La Cousine Bette/5

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Sommaire

XLI. Espérances de la cousine Bette [modifier]

La toilette de Valérie étant payée largement par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore un billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette femme si pure, si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante mille francs d’économies. Elle avait accumulé ses rentes et ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant de gains énormes dus à la générosité avec laquelle Crevel faisait participer le capital de sa petite duchesse au bonheur de ses opérations financières. Crevel avait initié Valérie à l’argot et aux spéculations de la Bourse ; et, comme toutes les Parisiennes, elle était promptement devenue plus forte que son maître. Lisbeth, qui ne dépensait pas un liard de ses douze cents francs, dont le loyer et la toilette étaient payés, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également un petit capital de cinq à six mille francs que Crevel lui faisait paternellement valoir.

L’amour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins une rude charge pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recommence, excitée par l’un de ces événements qui font dans la vie l’office de la cloche aux coups de laquelle s’amassent les essaims, Valérie était montée chez Lisbeth pour s’y livrer à ces bonnes élégies, longuement parlées, espèces de cigarettes fumées à coups de langue, par lesquelles les femmes endorment les petites misères de leur vie.

— Lisbeth, mon amour, ce matin, deux heures de Crevel à faire, c’est bien assommant ! Oh ! comme je voudrais pouvoir t’y envoyer à ma place !

— Malheureusement, cela ne se peut pas, dit Lisbeth en souriant. Je mourrai vierge.

— Etre à ces deux vieillards ! Il y a des moments où j’ai honte de moi ! Ah ! si ma pauvre mère me voyait !

— Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbeth.

— Dis-moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises pas ?…

— Ah ! si j’avais été jolie, en aurais-je eu… des aventures ! s’écria Lisbeth. Te voilà justifiée.

— Mais tu n’aurais écouté que ton cœur, dit Mme Marneffe en soupirant.

— Bah ! répondit Lisbeth, Marneffe est un mort qu’on a oublié d’enterrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur ; je te vois, comme toutes les femmes, parfaitement en règle.

— Non ! ce n’est pas là, chère adorable fille, d’où vient la douleur, tu ne veux pas m’entendre…

— Oh ! si !… s’écria la Lorraine, car le sous-entendu fait partie de ma vengeance. Que veux-tu !… j’y travaille.

— Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le voir ! dit Valérie en se détirant les bras.

Hulot lui propose de venir dîner ici, mon artiste refuse ! Il ne se sait pas idolâtré, ce monstre d’homme ! Qu’est-ce que sa femme ? de la jolie chair ! oui, elle est belle, mais, moi, je me sens : je suis pire !

— Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton dont parlent les nourrices aux enfants qui s’impatientent, je le veux…

— Mais quand ?

— Peut-être cette semaine.

— Laisse-moi t’embrasser.

Comme on le voit, ces deux femmes n’en faisaient qu’une ; toutes les actions de Valérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses bouderies, se décidaient après de mûres délibérations entre elles.

Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec une impitoyable logique. Elle adorait d’ailleurs Valérie, elle en avait fait sa fille, son amie, son amour ; elle trouvait en elle l’obéissance des créoles, la mollesse de la voluptueuse ; elle babillait avec elle tous les matins avec bien plus de plaisir qu’avec Wenceslas, elles pouvaient rire de leurs communes malices, de la sottise des hommes, et recompter ensemble les intérêts grossissants de leurs trésors respectifs. Lisbeth avait d’ailleurs rencontré, dans son entreprise et dans son amitié nouvelle, une pâture à son activité bien autrement abondante que dans son amour insensé pour Wenceslas. Les jouissances de la haine satisfaite sont les plus ardentes, les plus fortes au cœur. L’amour est en quelque sorte l’or, et la haine est le fer de cette mine à sentiments qui gît en nous. Enfin Valérie offrait dans toute sa gloire, à Lisbeth, cette beauté qu’elle adorait, comme on adore tout ce qu’on ne possède pas, beauté bien plus maniable que celle de Wenceslas, qui, pour elle, avait toujours été froid et insensible.

Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence. Lisbeth pensait, Mme Marneffe agissait. Mme Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie, et la main qui démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme on aime tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la haine sont des sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes ; mais, des deux, la haine a la vie la plus longue. L’amour a pour bornes des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité ; la haine ressemble à la mort, à l’avarice, elle est en quelque sorte une abstraction active, au-dessus des êtres et des choses. Lisbeth, entrée dans l’existence qui lui était propre, y déployait toutes ses facultés ; elle régnait à la manière des jésuites, en puissance occulte. Aussi la régénérescence de sa personne était-elle complète. Sa figure resplendissait. Lisbeth rêvait d’être Mme la maréchale Hulot.

Cette scène, où les deux amies se disaient crûment leurs moindres pensées sans prendre de détours dans l’expression, avait lieu précisément au retour de la Halle, où Lisbeth était allée préparer les éléments d’un dîner fin. Marneffe, qui convoitait la place de M. Coquet, le recevait avec la vertueuse Mme Coquet, et Valérie espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par Hulot le soir même. Lisbeth s’habillait pour se rendre chez la baronne, où elle dînait.

— Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette ? dit Valérie.

— Je l’espère…

— Comment, tu l’espères ? En serais-tu venue à coucher avec Adeline pour boire ses larmes pendant qu’elle dort ?

— Si cela se pouvait ! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas non. Elle expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de mon enfance. Chacun son tour. Elle sera dans la boue, et, moi, je serai comtesse de Forzheim !…


XLII. A quelles extrémités les libertins réduisent leurs femmes légitimes [modifier]

Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque temps, comme on va au spectacle, pour s’y repaître d’émotions.

L’appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une grande et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher avec cabinet de toilette. La salle à manger était latéralement contiguë au salon. Deux chambres de domestique et une cuisine, situées au troisième étage, complétaient ce logement, digne encore d’un conseiller d’État, directeur à la guerre. L’hôtel, la cour et l’escalier étaient majestueux. La baronne, obligée de meubler son salon, sa chambre et la salle à manger avec les reliques de sa splendeur, avait pris le meilleur dans les débris de l’hôtel, rue de l’Université. La pauvre femme aimait d’ailleurs ces muets témoins de son bonheur qui, pour elle, avaient une éloquence quasi consolante. Elle entrevoyait dans ses souvenirs des fleurs, comme elle voyait sur ses tapis des rosaces à peine visibles pour les autres.

En entrant dans la vaste antichambre où douze chaises, un baromètre et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé de rouge rappelaient les affreuses antichambres des ministères, le cœur se serrait ; on pressentait la solitude dans laquelle vivait cette femme. La douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère. Au premier coup d’œil jeté sur un intérieur, on sait qui y règne, de l’amour ou du désespoir. On trouvait Adeline dans une immense chambre à coucher, meublée des beaux meubles de Jacob Desmalters, en acajou moucheté garni des ornements de l’Empire, ces bronzes qui ont trouvé le moyen d’être plus froids que les cuivres de Louis XVI ! Et l’on frissonnait en voyant cette femme assise sur un fauteuil romain, devant les sphinx d’une travailleuse, ayant perdu ses couleurs, affectant une gaieté menteuse, conservant son air impérial, comme elle savait conserver la robe de velours bleu qu’elle mettait chez elle. Cette âme fière soutenait le corps et maintenait la beauté. La baronne, à la fin de la première année de son exil dans cet appartement, avait mesuré le malheur dans toute son étendue.

— En me reléguant là, mon Hector m’a fait la vie encore plus belle qu’elle ne devait l’être pour une simple paysanne, se dit-elle. Il me veut ainsi : que sa volonté soit faite ! Je suis la baronne Hulot, la belle-sœur d’un maréchal de France, je n’ai pas commis la moindre faute, mes deux enfants sont établis, je puis attendre la mort, enveloppée dans les voiles immaculés de ma pureté d’épouse, dans le crêpe de mon bonheur évanoui.

Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefebvre en 1810, dans l’uniforme de commissaire ordonnateur de la garde impériale, s’étalait au-dessus de la travailleuse, où, à l’annonce d’une visite, Adeline serrait une Imitation de Jésus-Christ, sa lecture habituelle. Cette Madeleine irréprochable écoutait aussi la voix de l’Esprit-Saint dans son désert.

