La Cousine Bette/4

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XXXI. Dernière tentative de Caliban sur Ariel[modifier]

A sept heures, Lisbeth revenait déjà chez elle en omnibus, car il lui tardait de revoir Wenceslas, de qui, depuis une vingtaine de jours, elle était la dupe, et à qui elle apportait son cabas plein de fruits empilés par Crevel lui-même, dont la tendresse avait redoublé pour sa cousine Bette. Elle monta dans la mansarde d’une vitesse à perdre la respiration, et trouva l’artiste occupé à terminer les ornements d’une boîte qu’il voulait offrir à sa chère Hortense. La bordure du couvercle représentait des hortensias dans lesquels se jouaient des Amours. Le pauvre amant, pour subvenir aux frais de cette boîte qui devait être en malachite, avait fait pour Florent et Chanor deux torchères, en leur en abandonnant la propriété, deux chefs-d’œuvre.

— Vous travaillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit Lisbeth en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une pareille activité me paraît dangereuse au mois d’août. Vraiment, votre santé peut en souffrir… Tenez, voici des pêches, des prunes de chez M. Crevel… Ne vous tracassez pas tant, j’ai emprunté deux mille francs, et, à moins de malheur, nous pourrons les rendre si vous vendez votre pendule !… Cependant, j’ai quelques doutes sur mon prêteur, car il vient d’envoyer ce papier timbré.

Elle plaça la dénonciation de la contrainte par corps sous l’esquisse du maréchal Montcornet.

— Pour qui faites-vous ces belles choses-là ? demanda-t-elle en prenant les branches d’hortensias en cire rouge que Wenceslas avait posées pour manger les fruits.

— Pour un bijoutier.

— Quel bijoutier ?

— Je ne sais pas, c’est Stidmann qui m’a prié de tortiller cela pour lui, car il est pressé.

— Mais voilà des hortensias, dit-elle d’une voix creuse. Comment se fait-il que vous n’ayez jamais manié la cire pour moi ? Etait-ce donc si difficile d’inventer une bague, un coffret, n’importe quoi, un souvenir ! dit-elle en lançant un affreux regard sur l’artiste, dont heureusement les yeux étaient baissés. Et vous dites que vous m’aimez !

— En doutez-vous,… mademoiselle ?

— Oh ! que voilà un mademoiselle bien chaud !… Tenez, vous avez été mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant, là… Quand je vous ai sauvé, vous vous êtes donné à moi, je ne vous ai jamais parlé de cet engagement, mais je me suis engagée envers moi-même, moi ! Je me suis dit : "Puisque ce garçon se donne à moi, je veux le rendre heureux et riche ! " Eh bien, j’ai réussi à faire votre fortune !

— Et comment ? demanda le pauvre artiste, au comble du bonheur et trop naïf pour soupçonner un piège.

— Voici comment, reprit la Lorraine.

Lisbeth ne put se refuser le plaisir sauvage de regarder Wenceslas, qui la contemplait avec un amour filial où débordait son amour pour Hortense, ce qui trompa la vieille fille. En apercevant pour la première fois de sa vie les torches de la passion dans les yeux d’un homme, elle crut les y avoir allumées.

— M. Crevel nous commandite de cent mille francs pour fonder une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m’épouser ; il a de singulières idées, ce gros bonhomme-là… Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle.

L’artiste, devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfaitrice d’un œil sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. Il resta béant et hébété.

— On ne m’a jamais si bien dit, reprit-elle avec un rire amer, que j’étais affreusement laide !

— Mademoiselle, répondit Steinbock, ma bienfaitrice ne sera jamais laide pour moi ; j’ai pour vous une bien vive affection, mais je n’ai pas trente ans, et…

— Et j’en ai quarante-trois ! dit Bette. Ma cousine Hulot, qui en a quarante-huit, fait encore des passions frénétiques ; mais elle est belle, elle !

— Quinze ans de différence entre nous, mademoiselle ! quel ménage ferions-nous ? Pour nous-mêmes, je crois que nous devons bien réfléchir. Ma reconnaissance sera certainement égale à vos bienfaits. D’ailleurs, votre argent vous sera rendu sous peu de jours.

— Mon argent ! cria-t-elle. Oh ! vous me traitez comme si j’étais un usurier sans cœur.

— Pardon, reprit Wenceslas, mais vous m’en parlez si souvent… Enfin, vous m’avez créé, ne me détruisez pas.

— Vous voulez me quitter, je le vois, dit-elle en hochant la tête. Qui donc vous a donné la force de l’ingratitude, vous qui êtes comme un homme de papier mâché ? Manqueriez-vous de confiance en moi, moi votre bon génie ?… moi qui si souvent ai passé la nuit à travailler pour vous ! moi qui vous ai livré les économies de toute ma vie ! moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain d’une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu’à mon courage !

— Mademoiselle, assez ! assez ! dit-il en se mettant à ses genoux et lui tendant les mains. N’ajoutez pas un mot ! Dans trois jours, je parlerai, je vous dirai tout ; laissez-moi, dit-il en lui baisant les mains, laissez-moi être heureux, j’aime et je suis aimé.

— Eh bien, sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.

Puis elle l’embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière matinée.

— Ah ! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures, vous êtes l’égale de celle que j’aime, dit le pauvre artiste.

— Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir, reprit-elle d’un air sombre. Judas s’est pendu !… tous les ingrats finissent mal ! Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille ! Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le sais, je ne veux pas étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie, comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarments de vigne ; mais, sans nous marier, ne pouvons-nous pas rester ensemble ? Ecoutez, j’ai l’esprit du commerce, je puis vous amasser une fortune en dix ans de travail, car je m’appelle l’Economie, moi ; tandis qu’avec une jeune femme, qui sera tout dépense, vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu’à la rendre heureuse. Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Quand je pense à vous, moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières… Eh bien, Wenceslas, reste avec moi… Tiens, je comprends tout : tu auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite Marneffe qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras quand je t’aurai fait trente mille francs de rente.

— Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n’oublierai jamais ce moment-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.

— Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle en le regardant avec ivresse.

La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant Mme Marneffe ! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle sentit pour la première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver une seconde heure pareille, elle eût vendu son âme au diable.

— Je suis engagé, répondit-il, et j’aime une femme contre laquelle aucune autre ne peut prévaloir. Mais vous êtes et vous serez toujours la mère que j’ai perdue.

Ce mot versa comme une avalanche de neige sur ce cratère flamboyant. Lisbeth s’assit, contempla d’un air sombre cette jeunesse, cette beauté distinguée, ce front d’artiste, cette belle chevelure, tout ce qui sollicitait en elle les instincts comprimés de la femme, et de petites larmes aussitôt séchées mouillèrent pour un moment ses yeux. Elle ressemblait à ces grêles statues que les tailleurs d’images du moyen âge ont assises sur des tombeaux.

— Je ne te maudis pas, toi, dit-elle en se levant brusquement, tu n’es qu’un enfant. Que Dieu te protège !

Elle descendit et s’enferma dans son appartement.

— Elle m’aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature. A-t-elle été chaudement éloquente ! Elle est folle.

Ce dernier effort de la nature sèche et positive, pour garder avec elle cette image de la beauté, de la poésie, avait eu tant de violence, qu’il ne peut se comparer qu’à la sauvage énergie du naufragé, essayant sa dernière tentative pour atteindre à la grève.


XXXII. La vengeance manquée[modifier]

Le surlendemain, à quatre heures et demie du matin, au moment où le comte Steinbock dormait du plus profond sommeil, il entendit frapper à la porte de sa mansarde ; il alla ouvrir, et vit entrer deux hommes mal vêtus, accompagnés d’un troisième, dont l’habillement annonçait un huissier malheureux.

