La Cousine Bette/8

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Sommaire

[modifier] LXXI. Troisième père de la chambre Marneffe

La baronne logea sa fille dans la salle à manger, qui fut promptement transformée en chambre à coucher, grâce à l’argent du maréchal ; et l’antichambre devint, comme dans beaucoup de ménages, la salle à manger.

Quand Wenceslas revint chez lui, quand il eut achevé de lire les deux lettres, il éprouva comme un sentiment de joie mêlé de tristesse. Gardé pour ainsi dire à vue par sa femme, il s’était intérieurement rebellé contre ce nouvel emprisonnement à la Lisbeth. Gorgé d’amour depuis trois ans, il avait, lui aussi, réfléchi pendant ces derniers quinze jours ; et il trouvait la famille lourde à porter. Il venait de s’entendre féliciter par Stidmann sur la passion qu’il inspirait à Valérie ; car Stidmann, dans une arrière-pensée assez concevable, jugeait à propos de flatter la vanité du mari d’Hortense en espérant consoler la victime. Wenceslas fut donc heureux de pouvoir retourner chez Mme Marneffe. Mais il se rappela le bonheur entier et pur dont il avait joui, les perfections d’Hortense, sa sagesse, son innocent et naïf amour, et il la regretta vivement. Il voulut courir chez sa belle-mère y obtenir son pardon, mais il fit comme Hulot et Crevel, il alla voir Mme Marneffe, à laquelle il apporta la lettre de sa femme pour lui montrer le désastre dont elle était la cause, et, pour ainsi dire, escompter ce malheur en demandant en retour des plaisirs à sa maîtresse. Il trouva Crevel chez Valérie. Le maire, bouffi d’orgueil, allait et venait dans le salon, comme un homme agité par des sentiments tumultueux. Il se mettait en position comme s’il voulait parler, et il n’osait. Sa physionomie resplendissait, et il courait à la croisée tambouriner de ses doigts sur les vitres. Il regardait Valérie d’un air touché, attendri. Heureusement pour Crevel, Lisbeth entra.

— Cousine, lui dit-il à l’oreille, vous savez la nouvelle ? je suis père ! Il me semble que j’aime moins ma pauvre Célestine. Oh ! ce que c’est que d’avoir un enfant d’une femme qu’on idolâtre ! Joindre la paternité du cœur à la paternité du sang ! Oh ! voyez-vous, dites-le à Valérie ! je vais travailler pour cet enfant, je le veux riche ! Elle m’a dit qu’elle croyait, à certains indices, que ce serait un garçon ! Si c’est un garçon, je veux qu’il se nomme Crevel : je consulterai mon notaire.

— Je sais combien elle vous aime, dit Lisbeth ; mais, au nom de votre avenir et du sien, contenez-vous, ne vous frottez pas les mains à tout moment.

Pendant que Lisbeth faisait cet aparté avec Crevel, Valérie avait redemandé sa lettre à Wenceslas, et elle lui tenait à l’oreille des propos qui dissipaient sa tristesse.

— Te voilà libre, mon ami, dit-elle. Est-ce que les grands artistes devraient se marier ? Vous n’existez que par la fantaisie et par la liberté ! Va, je t’aimerai tant, mon cher poète, que tu ne regretteras jamais ta femme. Cependant, si, comme beaucoup de gens, tu veux garder le décorum, je me charge de faire revenir Hortense chez toi, dans peu de temps…

— Oh ! si c’était possible !

— J’en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir l’air d’être aimé, veut faire croire qu’il a une maîtresse, et il a tant de vanité sur cet article, que je le gouverne entièrement. La baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours parler de l’Iliade), que les deux vieux obtiendront d’Hortense ton raccommodement. Seulement, si tu ne veux pas avoir des orages chez toi, ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maîtresse… Je me mourais. Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme, à une femme qu’on a compromise au point où je le suis, surtout quand cette femme a bien des ménagements à prendre pour sa réputation… Reste à dîner, mon ange… et songe que je dois être d’autant plus froide avec toi, que tu es l’auteur de cette trop visible faute.


[modifier] LXXII. Les cinq pères de l’église Marneffe

On annonça le baron Montès ; Valérie se leva, courut à sa rencontre, lui parla pendant quelques instants à l’oreille, et fit avec lui les mêmes réserves pour son maintien qu’elle venait de faire avec Wenceslas ; car le Brésilien eut une contenance diplomatique appropriée à la grande nouvelle qui le comblait de joie, il était certain de sa paternité, lui !…

Grâce à cette stratégie basée sur l’amour-propre de l’homme à l’état d’amant, Valérie eut à sa table, tous joyeux, animés, charmés, quatre hommes se croyant adorés, et que Marneffe nomma plaisamment à Lisbeth, en s’y comprenant, les cinq Pères de l’Église.

Le baron Hulot seul montra d’abord une figure soucieuse. Voici pourquoi : au moment de quitter son cabinet, il était venu voir le directeur du personnel, un général, son camarade depuis trente ans, et il lui avait parlé de nommer Marneffe à la place de Coquet, qui consentait à donner sa démission.

— Mon cher ami, lui dit-il, je ne voudrais pas demander cette faveur au maréchal sans que nous soyons d’accord et que j’aie eu votre agrément.

— Mon cher ami, répondit le directeur du personnel, permettez-moi de vous faire observer que, pour vous-même, vous ne devriez pas insister sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon opinion. Ce serait un scandale dans les bureaux, où l’on s’occupe déjà beaucoup trop de vous et de Mme Marneffe. Ceci bien entre nous. Je ne veux pas attaquer votre endroit sensible, ni vous désobliger en quoi que ce soit, je vais vous en donner la preuve. Si vous y tenez absolument, si vous voulez demander la place de M. Coquet, qui sera vraiment une perte pour les bureaux de la guerre (il y est depuis 1809), je partirai pour quinze jours à la campagne, afin de vous laisser le champ libre auprès du maréchal, qui vous aime comme son fils. Je ne serai donc ni pour ni contre, et je n’aurai rien fait contre ma conscience d’administrateur.

— Je vous remercie, répondit le baron, je réfléchirai à ce que vous venez de me dire.