— Mariette, ma fille, dit Lisbeth à la cuisinière qui vint lui ouvrir la porte, comment va ma bonne Adeline ?

— Oh ! bien, en apparence, Mademoiselle ; mais, entre nous, si elle persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l’oreille de Lisbeth. Vraiment, vous devriez l’engager à vivre mieux. D’hier, Madame m’a dit de lui donner le matin pour deux sous de lait et un petit pain d’un sou ; de lui servir à dîner soit un hareng, soit un peu de veau froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine, bien entendu lorsqu’elle dînera seule, ici… Elle veut ne dépenser que dix sous par jour pour sa nourriture. Cela n’est pas raisonnable. Si je parlais de ce beau projet à M. le maréchal, il pourrait se brouiller avec M. le baron et le déshériter ; au lieu que vous, qui êtes si bonne et si fine, vous saurez arranger les choses…

— Eh bien, pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin ? dit Lisbeth.

— Ah ! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq jours qu’il n’est venu, enfin tout le temps que nous sommes restées sans vous voir ! D’ailleurs, Madame m’a défendu, sous peine de renvoi, de jamais demander de l’argent à Monsieur. Mais quant à de la peine… ah ! la pauvre Madame en a eu ! C’est la première fois que monsieur l’oublie si longtemps… Chaque fois qu’on sonnait, elle s’élançait à la fenêtre ;… mais, depuis cinq jours, elle ne quitte plus son fauteuil. Elle lit ! Chaque fois qu’elle va chez madame la comtesse, elle me dit : "Mariette, qu’elle dit, si Monsieur vient, dites que je suis dans la maison, et envoyez-moi le portier ; il aura sa course bien payée ! "

— Pauvre cousine ! dit Bette, cela me fend le cœur. Je parle d’elle à mon cousin tous les jours. Que voulez-vous ! Il dit : "Tu as raison, Bette, je suis un misérable ; ma femme est un ange, et je suis un monstre ! J’irai demain…" Et il reste chez Mme Marneffe ; cette femme le ruine et il l’adore ; il ne vit que près d’elle. Moi, je fais ce que je peux ! Si je n’étais pas là, si je n’avais pas avec moi Mathurine, le baron aurait dépensé le double ; et, comme il n’a presque plus rien, il se serait déjà peut-être brûlé la cervelle. Eh bien, Mariette, voyez-vous, Adeline mourrait de la mort de son mari, j’en suis sûre. Au moins, je tâche de nouer là les deux bouts, et d’empêcher que mon cousin ne mange trop d’argent…

— Ah ! c’est ce que dit la pauvre Madame ; elle connaît bien ses obligations envers vous, répondit Mariette ; elle disait vous avoir pendant longtemps mal jugée…

— Ah ! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit autre chose ?

— Non, Mademoiselle. Si vous voulez lui faire plaisir, parlez-lui de Monsieur ; elle vous trouve heureuse de le voir tous les jours.

— Est-elle seule ?

— Faites excuse, le maréchal y est. Oh ! il vient tous les jours, et elle lui dit toujours qu’elle a vu Monsieur le matin, qu’il rentre la nuit fort tard.

— Et y a-t-il un bon dîner, aujourd’hui ? demanda Bette.

Mariette hésitait à répondre, elle soutenait mal le regard de la Lorraine, quand la porte du salon s’ouvrit et le maréchal Hulot sortit si précipitamment, qu’il salua Bette sans la regarder, et laissa tomber un papier. Bette ramassa ce papier et courut dans l’escalier, car il était inutile de crier après un sourd ; mais elle s’y prit de manière à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal, elle revint et lut furtivement ce qui suit, écrit au crayon :

"Mon cher frère, mon mari m’a donné l’argent de la dépense pour le trimestre ; mais ma fille Hortense en a eu si grand besoin, que je lui ai prêté la somme entière, qui suffisait à peine à sortir d’embarras. Pouvez-vous me prêter quelques cents francs ? car je ne veux pas redemander de l’argent à Hector ; un reproche de lui me ferait trop de peine."

— Ah ! pensa Lisbeth, pour qu’elle ait fait plier à ce point son orgueil, dans quelle extrémité se trouve-t-elle donc ?


XLIII. La famille attristée [modifier]

Lisbeth entra, surprit Adeline en pleurs et lui sauta au cou.

— Adeline, ma chère enfant, je sais tout ! dit la cousine Bette. Tiens, le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé, car il courait comme un lévrier… Cet affreux Hector ne t’a pas donné d’argent depuis ?…

— Il m’en donne fort exactement, répondit la baronne, mais Hortense en a eu besoin, et…

— Et tu n’avais pas de quoi nous donner à dîner, dit Bette en interrompant sa cousine. Maintenant, je comprends l’air embarrassé de Mariette, à qui je parlais de la soupe. Tu fais l’enfant, Adeline ! tiens, laisse-moi te donner mes économies.

— Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une larme. Cette petite gêne n’est que momentanée, et j’ai pourvu à l’avenir. Mes dépenses seront désormais de deux mille quatre cents francs par an, y compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette, pas un mot à Hector. Va-t-il bien ?

— Oh ! comme le pont Neuf ! il est gai comme un pinson, il ne pense qu’à sa sorcière de Valérie.

Mme Hulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait dans le champ de sa fenêtre, et Lisbeth ne put rien lire de ce que pouvaient exprimer les yeux de sa cousine.

— Lui as-tu dit que c’était le jour où nous dînions tous ici ?

— Oui ; mais, bah ! Mme Marneffe donne un grand dîner, elle espère traiter de la démission de M. Coquet ! et cela passe avant tout ! Tiens, Adeline, écoute-moi : tu connais mon caractère féroce à l’endroit de l’indépendance. Ton mari, ma chère, te ruinera certainement. J’ai cru pouvoir vous être utile à tous chez cette femme, mais c’est une créature d’une dépravation sans bornes, elle obtiendra de ton mari des choses à le mettre dans le cas de vous déshonorer tous.

Adeline fit le mouvement d’une personne qui reçoit un coup de poignard dans le cœur.

— Mais, ma chère Adeline, j’en suis sûre. Il faut bien que j’essaye de t’éclairer. Eh bien, songeons à l’avenir ! Le maréchal est vieux, mais il ira loin, il a un beau traitement ; sa veuve, s’il mourait, aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme, moi, je me chargerais de vous faire vivre tous ! Use de ton influence sur le bonhomme pour nous marier. Ce n’est pas pour être Mme la maréchale, je me soucie de ces sornettes comme de la conscience de Mme Marneffe ; mais vous aurez tous du pain. Je vois qu’Hortense en manque, puisque tu lui donnes le tien.

Le maréchal se montra, le vieux soldat avait fait si rapidement la course, qu’il s’essuyait le front avec son foulard.

— J’ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à l’oreille de sa belle-sœur.

Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes bordèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la main du vieillard, dont la physionomie exprimait le bonheur d’un amant heureux.

— Je voulais, Adeline, vous faire avec cette somme un cadeau, dit-il en continuant ; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez vous-même ce qui vous plaira le mieux.

Il vint prendre la main que lui tendit Lisbeth, et il la baisa tant il était distrait par son plaisir.

— Cela promet, dit Adeline à Lisbeth en souriant autant qu’elle pouvait sourire.

En ce moment, Hulot jeune et sa femme arrivèrent.

— Mon frère dîne avec nous ? demanda le maréchal d’un ton bref.

Adeline prit un crayon et mit sur un petit carré de papier ces mots :

"Je l’attends, il m’a promis ce matin de dîner ici ; mais, s’il ne venait pas, le maréchal l’aurait retenu, car il est accablé d’affaires."

Et elle présenta le papier. Elle avait inventé ce mode de conversation pour le maréchal, et une provision de petits carrés de papier étaient placés, avec un crayon, sur sa travailleuse.

— Je sais, répondit le maréchal, qu’il est accablé de travail à cause de l’Algérie.

Hortense et Wenceslas entrèrent en ce moment, et, en voyant sa famille autour d’elle, la baronne reporta sur le maréchal un regard dont la signification ne fut comprise que par Lisbeth.

Le bonheur avait considérablement embelli l’artiste, adoré par sa femme et cajolé par le monde.

