La Cousine Bette/11

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Sommaire

CI. Grands changements [modifier]

Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des plus beaux immeubles de Paris, une maison achetée en 1834, en prévision de son mariage, et située sur le boulevard entre la rue de la Paix et la rue Louis-le-Grand. Un spéculateur avait bâti sur la rue et sur le boulevard deux maisons, au milieu desquelles se trouvait, entre deux jardinets et des cours, un magnifique pavillon, débris des splendeurs du grand hôtel de Verneuil. Hulot fils, sûr de la dot de Mlle Crevel, acheta pour un million, aux criées, cette superbe propriété, sur laquelle il paya cinq cent mille francs. Il se logea dans le rez-de-chaussée du pavillon, en croyant pouvoir achever le payement de son prix avec les loyers mais, si les spéculations en maisons à Paris sont sûres, elles sont lentes ou capricieuses, car elles dépendent de circonstances imprévisibles. Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu le remarquer, le boulevard entre la rue Louis-le-Grand et la rue de la Paix fructifia tardivement ; il se nettoya, s’embellit avec tant de peine, que le commerce ne vint étaler là qu’en 1840 ses splendides devantures, l’or des changeurs, les féeries de la mode et le luxe effréné de ses boutiques. Malgré deux cent mille francs offerts à sa fille par Crevel dans le temps où son amour-propre était flatté de ce mariage et lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha ; malgré deux cent mille francs payés par Victorin en sept ans, la dette qui pesait sur l’immeuble s’élevait encore à cinq cent mille francs, à cause du dévouement du fils pour le père. Heureusement, l’élévation continue des loyers, la beauté de la situation, donnaient en ce moment toute leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit ans d’échéance, pendant lesquels l’avocat s’était épuisé à payer des intérêts et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques, à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les appartements acquéraient du prix par le changement du centre des affaires, qui se fixait alors entre la Bourse et la Madeleine, désormais le siège du pouvoir politique et de la finance à Paris. La somme remise par le ministre, jointe à l’année payée d’avance et aux pots-de-vin consentis par les locataires, allaient réduire la dette de Victorin à deux cent mille francs. Les deux immeubles de produit, entièrement loués, devaient donner cent mille francs par an. Encore deux années, pendant lesquelles Hulot fils allait vivre de ses honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans une position superbe. C’était la manne tombée du ciel. Victorin pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue par la cousine Bette, cette triple maison supporterait toutes ses charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait au célèbre avocat. Les astres du Palais s’éclipsaient rapidement ; et Hulot fils, doué d’une parole sage, d’une probité sévère, était écouté par les juges et par les conseillers ; il étudiait ses affaires, il ne disait rien qu’il ne pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.

Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne, qu’elle se laissa transporter rue Louis-le-Grand. Par les soins de son fils, Adeline occupa donc un magnifique appartement ; on lui sauva tous les détails matériels de l’existence, car Lisbeth accepta la charge de recommencer les tours de force économiques accomplis chez Mme Marneffe, en voyant un moyen de faire peser sa sourde vengeance sur ces trois si nobles existences, objet d’une haine attisée par le renversement de toutes ses espérances. Une fois par mois, elle alla voir Valérie, chez qui elle fut envoyée par Hortense, qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célestine, excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de son père avec une femme à qui sa belle-mère et sa belle-sœur devaient leur ruine et leur malheur. Comme on le suppose, Lisbeth profita de cette curiosité pour voir Valérie aussi souvent qu’elle le voulait.

Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la baronne se raffermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux cessât. Elle se mit au courant de ses fonctions, qui présentaient de nobles distractions à sa douleur et un aliment aux divines facultés de son âme. Elle y vit, d’ailleurs, un moyen de retrouver son mari, par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les quartiers de Paris. Pendant ce temps, les lettres de change de Vauvinet furent payées, et la pension de six mille francs, liquidée au profit du baron Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait toutes les dépenses de sa mère, ainsi que celles d’Hortense, avec les dix mille francs d’intérêt du capital remis par le maréchal en fidéicommis. Or, les appointements d’Adeline étant de six mille francs, cette somme, jointe aux six mille francs de la pension du baron, devait bientôt produire un revenu de douze mille francs par an, quittes de toute charge, à la mère et à la fille. La pauvre femme aurait eu presque le bonheur, sans ses perpétuelles inquiétudes sur le sort du baron, qu’elle aurait voulu faire jouir de la fortune qui commençait à sourire à la famille ; sans le spectacle de sa fille abandonnée, et sans les coups terribles que lui portait innocemment Lisbeth, dont le caractère infernal se donnait pleine carrière.

Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars 1843 va d’ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante et latente de Lisbeth, toujours aidée par Mme Marneffe. Deux grands événements s’étaient accomplis chez Mme Marneffe. D’abord, elle avait mis au monde un enfant non viable, dont le cercueil lui valait deux mille francs de rente. Puis, quant au sieur Marneffe, onze mois auparavant, voici la nouvelle que Lisbeth avait donnée à la famille au retour d’une exploration à l’hôtel Marneffe :

— Ce matin, cette affreuse Valérie, avait-elle dit, a fait demander le docteur Bianchon, pour savoir si les médecins qui, la veille, ont condamné son mari, ne se trompaient point. Ce docteur a dit que, cette nuit même, cet homme immonde appartiendrait à l’enfer qui l’attend. Le père Crevel et Mme Marneffe ont reconduit le médecin, à qui votre père, ma chère Célestine, a donné cinq pièces d’or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le salon, Crevel a battu des entrechats comme un danseur ; il a embrassé cette femme, et il criait : "Tu seras donc enfin Mme Crevel !…" Et à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre sa place au chevet de son mari qui râlait, votre honorable père m’a dit : "Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de France ! J’achète une terre, que je guette, la terre de Presles, que veut vendre Mme de Sérizy. Je serai Crevel de Presles, je deviendrai membre du conseil général de Seine-et-Oise et député. J’aurai un fils ! Je serai tout ce que je voudrai être. — Eh bien, lui ai-je dit, et votre fille ? — Bah ! c’est une fille, a-t-il répondu, et elle est devenue par trop une Hulot, et Valérie a ces gens-là en horreur… Mon gendre n’a jamais voulu venir ici ; pourquoi fait-il le mentor, le Spartiate, le puritain, le philanthrope ? D’ailleurs, j’ai rendu mes comptes à ma fille, et elle a reçu toute la fortune de sa mère et deux cent mille francs de plus ! Aussi suis-je maître de me conduire à ma guise. Je jugerai mon gendre et ma fille lors de mon mariage ; comme ils feront, je ferai. S’ils sont bons pour leur belle-mère, je verrai ! je suis un homme, moi ! " Enfin toutes ses bêtises ! et il se posait comme Napoléon sur la colonne !

Les dix mois du veuvage officiel, ordonnés par le Code Napoléon, étaient expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée. Victorin et Célestine avaient envoyé le matin même Lisbeth chercher des nouvelles chez Mme Marneffe sur le mariage de cette charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du conseil général de Seine-et-Oise.


CII. L’Epée de Damoclès [modifier]

Célestine et Hortense, dont les liens d’affection s’étaient resserrés par l’habitation sous le même toit, vivaient presque ensemble. La baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance dont elle était l’intermédiaire, elle sortait presque tous les jours de onze heures à cinq heures. Les deux belles-sœurs, réunies par les soins à donner à leurs enfants, qu’elles surveillaient en commun, restaient et travaillaient donc ensemble au logis.