— Vous êtes M. Wenceslas, comte Steinbock ? lui dit ce dernier.

— Oui, monsieur.

— Je me nomme Grasset, monsieur, successeur de M. Louchard, garde du commerce…

— Eh bien ?

— Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison de Clichy… Veuillez vous habiller… Nous y avons mis des formes, comme vous voyez : je n’ai point pris de garde municipal, il y a un fiacre en bas.

— Vous êtes emballé proprement… dit un des recors ; aussi comptons-nous sur votre générosité.

Steinbock s’habilla, descendit l’escalier, tenu sous chaque bras par un recors ; quand il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre, et en homme qui sait où aller ; en une demi-heure, le pauvre étranger se trouva bien et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation, tant était grande sa surprise.

A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y trouva Lisbeth, qui, tout en pleurs, lui donna de l’argent afin de bien vivre et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir y travailler.

— Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de votre arrestation à personne, n’écrivez à âme qui vive, cela tuerait votre avenir, il faut cacher cette flétrissure, je vous aurai bientôt délivré, je vais réunir la somme… soyez tranquille. Ecrivez-moi ce que je dois vous apporter pour vos travaux. Je mourrai ou vous serez bientôt libre.

— Oh ! je vous devrai deux fois la vie ! s’écria-t-il, car je perdrais plus que la vie, si l’on me croyait un mauvais sujet.

Lisbeth sortit la joie dans le cœur ; elle espérait pouvoir, en tenant son artiste sous clef, faire manquer son mariage avec Hortense en le disant marié, gracié par les efforts de sa femme, et parti pour la Russie. Aussi, pour exécuter ce plan, se rendit-elle vers trois heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où elle y dînait habituellement ; mais elle voulait jouir des tortures auxquelles sa petite-cousine allait être en proie au moment où Wenceslas avait coutume de venir.

— Tu viens dîner, Bette ? demanda la baronne en cachant son désappointement.

— Mais oui.

— Bien ! répondit Hortense, je vais aller dire qu’on soit exact, car tu n’aimes pas à attendre.

Hortense fit un signe à sa mère pour la rassurer ; car elle se proposait de dire au valet de chambre de renvoyer M. Steinbock quand il se présenterait ; mais, le valet de chambre étant sorti, Hortense fut obligée de faire sa recommandation à la femme de chambre, et la femme de chambre monta chez elle pour y prendre son ouvrage afin de rester dans l’antichambre.

— Et mon amoureux ? dit la cousine Bette à Hortense quand elle fut revenue, vous ne m’en parlez plus.

— A propos, que devient-il ? dit Hortense, car il est célèbre. Tu dois être contente, ajouta-t-elle à l’oreille de sa cousine, on ne parle que de M. Wenceslas Steinbock.

— Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange. S’il ne s’agissait que de le charmer au point de l’emporter sur les plaisirs de Paris, je connais mon pouvoir ; mais on dit que, pour s’attacher un pareil artiste, l’empereur Nicolas lui fait grâce…

— Ah bah ! fit la baronne.

— Comment sais-tu cela ? demanda Hortense, qui fut prise comme d’une crampe au cœur.

— Mais, reprit l’atroce Bette, une personne à qui il appartient par les liens les plus sacrés, sa femme, le lui a écrit hier. Il veut partir ; ah ! il serait bien bête de quitter la France pour la Russie…

Hortense regarda sa mère en laissant sa tête aller de côté ; la baronne n’eut que le temps de prendre sa fille évanouie, blanche comme la dentelle de son fichu.

— Lisbeth ! tu m’a tué ma fille !… cria la baronne. Tu es née pour notre malheur.

— Ah ! çà ! quelle est ma faute en ceci, Adeline ? demanda la Lorraine en se levant et prenant une attitude menaçante à laquelle, dans son trouble, la baronne ne fit aucune attention.

— J’ai tort, répondit Adeline en soutenant Hortense. Sonne !

En ce moment, la porte s’ouvrit, les deux femmes tournèrent la tête ensemble et virent Wenceslas Steinbock, à qui la cuisinière, en l’absence de la femme de chambre, avait ouvert la porte.

— Hortense ! cria l’artiste, qui bondit jusqu’au groupe formé par les trois femmes.

Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeux de la mère, mais si pieusement, que la baronne ne s’en fâcha point. C’était, contre l’évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais. Hortense ouvrit les yeux, vit Wenceslas, et ses couleurs revinrent. Un instant après, elle se trouva tout à fait remise.

— Voilà donc ce que vous me cachiez ? dit la cousine Bette en souriant à Wenceslas et en paraissant deviner la vérité d’après la confusion des deux cousines. — Comment m’as-tu volé mon amoureux ? dit-elle à Hortense en l’emmenant dans le jardin.

Hortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine. Sa mère et son père, persuadés que la Bette ne se marierait jamais, avaient, dit-elle, autorisé les visites du comte Steinbock. Seulement, Hortense, en Agnès de haute futaie, mit sur le compte du hasard l’acquisition du groupe et l’arrivée de l’auteur, qui, selon elle, avait voulu savoir le nom de son premier acquéreur.

Steinbock vint aussitôt retrouver les deux cousines pour remercier avec effusion la vieille fille de sa prompte délivrance. Lisbeth répondit jésuitiquement à Wenceslas que, le créancier ne lui ayant fait que de vagues promesses, elle ne comptait l’aller délivrer que le lendemain, et que leur prêteur, honteux d’une ignoble persécution, avait sans doute pris les devants. La vieille fille d’ailleurs parut heureuse, et félicita Wenceslas sur son bonheur.

— Méchant enfant ! lui dit-elle devant Hortense et sa mère, si vous m’aviez, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine Hortense et que vous en étiez aimé, vous m’auriez épargné bien des larmes. Je croyais que vous abandonniez votre vieille amie, votre institutrice, tandis qu’au contraire vous allez être mon cousin ; désormais vous m’appartiendrez par des liens faibles, il est vrai, mais qui suffisent aux sentiments que je vous ai voués…

Et elle embrassa Wenceslas au front. Hortense se jeta dans les bras de sa cousine et fondit en larmes.

— Je te dois mon bonheur, lui dit-elle, je ne l’oublierai jamais…

— Cousine Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeth pendant l’ivresse où elle était de voir les choses si bien arrangées, le baron et moi nous avons une dette envers toi, nous l’acquitterons ; viens causer d’affaires dans le jardin, dit-elle en l’emmenant.

Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la famille ; elle se voyait adorée de Crevel, de Hulot, d’Adeline et d’Hortense.

— Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En supposant que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches exceptés, cela fait six cents francs par an. Eh bien, à quelle somme montent tes économies ?

— Quatre mille cinq cent francs.

— Pauvre cousine ! dit la baronne.

Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant à toutes les peines et aux privations que supposait cette somme, amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette exclamation, y vit le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine acquit une dose formidable de fiel, au moment même où sa cousine abandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.

— Nous augmenterons cette somme de dix mille cinq cents francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme usufruitière, et au nom d’Hortense comme nue propriétaire ; tu posséderas ainsi six cents francs de rente…

Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint, son mouchoir sur les yeux et occupée à étancher des larmes de joie, Hortense lui raconta toutes les faveurs qui pleuvaient sur Wenceslas, le bien-aimé de toute la famille.


XXXIII. Comment se font beaucoup de contrats de mariage[modifier]

Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au complet, car la baronne avait officiellement salué le comte Steinbock du nom de fils, et fixé, sous la réserve de l’approbation de son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu’il se montra dans le salon, le conseiller d’État fut-il entouré par sa femme et par sa fille, qui coururent au-devant de lui, l’une pour lui parler à l’oreille et l’autre pour l’embrasser.

— Vous êtes allée trop loin en m’engageant ainsi, madame, dit sévèrement le baron. Ce mariage n’est pas fait, dit-il en jetant un regard sur Steinbock, qu’il vit pâlir.

