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[modifier] CXI. Une autre scène de famille
Vingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à l’hôtel de la rue Barbet, où Mme Marneffe attendait dans une douce impatience le résultat de la démarche qu’elle avait ordonnée. Valérie avait été prise, à la longue, pour Wenceslas de ce prodigieux amour qui, une fois dans la vie, étreint le cœur des femmes. Cet artiste manqué devint, entre les mains de Mme Marneffe, un amant si parfait, qu’il était pour elle ce qu’elle avait été pour le baron Hulot. Valérie tenait des pantoufles d’une main, et l’autre était à Steinbock, sur l’épaule de qui elle reposait sa tête. Il en est de la conversation à propos interrompus, dans laquelle ils étaient lancés depuis le départ de Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre temps, au fronton desquelles on lit : La reproduction en est interdite. Ce chef-d’œuvre de poésie intime amena naturellement sur les lèvres de l’artiste un regret qu’il exprima non sans amertume :
- Ah ! quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car, si j’avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd’hui je pourrais t’épouser.
- Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d’une maîtresse dévouée ! s’écria Valérie. Echanger l’amour contre le devoir ! le plaisir contre l’ennui !
- Je te connais si capricieuse ! répondit Steinbock. Ne t’ai-je pas entendue causant avec Lisbeth du baron Montès, ce Brésilien ?...
- Veux-tu m’en débarrasser ? dit Valérie.
- Ce serait, répondit l’ex-sculpteur, le seul moyen de t’empêcher de le voir.
- Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais pour en faire un mari, car je te dis tout à toi !... Les promesses que j’ai faites à ce Brésilien... (Oh ! bien avant de te connaître, dit-elle en répondant à un geste de Wenceslas.) Eh bien, ces promesses, dont il s’arme pour me tourmenter, m’obligent à me marier presque secrètement ; car, s’il apprend que j’épouse Crevel, il est homme à..., à me tuer !...
- Oh ! quant à cette crainte !... dit Steinbock en faisant un geste de dédain qui signifiait que ce danger-là devait être insignifiant pour une femme aimée par un Polonais.
Remarquez qu’en fait de bravoure il n’y a plus la moindre forfanterie chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement braves.
- Et cet imbécile de Crevel, qui veut donner une fête et qui se livre à ses goûts de faste économique à propos de mon mariage, me met dans un embarras d’où je ne sais comment sortir !
Valérie pouvait-elle avouer à celui qu’elle adorait que le baron Henri Montès avait, depuis le renvoi du baron Hulot, hérité du privilège de venir chez elle à toute heure de nuit, et que, malgré son adresse, elle en était encore à trouver une cause de brouille où le Brésilien croirait avoir tous les torts ? Elle connaissait trop bien le caractère quasi sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup de celui de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce More de Rio de Janeiro. Au roulement de la voiture, Steinbock quitta Valérie, qu’il tenait par la taille, et il prit un journal dans la lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une attention minutieuse, des pantoufles à son futur.
- Comme on la calomnie ! dit Lisbeth à l’oreille de Crevel, sur le seuil de la porte, en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure ! est-elle dérangée ? A entendre Victorin, vous auriez pu surprendre deux tourtereaux au nid.
- Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour faire d’une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion !...
- Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes aiment les gros libertins comme vous ?
- Elle serait d’ailleurs bien ingrate, reprit Crevel, car combien d’argent ai-je mis ici ? Grindot et moi seuls nous le savons !
Et il montrait l’escalier. Dans l’arrangement de cet hôtel, que Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec Cleretti, l’architecte à la mode, à qui le duc d’Hérouville avait confié la maison de Josépha. Mais Crevel, incapable de comprendre les arts, avait voulu, comme tous les bourgeois, dépenser une somme fixe, connue à l’avance. Maintenu par un devis, il fut impossible à Grindot de réaliser son rêve d’architecte. La différence qui distinguait l’hôtel de Josépha de celui de la rue Barbet était celle qui se trouve entre la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu’on admirait chez Josépha ne se voyait nulle part ; ce qui reluisait chez Crevel pouvait s’acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l’un de l’autre par le fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille francs, le miroir inventé par un fabricant qui l’exploite coûte cinq cents francs. Un lustre authentique de Boulle monte en vente publique à trois mille francs ; le même lustre surmoulé pourra être fabriqué pour mille ou douze cents francs ; l’un est en archéologie ce qu’un tableau de Raphaël est en peinture, l’autre en est la copie. Qu’estimez-vous une copie de Raphaël ? L’hôtel de Crevel était donc un magnifique spécimen du luxe des sots, comme l’hôtel de Josépha le plus beau modèle d’une habitation d’artiste.
- Nous avons la guerre, dit Crevel en allant vers sa future.
Mme Marneffe sonna.
- Allez chercher M. Berthier, dit-elle au valet de chambre, et ne revenez pas sans lui. - Si tu avais réussi, dit-elle en enlaçant Crevel, mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur, et nous aurions donné une fête à étourdir ; mais, quand toute une famille s’oppose à un mariage, mon ami, la décence veut qu’il se fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve.
- Moi, je veux au contraire afficher un luxe à la Louis XIV, dit Crevel, qui depuis quelque temps trouvait le XVIIIe siècle petit. J’ai commandé des voitures neuves : il y a la voiture de monsieur et celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline d’apparat avec un siège superbe qui tressaille comme Mme Hulot.
- Ah ! je veux ?... Tu ne serais donc plus mon agneau ? Non, non. Ma biche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat entre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellement, comme on se marie réellement, en catimini, selon le mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l’église, où nous aurons une messe basse. Nos témoins sont Stidmann, Steinbock, Vignon et Massol, tous gens d’esprit qui se trouveront à la mairie comme par hasard, et qui nous feront le sacrifice d’entendre une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf heures du matin. La messe est à dix heures, nous serons ici à déjeuner à onze heures et demie. J’ai promis à nos convives que l’on ne se lèverait de table que le soir... Nous aurons Bixiou, ton ancien camarade de birotterie du Tillet, Lousteau, Vernisset, Léon de Lora, Vernou, la fleur des gens d’esprit, qui ne nous sauront pas mariés ; nous les mystifierons, nous nous griserons un petit brin, et Lisbeth en sera ; je veux qu’elle apprenne le mariage, Bixiou doit lui faire des propositions et la... la déniaiser.