Sa figure était devenue presque pleine, sa taille élégante faisait ressortir les avantages que le sang donne à tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématurée, son importance, les éloges trompeurs que le monde jette aux artistes, comme on se dit bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient cette conscience de sa valeur qui dégénère en fatuité quand le talent s’en va. La croix de la Légion d’honneur complétait à ses propres yeux le grand homme qu’il croyait être.

Après trois ans de mariage, Hortense était avec son mari comme un chien avec son maître, elle répondait à tous ses mouvements par un regard qui ressemblait à une interrogation, elle tenait toujours les yeux sur lui, comme un avare sur son trésor, elle attendrissait par son abnégation admiratrice. On reconnaissait en elle le génie et les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était alors altérée, poétiquement d’ailleurs, par les ombres douces d’une mélancolie cachée.

En voyant entrer sa cousine, Lisbeth pensa que la plainte, contenue pendant longtemps, allait rompre la faible enveloppe de la discrétion. Lisbeth, dès les premiers jours de la lune de miel, avait jugé que le jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si grande passion.

Hortense, en embrassant sa mère, échangea de bouche à oreille et de cœur à cœur quelques phrases, dont le secret fut trahi, pour Bette, par leurs hochements de tête.

— Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la cousine Bette. Je veux qu’elle me mette au courant de ce qu’elle fera… Ces jolis doigts sauront donc enfin, comme les miens, ce que c’est que le travail forcé.

A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert d’Hector était mis.

— Laissez-le ! dit la baronne à Mariette ; Monsieur vient quelquefois tard.

— Oh ! mon père viendra, dit Hulot fils à sa mère ; il me l’a promis à la Chambre en nous quittant.


XLIV. Le dîner [modifier]

Lisbeth, de même qu’une araignée au centre de sa toile, observait toutes les physionomies. Après avoir vu naître Hortense et Victorin, leurs figures étaient pour elle comme des glaces à travers lesquelles elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards jetés à la dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelque malheur près de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à révéler. Le jeune et célèbre avocat était triste en dedans. Sa profonde vénération pour sa mère éclatait dans la douleur avec laquelle il la contemplait. Hortense, elle, était évidemment occupée de ses propres chagrins ; et, depuis quinze jours, Lisbeth savait qu’elle éprouvait les premières inquiétudes que le manque d’argent cause aux gens probes, aux jeunes femmes à qui la vie a toujours souri et qui déguisent leurs angoisses. Aussi, dès le premier moment, la cousine Bette devina-t-elle que la mère n’avait rien donné à sa fille. La délicate Adeline était donc descendue aux fallacieuses paroles que le besoin suggère aux emprunteurs. La préoccupation d’Hortense, celle de son frère, la profonde mélancolie de la baronne rendirent le dîner triste, surtout si l’on se représente le froid que jetait déjà la surdité du vieux maréchal. Trois personnes animaient la scène, Lisbeth, Célestine et Wenceslas. L’amour d’Hortense avait développé chez l’artiste l’animation polonaise, cette vivacité d’esprit gascon, cette aimable turbulence qui distingue ces Français du Nord. Sa situation d’esprit, sa physionomie, disaient assez qu’il croyait en lui-même, et que la pauvre Hortense, fidèle aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourments domestiques.

— Tu dois être bien heureuse, dit Lisbeth à sa petite cousine en sortant de table, ta maman t’a tirée d’affaire en te donnant son argent.

— Maman ! répondit Hortense étonnée. Oh ! pauvre maman, moi qui pour elle voudrais en faire, de l’argent ! Tu ne sais pas, Lisbeth, eh bien, j’ai le soupçon affreux qu’elle travaille en secret.

On traversait alors le grand salon obscur, sans flambeaux, en suivant Mariette qui portait la lampe de la salle à manger dans la chambre à coucher d’Adeline. En ce moment, Victorin toucha le bras de Lisbeth et d’Hortense ; toutes deux, comprenant la signification de ce geste, laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la baronne aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés à l’embrasure d’une fenêtre.

— Qu’y a-t-il, Victorin ? dit Lisbeth. Je parie que c’est quelque désastre causé par ton père.

— Hélas ! oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinet, a pour soixante mille francs de lettres de change de mon père, et veut le poursuivre ! J’ai voulu parler de cette déplorable affaire à mon père à la Chambre, il n’a pas voulu me comprendre, il m’a presque évité. Faut-il prévenir notre mère ?

— Non, non, dit Lisbeth, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais le coup de la mort, il faut la ménager. Vous ne savez pas où elle en est ; sans votre oncle, vous n’eussiez pas trouvé de dîner ici aujourd’hui.

— Ah ! mon Dieu, Victorin, nous sommes des monstres, dit Hortense à son frère ; Lisbeth nous apprend ce que nous aurions dû deviner. Mon dîner m’étouffe !

Hortense n’acheva pas, elle mit son mouchoir sur sa bouche pour prévenir l’éclat d’un sanglot, elle pleurait.

— J’ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin en continuant ; mais se contentera-t-il de ma garantie hypothécaire ? Je ne le crois pas. Ces gens-là veulent de l’argent comptant pour en faire suer des escomptes usuraires.

— Vendons notre rente ! dit Lisbeth à Hortense.

— Qu’est-ce que ce serait ? quinze ou seize mille francs, répliqua Victorin, il en faut soixante.

— Chère cousine ! s’écria Hortense en embrassant Lisbeth avec l’enthousiasme d’un cœur pur.

— Non, Lisbeth, gardez votre petite fortune, dit Victorin après avoir serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet homme a dans son sac. Si ma femme y consent, je saurai empêcher, retarder les poursuites ; car voir attaquer la considération de mon père !… ce serait affreux. Que dirait le ministre de la Guerre ? Les appointements de mon père, engagés depuis trois ans, ne seront libres qu’au mois de décembre ; on ne peut donc pas les offrir en garantie. Ce Vauvinet a renouvelé onze fois les lettres de change ; ainsi jugez des sommes que mon père a payées en intérêts ! Il faut fermer ce gouffre.

— Si Mme Marneffe pouvait le quitter… dit Hortense avec amertume.

— Ah ! Dieu nous en préserve ! dit Victorin. Mon père irait peut-être ailleurs ; et, là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits.

Quel changement chez ces enfants naguère si respectueux, et que la mère avait maintenus si longtemps dans une adoration absolue de leur père ! ils l’avaient déjà jugé.

— Sans moi, reprit Lisbeth, votre père serait encore plus ruiné qu’il ne l’est.

— Rentrons, dit Hortense, maman est fine, elle se douterait de quelque chose, et, comme dit notre bonne Lisbeth, cachons-lui tout… soyons gais !

— Victorin, vous ne savez pas où vous conduira votre père avec son goût pour les femmes, dit Lisbeth. Pensez à vous assurer des revenus en me mariant avec le maréchal ; vous devriez lui en parler tous ce soir, je partirai de bonne heure exprès.

Victorin entra dans la chambre.

— Eh bien, ma pauvre petite, dit Lisbeth tout bas à sa petite-cousine, et toi, comment feras-tu ?

— Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit Hortense. Je ne sais où donner de la tête ; toi, tu te connais aux difficultés de la vie, tu me conseilleras.

Pendant que toute la famille réunie essayait de prêcher le mariage au maréchal, et que Lisbeth revenait rue Vanneau, il y arrivait un de ces événements qui stimulent chez les femmes comme Mme Marneffe l’énergie du vice en les obligeant à déployer toutes les ressources de la perversité. Reconnaissons au moins ce fait constant : à Paris, la vie est trop occupée pour que les gens vicieux fassent le mal par instinct, ils se défendent à l’aide du vice contre les agressions, voilà tout.


XLV. Un revenant à revenu [modifier]

Mme Marneffe, dont le salon était rempli de ses fidèles, avait mis les parties de whist en train, lorsque le valet de chambre, un militaire retraité racolé par le baron, annonça :

— M. le baron Montès de Montejanos.

Valérie reçut au cœur une violente commotion, mais elle s’élança vivement vers la porte en criant :

— Mon cousin !…

Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l’oreille ce mot :

— Sois mon parent, ou tout est fini entre nous ! — Eh bien, reprit-elle à haute voix en amenant le Brésilien à la cheminée, Henri, tu n’as donc pas fait naufrage, comme on me l’a dit ? Je t’ai pleuré trois ans…

— Bonjour, mon ami, dit M. Marneffe en tendant la main au Brésilien, dont la tenue était celle d’un vrai Brésilien millionnaire.

