lui prenant les mains et les mouillant de larmes.

— Hector ! Hector ! tes fautes sont grandes ; mais la miséricorde divine est infinie, et tu peux tout réparer en restant avec moi… Relève-toi dans des sentiments chrétiens, mon ami… Je suis ta femme et non ton juge. Je suis ta chose, fais de moi tout ce que tu voudras, mène-moi où tu iras, je me sens la force de te consoler, de te rendre la vie supportable, à force d’amour, de soins et de respect !… Nos enfants sont établis, ils n’ont plus besoin de moi. Laisse-moi tâcher d’être ton amusement, ta distraction. Permets-moi de partager les peines de ton exil, de ta misère, pour les adoucir. Je te serai toujours bonne à quelque chose, ne fût-ce qu’à t’épargner la dépense d’une servante…

— Me pardonnes-tu, ma chère et bien-aimée Adeline ?

— Oui ; mais, mon ami, relève-toi !

— Eh bien, avec ce pardon, je pourrai vivre ! reprit-il en se relevant. Je suis rentré dans notre chambre pour que nos enfants ne fussent pas témoins de l’abaissement de leur père. Ah ! voir tous les jours devant soi un père, criminel comme je le suis, il y a quelque chose d’épouvantable qui ravale le pouvoir paternel et qui dissout la famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quitte pour vous épargner l’odieux spectacle d’un père sans dignité. Ne t’oppose pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer toi-même le pistolet avec lequel je me ferais sauter la cervelle… Enfin, ne me suis pas dans ma retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste, celle du remords.

L’énergie d’Hector imposa silence à la mourante Adeline. Cette femme, si grande au milieu de tant de ruines, puisait son courage dans son intime union avec son mari ; car elle le voyait à elle, elle apercevait la mission sublime de le consoler, de le rendre à la vie de famille, et de le réconcilier avec lui-même.

— Hector, tu veux donc me laisser mourir de désespoir, d’anxiétés, d’inquiétudes !… dit-elle en se voyant enlever le principe de sa force.

— Je te reviendrai, ange descendu du ciel, je crois, exprès pour moi ; je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l’aisance. Ecoute, ma bonne Adeline, je ne puis rester ici par une foule de raisons. D’abord, ma pension, qui sera de six mille francs, est engagée pour quatre ans, je n’ai donc rien. Ce n’est pas tout ! je vais être sous le coup de la contrainte par corps dans quelques jours, à cause des lettres de change souscrites à Vauvinet… Ainsi, je dois m’absenter, jusqu’à ce que mon fils, à qui je vais laisser des instructions précises, ait racheté ces titres. Ma disparition aidera puissamment cette opération. Lorsque ma pension de retraite sera libre, lorsque Vauvinet sera payé, je vous reviendrai… Tu décèlerais le secret de mon exil. Sois tranquille, ne pleure pas, Adeline… Il ne s’agit que d’un mois…

— Où iras-tu ? que feras-tu ? que deviendras-tu ? qui te soignera, toi qui n’es plus jeune ? Laisse-moi disparaître avec toi, nous irons à l’étranger, dit-elle.

— Eh bien, nous allons voir, répondit-il.

Le baron sonna, donna l’ordre à Mariette de rassembler tous ses effets, de les mettre secrètement et promptement dans des malles. Puis il pria sa femme, après l’avoir embrassée, avec une effusion de tendresse à laquelle elle n’était pas habituée, de le laisser un moment seul pour écrire les instructions dont avait besoin Victorin, en lui promettant de ne quitter la maison qu’à la nuit et avec elle. Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard passa par le cabinet de toilette, gagna l’antichambre et sortit en remettant à Mariette un carré de papier sur lequel il avait écrit : "Adressez mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à M. Hector, bureau restant, à Corbeil." Le baron, monté dans un fiacre, courait déjà dans Paris lorsque Mariette vint montrer à la baronne ce mot, en lui disant que monsieur venait de sortir. Adeline s’élança dans la chambre, en tremblant plus fortement que jamais ; ses enfants, effrayés, l’y suivirent en entendant un cri perçant. On releva la baronne évanouie ; il fallut la mettre au lit, car elle fut prise d’une fièvre nerveuse qui la tint entre la vie et la mort pendant un mois.