Pendant deux heures, Mme Marneffe débita des folies qui firent faire à Crevel cette réflexion judicieuse :
- Comment une femme si gaie pourrait-elle être dépravée ? Folichonne, oui ! mais perverse,... allons donc !
- Qu’est-ce que tes enfants ont dit de moi ? demanda Valérie à Crevel dans un moment où elle le tint près d’elle sur sa causeuse ; bien des horreurs !
- Ils prétendent, répondit Crevel, que tu aimes Wenceslas d’une façon criminelle, toi, la vertu même !...
- Je le crois bien que je l’aime, mon petit Wenceslas ! s’écria Valérie en appelant l’artiste, le prenant par la tête et l’embrassant au front. Pauvre garçon sans appui, sans fortune ! dédaigné par une girafe couleur carotte ! Que veux-tu, Crevel ! Wenceslas, c’est mon poète, et je l’aime au grand jour comme si c’était mon enfant ! Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout et en tout. Ah çà! elles ne pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d’un homme ? Moi, je suis comme les enfants gâtés à qui l’on n’a jamais rien refusé: les bonbons ne me causent plus aucune émotion. Pauvres femmes, je les plains !... Et qu’est-ce qui me détériorait comme cela ?
- Victorin, dit Crevel.
- Eh bien, pourquoi ne lui as-tu pas fermé le bec, à ce perroquet judiciaire, avec les deux cent mille francs de la maman ?
- Ah ! la baronne avait fui, dit Lisbeth.
- Qu’ils y prennent garde, Lisbeth,! dit Mme Marneffe. en fronçant les sourcils ; ou ils me recevront chez eux, et très bien, et viendront chez leur belle-mère, tous ! ou je les logerai (dis-le-leur de ma part) plus bas que ne se trouve le baron... Je veux devenir méchante, à la fin ! Ma parole d’honneur, je crois que le mal est la faux avec laquelle on met le bien en coupe.
[modifier] CXII. Effet de chantage
A trois heures, maître Berthier, successeur de Cardot, lut le contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et lui, car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient M. et Mme Hulot jeunes. Crevel reconnaissait à sa future épouse une fortune composée : 1° de quarante mille francs de rente dont les titres étaient désignés ; 2° de l’hôtel et de tout le mobilier qu’il contenait, et 3° de trois millions en argent. En outre, il faisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi ; il la dispensait de tout inventaire ; et, dans le cas où, lors de leur décès, les conjoints se trouveraient sans enfants, ils se donnaient respectivement l’un à l’autre l’universalité de leurs biens, meubles et immeubles. Ce contrat réduisait la fortune de Crevel à deux millions de capital. S’il avait des enfants de sa nouvelle femme, il restreignait la part de Célestine à cinq cent mille francs, à cause de l’usufruit de la fortune accordé à Valérie. C’était la neuvième partie environ de sa fortune actuelle.
Lisbeth revint dîner rue Louis-le-Grand, le désespoir peint sur la figure. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva Célestine insensible, autant que Victorin, à cette désastreuse nouvelle.
- Vous avez irrité votre père, mes enfants ! Mme Marneffe a juré que vous recevriez chez vous la femme de M. Crevel, et que vous viendriez chez elle, dit-elle.
- Jamais ! dit Célestine.
- Jamais ! dit Hulot.
- Jamais ! s’écria Hortense.
Lisbeth fut saisie du désir de vaincre l’attitude superbe de tous les Hulot.
- Elle paraît avoir des armes contre vous !... répondit-elle. Je ne sais pas encore de quoi il s’agit, mais je le saurai... Elle a parlé vaguement d’une histoire de deux cent mille francs qui regarde Adeline.
La baronne Hulot se renversa doucement sur le divan où elle se trouvait, et d’affreuses convulsions se déclarèrent.
- Allez-y, mes enfants !... cria la baronne. Recevez cette femme ! M. Crevel est un homme infâme ! il mérite le dernier supplice... Obéissez à cette femme... Ah ! c’est un monstre ! Elle sait tout !
Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, Mme Hulot trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa fille et sur celui de Célestine.
- Qu’est-ce que tout ceci veut dire ? s’écria Lisbeth, restée seule avec Victorin.
L’avocat, planté sur ses jambes, dans une stupéfaction très concevable, n’entendit pas Lisbeth.
- Qu’as-tu, mon Victorin ?
- Je suis épouvanté! dit l’avocat, dont la figure devint menaçante. Malheur à qui touche à ma mère, je n’ai plus alors de scrupules ! Si je le pouvais, j’écraserais cette femme comme on écrase une vipère... Ah ! elle attaque la vie et l’honneur de ma mère !...
- Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit qu’elle vous logerait tous encore plus bas que votre père... Elle a reproché vertement à Crevel de ne pas vous avoir fermé la bouche avec ce secret qui paraît tant épouvanter Adeline.
On envoya chercher un médecin, car l’état de la baronne empirait. Le médecin ordonna une potion pleine d’opium, et Adeline tomba, la potion prise, dans un profond sommeil ; mais toute cette famille était en proie à la plus vive terreur. Le lendemain, l’avocat partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la préfecture de police, où il supplia Vautrin, le chef de la sûreté, de lui envoyer Mme de Saint-Estève.
- On nous a défendu, monsieur, de nous occuper de vous, mais Mme de Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres, répondit le célèbre chef.
De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l’on craignait pour la raison de sa mère. Le docteur Bianchon, le docteur Larabit, le professeur Angard, réunis en consultation, venaient de décider l’emploi des moyens héroïques pour détourner le sang qui se portait à la tête. Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon, qui lui détaillait les raisons qu’il avait espérer l’apaisement de cette crise, quoique ses confrères en désespérassent, le valet de chambre vint annoncer à l’avocat sa cliente, Mme de Saint-Estève. Victorin laissa Bianchon au milieu d’une période et descendit l’escalier avec une rapidité de fou.
- Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux ? dit Bianchon en se retournant vers Larabit.
Les médecins s’en allèrent, en laissant un interne chargé par eux de veiller Mme Hulot.