— Si je me permets cette observation, mon cher ami, c’est qu’il y va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon affaire ou de mon amour-propre. Le maréchal est le maître, d’abord. Puis, mon cher, on nous reproche tant de choses, qu’une de plus ou de moins ! nous n’en sommes pas à notre virginité en fait de critiques. Sous la Restauration, on a nommé des gens pour leur donner des appointements et sans s’embarrasser du service… Nous sommes de vieux camarades…

— Oui, répondit le baron, et c’est bien pour ne pas altérer notre vieille et précieuse amitié que je…

— Allons, reprit le directeur du personnel en voyant l’embarras peint sur la figure de Hulot, je voyagerai, mon vieux… Mais prenez garde ! vous avez des ennemis, c’est-à-dire des gens qui convoitent votre magnifique traitement, et vous n’êtes amarré que sur une ancre. Ah ! si vous étiez député comme moi, vous ne craindriez rien ; aussi tenez-vous bien…

Ce discours, plein d’amitié, fit une vive impression sur le conseiller d’État.

— Mais enfin, Roger, qu’y a-t-il ? Ne faites pas le mystérieux avec moi !

Le personnage que Hulot nommait Roger regarda Hulot, lui prit la main, la lui serra.

— Nous sommes de trop vieux amis pour que je ne vous donne pas un avis. Si vous voulez rester, il faudrait vous faire votre lit de repos vous-même. Ainsi, dans votre position, au lieu de demander au maréchal la place de M. Coquet pour M. Marneffe, je le prierais d’user de son influence pour me réserver le conseil d’État en service ordinaire, où je mourrais tranquille ; et, comme le castor, j’abandonnerais ma direction générale aux chasseurs.

— Comment ! le maréchal oublierait… ?

— Mon vieux, le maréchal vous a si bien défendu en plein conseil des ministres, qu’on ne songe plus à vous dégommer ; mais il en a été question !… Ainsi ne donnez pas de prétextes… Je ne veux pas vous en dire davantage. En ce moment, vous pouvez faire vos conditions, être conseiller d’État et pair de France. Si vous attendez trop, si vous donnez prise sur vous, je ne réponds de rien… Dois-je voyager ?

— Attendez, je verrai le maréchal, répondit Hulot, et j’enverrai mon frère sonder le terrain près du patron.

On peut comprendre en quelle humeur revint le baron chez Mme Marneffe ; il avait presque oublié qu’il était père, car Roger venait de faire acte de vraie et bonne camaraderie en lui éclairant sa position. Néanmoins, telle était l’influence de Valérie, qu’au milieu du dîner le baron se mit à l’unisson et devint d’autant plus gai, qu’il avait plus de soucis à étouffer ; mais le malheureux ne se doutait pas que, dans cette soirée, il allait se trouver entre son bonheur et le danger signalé par le directeur du personnel, c’est-à-dire forcé d’opter entre Mme Marneffe et sa position.


[modifier] LXXIII. Exploitation au père

Vers onze heures, au moment où la soirée atteignait à son apogée d’animation, car le salon était plein de monde, Valérie prit avec elle Hector dans un coin de son divan.

— Mon bon vieux, lui dit-elle à l’oreille, ta fille s’est si fort irritée de ce que Wenceslas vient ici, qu’elle l’a planté là. C’est une mauvaise tête qu’Hortense. Demande à Wenceslas de voir la lettre que cette petite sotte lui a écrite. Cette séparation de deux amoureux, dont on veut que je sois la cause, peut me faire un tort inouï, car voilà la manière dont s’attaquent entre elles les femmes vertueuses. C’est un scandale que de jouer à la victime, pour jeter le blâme sur une femme qui n’a d’autres torts que d’avoir une maison agréable. Si tu m’aimes, tu me disculperas en rapatriant les deux tourtereaux. Je ne tiens pas du tout, d’ailleurs, à recevoir ton gendre, c’est toi qui me l’as amené, remporte-le ! Si tu as de l’autorité dans ta famille, il me semble que tu pourrais bien exiger de ta femme qu’elle fît ce raccommodement. Dis-lui de ma part, à cette bonne vieille, que, si l’on me donne injustement le tort d’avoir brouillé un jeune ménage, de troubler l’union d’une famille, et de prendre à la fois le père et le gendre, je mériterai ma réputation en les tracassant à ma façon ! Ne voilà-t-il pas Lisbeth qui parle de me quitter ?… Elle me préfère sa famille, je ne veux pas l’en blâmer. Elle ne restera ici, m’a-t-elle dit, que si les jeunes gens se raccommodent. Nous voilà propres, la dépense sera triplée ici !…

— Oh ! quant à cela, dit le baron en apprenant l’esclandre de sa fille, j’y mettrai bon ordre.

— Eh bien, reprit Valérie, à autre chose… Et la place de Coquet ?

— Ceci, répondit Hector en baissant les yeux, est plus difficile, pour ne pas dire impossible !…

— Impossible, mon cher Hector, dit Mme Marneffe à l’oreille du baron ; mais tu ne sais pas à quelles extrémités va se porter Marneffe. Je suis en son pouvoir ; il est immoral, dans son intérêt, comme la plupart des hommes, mais il est excessivement vindicatif à la façon des petits esprits, des impuissants. Dans la situation où tu m’as mise, je suis à sa discrétion. Obligée de me remettre avec lui pour quelques jours, il est capable de ne plus quitter ma chambre.

Hulot fit un prodigieux haut-le-corps.

— Il me laissait tranquille à la condition d’être chef de bureau. C’est infâme, mais c’est logique.

— Valérie, m’aimes-tu ?

— Cette question, dans l’état où je suis, est, mon cher, une injustice de laquais…

— Eh bien, si je veux tenter, seulement tenter de demander au maréchal une place pour Marneffe, je ne suis plus rien et Marneffe est destitué.

— Je croyais que le prince et toi, vous étiez deux amis intimes !

— Certes, il me l’a bien prouvé ; mais, mon enfant, au-dessus du maréchal, il y a quelqu’un… il y a encore tout le conseil des ministres, par exemple… Avec un peu de temps, en louvoyant, nous arriverons. Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on me demandera quelque service, à moi. Je pourrai dire alors : "Je vous passe la casse, passez-moi le séné…"

— Si je dis cela, mon pauvre Hector, à Marneffe, il nous jouera quelque méchant tour. Tiens, dis-lui toi-même qu’il faut attendre, je ne m’en charge pas. Oh ! je connais mon sort, il sait comment me punir, il ne quittera pas ma chambre… N’oublie pas les douze cents francs de rente pour le petit.

Hulot prit M. Marneffe à part, en se sentant menacé dans son plaisir ; et, pour la première fois, il quitta le ton hautain qu’il avait gardé jusqu’alors, tant il était épouvanté par la perspective de cet agonisant dans la chambre de cette jolie femme.