Elles en étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le touchant accord de deux sœurs, l’une heureuse, l’autre mélancolique. Belle, pleine de vie débordante, animée, rieuse et spirituelle, la sœur malheureuse semblait démentir sa situation réelle par son extérieur ; de même que la mélancolique, douce et calme, égale comme la raison, habituellement pensive et réfléchie, eût fait croire à des peines secrètes. Peut-être ce contraste contribuait-il à leur vive amitié. Ces deux femmes se prêtaient l’une à l’autre ce qui leur manquait. Assises dans un petit kiosque, au milieu du jardinet que la truelle de la spéculation avait respecté par un caprice du constructeur, qui croyait conserver ces cent pieds carrés pour lui-même, elles jouissaient de ces premières pousses des lilas, fête printanière qui n’est savourée dans toute son étendue qu’à Paris, où, durant six mois, les Parisiens ont vécu dans l’oubli de la végétation, entre les falaises de pierre où s’agite leur océan humain.

— Célestine, disait Hortense en répondant à une observation de sa belle-sœur, qui se plaignait de savoir son mari par un si beau temps à la Chambre, je trouve que tu n’apprécies pas assez ton bonheur. Victorin est un ange, et tu le tourments parfois.

— Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés ! Certaines tracasseries sont une preuve d’affection. Si ta pauvre mère avait été non pas exigeante, mais toujours près de l’être, vous n’eussiez sans doute pas eu tant de malheurs à déplorer.

— Lisbeth ne revient pas ! Je vais chanter la chanson de Malbrouck ! dit Hortense. Comme il me tarde d’avoir des nouvelles de Wenceslas !… De quoi vit-il ? il n’a rien fait depuis deux ans.

— Victorin l’a, m’a-t-il dit, aperçu l’autre jour avec cette odieuse femme, et il suppose qu’elle l’entretient dans la paresse… Ah ! si tu voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton mari.

Hortense fit un signe de tête négatif.

— Crois-moi, ta situation deviendra bientôt intolérable, dit Célestine en continuant. Dans le premier moment, la colère et le désespoir, l’indignation, t’ont prêté des forces. Les malheurs inouïs qui depuis ont accablé notre famille : deux morts, la ruine, la catastrophe du baron Hulot, ont occupé ton esprit et ton cœur ; mais, maintenant que tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras pas facilement le vide de ta vie ; et, comme tu ne peux pas, que tu ne veux pas sortir du sentier de l’honneur, il faudra bien se réconcilier avec Wenceslas. Victorin, qui t’aime tant, est de cet avis. Il y a quelque chose de plus fort que nos sentiments, c’est la nature !

— Un homme si lâche ! s’écria la fière Hortense. Il aime cette femme parce qu’elle le nourrit… Elle a donc payé ses dettes, elle ?… Mon Dieu ! je pense nuit et jour à la situation de cet homme ! Il est le père de mon enfant, et il se déshonore…

— Vois ta mère, ma petite,… reprit Célestine.

Célestine appartenait à ce genre de femmes qui, lorsqu’on leur a donné des raisons assez fortes pour convaincre des paysans bretons, recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif. Le caractère de sa figure un peu plate, froide et commune, ses cheveux châtain clair disposés en bandeaux raides, la couleur de son teint, tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans charme, mais aussi sans faiblesse.

— La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré, le consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine en continuant. Elle a fait arranger là-haut la chambre de M. Hulot, comme si, d’un jour à l’autre, elle allait le retrouver et l’y installer.

— Oh ! ma mère est sublime ! répondit Hortense, elle est sublime, à chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans ; mais je n’ai pas ce tempérament-là… Que veux-tu ! je m’emporte quelquefois contre moi-même. Ah ! tu ne sais pas ce que c’est, Célestine, que d’avoir à pactiser avec l’infamie !

— Et mon père !… reprit tranquillement Célestine. Il est certainement dans la voie où le tien a péri ! Mon père a dix ans de moins que le baron, et il a été commerçant, c’est vrai ; mais comment cela finira-t-il ? Cette Mme Marneffe a fait de mon père son chien, elle dispose de sa fortune, de ses idées, et rien ne peut éclairer mon père. Enfin, je tremble d’apprendre que les bans de son mariage sont publiés ! Mon mari tente un effort, il regarde comme un devoir de venger la société, la famille, et de demander compte à cette femme de tous ses crimes. Ah ! chère Hortense, de nobles esprits comme celui de Victorin, des cœurs comme les nôtres comprennent trop tard le monde et ses moyens ! Ceci, chère sœur, est un secret, je te le confie, car il t’intéresse ; mais que pas une parole, pas un geste, ne le révèlent ni à Lisbeth, ni à ta mère, ni à personne, car…

— Voici Lisbeth ! dit Hortense. — Eh bien, cousine, comment va l’enfer de la rue Barbet ?

— Mal pour vous, mes enfants. — Ton mari, ma bonne Hortense, est plus ivre que jamais de cette femme, qui, j’en conviens, éprouve pour lui une passion folle. — Votre père, chère Célestine, est d’un aveuglement royal. Ceci n’est rien, c’est ce que je vais observer tous les quinze jours, et vraiment je suis heureuse de n’avoir jamais su ce qu’est un homme… C’est de vrais animaux ! Dans cinq jours d’ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune de votre père !

— Les bans sont publiés ?… dit Célestine.

— Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J’ai dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l’autre, que, s’il voulait vous sortir de l’embarras où vous étiez, en libérant votre maison, vous en seriez reconnaissants, que vous recevriez votre belle-mère…

Hortense fit un geste d’effroi.

— Victorin avisera…, répondit Célestine froidement.

— Savez-vous ce que M. le maire m’a répondu ? reprit Lisbeth : "Je veux les laisser dans l’embarras ; on ne dompte les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre ! " Le baron Hulot valait mieux que M. Crevel… Ainsi, mes pauvres enfants, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortune ! Votre père a payé les trois millions de la terre de Presles, et il lui reste trente mille francs de rente ! Oh ! il n’a pas de secrets pour moi ! Il parle d’acheter l’hôtel de Navarreins, rue du Bac. Mme Marneffe possède, elle, quarante mille francs de rente. — Ah ! voilà notre ange gardien, voici ta mère !… s’écria-t-elle en entendant le roulement d’une voiture.

La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre au groupe de la famille. A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d’un frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait en la voyant : "Elle a dû être bien belle ! " Dévorée par le chagrin d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager dans cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le bien-être dont la famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des ruines. A chaque lueur d’espoir évanouie, à chaque recherche inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient ses enfants. La baronne, partie le matin avec une espérance, était impatiemment attendue. Un intendant général, l’obligé de Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative, disait avoir aperçu le baron dans une loge, au théâtre de l’Ambigu-Comique, avec une femme d’une beauté splendide. Adeline était allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant avoir vu son vieux protecteur, et prétendant que sa manière d’être avec cette femme pendant la représentation accusait un mariage clandestin, venait de dire à Mme Hulot que son mari, pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fin du spectacle.

— Il était comme un homme en famille, et sa mise annonçait une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.

— Eh bien ? dirent les trois femmes à la baronne.

— Eh bien, M. Hulot est à Paris : et c’est déjà pour moi, répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous.

— Il ne paraît pas s’être amendé ! dit Lisbeth quand Adeline eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l’argent ? Je parie qu’il en demande à ses anciennes maîtresses, à Mlle Jenny Cadine ou à Josépha.

La baronne eut un redoublement dans le jeu constant de ses nerfs ; elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva douloureusement vers le ciel.