- Toute une vie de vertu !... était la seule phrase que la malade prononçât depuis la catastrophe.
Lisbeth ne quittait pas le chevet d’Adeline, elle l’avait veillée ; elle était admirée par les deux jeunes femmes.
- Eh bien, ma chère madame Saint-Estève ! dit l’avocat en introduisant l’horrible vieille dans son cabinet et en fermant soigneusement les portes, où en sommes-nous ?
- Eh bien, mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d’un oeil froidement ironique, vous avez fait vos petites réflexions ?
- Avez-vous agi ?
- Donnez-vous cinquante mille francs ?
- Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher.
Savez-vous que, par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma mère en danger ? Ainsi, marchez !
- On a marché! répliqua la vieille.
- Eh bien ?... dit Victorin convulsivement.
- Eh bien, vous n’arrêtez pas les frais ?
- Au contraire.
- C’est qu’il y a déjà vingt-trois mille francs de frais.
Hulot fils regarda la Saint-Estève d’un air imbécile.
- Ah çà! seriez-vous un jobard, vous l’une des lumières du Palais ? dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience de femme de chambre et un tableau de Raphaël, ce n’est pas cher...
Hulot restait stupide, il ouvrait de grands yeux.
- Eh bien, reprit la Saint-Estève, nous avons acheté Mlle Reine Tousard, celle pour qui Mme Marneffe n’a pas de secrets...
- Je comprends...
- Mais, si vous lésinez, dites-le !
- Je payerai de confiance, répondit-il, allez ! Ma mère m’a dit que ces gens-là méritaient les plus grands supplices...
- On ne roue plus, dit la vieille.
- Vous me répondez du succès ?
- Laissez-moi faire, dit la Saint-Estève. Votre vengeance mijote.
Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.
- Votre vengeance s’habille, les fourneaux du Rocher de Cancale sont allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers chauffent. Ah ! je sais votre Mme Marneffe par cœur. Tout est paré, quoi ! Il y a des boulettes dans la ratière, je vous dirai demain si la souris s’empoisonnera. Je le crois ! Adieu, mon fils.
- Adieu, madame.
- Savez-vous l’anglais ?
- Oui.
Avez-vous vu jouer Macbeth, en anglais ?
- Oui.
- Eh bien, mon fils, tu seras roi ! c’est-à-dire tu hériteras ! dit cette affreuse sorcière, devinée par Shakspeare et qui paraissait connaître Shakspeare.
Elle laissa Hulot hébété sur le seuil de son cabinet.
- N’oubliez pas que le référé est pour demain ! dit-elle gracieusement en plaideuse consommée.
Elle voyait venir deux personnes, et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse de Pimbèche.
- Quel aplomb ! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.
[modifier] CXIII. Combabus
Le baron Montès de Montejanos était un lion, mais un lion inexpliqué. Le Paris de la fashion, celui du turf et des lorettes, admiraient les gilets ineffables de ce seigneur étranger, ses bottes d’un vernis irréprochable, ses sticks incomparables, ses chevaux enviés, sa voiture menée par des nègres parfaitement esclaves et très bien battus. Sa fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille francs chez le célèbre banquier du Tillet ; mais on le voyait toujours seul. S’il allait aux premières représentations, il était dans une stalle d’orchestre. Il ne hantait aucun salon. Il n’avait jamais donné le bras à une lorette ! On ne pouvait unir son nom à celui d’aucune jolie femme du monde. Pour passe-temps, il jouait au whist au Jockey-Club. On en était réduit à calomnier ses mœurs, ou, ce qui paraissait infiniment plus drôle, sa personne : on l’appelait Combabus !... Bixiou, Léon de Lora, Lousteau, Florine, Mlle Héloïse Brisetout et Nathan, soupant un soir chez l’illustre Carabine avec beaucoup de lions et de lionnes, avaient inventé cette explication, excessivement burlesque. Massol, en sa qualité de conseiller d’Etat, Claude Vignon, en sa qualité d’ancien professeur de grec, avaient raconté aux ignorantes lorettes la fameuse anecdote, rapportée dans l’Histoire ancienne de Rollin, concernant Combabus, cet Abélard volontaire chargé de garder la femme d’un roi d’Assyrie, de Perse, Bactriane, Mésopotamie et autres départements de la géographie particulière au vieux professeur du Bocage qui continua d’Anville, le créateur de l’ancien Orient. Ce surnom, qui fit rire pendant un quart d’heure les convives de Carabine, fut le sujet d’une foule de plaisanteries trop lestes dans un ouvrage auquel l’Académie pourrait ne pas donner le prix Montyon, mais parmi lesquelles on remarqua le nom qui resta sur la crinière touffue du beau baron, que Josépha nommait un magnifique Brésilien, comme on dit un magnifique catoxantha ! Carabine, la plus illustre des lorettes, celle dont la beauté fine et les saillies avaient arraché le sceptre du treizième arrondissement aux mains de Mlle Turquet, plus connue sous le nom de Malaga, Mlle Séraphine Sinet (tel était son vrai nom) était au banquier du Tillet ce que Josépha Mirah était au duc d’Hérouville.
Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le succès à Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les sept heures du matin :
- Si tu étais gentil, tu me donnerais à dîner au Rocher de Cancale, et tu m’amènerais Combabus ; nous voulons savoir enfin s’il a une maîtresse...J’ai parié pour... je veux gagner...
- Il est toujours à l’hôtel des Princes, j’y passerai, répondit du Tillet ; nous nous amuserons. Aie tous nos gars : le gars Bixiou, le gars Lora, enfin toute notre séquelle !
A sept heures et demie, dans le plus beau salon de l’établissement où l’Europe entière a dîné, brillait sur la table un magnifique service d’argenterie fait exprès pour les dîners où la vanité soldait l’addition en billets de banque. Des torrents de lumière produisaient des cascades au bord des ciselures. Des garçons, qu’un provincial aurait pris pour des diplomates, n’était l’âge, se tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultra payés.
Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres. C’était d’abord Bixiou, le sel de toute cuisine intellectuelle, encore debout en 1843, avec une armure de plaisanteries toujours neuves, phénomène aussi rare à Paris que la vertu. Puis Léon de Lora, le plus grand peintre de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux l’avantage de ne jamais se trouver au-dessous de ses débuts. Les lorettes ne pouvaient pas se passer de ces deux rois du bon mot. Pas de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux. Séraphine Sinet, dite Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l’amphitryon, était venue l’une des premières, et faisait resplendir sous les nappes de lumière ses épaules sans rivales à Paris, un cou tourné comme par un tourneur, sans un pli ! son visage mutin et sa robe de satin broché, bleu sur bleu, ornée de dentelles d’Angleterre en quantité suffisante à nourrir un village pendant un mois. La jolie Jenny Cadine, qui ne jouait pas à son théâtre, et dont le portrait est trop connu pour en dire quoi que ce soit, arriva dans une toilette d’une richesse fabuleuse. Une partie est toujours pour ces dames un Longchamp de toilettes, où chacune d’elles veut faire obtenir le prix à son millionnaire, en disant ainsi à ses rivales : - Voilà le prix que je vaux !
Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait, presque honteuse, le luxe des deux commères posées et riches. Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries bleues, elle avait été coiffée en fleurs par un coiffeur du genre merlan, dont la main malhabile avait donné, sans le savoir, les grâces de la niaiserie, à des cheveux blonds adorables. Encore gênée dans sa robe, elle avait la timidité, selon la phrase consacrée, inséparable d’un premier début. Elle arrivait de Valognes pour placer à Paris une fraîcheur désespérante, une candeur à irriter le désir chez un mourant, et une beauté digne de toutes celles que la Normandie a déjà fournies aux différents théâtres de la capitale. Les lignes de cette figure intacte offraient l’idéal de la pureté des anges. Sa blancheur lactée renvoyait si bien la lumière, que vous eussiez dit d’un miroir. Ses couleurs fines avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau. Elle se nommait Cydalise. C’était, comme on va le voir, un pion nécessaire dans la partie que jouait mame Nourrisson contre Mme Marneffe.
- Tu n’as pas le bras de ton nom, ma petite, avait dit Jenny Cadine, à qui Carabine avait présenté ce chef-d’œuvre âgé de seize ans et amené par elle.
Cydalise, en effet, offrait à l’admiration publique de beaux bras d’un tissu serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.
- Combien vaut-elle ? demanda Jenny Cadine tout bas à Carabine.
- Un héritage.
- Qu’en veux-tu faire ?
- Tiens, Mme Combabus !
- Et l’on te donne pour faire ce métier-là!
- Devine !
- Une belle argenterie ?
- J’en ai trois !
- Des diamants ?
- J’en vends...
- Un singe vert ?
- Non, un tableau de Raphaël !
- Quel rat te passe dans la cervelle ?
- Josépha me scie l’omoplate avec ses tableaux, répondit Carabine, et j’en veux avoir de plus beaux que les siens...
Du Tillet amena le héros du dîner, le Brésilien ; le duc d’Hérouville les suivait avec Josépha. La cantatrice avait mis une simple robe de velours ; mais autour de son cou brillait un collier de cent vingt mille francs, des perles à peine distinctibles sur sa peau de camélia blanc. Elle s’était fourré dans ses nattes noires un seul camélia rouge (une mouche)! d’un effet étourdissant, et elle s’était amusée à étager onze bracelets de perles sur chacun de ses bras. Elle vint serrer la main à Jenny Cadine, qui lui dit :
- Prête-moi donc tes mitaines ?
Josépha détacha ses bracelets et les offrit, sur une assiette, à son amie.
- Quel genre ! dit Carabine ; faut être duchesse ! Plus que cela de perles ! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur le duc ? ajouta-t-elle en se tournant vers le petit duc d’Hérouville.
L’actrice prit un seul bracelet, rattacha les vingt autres aux beaux bras de la cantatrice et y mit un baiser.
Lousteau, le pique-assiette littéraire, La Palférine et Malaga, Massol et Vauvinet, Théodore Gaillard, l’un des propriétaires d’un des plus importants journaux politiques, complétaient les invités. Le duc d’Hérouville, poli comme un grand seigneur avec tout le monde, eut pour le comte de La Palférine ce salut particulier qui, sans accuser l’estime ou l’intimité, dit à tout le monde : "Nous sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons !" Ce salut, le shiboleth de l’aristocratie, a été créé pour le désespoir des gens d’esprit de la haute bourgeoisie.
Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d’Hérouville à sa droite. Cydalise flanqua le Brésilien, et Bixiou fut mis à côté de la Normande, Malaga prit place à côté du duc.
[modifier] CXIV. Un dîner de lorettes
A sept heures, on attaqua les huîtres. A huit heures, entre les deux services, on dégusta le punch glacé. Tout le monde connaît le menu de ces festins. A neuf heures, on babillait comme on babille après quarante-deux bouteilles de vins différents, bues entre quatorze personnes. Le dessert, cet affreux dessert du mois d’avril, était servi. Cette atmosphère capiteuse n’avait grisé que la Normande, qui chantonnait un noël. Cette pauvre fille exceptée, personne n’avait perdu la raison, les buveurs, les femmes étaient l’élite du Paris soupant. Les esprits riaient, les yeux, quoique brillantés, restaient pleins d’intelligence, mais les lèvres tournaient à la satire, à l’anecdote, à l’indiscrétion. La conversation, qui jusqu’alors avait roulé dans le cercle vicieux des courses et des chevaux, des exécutions à la Bourse, des différents mérites des lions comparés les uns aux autres, et des histoires scandaleuses connues, menaçait de devenir intime, de se fractionner par groupes de deux cœurs.
Ce fut en ce moment que, sur des oeillades distribuées par Carabine à Léon de Lora, Bixiou, La Palférine et du Tillet, on parla d’amour.
- Les médecins comme il faut ne parlent jamais médecine, les vrais nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent pas de leurs œuvres, dit Josépha ; pourquoi parler de notre état ?... J’ai fait faire relâche à l’Opéra pour venir, ce n’est pas certes pour travailler ici. Ainsi ne posons point, mes chères amies.
- On te parle du véritable amour, ma petite ! dit Malaga, de cet amour qui fait qu’on s’enfonce, qu’on enfonce père et mère, qu’on vend femmes et enfants, et qu’on va dà Clichy...
- Causez, alors ! reprit la cantatrice. Connais pas !