M. le baron Henri Montès de Montejanos, doué par le climat équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons tous à l’Othello du théâtre, effrayait par un air sombre, effet purement plastique ; car son caractère, plein de douceur et de tendresse, le prédestinait à l’exploitation que les faibles femmes pratiquent sur les hommes forts. Le dédain qu’exprimait sa figure, la puissance musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne se déployaient qu’envers les hommes, flatterie adressée aux femmes et qu’elles savourent avec tant d’ivresse, que les gens qui donnent le bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore tout à fait réjouissants.

Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or massif, par son pantalon noir, chaussé de bottes fines d’un vernis irréprochable, ganté selon l’ordonnance, le baron n’avait de brésilien qu’un gros diamant d’environ cent mille francs qui brillait comme une étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par un gilet blanc entr’ouvert de manière à laisser voir une chemise de toile d’une finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d’un satyre, signe d’entêtement dans la passion, était surmonté d’une chevelure de jais touffue comme une forêt vierge, sous laquelle scintillaient deux yeux clairs, fauves à faire croire que la mère du baron avait eu peur, étant grosse de lui, de quelque jaguar.

Ce magnifique exemplaire de la race portugaise au Brésil se campa le dos à la cheminée, dans une pose qui décelait des habitudes parisiennes ; et, le chapeau d’une main, le bras appuyé sur le velours de la tablette, il se pencha vers Mme Marneffe pour causer à voix basse avec elle, en se souciant fort peu des affreux bourgeois qui, dans son idée, encombraient mal à propos le salon.

Cette entrée en scène, cette pose et l’air du Brésilien déterminèrent deux mouvements de curiosité mêlée d’angoisse, identiquement pareils chez Crevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la même expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée à ces deux passions réelles devint-elle si comique, par la simultanéité de cette gymnastique, qu’elle fit sourire les gens d’assez d’esprit pour y voir une révélation. Crevel, toujours bourgeois et boutiquier en diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement en position plus longtemps que son collaborateur, et le baron put saisir au passage la révélation involontaire de Crevel. Ce fut un trait de plus dans le cœur du vieillard amoureux, qui résolut d’avoir une explication avec Valérie.

— Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il faut en finir…

— Vous avez du cœur !… lui cria Marneffe, et vous venez d’y renoncer.

— Ah ! pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte. — Ce baron-là me semble de trop, continuait-il en se parlant à lui-même. Que Valérie vive avec mon baron à moi, c’est ma vengeance, et je sais le moyen de m’en débarrasser ; mais ce cousin-là !… c’est un baron de trop, je ne veux pas être jobardé, je veux savoir de quelle manière il est son parent !

Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n’arrivent qu’aux jolies femmes, Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine étincelait serrée dans une guipure dont les tons roux faisaient valoir le satin mat de ces belles épaules des Parisiennes qui savent (par quels procédés, on l’ignore !) avoir de belles chairs et rester sveltes. Vêtue d’une robe de velours noir qui semblait à chaque instant près de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des fleurs à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches à sabot fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent des démangeaisons à l’acier du couteau.

— Valérie, disait le Brésilien à l’oreille de la jeune femme, je te reviens fidèle ; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche que je ne l’étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris, près de toi et pour toi.

— Plus bas, Henri ! de grâce !…

— Ah ! bah ! dussé-je jeter tout ce monde par la croisée, je veux te parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à te chercher. Je resterai le dernier, n’est-ce pas ?

Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit :

— Songez que vous devez être le fils d’une sœur de ma mère, qui, pendant la campagne de Junot en Portugal, aurait épousé votre père.

— Moi, Montès de Montejanos, arrière-petit-fils d’un des conquérants du Brésil, mentir !

— Plus bas, ou nous ne nous reverrons jamais…

— Et pourquoi ?

— Marneffe a pris, comme les mourants qui chaussent tous un dernier désir, une passion pour moi…

— Ce laquais ?… dit le Brésilien, qui connaissait son Marneffe, je le payerai…

— Quelle violence !

— Ah ! çà ! d’où te vient ce luxe ?… dit le Brésilien qui finit par percevoir les somptuosités du salon.

Elle se mit à rire.

— Quel mauvais ton, Henri ! dit-elle.

Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui l’avaient atteinte au point de l’obliger à regarder les deux âmes en peine. Crevel, qui jouait contre le baron et M. Coquet, avait pour partner M. Marneffe. La partie fut égale à cause des distractions respectives de Crevel et du baron, qui accumulèrent fautes sur fautes. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis trois ans ; mais elle n’avait pas su non plus éteindre dans ses yeux le bonheur de revoir l’homme qui, le premier, lui avait fait battre le cœur, l’objet de son premier amour. Les droits de ces heureux mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.

Entre ces trois passions absolues, l’une appuyée sur l’insolence de l’argent, l’autre sur le droit de possession, la dernière sur la jeunesse, la force, la fortune et la primauté, Mme Marneffe resta calme et l’esprit libre, comme le fut le général Bonaparte lorsqu’au siège de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant continuer le blocus de la place.


XLVI. A quel âge les hommes à bonnes fortunes deviennent jaloux [modifier]

La jalousie, en jouant dans la figure de Hulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet partant pour une charge de cavalerie sur un carré russe. En sa qualité de bel homme, le conseiller d’État n’avait jamais connu la jalousie, de même que Murat ignorait le sentiment de la peur. Il s’était toujours cru certain du triomphe. Son échec auprès de Josépha, le premier de sa vie, il l’attribuait à la soif de l’argent ; il se disait vaincu par un million, et non par un avorton, en parlant du duc d’Hérouville. Les philtres et les vertiges que verse à torrents ce sentiment fou venaient de couler dans son cœur en un instant. Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des mouvements à la Mirabeau, et, quand il laissait ses cartes pour embrasser par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les habitués du salon éprouvaient cette crainte mêlée de curiosité qu’inspire une violence menaçant d’éclater de moment en moment. Le faux cousin regardait le conseiller d’État comme il eût examiné quelque grosse potiche chinoise. Cette situation ne pouvait durer, sans aboutir à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron Hulot, autant que Crevel redoutait Marneffe, car il ne se souciait pas de mourir sous-chef. Les moribonds croient à la vie comme les forçats à la liberté. Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement effrayé de la pantomime de Crevel et du conseiller d’État, il se leva, dit un mot à l’oreille de sa femme ; et, au grand étonnement de l’assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien et son mari.

— Mme Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là ? demanda Crevel au baron Hulot.

— Jamais ! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir, ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.

Il jeta deux pièces d’or sur la table et alla s’asseoir sur le divan d’un air que tout le monde interpréta comme un avis de s’en aller. M. et Mme Coquet, après avoir échangé deux mots, quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces deux sorties entraînèrent les personnes intelligentes, qui se virent de trop. Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot. Hulot, qui finit par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux en arrière, car M. Marneffe ouvrit la porte, se montra le front serein et parut étonné de ne trouver que deux personnes.

— Et le thé ! dit-il.

— Où donc est Valérie ? répondit le baron furieux.

— Ma femme, répliqua Marneffe ; mais elle est montée chez mademoiselle votre cousine, elle va revenir.

— Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour cette stupide chèvre ?

— Mais, dit Marneffe, Mlle Lisbeth est arrivée de chez madame la baronne, votre femme, avec une espèce d’indigestion, et Mathurine a demandé du thé à Valérie, qui vient d’aller voir ce qu’a mademoiselle votre cousine.

— Et le cousin ?…

— Il est parti !

— Vous croyez cela ? dit le baron.

— Je l’ai mis en voiture ! répondit Marneffe avec un affreux sourire.

Le roulement d’une voiture se fit entendre dans la rue Vanneau. Le baron, comptant Marneffe pour zéro, sortit et monta chez Lisbeth. Il lui passait dans la cervelle une de ces idées qu’y envoie le cœur quand il est incendié par la jalousie. La bassesse de Marneffe lui était si connue, qu’il supposa d’ignobles connivences entre la femme et le mari.

— Que sont donc devenus ces messieurs et ces dames ? demanda Marneffe en se voyant seul avec Crevel.

— Quand le soleil se couche, la basse-cour en fait autant, répondit Crevel : Mme Marneffe a disparu, ses adorateurs sont partis. Je vous propose un piquet, ajouta Crevel, qui voulait rester.

Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. M. Marneffe accepta. Le maire était aussi fin que le baron ; il pouvait demeurer au logis indéfiniment en jouant avec le mari, qui, depuis la suppression des jeux publics, se contentait du jeu rétréci, mesquin du monde.

Le baron Hulot monta rapidement chez sa cousine Bette ; mais il trouva la porte fermée, et les demandes d’usage à travers la porte employèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et rusées de disposer le spectacle d’une indigestion gorgée de thé. Lisbeth souffrait tant, qu’elle inspirait les craintes les plus vives à Valérie ; aussi Valérie fit-elle à peine attention à la rageuse entrée du baron. La maladie est un des paravents que les femmes mettent le plus souvent entre elles et l’orage d’une querelle. Hulot regarda partout à la dérobée, et il n’aperçut dans la chambre à coucher de la cousine Bette aucun endroit propre à cacher un Brésilien.

— Ton indigestion, Bette, fait honneur au dîner de ma femme, dit-il en examinant la vieille fille, qui se portait à merveille et qui tâchait d’imiter le râle des convulsions d’estomac en buvant du thé.

— Voyez comme il est heureux que notre chère Bette soit logée dans ma maison ! Sans moi, la pauvre fille expirait,… dit Mme Marneffe.

— Vous avez l’air de me croire au mieux, ajouta Lisbeth en s’adressant au baron, et ce serait une infamie…

— Pourquoi ? demanda le baron ; vous savez donc la raison de ma visite ?

Et il guigna la porte d’un cabinet de toilette d’où la clef était retirée.

— Parlez-vous grec ?… répondit Mme Marneffe avec une expression déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.

— Mais c’est pour vous, mon cher cousin ; oui, c’est par votre faute que je suis dans l’état où vous me voyez, dit Lisbeth avec énergie.

Ce cri détourna l’attention du baron, qui regarda la vieille fille dans un étonnement profond.

— Vous savez si je vous aime, reprit Lisbeth, je suis ici, c’est tout dire. J’y use les dernières forces de ma vie à veiller à vos intérêts en veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte dix fois moins cher qu’une autre maison qu’on voudrait tenir comme la sienne. Sans moi, mon cousin, au lieu de deux mille francs par mois, vous seriez forcé d’en donner trois ou quatre mille.

— Je sais tout cela, répondit le baron impatienté ; vous nous protégez de bien des manières, ajouta-t-il en revenant auprès de Mme Marneffe et la prenant par le cou, n’est-ce pas, ma chère petite belle ?…

— Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou !…

— Eh bien, vous ne doutez pas de mon attachement, reprit Lisbeth ; mais j’aime aussi ma cousine Adeline, et je l’ai trouvée en larmes. Elle ne vous a pas vu depuis un mois ! Non, cela n’est pas permis. Vous laissez ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille Hortense a failli mourir en apprenant que c’est grâce à votre frère que nous avons pu dîner ! Il n’y avait pas de pain chez vous aujourd’hui ! Adeline a pris la résolution héroïque de se suffire à elle-même. Elle m’a dit : "Je ferai comme toi ! " Ce mot m’a si fort serré le cœur, après le dîner, qu’en pensant à ce que ma cousine était en 1811 et ce qu’elle est en 1841, trente ans après ! j’ai eu ma digestion arrêtée… J’ai voulu vaincre le mal ; mais, arrivée ici, j’ai cru mourir…

— Vous voyez, Valérie, dit le baron, jusqu’où me mène mon adoration pour vous !… à commettre des crimes domestiques…

— Oh ! j’ai eu raison de rester fille ! s’écria Lisbeth avec une joie sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un ange, et voilà la récompense d’un dévouement aveugle.

— Un vieil ange ! dit doucement Mme Marneffe en jetant un regard moitié tendre, moitié rieur à son Hector, qui la contemplait comme un juge d’instruction examine un prévenu.

— Pauvre femme ! dit le baron. Voilà plus de neuf mois que je ne lui ai remis d’argent, et j’en trouve pour vous, Valérie, et à quel prix ! Vous ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins vous me donnez en retour !

— Des chagrins ? reprit-elle. Qu’appelez-vous donc le bonheur ?

— Je ne sais pas encore quelles ont été vos relations avec ce prétendu cousin, de qui vous ne m’avez jamais parlé, continua le baron sans faire attention aux mots jetés par Valérie. Mais, quand il est entré, j’ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque aveuglé que je sois, je ne suis pas aveugle. J’ai lu dans vos yeux et dans les siens. Enfin, il s’échappait par les paupières de ce singe des étincelles qui rejaillissaient sur vous, dont le regard… Oh ! vous ne m’avez jamais regardé ainsi, jamais ! Quant à ce mystère, Valérie, il se dévoilera… Vous êtes la seule femme qui m’ayez fait connaître le sentiment de la jalousie, ainsi ne vous étonnez pas de ce que je vous dis… Mais un autre mystère qui a crevé son nuage, et qui me semble une infamie…

— Allez ! allez ! dit Valérie.

— C’est que Crevel, ce cube de chair et de bêtise, vous aime, et que vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ait laissé voir sa passion à tout le monde…

— Et de trois ! Vous n’en apercevez pas d’autres ? demanda Mme Marneffe.

— Peut-être y en a-t-il ! dit le baron.

— Que M. Crevel m’aime, il est dans son droit d’homme ; que je sois favorable à sa passion, ce serait le fait d’une coquette ou d’une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer… Eh bien aimez-moi avec mes défauts, ou laissez-moi. Si vous me rendez ma liberté, ni vous, ni M. Crevel, vous ne reviendrez ici ; je prendrai mon cousin, pour ne pas perdre les charmantes habitudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron Hulot.

Et elle se leva, mais le conseiller d’État la saisit par le bras et la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités de la vie, et il aima mieux rester dans l’incertitude que d’acquérir la plus légère preuve de l’infidélité de Valérie.

— Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre ? Je ne te demande que de te justifier… Donne-moi de bonnes raisons…

— Eh bien, allez m’attendre en bas, car vous ne voulez pas assister, je crois, aux différentes cérémonies que nécessite l’état de votre cousine.

Hulot se retira lentement.

— Vieux libertin, s’écria la cousine Bette, vous ne me demandez donc pas des nouvelles de vos enfants ?…

Que ferez-vous pour Adeline ? Moi, d’abord, je lui porte demain mes économies.

— On doit au moins le pain de froment à sa femme, dit en souriant Mme Marneffe.

Le baron, sans s’offenser du ton de Lisbeth, qui le régentait aussi durement que Josépha, s’en alla comme un homme enchanté d’éviter une question importune.

Une fois le verrou mis, le Brésilien quitta le cabinet de toilette où il attendait, et il parut les yeux pleins de larmes, dans un état à faire pitié. Montès avait évidemment tout entendu.


XLVII. Une première scène de haute comédie féminine [modifier]

— Tu ne m’aimes plus, Henri ! je le vois, dit Mme Marneffe en se cachant le front dans son mouchoir et fondant en larmes.

C’était le cri de l’amour vrai. La clameur du désespoir de la femme est si persuasive, qu’elle arrache le pardon qui se trouve au fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune, jolie et décolletée à sortir par le haut de sa robe en costume d’Eve.

— Mais pourquoi ne quittez-vous pas tout pour moi, si vous m’aimez ? demanda le Brésilien.

Ce naturel de l’Amérique, logique comme le sont tous les hommes nés dans la nature, reprit aussitôt la conversation au point où il l’avait laissée, en reprenant la taille de Valérie.

— Pourquoi ?… dit-elle en relevant la tête et regardant Henri qu’elle domina par un regard chargé d’amour. Mais, mon petit chat, je suis mariée ; mais nous sommes à Paris, et non dans les savanes, dans les pampas, dans les solitudes de l’Amérique. Mon bon Henri, mon premier et mon seul amour, écoute-moi donc. Ce mari, simple sous-chef au ministère de la guerre, veut être chef de bureau et officier de la Légion d’honneur, puis-je l’empêcher d’avoir de l’ambition ? Or, pour la même raison qu’il nous laissait entièrement libres tous les deux (il y a bientôt quatre ans, t’en souviens-tu, méchant ?…), aujourd’hui, Marneffe m’impose M. Hulot. Je ne puis me défaire de cet affreux administrateur qui souffle comme un phoque, qui a des nageoires dans les narines, qui a soixante-trois ans, qui depuis trois ans s’est vieilli de dix ans à vouloir être jeune ; qui m’est si odieux, que, le lendemain du jour où Marneffe sera chef de bureau et officier de la Légion d’honneur…

— Qu’est-ce qu’il aura de plus, ton mari ?