— Où est-il ? était la seule parole qu’on obtenait d’elle.

Les recherches de Victorin furent infructueuses. Voici pourquoi.


[modifier] XCVIII. Où Josépha disparaît

Le baron s’était fait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet homme, qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité pendant les jours où il était resté dans son lit, anéanti de douleur et de chagrin, traversa le Palais-Royal et alla prendre une magnifique voiture de remise, rue Joquelet. D’après l’ordre reçu, le cocher entra rue de la Ville-l’Evêque, au fond de l’hôtel de Josépha, dont les portes s’ouvrirent, au cri du cocher, pour cette splendide voiture. Josépha vint, amenée par la curiosité ; son valet de chambre lui avait dit qu’un vieillard impotent, incapable de quitter sa voiture, la priait de descendre pour un instant.

— Josépha ! c’est moi !…

L’illustre cantatrice ne reconnut son Hulot qu’à la voix.

— Comment, c’est toi, mon pauvre vieux !… Ma parole d’honneur, tu ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d’Allemagne ont lavées et que les changeurs refusent.

— Hélas ! oui, répondit Hulot, je sors des bras de la mort ! Mais tu es toujours belle, toi ! seras-tu bonne ?

— C’est selon, tout est relatif ! dit-elle.

— Écoute-moi, reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre de domestique, sous les toits, pendant quelques jours ? Je suis sans un liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme, sans enfants, sans asile, sans honneur, sans courage, sans ami, et pis que tout cela ! sous le coup de lettres de change…

— Pauvre vieux ! c’est bien des sans ! Es-tu aussi sans culotte ?

— Tu ris, je suis perdu ! s’écria le baron. Je comptais cependant sur toi, comme Gourville sur Ninon.

— C’est, m’a-t-on dit, demanda Josépha, une femme du monde qui t’a mis dans cet état-là ? Les farceuses s’entendent mieux que nous à la plumaison du dinde !… Oh ! te voilà comme une carcasse abandonnée par les corbeaux… on voit le jour à travers !

— Le temps presse, Josépha !

— Entre, mon vieux ! je suis seule, et mes gens ne te connaissent pas. Renvoie ta voiture. Est-elle payée ?

— Oui, dit le baron en descendant appuyé sur le bras de Josépha.

— Tu passeras, si tu veux, pour mon père, dit la cantatrice prise de pitié.

Elle fit asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l’avait vue la dernière fois.

— Est-ce vrai, vieux, reprit-elle, que tu as tué ton frère et ton oncle, ruiné ta famille, surhypothéqué la maison de tes enfants et mangé la grenouille du gouvernement en Afrique avec la princesse ?

Le baron inclina tristement la tête.

— Eh bien, j’aime cela ! s’écria Josépha, qui se leva pleine d’enthousiasme. C’est un brûlage général ! C’est sardanapale ! c’est grand ! c’est complet ! On est une canaille, mais on a du cœur. Eh bien, moi, j’aime mieux un mange-tout, passionné comme toi pour les femmes, que ces froids banquiers sans âme qu’on dit vertueux et qui ruinent des milliers de familles avec leurs rails qui sont de l’or pour eux et du fer pour les gogos ! Toi, tu n’as ruiné que les tiens, tu n’as disposé que de toi ! et puis tu as une excuse, et physique et morale…

Elle se posa tragiquement et dit :

— C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Et voilà ! ajouta-t-elle en pirouettant.

Hulot se trouvait absous par le vice, le vice lui souriait au milieu de son luxe effréné. La grandeur des crimes était là, comme pour les jurés, une circonstance atténuante.

