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[modifier] LI. La petite maison du sieur Crevel
Arrivé rue du Dauphin, qui, dans ce temps-là n’était pas encore élargie, Crevel s’arrêta devant une porte bâtarde. Cette porte ouvrait sur un long corridor pavé en dallés blanches et noires, formant péristyle, et au bout duquel se trouvait un escalier et une loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure comme il y en a tant à Paris. Cette cour, mitoyenne avec la propriété voisine, offrait la singulière particularité d’un partage inégal. La petite maison de Crevel, car il en était propriétaire, avait un appendice à toiture vitrée, bâti sur le terrain voisin, et grevé de l’interdiction d’élever cette construction, entièrement cachée à la vue par la loge et par l’encorbellement de l’escalier.
Ce local avait longtemps servi de magasin, d’arrière-boutique et de cuisine à l’une des deux boutiques situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces trois pièces du rez-de-chaussée, et Grindot les avait transformées en une petite maison économique. On y pénétrait de deux manières, d’abord par la boutique d’un marchand de meubles à qui Crevel la louait à bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas d’indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur du corridor assez habilement pour être presque invisible.
Ce petit appartement, composé d’une salle à manger, d’un salon et d’une chambre à coucher, éclairé par en haut, partie chez le voisin, partie chez Crevel, était donc à peu près introuvable. A l’exception du marchand de meubles d’occasion, les locataires ignoraient l’existence de ce petit paradis. La portière, payée pour être la complice de Crevel, était une excellente cuisinière. M. le maire pouvait donc entrer dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour, une femme mise comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des emplettes, et munie d’une clef, ne risquait rien à venir chez Crevel ; elle observait les marchandises d’occasion, elle en marchandait, elle entrait dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre soupçon si quelqu’un la rencontrait.
Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le baron fut tout étonné du luxe intelligent et coquet déployé là. L’ancien parfumeur avait donné carte blanche à Grindot, et le vieil architecte s’était distingué par une création du genre Pompadour qui, d’ailleurs, coûtait soixante mille francs.
— Je veux, avait dit Crevel à Grindot, qu’une duchesse entrant là soit surprise…
Il avait voulu le plus bel Eden parisien pour y posséder son Eve, sa femme du monde, sa Valérie, sa duchesse.
— Il y a deux lits, dit Crevel à Hulot en montrant un divan d’où l’on tirait un lit comme on tire le tiroir d’une commode. En voici un, l’autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la nuit tous les deux.
— Les preuves ! dit le baron.
Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher, où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique appartenant à Valérie, et qu’elle avait portée rue Vanneau, pour s’en faire honneur avant de l’employer à la petite maison Crevel. Le maire fit jouer le secret d’un joli petit meuble en marqueterie appelé bonheur-du-jour, y fouilla, saisit une lettre et la tendit au baron :
— Tiens, lis.
Le conseiller d’État lut ce petit billet écrit au crayon :
"Je t’ai vainement attendu, vieux rat ! Une femme comme moi n’attend jamais un ancien parfumeur. Il n’y avait ni dîner commandé, ni cigarettes. Tu me payeras tout cela."
— Est-ce bien son écriture ?
— Mon Dieu ! dit Hulot en s’asseyant accablé. Je reconnais tout ce qui lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoufles. Ah çà ! voyons, depuis quand… ?
Crevel fit signe qu’il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires dans le petit secrétaire en marqueterie.
— Vois, mon vieux ! j’ai payé les entrepreneurs en décembre 1838. En octobre, deux mois auparavant, cette délicieuse petite maison était étrennée.
Le conseiller d’État baissa la tête.
— Comment diable faites-vous ? car je connais l’emploi de son temps, heure par heure.
— Et la promenade aux Tuileries,… dit Crevel en se frottant les mains et jubilant.
— Eh bien ?… reprit Hulot hébété.
— Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries, elle est censée s’y promener de une heure à quatre heures ; mais crac ! en deux temps elle est ici. Tu connais Molière ? Eh bien, baron, il n’y a rien d’imaginaire dans ton intitulé.
Hulot, ne pouvant plus douter de rien, resta dans un silence sinistre. Les catastrophes poussent tous les hommes forts et intelligents à la philosophie. Le baron était, moralement, comme un homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt. Ce silence morne, le changement qui se fit sur cette physionomie affaissée, tout inquiéta Crevel, qui ne voulait pas la mort de son collaborateur.
— Comme je te disais, mon vieux, nous sommes manche à manche, jouons la belle. Veux-tu jouer la belle, voyons ? au plus fin !
— Pourquoi, se dit Hulot en se parlant à lui-même, sur dix belles femmes, y en a-t-il au moins sept de perverses ?
[modifier] LII. Deux confrères de la grande confrérie des confrères
Le baron était trop en désarroi pour trouver la solution de ce problème. La beauté, c’est le plus grand des pouvoirs humains. Tout pouvoir sans contre-poids, sans entraves autocratiques, mène à l’abus, à la folie. L’arbitraire, c’est la démence du pouvoir. Chez la femme, l’arbitraire, c’est la fantaisie.
— Tu n’as pas à te plaindre, mon cher confrère, tu as la plus belle des femmes, et elle est vertueuse.
— Je mérite mon sort, se dit Hulot, j’ai méconnu ma femme, je la fais souffrir, et c’est un ange ! O ma pauvre Adeline, tu es bien vengée ! Elle souffre, seule, en silence, elle est digne d’adoration, elle mérite mon amour, je devrais… car elle est admirable encore, blanche et redevenue jeune fille… Mais a-t-on jamais vu femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate que cette Valérie ?
— C’est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à fouetter sur la place du Châtelet ; mais, mon cher Canillac, si nous sommes justaucorps bleu, maréchal de Richelieu, Trumeau, Pompadour, du Barry, roués et tout ce qu’il y a de plus XVIIIe siècle, nous n’avons plus de lieutenant de police.
— Comment se faire aimer ?… se demandait Hulot sans écouter Crevel.
— C’est une bêtise, à nous autres, de vouloir être aimés, mon cher, dit Crevel ; nous ne pouvons être que supportés, car Mme Marneffe est cent fois plus rouée que Josépha…
— Et avide ! elle me coûte cent quatre-vingt-douze mille francs ! s’écria Hulot.
— Et combien de centimes ? demanda Crevel avec l’insolence du financier, en trouvant la somme minime.
— On voit bien que tu ne l’aimes pas, dit mélancoliquement le baron.