Le malheureux artiste se dit :

— Il connaît mon arrestation.

— Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur dans le jardin.

Et il alla s’asseoir avec eux sur un des bancs du kiosque, rongé de mousse.

— Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j’aimais sa mère ? demanda le baron à Wenceslas.

— Plus, monsieur, dit l’artiste.

— La mère était la fille d’un paysan et n’avait pas un liard de fortune.

— Donnez-moi Mlle Hortense telle que la voilà, sans trousseau même…

— Je vous crois bien ! dit le baron en souriant ; Hortense est la fille du baron Hulot d’Ervy, conseiller d’État, directeur à la guerre, grand officier de la Légion d’honneur, frère du comte Hulot, dont la gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal de France. Et… elle a une dot !…

— C’est vrai, dit l’amoureux artiste, je parais avoir de l’ambition ; mais ma chère Hortense serait la fille d’un ouvrier, que je l’épouserais…

— Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t’en, Hortense, laisse-moi causer avec M. le comte, tu vois qu’il t’aime bien sincèrement.

— O mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit l’heureuse fille.

— Mon cher Steinbock, dit le baron avec une grâce infinie de diction et un grand charme de manières, quand il fut seul avec l’artiste, j’ai constitué à mon fils deux cent mille francs de dot, desquels le pauvre garçon n’a pas touché deux liards ; il n’en aura jamais rien. La dot de ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez avoir reçus…

— Oui, monsieur le baron…

— Comme vous y allez, dit le conseiller d’État. Veuillez m’écouter. On ne peut pas demander à un gendre le dévouement qu’on est en droit d’attendre d’un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais faire et ce que je ferai pour son avenir : il sera ministre, il trouvera facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c’est autre chose ! Vous recevrez soixante mille francs en une inscription cinq pour cent sur le grand-livre, au nom de votre femme. Cet avoir sera grevé d’une petite rente à faire à Lisbeth, mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais. Ne dites ce secret à personne ; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trousseau de vingt mille francs ; sa mère y met pour six mille francs de ses diamants…

— Monsieur, vous me comblez !… dit Steinbock stupéfait.

— Quant aux cent vingt mille francs restants…

— Cessez, monsieur, dit l’artiste, je ne veux que ma chère Hortense…

— Voulez-vous m’écouter, bouillant jeune homme ? Quant aux cent vingt mille francs, je ne les ai pas ; mais vous les recevrez…

— Monsieur !…

— Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je vous obtiendrai, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous voyez, vous allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques belles statues, je vous ferai entrer à l’Institut. On a, en haut lieu, de la bienveillance pour mon frère et pour moi, j’espère donc réussir en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des pairs ; vous en aurez, mon cher, tant et tant, que vous serez obligé de prendre des aides. C’est ainsi que je m’acquitterai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient, consultez vos forces…

— Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si tout cela manquait ! dit le noble artiste.

— Voilà ce que j’aime ! s’écria le baron, la belle jeunesse ne doutant de rien ! J’aurais culbuté des armées pour une femme ! Allons, dit-il en prenant la main du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon consentement. Dimanche prochain le contrat, et le samedi suivant, à l’autel, c’est le jour de la fête de ma femme !

— Tout va bien, dit la baronne à sa fille collée à la fenêtre, ton futur et ton père s’embrassent.

En rentrant chez lui, le soir, Wenceslas eut l’explication de l’énigme que présentait sa délivrance ; il trouva chez le portier un gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance régulière, libellée au bas du jugement, et accompagné de la lettre suivante :

"Mon cher Wenceslas,

Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter à une altesse royale qui désirait te connaître. Là, j’ai su que les Anglais t’avaient emmené dans une de leurs petites îles dont la capitale s’appelle Clichy’s Castle.

Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j’ai dit en riant que tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de quatre mille francs, et que tu allais compromettre ton avenir si tu ne te montrais pas à ton royal protecteur. Bridau, cet homme de génie qui a connu la misère et qui sait ton histoire, était là par bonheur. Mon fils, à eux deux, ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour toi le bédouin qui a commis un crime de lèse-génie en te coffrant. Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n’ai pas pu te voir humant l’air libre. Je te sais gentilhomme, j’ai répondu de toi à mes deux amis ; mais va les voir demain.

Léon et Bridau ne voudront pas de ton argent ; ils te demanderont chacun un groupe, et ils auront raison. C’est ce que pense celui qui voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui n’est que ton camarade,

Stidmann.

P.-S. — J’ai dit au prince que tu ne revenais de voyage que demain, et il a dit : "Eh bien, demain ! "

Le comte Wenceslas se coucha dans les draps de pourpre que nous fait, sans un pli de rose, la Faveur, cette céleste boiteuse qui, pour les gens de génie, marche plus lentement encore que la Justice et la Fortune, parce que Jupiter a voulu qu’elle n’eût pas de bandeau sur les yeux. Facilement trompée par les étalages des charlatans, attirée par leurs costumes et leurs trompettes, elle dépense à voir et à payer leurs parades le temps pendant lequel elle devrait chercher les gens de mérite dans les coins où ils se cachent.

Maintenant, il est nécessaire d’expliquer comment M. le baron Hulot était arrivé à grouper les chiffres de la dot d’Hortense, et à satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement où devrait s’installer Mme Marneffe. Sa conception financière portait le cachet du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés dans les fondrières, où tant d’accidents les font périr. Rien ne démontrera mieux la singulière puissance que communiquent les vices, et à laquelle on doit les tours de force qu’accomplissent de temps en temps les ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets du diable.


XXXIV. Un magnifique exemplaire de séide[modifier]

La veille, au matin, un vieillard, Johann Fischer, faute de payer trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de déposer son bilan si le baron ne les lui remettait pas.

Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante et dix ans, avait une confiance tellement aveugle en Hulot, qui, pour ce bonapartiste, était une émanation du soleil napoléonien, qu’il se promenait tranquillement avec le garçon de la Banque dans l’antichambre du petit rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer où il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.

— Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d’ici, lui disait-il.

L’homme vêtu de gris et galonné d’argent connaissait si bien la probité du vieil Alsacien, qu’il voulait lui laisser ses trente mille francs de billets ; mais le vieillard le forçait de rester, en lui objectant que huit heures n’étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le vieillard s’élança dans la rue et tendit la main avec une sublime certitude au baron, qui lui donna trente billets de banque.

— Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le vieux Fischer. — Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le papier au représentant de la Banque, qu’il escorta jusqu’à la porte.

Quand l’homme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon, et lui dit en le ramenant chez lui :

— Voulez-vous que l’on sache à la Banque de France que vous m’avez versé les trente mille francs dont vous êtes endosseur ?… C’est déjà beaucoup trop d’y avoir mis la signature d’un homme comme vous !…

— Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s’asseyant sous un berceau de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair humaine toise un remplaçant.

— Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard sec, maigre, nerveux et à l’œil vif.

— La chaleur vous fait-elle mal ?…

— Au contraire.

— Que dites-vous de l’Afrique ?

— Un joli pays !… Les Français y sont allés avec le petit caporal.

— Il s’agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d’aller en Algérie…

— Et mes affaires ?…

— Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n’a pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.

— Que faire en Algérie ?

— Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, j’ai votre commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays à soixante et dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous en tiendrons compte.