— Mille écus.

— Je les lui donnerai viagèrement, reprit le baron Montès ; quittons Paris et allons…

— Où ? dit Valérie en faisant une de ces jolies moues par lesquelles les femmes narguent les hommes dont elles sont sûres. Paris est la seule ville où nous puissions vivre heureux. Je tiens trop à ton amour pour le voir s’affaiblir en nous trouvant seuls dans un désert ; écoute, Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans l’univers, écris cela sur ton crâne de tigre.

Les femmes persuadent toujours aux hommes de qui elles ont fait des moutons qu’ils sont des lions, et qu’ils ont un caractère de fer.

— Maintenant, écoute-moi bien ! M. Marneffe n’a pas cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle de ses os ; sur douze mois de l’année, il en passe sept à boire des drogues, des tisanes, il vit dans la flanelle ; enfin, il est, dit le médecin, sous le coup de la faux à tout moment ; la maladie la plus innocente pour un homme sain sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n’ai pas voulu qu’il m’embrassât une seule fois, car cet homme, c’est la peste ! Un jour, et ce jour n’est pas éloigné, je serai veuve ; eh bien, moi, déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de rente, moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme Hulot, lépreux comme Marneffe, et que si tu me battais, c’est toi que je veux pour mari, toi seul que j’aime, de qui je veuille porter le nom. Et je suis prête à te donner tous les gages d’amour que tu voudras…

— Eh bien, ce soir…

— Mais, enfant de Rio, mon beau jaguar sorti pour moi des forêts vierges du Brésil, dit-elle en lui prenant la main, et la baisant, et la caressant, respecte donc un peu la créature de qui tu veux faire ta femme… Serai-je ta femme, Henri ?…

— Oui, dit le Brésilien vaincu par le bavardage effréné de la passion.

Et il se mit à genoux.

— Voyons, Henri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et le regardant au fond des yeux avec fixité, tu me jures ici, en présence de Lisbeth, ma meilleure et ma seule amie, ma sœur, de me prendre pour femme au bout de mon année de veuvage ?

— Je le jure.

— Ce n’est pas assez ! jure par les cendres et le salut éternel de ta mère, jure-le par la vierge Marie et par tes espérances de catholique !

Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même elle serait tombée au fond du plus sale bourbier social. Le Brésilien fit ce serment solennel, le nez presque touchant à la blanche poitrine de Valérie et les yeux fascinés ; il était ivre, comme on est ivre en revoyant une femme aimée, après une traversée de cent vingt jours !

— Eh bien, maintenant, sois tranquille. Respecte bien, dans Mme Marneffe, la future baronne de Montejanos. Ne dépense pas un liard pour moi, je te le défends. Reste ici, dans la première pièce, couché sur le petit canapé, je viendrai moi-même t’avertir quand tu pourras quitter ton poste… Demain matin, nous déjeunerons ensemble, et tu t’en iras sur les une heure, comme si tu étais venu me faire une visite à midi. Ne crains rien, les portiers m’appartiennent comme s’ils étaient mon père et ma mère… Je vais descendre chez moi servir le thé.

Elle fit un signe à Lisbeth, qui l’accompagna jusque sur le palier. Là, Valérie dit à l’oreille de la vieille fille :

— Ce moricaud est revenu un peu trop tôt ! car je meurs si je ne te venge d’Hortense !…

— Sois tranquille, mon cher gentil petit démon, dit la vieille fille en l’embrassant au front, l’amour et la vengeance, chassant de compagnie, n’auront jamais le dessous. Hortense m’attend demain, elle est dans la misère. Pour avoir mille francs, Wenceslas t’embrassera mille fois.


XLVIII. Scène digne des loges [modifier]

En quittant Valérie, Hulot était descendu jusqu’à la loge et s’était montré subitement à Mme Olivier.

— Mme Olivier ?…

En entendant cette interrogation impérieuse et voyant le geste par lequel le baron la commenta, Mme Olivier sortit de sa loge et alla jusque dans la cour, à l’endroit où le baron l’emmena.

— Vous savez que, si quelqu’un peut un jour faciliter à votre fils l’acquisition d’une étude, c’est moi ; c’est grâce à moi que le voici troisième clerc de notaire, et qu’il achève son droit.

— Oui, monsieur le baron ; aussi, M. le baron peut-il compter sur notre reconnaissance. Il n’y a pas de jour que je ne prie Dieu pour le bonheur de M. le baron.

— Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit Hulot, mais des preuves…

— Que faut-il faire ? demanda Mme Olivier.

— Un homme en équipage est venu ce soir, le connaissez-vous ?

Mme Olivier avait bien reconnu le Montès ; comment l’aurait-elle oublié ? Montès lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la main toutes les fois qu’il sortait, le matin, de la maison, un peu trop tôt. Si le baron s’était adressé à M. Olivier, peut-être aurait-il appris tout. Mais Olivier dormait. Dans les classes inférieures, la femme est non seulement supérieure à l’homme, mais encore elle le gouverne presque toujours. Depuis longtemps, Mme Olivier avait pris son parti dans le cas d’une collision entre ses deux bienfaiteurs, elle regardait Mme Marneffe comme la plus forte de ces deux puissances :

— Si je le connais ?… répondit-elle ; non, ma foi, non, je ne l’ai jamais vu !…

— Comment ! le cousin de Mme Marneffe ne venait jamais la voir quand elle demeurait rue du Doyenné ?

— Ah ! c’est son cousin !… s’écria Mme Olivier. Il est peut-être venu, mais je ne l’ai pas reconnu. La première fois, monsieur, je ferai bien attention…

— Il va descendre, dit Hulot vivement en coupant la parole à Mme Olivier.

— Mais il est parti, répliqua Mme Olivier, qui comprit tout. La voiture n’est plus là…

— Vous l’avez vu partir ?

— Comme je vous vois. Il a dit à son domestique : "A l’ambassade ! "

Ce ton, cette assurance, arrachèrent un soupir de bonheur au baron, il prit la main à Mme Olivier et la lui serra.

— Merci, ma chère Mme Olivier ; mais ce n’est pas tout !… Et M. Crevel ?

— M. Crevel ? que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas, dit Mme Olivier.

— Ecoutez-moi bien ! Il aime Mme Marneffe…

— Pas possible, monsieur le baron ! pas possible ! dit-elle en joignant les mains.

— Il aime Mme Marneffe ! répéta fort impérativement le baron. Comment font-ils ? je ne sais rien ; mais je veux le savoir et vous le saurez. Si vous pouvez me mettre sur les traces de cette intrigue, votre fils sera notaire.

— Monsieur le baron, ne vous mangez pas les sangs comme ça, dit Mme Olivier. Madame vous aime et n’aime que vous ; sa femme de chambre le sait bien, et nous disons comme cela que vous êtes l’homme le plus heureux de la terre, car vous savez tout ce que vaut madame… Ah ! c’est une perfection… Elle se lève à dix heures tous les jours ; pour lors, elle déjeune, bon. Eh bien, elle en a pour une heure à faire sa toilette, et tout ça la mène à deux heures ; pour lors, elle va se promener aux Tuileries au vu et n’au su de tout le monde, elle est toujours rentrée à quatre heures, pour l’heure de votre arrivée… Oh ! c’est réglé comme n’une pendule. Elle n’a pas de secrets pour sa femme de chambre, Reine n’en a pas pour moi, allez ! Reine ne peut pas n’en n’avoir, rapport à mon fils, pour qui n’elle a des bontés… Vous voyez bien que, si Madame avait des rapports avec M. Crevel, nous le saurerions.

Le baron remonta chez Mme Marneffe le visage rayonnant, et convaincu d’être le seul homme aimé de cette affreuse courtisane, aussi décevante, mais aussi belle, aussi gracieuse qu’une sirène.