— Marneffe, mon cher ami, dit-il, il a été question de vous aujourd’hui ! Mais vous ne serez pas chef de bureau d’emblée… Il nous faut du temps.

— Je le serai, monsieur le baron, répliqua nettement Marneffe.

— Mais, mon cher…

— Je le serai, monsieur le baron, répéta froidement Marneffe en regardant alternativement le baron et Valérie. Vous avez mis ma femme dans la nécessité de se raccommoder avec moi, je la garde ; car, mon cher ami, elle est charmante, ajouta-t-il avec une épouvantable ironie. Je suis le maître ici, plus que vous ne l’êtes au ministère.

Le baron sentit en lui-même une de ces douleurs qui produisent, dans le cœur, l’effet d’une rage de dents, et il faillit laisser voir des larmes dans ses yeux. Pendant cette courte scène, Valérie notifiait à l’oreille de Henri Montès la prétendue volonté de Marneffe, et se débarrassait ainsi de lui pour quelque temps.

Des quatre fidèles, Crevel seul, possesseur de sa petite maison économique, était excepté de cette mesure ; aussi montrait-il sur sa physionomie un air de béatitude vraiment insolent, malgré les espèces de réprimandes que lui adressait Valérie par des froncements de sourcils et des mines significatives ; mais sa radieuse paternité se jouait dans tous ses traits. A un mot de reproche que Valérie alla lui jeter à l’oreille, il la saisit par la main et lui répondit :

— Demain, ma duchesse, tu auras ton petit hôtel !… c’est demain l’adjudication définitive.

— Et le mobilier ? répondit-elle en souriant.

— J’ai mille actions de Versailles, rive gauche, achetées à cent vingt-cinq francs, et elles iront à trois cents à cause d’une fusion des deux chemins, dans le secret de laquelle j’ai été mis. Tu seras meublée comme une reine !… Mais tu ne seras plus qu’à moi, n’est-ce pas ?…

— Oui, gros maire, dit en souriant cette Mme de Merteuil bourgeoise ; mais de la tenue ! respecte la future Mme Crevel.

— Mon cher cousin, disait Lisbeth au baron, je serai demain chez Adeline de bonne heure, car, vous comprenez, je ne peux décemment rester ici. J’irai tenir le ménage de votre frère le maréchal.

— Je retourne ce soir chez moi, dit le baron.

— Eh bien, j’y viendrai déjeuner demain, répondit Lisbeth en souriant.


[modifier] LXXIV. Un triste bonheur

Elle comprit combien sa présence était nécessaire à la scène de famille qui devait avoir lieu le lendemain. Aussi, dès le matin, alla-t-elle chez Victorin, à qui elle apprit la séparation d’Hortense et de Wenceslas.

Lorsque le baron entra chez lui, vers dix heures et demie du soir, Mariette et Louise, dont la journée avait été laborieuse, fermaient la porte de l’appartement, Hulot n’eut donc pas besoin de sonner. Le mari, très contrarié d’être vertueux, alla droit à la chambre de sa femme ; et, par la porte entr’ouverte, il la vit prosternée devant son crucifix, abîmée dans la prière, et dans une de ces poses expressives qui font la gloire des peintres ou des sculpteurs assez heureux pour les bien rendre après les avoir trouvées. Adeline, emportée par l’exaltation, disait à haute voix :

— Mon Dieu, faites-nous la grâce de l’éclairer !…

Ainsi la baronne priait pour son Hector. A ce spectacle, si différent de celui qu’il quittait, en entendant cette phrase dictée par l’événement de cette journée, le baron attendri laissa partir un soupir. Adeline se retourna, le visage couvert de larmes. Elle crut si bien sa prière exaucée, qu’elle fit un bond et saisit son Hector avec la force que donne la passion heureuse. Adeline avait dépouillé tout intérêt de femme, la douleur éteignait jusqu’au souvenir. Il n’y avait plus en elle que maternité, honneur de famille, et l’attachement le plus pur d’une épouse chrétienne pour un mari fourvoyé, cette sainte tendresse qui survit à tout dans le cœur de la femme. Tout cela se devinait.

— Hector ! dit-elle enfin, nous reviendrais-tu ? Dieu prendrait-il en pitié notre famille ?

— Chère Adeline ! répondit le baron en entrant et asseyant sa femme sur un fauteuil à côté de lui, tu es la plus sainte créature que je connaisse, et il y a longtemps que je ne me trouve plus digne de toi.

— Tu aurais peu de chose à faire, mon ami, dit-elle en tenant la main de Hulot et tremblant si fort, qu’elle semblait avoir un tic nerveux, bien peu de chose pour rétablir l’ordre…

Elle n’osa poursuivre, elle sentit que chaque mot serait un blâme, et elle ne voulait pas troubler le bonheur que cette entrevue lui versait à torrents dans l’âme.

— Hortense m’amène ici, reprit Hulot. Cette petite fille peut nous faire plus de mal par sa démarche précipitée que ne nous en a fait mon absurde passion pour Valérie. Mais nous causerons de tout cela demain matin. Hortense dort, m’a dit Mariette, laissons-la tranquille.

— Oui, dit Mme Hulot, envahie soudain par une profonde tristesse.

Elle devina que le baron revenait chez lui, ramené moins par le désir de voir sa famille que par un intérêt étranger.

— Laissons-la tranquille encore demain, car la pauvre enfant est dans un état déplorable, elle a pleuré pendant toute la journée, dit la baronne.


[modifier] LXXV. Quels ravages font les madame Marneffe au sein des familles

Le lendemain, à neuf heures du matin, le baron, en attendant sa fille, à laquelle il avait fait dire de venir, se promenait dans l’immense salon inhabité, cherchant des raisons à donner pour vaincre l’entêtement le plus difficile à dompter, celui d’une jeune femme offensée et implacable, comme l’est la jeunesse irréprochable, à qui les honteux ménagements du monde sont inconnus, parce qu’elle en ignore les passions et les intérêts.

— Me voici, papa ! dit d’une voix tremblante Hortense, que ses souffrances avaient pâlie.

Hulot, assis sur une chaise, prit sa fille par la taille et la força de se mettre sur ses genoux.