— Je ne crois pas qu’un grand-officier de la Légion d’honneur soit descendu si bas, dit-elle.

— Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas ? il a volé l’État, il volera les particuliers, il assassinera peut-être…

— Oh ! Lisbeth ! s’écria la baronne, garde ces pensées-là pour toi.


CIII. L’ami du baron Hulot [modifier]

En ce moment, Louise vint jusqu’au groupe formé par la famille, auquel s’étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenceslas pour voir si les poches de leur grand’mère contentaient des friandises.

— Qu’y a-t-il, Louise ?… demanda-t-on.

— C’est un homme qui demande Mlle Fischer.

— Quel homme est-ce ? dit Lisbeth.

— Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l’eau-de-vie… C’est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.

Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller vivement Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Grand, où elle trouva l’homme fumant une pipe dont le culotage annonçait un artiste en fumerie.

— Pourquoi venez-vous ici, père Chardin ? lui dit-elle. Il est convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois à la porte de l’hôtel Marneffe, rue Barbet-de-Jouy ; j’en arrive après y être restée cinq heures, et vous n’y êtes pas venu !…

— J’y suis été, ma respectable et charitable demoiselle ! répondit le matelassier ; maiz-i-le y avait une poule d’honneur au café des Savants, rue du Cœur-Volant et chacun a ses passions. Moi, c’est le billard. Sans le billard, je mangerais dans l’argent ; car saisissez bien ceci ! dit-il en cherchant un papier dans le gousset de son pantalon déchiré, le billard entraîne le petit verre et la prune à l’eau-de-vie… C’est ruineux, comme toutes les belles choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu… Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus ; maiz-i-le y a du mélange ! Dieu n’est pas pour tout le monde, comme on dit, il a des préférences ; c’est son droit. Voici l’écriture de votre parent estimable et très ami de matelas… C’est là son opinion politique.

Le père Chardin essaya de tracer dans l’atmosphère des zigzags avec l’index de sa main droite.

Lisbeth, sans écouter, lisait ces deux lignes :

"Chère cousine, soyez ma providence ! Donnez-moi trois cents francs aujourd’hui.

"HECTOR"

— Pourquoi veut-il tant d’argent ?

— Le propriétaire ! dit le père Chardin, qui tâchait toujours de dessiner des arabesques. Et puis mon fils est revenu de l’Algérie par l’Espagne, Bayonne, et… il n’a rien pris, contre son habitude ; car c’est un guerdin fini, sous votre respect, mon fils. Que voulez-vous ! il a faim ; mais il va vous rendre ce que nous lui prêterons, car il veut faire une comme on dite ; il a des idée qui peuvent mener loin…

— En police correctionnelle ! reprit Lisbeth. C’est l’assassin de mon oncle ! et je ne l’oublierai pas.

— Lui ! saigner un poulet, il ne le pourrait pas, respectable demoiselle !

— Tenez, voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant quinze pièces d’or de sa bourse. Allez-vous-en, et ne revenez jamais ici…

Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d’Oran jusqu’à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

—Toutes les fois que cet homme-là viendra, si par hasard il revient, vous ne le laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n’y suis pas. S’il cherchait à savoir si M. Hulot fils, si Mme la baronne Hulot, demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne connaissez pas ces personnes-là…

— C’est bien, mademoiselle.

— Il y va de votre place, en cas d’une sottise, même involontaire, dit la vieille fille à l’oreille de la portière. — Mon cousin, dit-elle à l’avocat qui rentrait, vous êtes menacé d’un grand malheur.

— Lequel ?

— Votre femme aura, dans quelques jours d’ici, Mme Marneffe pour belle-mère.

— C’est ce que nous verrons ! répondit Victorin.

Depuis six mois, Lisbeth payait exactement une petite pension à son protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice ; elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes d’Adeline, à qui, lorsqu’elle la voyait gaie et pleine d’espoir, elle disait, comme on vient de le voir : "Attendez-vous à lire quelque jour le nom de mon pauvre cousin à l’article Tribunaux." En ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance. Elle avait éveillé la prudence de Victorin. Victorin avait résolu d’en finir avec cette épée de Damoclès incessamment montrée par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs. Le prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de Mme Marneffe, appuyait l’entreprise secrète de l’avocat ; il lui avait promis, comme promet un président du conseil, l’intervention cachée de la police pour éclairer Crevel, et pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique courtisane, à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal Hulot ni la ruine totale du conseiller d’État.


CIV. Le vice et la vertu [modifier]

Ces mots : "Il en demande à ses anciennes maîtresse ! " dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne. Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du désespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottants pour des amarres, elle finit par croire à la bassesse dont le seul soupçon l’avait indignée, et elle eut l’idée d’appeler à son secours une de ces odieuses femmes. Le lendemain matin, sans consulter ses enfants, sans dire un mot à personne, elle alla chez Mlle Josépha Mirah, prima donna de l’Académie royale de musique, y chercher ou y perdre l’espoir qui venait de luire comme un feu follet. A midi, la femme de chambre de la célèbre cantatrice lui remettait la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette personne attendait à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle pouvait la recevoir.

— L’appartement est-il fait ?

— Oui, mademoiselle.

— Les fleurs sont-elles renouvelées ?

— Oui, mademoiselle.

— Dis à Jean d’y donner un coup d’œil, que rien n’y cloche, avant d’y introduire cette dame, et qu’on ait pour elle les plus grands respects. Va, reviens m’habiller, car je veux être crânement belle !

Elle alla se regarder dans sa psyché.

— Ficelons-nous ! se dit-elle. Il faut que le vice soit sous les armes devant la vertu ! Pauvre femme ! que me veut-elle ?… Ça me trouble, moi ! de voir

Du malheur auguste victime !…

Elle achevait de chanter cet air célèbre, quand sa femme de chambre entra.

— Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d’un tremblement nerveux…

— Offrez de la fleur d’oranger, du rhum, un potage !

— C’est fait, mademoiselle ; mais elle a tout refusé, en disant que c’était une petite infirmité, des nerfs agacés…

— Où l’avez-vous fait entrer ?

— Dans le grand salon.

— Dépêche-toi, ma fille ! Allons, mes plus belles pantoufles, ma robe de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des dentelles. Fais-moi une coiffure à étonner une femme… Cette femme tient le rôle opposé au mien ! Et qu’on dise à cette dame… (car c’est une grande dame, ma fille ! c’est encore mieux, c’est ce que tu ne seras jamais : une femme dont les prières délivrent des âmes de votre purgatoire !), qu’on lui dise que je suis au lit, que j’ai joué hier, que je me lève…