— Moi, j’en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois cent mille francs à moi !…
— Où est-ce ? où tout cela passe-t-il ? dit le baron en se prenant la tête dans les mains.
— Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens qui se cotisent pour entretenir une lorette de deux sous, elle nous aurait coûté moins cher…
— C’est une idée ! repartit le baron ; mais elle nous tromperait toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien ?…
— Ah ! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des… des actionnaires !… dit Crevel. Toutes ces femmes-là sont des commandites !
— C’est donc elle, dit le baron, qui t’a parlé de la lumière sur la fenêtre ?…
— Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position, nous sommes floués ! Valérie est une… Elle m’a dit de te tenir ici… J’y vois clair… Elle a son Brésilien… Ah ! je renonce à elle, car, si vous lui teniez les mains, elle trouverait moyen de vous tromper avec ses pieds ! Tiens, c’est une infâme ! une rouée !
— Elle est au-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha, Jenny Cadine, étaient dans leur droit en nous trompant, elles font métier de leurs charmes, elles !
— Mais elle, qui fait la sainte, la prude ! dit Crevel. Tiens, Hulot, retourne à ta femme, car tu n’es pas bien dans tes affaires, on commence à causer de certaines lettres de change souscrites à un petit usurier dont la spécialité consiste à prêter aux lorettes, un certain Vauvinet. Quant à moi, me voilà guéri des femmes comme il faut. D’ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses, qui, je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper ? Tu as des cheveux blancs, de fausses dents, baron. Moi, j’ai l’air de Silène. Je vais me mettre à amasser. L’argent ne trompe point. Si le Trésor s’ouvre tous les six mois pour tout le monde, il vous donne au moins des intérêts, et cette femme en coûte… Avec toi, mon cher confrère, Gubetta, mon vieux complice, je pourrais accepter une situation chocnoso…, non, philosophique ; mais un Brésilien qui, peut-être, apporte de son pays des denrées coloniales suspectes…
— La femme, dit Hulot, est un être inexplicable !
— Je l’explique, dit Crevel : nous sommes vieux, le Brésilien est jeune et beau…
— Oui, c’est vrai, dit Hulot, je l’avoue, nous vieillissons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces belles créatures se déshabillant, roulant leurs cheveux, nous regardant avec un fin sourire à travers leurs doigts quand elles mettent leurs papillotes, faisant toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, et se disant peu aimées, quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant malgré tout ?
— Oui, ma foi ! c’est la seule chose agréable de la vie… s’écria Crevel. Ah ! quand un minois vous sourit, et qu’on vous dit : "Mon bon chéri, sais-tu combien tu es aimable ! Moi, je suis sans doute autrement faite que les autres femmes, qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, et grossiers comme des laquais ! car leur jeunesse leur donne une insolence !… Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s’en vont… Moi, que tu soupçonnes de coquetterie, je préfère à ces moutards les gens de cinquante ans, on garde ça longtemps ; c’est dévoué, ça sait qu’une femme se retrouve difficilement, et ils nous apprécient… Voilà pourquoi je t’aime, grand scélérat !…" Et elles accompagnent ces espèces d’aveux de minauderies, de gentillesses, de… Ah ! c’est faux comme des programmes d’hôtel de ville…
— Le mensonge vaut souvent mieux que la vérité, dit Hulot en se rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le mensonge, de coudre des paillettes à ses habits de théâtre…
— Et puis enfin, on les a, ces menteuses ! dit brutalement Crevel.
— Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose un vieillard en jeune homme…
— Ah ! oui, reprit Crevel, c’est une anguille qui vous coule entre les mains ; mais c’est la plus jolie des anguilles… blanche et douce comme du sucre !… drôle comme Arnal, et des inventions ! ah !
— Oh ! oui, elle est bien spirituelle ! s’écria le baron, ne pensant plus à sa femme.
Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de son esprit, celles de son cœur ; car cette artiste en amour avait des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux un jour que l’autre. Et tous les deux ils s’endormirent, bercés par ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux de l’enfer.
Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d’aller au ministère, Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel tendit la main au baron en lui disant :
— Sans rancune, n’est-ce pas ? car nous ne pensons plus ni l’un ni l’autre à Mme Marneffe.
— Oh ! c’est bien fini ! répondit Hulot en exprimant une sorte d’horreur.
[modifier] LIII. Deux vrais enragés buveurs
A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l’escalier de Mme Marneffe. Il trouva l’infâme créature, l’adorable enchanteresse, dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant un joli petit déjeuner fin en compagnie du baron Henri Montès de Montejanos et de Lisbeth. Malgré le coup que lui porta la vue du Brésilien, Crevel pria Mme Marneffe de lui donner deux minutes d’audience. Valérie passa dans le salon avec Crevel.
— Valérie, mon ange, dit l’amoureux Crevel, M. Marneffe n’a pas longtemps à vivre ; si tu veux m’être fidèle, à sa mort, nous nous marierons. Songes-y. Je t’ai débarrassée de Hulot… Ainsi, vois si ce Brésilien peut valoir un maire de Paris, un homme qui, pour toi, voudra parvenir aux plus hautes dignités, et qui, déjà, possède quatre-vingt et quelques mille livres de rente.
— On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures, et nous en causerons ; mais soyez sage ! et n’oubliez pas le transfert que vous m’avez promis hier.
Elle revint dans la salle à manger, suivie de Crevel, qui se flattait d’avoir trouvé le moyen de posséder à lui seul Valérie ; mais il aperçut le baron Hulot qui, pendant cette courte conférence, était entré pour réaliser le même dessein. Le conseiller d’État demanda, comme Crevel, un moment d’audience. Mme Marneffe se leva pour retourner au salon, en souriant au Brésilien, comme pour lui dire : "Ils sont fous ! ils ne te voient donc pas ? "
— Valérie, dit le conseiller d’État, mon enfant, ce cousin est un cousin d’Amérique…
— Oh ! assez ! s’écria-t-elle en interrompant le baron. Marneffe n’a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier, le seul homme que j’aie aimé est revenu, sans être attendu… Ce n’est pas ma faute ! Mais regardez bien Henri et regardez-vous. Puis demandez-vous si une femme, surtout quand elle aime, peut hésiter. Mon cher, je ne suis pas une femme entretenue. A compter d’aujourd’hui, je ne veux plus être comme Suzanne entre deux vieillards. Si vous tenez à moi, vous serez, vous et Crevel, nos amis ; mais tout est fini, car j’ai vingt-six ans, je veux être à l’avenir une sainte, une excellente et digne femme… comme la vôtre.