Connais pas !... Ce mot, passé de l’argot des gamins de Paris dans le vocabulaire de la lorette, est, à l’aide des yeux et de la physionomie de ces femmes, tout un poème sur leurs lèvres.
- Je ne vous aime donc point, Josépha ? dit tout bas le duc.
- Vous pouvez m’aimer véritablement, dit à l’oreille du duc la cantatrice en souriant ; mais, je ne vous aime pas de l’amour dont on parle, de cet amour qui fait que l’univers est tout noir sans l’homme aimé. Vous m’êtes agréable, utile, mais vous ne m’êtes pas indispensable ; et, si demain vous m’abandonniez, j’aurais trois ducs pour un...
- Est-ce que l’amour existe à Paris ? dit Léon de Lora. Personne n’y a le temps de faire sa fortune, comment se livrerait-on à l’amour vrai qui s’empare d’un homme comme l’eau s’empare du sucre ? Il faut être excessivement riche pour aimer, car l’amour annule un homme, à peu près comme notre cher baron brésilien que voilà. Il y a longtemps que je l’ai déjà dit, les extrêmes se bouchent ! Un véritable amoureux ressemble à un eunuque, car il n’y a plus de femmes pour lui sur la terre ! Il est mystérieux, il est comme le vrai chrétien, solitaire dans sa thébaïde ! Voyez-moi ce brave Brésilien !...
Toute la table examina Henri Montès de Montejanos, qui fut honteux de se trouver le centre de tous les regards.
- Il pâture là depuis une heure, sans plus savoir que ne le saurait un bœuf qu’il a pour voisine la femme la plus... je ne dirai pas ici la plus belle, mais la plus fraîche de Paris.
- Tout est frais ici, même le poisson, c’est la renommée de la maison, dit Carabine.
Le baron Montès de Montejanos regarda le paysagiste d’un air aimable et dit :
- Très bien ! je bois à vous !
Et il salua Léon de Lora d’un signe de tête, inclina son verre plein de vin de Porto et but magistralement.
- Vous aimez donc ? dit Carabine à son voisin, en interprétant ainsi le toast.
Le baron brésilien fit encore remplir son verre, salua Carabine et répéta le toast.
- A la santé de madame ! dit alors la lorette d’un ton si plaisant, que le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d’un éclat de rire.
Le Brésilien resta grave comme un home de bronze. Ce sang-froid irrita Carabine. Elle savait parfaitement que Montès aimait Mme Marneffe ; mais elle ne s’attendait pas à cette foi brutale, à ce silence obstiné de l’homme convaincu. On juge aussi souvent une femme d’après l’attitude de son amant, qu’on juge un amant sur le maintien de sa maîtresse. Fier d’aimer Valérie et d’être aimé d’elle, le sourire du baron offrait à ces connaisseurs émérites une teinte d’ironie, et il était d’ailleurs superbe à voir : les vins n’avaient pas altéré sa coloration, et ses yeux, brillant de l’éclat particulier à l’or bruni, gardaient les secrets de l’âme. Aussi Carabine se dit-elle en elle-même :
- Quelle femme ! comme elle vous a cacheté ce cœur-là!
- C’est un roc ! dit à demi-voix Bixiou, qui ne voyait là qu’une charge et qui ne soupçonnait pas l’importance attachée par Carabine à la démolition de cette forteresse.
Pendant que ces discours, en apparence si frivoles, se disaient à la droite de Carabine, la discussion sur l’amour continuait à sa gauche entre le duc d’Hérouville, Lousteau, Josépha, Jenny Cadine et Massol. On en était à chercher si ces rares phénomènes étaient produits par la passion, par l’entêtement ou par l’amour. Josépha, très ennuyée de ces théories, voulut changer de conversation.
- Vous parlez de ce que vous ignorez complètement ! Y a-t-il un de vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne de lui, pour manger sa fortune, celle de ses enfants, pour vendre son avenir, pour ternir son passé, pour encourir les galères en volant l’Etat, pour tuer un oncle et un frère, pour se laisser si bien bander les yeux qu’il n’ait pas pensé qu’on les lui bouchait afin de l’empêcher de voir le gouffre où, pour dernière plaisanterie, on l’a lancé? Du Tillet a sous la mamelle gauche une caisse, Léon de Lora y a son esprit, Bixiou rirait de lui-même s’il aimait une autre personne que lui, Massol a un portefeuille ministériel à la place d’un cœur ! Lousteau n’a là qu’un viscère, lui qui a pu se laisser quitter par Mme de la Baudraye ; M. le duc est trop riche pour pouvoir prouver son amour par sa ruine ; Vauvinet ne compte pas, je retranche l’escompteur du genre humain. Ainsi, vous n’avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni Carabine... Quant à moi, je n’ai vu qu’une seule fois le phénomène que je viens de décrire. C’est, dit-elle à Jenny Cadine, notre pauvre baron Hulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux le retrouver.
- Ah çà! se dit en elle-même Carabine en regardant Josépha d’une certaine manière, Mme Nourrisson a donc deux tableaux de Raphaël, que Josépha joue mon jeu ?
- Pauvre homme ! dit Vauvinet, il était bien grand, bien magnifique. Que style ! quelle tournure ! Il avait l’air de François Ier. Quel volcan ! et quelle habileté, quel génie il déployait pour trouver de l’argent ! Là où il est, il en cherche, et il doit en extraire de ces murs faits avec des os qu’on voit dans les faubourgs de Paris, près des barrières, où sans doute il s’est caché...
- Et cela, dit Bixiou, pour cette petite Mme Marneffe ! En voilà-t-il une rouée !
- Elle épouse mon ami Crevel ! observa du Tillet.
- Et elle est folle de mon ami Steinbock ! dit Léon de Lora.
Ces trois phrase furent trois coups de pistolet que Montès reçut en pleine poitrine. Il devint blême et souffrit tant, qu’il se leva péniblement.
- Vous êtes des canailles ! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le nom d’une honnête femme aux noms de toutes vos femmes perdues ! ni surtout en faire une cible pour vos lazzis.
Montès fut interrompu par des bravos et des applaudissements unanimes. Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol, donnèrent le signal. Ce fut un chœur.