— Est-elle jolie, ta femme du monde, au moins ? demanda la cantatrice en essayant pour première aumône de distraire Hulot, dont la douleur la navrait.

— Ma foi, presque autant que toi ! répondit finement le baron.

— Et… bien farce ? m’a-t-on dit. Que te faisait-elle donc ? Est-elle plus drôle que moi ?

— N’en parlons plus, dit Hulot.

— On dit qu’elle a enguirlandé mon Crevel, le petit Steinbock et un magnifique Brésilien ?

— C’est bien possible…

— Elle est dans un hôtel aussi joli que celui-ci, donné par Crevel. Cette gueuse-là, c’est mon prévôt, elle achève les gens que j’ai entamés ! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir comment elle est, je l’ai entrevue en calèche au Bois, mais de loin… C’est, m’a dit Carabine, une voleuse finie ! Elle essaye de manger Crevel ! mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un rat ! un rat bonhomme qui dit toujours oui, et qui n’en fait qu’à sa tête. Il est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n’a rien de ces cadets-là que mille à trois mille francs par mois, et ils s’arrêtent devant la grosse dépense, comme des ânes devant une rivière. Ce n’est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions, on te ferait vendre ta patrie ! Aussi, vois-tu je suis prête à tout faire pour toi ! Tu es mon père, tu m’as lancée ! c’est sacré. Que te faut-il ? Veux-tu cent mille francs ? on s’exterminera le tempérament pour te les gagner. Quant à te donner la pâtée et la niche, ce n’est rien. Tu auras ton couvert mis ici tous les jours, tu peux prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par mois pour ta poche.

Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de noblesse.

— Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir, dit-il.

— A ton âge, c’est un fier triomphe ! dit-elle.

— Voici ce que je désire, mon enfant. Ton duc d’Hérouville a d’immenses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur sous le nom de Thoul. J’ai la capacité, l’honnêteté, car on prend à son gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une caisse…

— Eh ! eh ! fit Josépha, qui a bu boira !

— Enfin, je ne demande qu’à vivre inconnu pendant trois ans…

— Ça, c’est l’affaire d’un instant ; ce soir, après dîner, dit Josépha, je n’ai qu’à parler. Le duc m’épouserait, si je le voulais ; mais j’ai sa fortune, je veux plus !… son estime. C’est un duc de la haute école. C’est noble, c’est distingué, c’est grand comme Louis XIV et comme Napoléon mis l’un sur l’autre, quoique nain. Et puis j’ai fait comme la Schontz avec Rochefide : par mes conseils, il vient de gagner deux millions. Mais écoute-moi, mon vieux pistolet… Je te connais, tu aimes les femmes, et tu courras là-bas après les petites Normandes, qui sont des filles superbes, tu te feras casser les os par les gars ou par les pères, et le duc sera forcé de te dégommer. Est-ce que je ne vois pas, à la manière dont tu me regardes, que le jeune homme n’est pas encore tué chez toi, comme a dit Fénelon ! Cette régie n’est pas ton affaire. On ne rompt pas comme on veut, vois-tu, vieux, avec Paris, avec nous autres ! Tu crèverais d’ennui à Hérouville !

— Que devenir ? demanda le baron, car je ne veux rester chez toi que le temps de prendre un parti.

— Voyons, veux-tu que je te case à mon idée ?

Écoute, vieux chauffeur !…


[modifier] XCIX. Une agrafe

Il te faut des femmes. Ça console de tout. Écoute-moi bien. Au bas de la Courtille, rue Saint-Maur-du-Temple, je connais une pauvre famille qui possède un trésor : une petite fille, plus jolie que je ne l’étais à seize ans !… Ah ! ton œil flambe déjà ! Ça travaille seize heures par jour à broder des étoffes précieuses pour les marchands de soieries et ça gagne seize sous par jour, un sou par heure, une misère !… Et ça mange, comme les Irlandais, des pommes de terre, mais frites dans de la graisse de rat, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l’eau de l’Ourcq aux tuyaux de la ville, parce que l’eau de la Seine est trop chère ; et ça ne peut pas avoir d’établissement à son compte, faute de six ou sept mille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit mille francs. Ta famille et ta femme t’embêtent, n’est-ce pas ?… D’ailleurs, on ne peut pas se voir rien là où l’on était dieu. Un père sans argent et sans honneur, ça s’empaille et ça se met derrière un vitrage…

Le baron ne put s’empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.