— Qui me les livrera ?…

— Les razzias, l’achour, les khalifas. Il y a dans l’Algérie (pays encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément de grains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent aux Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes ; puis, quand elles sont à nous, les Arabes s’efforcent de les reprendre. On combat beaucoup pour le grain ; mais on ne sait jamais au juste les quantités qu’on a volées de part et d’autre. On n’a pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme à la Halle et les foins comme à la rue d’Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos spahis, préférant l’argent, vendent alors ces denrées à de très bas prix. L’administration de la guerre, elle, a des besoins fixes ; elle passe des marchés à des prix exorbitants, calculés sur la difficulté de se procurer des vivres, sur les dangers que courent les transports. Voilà l’Algérie au point de vue vivrier. C’est un gâchis tempéré par la bouteille à l’encre de toute administration naissante. Nous ne pouvons pas y voir clair avant une dizaine d’années, nous autres administrateurs, mais les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire votre fortune ; je vous y mets, comme Napoléon mettait un maréchal pauvre à la tête d’un royaume où l’on pouvait protéger secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut cent mille francs dans un an d’ici…

— Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua tranquillement l’Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l’Empire…

— L’acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N’est-ce pas tout ce qu’il vous faut pour aller en Afrique ?

Le vieillard fit un signe d’assentiment.

— Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je toucherai le reste du prix de votre établissement d’ici, j’en ai besoin.

— Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.

— Oh ! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son oncle plus de perspicacité qu’il n’en avait ; quant à nos affaires d’achour, votre probité n’en souffrira pas ; tout dépend de l’autorité ; or, c’est moi qui ai placé là-bas l’autorité, je suis sûr d’elle. Ceci, papa Fischer, est un secret de vie et de mort ; je vous connais, je vous ai parlé sans détours ni circonlocutions.

— On ira, dit le vieillard. Et cela durera ?…

— Deux ans ! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans les Vosges.

— Il sera fait comme vous voulez, mon honneur est le vôtre, dit tranquillement le petit vieillard.

— Voilà comment j’aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sans avoir vu votre petite-nièce heureuse et mariée, elle sera comtesse.

L’achour, la razzia des razzias et le prix donné par l’employé pour la maison Fischer ne pouvaient pas fournir immédiatement soixante mille francs pour la dot d’Hortense, y compris le trousseau, qui coûterait environ cinq mille francs, et les quarante mille francs dépensés ou à dépenser pour Mme Marneffe. Enfin, où le baron avait-il pris les trente mille francs qu’il venait d’apporter ? Voici comment. Quelques jours auparavant, Hulot était allé se faire assurer, pour une somme de cent cinquante mille francs et pour trois ans, par deux compagnies d’assurances sur la vie. Muni de la police d’assurance dont la prime était payée, il avait tenu ce langage à M. le baron de Nucingen, pair de France, dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d’une séance de la Chambre des pairs, en retournant dîner avec lui.

— Baron, j’ai besoin de soixante dix mille francs, et je vous les demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour trois ans la quotité engageable de mes appointements, elle monte à vingt-cinq mille francs par an, c’est soixante et quinze mille francs. Vous me direz : "Vous pouvez mourir."

Le baron fit un signe d’assentiment.

— Voici une police d’assurance de cent cinquante mille francs qui vous sera transférée jusqu’à concurrence de quatre-vingt mille francs, répondit le baron en tirant un papier de sa poche.

— Et si fus êdes tesdidué !… dit le baron millionnaire en riant.

L’autre baron, antimillionnaire, devint soucieux.

— Rassirez-fus, cheu né fus ai vait l’opjection que bir fus vaire abercevoir que ch’ai quelque méride à fus tonner la somme. Fus édes tonc pien chêné, gar la Panque a fôdre zignadire.

— Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune, comme tous ceux qui continuent à faire de l’administration, par une ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des banquettes ne sauront récompenser largement les gens dévoués comme le faisait l’empereur.

— Allons, fus affez ei Chosèpha ! reprit le pair de France, ce qui egsblique dut ! Endre nus, la tuc t’Hèrufille fus a renti ein vier zerfice en fus ôdant cedde zangsielà te tessis fodre pirse.

Ch’ai gonni ce malhir, et ch’y zai gombadir.

ajouta-t-il en croyant citer un vers français. Egoudez ein gonzèle t’ami : Vermez fôdre pudique, u fis serez tègomè…

Cette véreuse affaire se fit par l’entremise d’un petit usurier nommé Vauvinet, un de ces faiseurs qui se tiennent en avant des grosses maisons de banque comme ce petit poisson qui semble être le valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à M. le baron Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection de ce grand personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres de change, à quatre-vingt-dix jours, en s’engageant à les renouveler quatre fois et à ne pas les mettre en circulation.

Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture des fourrages dans un département voisin de Paris.

Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des hommes les plus probes jusqu’alors, un des plus habiles travailleurs de l’administration napoléonienne : la concussion pour solder l’usure, l’usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille. Cette science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour paraître grand à Mme Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé bourgeoise. On ne déploie pas plus d’activité, plus d’intelligence, plus d’audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en déployait pour se plonger la tête la première dans un guêpier : il suffisait aux affaires de sa division, il pressait les tapissiers, il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement les plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à Mme Marneffe, il allait encore aux séances des Chambres, il se multipliait, et sa famille, ni personne, ne s’apercevait de ses préoccupations.


XXXV. Où la queue des romans ordinaires se trouve au milieu de cette histoire trop véridique, assez anacréontique et terriblement morale[modifier]

Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir une dot figurée au contrat, éprouvait une sorte d’inquiétude au milieu du bonheur que lui causait le mariage d’Hortense accompli dans des conditions si honorables ; mais, la veille du mariage de sa fille, combiné par le baron pour coïncider avec le jour où Mme Marneffe prenait possession de son appartement rue Vanneau, Hector fit cesser l’étonnement de sa femme par cette communication ministérielle :

— Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses à ce sujet sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous retirer du monde ; car, maintenant, à peine resterai-je trois années en place, j’achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite. Pourquoi continuerions-nous des dépenses désormais inutiles : notre appartement nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre domestiques, nous mangeons trente mille francs par an. Si tu veux que je remplisse mes engagements, car j’ai délégué mes appointements pour trois années en échange des sommes nécessaires à l’établissement d’Hortense et à l’échéance de ton oncle…

— Ah ! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son mari et lui baisant les mains.

Cet aveu mettait fin aux craintes d’Adeline.

— J’ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On m’a trouvé, rue Plumet, au premier étage, un fort bel appartement, digne, orné de magnifiques boiseries, qui ne coûte que quinze cents francs, où tu n’auras besoin que d’une femme de chambre pour toi, et où je me contenterai, moi, d’un petit domestique.

— Oui, mon ami.

— En tenant notre maison avec simplicité, tout en conservant les apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an, ma dépense particulière exceptée, dont je me charge…

La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.

— Quel bonheur, de pouvoir te montrer de nouveau combien je t’aime ! s’écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es !…

— Nous recevrons notre famille une fois par semaine, et je dîne, comme tu sais, rarement chez moi… Tu peux, sans te compromettre, aller dîner deux fois par semaine chez Victorin, et deux fois chez Hortense ; or, comme je crois pouvoir opérer un complet raccommodement entre Crevel et nous, nous dînerons une fois par semaine chez lui, ces cinq dîners et le nôtre rempliront la semaine, en supposant quelques invitations en dehors de la famille.

— Je te ferai des économies, dit Adeline.

— Ah ! s’écria-t-il, tu es la perle des femmes.

— Mon bon et divin Hector ! je te bénirai jusqu’à mon dernier soupir, répondit-elle, car tu as bien marié notre chère Hortense.

Ce fut ainsi que commença l’amoindrissement de la maison de la belle Mme Hulot, et, disons-le, son abandon solennellement promis à Mme Marneffe.

Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du contrat de mariage, s’y comporta comme si la scène par laquelle ce récit commence n’avait pas eu lieu, comme s’il n’avait aucun grief contre le baron Hulot. Célestin Crevel fut aimable ; il fut toujours un peu trop ancien parfumeur, mais il commençait à s’élever au majestueux à force d’être chef de bataillon. Il parla de danser à la noce.

— Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens comme nous savent tout oublier ; ne me bannissez pas de votre intérieur, et daignez embellir quelquefois ma maison en y venant avec vos enfants. Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon cœur. Je m’y suis pris comme un imbécile, car je perdrais trop à ne plus vous voir…

— Monsieur, une honnête femme n’a pas d’oreilles pour les discours auxquels vous faites allusion ; et, si vous tenez votre parole, vous ne devez pas douter du plaisir que j’aurai à voir cesser une division toujours affligeante dans les familles…

— Eh bien, gros boudeur, dit le baron Hulot en emmenant de force Crevel dans le jardin, tu m’évites partout, même dans ma maison. Est-ce que deux vieux amateurs du beau sexe doivent se brouiller pour un jupon ? Allons, vraiment, c’est épicier.

— Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de moyens de séduction m’empêche de réparer mes pertes aussi facilement que vous le faites…

— De l’ironie ! répondit le baron.

— Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.

Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation complète, mais Crevel tint à bien constater son droit de prendre une revanche.

Mme Marneffe voulut être invitée au mariage de Mlle Hulot. Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le conseiller d’État fut obligé de prier les employés de sa division, jusqu’aux sous-chefs inclusivement. Un grand bal devint alors nécessaire. En bonne ménagère, la baronne calcula qu’une soirée coûterait moins cher qu’un dîner, et permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage d’Hortense fit donc grand tapage.

Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du côté de la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de Steinbock furent les témoins. Enfin, depuis la célébrité du comte Steinbock, les plus illustres membres de l’émigration polonaise l’ayant recherché, l’artiste crut devoir les inviter. Le conseil d’État, l’administration, dont faisait partie le baron ; l’armée, qui voulait honorer le comte de Forzheim, allaient être représentés par leurs sommités. On compta sur deux cents invitations obligées. Qui ne comprendra pas dès lors l’intérêt de la petite Mme Marneffe à paraître dans toute sa gloire au milieu d’une pareille assemblée ?

Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants au ménage de sa fille, après en avoir gardé les plus beaux pour le trousseau. Cette vente produisit quinze mille francs, dont cinq mille furent absorbés par le trousseau d’Hortense. Qu’était-ce que dix mille francs pour meubler l’appartement des jeunes mariés, si l’on songe aux exigences du luxe moderne ? Mais M. et Mme Hulot jeunes, le père Crevel et le comte de Forzheim firent d’importants cadeaux, car le vieil oncle tenait en réserve une somme pour l’argenterie. Grâce à tant de secours, une Parisienne exigeante eût été satisfaite de l’installation du jeune ménage dans l’appartement qu’il avait choisi, rue Saint-Dominique, près de l’esplanade des Invalides. Tout y était en harmonie avec leur amour, si pur, si franc, si sincère de part et d’autre.

Enfin le grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour pour le père que pour Hortense et Wenceslas : Mme Marneffe avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage des deux amoureux.

Qui n’a pas, une fois en sa vie, assisté à un bal de noces ? Chacun peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social a prouvé l’influence des milieux, n’est-ce pas celui-là ? En effet, l’endimanchement des uns réagit si bien sur les autres, que les gens les plus habitués à porter des habits convenables ont l’air d’appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une fête comptée dans leur vie. Enfin, rappelez-vous ces gens graves, ces vieillards à qui tout est tellement indifférent, qu’ils ont gardé leurs habits noirs de tous les jours ; et les vieux mariés, dont la figure annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent ; et les plaisirs, qui sont là comme le gaz acide carbonique dans le vin de Champagne ; et les jeunes filles envieuses, les femmes occupées du succès de leur toilette, et les parents pauvres dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocchi, et les gourmands qui ne pensent qu’au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvres, envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous groupés comme les plantes d’une corbeille autour d’une fleur rare, la mariée. Un bal de noces, c’est le monde en raccourci.


XXXVI. Les deux nouvelles mariées[modifier]

Au moment le plus animé, Crevel prit le baron par le bras et lui dit à l’oreille de l’air le plus naturel du monde :

— Tudieu ! quelle jolie femme que cette petite dame en rose qui te fusille de ses regards !…

— Qui ?

— La femme de ce sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme ! Mme Marneffe.

— Comment sais-tu cela ?

— Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers moi si tu veux me présenter chez elle, et moi je te recevrai chez Héloïse. Tout le monde demande qui est cette charmante créature ? Es-tu sûr que personne de tes bureaux n’expliquera de quelle façon la nomination de son mari a été signée ?… Oh ! heureux coquin, elle vaut mieux qu’un bureau… Ah ! je passerais bien à son bureau… Voyons, soyons amis, Cinna !…

— Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d’être bon enfant. Dans un mois, je te ferai dîner avec ce petit ange-là… Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Je te conseille de faire comme moi, de renoncer aux démons…

La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux inscriptions ; la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse Steinbock, et celle de l’autre à Mme Hulot jeune. On comprend alors comment M. Crevel avait pu parler à son ami Hulot de Mme Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde ; car M. Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie étaient les seuls à savoir ce mystère.

Le baron avait commis l’imprudence de faire présent à Mme Marneffe d’une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme d’un sous-chef ; les autres femmes furent jalouses et de la toilette et de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchotements sous les éventails, car la détresse des Marneffe avait occupé la division ; l’employé sollicitait des secours au moment où le baron s’était amouraché de madame. D’ailleurs, Hector ne sut pas cacher son ivresse en voyant le succès de Valérie, qui, décente, pleine de distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent tant les femmes en entrant pour la première fois dans un monde nouveau.

Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le baron trouva moyen de s’évader sans être aperçu, laissant à son fils et à sa belle-fille le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison. Il monta dans la voiture de Mme Marneffe et la reconduisit chez elle ; mais il la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.

— Mon bonheur vous rend bien triste, Valérie, dit-il en l’attirant à lui au fond de la voiture.

— Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu’une pauvre femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première faute, même quand l’infamie de son mari lui rend la liberté ?… Croyez-vous que je sois sans âme, sans croyance, sans religion ? Vous avez eu ce soir la joie la plus indiscrète, et vous m’avez odieusement affichée. Vraiment, un collégien aurait été moins fat que vous. Aussi toutes ces dames m’ont-elles déchirée à grand renfort d’œillades et de mots piquants ! Quelle est la femme qui ne tient pas à sa réputation ? Vous m’avez perdue. Ah ! je suis bien à vous, allez ! et je n’ai plus pour excuser cette faute d’autre ressource que de vous être fidèle… Monstre ! dit-elle en riant et se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Mme Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s’asseoir près de moi pour admirer mes dentelles. "C’est de l’angleterre, a-t-elle dit. Cela vous coûte-t-il cher, madame ? — Je n’en sais rien, lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne suis pas assez riche pour en acheter de pareilles ! "

Mme Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner le vieux beau de l’Empire, qu’il croyait lui faire commettre sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonné par l’infâme Marneffe, après trois jours de mariage, et par d’épouvantables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là venait sa tristesse actuelle.

— S’il en était de l’amour comme du mariage !… dit-elle en pleurant.

Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis que l’amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la jeune fille.

A sept heures du matin, le baron, au comble du bonheur, car il avait trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus consommé dans sa Valérie, revint relever M. et Mme Hulot jeunes de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque étrangers à la maison, et qui finissent par s’emparer du terrain à toutes les noces, se livraient à ces interminables dernières contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillotte étaient acharnés à leurs tables, le père Crevel gagnait six mille francs.

Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux faits-Paris ce petit article :

"La célébration du mariage de M. le comte Steinbock et de Mlle Hortense Hulot, fille du baron Hulot d’Ervy, conseiller d’État et directeur au ministère de la guerre, nièce de l’illustre comte de Forzheim, a eu lieu ce matin à Saint-Thomas-d’Aquin. Cette solennité avait attiré beaucoup de monde. On remarquait dans l’assistance quelques-unes de nos célébrités artistiques : Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, Bixiou ; les notabilités de l’administration de la Guerre, du conseil d’État, et plusieurs membres des deux Chambres ; enfin les sommités de l’émigration polonaise, les comte Paz, Laginski, etc.

"M. le comte Wenceslas Steinbock est le petit-neveu du célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le jeune comte, ayant pris part à l’insurrection polonaise, est venu chercher un asile en France, où la juste célébrité de son talent lui a valu des lettres de petite naturalité."

Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d’Ervy, rien de ce qu’exige l’opinion publique ne manqua, pas même la célébrité donnée par les journaux au mariage de sa fille, dont la célébration fut en tout point semblable à celui de Hulot fils avec Mlle Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur la situation financière du directeur, de même que la dot donnée à sa fille expliqua la nécessité où il s’était trouvé de recourir au crédit.

Ici se termine, en quelque sorte, l’introduction de cette histoire. Ce récit est au drame qui le complète ce que sont les prémisses à une proposition, ce qu’est tout exposition à toute tragédie classique.


XXXVII. Réflexions morales sur l’immoralité[modifier]

Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise de sa beauté, ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse fortune. On y rencontre d’admirables créatures, très spirituelles, dans une affreuse médiocrité, finissant très mal une vie commencée par les plaisirs. Voici pourquoi : se destiner à la carrière honteuse des courtisanes, avec l’intention d’en palper les avantages, tout en gardant la robe d’une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas. Le vice n’obtient pas facilement ses triomphes ; il a cette similitude avec le génie, qu’ils exigent tous deux un concours de circonstances heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent. Supprimez les phases étranges de la Révolution, l’empereur n’existe plus, il n’aurait plus été qu’une seconde édition de Fabert. La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c’est un Corrége dans un grenier, c’est le génie expirant dans sa mansarde. Une Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver une grande élégance, qui, pour elle, est une enseigne, avoir d’assez bonnes manières pour flatter l’amour-propre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould qui réveille l’apathie des riches ; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.

Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages d’employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions.

Néanmoins, il se trouve encore assez de Mme Marneffe à Paris pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire de mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des passions vraies et à la nécessité, comme Mme Colleville, qui fut pendant si longtemps attachée à l’un des plus célèbres orateurs du côté gauche, le banquier Keller ; les autres sont poussées par la vanité, comme Mme de la Baudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite avec Lousteau ; celle-ci sont entraînées par les exigences de la toilette, et celles-là par l’impossibilité de faire vivre un ménage avec des appointements évidemment trop faibles. La parcimonie de l’État ou des Chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engendre bien des corruptions. On s’apitoie en ce moment beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabricants ; mais l’État est plus dur cent fois que l’industriel le plus avide ; il pousse, en fait de traitements, l’économie jusqu’au non-sens. Travaillez beaucoup, l’industrie vous paye en raison de votre travail ; mais que donne l’État à tant d’obscurs et dévoués travailleurs ?

Dévier du sentier de l’honneur est, pour la femme mariée, un crime inexcusable ; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques femmes, loin d’être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent d’honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont les aventures viennent d’être rappelées ; tandis que certaines d’entre elle joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Mme Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses courtisanes mariées qui, de prime abord, acceptent la dépravation dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en s’amusant, sans scrupule sur les moyens ; mais elles ont presque toujours, comme Mme Marneffe, leurs maris pour embaucheurs et pour complices.

Ces Machiavels en jupons sont les femmes les plus dangereuses ; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c’est la pire. Une vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz, les Malaga, les Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la prostitution, ou que les quinquets du trente-et-quarante. Un homme sait alors qu’il s’en va là de sa ruine. Mais la doucereuse honnêteté, mais les semblants de vertu, mais les façons hypocrites d’une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires d’un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des ruines sans éclat, et qui sont d’autant plus singulières qu’on les excuse en ne se les expliquant point. C’est l’ignoble livre de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes. Un père de famille se ruine sans gloire, et la grande consolation de la vanité satisfaite lui manque dans la misère.

Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles. On voit des Mme Marneffe à tous les étages de l’état social, et même au milieu des cours ; car Valérie est une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait ne corrigera personne de la manie d’aimer de anges au doux sourire, à l’air rêveur, à figure candide, dont le cœur est un coffre-fort.


XXXVIII. Où l’on voit l’effet des opinions de Crevel[modifier]

Environ trois ans après le mariage d’Hortense, en 1841, le baron Hulot d’Ervy passait pour s’être rangé, pour avoir dételé, selon l’expression du premier chirurgien de Louis XV, et Mme Marneffe lui coûtait cependant deux fois plus que ne lui avait coûté Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise, affectait la simplicité d’une femme mariée à un sous-chef ; elle gardait son luxe pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s’y montrait toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance ; le baron l’y conduisait en voiture, dans une loge choisie.

L’appartement, qui occupait, rue Vanneau, tout le second étage d’un hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l’honnêteté. Le luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes. La chambre à coucher, par exception, offrait les profusions étalées par les Jenny Cadine et les Schontz. C’étaient des rideaux en dentelle, des cachemires, des portières en brocart, une garniture de cheminée dont les modèles avaient été fait par Stidmann, un petit dunkerque encombré de merveilles. Hulot n’avait pas voulu voir sa Valérie dans un nid inférieur en magnificence au bourbier d’or et de perles d’une Josépha. Les deux pièces principales, le salon et la salle à manger, avaient été meublées l’une en damas rouge, et l’autre en bois de chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de mettre tout en harmonie, au bout de six mois, le baron avait ajouté le luxe solide au luxe éphémère, en offrant de grandes valeurs mobilières, comme, par exemple une argenterie, dont la facture dépassait vingt-quatre mille francs.

La maison de Mme Marneffe acquit en deux ans la réputation d’être très agréable. On y jouait. Valérie elle-même fut promptement signalée comme une femme aimable et spirituelle. On répandit le bruit, pour justifier son changement de situation, d’un immense legs que son père naturel, le maréchal Montcornet, lui avait transmis par un fidéicommis. Dans une pensée d’avenir, Valérie avait ajouté l’hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale. Exacte aux offices le dimanche, elle eut tous les honneurs de la piété. Elle quêta, devint dame de charité, rendit le pain bénit, et fit quelque bien dans le quartier, le tout aux dépens d’Hector. Tout chez elle se passait donc convenablement. Aussi, beaucoup de gens affirmaient-ils la pureté de ses relations avec le baron, en objectant l’âge du conseiller d’État, à qui l’on prêtait un goût platonique pour la gentillesse d’esprit, le charme des manières, la conversation de Mme Marneffe, à peu près pareil à celui de feu Louis XVIII pour les billets bien tournés.

Le baron se retirait vers minuit avec tout le monde, et rentrait un quart d’heure après. Le secret de ce secret profond, le voici :

Les portiers de la maison étaient M. et Mme Olivier, qui, par la protection du baron, ami du propriétaire en quête d’un concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue Vanneau. Or, Mme Olivier, ancienne lingère de la maison de Charles X, et tombée de cette position avec la monarchie légitime, avait trois enfants. L’aîné, déjà petit clerc de notaire, était l’objet de l’adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d’être soldat pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque Mme Marneffe le fit exempter du service militaire pour un de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir quand ils en sont priés à l’oreille par quelque puissance ministérielle. Olivier, ancien piqueur de Charles X, et son épouse auraient donc remis Jésus en croix pour le baron Hulot et pour Mme Marneffe.