Crevel et Marneffe commençaient un second piquet. Crevel perdait, comme perdent tous les gens qui ne sont pas à leur jeu. Marneffe, qui savait la cause des distractions du maire, en profitait sans scrupule : il regardait les cartes à prendre, il écartait en conséquence ; puis, voyant dans le jeu de son adversaire, il jouait à coup sûr. Le prix de la fiche étant de vingt sous, il avait déjà volé trente francs au maire au moment où le baron rentrait.

— Eh bien, dit le conseiller d’État, étonné de ne trouver personne, vous êtes seuls ! où sont-ils tous ?

— Votre belle humeur a mis tout le monde en fuite, répondit Crevel.

— Non, c’est l’arrivée du cousin de ma femme, répliqua Marneffe. Ces dames et ces messieurs ont pensé que Valérie et Henri devaient avoir quelque chose à se dire, après une séparation de trois années, et ils se sont discrètement retirés… Si j’avais été là, je les aurais retenus ; mais, par aventure, j’aurais mal fait, car l’indisposition de Lisbeth, qui sert toujours le thé sur les dix heures et demie, a mis tout en déroute…

— Lisbeth est donc réellement indisposée ? demanda Crevel furieux.

— On me l’a dit, répliqua Marneffe avec l’immorale insouciance des hommes pour qui les femmes n’existent plus.

Le maire avait regardé la pendule ; et, à cette estime, le baron paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth. L’air joyeux de Hulot incriminait gravement Hector, Valérie et Lisbeth.

— Je viens de la voir, elle souffre horriblement, la pauvre fille, dit le baron.

— La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami, reprit aigrement Crevel, car vous nous revenez avec une figure où la jubilation rayonne ? Est-ce que Lisbeth est en danger de mort ? Votre fille hérite d’elle, dit-on. Vous ne vous ressemblez plus, vous êtes parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez avec celle de Saint-Preux !… Je voudrais bien voir la figure de Mme Marneffe…

— Qu’entendez-vous par ces paroles ? demanda M. Marneffe à Crevel en rassemblant ses cartes et les posant devant lui.

Les yeux éteints de cet homme décrépit à quarante-sept ans s’animèrent, de pâles couleurs nuancèrent ses joues flasques et froides, il entr’ouvrit sa bouche démeublée, aux lèvres noires, sur lesquelles il vint une espèce d’écume blanche comme de la craie, et caséiforme. Cette rage d’un homme impuissant, dont la vie tenait à un fil, et qui, dans un duel, n’eût rien risqué là où Crevel eût eu tout à perdre, effraya le maire.

— Je dis, répondit Crevel, que j’aimerais à voir la figure de Mme Marneffe, et j’ai d’autant plus raison, que la vôtre en ce moment est fort désagréable. Parole d’honneur, vous êtes horriblement laid, mon cher Marneffe…

— Savez-vous que vous n’êtes pas poli !

— Un homme qui me gagne trente francs en quarante-cinq minutes ne me paraît jamais beau.

— Ah ! si vous m’aviez vu, reprit le sous-chef, il y a dix-sept ans…

— Vous étiez gentil ? répliqua Crevel.

— C’est ce qui m’a perdu ; si j’avais été comme vous, je serais pair et maire.

— Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fait la guerre, et, des deux métaux que l’on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous avez pris le mauvais, la drogue !

Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe se fâchait à propos de son honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles plaisanteries ; elles étaient comme la petite monnaie de la conversation entre Crevel et lui.

— Eve me coûte cher, c’est vrai ; mais, ma foi, courte et bonne, voilà ma devise.

— J’aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.


XLIX. Deuxième scène de haute comédie féminine [modifier]

Mme Marneffe entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le baron, tous trois seuls dans le salon ; elle comprit, au seul aspect de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l’avaient agité, son parti fut aussitôt pris.

— Marneffe, mon chat ! dit-elle en venant s’appuyer sur l’épaule de son mari et passant ses jolis doigts dans des cheveux d’un vilain gris sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant, il est bien tard pour toi, tu devrais t’aller coucher. Tu sais que demain il faut te purger, le docteur l’a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès sept heures… Si tu veux vivre, laisse là ton piquet…

— Faisons-le en cinq marques ? demanda Marneffe à Crevel.

— Bien…, j’en ai déjà deux, répondit Crevel.

— Combien cela durera-t-il ? demanda Valérie.

— Dix minutes, répliqua Marneffe.

— Il est déjà onze heures, répondit Valérie. Et vraiment, monsieur Crevel, on dirait que vous voulez tuer mon mari. Dépêchez-vous au moins.

Cette rédaction à double sens fit sourire Crevel, Hulot et Marneffe lui-même. Valérie alla causer avec son Hector.

— Sors, mon chéri, dit Valérie à l’oreille d’Hector, promène-toi dans la rue Vanneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir Crevel.

— J’aimerais mieux sortir de l’appartement et rentrer dans ta chambre par la porte du cabinet de toilette ; tu pourrais dire à Reine de me l’ouvrir.

— Reine est là-haut à soigner Lisbeth.

— Eh bien, si je remontais chez Lisbeth ?

Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication avec Crevel, ne voulait pas Hulot dans sa chambre, où il pourrait tout entendre… Et le Brésilien attendait chez Lisbeth.

— Vraiment, vous autres hommes, dit Valérie à Hulot, quand vous avez une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer. Lisbeth est dans un état à ne pas vous recevoir… Craignez-vous d’attraper un rhume dans la rue ?… Allez-y… ou bonsoir !…

— Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.

Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint à prouver qu’il pouvait faire le jeune homme en attendant l’heure du berger dans la rue, et il sortit.

Marneffe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d’une façon significative la main de son mari, ce qui voulait dire :

— Débarrasse-moi donc de Crevel.

— Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneffe ; j’espère que vous ne resterez pas longtemps avec Valérie. Ah ! je suis jaloux… ça m’a pris tard, mais ça me tient,… et je viendrai voir si vous êtes parti.

— Nous avons à causer d’affaires, mais je ne resterai pas longtemps, dit Crevel.

— Parlez bas ! Que me voulez-vous ? dit Valérie sur deux tons en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au mépris.

En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d’immenses services à Valérie et qui voulait s’en targuer, redevint humble et soumis.

— Ce Brésilien…

Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie, s’arrêta.

— Après ? dit-elle.

— Ce cousin…

— Ce n’est pas mon cousin, reprit-elle. C’est mon cousin pour le monde et pour M. Marneffe. Ce serait mon amant, que vous n’auriez pas un mot à dire. Un boutiquier qui achète une femme pour se venger d’un homme est au-dessous, dans mon estime, de celui qui l’achète par amour. Vous n’étiez pas épris de moi, vous avez vu en moi la maîtresse de M. Hulot, et vous m’avez acquise comme on achète un pistolet pour tuer son adversaire. J’avais faim, j’ai consenti !

— Vous n’avez pas exécuté le marché, répondit Crevel redevenant commerçant.

— Ah ! vous voulez que le baron Hulot sache bien que vous lui prenez sa maîtresse pour avoir votre revanche de l’enlèvement de Josépha ?… Rien ne prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez la déshonorer ! Tenez, mon cher, vous avez raison : cette femme ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a le courage de son infamie, tandis que, moi, je suis une hypocrite qui devrait être fouettée en place publique. Hélas ! Josépha se protège par son talent et par sa fortune. Mon seul rempart, à moi, c’est mon honnêteté ; je suis encore une digne et vertueuse bourgeoise ; mais, si vous faites un éclat, que deviendrai-je ? Si j’avais la fortune, encore passe ! Mais j’ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rente, n’est-ce pas ?

— Beaucoup plus, dit Crevel ; je vous ai doublé depuis deux mois vos économies dans l’Orléans.

— Eh bien, la considération à Paris commence à cinquante mille francs de rente, vous n’avez pas à me donner la monnaie de la position que je perdrai. Que voulais-je ? faire nommer Marneffe chef de bureau ; il aurait six mille francs d’appointements ; il a vingt-sept ans de service : dans trois ans, j’aurais droit à quinze cents francs de pension, s’il mourait. Vous, comblé de bontés par moi, gorgé de bonheur, vous ne savez pas attendre !… Et cela dit aimer ! s’écria-t-elle.

— Si j’ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu votre toutou. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous m’écrasez, vous m’abasourdissez, et je vous aime comme je n’ai jamais aimé. Valérie, je vous aime autant que j’aime Célestine ! Pour vous, je suis capable de tout… Tenez ! au lieu de venir deux fois par semaine rue du Dauphin.