La baronne, introduite dans le grand salon de l’appartement de Josépha, ne s’aperçut pas du temps qu’elle y passa, quoiqu’elle y attendît une grande demi-heure. Ce salon, déjà renouvelé depuis l’installation de Josépha dans ce petit hôtel, était en soieries couleur massaca et or. Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient dans leurs petites maisons, et dont tant de restes magnifiques témoignent de ces folies qui justifiaient si bien leur nom, éclatait avec la perfection due aux moyens modernes dans les quatre pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par un calorifère à bouches invisibles. La baronne, étourdie, examinait chaque objet d’art dans un étonnement profond. Elle y trouvait l’explication de ces fortunes fondues au creuset sous lequel le plaisir et la vanité attisent un feu dévorant. Cette femme qui, depuis vingt-six ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dont les yeux contemplaient des tapis à fleurs éteintes, des bronzes dédorés des soieries flétries comme son cœur, entrevit la puissance des séductions du vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles les grands artistes inconnus qui font le Paris actuel et sa production européenne avaient tous contribué. Là, tout surprenait par la perfection de la chose unique. Les modèles étant brisés, les formes, les figurines, les sculptures étaient toutes originales. C’est là le dernier mot du luxe d’aujourd’hui. Posséder des choses qui ne soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulents qui se croient luxueux quand ils étaient des richesses dont sont encombrés les magasins, c’est le cachet du vrai luxe, le luxe des grands seigneurs modernes, étoiles éphémères du firmament parisien. En examinant des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de bronzes ciselés et faits dans le genre dit de Boulle, la baronne fut effrayée de ce que cet appartement contenait de richesses. Nécessairement, ce sentiment dut réagir sur la personne autour de qui ces profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha Mirah, dont le portrait, dû au pinceau de Joseph Bridap, brillait dans le boudoir voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et elle s’attendait à voir une vraie lionne. Elle regretta d’être venue. Mais elle était poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévouement si peu calculateur, qu’elle rassembla son courage pour soutenir cette entrevue. Puis elle allait satisfaire cette curiosité, qui la poignait, d’étudier le charme que possédaient ces sortes de femmes, pour extraire tant d’or des gisements avares du sol parisien. La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans ce luxe ; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur laquelle s’étalait une belle collerette en magnifique dentelle ; son chapeau de velours en même couleur lui seyait. En se voyant encore imposante comme une reine, toujours reine même quand elle est détruite, elle pensa que la noblesse du malheur valait la noblesse du talent. Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle aperçut enfin Josépha. La cantatrice ressemblait à la Judith d’Alloris, gravée dans le souvenir de tous ceux qui l’ont vue dans le palais Pitti, auprès de la porte d’un grand salon : même fierté de pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans apprêt, et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument semblable au brocat dont est habillée l’immortelle homicide créée par le neveu de Bronzino.

— Madame la baronne, vous me voyez confondue de l’honneur que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice, qui s’était promis de bien jouer son rôle de grande dame.

Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit pour elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme et fut saisie d’une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement nerveux que la moindre émotion rendait convulsif. Elle lut d’un seul regard cette vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui dépeignaient ; et non seulement elle perdit alors l’idée de lutter avec cette femme, mais encore elle s’humilia devant cette grandeur qu’elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la courtisane.

—Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir, qui fait recourir à tous les moyens…

Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu’elle venait de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l’artiste. Ce regard plein de supplication éteignit la flamme des yeux de Josépha, qui finit par sourire. Ce fut entre ces deux femmes un jeu muet d’une horrible éloquence.

— Voici deux ans et demi que M. Hulot a quitté sa famille, et j’ignore où il est, quoique je sache qu’il habite à Paris, reprit la baronne d’une voix émue. Un rêve m’a donné l’idée, absurde peut-être, que vous avez dû vous intéresser à M. Hulot. Si vous pouviez me mettre à même de revoir M. Hulot, oh ! mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours, pendant le temps que je resterai sur cette terre…

Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice en annoncèrent la réponse.

— Madame, dit-elle avec l’accent d’une profonde humilité, je vous ai fait du mal sans vous connaître ; mais, maintenant que j’ai le bonheur, en vous voyant, d’avoir entrevu la plus grande image de la vertu sur la terre, croyez que je sens la portée de ma faute, j’en conçois un sincère repentir ; aussi comptez que je suis capable de tout pour la réparer !…

Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu s’opposer à ce mouvement, elle la baisa de la façon la plus respectueuse, et alla jusqu’à l’ abaissement en pliant un genou. Puis elle se releva fière comme lorsqu’elle entrait en scène dans le rôle de Mathilde, et sonna.

— Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval et crevez le cheval s’il le faut, trouvez- moi la petite Bijou, rue Saint-Maur-du-Temple, amenez-la-moi, faites-la monter en voiture, et payez le cocher pour qu’il arrive au galop. Ne perdez pas une minute… ou je vous renvoie. — Madame, dit-elle en revenant à la baronne et lui parlant d’une voix pleine de respect, vous devez me pardonner Aussitôt que j’ai eu le duc d’Hérouville pour protecteur, je vous ai renvoyé le baron, en apprenant qu’il ruinait pour moi sa famille. Que pouvais-je faire de plus ? Dans la carrière du théâtre, une protection nous est nécessaire à toutes au moment où nous y débutons. Nos appointements ne soldent pas la moitié de nos dépense, nous nous donnons donc des maris temporaires… Je ne tenais pas à M. Hulot, qui m’a fait quitter un homme riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m’aurait certainement épousée…

— Il me l’a dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.

— Eh bien, voyez-vous, madame ! je serais une honnête femme aujourd’hui, n’ayant eu qu’un mari légal !

— Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu les appréciera. Mais, moi, loin de vous faire des reproches, je suis venue au contraire contacter envers vous un dette de reconnaissance.

— Madame, j’ai pourvu, voici bientôt trois ans, aux besoins de M. le baron…

— Vous ! s’écria la baronne, à qui des larmes vinrent aux yeux. Ah ! que puis-je pour vous ? je ne puis que prier…

— Moi et M. le duc d’Hérouville, reprit la cantatrice, un noble cœur, un vrai gentilhomme…

Et Josépha raconta l’emménagement et le mariage du père Thoul.

— Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon mari, grâce à vous n’a manqué de rien ?

— Nous avons tout fait pour cela, madame.

— Et où se trouve-t-il ?

— M. le duc m’a dit, il y a six mois environ, que le baron, connu de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit mille francs qui devaient n’être remis que par parties égales de trois en trois mois, répondit Josépha. Ni moi ni M. d’Hérouville, nous n’avons entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres est si occupée, si remplie, que je n’ai pu courir après le père Thoul. Par aventure, depuis six mois, Bijou, ma brodeuse, sa…, comment dirais-je ?

— Sa maîtresse, dit Mme Hulot.

— Sa maîtresse, répéta Josépha, n’est pas venue ici. Mlle Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est fréquent dans notre arrondissement.


CV. Liquidation de la maison Thoul et Bijou [modifier]

Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de ses jardinières, et fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l’attente était, disons-le, entièrement trompée. Semblable à ces bons bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres mangeant, buvant, marchant, parlant tout autrement que les autre hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice, Josépha la cantatrice, la courtisane spirituelle et amoureuse ; et elle trouvait une femme calme et posée, ayant la noblesse de son talent, la simplicité d’une actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux que cela, une fille qui rendait par ses regards, par son attitude et ses façons, un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la Mater dolorosa de l’hymne sainte, et qui en fleurissait les plaies, comme en Italie on fleurit la madone.

— Madame, vint dire le valet, revenu au bout d’un demi-heure, la mère Bijou est en route ; mais il ne faut pas compter sur la petite Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est mariée…

— En détrempe ?… demanda Josépha.

— Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d’un magnifique établissement, elle a épousé le propriétaire d’un grand magasin de nouveautés où l’on a dépensé des millions, sur le boulevard des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à sa sœur et à sa mère. Elle est Mme Grenouville. Ce gros négociant…

— Un Crevel !

— Oui, madame, dit le valet. Il a reconnu trente mille francs de rente au contra de Mlle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on, aussi épouser un riche boucher.

— Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la baronne. M. le baron n’est plus où je l’avais casé.

Dix minutes après, on annonça Mme Bijou. Josépha, par prudence, fit passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la portière.

— Vous l’intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne lâcherait rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi la confesser ! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène se joue aussi souvent dans la vie qu’au théâtre. — Eh bien, mère Bijou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d’étoffe dite tartan, et qui ressemblait à une portière endimanchée, vous voilà tous heureux ? votre fille a eu de la chance !