— C’est ainsi ? dit Hulot. Ah ! voilà comment vous m’accueillez, lorsque je venais, comme un pape, les mains pleines d’indulgences !… Eh bien, votre mari ne sera jamais chef de bureau ni officier de la Légion d’honneur…
— C’est ce que nous verrons ! dit Mme Marneffe en regardant Hulot d’une certaine manière.
— Ne nous fâchons pas, reprit Hulot au désespoir, je viendrai ce soir, et nous nous entendrons.
— Chez Lisbeth, oui !…
— Eh bien, dit le vieillard amoureux, chez Lisbeth !
Hulot et Crevel descendirent ensemble sans se dire un mot jusque dans la rue ; mais, sur le trottoir, ils se regardèrent et se mirent à rire tristement.
— Nous sommes deux vieux fous !… dit Crevel.
— Je les ai congédiés, dit Mme Marneffe à Lisbeth en se remettant à table. Je n’ai jamais aimé, je n’aime et n’aimerai jamais que mon jaguar, ajouta-t-elle en souriant à Henri Montès. Lisbeth, ma fille, tu ne sais pas ?… Henri m’a pardonné les infamies auxquelles la misère m’a réduite.
— C’est ma faute, dit le Brésilien, j’aurais dû t’envoyer cent mille francs…
— Pauvre enfant ! s’écria Valérie, j’aurais dû travailler pour vivre, mais je n’ai pas les doigts faits pour cela… demande à Lisbeth.
Le Brésilien s’en alla l’homme le plus heureux de tout Paris.
Vers le midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique chambre à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette ces dernières façons qu’une femme tient à donner elle-même. Les verrous mis, les portières tirées, Valérie raconta dans leurs moindres détails tous les événements de la soirée, de la nuit et de la matinée.
— Es-tu contente, mon bijou ? dit-elle à Lisbeth en terminant. Que dois-je être un jour, madame Crevel ou madame Montès ? Quel est ton avis ?
— Crevel n’a pas plus de dix ans à vivre, libertin comme il l’est, répondit Lisbeth, et Montès est jeune. Crevel te laissera trente mille francs de rente, environ. Que Montès attende, il sera bien assez heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-trois ans, tu peux, ma chère enfant, en te conservant belle, épouser ton Brésilien et jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rente à toi, surtout protégée par une maréchale…
— Oui, mais Montès est Brésilien, il n’arrivera jamais à rien, fit observer Valérie.
— Nous sommes, dit Lisbeth, dans un temps de chemins de fer, où les étrangers finissent en France par occuper de grandes positions.
— Nous verrons, reprit Valérie, quand Marneffe sera mort, et il n’a pas longtemps à souffrir.
— Ces maladies qui lui reviennent, dit Lisbeth, sont comme les remords du physique… Allons, je vais chez Hortense.
— Eh bien, va, mon ange, répondit Valérie, et amène-moi mon artiste ! En trois ans, n’avoir pas encore gagné seulement un pouce de terrain ! C’est notre honte à toutes deux ! Wenceslas et Henri, voilà mes deux seules passions. L’un, c’est l’amour ; l’autre, c’est la fantaisie.
— Es-tu belle, ce matin ! dit Lisbeth en venant prendre Valérie par la taille et la baisant au front. Je jouis de tous tes plaisirs, de ta fortune, de ta toilette… Je n’ai vécu que depuis le jour où nous nous sommes faites sœurs…
— Attends, ma tigresse ! dit en riant Valérie, ton châle est de travers… Tu ne sais pas encore porter un châle, malgré mes leçons, au bout de trois ans, et tu veux être madame la maréchale Hulot…
[modifier] LIV. Autre vue d’un ménage légitime
Chaussée de brodequins en prunelle, de bas de soie gris, armée d’une robe en magnifique levantine, les cheveux en bandeau sous une très jolie capote en velours noir doublée de satin jaune, Lisbeth alla rue Saint-Dominique par le boulevard des Invalides, en se demandant si le découragement d’Hortense lui livrerait enfin cette âme forte, et si l’inconstance sarmate, prise à l’heure où tout est possible à ces caractères, ferait fléchir l’amour de Wenceslas.
Hortense et Wenceslas occupaient le rez-de-chaussée d’une maison située à l’endroit où la rue Saint-Dominique aboutit à l’esplanade des Invalides. Cet appartement, jadis en harmonie avec la lune de miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié fané, qu’il faudrait appeler l’automne du mobilier. Les nouveaux mariés sont gâcheurs, ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les choses autour d’eux, comme ils abusent de l’amour. Pleins d’eux-mêmes, ils se soucient peu de l’avenir, qui, plus tard, préoccupe la mère de famille.
Lisbeth trouva sa cousine Hortense ayant achevé d’habiller elle-même un petit Wenceslas qui venait d’être exporté dans le jardin.
— Bonjour, Bette, dit Hortense, qui vint ouvrir elle-même la porte à sa cousine.
La cuisinière était allée au marché ; la femme de chambre, à la fois bonne d’enfants, faisait un savonnage.
— Bonjour, ma chère enfant, répondit Lisbeth en embrassant Hortense. Eh bien, lui dit-elle à l’oreille, Wenceslas est-il à son atelier ?
— Non, il cause avec Stidmann et Chanor dans le salon.
— Pourrions-nous être seules ? demanda Lisbeth.
— Viens dans ma chambre.
Cette chambre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages verts sur un fond blanc, sans cesse frappée par le soleil, ainsi que le tapis, avait passé. Depuis longtemps, les rideaux n’avaient pas été blanchis. On y sentait la fumée du cigare de Wenceslas qui, devenu grand seigneur de l’art et né gentilhomme, déposait les cendres du tabac sur les bras des fauteuils, sur les plus jolies choses, en homme aimé de qui l’on souffre tout, en homme riche qui ne prend pas de soins bourgeois.
— Eh bien, parlons de tes affaires, demanda Lisbeth en voyant sa belle cousine muette dans le fauteuil où elle s’était plongée. Mais qu’as-tu ? je te trouve pâlotte, ma chère.
— Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas est abîmé ; je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait tout à fait. Le marbre du maréchal Montcornet est regardé comme tout à fait mauvais. On fait grâce aux bas-reliefs pour vanter avec une atroce perfidie le talent d’ornemaniste de Wenceslas, et afin de donner plus de poids à cette opinion, que l’art sévère nous est interdit ! Stidmann, supplié par moi de dire la vérité, m’a désespérée en m’avouant que son opinion, à lui, s’accordait avec celle de tous les artistes, des critiques et du public. "Si Wenceslas, m’a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déjeuner, n’expose pas, l’année prochaine, un chef-d’œuvre, il doit abandonner la grande sculpture et s’en tenir aux idylles, aux figurines, aux œuvres de bijouterie et de haute orfèvrerie ! " Cet arrêt m’a causé la plus vive peine, car Wenceslas n’y voudra jamais souscrire, il se sent, il a tant de belles idées…
— Ce n’est pas avec des idées qu’on paye ses fournisseurs, fit observer Lisbeth, je me tuais à lui dire cela… C’est avec de l’argent. L’argent ne s’obtient que par des choses faites, et qui plaisent assez aux bourgeois pour être achetées. Quand il s’agit de vivre, il vaut mieux que le sculpteur ait sur son établi le modèle d’un flambeau, d’un garde-cendres, d’une table, qu’un groupe et qu’une statue ; car tout le monde a besoin de cela, tandis que l’amateur de groupe et son argent se font attendre pendant des mois entiers…
— Tu as raison, ma bonne Lisbeth ! dis-lui donc cela ; moi, je n’en ai pas le courage… D’ailleurs, comme il le disait à Stidmann, s’il se remet à l’ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer à l’Institut, aux grandes créations de l’art, et nous n’aurons plus les trois cent mille francs de travaux que Versailles, la ville de Paris, le ministère, nous tenaient en réserve. Voilà ce que nous ôtent ces affreux articles dictés par des concurrents qui voudraient hériter de nos commandes.
— Et ce n’est pas là ce que tu rêvais, pauvre petite chatte ! dit Bette en baisant Hortense au front ; tu voulais un gentilhomme dominant l’art, à la tête des sculpteurs… Mais c’est de la poésie, vois-tu… Ce rêve exige cinquante mille francs de rente, et vous n’en avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai ; trois mille après ma mort.
Quelques larmes vinrent dans les yeux d’Hortense, et Bette les lapa du regard comme une chatte boit du lait.
[modifier] LV. Ce qui fait les grands artistes
Voici l’histoire succincte de cette lune de miel, le récit n’en sera peut-être pas perdu pour les artistes.
Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence, est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l’art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la pensée, c’est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici.
Poussé par la terrible pression de la misère, maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l’on met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poète et rêveur, avait passé de la conception à l’exécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l’art.
Penser, rêver, concevoir de belles œuvres est une occupation délicieuse. C’est fumer des cigares enchantés, c’est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L’œuvre apparaît alors dans la grâce de l’enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la conception et ses plaisirs.
Celui qui peut dessiner son plan par la parole passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire ! mais accoucher ! mais élever laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire incessamment ; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est l’exécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu.
Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la maternité qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de Raphaël !), enfin, cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L’inspiration, c’est l’occasion du génie. Elle court, non pas sur un rasoir, elle est dans les airs et s’envole avec la défiance des corbeaux, elle n’a pas d’écharpe par où le poète la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les belles et puissantes organisations, qui souvent s’y brisent. Un grand poète de ce temps-ci disait en parlant de ce labeur effrayant : "Je m’y mets avec désespoir et je le quitte avec chagrin."
Que les ignorants le sachent ! Si l’artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curtius dans le gouffre, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir ; et si, dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement ; s’il contemple, enfin, les difficultés au lieu de les vaincre une à une, à l’exemple de ces amoureux des féeries, qui, pour obtenir leurs princesses, combattaient des enchantements renaissants, l’œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l’atelier, où la production devient impossible, et l’artiste assiste au suicide de son talent. Rossini, ce génie frère de Raphaël en offre un exemple frappant, dans sa jeunesse indigente superposée à son âge mûr opulent. Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe, du même laurier accordé aux grands poètes et aux grands généraux.
Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d’énergie, à produire, à s’instruire, à travailler sous la direction despotique de Lisbeth, que l’amour et le bonheur amenèrent une réaction. Le vrai caractère reparut. La paresse et la nonchalance, la mollesse du Sarmate, revinrent occuper dans son âme les sillons complaisants d’où la verge du maître d’école les avait chassées.
[modifier] LVI. Effet de la lune de miel dans les arts
L’artiste pendant les premiers mois aima sa femme. Hortense et Wenceslas se livrèrent aux adorables enfantillages de la passion légitime, heureuse, insensée. Hortense fut alors la première à dispenser Wenceslas de tout travail, orgueilleuse de triompher ainsi de sa rivale, la sculpture. Les caresses d’une femme, d’ailleurs, font évanouir la muse, et fléchir la féroce, la brutale fermeté du travailleur. Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désapprirent à tenir l’ébauchoir. Quand la nécessité de travailler se fit sentir, quand le prince de Wissembourg, président du comité de souscription, voulut voir la statue, Wenceslas prononça le mot suprême des flâneurs : "Je vais m’y mettre ! " Et il berça sa chère Hortense de fallacieuses paroles, des magnifiques plans de l’artiste fumeur. Hortense redoubla d’amour pour son poète, elle entrevoyait une sublime statue du maréchal Montcornet. Montcornet devait être l’idéalisation de l’intrépidité, le type de la cavalerie, le courage à la Murat. Ah bah ! l’on devait, à l’aspect de cette statue, concevoir toutes les victoires de l’empereur. Et quelle exécution ! Le crayon était bien complaisant, il suivait la parole.
En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.
Dès qu’il s’agissait d’aller à l’atelier du Gros-Caillou manier la glaise et réaliser la maquette, tantôt la pendule du prince exigeait la présence de Wenceslas l’atelier de Florent et Chanor, où les figures se ciselaient ; tantôt le jour était gris et sombre ; aujourd’hui des courses d’affaires, demain un dîner de famille, sans compter les malaises du talent et ceux du corps, et enfin les jours où l’on batifole avec une femme adorée. Le maréchal prince de Wissembourg fut obligé de se fâcher pour obtenir le modèle, et de dire qu’il reviendrait sur sa décision. Ce fut après mille reproches et force grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le plâtre. Chaque jour de travail, Steinbock revenait visiblement fatigué, se plaignant de ce labeur de maçon, de sa faiblesse physique.