— Eh bien, mon enfant, dit-il en l’embrassant au front, il y a donc de la brouille dans le ménage, et nous avons fait un coup de tête ?… Ce n’est pas d’une fille bien élevée. Mon Hortense ne devait pas prendre à elle seule un parti décisif, comme celui de quitter sa maison, d’abandonner son mari, sans consulter ses parents. Si ma chère Hortense était venue voir sa bonne et excellente mère, elle ne m’aurait pas causé le violent chagrin que je ressens !… Tu ne connais pas le monde, il est bien méchant. On peut dire que c’est ton mari qui t’a renvoyée à tes parents. Les enfants élevés, comme vous, dans le giron maternel restent plus longtemps enfants que les autres, ils ne savent pas la vie ! La passion naïve et fraîche, comme celle que tu as pour Wenceslas, ne calcule malheureusement rien, elle est toute à ses premiers mouvements. Notre petit cœur part, la tête suit. On brûlerait Paris pour se venger, sans penser à la cour d’assises ! Quand ton vieux père vient te dire que tu n’as pas gardé le convenances, tu peux le croire ; et je ne te parle pas encore de la profonde douleur que j’ai ressentie, elle est bien amère, car tu jettes le blâme sur une femme dont le cœur ne t’est pas connu, dont l’inimitié peut devenir terrible… Hélas ! toi, si pleine de candeur, d’innocence, de pureté, tu ne doutes de rien : tu peux être salie, calomniée. D’ailleurs, mon cher petit ange, tu as pris au sérieux une plaisanterie, et je puis, moi, te garantir l’innocence de ton mari. Mme Marneffe…

Jusque-là, le baron, comme un artiste en diplomatie, modulait admirablement bien ses remontrances. Il avait, comme on le voit, supérieurement ménagé l’introduction de ce nom ; mais, en l’entendant, Hortense fit le geste d’une personne blessée au vif.

— Ecoutez-moi, j’ai de l’expérience et j’ai tout observé, reprit le père en empêchant sa fille de parler. Cette dame traite ton mari très froidement. Oui, tu as été l’objet d’une mystification, je vais t’en donner les preuves. Tiens, hier, Wenceslas était à dîner…

— Il y dînait ?… demanda la jeune femme en se dressant sur ses pieds et regardant son père avec l’horreur peinte sur le visage. Hier ! après avoir lu ma lettre ?… Oh ! mon Dieu !… Pourquoi ne suis-je pas entrée dans un couvent, au lieu de me marier ? Ma vie n’est plus à moi, j’ai un enfant ! ajouta-t-elle en sanglotant.

Ces larmes atteignirent Mme Hulot au cœur, elle sortit de sa chambre, elle courut à sa fille, la prit dans ses bras et lui fit de ces questions stupides de douleur, les premières qui viennent sur les lèvres.

— Voilà les larmes !… se disait le baron, tout allait si bien ! Maintenant, que faire avec des femmes qui pleurent ?

— Mon enfant, dit la baronne à Hortense, écoute ton père ! il nous aime, va…

— Voyons, Hortense, ma chère petite fille, ne pleure pas, tu deviens trop laide, dit le baron. Voyons, un peu de raison. Reviens sagement dans ton ménage, et je te promets que Wenceslas ne mettra jamais les pieds dans cette maison. Je te demande ce sacrifice, si c’est un sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes à un mari qu’on aime ! je te le demande par mes cheveux blancs, par l’amour que tu portes à ta mère… Tu ne veux pas remplir mes vieux jours d’amertume et de chagrin ?…

Hortense se jeta, comme une folle, aux pieds de son père par un mouvement si désespéré, que ses cheveux mal attachés se dénouèrent, et elle lui tendit les mains avec un geste où se peignait son désespoir.

— Mon père, vous me demandez ma vie ! dit-elle ; prenez-la si vous voulez, mais au moins prenez-la pure et sans tache, je vous l’abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pas de mourir déshonorée, criminelle ! Je ne ressemble pas à ma mère ! je ne dévorerai pas d’outrages ! Si je rentre sous le toit conjugal, je puis étouffer Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore. N’exigez pas de moi des choses au-dessus de mes forces. Ne me pleurez pas vivante ! car le moins, pour moi, c’est de devenir folle… Je sens la folie à deux pas de moi ! Hier ! hier ! il dînait chez cette femme après avoir lu ma lettre !… Les autres hommes sont-ils ainsi faits ?… Je vous donne ma vie, mais que la mort ne soit pas ignominieuse !… Sa faute ?… légère !… Avoir un enfant de cette femme !

— Un enfant ? dit Hulot en faisant deux pas en arrière. Allons ! c’est bien certainement une plaisanterie.

En ce moment, Victorin et la cousine Bette entrèrent et restèrent hébétés de ce spectacle. La fille était prosternée aux pieds de son père. La baronne, muette et prise entre le sentiment maternel et le sentiment conjugal, offrait un visage bouleversé, couvert de larmes.

— Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille fille par la main et lui montrant Hortense, tu peux me venir en aide. Ma pauvre Hortense a la tête tournée, elle croit son Wenceslas aimé de Mme Marneffe, tandis qu’elle a voulu tout bonnement avoir un groupe de lui.

— Dalila ! cria la jeune femme, la seule chose qu’il ait faite en un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas travailler pour moi, pour son fils, et il a travaillé pour cette vaurienne avec une ardeur… Oh ! achevez-moi, mon père, car chacune de vos paroles est un coup de poignard.

En s’adressant à la baronne et à Victorin, Lisbeth haussa les épaules par un geste de pitié en leur montrant le baron, qui ne pouvait pas la voir.

— Ecoutez, mon cousin, dit Lisbeth, je ne savais pas ce qu’était Mme Marneffe quand vous m’avez priée d’aller me loger au-dessus de chez elle et de tenir sa maison ; mais, en trois ans, on apprend bien des choses. Cette créature est une fille ! et une fille d’une dépravation qui ne peut se comparer qu’à celle de son infâme et hideux mari. Vous êtes la dupe, le milord Pot-au-feu de ces gens-là, vous serez mené par eux plus loin que vous ne le pensez ! Il faut vous parler clairement, car vous êtes au fond d’un abîme…

En entendant parler ainsi Lisbeth la baronne et sa fille lui jetèrent des regards semblables à ceux des dévots remerciant une madone de leur avoir sauvé la vie.

— Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de votre gendre ; dans quel intérêt ? je n’en sais rien, car mon intelligence est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre Mme Marneffe n’aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux par vengeance. Je viens de traiter cette misérable comme elle le méritait. C’est une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaré que je quittais sa maison, que je voulais dégager mon honneur de ce bourbier… Je suis de ma famille avant tout. J’ai su que ma petite-cousine avait quitté Wenceslas, et je viens ! Votre Valérie, que vous prenez pour une sainte, est la cause de cette cruelle séparation ; puis-je rester chez une pareille femme ? Notre petite chère Hortense, dit-elle en touchant le bras au baron d’une manière significative, est peut-être la dupe d’un désir de ces sortes de femmes qui, pour avoir un bijou, sacrifieraient toute une famille. Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois faible et je ne dis pas qu’il ne succomberait point à des coquetteries si raffinées. Ma résolution est prise. Cette femme vous est funeste, elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l’air de tremper dans la ruine de ma famille, moi qui ne suis là depuis trois ans que pour l’empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien fermement que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet ignoble M. Marneffe, et vous verrez ce qui arrivera ! On vous taille de fameuses étrivières pour ce cas-là.

Lisbeth releva sa petite-cousine et l’embrassa passionnément.

— Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l’oreille.

La baronne embrassa sa cousine Bette avec l’enthousiasme d’une femme qui se voit vengée. La famille tout entière gardait un silence profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que dénotait ce silence. Une formidable colère passa sur son front et sur son visage en signes évidents ; toutes les veines grossirent, les yeux s’injectèrent de sang, le teint se marbra. Adeline se jeta vivement à genoux devant lui, lui prit les mains :

— Mon ami, mon ami, grâce !

— Je vous suis odieux ! dit le baron en laissant échapper le cri de sa conscience.

Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons presque toujours à nos victimes les sentiments haineux que la vengeance doit leur inspirer ; et, malgré les efforts de l’hypocrisie, notre langage ou notre figure avouent au milieu d’une torture imprévue, comme avouait jadis le criminel entre les mains du bourreau.

— Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par devenir nos ennemis.

— Mon père…, dit Victorin.

— Vous interrompez votre père !… reprit d’une voix foudroyante le baron en regardant son fils.

— Mon père, écoutez, dit Victorin d’une voix ferme et nette, la voix d’un député puritain. Je connais trop le respect que je vous dois pour en manquer jamais, et vous aurez certainement toujours en moi le fils le plus soumis et le plus obéissant.

Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconnaîtront les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses avec lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.

— Nous sommes loin d’être vos ennemis, dit Victorin ; je me suis brouillé avec mon beau-père, M. Crevel, pour avoir retiré les soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et, certes, cet argent est dans les mains de Mme Marneffe. Oh ! je ne vous blâme point, mon père, ajouta-t-il à un geste du baron ; mais je veux seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth, et vous faire observer que, si mon dévouement pour vous est aveugle, mon père, et sans bornes, mon bon père, malheureusement nos ressources pécuniaires sont bornées.

— De l’argent ! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard écrasé par ce raisonnement. Et c’est mon fils !… - On vous le rendra, monsieur, votre argent, dit-il en se levant.

Il marcha vers la porte.

— Hector !

Ce cri fit retourner le baron, et il montra soudain un visage inondé de larmes à sa femme, qui l’entoura de ses bras avec la force du désespoir.

— Ne t’en va pas ainsi,… ne nous quitte pas en colère. Je ne t’ai rien dit, moi !…

A ce cri sublime, les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.

— Nous vous aimons tous, dit Hortense.

Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec un sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal Hulot entra dans l’antichambre et sa voix se fit entendre. La famille comprit l’importance du secret, et la scène changea subitement d’aspect. Les deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher son émotion.


[modifier] LXXVI. Résumé de l’histoire des favorites

Une querelle s’élevait à la porte entre Mariette et un soldat qui devint si pressant, que la cuisinière entra au salon.

— Monsieur, un fourrier de régiment qui revient de l’Algère veut absolument vous parler.

— Qu’il attende.

— Monsieur, dit Mariette à l’oreille de son maître, il m’a dit de vous dire tout bas qu’il s’agissait de monsieur votre oncle.

Le baron tressaillit, il crut à l’envoi des fonds qu’il avait secrètement demandés depuis deux mois pour payer ses lettres de change, il laissa sa famille, et courut dans l’antichambre. Il aperçut une figure alsacienne.

— Est-ce à mennesir la paron Hilotte… ?

— Oui…

— Lui-même ?

— Lui-même.

Le fourrier, qui fouillait dans la doublure de son képi pendant ce colloque, en tira une lettre que le baron décacheta vivement, et il lut ce qui suit :

"Mon neveu, loin de pouvoir vous envoyer les cent mille francs que vous me demandez, ma position n’est pas tenable, si vous ne prenez pas des mesures énergiques pour me sauver. Nous avons sur le dos un procureur du roi, qui parle morale et baragouine des bêtises sur l’administration. Impossible de faire taire ce pékin-là. Si le ministère de la guerre se laisse manger dans la main par les habits noirs, je suis mort. Je suis sûr du porteur, tâchez de l’avancer, car il nous a rendu service. Ne me laissez pas aux corbeaux ! "

Cette lettre fut un coup de foudre, le baron y voyait éclore les déchirements intestins qui tiraillent encore aujourd’hui le gouvernement de l’Algérie entre le civil et le militaire, et il devait inventer sur-le-champ des palliatifs à la plaie qui se déclarait. Il dit au soldat de revenir le lendemain ; et, après l’avoir congédié, non sans de belles promesses d’avancement, il rentra dans le salon.

— Bonjour et adieu, mon frère ! dit-il au maréchal.

— Adieu, mes enfants ; adieu, ma bonne Adeline. Et que vas-tu devenir, Lisbeth ? dit-il.

— Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que j’achève ma carrière en vous rendant toujours service aux uns ou aux autres.

— Ne quitte pas Valérie sans que je t’aie vue, dit Hulot à l’oreille de sa cousine. — Adieu, Hortense, ma petite insubordonnée, tâche d’être bien raisonnable ; il me survient des affaires graves, nous reprendrons la question de ton raccommodement. Penses-y, ma bonne petite chatte, dit-il en l’embrassant.

Il quitta sa femme et ses enfants, si manifestement troublé, qu’ils demeurèrent en proie aux plus vives appréhensions.

— Lisbeth, dit la baronne, il faut savoir ce que peut avoir Hector, jamais je ne l’ai vu dans un pareil état ; reste encore deux ou trois jours chez cette femme ; il lui dit tout, à elle, et nous apprendrons ainsi ce qui l’a si subitement changé. Sois tranquille, nous allons arranger ton mariage avec le maréchal, car ce mariage est bien nécessaire.

— Je n’oublierai jamais le courage que tu as eu dans cette matinée, dit Hortense en embrassant Lisbeth.

— Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.