Que pouvait dire le monde, à qui l’antécédent du Brésilien, M. Montès de Montejanos, était inconnu ? Rien. Le monde est, d’ailleurs, plein d’indulgence pour la maîtresse d’un salon où l’on s’amuse. Mme Marneffe ajoutait enfin à tous ses agréments l’avantage bien prisé d’être une puissance occulte. Ainsi Claude Vignon, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembourg, et qui rêvait d’appartenir au conseil d’État en qualité de maître des requêtes, était un habitué de ce salon, où vinrent quelques députés bons enfants et joueurs. La société de Mme Marneffe s’était composée avec une sage lenteur ; les agrégations ne s’y formaient qu’entre gens d’opinions et de mœurs conformes, intéressés à se soutenir, à proclamer les mérites infinis de la maîtresse de la maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la vraie Sainte-Alliance, à Paris. Les intérêts finissent toujours par se diviser, les gens vicieux s’entendent toujours.

Dès le troisième mois de son installation rue Vanneau, Mme Marneffe avait reçu M. Crevel, devenu tout aussitôt maire de son arrondissement et officier de la Légion d’honneur. Crevel hésita longtemps : il s’agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde national dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi militaire que l’empereur ; mais l’ambition, conseillée par Mme Marneffe, fut plus forte que la vanité. M. le maire avait jugé ses liaisons avec Mlle Héloïse Brisetout comme tout à fait incompatibles avec son attitude politique. Longtemps avant son avènement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent enveloppées d’un profond mystère. Mais Crevel, comme on le devine, avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu’il le pourrait, sa revanche de l’enlèvement de Josépha, par une inscription de six mille francs de rente, au nom de Valérie Fortin, épouse séparée de biens du sieur Marneffe. Valérie, douée peut-être par sa mère du génie particulier à la femme entretenue, devina d’un seul coup d’œil le caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot : "Je n’ai jamais eu de femme du monde ! " dit par Crevel à Lisbeth et rapporté par Lisbeth à sa chère Valérie, avait été largement escompté dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rente en cinq pour cent. Depuis, elle n’avait jamais laissé diminuer son prestige aux yeux de l’ancien commis voyageur de César Birotteau.

Crevel avait fait un mariage d’argent en épousant la fille d’un meunier de la Brie, fille unique d’ailleurs et dont les héritages entraient pour les trois quarts dans sa fortune, car les détaillants s’enrichissent, la plupart du temps, moins par les affaires que par l’alliance de la boutique et de l’économie rurale. Un grand nombre des fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs de Paris rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir, et voient dans un détaillant, dans un bijoutier, dans un changeur, un gendre beaucoup plus selon leur cœur qu’un notaire ou qu’un avoué, dont l’élévation sociale les inquiète ; ils ont peur d’être méprisés plus tard par ces sommités de la bourgeoisie. Mme Crevel, femme assez laide, très vulgaire et sotte, morte à temps, n’avait pas donné d’autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité. Or, au début de sa carrière commerciale, ce libertin, enchaîné par les devoirs de son état et contenu par l’indigence, avait joué le rôle de Tantale. En rapport, selon son expression, avec les femmes les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations de boutiquier en admirant leur grâce, leur façon de porter les modes, et tous les effets innomés de ce qu’on appelle la race. S’élever jusqu’à l’une de ces fées de salon était un désir conçu depuis sa jeunesse et comprimé dans son cœur. Obtenir les faveurs de Mme Marneffe fut donc non seulement pour lui l’animation de sa chimère, mais encore une affaire d’orgueil, de vanité, d’amour-propre, comme on l’a vu. Son ambition s’accrut par le succès. Il éprouva d’énormes jouissances de tête, et, lorsque la tête est prise, le cœur s’en ressent, le bonheur décuple. Mme Marneffe présenta d’ailleurs à Crevel des recherches qu’il ne soupçonnait pas, car ni Josépha ni Héloïse ne l’avaient aimé ; tandis que Mme Marneffe jugea nécessaire de bien tromper cet homme, en qui elle voyait une caisse éternelle.

Les tromperies de l’amour vénal sont plus charmantes que la réalité. L’amour vrai comporte des querelles de moineaux où l’on se blesse au vif ; mais la querelle pour rire est, au contraire, une caresse faite à l’amour-propre de la dupe. Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l’état de passion. Il s’y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie, qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser d’elle dans le paradis des braves. Il avait à vaincre une espèce de froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu’il triomphait, elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois ; mais elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et ses airs de vertu, ni plus ni moins qu’une Anglaise, et aplatissait toujours son Crevel sous le poids de sa dignité, car Crevel l’avait de prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi bien qu’au baron.

En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de l’esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de la créole ; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassait les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. Ce contraste plaît énormément à l’individu du genre Crevel ; il est flatté d’être l’unique auteur de cette comédie, il la croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie, en admirant la comédienne.


XXXIX. Le bel Hulot démantelé[modifier]

Valérie s’était merveilleusement approprié le baron Hulot, elle l’avait obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir à peindre l’esprit diabolique de ces sortes de femmes. Chez les organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place assiégée qui fait longtemps bonne contenance, la situation vraie se déclare. En prévoyant la dissolution prochaine du beau de l’Empire, Valérie jugea nécessaire de la hâter.

— Pourquoi te gênes-tu, mon vieux grognard ? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions ? voudrais-tu m’être infidèle ? Moi, je te trouverai bien mieux si tu ne te fardes plus. Fais-moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois-tu que c’est deux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en caoutchouc, ton gilet de force et ton faux toupet que j’aime en toi ? D’ailleurs, plus tu seras vieux, moins j’aurai peur de me voir enlever mon Hulot par une rivale !

Croyant donc à l’amitié divine autant qu’à l’amour de Mme Marneffe, avec laquelle il comptait finir sa vie, le conseiller d’État avait suivi ce conseil privé en cessant de se teindre les favoris et les cheveux. Après avoir reçu de Valérie cette touchante déclaration, le grand et bel Hector se montra tout blanc un beau matin. Mme Marneffe prouva facilement à son cher Hector qu’elle avait cent fois vu la ligne blanche formée par la pousse des cheveux.

— Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle en le voyant, ils l’adoucissent ; vous êtes infiniment mieux, vous êtes charmant.

Enfin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ôta son gilet de peau, son corset ; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre tomba, l’obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur des mouvements fut d’autant plus effrayante, que le baron vieillissait prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII. Les sourcils restèrent noirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot, comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail de sculpture demeure pour faire apercevoir ce que fut le château dans son beau temps. Cette discordance rendait le regard, vif et jeune encore, d’autant plus singulier dans ce visage bistré, que, là où pendant si longtemps fleurirent des tons de chair à la Rubens, on voyait, par certaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride, les efforts d’une passion en rébellion avec la nature. Hulot fut alors une de ces belles ruines humaines où la virilité ressort par des espèces de buissons aux oreilles, au nez, aux doigts, en produisant l’effet des mousses poussées sur les monuments presque éternels de l’empire romain.

Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot côte à côte chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher bruyamment de Hulot ? Sans répondre immédiatement à cette question, qui sera résolue par le drame, on peut faire observer que Lisbeth et Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse machine dont le jeu puissant aidait à ce résultat. Marneffe, en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait, comme le soleil d’un système sidéral, paraissait, aux yeux du monde, avoir senti ses feux se rallumer pour elle, il en était devenu fou. Si cette jalousie faisait du sieur Marneffe un trouble-fête, elle donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait néanmoins une confiance en son directeur, qui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui l’offusquât était précisément Crevel.