Durant cette première année, le ménage jouissait d’une certaine aisance. La comtesse Steinbock, folle de son mari, dans les joies de l’amour satisfait, maudissait le ministre de la guerre ; elle alla le voir, et lui dit que les grandes œuvres ne se fabriquaient pas comme des canons, et que l’État devait être, comme Louis XIV, François Ier et Léon X, aux ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir un Phidias dans ses bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté maternelle d’une femme qui pousse l’amour jusqu’à l’idôlatrie.
— Ne te presse pas, dit-elle à son mari, tout notre avenir est dans cette statue, prends ton temps, fais un chef-d’œuvre.
Elle venait à l’atelier. Steinbock, amoureux, perdait avec sa femme cinq heures sur sept à lui décrire sa statue au lieu de la faire. Il mit ainsi dix-huit mois à terminer cette œuvre, pour lui, capitale.
Quand le plâtre fut coulé, que le modèle exista, la pauvre Hortense, après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont la santé souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et la main des sculpteurs, Hortense trouva l’œuvre admirable. Son père, ignorant en sculpture, la baronne non moins ignorante, crièrent au chef-d’œuvre ; le ministre de la guerre vint alors amené par eux, et, séduit par eux, il fut content de ce plâtre isolé, mis dans son jour, et bien présenté devant une toile verte. Hélas ! à l’exposition de 1841, le blâme unanime dégénéra, dans la bouche des gens irrités d’une idole si promptement élevée sur son piédestal, en huées et en moqueries. Stidmann voulut éclairer son ami Wenceslas, il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux furent pour Hortense les cris de l’envie. Stidmann, ce digne garçon, obtint des articles où les critiques furent combattues, où l’on fit observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs œuvres entre le plâtre et le marbre, qu’on exposait le marbre. "Entre le projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait Claude Vignon, défigurer un chef-d’œuvre ou faire une grande chose d’une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre."
En deux ans et demi, Steinbock fit une statue et un enfant. L’enfant était sublime de beauté, la statue fut détestable.
La pendule du prince et la statue payèrent les dettes du jeune ménage. Steinbock avait alors contracté l’habitude d’aller dans le monde, au spectacle, aux Italiens ; il parlait admirablement sur l’art, il se maintenait, aux yeux des gens du monde, grand artiste, par la parole, par ses explications critiques. Il y a des gens de génie à Paris qui passent leur vie à se parler, et qui se contentent d’une espèce de gloire de salon. Steinbock, en imitant ces charmants eunuques, contractait une aversion croissante de jour en jour pour le travail. Il apercevait toutes les difficultés de l’œuvre en voulant la commencer, et le découragement qui s’ensuivait faisait mollir chez lui la volonté. L’inspiration, cette folie de la génération intellectuelle, s’enfuyait à tire-d’aile à l’aspect de cet amant malade.
[modifier] LVII. De la sculpture
La sculpture est comme l’art dramatique, à la fois le plus difficile et le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l’œuvre est accomplie ; mais y imprimer une âme, faire un type en représentant un homme ou une femme, c’est le péché de Prométhée. On compte ce succès dans les annales de la sculpture, comme on compte les poètes dans l’humanité, Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova, Albert Durer, sont les frères de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakspeare, du Tasse, d’Homère et de Molière. Cette œuvre est si grandiose qu’une statue suffit à l’immortalité d’un homme, comme celles de Figaro, de Lovelace, de Manon Lescaut suffirent à immortaliser Beaumarchais, Richardson et l’abbé Prévost. Les gens superficiels (les artistes en comptent beaucoup trop dans leur sein) ont dit que la sculpture existait par le nu seulement, qu’elle était morte avec la Grèce et que le vêtement moderne la rendait impossible. D’abord, les anciens ont fait de sublimes statues entièrement voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n’avons pas trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais amants de l’art aillent voir, à Florence, le Penseur de Michel-Ange, et, dans la cathédrale de Mayence, la Vierge d’Albert Durer, qui a fait, en ébène, une femme vivante sous ses triples robes, et la chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de chambre ait peignée ; que les ignorants y courent, et tous reconnaîtront que le génie peut imprégner l’habit, l’armure, la robe, d’une pensée et y mettre un corps, tout aussi bien que l’homme imprime son caractère et les habitudes de sa vie à son enveloppe.
La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s’est appelé pour la seule et unique fois dans la peinture : Raphaël ! La solution de ce terrible problème ne se trouve que dans un travail constant, soutenu, car les difficultés matérielles doivent être tellement vaincues, la main doit être si châtiée, si prête et obéissante, que le sculpteur puisse lutter âme à âme avec cette insaisissable nature morale, qu’il faut transfigurer en la matérialisant. Si Paganini, qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, avec son expression, le registre de son instrument : il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui ; cet accord dissous, il serait soudain devenu un violoniste ordinaire.
Le travail constant est la loi de l’art comme celle de la vie ; car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes complets n’attendent-ils ni les commandes ni les chalands ; ils enfantent aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet, Homère et Phidias ont dû vivre ainsi.
Wenceslas Steinbock était sur la route aride parcourue par ces grands hommes, et qui mène aux Alpes de la Gloire, quand Lisbeth l’avait enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d’Hortense, avait rendu le poète à la paresse, état normal de tous les artistes, car leur paresse, à eux, est occupée. C’est le plaisir des pachas au sérail : ils caressent des idées, ils s’enivrent aux sources de l’intelligence. De grands artistes, tels que Steinbock, dévorés par la rêverie, ont été justement nommés des rêveurs. Ces mangeurs d’opium tombent tous dans la misère ; tandis que, maintenus par l’inflexibilité des circonstances, ils eussent été de grands hommes. Ces demi-artistes sont d’ailleurs charmants, les hommes les aiment et les enivrent de louanges ; ils paraissent supérieurs aux véritables artistes, taxés de personnalité, de sauvagerie, de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi :
Les grands hommes appartiennent à leurs œuvres. Leur détachement de toutes choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux yeux des niais, car on les veut vêtus des mêmes habits que le dandy accomplissant les évolutions sociales appelées devoirs du monde. On voudrait les lions de l’Atlas peignés et parfumés comme des bichons de marquise. Ces hommes, qui comptent peu de pairs et qui les rencontrent rarement, tombent dans l’exclusivité de la solitude ; ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme on le sait, de sots, d’envieux, d’ignorants et de gens superficiels. Comprenez-vous maintenant le rôle d’une femme auprès de ces grandioses exceptions ? Une femme doit être à la fois ce qu’avait été Lisbeth pendant cinq ans, et offrir de plus l’amour, l’amour humble, discret, toujours prêt, toujours souriant.