- Vive l’empereur ! dit Bixiou.
- Qu’on le couronne ! s’écria Vauvinet.
- Un grognement pour Médor ! hourra pour le Brésil ! cria Lousteau.
- Ah ! baron cuivré, tu aimes notre Valérie ? dit Léon de Lora, tu n’est pas dégoûté!
- Ce n’est pas parlementaire, ce qu’il a dit ; mais c’est magnifique !... fit observer Massol.
- Mais, mon amour de client, tu m’es recommandé, je suis ton banquier, ton innocence va me faire du tort.
- Ah ! dites-moi, vous qui êtes un homme sérieux..., demanda le Brésilien à du Tillet.
- Merci pour nous tous, fit Bixiou, qui salua.
- Dites-moi quelque chose de positif ?... ajouta Montès sans prendre garde au mot de Bixiou.
- Ah çà! reprit du Tillet, j’ai l’honneur de te dire que je suis invité à la noce de Crevel.
- Ah ! Combabus prend la défense de Mme Marneffe ! dit Josépha, qui se leva solennellement.
Elle alla d’un air tragique jusqu’à Montès, elle lui donna sur la tête une petite tape amicale, elle le regarda pendant un instant en laissant voir sur sa figure une admiration comique, et hocha la tête.
- Hulot est le premier exemple de l’amour quand même, voilà le second, dit-elle ; mais il ne devrait pas compter, car il vient des tropiques.
Au moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien, Montès retomba sur sa chaise, et s’adressa, par un regard, à du Tillet :
- Si je suis le jouet d’une de vos plaisanteries parisiennes, lui dit-il, si vous avez voulu m’arracher mon secret...
Et il enveloppa la table entière d’une ceinture de feu, embrassant tous les convives d’un coup d’oeil où flamba le soleil du Brésil.
- Par grâce, avouez-le-moi, reprit-il d’un air suppliant et presque enfantin ; mais ne calomniez pas une femme que j’aime...
- Ah çà! lui répondit Carabine à l’oreille, mais, si vous étiez indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en donnasse les preuves, dans une heure, chez moi, que feriez-vous ?
- Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces Iagos..., dit le baron brésilien.
Carabine entendit magots.
- Eh bien, taisez-vous ! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez pas à rire aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez moi, nous causerons...
Montès était anéanti.
- Des preuves !... dit-il en balbutiant ; songez...
- Tu en auras trop, répondit Carabine, et, puisque le soupçon te porte tant à la tête, j’ai peur pour ta raison...
- Est-il entêté, cet être-là, c’est pis que le feu roi de Hollande !
- Voyons, Lousteau, Bixiou, Massol, ohé! les autres ! n’êtes-vous pas invités tous à déjeuner par Mme Marneffe, après-demain ? demanda Léon de Lora.
- Ya, répondit du Tillet. J’ai l’honneur de vous répéter, baron, que, si vous aviez, par hasard, l’intention d’épouser Mme Marneffe, vous êtes rejeté comme un projet de loi par une boule du nom de Crevel. Mon ami, mon ancien camarade Crevel, a quatre-vingt mille livres de rente, et vous n’en avez pas probablement fait voir autant, car alors vous eussiez été, je crois, préféré.
Montès écouta d’un air à demi rêveur, à demi souriant, qui parut terrible à tout ce monde. Le premier garçon vint dire en ce moment à l’oreille de Carabine qu’une de ses parentes était dans le salon et désirait lui parler. La lorette se leva, sortit, et trouva Mme Nourrisson sous voile de dentelle noire.
- Eh bien, dois-je aller chez toi, ma fille ? A-t-il mordu ?
- Oui, ma petite mère, le pistolet est si bien chargé, que j’ai peur qu’il n’éclate, répondit Carabine.
[modifier] CXV. Où l’on voit Mme Nourrisson à l’ouvrage
Une heure après, Montès, Cydalise et Carabine, revenus du Rocher de Cancale, entraient rue Saint- Georges, dans le petit salon de Carabine. La lorette vit Mme Nourrisson assise dans une bergère, au coin du feu.
- Tiens, voilà ma respectable tante ! dit-elle.
- Oui, ma fille, c’est moi qui viens chercher moi-même ma petite rente. Tu m’oublierais, quoique tu aies bon cœur, et j’ai demain des billets à payer. Une marchande à la toilette, c’est toujours gêné. Qu’est-ce que tu traînes donc après toi ?... Ce monsieur a l’air d’avoir bien du désagrément...
L’affreuse Mme Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose était complète et qui semblait être une bonne vieille femme, se leva pour embrasser Carabine, une des cent et quelques lorettes qu’elle avait lancées dans l’horrible carrière du vice.
- C’est un Othello qui ne se trompe pas, et que j’ai l’honneur de te présenter : M. le baron Montès de Montejanos...
- Oh ! je connais monsieur pour en avoir beaucoup entendu parler ; on vous appelle Combabus, parce que vous n’aimez qu’une femme ; c’est, à Paris, comme si l’on n’en avait pas du tout. Eh bien, s’agirait-il par hasard de votre objet ? de Mme Marneffe, la femme à Crevel ?... Tenez, mon cher monsieur, bénissez votre sort au lieur de l’accuser... C’est une rien du tout, cette petite femme-là. Je connais ses allures !...
- Ah bah ! dit Carabine, à qui Mme Nourrisson avait glissé dans la main une lettre en l’embrassant, tu ne connais pas les Brésiliens. C’est des crânes qui tiennent à s’empaler par le cœur !... Tant plus ils sont jaloux, tant plus ils veulent l’être. Môsieur parle de tout massacrer, et il ne massacrera rien, parce qu’il aime. Enfin, je ramène ici M. le baron pour lui donner les preuves de son malheur, que j’ai obtenues de ce petit Steinbock.
Montès était ivre, il écoutait comme s’il ne s’agissait pas de lui-même. Carabine alla se débarrasser de son crispin de velours, et lut le fac-simile du billet suivant :
"Mon chat, il va ce soir dîner chez Popinot, et viendra me chercher à l’Opéra sur les onze heures. Je partirai sur les cinq heures et demie, et compte te trouver à notre paradis, où tu fera venir à dîner de la Maison d’or. Habille-toi de manière à pouvoir me ramener à l’Opéra. Nous aurons quatre heures à nous. Tu me rendras ce petit mot, non pas que ta Valérie se défie de toi, je te donnerais ma vie, ma fortune et mon honneur, mais je crains les farces du hasard."