— Oh ! heureux !… ma fille nous donne cent francs par mois, et elle va en voiture, et elle mange dans de l’argent, elle est miyonaire !… Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A mon âge, travailler !… Est-ce bienfait ?

— Elle a tort d’être ingrate, car elle vous doit sa beauté, reprit Josépha ; mais pourquoi n’est-elle pas venue me voir ? C’est moi qui l’ai tirée de peine en la mariant à mon oncle…

— Oui, madame, le père Thoul !… Mais il est ben vieux, ben cassé…

— Qu’en avez-vous donc fait ? Est-il chez vous ?… Elle a eu bien tort de s’en séparer, le voilà riche à millions…

— Ah ! Dieu de Dieu, fit la mère Bijou ;… c’est ce qu’on lui disait quand elle se comportait mal avec lui, qu’était la douceur même, pauvre vieux ! Ah ! le faisait-elle trimer ! Olympe a été pervertie, madame !

— Et comment ?

— Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur, petit-neveu d’un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce faigniant, comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces, quoi ! est la coqueluche du boulevard du Temple, où il travaille aux pièces nouvelles, et soigne les entrées des actrices, comme il dit. Dans la matinée, il déjeune ; avant le spectacle, il dîne pour se monter la tête ; enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance. "C’est pas un état cela ! " que je disais à Olympe.

— C’est malheureusement un état, dit Josépha.

— Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame, ne voyait pas bonne compagnie, à preuve qu’il a failli être arrêté dans l’estaminet où sont les voleurs ; mais, pour lors, M. Braulard, le chef de la claque, l’a réclamé. Ça porte des boucles d’oreilles en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des femmes qui sont folles de ces bels hommes-là ! Il a mangé tout l’argent que M. Thoul donnait à la petite. L’établissement allait fort mal. Ce qui venait de la broderie allait au billard. Pour lors, ce gars-là, madame, avait une sœur jolie, qui faisait le même état que son frère, une pas grand’chose, dans le quartier des étudiants.

— Une lorette de la Chaumière, dit Josépha.

— Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idamore, il se nomme Idamore, c’est son nom de guerre, car il s’appelle Chardin, Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d’argent qu’il ne le disait, et il a trouvé moyen d’envoyer, sans que ma fille s’en doutât, Elodie, sa sœur (il lui a donné un nom de théâtre), chez nous, comme ouvrière ; Dieu de Dieu ! qu’elle y a mis tout sens dessus dessous, elle a débauché toutes ces pauvres filles, qui sont devenues indécrottables, sous votre respect… Et elle a tant fait, qu’elle a pris pour elle le père Thoul, et elle l’a emmené, que nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapport à tous les billets. Nous sommes encore aujor-d’ojord’hui sans pouvoir payer ; mais ma fille, qu’est là dedans, veille aux échéances… Quand Idamore à évu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé là ma pauvre fille, et il est maintenant avec une jeune promière des Funambules… Et de là le mariage de ma fille, comme vous allez voir…

— Mais vous savez où demeure le matelassier ?… demanda Josépha.

— Le vieux père Chardin ? Est-ce que ça demeure çà !… Il est ivre dès six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules…

— Comment, il fait les poules ?… c’est un fier coq !

— Vous ne comprenez pas, madame ; c’est la poule au billard, il en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit…

— Des laits de poule ! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au boulevard, et, en s’adressant à mon ami Braulard, on le trouvera.

— Je ne sais pas, madame, vu que ces événements-là se sont passés il y a six mois. Idamore est un de ces gens qui doivent aller à la correctionnelle, de là à Melun, et puis…, dame !…

— Au pré ! dit Josépha.

— Ah ! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma fille n’avait pas connu cet être-là, elle, elle serait… Mais elle a eu bien de la chance, tout de même, vous me direz ; car M. Grenouville en est devenu amoureux au point qu’il l’a épousée…

— Et comment ce mariage-là s’est-il fait ?

— Par le désespoir d’Olympe, madame. Quand elle s’est vue abandonnée pour la jeune première, à qui elle a trempé une soupe ! ah ! l’a-t-elle giroflettée !… et qu’elle a eu le père Thoul qui l’adorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, M. Grenouville, qui venait acheter beaucoup chez nous, deux cents écharpes de Chine brodées par trimestre, l’a voulu consoler ; mais, vrai ou non, elle n’a voulu entendre à rien qu’avec la mairie et l’église. "Je veux être honnête !… disait-elle toujours, ou je me péris ! " Et elle a tenu bon. M. Grenouville a consenti à l’épouser, à la condition qu’elle renoncerait à nous, et nous avons consenti…

— Moyennant finance ?… dit la perspicace Josépha.

— Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père, qui ne peut plus travailler…

— J’avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et elle me l’a jeté dans la crotte ! Ce n’est pas bien. Je ne m’intéresserai plus à personne ! Voilà ce que c’est que de se livrer à la bienfaisance !… La bienfaisance n’est décidément bonne que comme spéculation. Olympe devait au moins m’avertir de ce tripotage-là ! Si vous retrouvez le père Thoul, d’ici à quinze jours, je vous donnerai mille francs…

— C’est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des pièces de cent sous dans mille francs, et je vais tâcher de gagner votre argent…

— Adieu, madame Bijou.


CVI. L’ange et le démon chassant de compagnie [modifier]

En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva Mme Hulot complètement évanouie ; mais, malgré la perte de ses sens, son tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les tronçons d’une couleuvre coupée s’agitent encore. Des sels violents, de l’eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la baronne à la vie, ou, si l’on veut, au sentiment de ses douleurs.

— Ah ! mademoiselle, jusqu’où est-il tombé !… dit-elle en reconnaissant la cantatrice et se voyant seule avec elle.

— Ayez du courage, madame, répondit Josépha, qui s’était mise sur un coussin aux pieds de la baronne et qui lui baisait les mains, nous le retrouverons ; et, s’il est dans la fange, eh bien, il se lavera. Croyez-moi, pour les personnes bien élevées, c’est une question d’habits… Laissez-moi réparer mes torts envers vous, car je vois combien vous êtes attachée à votre mari, malgré sa conduite, puisque vous êtes venue ici !… Dame, ce pauvre homme ! il aime les femmes… Eh bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre chique, vous l’auriez empêché de courailler ; car vous auriez été ce que nous savons être : toutes les femmes pour un homme. Le gouvernement devait créer une école de gymnastique pour les honnêtes femmes ! Mais les gouvernements sont si bégueules !… ils sont menés par les hommes que nous menons ! Moi, je plains les peuples !… Mais il s’agit de travailler pour vous, et non de rire… Eh bien, soyez tranquille, madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez plus. Je vous ramènerai votre Hector, comme il était il y a trente ans.

— Oh ! mademoiselle, allons chez cette Mme Grenouville ! dit la baronne ; elle doit savoir quelque chose ; peut-être verrai-je M. Hulot aujourd’hui, et pourrai-je l’arracher immédiatement à la misère, à la honte…

— Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance profonde que je vous garderai de l’honneur que vous m’avez fait, en ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d’Hérouville, à côté de la plus belle, de la plus sainte image de la vertu. Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n’est pas une humilité de comédienne, c’est un hommage que je vous rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre votre sentier, malgré les épines qui vous ensanglantent les pieds et les mains ! Mais, que voulez-vous ! j’appartiens l’art comme vous appartenez à la vertu…

— Pauvre fille ! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs par un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la société, qui a besoin de spectacles. Quand la vieillesse viendra, faites pénitence… vous serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d’une…

— D’une martyre, madame, dit Josépha, qui baisa respectueusement la robe de la baronne.