Hortense, éclairée par ses souffrances de mère, pressée par d’affreuses nécessités, s’apercevait trop tard des fautes que son excessif amour lui avait fait involontairement commettre ; mais, en digne fille de sa mère, son cœur se brisait à l’idée de tourmenter Wenceslas ; elle aimait trop pour se faire le bourreau de son cher poète, et elle voyait arriver le moment où la misère allait l’atteindre, elle, son fils et son mari.
[modifier] LVIII. Où l’on voit la puissance de ce grand dissolvant social, la misère
— Ah çà ! voyons, ma petite dit Bette en voyant rouler des larmes dans les beaux yeux de sa petite-cousine, il ne faut pas désespérer. Un verre plein de tes larmes ne payerait pas une assiettée de soupe ! Que vous faut-il ?
— Mais cinq à six mille francs.
— Je n’ai que trois mille francs au plus, dit Lisbeth. Et que fait en ce moment Wenceslas ?
— On lui propose d’entreprendre pour six mille francs, de compagnie avec Stidmann, un dessert pour le duc d’Hérouville. M. Chanor se chargerait alors de payer quatre mille francs dus à MM. Léon de Lora et Bridau, une dette d’honneur.
— Comment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs du monument élevé au maréchal Montcornet, et vous n’avez pas payé cela !
— Mais, dit Hortense, depuis trois ans nous dépensons douze mille francs par an, et j’ai cent louis de revenu. Le monument du maréchal, tous frais payés, n’a pas donné plus de seize mille francs. En vérité, si Wenceslas ne travaille pas, je ne sais ce que nous allons devenir. Ah ! si je pouvais apprendre à faire des statues, comme je remuerais la glaise ! dit-elle en tendant ses beaux bras.
On voyait que la femme tenait les promesses de la jeune fille. L’œil d’Hortense étincelait ; il coulait dans ses veines un sang chargé de fer, impétueux ; elle déplorait d’employer son énergie à tenir son enfant.
— Ah ! ma chère petite bichette, une fille sage ne doit épouser un artiste qu’au moment où il a sa fortune faite et non quand elle est à faire.
En ce moment, on entendit le bruit des pas et des voix de Stidmann et de Wenceslas, qui reconduisaient Chanor ; puis bientôt Wenceslas vint avec Stidmann. Stidmann, artiste lancé dans le monde des journalistes et des illustres actrices, des lorettes célèbres, était un jeune homme élégant que Valérie voulait avoir chez elle, et que Claude Vignon lui avait déjà présenté. Stidmann venait de voir finir ses relations avec la fameuse Mme Schontz, mariée depuis quelques mois et partie en province. Valérie et Lisbeth, qui avaient su cette rupture par Claude Vignon, jugèrent nécessaire d’attirer rue Vanneau l’ami de Wenceslas. Comme Stidmann, par discrétion, visitait peu les Steinbock, et que Lisbeth n’avait pas été témoin de sa présentation récente par Claude Vignon, elle le voyait pour la première fois. En examinant ce célèbre artiste, elle surprit quelques regards jetés par lui sur Hortense, qui lui firent entrevoir la possibilité de le donner comme consolation à la comtesse Steinbock, si Wenceslas la trahissait. Stidmann pensait en effet que, si Wenceslas n’était pas son camarade, Hortense, cette jeune et magnifique comtesse, ferait une adorable maîtresse ; mais ce désir, contenu par l’honneur, l’éloignait de cette maison. Lisbeth remarqua cet embarras significatif qui gêne les hommes en présence d’une femme avec laquelle ils se sont interdit de coqueter.
— Il est très bien, ce jeune homme, dit-elle à l’oreille d’Hortense.
— Ah ! tu trouves ? répondit-elle, je ne l’ai jamais remarqué…
— Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l’oreille de son camarade, nous ne nous gênons point entre nous, eh bien, nous avons à causer d’affaires avec cette vieille fille.
Stidmann salua les deux cousines et partit.
— C’est fini, dit Wenceslas en revenant après avoir reconduit Stidmann ; mais ce travail-là demandera six mois, et il faut pouvoir vivre pendant tout ce temps-là.
— J’ai mes diamants, s’écria la jeune comtesse Steinbock avec le sublime élan des femmes qui aiment.
Une larme vint aux yeux de Wenceslas.
— Oh ! je vais travailler, répondit-il en venant s’asseoir auprès de sa femme, qu’il prit sur ses genoux. Je vais faire des brocantes, une corbeille de mariage, des groupes en bronze…
— Mais, mes chers enfants, dit Lisbeth - car vous savez que vous êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le, un joli magot, surtout si vous m’aidez à épouser le maréchal, — si nous réussissions promptement, je vous prendrais en pension chez moi, vous et Adeline. Ah ! nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour le moment, écoutez ma vieille expérience. Ne recourez pas au mont-de-piété, c’est la perte de l’emprunteur. J’ai toujours vu les nécessiteux manquant, lors du renouvellement, de l’argent nécessaire au service de l’intérêt, et tout est perdu. Je puis vous faire prêter de l’argent à cinq pour cent seulement sur billet.
— Ah ! nous serions sauvés ! dit Hortense.
— Eh bien, ma petite, que Wenceslas vienne chez la personne qui l’obligerait à ma prière. C’est Mme Marneffe ; en la flattant, car elle est vaniteuse comme une parvenue, elle vous tirera d’embarras de la façon la plus obligeante. Viens dans cette maison-là, ma chère Hortense.
Hortense regarda Wenceslas de l’air que doivent avoir les condamnés à mort en montant à l’échafaud.
— Claude Vignon a présenté là Stidmann, répondit Wenceslas. C’est une maison très agréable.
Hortense baissa la tête. Ce qu’elle éprouvait, un seul mot peut le faire comprendre : ce n’était pas une douleur, c’était une maladie.