Marneffe, détruit par ces débauches particulières aux grandes capitales, décrites par les poètes romains, et pour lesquelles notre pudeur moderne n’a point de nom, était devenu hideux comme une figure anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de beau drap, balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantalon. Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le musc éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine. Cette laideur du vice expirant et chaussé en talons rouges, car Valérie avait mis Marneffe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait Crevel, qui ne soutenait pas facilement le regard des yeux blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar du maire. En s’apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s’en amusait, il en jouait comme d’un instrument ; et, les cartes de salon étant la dernière ressource de cette âme aussi usée que le corps, il plumait Crevel, qui se croyait obligé de filer doux avec le respectable fonctionnaire qu’il trompait !

En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme momie, dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de Crevel comme on rit d’un bouffon, vraisemblablement le baron se croyait tellement à l’abri de toute rivalité, qu’il l’invitait constamment à dîner.

Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes, et qu’elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur audace et par l’éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait plus que sa valeur, elle faisait des malheureux !… Claude Vignon aimait Valérie en secret.

Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les gens à trois ans d’intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.


XL. Une des sept plaies de Paris[modifier]

La cousine Bette occupait dans la maison Marneffe la position d’une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de femme de charge ; mais elle ignorait les doubles humiliations qui, la plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses pour accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Valérie offraient le touchant spectacle d’une de ces amitiés si vives et si peu probables entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussitôt. Le contraste de la mâle et sèche nature de la Lorraine avec la jolie nature créole de Valérie servit la calomnie. Mme Marneffe avait d’ailleurs, sans le savoir, donné du poids aux commérages par le soin qu’elle prit de son amie, dans un intérêt matrimonial qui devait, comme on va le voir, rendre complète la vengeance de Lisbeth.

Une immense révolution s’était accomplie chez la cousine Bette ; Valérie, qui voulut l’habiller, en avait tiré le plus grand parti. Cette singulière fille, maintenant soumise au corset, faisait fine taille, consommait de la bandoline pour sa chevelure lissée, acceptait ses robes telles que les lui livrait la couturière, portait des brodequins de choix et des bas de soie gris, d’ailleurs compris par les fournisseurs dans les mémoires de Valérie, et payés par qui de droit. Ainsi restaurée, toujours en cachemire jaune, Bette eût été méconnaissable à qui l’eût revue après ces trois années. Cet autre diamant noir, le plus rare des diamants, taillé par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait, était apprécié par quelques employés ambitieux à toute sa valeur. Qui voyait la Bette pour la première fois frémissait involontairement à l’aspect de la sauvage poésie que l’habile Valérie avait su mettre en relief en cultivant par la toilette cette Nonne sanglante, en encadrant avec art par des bandeaux épais cette sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d’un noir assorti à celui de la chevelure, en faisant valoir cette taille inflexible. Bette, comme une Vierge de Cranach et de Van Eyck, comme une Vierge byzantine, sorties de leurs cadres, gardait la raideur, la correction de ces figures mystérieuses, cousines germaines de Isis et des divinités mises en gaine par les sculpteurs égyptiens. C’était du granit, du basalte, du porphyre qui marchait. A l’abri du besoin pour le reste de ses jours, la Bette était d’une humeur charmante, elle apportait avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le baron payait d’ailleurs le loyer du petit appartement, meublé, comme on le sait, de la défroque du boudoir et de la chambre de son amie Valérie.

— Après avoir commencé, disait-elle, la vie en vraie chèvre affamée, je la finis en lionne.

Elle continuait à confectionner les ouvrages les plus difficiles de la passementerie pour M. Rivet, seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son temps. Et cependant, sa vie était, comme on va le voir, excessivement occupée ; mais il est dans l’esprit des gens venus de la campagne de ne jamais abandonner le gagne-pain, ils ressemblent aux juifs en ceci.

Tous les matins, la cousine Bette allait elle-même à la grande Halle, au petit jour, avec la cuisinière. Dans le plan de la Bette, le livre de dépense, qui ruinait le baron Hulot, devait enrichir sa chère Valérie, et l’enrichissait effectivement.

Quelle est la maîtresse de maison qui n’a pas, depuis 1838, éprouvé les funestes résultats des doctrines antisociales répandues dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires ? Dans tous les ménages, la plaie des domestiques est aujourd’hui la plus vive de toutes les plaies financières. A de très rares exceptions près, et qui mériteraient le prix Montyon, un cuisinier et une cuisinière sont des voleurs domestiques, des voleurs gagés, effrontés, de qui le gouvernement s’est complaisamment fait le recéleur, en développant ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières par l’antique plaisanterie sur l’anse du panier. Là où ces femmes cherchaient autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie, elles prennent aujourd’hui cinquante francs pour la caisse d’épargne. Et les froids puritains qui s’amusent à faire en France des expériences philanthropiques croient avoir moralisé le peuple !

Entre la table des maîtres et le marché, les gens ont établi leur octroi secret, et la ville de Paris n’est pas si habile à percevoir ses droits d’entrée qu’ils le sont à prélever les leurs sur toute chose. Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de bouche, ils exigent de fortes étrennes des fournisseurs. Les marchands les plus haut placés tremblent devant cette puissance occulte ; ils la soldent sans mot dire, tous : carrossiers, bijoutiers, tailleurs, etc. A qui tente de les surveiller, les domestiques répondent par des insolences, ou par des bêtises coûteuses d’une feinte maladresse ; ils prennent aujourd’hui des renseignements sur les maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux. Le mal, arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux commencent à sévir, mais en vain, ne peut disparaître que par une loi qui astreindra les domestiques à gages au livret de l’ouvrier. Le mal cesserait alors comme par enchantement. Tout domestique étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d’y consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement un frein puissant.

Les gens occupés de la haute politique du moment ignorent jusqu’où va la dépravation des classes inférieures à Paris : elle est égale à la jalousie qui les dévore. La statistique est muette sur le nombre effrayant d’ouvriers de vingt ans qui épousent des cuisinières de quarante et de cinquante ans enrichies par le vol. On frémit en pensant aux suites d’unions pareilles au triple point de vue de la criminalité, de l’abâtardissement de la race et des mauvais ménages. Quant au mal purement financier produit par les vols domestiques, il est énorme au point de vue politique. La vie, ainsi renchérie du double, interdit le superflu dans beaucoup de ménages. Le superflu !… c’est la moitié du commerce des États, comme il est l’élégance de la vie. Les livres, les fleurs sont aussi nécessaires que le pain à beaucoup de gens.

Lisbeth, à qui cette affreuse plaie des maisons parisiennes était connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s’étaient juré d’être comme deux sœurs. Donc, elle avait attiré, du fond des Vosges, une parente du côté maternel, ancienne cuisinière de l’évêque de Nancy, vieille fille pieuse et d’une excessive probité. Craignant néanmoins son inexpérience à Paris, et surtout les mauvais conseils, qui gâtent tant de ces loyautés si fragiles, Lisbeth accompagnait Mathurine à la grande Halle, et tâchait de l’habituer à savoir acheter. Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par exemple, quand ils ne sont pas chers, être au courant de la valeur des comestibles et en pressentir la hausse pour acheter en baisse, cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire à l’économie domestique. Comme Mathurine touchait de bons gages, qu’on l’accablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle avec Lisbeth, qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne plus aller à la Halle que les jours où Valérie avait du monde, ce qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi.

Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum ; mais sa passion pour Mme Marneffe était en peu de temps devenue si vive, si avide, qu’il désira la quitter le moins possible. Après y avoir dîné quatre fois par semaine, il trouva charmant d’y manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il donna deux mille francs par mois à titre de pension. Mme Marneffe invitait les personnes que son cher baron désirait traiter. D’ailleurs, le dîner était toujours fait pour six personnes, le baron pouvait en amener trois à l’improviste. Lisbeth réalisa par son économie le problème extraordinaire d’entretenir splendidement cette table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par mois à Mme Marneffe.