Le maréchal observait d’un air curieux les témoignages d’affection prodigués à Lisbeth, qui revint raconter cette scène à Valérie.

Cette esquisse permet aux âmes innocentes de deviner les différents ravages que les madame Marneffe exercent dans les familles, et par quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses, en apparence si loin d’elles. Mais si l’on veut transporter par la pensée ces troubles à l’étage supérieur de la société, près du trône ; en voyant ce que doivent avoir coûté les maîtresses des rois, on mesure l’étendue des obligations du peuple envers ses souverains quand ils donnent l’exemple des bonnes mœurs et de la vie de famille.


[modifier] LXXVII. Audace d’un des cinq pères

A Paris, chaque ministère est une petite ville d’où les femmes sont bannies ; mais il s’y fait des commérages et des noirceurs comme si la population féminine s’y trouvait. Après trois ans, la position de M. Marneffe avait été pour ainsi dire éclairée, mise à jour, et l’on se demandait dans les bureaux : "M. Marneffe sera-t-il ou ne sera-t-il pas le successeur de M. Coquet ? " absolument comme à la Chambre on se demandait naguère : "la dotation passera-t-elle ou ne passera-t-elle pas ? " On observait les moindres mouvements à la direction du personnel, on scrutait tout dans la division du baron Hulot. Le fin conseiller d’État avait mis dans son parti la victime de la promotion de Marneffe, un travailleur capable, en lui disant que, s’il voulait faire la besogne de Marneffe, il en serait infailliblement le successeur, il le lui avait montré mourant. Cet employé cabalait pour Marneffe.

Quand Hulot traversa son salon d’audience, rempli de visiteurs, il y vit dans un coin la figure blême de Marneffe, et Marneffe fut le premier appelé.

— Qu’avez-vous à me demander, mon cher ? dit le baron en cachant son inquiétude.

— Monsieur le directeur, on se moque de moi dans les bureaux, car on vient d’apprendre que M. le directeur du personnel est parti ce matin en congé pour raison de santé, son voyage sera d’environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut dire. Vous me livrez à la risée de mes ennemis, et c’est assez d’être tambouriné d’un côté ; des deux à la fois, monsieur le directeur, la caisse peut crever.

— Mon cher Marneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver à son but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous l’êtes jamais, avant deux mois d’ici. Ce n’est pas au moment où je vais être obligé de consolider ma position, que je puis demander un avancement scandaleux.

— Si vous sautez, je ne serai jamais chef de bureau, dit froidement M. Marneffe ; faites-moi nommer, il n’en sera ni plus ni moins.

— Ainsi je dois me sacrifier à vous ? demanda le baron.

— S’il en était autrement, je perdrais bien des illusions sur vous.

— Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe ! dit le baron en se levant et montrant la porte au sous-chef.

— J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le baron, répondit humblement Marneffe.

— Quel infâme drôle ! se dit le baron. Ceci ressemble assez à une sommation de payer dans les vingt-quatre heures, sous peine d’expropriation.


[modifier] LXXVIII. Autre sommation

Deux heures après, au moment où le baron achevait d’endoctriner Claude Vignon, qu’il voulait envoyer au ministère de la justice prendre des renseignements sur les autorités judiciaires dans la circonscription desquelles se trouvait Johann Fischer, René ouvrit le cabinet de M. le directeur et vint lui remettre une petite lettre, en en demandant la réponse.

— Envoyer Reine ! se dit le baron. Valérie est folle, elle nous compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable Marneffe !

Il congédia le secrétaire particulier du ministre et lut ce qui suit :

"Ah ! mon ami, quelle scène je viens de subir ; si tu m’as donné le bonheur depuis trois ans, je l’ai bien payé ! Il est rentré de son bureau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais bien laid, je l’ai vu monstrueux. Ses quatre véritables dents tremblaient, et il m’a menacée de son odieuse compagnie, si je continuais à te recevoir. Mon pauvre chat, hélas ! notre porte sera fermée pour toi désormais. Tu vois mes larmes, elles tombent sur mon papier, elles le trempent ! pourras-tu me lire, mon cher Hector ? Ah ! ne plus te voir, renoncer à toi, quand j’ai en moi un peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur, c’est à en mourir. Songe à notre petit Hector ! ne m’abandonne pas : mais ne te déshonore pas pour Marneffe, ne cède pas à ses menaces ! Ah ! je t’aime comme je n’ai jamais aimé ! Je me suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Valérie, elle n’est pas et ne sera jamais ingrate : tu es, tu seras mon seul mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente que je te demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques mois… je ne veux plus rien te coûter. D’ailleurs, ma fortune sera toujours la tienne.

"Ah ! si tu m’aimais autant que je t’aime, mon Hector, tu prendrais ta retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis, nos entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre, avec Lisbeth, dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là, nous ne verrions personne, et nous serions heureux, loin de tout ce monde. Ta pension de retraite, et le peu que j’ai, en mon nom, nous suffira. Tu deviens jaloux, eh bien, tu verrais ta Valérie occupé uniquement de son Hector, et tu n’aurais jamais à faire ta grosse voix comme l’autre jour. Je n’aurai jamais qu’un enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien sûr, mon vieux grognard aimé.

"Non, tu ne peux pas te figurer ma rage, car il faut savoir comment il m’a traitée, et les grossièretés qu’il a vomies sur ta Valérie ! ces mots-là saliraient ce papier ; mais une femme comme moi, la fille de Montcornet, n’aurait jamais dû dans toute sa vie en entendre un seul. Oh ! je t’aurais voulu là pour le punir par le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon père aurait sabré ce misérable ; moi je ne peux que ce que peut une femme : t’aimer avec frénésie ! Aussi, mon amour, dans l’état d’exaspération où je suis, m’est-il impossible de renoncer à te voir. Oui ! je veux te voir en secret, tous les jours ! Nous sommes ainsi, nous autres femmes : j’épouse ton ressentiment. De grâce, si tu m’aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu’il crève sous-chef !… En ce moment, je n’ai plus la tête à moi, j’entends encore ses injures. Bette, qui voulait me quitter, a eu pitié de moi, elle reste pour quelques jours.

Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la fuite. J’ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc, tout ce que tu voudras, pourvu que je puisse t’aimer en liberté. Pauvre chat, comme je te plains ! te voilà forcé de revenir à ta vieille Adeline, à cette urne lacrymale, car il a dû te le dire, le monstre, il veillera jour et nuit sur moi ; il a parlé de commissaire de police ! Ne viens pas ! je comprends qu’il est capable de tout, du moment où il faisait de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi voudrais-je pouvoir te rendre tout ce que je tiens de tes générosités. Ah ! mon bon Hector, j’ai pu coqueter, te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta Valérie ; elle aimait à te tourmenter, mais elle te préfère à tout au monde. On ne peut pas t’empêcher de venir voir ta cousine, je vais combiner avec elle les moyens de nous parler. Mon bon chat, écris-moi de grâce un petit mot pour me rassurer, à défaut de ta chère présence… (oh ! je donnerais une main pour te tenir sur notre divan). Une lettre me fera l’effet d’un talisman ; écris-moi quelque chose où soit toute ta belle âme ; je te rendrai ta lettre, car il faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout. Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant. Être obligée de t’écrire, moi qui te voyais tous les jours. Aussi dis-je à Lisbeth : "Je ne connaissais pas mon bonheur." Mille caresses, mon chat. Aime bien

"Ta Valérie."

— Et des larmes !… se dit Hulot en achevant cette lettre, des larmes qui rendent son nom indéchiffrable.

— Comment va-t-elle ? dit-il à Reine.

— Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L’attaque de nerfs a tordu Madame comme un lien de fagot, ça l’a prise après avoir écrit. Oh ! c’est d’avoir pleuré… On entendait la voix de monsieur dans l’escalier.

Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier officiel, à tête imprimée :

"Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef ! Ton idée est excellente, nous nous en irons vite loin de Paris, nous serons heureux avec notre petit Hector ; je prendrai ma retraite, je saurai trouver une belle place dans quelque chemin de fer. Ah ! mon aimable amie, je me sens rajeuni par ta lettre ! Oh ! je recommencerai la vie, et je ferai, tu le verras, une fortune à notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois plus brûlante que celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait un miracle ! je ne croyais pas que mon amour pour toi pût augmenter. Tu verras ce soir chez Lisbeth

"Ton Hector pour la vie ! "

Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron écrivait à son aimable amie ! De semblables émotions formaient un contrepoids aux désastres qui grondaient à l’horizon ; mais, en ce moment, le baron, se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit.

Une des particularités du caractère bonapartiste, c’est la foi dans la puissance du sabre, la certitude de la prééminence du militaire sur le civil. Hulot se moquait du procureur du roi de l’Algérie, où règne le ministère de la guerre. L’homme reste ce qu’il a été. Comment les officiers de la garde impériale peuvent-ils oublier d’avoir vu les maires des bonnes villes de l’Empire, les préfets de l’empereur, ces empereurs au petit pied, venant recevoir la garde impériale, la complimenter à la limite des départements qu’elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs souverains ?


[modifier] LXXIX. La porte au nez

A quatre heures et demie, le baron alla droit chez Mme Marneffe ; le cœur lui battait en montant l’escalier comme à un jeune homme, car il s’adressait cette question mentale : "La verrai-je ? ne la verrai-je pas ? " Comment pouvait-il se souvenir de la scène du matin, où sa famille en larmes gisait à ses pieds ? La lettre de Valérie, mise pour toujours dans un mince portefeuille sur son cœur, ne lui prouvait-elle pas qu’il était plus aimé que le plus aimable des jeunes gens ? Après avoir sonné, l’infortuné baron entendit la traînerie des chaussons et l’exécrable tousserie de l’invalide Marneffe. Marneffe ouvrit la porte, mais pour se mettre en position et pour indiquer l’escalier à Hulot par un geste exactement semblable à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte de son cabinet.

— Vous êtes par trop Hulot,… monsieur Hulot ! dit-il.

Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et l’arma.

— Monsieur le conseiller d’État, quand un homme est aussi vil que moi, car vous me croyez vil, n’est-ce pas ? ce serait le dernier des forçats, s’il n’avait pas tous les bénéfices de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et sans quartier. Ne revenez plus, et n’essayez point de passer : j’ai prévenu le commissaire de police de ma situation envers vous.

Et, profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et ferma la porte.

— Quel profond scélérat ! se dit Hulot en montant chez Lisbeth. Oh ! je comprends maintenant la lettre. Valérie et moi, nous quitterons Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours ; elle me fermera les yeux.

Lisbeth n’était pas chez elle. Mme Olivier apprit à Hulot qu’elle était allée chez Mme la baronne, en pensant y trouver M. le baron.

— Pauvre fille ! je ne l’aurais pas crue si fine qu’elle l’a été ce matin, se dit le baron, qui se rappela la conduite de Lisbeth en faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet.

Au détour de la rue Vanneau et de la rue de Babylone, il regarda l’Eden d’où l’hymen le bannissait l’épée de la loi à la main. Valérie, à sa fenêtre, suivait Hulot des yeux : quand il leva la tête, elle agita son mouchoir ; mais l’infâme Marneffe souffleta le bonnet de sa femme, et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du conseiller d’État.

— Être aimé ainsi ! voir maltraiter une femme et avoir bientôt soixante et dix ans ! se dit-il.

Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle. Adeline et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se déshonorer aux yeux de toute l’administration en nommant Marneffe chef de bureau, serait congédié par ce mari devenu Hulot-phobe. Aussi l’heureuse Adeline avait-elle commandé son dîner de manière que son Hector le trouvât meilleur que chez Valérie, et la dévouée Lisbeth aida Mariette à obtenir ce difficile résultat. La cousine Bette était à l’état d’idole : la mère et la fille lui baisaient les mains, et lui avaient appris avec une joie touchante que le maréchal consentait à faire d’elle sa ménagère.

— Et de là, ma chère, à devenir sa femme, il n’y a qu’un

pas, dit Adeline.

— Enfin, il n’a pas dit non quand Victorin lui en a parlé, ajouta la comtesse Steinbock.

Le baron fut accueilli dans sa famille avec des témoignages d’affection si gracieux, si touchants et où débordait tant d’amour, qu’il fut obligé de dissimuler son chagrin. Le maréchal vint dîner. Après le dîner, Hulot ne s’en alla pas. Victorin et sa femme vinrent. On fit un whist.

— Il y a longtemps, Hector, dit gravement le maréchal, que tu ne nous as donné pareille soirée !…

Ce mot, chez le vieux soldat, qui gâtait son frère et qui le blâmait implicitement ainsi, fit une impression profonde. On y reconnut les larges et longues lésions d’un cœur où toutes les douleurs devinées avaient eu leur écho. A huit heures, le baron voulut reconduire Lisbeth lui-même, en promettant de revenir.