— Mais, ma chère Hortense, apprends donc la vie ! s’écria Lisbeth en comprenant l’éloquence du mouvement d’Hortense. Sinon, tu seras comme ta mère, déportée dans une chambre déserte où tu pleureras comme Calypso après le départ d’Ulysse, à un âge où il n’y a plus de Télémaque !… ajouta-t-elle en répétant une raillerie de Mme Marneffe. Il faut considérer les gens dans le monde comme des ustensiles dont on se sert, qu’on prend, qu’on laisse selon leur utilité. Servez-vous, mes chers enfants, de Mme Marneffe, et quittez-la plus tard. As-tu peur que Wenceslas, qui t’adore, se prenne de passion pour une femme de quatre ou cinq ans plus âgée que toi, fanée comme une botte de luzerne, et…
— J’aime mieux mettre mes diamants en gage, dit Hortense. Oh ! ne va jamais là, Wenceslas !… c’est l’enfer !
— Hortense a raison ! dit Wenceslas en embrassant sa femme.
— Merci, mon ami, répondit la jeune femme au comble du bonheur. — Vois-tu, Lisbeth, mon mari est un ange : il ne joue pas, nous allons partout ensemble, et, s’il pouvait se mettre au travail, non, je serais trop heureuse. Pourquoi nous montrer chez la maîtresse de notre père, chez une femme qui le ruine et qui cause les chagrins dont se meurt notre héroïque maman ?
— Mon enfant, la ruine de ton père ne vient pas de là ; c’est sa cantatrice qui l’a ruiné, puis ton mariage ! répondit la cousine Bette. Mon Dieu ! Mme Marneffe lui est bien utile, va !… mais je ne dois rien dire…
— Tu défends tout le monde, chère Bette…
Hortense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbeth resta seule avec Wenceslas.
— Vous avez un ange pour femme, Wenceslas ! dit la cousine Bette ; aimez-la bien, ne lui faites jamais de chagrin.
— Oui, je l’aime tant, que je lui cache notre situation, répondit Wenceslas ; mais à vous, Lisbeth, je puis vous en parler… Eh bien, en mettant les diamants de ma femme au mont-de-piété, nous ne serions pas plus avancés.
— Eh bien empruntez à Mme Marneffe… dit Lisbeth. Décidez Hortense, Wenceslas, à vous y laisser venir, ou, ma foi, allez-y sans qu’elle s’en doute !
— C’est à quoi je pensais, répondit Wenceslas, au moment où je refusais d’y aller pour ne pas affliger Hortense.
— Ecoutez, Wenceslas, je vous aime trop tous les deux pour ne pas vous prévenir du danger. Si vous venez-là, tenez votre cœur à deux mains, car cette femme est un démon ; tous ceux qui la voient l’adorent ; elle est si vicieuse, si affriolante !… Elle fascine comme un chef-d’œuvre. Empruntez-lui son argent, et ne laissez pas votre âme en gage. Je ne me consolerais pas si ma cousine devait être trahie… La voici ! s’écria Lisbeth ; ne disons plus rien, j’arrangerai votre affaire.
— Embrasse Lisbeth, mon ange, dit Wenceslas à sa femme, elle nous tirera d’embarras en nous prêtant ses économies.
Et il fit un signe à Lisbeth, que Lisbeth comprit.
— J’espère alors que tu travailleras, mon chérubin ? dit Hortense.
— Ah ! répondit l’artiste, dès demain.
— C’est ce demain qui nous ruine, dit Hortense en lui souriant.
— Ah ! ma chère enfant, dis toi-même si chaque jour il ne s’est pas rencontré des empêchements, des obstacles, des affaires ?
— Oui, tu as raison, mon amour.
— J’ai là, reprit Steinbock en se frappant le front, des idées !… oh ! mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un service de table dans le genre allemand du XVIe siècle, le genre rêveur ! Je tortillerai des feuilles pleines d’insectes ; j’y coucherai des enfants, j’y mêlerai des chimères nouvelles, de vraies chimères, les corps de nos rêves !… je les tiens ! Ce sera fouillé, léger et touffu tout à la fois. Chanor est sorti tout émerveillé… J’avais besoin d’être encouragé, car le dernier article fait sur le monument de Montcornet m’avait bien effondré.
Pendant un moment de la journée où Lisbeth et Wenceslas furent seuls, l’artiste convient avec la vieille fille de venir le lendemain voir Mme Marneffe, car ou sa femme le lui aurait permis, ou il irait secrètement.
[modifier] LIX. Considérations sur les mouches
Valérie, instruite le soir même de ce triomphe, exigea du baron Hulot qu’il allât inviter à dîner Stidmann, Claude Vignon et Steinbock ; car elle commençait à le tyranniser comme ces sortes de femmes savent tyranniser les vieillards, qui trottent par la ville et vont supplier quiconque est nécessaire aux intérêts, aux vanités de ces dures maîtresses.
Le lendemain, Valérie se mit sous les armes en faisant une de ces toilettes que les Parisiennes inventent quand elles veulent jouir de tous leurs avantages. Elle s’étudia dans cette œuvre, comme un homme qui va se battre repasse ses feintes et ses rompus. Pas un pli, pas une ride. Valérie avait sa plus belle blancheur, sa mollesse, sa finesse. Enfin ses mouches attiraient insensiblement le regard. On croit les mouches du XVIIIe siècle perdues ou supprimées ; on se trompe. Aujourd’hui, les femmes plus habiles que celles du temps passé, mendient le coup de lorgnette par d’audacieux stratagèmes. Telle découvre, la première, cette cocarde de rubans au centre de laquelle on met un diamant, et elle accapare les regards pendant toute une soirée ; telle autre ressuscite la résille, ou se plante un poignard dans les cheveux pour faire penser à sa jarretière ; celle-ci se met des poignets en velours noir ; celle-là reparaît avec des barbes. Ces sublimes efforts, ces Austerlitz de la coquetterie ou de l’amour deviennent alors des modes pour les sphères inférieures, au moment où les heureuses créatrices en cherchent d’autres. Pour cette soirée, où Valérie voulait réussir, elle se posa trois mouches. Elle s’était fait peigner avec une eau qui changea, pour quelques jours, ses cheveux blonds en cheveux cendrés. Mme Steinbock étant d’un blond ardent, elle voulut ne lui ressembler en rien. Cette couleur nouvelle donna quelque chose de piquant et d’étrange à Valérie, qui préoccupa ses fidèles à tel point, que Montès lui dit : "Qu’avez-vous donc ce soir ?…" Puis elle se mit un collier de velours noir assez large qui fit ressortir la blancheur de sa poitrine. La troisième mouche pouvait se comparer à l’ex-assassine de nos grand’mères. Valérie se planta le plus joli bouton de rose au milieu de son corsage, en haut du busc, dans le creux le plus mignon. C’était à faire baisser les regards de tous les hommes au-dessous de trente ans.