— Eh bien, la petite Bijou vient demain m’apporter une robe de chambre brodée, un amour ; ils y ont passé six mois, personne n’aura pareille étoffe ! Bijou m’aime, car je lui donne des friandises et mes vieilles robes. Puis j’envoie des bons de pain, des bons de bois et de viande à la famille, qui casserait pour moi les deux tibias à un premier sujet, si je le voulais. Je tâche de faire un peu de bien ! Ah ! je sais ce que j’ai souffert quand j’avais faim ! Bijou m’a versé dans le cœur ses petites confidences. Il y a chez cette petite fille l’étoffe d’une figurante de l’Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter de belles robes comme les miennes, et surtout d’aller en voiture. Je lui dirai : "Ma petite, veux-tu d’un monsieur de… ? "

— Qu’êque-t’as ?… demanda-t-elle en s’interrompant, soixante et douze ?…

— Je n’ai plus d’âge !

— "Veux-tu, lui dirai-je, d’un monsieur de soixante et douze ans, bien propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon œil, qui vaut un jeune homme ? tu te marieras avec lui au treizième ; il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille francs pour être à votre compte, il te meublera un appartement tout en acajou ; puis, si tu es sage, il te mènera quelquefois au spectacle. Il te donnera cent francs par mois pour toi, et cinquante francs pour la dépense ! "

Je connais Bijou, c’est moi-même à quatorze ans ! J’ai sauté de joie quand cet abominable Crevel m’a fait ces atroces propositions-là ! Eh bien, vieux, tu seras emballé là pour trois ans. C’est sage, c’est honnête, et ça aura d’ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus.

Hulot n’hésitait pas, son parti de refuser était pris ; mais, pour remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa manière, il eut l’air de balancer entre le vice et la vertu.

— Ah ! çà ! tu restes froid comme un pavé en décembre ! reprit-elle étonnée. Voyons ! tu fais le bonheur d’une famille composée d’un grand-père qui trotte, d’une mère qui s’use à travailler, et de deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu es la cause chez toi, tu rachètes tes fautes en t’amusant comme une lorette à Mabille.

Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, fit le geste de compter de l’argent.

— Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon duc te prêtera dix mille francs : sept mille pour un établissement de broderie au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et, tous les trois mois, tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un billet. Quand tu recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept mille francs-là. En attendant, tu seras heureux comme un coq en pâte, et perdu dans un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la police ! Tu te mettras en grosse redingote de castorine, tu auras l’air d’être un propriétaire aisé du quartier. Nomme-toi Thoul, si c’est ta fantaisie. Moi, je te donne à Bijou comme un de mes oncles, venu d’Allemagne en faillite, et tu seras chouchouté comme un dieu. Voilà papa !… Qui sait ? peut-être ne regretteras-tu rien ? Si par hasard tu t’ennuyais, garde une de tes belles pelures, tu viendras ici me demander à dîner et passer la soirée.

— Moi qui voulais devenir vertueux, rangé !… Tiens, fais-moi prêter vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à l’exemple de mon ami d’Aiglemont quand Nucingen l’a ruiné…

— Toi ! s’écria Josépha ; laisse donc les mœurs aux épiciers, aux simples tourlourous, aux citoyens français, qui n’ont que la vertu pour se faire valoir ! Toi ! tu es né pour être autre chose qu’un jobard, tu es en homme ce que je suis en femme : un génie gouapeur !

— La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela demain.