— Eh bien, Lisbeth, il la maltraite ! lui dit-il dans la rue. Ah ! je ne l’ai jamais tant aimée !

— Ah ! je n’aurais pas cru que Valérie vous aimât tant ! répondit Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir courtisée, à ce qu’on lui joue la comédie de l’amour, comme elle dit ; mais vous êtes son seul attachement.

— Que t’a-t-elle dit pour moi ?

— Voilà, reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés pour Crevel ; il ne faut pas lui en vouloir, car c’est ce qui l’a mise à l’abri de la misère pour le reste de ses jours, mais elle le déteste, et c’est à peu près fini. Eh bien, elle a gardé la clef d’un appartement…

— Rue du Dauphin ! s’écria le bienheureux Hulot. Rien que pour cela, je lui passerais Crevel… J’y suis allé, je sais…

— Cette clef, la voici, dit Lisbeth, faites-en faire une pareille demain dans la journée, deux si vous pouvez.

— Après ?… dit avidement Hulot.

— Eh bien, je reviendrai dîner encore demain avec vous, vous me rendrez la clef de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander celle qu’il a donnée), et vous irez vous voir après-demain ; là, vous conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il existe deux sorties. Si, par hasard, Crevel, qui sans doute a des mœurs de Régence, comme il dit, entrait par l’allée, vous sortiriez par la boutique, et réciproquement. Eh bien, vieux scélérat, c’est à moi que vous devez cela. Que ferez-vous pour moi ?…

— Tout ce que tu voudras !

— Eh bien, ne vous opposez pas à mon mariage avec votre frère !

— Toi, la maréchale Hulot ! toi, comtesse de Forzheim ! s’écria Hector surpris.

— Adeline est bien baronne !… répliqua d’un ton aigre et formidable la Bette. Ecoutez, vieux libertin, vous savez où en sont vos affaires ! votre famille peut se voir sans pain et dan la boue…

— C’est ma terreur ! dit Hulot saisi.

— Si votre frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille ? La veuve d’un maréchal de France peut obtenir au moins six mille francs de pension, n’est-ce pas ? Eh bien, je ne me marie que pour assurer du pain à votre fille et à votre femme, vieil insensé !

— Je n’apercevais pas ce résultat ! dit le baron. Je prêcherai mon frère, car nous sommes sûrs de toi… Dis à mon ange que ma vie est à elle !…

Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint faire le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur, son mari paraissait revenir à la vie de famille ; car, pendant quinze jours environ, il alla le matin au ministère à neuf heures, il était de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au spectacle. La mère et la fille firent dire trois messes d’actions de grâces, et prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu’il leur avait rendu.


[modifier] LXXX. Un réveil

Un soir, Victorin Hulot, en voyant son père aller se coucher, dit à sa mère :

— Eh bien, nous sommes heureux, mon père nous est revenu ; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme et moi, nos capitaux, si cela tient…

— Votre père a soixante et dix ans bientôt, répondit la baronne, il pense encore à Mme Marneffe, je m’en suis aperçue ; mais bientôt il n’y pensera plus : la passion des femmes n’est pas comme le jeu, comme la spéculation, ou comme l’avarice, on y voit un terme.

La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit de ses cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les libertins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d’aimer au delà des limites qu’elle fixe à l’amour, n’ont presque jamais leur âge. Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois fois rue du Dauphin, et il n’y avait jamais eu soixante et dix ans. La passion ranimée le rajeunissait et il eût livré son honneur à Valérie, sa famille, tout, sans un regret. Mais Valérie, entièrement changée, ne lui parlait jamais ni d’argent, ni des douze cents francs de rente à faire à leur fils ; au contraire, elle lui offrait de l’or, elle aimait Hulot comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux. Et la pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector ! Le quatrième rendez-vous des deux amants avait été pris, au dernier moment du troisième, absolument comme autrefois la Comédie-Italienne annonçait à la fin de la représentation le spectacle du lendemain. L’heure dite était neuf heures du matin. Au jour de l’échéance de ce bonheur dont l’espérance faisait accepter au passionné vieillard la vie de famille, vers huit heures, Reine fit demander le baron. Hulot, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne voulait pas entrer dans l’appartement. La fidèle femme de chambre remit la lettre suivante au baron :

"Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar est malade, et je dois le soigner ; mais sois là ce soir, à neuf heures. Crevel est à Corbeil, chez M. Lebas, je suis certaine qu’il n’amènera pas de princesse à sa petite maison. Moi, je me suis arrangée ici pour avoir ma nuit, je puis être de retour avant que Marneffe s’éveille. Réponds-moi sur tout cela ; car peut-être ta grande élégie de femme ne te laisse-t-elle plus ta liberté comme autrefois. On la dit si belle encore, que tu es capable de me trahir, tu es un si grand libertin ! Brûle ma lettre, je me défie de tout."

Hulot écrivit ce petit bout de réponse :

"Mon amour, jamais ma femme, comme je te l’ai dit, n’a, depuis vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent Adeline ! Je serai ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel, attendant ma divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt ! nous ne serions plus séparés, voilà le plus cher des vœux de

Ton Hector."

Le soir, le baron dit à sa femme qu’il irait travailler avec le ministre à Saint-Cloud, qu’il reviendrait à quatre ou cinq heures du matin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de juin.

Peu d’hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation terrible d’aller à la mort, ceux qui reviennent de l’échafaud se comptent ; mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti cette agonie en rêve, ils en ont tout ressenti, jusqu’au couteau qui s’applique sur le cou dans le moment où le réveil arrive, avec le jour, pour les délivrer… Eh bien, la sensation à laquelle le conseiller d’État fut en proie à cinq heures du matin, dans le lit élégant et coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous regardent par vingt mille rayons de flamme. Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant. C’est l’art faisant invasion dans la nature, c’est enfin le tableau réalisé. Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois pieds du sol ; ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui s’éveille et qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes par Jan, un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron ne vit pas, comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n’en vit qu’un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir, beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un grand nombre d’Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le baron resta, toujours horizontalement, exactement baigné dans une sueur froide. Il voulait douter ; mais cet œil assassin babillait. Un murmure de voix susurrait derrière la porte.

— Si ce n’était que Crevel voulant me faire une plaisanterie ! se dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d’une personne dans le temple.

La porte s’ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les affiches après la royauté, se manifesta sous la forme d’un bon petit commissaire de police, accompagné d’un long juge de paix, amenés tous deux par le sieur Marneffe.

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