— Je suis à croquer ! se dit-elle en repassant ses attitudes dans la glace, absolument comme une danseuse fait ses pliés.
Lisbeth était allée à la Halle, et le dîner devait être un de ces dîners superfins que Mathurine cuisinait pour son évêque quand il traitait le prélat du diocèse voisin.
[modifier] LX. Une belle entrée
Stidmann, Claude Vignon et le comte Steinbock arrivèrent presque à la fois, vers six heures. Une femme vulgaire ou naturelle, si vous voulez, serait accourue au nom de l’être si ardemment désiré ; mais Valérie, qui, depuis cinq heures, attendait dans sa chambre, laissa ses trois convives ensemble, certaine d’être l’objet de leur conversation ou de leurs pensées secrètes. Elle-même, en dirigeant l’arrangement de son salon, elle avait mis en évidence ces délicieuses babioles que produit Paris, et que nulle autre ville ne pourra produire, qui révèlent la femme et l’annoncent, pour ainsi dire : des souvenirs reliés en émail et brodés de perles, des coupes pleines de bagues charmantes, des chefs-d’œuvre de Sèvres ou de Saxe montés avec un goût exquis par Florent et Chanor, enfin des statuettes et des albums, tous ces colifichets qui valent des sommes folles, et que commande aux fabricants la passion dans son premier délire ou pour son dernier raccommodement.
Valérie se trouvait d’ailleurs sous le coup de l’ivresse que cause le succès. Elle avait promis à Crevel d’être sa femme, si Marneffe mourait : or, l’amoureux Crevel avait fait opérer au nom de Valérie Fortin le transfert de dix mille francs de rente, somme de ses gains dans les affaires de chemins de fer depuis trois ans, tout ce que lui avait rapporté ce capital de cent mille écus offert à la baronne Hulot. Ainsi Valérie possédait trente-deux mille francs de rente. Crevel venait de lâcher une promesse bien autrement importante que le don de ses profits. Dans le paroxysme de passion où sa duchesse l’avait plongé de deux heures à quatre (il donnait ce surnom à Mme de Marneffe pour compléter ses illusions), car Valérie s’était surpassée rue du Dauphin, il crut devoir encourager la fidélité promise en offrant la perspective d’un joli petit hôtel qu’un imprudent entrepreneur s’était bâti rue Barbette et qu’on allait vendre. Valérie se voyait dans cette charmante maison entre cour et jardin, avec voiture !
— Quelle est la vie honnête qui peut donner tout cela en si peu de temps et si facilement ? avait-elle dit à Lisbeth en achevant sa toilette.
Lisbeth dînait ce jour-là chez Valérie, afin d’en pouvoir dire à Steinbock ce que personne ne peut dire soi-même de soi. Mme Marneffe, la figure radieuse de bonheur, fit son entrée dans le salon avec une grâce modeste, suivie de Bette, qui, mise tout en noir et jaune, lui servait de repoussoir, en termes d’atelier.
— Bonjour, Claude, dit-elle en tendant la main à l’ancien critique si célèbre.
Claude Vignon était devenu, comme tant d’autres, un homme politique, nouveau mot pris pour désigner un ambitieux à la première étape de son chemin. L’homme politique de 1840 est, en quelque sorte, l’abbé du XVIIIe siècle. Aucun salon ne serait complet sans son homme politique.
— Ma chère, voilà mon petit-cousin le comte Steinbock, dit Lisbeth en présentant Wenceslas, que Valérie paraissait ne pas apercevoir.
— J’ai bien reconnu M. le comte, répondit Valérie en faisant un gracieux salut de tête à l’artiste. Je vous voyais souvent rue du Doyenné ; j’ai eu le plaisir d’assister à votre mariage. — Ma chère, dit-elle à Lisbeth, il est difficile d’oublier ton ex-enfant, ne l’eût-on vu qu’une fois. — M. Stidmann est bien bon, reprit-elle en saluant le sculpteur, d’avoir accepté mon invitation à si court délai ; mais nécessité n’a pas de loi ! Je vous savais l’ami de ces deux messieurs. Rien n’est plus froid, plus maussade qu’un dîner où le convives sont inconnus les uns aux autres, et je vous ai racolé pour leur compte ; mais vous viendrez une autre fois pour le mien, n’est-ce pas ?… dites oui !…
Et elle se promena pendant quelques instants avec Stidmann, en paraissant uniquement occupée de lui. On annonça successivement Crevel, le baron Hulot, et un député nommé Beauvisage. Ce personnage, un Crevel de province, un de ces gens mis au monde pour faire foule, votait sous la bannière de Giraud, conseiller d’État, et de Victorin Hulot. Ces deux hommes politiques voulaient faire un noyau de progressistes dans la grande phalange des conservateurs. Giraud venait quelquefois le soir chez Mme Marneffe, qui se flattait d’avoir aussi Victorin Hulot ; mais l’avocat puritain avait jusqu’alors trouvé des prétextes pour résister à son père et à son beau-père. Se montrer chez la femme qui faisait couler les larmes de sa mère lui paraissait un crime. Victorin Hulot était aux puritains de la politique ce qu’une femme pieuse est aux dévotes. Beauvisage, ancien bonnetier d’Arcis, voulait prendre le genre de Paris. Cet homme, une des bornes de la Chambre, se formait chez la délicieuse, la ravissante Mme Marneffe, où, séduit par Crevel, il l’avait accepté de Valérie pour modèle et pour maître ; il le consultait en tout, il lui demandait l’adresse de son tailleur, il l’imitait, il essayait de se mettre en position comme lui ; enfin Crevel était son grand homme. Valérie, entourée de ces personnages et des trois artistes, bien accompagnée par Lisbeth, apparut d’autant plus à Wenceslas comme une femme supérieure, que Claude Vignon lui fit l’éloge de Mme Marneffe en homme épris.
— C’est Mme de Maintenon dans la jupe de Ninon ! dit l’ancien critique. Lui plaire, c’est l’affaire d’une soirée où l’on a de l’esprit ; mais être aimé d’elle, c’est un triomphe qui peut suffire à l’orgueil d’un homme et en remplir la vie.
Valérie, en apparence froide et insouciante pour son ancien voisin, en attaqua la vanité, sans le savoir d’ailleurs, car elle ignorait le caractère polonais.