Mis Adeline prit la main de la cantatrice, l’attira vers elle et la baisa au front. Rouge de plaisir, la cantatrice reconduisit Adeline jusqu’à sa voiture, avec les démonstrations les plus serviles.

— C’est quelque dame de charité, dit le valet de chambre à la femme de chambre, car elle n’est ainsi pour personne, pas même pour sa bonne amie, Mme Jenny Cadine !

— Attendez quelques jours, dit-elle, madame, et vous le verrez, ou je renierai le Dieu de mes pères ; et, pour une juive, voyez-vous, c’est promettre la réussite.


CVII. Autre démon [modifier]

Au moment où la baronne entrait chez Josépha, Victorin recevait dans son cabinet une vieille femme âgée de soixante et quinze ans environ, qui, pour parvenir jusqu’à l’avocat célèbre, mit en avant le nom terrible du chef de la police de sûreté. Le valet de chambre annonça :

— Mme de Saint-Estève !

— J’ai pris un de mes noms de guerre, dit-elle en s’asseyant.

Victorin fut saisi d’un frisson intérieur, pour ainsi dire, à l’aspect de cette affreuse vieille. Quoique richement mise, elle épouvantait par les signes de méchanceté froide que présentait sa plate figure horriblement ridée, blanche et musculeuse. Marat, en femme et à cet âge, eût été, comme la Saint-Estève, une image vivante de la Terreur. Cette vieille sinistre offrait dans ses petits yeux clairs la cupidité sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines agrandies en trous ovales soufflaient le feu de l’enfer, rappelait le bec des plus mauvais oiseaux de proie. Le génie de l’intrigue siégeait sur son front bas et cruel. Ses longs poils de barbe, poussés au hasard dans tous les creux de son visage, annonçaient la virilité de ses projets. Quiconque eût vu cette femme aurait pensé que tous les peintres avaient manqué la figure de Méphistophélès…

— Mon cher monsieur, dit-elle d’un ton de protection, je ne me mêle plus de rien depuis longtemps. Ce que je vais faire pour vous, c’est par considération pour mon cher neveu, que j’aime mieux que je n’aimerais mon fils… Or, le préfet de police, à qui le président du conseil a dit deux mots dans le tuyau de l’oreille, rapport à vous, en conférant avec M. Chapuzot, a pensé que la police ne devait paraître en rien dans une affaire de ce genre-là. On a donné carte blanche à mon neveu ; mais mon neveu ne sera là dedans que pour le conseil, il ne doit pas se compromettre…

— Vous êtes la tante de… ?

— Vous y êtes, et j’en suis un peu orgueilleuse, répondit-elle en coupant la parole à l’avocat, car il est mon élève, un élève devenu promptement le maître… Nous avons étudié votre affaire, et nous avons jaugé ça ! Donnez-vous trente mille francs si l’on vous débarrasse de tout ceci ? je vous liquide la chose ! et vous ne payez que l’affaire faite…

— Vous connaissez les personnes ?

— Non, mon cher monsieur, j’attends vos renseignements. On nous a dit : "Il y a un benêt de vieillard qui est entre les mains d’une veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de voleuse, qu’elle a quarante mille francs de rente pris à deux pères de famille. Elle est sur le point d’engloutir quatre-vingt mille francs de rente en épousant un bonhomme de soixante et un ans ; elle ruinera toute une honnête famille, et donnera cette immense fortune à l’enfant de quelque amant, en se débarrassant promptement de son vieux mari…" Voilà le problème.

— C’est exact ! dit Victorin. Mon beau-père, M. Crevel…

— Ancien parfumeur, un maire ; je suis dans son arrondissement sous le nom de mame Nourrisson, répondit-elle.

— L’autre personne est Mme Marneffe.

— Je ne la connais pas, dit Mme de Saint-Estève ; mais, en trois jours, je serai à même de compter ses chemises.

— Pourriez-vous empêcher le mariage ?… demanda l’avocat.

— Où en est-il ?

— A la seconde publication.

— Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd’hui dimanche, il n’y a que trois jours, car ils se marieront mercredi, c’est impossible ! Mais on peut vous la tuer…

Victorin Hulot fit un bond d’honnête homme en entendant ces six mots dits de sang-froid.

— Assassiner !… dit-il. Et comment ferez-vous ?

— Voici quarante ans, monsieur, que nous remplaçons le destin, répondit-elle avec un orgueil formidable, et que nous faisons tout ce que nous voulons dans Paris. Plus d’une famille, et du faubourg Saint-Germain, m’a dit ses secrets, allez ! J’ai conclu, rompu bien des mariages, j’ai déchiré bien des testaments, j’ai sauvé bien des honneurs ! Je parque là, dit-elle en montrant sa tête, un troupeau de secrets qui me vaut trente-six mille francs de rente ; et, vous, vous serez un de mes agneaux, quoi ! Une femme comme moi serait-elle ce que je suis, si elle parlait de ses moyens ! J’agis ! Tout ce qui se fera, mon cher maître, sera l’œuvre du hasard, et vous n’aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme les gens guéris par les somnambules, ils croient au bout d’un mois que la nature a tout fait.

Victorin eut une sueur froide. L’aspect du bourreau l’aurait moins ému que cette sœur sentencieuse et prétentieuse du bagne ; en voyant sa robe lie de vin, il la crut vêtue de sang.

— Madame, je n’accepte pas le secours de votre expérience et de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu’un, et si le moindre fait criminel s’ensuit.

— Vous êtes un grand enfant, monsieur ! répondit Mme de Saint-Estève. Vous voulez rester probe à vos propres yeux, tout en souhaitant que votre ennemi succombe.

Victorin fit un signe de dénégation.

— Oui, reprit-elle, vous voulez que cette Mme Marneffe abandonne la proie qu’elle a dans la gueule ! Et comment feriez-vous lâcher à un tigre son morceau de bœuf ? Est-ce en lui posant la main sur le dos et lui disant : Minet !… Minet !… Vous n’êtes pas logique. Vous ordonnez un combat, et vous n’y voulez pas de blessures ! Eh bien, je vais vous faire cadeau de cette innocence qui vous tient tant au cœur. J’ai toujours vu dans l’honnêteté de l’étoffe à hypocrisie ! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre viendra vous demander quarante mille francs pour une œuvre pie, un couvent ruiné dans le Levant, dans le désert ! Si vous êtes content de votre sort, donnez les quarante mille francs au bonhomme ! vous en verserez bien d’autres au fisc ! Ce sera peu de chose, allez ! en comparaison de ce que vous récolterez.

Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des souliers de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se retira.

— Le diable a une sœur, dit Victorin en se levant.

Il reconduisit cette horrible inconnue, évoquée des antres de l’espionnage, comme du troisième dessous de l’Opéra se dresse un monstre au coup de baguette d’une fée dans un ballet-féerie. Après avoir fini ses affaires au Palais, Victorin alla chez M. Chapuzot, le chef d’un des plus importants services à la préfecture de police, pour y prendre des renseignements sur cette inconnue.


CVIII. La police [modifier]

En voyant M. Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Hulot le remercia de son assistance.

— Vous m’avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à personnifier Paris, vu du côté criminel.

M. Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, et regarda l’avocat d’un air étonné.

— Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit sans vous en avoir prévenu, sans donner un mot d’introduction, répondit-il.