— Rien que cela ! Vous rajeunissez, mon cher…

— Laissez-moi renvoyer Hulot, l’humilier, vous en débarrasser, dit Crevel sans répondre à cette insolence ; n’admettez plus ce Brésilien, soyez toute à moi, vous ne vous en repentirez pas. D’abord, je vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente, mais viagère ; je ne vous en joindrai la nue propriété qu’après cinq ans de constance…

— Toujours des marchés ! les bourgeois n’apprendront jamais à donner ! Vous voulez vous faire des relais d’amour dans la vie avec des inscriptions de rente ?… Ah ! boutiquier, marchand de pommade ! tu étiquètes tout ! Hector me disait que le duc d’Hérouville avait apporté trente mille livres de rente à Josépha dans un cornet à dragées d’épicier ! je vaux six fois mieux que Josépha ! Ah ! être aimée ! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder dans la glace. Henri m’aime, il vous tuerait comme une mouche à un signe de mes yeux ! Hulot m’aime, il met sa femme sur la paille ! Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh ! vous avez, pour faire vos fredaines, trois cent mille francs en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu’à l’augmenter…

— Pour toi, Valérie, car je t’en offre la moitié ! dit-il en tombant à genoux.

— Eh bien, vous êtes encore là ! s’écria le hideux Marneffe en robe de chambre. Que faites-vous ?

— Il me demande pardon, mon ami, d’une proposition insultante qu’il vient de m’adresser. Ne pouvant rien obtenir de moi, monsieur inventait de m’acheter…

Crevel aurait voulu descendre dans la cave par une trappe, comme cela se fait au théâtre.

— Relevez-vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe, vous êtes ridicule. Je vois à l’air de Valérie qu’il n’y a pas de danger pour moi.

— Va te coucher et dors tranquille, dit Mme Marneffe.

— Est-elle spirituelle ! pensait Crevel ; elle est adorable ! elle me sauve !

Quand Marneffe fut rentré chez lui, le maire prit les mains de Valérie et les lui baisa en y laissant la trace de quelques larmes.

— Tout en ton nom ! dit-il.

— Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l’oreille. Eh bien, amour pour amour. Hulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux attend, pour venir ici, que je place une bougie à l’une des fenêtres de ma chambre à coucher ; je vous permets de lui dire que vous êtes le seul aimé ; jamais il ne voudra vous croire, emmenez-le rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accablez-le ; je vous le permets, je vous l’ordonne. Ce phoque m’ennuie, il m’excède. Tenez bien votre homme rue du Dauphin pendant toute la nuit, assassinez-le à petit feu, vengez-vous de l’enlèvement de Josépha. Hulot en mourra peut-être ; mais nous sauverons sa femme et ses enfants d’une ruine effroyable. Mme Hulot travaille pour vivre !…

— Oh ! la pauvre dame ! ma foi, c’est atroce ! s’écria Crevel, chez qui les bons sentiments naturels revinrent.

— Si tu m’aimes, Célestin, dit-elle tout bas à l’oreille de Crevel qu’elle effleura de ses lèvres, retiens-le, ou je suis perdue. Marneffe a des soupçons, Hector a la clef de la porte cochère et compte revenir !

Crevel serra Mme Marneffe dans ses bras, et sortit au comble du bonheur ; Valérie l’accompagna tendrement jusqu’au palier ; puis, comme une femme magnétisée, elle descendit jusqu’au premier étage et elle alla jusqu’au bas de la rampe.

— Ma Valérie ! remonte, ne te compromets pas aux yeux des portiers… Va, ma vie et ma fortune, tout est à toi… Rentre, ma duchesse !

— Madame Olivier ! cria doucement Valérie lorsque la porte fut refermée.

— Comment ! madame, vous ici ? dit Mme Olivier stupéfaite.

— Mettez les verrous en haut et en bas à la grande porte, et n’ouvrez plus.

— Bien Madame.

Une fois les verrous tirés, Mme Olivier raconta la tentative de corruption que s’était permise le haut fonctionnaire à son égard.

— Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier ; mais nous causerons de cela demain.

Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d’une flèche, frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth et revint chez elle, où elle donna ses ordres à Mlle Reine ; car jamais une femme ne manque l’occasion d’un Montès arrivant du Brésil.


L. Crevel se venge [modifier]

— Non ! saperlotte, il n’y a que les femmes du monde pour savoir aimer ainsi ! se disait Crevel. Comme elle descendait l’escalier en l’éclairant de ses regards, je l’entraînais ! Jamais Josépha !… Josépha, c’est de la gnognote ! cria l’ancien commis voyageur. Qu’ai-je dit ? gnognote… Mon Dieu ! je suis capable de lâcher cela quelque jour aux Tuileries… Non, si Valérie ne fait pas mon éducation, je ne puis rien être… Moi qui tiens tant à paraître grand seigneur… Ah ! quelle femme ! elle me remue autant qu’une colique, quand elle me regarde froidement… Quelle grâce ! quel esprit ! Jamais Josépha ne m’a donné de pareilles émotions. Et quelles perfections inconnues ! Ah ! bien, voilà mon homme.

Il apercevait, dans les ténèbres de la rue de Babylone, le grand Hulot, un peu voûté, se glissant le long des planches d’une maison en construction, et il alla droit à lui.

— Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher ! Que diable faites-vous là ?… Vous vous promenez par une jolie petite pluie fine. A notre âge, c’est mauvais. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil ? revenons chacun chez nous ; car, entre nous, vous ne verrez pas de lumière à la croisée…

En entendant cette dernière phrase, le baron sentit qu’il avait soixante-trois ans et que son manteau était mouillé.

— Qui donc a pu vous dire… ? demanda-t-il.

— Valérie, parbleu ! notre Valérie, qui veut être uniquement ma Valérie. Nous sommes manche à manche, baron ; nous jouerons la belle quand vous voudrez. Vous ne pouvez pas vous fâcher, vous savez que le droit de prendre ma revanche a toujours été stipulé ; vous avez mis trois mois à m’enlever Josépha ; moi, je vous ai pris Valérie en… Ne parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant, je la veux toute à moi. Mais nous n’en resterons pas moins bons amis.

— Crevel, ne plaisante pas, répondit le baron d’une voix étouffée par la rage, c’est une affaire de vie ou de mort.

— Tiens, comme vous prenez cela !… Baron, ne vous rappelez-vous plus ce que vous m’avez dit le jour du mariage d’Hortense : "Est-ce que deux roquentins comme nous doivent se brouiller pour une jupe ? C’est épicier, c’est petites gens…" Nous sommes, c’est convenu, régence, justaucorps bleu, Pompadour, dix-huitième siècle, tout ce qu’il y a de plus maréchal de Richelieu, rocaille et, j’ose le dire, Liaisons dangereuses !…

Crevel aurait pu entasser ses mots littéraires pendant longtemps, le baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement de leur surdité. Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son ennemi devenu blanc, le vainqueur s’arrêta. C’était un coup de foudre pour le baron, après les déclarations de Mme Olivier, après le dernier regard de Valérie.

— Mon Dieu ! il y avait tant d’autres femmes dans Paris !… s’écria-t-il enfin.

— C’est ce que je t’ai dit quand tu m’as pris Josépha, répliqua Crevel.

— Tenez, Crevel, c’est impossible… Donnez-moi des preuves !… Avez-vous une clef, comme moi, pour entrer ?

Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la serrure ; mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainement de l’ébranler.

— Ne faites pas de tapage nocturne, dit tranquillement Crevel. Tenez, baron, j’ai, moi, de bien meilleures clefs que les vôtres.

— Des preuves ! des preuves ! répéta le baron exaspéré par une douleur à devenir fou.

— Venez, je vais vous en donner, répondit Crevel.

Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le quai, par la rue Hillerin-Bertin. L’infortuné conseiller d’État allait, comme vont les négociants la veille du jour où ils doivent déposer leur bilan ; il se perdait en conjectures sur les raisons de la dépravation cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la dupe de quelque mystification. En passant sur le pont Royal, il vit son existence si vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires financières, qu’il fut sur le point de céder à la mauvaise pensée qui lui vint de jeter Crevel à la rivière, et de s’y jeter après lui.