- Tiens, baron, voilà le poulet envoyé ce matin au comte Steinbock ; lis l’adresse ! L’original vient d’être brûlé.
Montès tourna, retourna le papier, reconnut l’écriture, et fut frappé d’une idée juste, ce qui prouve combien sa tête était dérangée.
- Ah çà! dans quel intérêt me déchirez-vous le cœur, car vous avez acheté bien cher le droit d’avoir ce billet pendant quelque temps entre les mains pour le faire lithographier ? dit-il en regardant Carabine.
- Grand imbécile ! dit Carabine à un signe de Mme Nourrisson, ne vois-tu pas cette pauvre Cydalise... une enfant de seize ans qui t’aime depuis trois mois à en perdre le boire et le manger, et qui se désole de n’avoir pas encore obtenu le plus distrait de tes regards.
Cydalise se mit un mouchoir sur les yeux et eut l’air de pleurer.
- Elle est furieuse, malgré son air de sainte-nitouche, de voir que l’homme dont elle est folle est la dupe d’une scélérate, dit Carabine en poursuivant, et elle tuerait Valérie...
- Oh ! ça, dit le Brésilien, ça me regarda !
- Tuer !... toi, mon petit ? dit la Nourrisson. Ça ne se fait plus ici.
- Oh ! reprit Montès, je ne suis pas de ce pays-ci, moi ! Je vis dans une capitainerie où je me moque de vos lois ; et, si vous me donnez des preuves...
- Ah çà! ce billet, ce n’est donc rien ?...
- Non, dit le Brésilien. Je ne crois pas à l’écriture, je veux voir...
- Oh ! voir ! dit Carabine, qui comprit à merveille un nouveau geste de sa fausse tante ; mais on te fera tout voir, mon cher tigre, à une condition...
- Laquelle ?
- Regardez Cydalise.
Sur un signe de Mme Nourrisson, Cydalise regarda tendrement le Brésilien.
- L’aimeras-tu ? lui feras-tu son sort ? demanda Carabine. Une femme de cette beauté-là, ça vaut un hôtel et un équipage ? Ce serait une monstruosité que de la laisser à pied. Et elle a... des dettes... Que dois-tu ? fit Carabine en pinçant le bras de Cydalise.
- Elle vaut ce qu’elle vaut, dit la Nourrisson. Suffit qu’il y a marchand !
- Ecoutez ! s’écria Montès en apercevant enfin cet admirable chef-d’œuvre féminin, vous me ferez voir Valérie ?...
- Et le comte Steinbock, parbleu ! dit Mme Nourrisson.
Depuis dix minutes, la vieille observait le Brésilien, elle vit en lui l’instrument monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin, elle le vit surtout assez aveuglé pour ne plus prendre garde à ceux qui le menaient, et elle intervint.
- Cydalise, mon chéri du Brésil, est ma nièce, et l’affaire me regarde un peu. Toute cette débâcle, c’est l’affaire de dix minutes ; car c’est une de mes amies qui loue au comte Steinbock la chambre garnie où ta Valérie prend en ce moment son café, un drôle de café, mais elle appelle cela son café. Donc, entendons-nous, Brésil ! J’aime le Brésil, c’est un pays chaud. Quel sera le sort de ma nièce ?
- Vieille autruche ! dit Montès, frappé des plumes que la Nourrisson avait sur son chapeau, tu m’as interrompu. Si tu me fais voir..., voir Valérie et cet artiste ensemble...
- Comme tu voudrais être avec elle, dit Carabine, c’est entendu.
- Eh bien, je prends cette Normande et je l’emmène...
- Où?... demanda Carabine.
- Au Brésil ! répondit le baron ; j’en ferai ma femme. Mon oncle m’a laissé dix lieues carrées de pays invendables ; voilà pourquoi je possède encore cette habitation ; j’y ai cent nègres, rien que des nègres, des négresses et des négrillons achetés par mon oncle...
- Le neveu d’un négrier !... dit Carabine en faisant la moue, c’est à considérer. - Cydalise, mon enfant, es-tu négrophile ?
- Ah çà! ne blaguons plus, Carabine, dit la Nourrisson. Que diable ! nous sommes en affaires, monsieur et moi.
- Si je me redonne une Française, je la veux toute à moi, reprit le Brésilien. Je vous en préviens, mademoiselle, je suis un roi, mais pas un roi constitutionnel ; je suis un czar, j’ai acheté tous les sujets, et personne ne sort de mon royaume, qui se trouve à cent lieues de toute habitation, il est bordé de sauvages du côté de l’intérieur, et séparé de la côte par un désert grand comme votre France...
- J’aime mieux une mansarde ici ! dit Carabine.
- C’est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque j’ai vendu toutes mes terres et tout ce que je possédais à Rio de Janeiro pour venir retrouver Mme Marneffe.
- On ne fait pas ces voyages-là pour rien, dit Mme Nourrisson. Vous avez le droit d’être aimé pour vous-même, étant surtout très beau... Oh ! il est beau, dit-elle à Carabine.
- Très beau ! plus beau que le postillon de Longjumeau, répondit la lorette.
Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d’elle le plus honnêtement possible.
- J’étais revenu pour enlever Mme Marneffe ! reprit le Brésilien en reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi j’ai mis trois ans à revenir ?
- Non, sauvage, dit Carabine.
- Eh bien, elle m’avait tant dit qu’elle voulait vivre avec moi, seule, dans un désert !...
- Ce n’est plus un sauvage, dit Carabine en partant d’un éclat de rire, il est de la tribu des jobards civilisés.
- Elle me l’avait tant répété, reprit le baron, insensible aux railleries de la lorette, que j’ai fait arranger une habitation délicieuse au centre de cette immense propriété. Je reviens en France chercher Valérie, et, la nuit où je l’ai revue...
- Revue est décent, dit Carabine, je retiens le mot !