— Ce sera donc M. le préfet…

— Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le prince de Wissembourg a dîné chez le ministre de l’Intérieur, il a vu M. le préfet et il lui a parlé de la situation où vous étiez, une situation déplorable, en lui demandant si l’on pouvait amiablement venir à votre secours. M. le préfet, vivement intéressé par la peine que Son Excellence a montrée au sujet de cette affaire de famille, a eu la complaisance de me consulter à ce sujet. Depuis que M. le préfet a pris les rênes de cette administration, si calomniée et si utile, il s’est, de prime abord, interdit de pénétrer dans la famille. Il a eu raison, et en principe et comme morale ; mais il a eu tort en fait. La police, depuis quarante-cinq ans que j’y suis, a rendu d’immenses services aux familles, de 1799 à 1815. Depuis 1820, la presse et le gouvernement constitutionnel ont totalement changé les conditions de notre existence. Aussi, mon avis a-t-il été de ne pas s’occuper d’une semblable affaire, et M. le préfet a eu la bonté de se rendre à mes observations. Le chef de la police de sûreté a reçu devant moi l’ordre de ne pas s’avancer ; et, si, par hasard, vous avez reçu quelqu’un de sa part, je le réprimanderai. Ce serait un cas de destitution. On a bientôt dit : "La police fera cela ! " La police ! la police ! Mais, mon cher maître, le maréchal, le conseil des ministres, ignorent ce que c’est que la police. Il n’y a que la police qui se connaisse elle-même. Les rois, Napoléon, Louis XVIII, savaient les affaires de la leur ; mais la nôtre, il n’y a eu que Fouché, que M. Lenoir, M. de Sartines et quelques préfets, hommes d’esprit, qui s’en sont doutés… Aujourd’hui, tout est changé. Nous sommes amoindris, désarmés ! J’ai vu germer bien des malheurs privés que j’aurais empêchés avec cinq scrupules d’arbitraire !…Nous serons regrettés par ceux-là mêmes qui nous ont démolis quand ils seront, comme vous, devant certaines monstruosités morales qu’il faudrait pouvoir enlever comme nous enlevons les boues ! En politique, la police est tenue de tout prévenir, quand il s’agit du salut public ; mais la famille, c’est sacré. Je ferais tout pour découvrir et empêcher un attentat contre les jours du roi ! je rendrais les murs d’une maison transparents ; mais aller mettre nos griffes dans les ménages, dans les intérêts privés !… jamais, tant que je siégerai dans ce cabinet, car j’ai peur…

— De quoi ?

— De la presse, monsieur le député du centre gauche !

— Que dois-je faire ? dit Hulot fils après une pause.

— Eh ! vous vous appelez la famille ! reprit le chef de division, tout est dit, agissez comme vous l’entendrez ; mais vous venir en aide, mais faire de la police un instrument des passions et des intérêts privés, est-ce possible ?… Là, voyez-vous, est le secret de la persécution nécessaire, que les magistrats ont trouvée illégale, dirigée contre le prédécesseur de notre chef actuel de la sûreté. Bibi-Lupin faisait la police pour le compte des particuliers. Ceci cachait un immense danger social ! Avec les moyens dont il disposait, cet homme eût été formidable, il eût été une sous-fatalité…

— Mais, à ma place ?… dit Hulot.

— Oh ! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez ! répliqua M. Chapuzot. Allons donc, mon cher maître, vous vous moquez de moi.

Hulot salua le chef de division, et s’en alla sans voir l’imperceptible mouvement d’épaules qui échappa au fonctionnaire, quand il se leva pour le reconduire.

— Et ça veut être un homme d’État ! se dit M. Chapuzot en reprenant ses rapports.


CIX. Changement du père Thoul en père Thorec [modifier]

Victorin revint chez lui, gardant ses perplexités, et ne pouvant les communiquer à personne. A dîner, la baronne annonça joyeusement à ses enfants que, sous un mois, leur père pourrait partager leur aisance et achever paisiblement ses jours en famille.

— Ah ! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de rente pour voir le baron ici ! s’écria Lisbeth. Mais, ma bonne Adeline, ne conçois pas de pareilles joies par avance, je t’en prie !

— Lisbeth a raison, dit Célestine. Ma chère mère, attendez l’événement.

La baronne, tout cœur, tout espérance, raconta sa visite à Josépha, trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur, et parla de Chardin, le matelassier, le père du garde-magasin d’Oran, en montrant ainsi qu’elle ne se livrait pas à un faux espoir.

Lisbeth, le lendemain matin, était à sept heures, dans un fiacre, sur le quai de la Tournelle, où elle fit arrêter à l’angle de la rue de Poissy.

— Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, au numéro 7, c’est une maison à allée et sans portier. Vous monterez au quatrième étage, vous sonnerez à la porte de gauche, sur laquelle d’ailleurs vous lirez : "Mlle Chardin, repriseuse de dentelles et de cachemires." On viendra. Vous demanderez le chevalier. On vous répondra : "Il est sorti." Vous direz : "Je le sais bien, mais trouvez-le, car sa bonne est là sur le quai, dans un fiacre, et veut le voir…"

Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le froid dans une figure pâle et ridée comme celle d’une vieille femme, allant d’un pas traînant, les pieds dans des pantoufles de lisière, le dos voûté, vêtu d’une redingote d’alpaga chauve, ne portant pas de décoration, laissant passer à ses poignets les manches d’un gilet tricoté, et la chemise d’un jaune inquiétant, se montra timidement, regarda le fiacre, reconnut Lisbeth, et vint à la portière.

— Ah ! mon cher cousin, dit-elle, dans quel état vous êtes !

— Elodie prend tout pour elle ! dit le baron Hulot. Ces Chardin sont des canailles puantes…

— Voulez-vous revenir avec nous ?

— Oh ! non, non, dit le vieillard ; je voudrais passer en Amérique…

— Adeline est sur vos traces…

— Ah ! si l’on pouvait payer mes dettes, demanda le baron d’un air défiant, car Samanon me poursuit.

— Nous n’avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit encore cent mille francs…

— Pauvre garçon !

— Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois… Si vous voulez attendre, j’ai là deux mille francs !

Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.

— Donne ! Lisbeth ! Que Dieu te récompense ! Donne ! je sais où aller !

— Mais vous me le direz, vieux monstre ?

— Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j’ai découvert un petit ange, une bonne créature, une innocente, et qui n’est pas assez âgée pour être encore dépravée.

— Songez à la cour d’assises, dit Lisbeth, qui se flattait d’y voir un jour Hulot.

— Eh ! c’est rue de Charonne ! dit le baron Hulot, un quartier où tout arrive sans esclandre. Va, l’on ne me trouvera jamais. Je me suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prendra pour un ancien ébéniste, la petite m’aime, et je ne me laisserai plus manger la laine sur le dos.

— Non, c’est fait ! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je vous y conduisais, cousin ?…

Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant Mlle Elodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman lu.

En une demi-heure, pendant laquelle le baron Hulot ne parla que de la petite Atala Judici à Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le déposa, muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg Saint-Antoine, à la porte d’une maison à façade suspecte et menaçante.

— Adieu, cousin ; tu seras maintenant le père Thorec, n’est-ce pas ? Ne m’envoie que des commissionnaires, et en les prenant toujours à des endroits différents.

— C’est dit. Oh ! je suis bien heureux ! dit le baron, dont la figure fut éclairée par la joie d’un futur et tout nouveau bonheur.

— On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth, qui fit arrêter son fiacre au boulevard Beaumarchais, d’où elle revint, en omnibus, rue Louis-le-Grand.