— Tu vas dîner avec le duc. Mon d’Hérouville te recevra poliment, comme si tu avais sauvé l’État ! et, demain, tu prendras un parti. Allons, de la gaieté, mon vieux ! La vie est un vêtement : quand il est sale, on le brosse ; quand il est troué, on le raccommode ; mais on reste vêtu tant qu’on peut !

Cette philosophie du vice et son entrain dissipèrent les chagrins cuisants de Hulot.

Le lendemain, à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit entrer un de ces vivants chefs-d’œuvre que Paris, seul au monde, peut fabriquer à cause de l’incessant concubinage du luxe et de la misère, du vice et de l’honnêteté, du désir réprimé et de la tentation renaissante, qui rend cette ville l’héritière des Ninive, des Babylone et de la Rome impériale. Mlle Olympe Bijou, petite fille de seize ans, montra le visage sublime que Raphaël a trouvé pour ses Vierges, des yeux d’une innocence attristée par des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs, armés de longs cils, et dont l’humidité se desséchait sous le feu de la nuit laborieuse, des yeux assombris par la fatigue ; mais un teint de porcelaine et presque maladif ; mais une bouche comme une grenade entr’ouverte, un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains, des dents d’un émail distingué, des cheveux noirs abondants, le tout ficelé d’indienne à soixante-quinze centimes le mètre, orné d’une collerette brodée, monté sur des souliers de peau sans clous, et décoré de gants à vingt-neuf sous. L’enfant, qui ne connaissait pas sa valeur, avait fait sa plus belle toilette pour venir chez la grande dame. Le baron, repris par la main griffue de la volupté, sentit toute sa vie s’échapper par ses yeux. Il oublia tout devant cette sublime créature. Il fut comme le chasseur apercevant le gibier : devant un empereur, on le met en joue !

— Et, lui dit Josépha dans l’oreille, c’est garanti neuf, c’est honnête ! et pas de pain. Voilà Paris ! J’ai été ça !

— C’est dit, répliqua le vieillard en se levant et se frottant les mains.

Quand Olympe Bijou fut partie, Josépha regarda le baron d’un air malicieux.

— Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, dit-elle, sois sévère comme un procureur général sur son siège. Tiens la petite en bride, sois Bartholo ! Gare aux Auguste, aux Hippolyte, aux Nestor, aux Victor, à tous les or !… Dame, une fois que ça sera vêtu, nourri, si ça lève la tête, tu seras mené comme un Russe… Je vais voir à t’emménager. Le duc fait bien les choses ; il te prête, c’est-à-dire il te donne dix mille francs, et il en met huit chez son notaire, qui sera chargé de te compter six cents francs tous les trimestres, car je te crains… Suis-je gentille ?

— Adorable !

Dix jours après avoir abandonné sa famille, au moment où, tout en larmes, elle était groupée autour du lit d’Adeline mourante, et qui disait d’une voix faible : "Que fait-il ? " Hector, sous le nom de Thoul, rue Saint-Maur, se trouvait avec Olympe à la tête d’un établissement de broderie, sous la déraison sociale Thoul et Bijou.


[modifier] C. Le legs du Maréchal

Victorin Hulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, cette dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l’homme. Il devint parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines qui, par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises. L’avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible, sa morgue d’orateur et ses prétentions politiques. Enfin il fut en homme ce que sa mère était en femme. Il résolut d’accepter sa Célestine, qui, certes, ne réalisait pas son rêve ; et jugea sainement la vie en voyant que la loi commune oblige à se contenter en toutes choses d’à peu près. Il se jura donc à lui-même d’accomplir ses devoirs, tant la conduite de son père lui fit horreur. Ces sentiments se fortifièrent au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée. Ce premier bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui, tous les jours, prenait de la part du prince de Wissembourg le bulletin de la santé de Mme Hulot, pria le député réélu de l’accompagner chez le ministre.

— Son Excellence, lui dit-il, désire avoir une conférence avec vous sur vos affaires de famille. Victorin Hulot et le ministre se connaissaient depuis longtemps ; aussi le maréchal le reçut-il avec une affabilité caractéristique et de bon augure.

— Mon ami, dit le vieux guerrier, j’ai juré, dans ce cabinet, à votre oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette sainte femme va recouvrer la santé, m’a-t-on dit, le moment est venu de panser vos plaies. J’ai là deux cent mille francs pour vous, je vais vous les remettre.

L’avocat fit un geste digne de son oncle le maréchal.

— Rassurez-vous, dit le prince en souriant. C’est un fidéicommis. Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez donc cette somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille. Vous pouvez vous servir de cet argent pour payer les hypothèques qui grèvent votre maison. Ces deux cent mille francs appartiennent à votre mère et à votre sœur. Si je donnais cette somme à Mme Hulot, son dévouement à son mari me ferait craindre de la voir dissipée ; et l’intention de ceux qui la rendent est que ce soit le pain de Mme Hulot et celui de sa fille, la comtesse Steinbock. Vous êtes un homme sage, le digne fils de votre noble mère, le vrai neveu de mon ami le maréchal, vous êtes bien apprécié ici, mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l’ange tutélaire de votre famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien.

— Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la lui serrant, des hommes comme vous savent que les remercîments en paroles ne signifient rien, la reconnaissance se prouve.

— Prouvez-moi la vôtre ! dit le vieux soldat.

— Que faut-il faire ?

— Accepter mes propositions, dit le ministre. On veut vous nommer avocat du contentieux de la guerre, qui, dans la partie du génie, se trouve surchargée d’affaires litigieuses à cause des fortifications de Paris ; puis avocat consultant de la préfecture de police, et conseil de la liste civile. Ces trois fonctions vous constitueront dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point votre indépendance. Vous voterez à la Chambre selon vos opinions politiques et votre conscience… Agissez en toute liberté, allez ! nous serions bien embarrassés si nous n’avions pas une opposition nationale ! Enfin, un mot de votre oncle, écrit quelques heures avant qu’il rendît le dernier soupir, m’a tracé ma conduite envers votre mère, que le maréchal aimait bien !… Mmes Popinot, de Rastignac, de Navarreins, d’Espard, de Grandlieu, de Carigliano, de Lenoncourt et de la Bâtie ont créé pour votre chère mère une place d’inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de sociétés de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire, elles ont besoin d’une dame probe qui puisse les suppléer activement, aller visiter les malheureux, savoir si la charité n’est pas trompée, vérifier si les secours sont bien remis à ceux qui les ont demandés, pénétrer chez les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission d’un ange, elle n’aura de rapports qu’avec MM. les curés et les dames de charité ; on lui donnera six mille francs par an, et ses voitures seront payées. Vous voyez, jeune homme, que, du fond de son tombeau, l’homme pur, l’homme noblement vertueux protège encore sa famille. Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent être une égide contre le malheur, dans les sociétés bien organisées. Suivez donc les traces de votre oncle, persistez-y ; car vous y êtes ! je le sais.

— Tant de délicatesse, prince, ne m’étonne pas chez l’ami de mon oncle, dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos espérances.

— Allez promptement consoler votre famille !… Ah dites-moi, reprit le prince en échangeant une poignée de main avec Victorin, votre père a disparu ?

— Hélas ! oui.

— Tant mieux. Ce malheureux a eu, ce qui ne lui manque pas d’ailleurs, de l’esprit.

— Il a des lettres de change à craindre.

— Ah ! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d’honoraires de vos trois places. Ce payement anticipé vous aidera sans doute à retirer ces titres des mains de l’usurier. Je verrai d’ailleurs Nucigen, et peut-être pourrai-je dégager la pension de votre père, sans qu’il en coûte un liard ni à vous ni à mon ministère. Le pair de France n’a pas tué le banquier, Nucingen est insatiable, et il demande une concession de je ne sais quoi…

A son retour rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet de prendre chez lui sa mère et sa sœur.

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