CX. Une scène de famille [modifier]

Le lendemain, Crevel fut annoncé chez ses enfants, au moment où toute la famille était réunie au salon après le déjeuner. Célestine courut se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s’il était venu la veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première visite.

— Bonjour, mon père ! dit Victorin en lui tendant la main.

— Bonjour, mes enfants ! dit l’important Crevel. — Madame la baronne, je mets mes hommages à vos pieds. Dieu ! comme ces enfants grandissent ! ça nous chasse ! ça nous dit : "Grand-papa, je veux ma place au soleil ! " - Madame la comtesse, vous êtes toujours admirablement belle ! ajouta-t-il en regardant Hortense. — Eh ! voilà le reste de nos écus ! ma cousine Bette, la vierge sage. Mais vous êtes tous très bien ici… dit-il après avoir distribué ces phrases à chacun et en les accompagnant de gros rires qui remuaient difficilement les masses rubicondes de sa large figure. Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.

— Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue des Saussayes, il fera très bien ici. Ton salon a besoin d’être renouvelé… - Ah ! voilà ce petit drôle de Wenceslas ! Eh bien, sommes-nous sages, mes petits enfants ? il faut avoir des mœurs.

— Pour ceux qui n’en ont pas, dit Lisbeth.

— Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je vais, mes enfants, mettre un terme à la fausse position où je me trouvais depuis si longtemps ; et, en bon père de famille, je viens vous annoncer mon mariage, là, tout bonifacement.

— Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour mon compte, je vous rends la parole que vous m’avez donnée en m’accordant la main de ma chère Célestine…

— Quelle parole ? demanda Crevel.

— Celle de ne pas vous marier, répondit l’avocat. Vous me rendrez la justice d’avouer que je ne vous demandais pas cet engagement, que vous l’avez bien volontairement pris malgré moi, car je vous ai, dans ce temps, fait observer que vous ne deviez pas vous lier ainsi.

— Oui, je m’en souviens, mon cher ami, dit Crevel honteux. Et, ma foi, tenez !… mes chers enfants, si vous vouliez bien vivre avec Mme Crevel, vous n’auriez pas à vous repentir… Votre délicatesse, Victorin, me touche… On n’est pas impunément généreux avec moi… Voyons, sapristi ! accueillez bien votre belle-mère, venez à mon mariage !

— Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée ? dit Célestine.

— Mais c’est le secret de la comédie, reprit Crevel. Ne jouons pas à cache-cache ! Lisbeth a dû vous dire…

— Mon cher monsieur Crevel, répliqua la Lorraine, il est des noms qu’on ne prononce pas ici…

— Eh bien, c’est Mme Marneffe !

— Monsieur Crevel, répondit sévèrement l’avocat, ni moi ni ma femme, nous n’assisterons à ce mariage, non par des motifs d’intérêt, car je vous ai parlé tout à l’heure avec sincérité. Oui, je serais très heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans cette union ; mais je suis mû par des considérations d’honneur et de délicatesse que vous devez comprendre, et que je ne puis exprimer, car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici…

La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant dans ses bras, lui dit :

— Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas !

— Adieu, monsieur Crevel.

La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s’empêcher de sourire en voyant l’étonnement de l’enfant quand il se vit menacé de ce bain improvisé.

— Vous épousez, monsieur, s’écria l’avocat, quand il se trouva seul avec Lisbeth, avec sa femme et son beau-père, une femme chargée des dépouilles de mon père, et qui l’a froidement conduit où il est ; une femme qui vit avec le gendre, après avoir ruiné le beau-père ; qui cause les chagrins mortels de ma sœur… Et vous croyez qu’on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence ? Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Crevel ! vous n’avez pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité d’honneur qui en lie les différents membres. On ne raisonne pas (je l’ai trop su malheureusement !) les passions. Les gens passionnés sont sourds comme ils sont aveugles. Votre fille Célestine a trop le sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.

— Ce serait joli ! dit Crevel, qui tenta de couper court à cette mercuriale.

— Célestine ne serait pas ma femme, si elle vous faisait une seule observation, reprit l’avocat ; mais, moi, je puis essayer de vous arrêter avant que vous mettiez le pied dans le gouffre, surtout après vous avoir donné la preuve de mon désintéressement. Ce n’est certes pas votre fortune, c’est vous-même dont je me préoccupe… Et, pour vous éclairer sur mes sentiments, je puis ajouter, ne fût-ce que pour vous tranquilliser relativement à votre futur contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle, que nous n’avons rien à désirer…

— Grâce à moi ! s’écria Crevel, dont la figure était devenue violette.

— Grâce à la fortune de Célestine, répondit l’avocat ; et, si vous regrettez d’avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre fille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a laissé sa mère, nous sommes tout prêts à vous les rendre…

— Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel, qui se mit en position, qu’en couvrant de mon nom Mme Marneffe, elle ne doit plus répondre au monde de sa conduite qu’en qualité de Mme Crevel ?

— C’est peut-être très gentilhomme, dit l’avocat, c’est généreux quant aux choses de cœur, aux écarts de la passion ; mais je ne connais pas de nom, ni de lois, ni de titre, qui puissent couvrir le vol des trois cent mille francs ignoblement arrachés à mon père !… Je vous dis nettement, mon cher beau-père, que votre future est indigne de vous, qu’elle vous trompe et qu’elle est amoureuse folle de mon beau-frère Steinbock, dont elle a payé les dettes…

— C’est moi qui les ai payées !

— Bien, reprit l’avocat, j’en suis bien aise pour le comte Steinbock, qui pourra s’acquitter un jour ; mais il est aimé, très aimé, souvent aimé…

— Il est aimé !… dit Crevel, dont la figure annonçait un bouleversement général. C’est lâche, c’est sale, et petit, et commun de calomnier une femme !… Quand on avance ces sortes de choses-là, monsieur, on les prouve…

— Je vous donnerai des preuves.

— Je les attends !

— Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le jour et l’heure, le moment où je serai en mesure de dévoiler l’épouvantable dépravation de votre future épouse…

— Très bien, je serai charmé, dit Crevel, qui reprit son sang-froid. — Adieu, mes enfants, au revoir.

— Adieu, Lisbeth…

— Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l’oreille de la cousine Bette.

— Eh bien, voilà comme vous vous en allez ?… cria Lisbeth à Crevel.

— Ah ! lui dit Crevel, il est devenu très fort, mon gendre, il s’est formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie politique en font un gaillard. Ah ! ah ! il sait que je me marie mercredi prochain, et, dimanche, ce monsieur me propose de me dire, dans trois jours, l’époque à laquelle il me démontrera que ma femme est indigne de moi… Ce n’est pas maladroit… Je retourne signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeth, viens !… Ils n’en sauront rien ! Je voulais laisser quarante mille francs de rente à Célestine ; mais Hulot vient de se conduire de manière à s’aliéner mon cœur à tout jamais.

— Donnez-moi dix minutes, père Crevel, attendez-moi dans votre voiture, à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.

— Eh bien, c’est convenu…

— Mes amis, dit Lisbeth, qui retrouva la famille au salon, je vais avec Crevel ; on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire les dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette femme. Votre père est furieux. Il va vous déshériter…

— Sa vanité l’en empêchera, répondit l’avocat. Il a voulu posséder la terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eût-il des enfants, Célestine recueillera toujours la moitié de ce qu’il laissera, la loi l’empêche de donner toute sa fortune… Mais ces questions ne sont rien pour moi, je ne pense qu’à notre honneur… Allez, cousine, dit-il en serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.