- Elle m’a dit d’attendre la mort de ce misérable Marneffe, et j’ai consenti, tout en lui pardonnant d’avoir accepté les hommages de Hulot. Je ne sais pas si le diable a pris des jupes, mais cette femme, depuis ce moment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes mes exigences ; enfin, elle ne m’a pas donné lieu de la suspecter pendant une minute !...
- Ça, c’est très fort, dit Carabine à Mme Nourrisson.
Mme Nourrisson hocha la tête en signe d’assentiment.
- Ma foi en cette femme, dit Montès en laissant couler ses larmes, égale mon amour. J’ai failli souffleter tout ce monde à table, tout à l’heure...
- Je l’ai bien vu ! dit Carabine.
- Si je suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment dans les bras de Steinbock, cette femme a mérité mille morts, et je la tuerai comme on écrase une mouche...
- Et les gendarmes, mon petit ?... dit Mme Nourrisson avec un sourire de vieille qui donnait la chair de poule.
- Et le commissaire de police, et les juges, et la cour d’assises, et tout le tremblement ?... dit Carabine.
- Vous êtes un fat ! mon cher, reprit Mme Nourrisson, qui voulait connaître les projets de vengeance du Brésilien.
- Je la tuerai ! répéta froidement le Brésilien. Ah çà! vous m’avez appelé sauvage... Est-ce que vous croyez que je vais imiter la sottise de vos compatriotes qui vont acheter du poison chez les pharmaciens ?... J’ai pensé, pendant le temps que vous avez mis à venir chez vous, à ma vengeance, dans le cas où vous auriez raison contre Valérie. L’un de mes nègres porte avec lui le plus sûr des poisons animaux, une terrible maladie qui vaut mieux qu’un poison végétal et qui ne se guérit qu’au Brésil : je la fais prendre à Cydalise, qui me la donnera ; puis, quand la mort sera dans les veines de Crevel et de sa femme, je serai par delà les Açores avec votre cousine, que je ferai guérir et que je prendrai pour femme. Nous autres sauvages, nous avons nos procédés !... Cydalise, dit-il en regardant la Normande, est la bête qu’il me faut. Que doit-elle ?...
- Cent mille francs ! dit Cydalise.
- Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à Mme Nourrisson.
- Je deviens fou ! s’écria d’une voix creuse le Brésilien en retombant sur une causeuse. J’en mourrai ! Mais je veux voir, car c’est impossible ! Un billet lithographié!... qui me dit que ce n’est pas l’œuvre d’un faussaire ?... Le baron Hulot aimer Valérie !... dit-il en se rappelant le discours de Josépha ; mais la preuve qu’il ne l’aimait pas, c’est qu’elle existe !... Moi, je ne la laisserai vivante à personne, si elle n’est pas toute à moi !...
Montès était effrayant à voir, et plus effrayant à entendre ! Il rugissait, il se tordait ; tout ce qu’il touchait était brisé, le bois de palissandre semblait être du verre.
- Comme il casse ! dit Carabine en regardant la Nourrisson. - Mon petit, reprit-elle en donnant une tape au Brésilien, Roland furieux fait très bien dans un poème ; mais, dans un appartement, c’est prosaïque et cher.
- Mon fils, dit la Nourrisson en se levant et allant se poser en face du Brésilien abattu, je suis de ta religion ! Quand on aime d’une certaine façon, qu’on s’est agrafé à mort, la vie répond de l’amour. Celui qui s’en va arrache tout, quoi ! c’est une démolition générale. Tu as mon estime, mon admiration, mon consentement, surtout pour ton procédé qui va me rendre négrophile. Mais tu aimes ! tu reculeras ?...
- Moi !... si c’est une infâme, je...
- Voyons, tu causes trop, à la fin des fins ! reprit la Nourrisson redevenant elle-même. Un homme qui veut se venger et qui se dit sauvage à procédés se conduit autrement. Pour qu’on te fasse voir ton objet dans son paradis, il faut prendre Cydalise et avoir l’air d’entrer là, par suite d’une erreur de bonne, avec ta particulière ; mais pas d’esclandre ! Si tu veux te venger, il faut caponner, avoir l’air d’être au désespoir et te faire rouler par ta maîtresse ?... Ça y est-il ? dit Mme Nourrisson en voyant le Brésilien surpris d’une machination si subtile.
- Allons, l’autruche, répondit-il, allons !... je comprends.
- Adieu, mon bichon, dit Mme Nourrisson à Carabine.
Elle fit signe à Cydalise de descendre avec Montès, et resta seule avec Carabine.
- Maintenant, ma mignonne, je n’ai peur que d’une chose, c’est qu’il l’étrangle ! Je serais dans de mauvais draps, il ne nous faut que des affaires en douceur. Oh ! je crois que tu as gagné ton tableau de Raphaël, mais on dit que c’est un Mignard. Sois tranquille, c’est beaucoup plus beau ; on m’a dit que les Raphaël étaient tout noirs, tandis que celui-là, c’est gentil comme un Girodet.
- Je ne tiens qu’à l’emporter sur Josépha ! s’écria Carabine, et ça m’est égal que ça soit avec un Mignard ou avec un Raphaël... Non, cette voleuse avait des perles ce soir..., on se damnerait pour !
[modifier] CXVI. Ce qu’est une petite maison en 1840
Cydalise, Montès et Mme Nourrisson montèrent dans un fiacre qui stationnait à la porte de Carabine. Mme Nourrisson indiqua tout bas au cocher une maison du pâté des Italiens où l’on serait arrivé dans quelques instants, car, de la rue Saint-Georges, la distance est de sept à huit minutes ; mais Mme Nourrisson ordonna de prendre par la rue le Peletier, et d’aller très lentement, de manière à passer en revue les équipages stationnés.
- Brésilien ! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et la voiture de ton ange.
Le baron montra du doigt l’équipage de Valérie au moment où le fiacre passa devant.
- Elle a dit à ses gens de venir à dix heures, et elle s’est fait conduire en fiacre à la maison où elle est avec le comte Steinbock, elle y a dîné, et elle viendra dans une demi-heure à l’Opéra. C’est bien travaillé! dit Mme Nourrisson. Cela t’explique comment elle peut t’avoir attrapé si longtemps.
Le Brésilien ne répondit pas. Métamorphosé en tigre, il avait repris le sang-froid imperturbable tant admiré pendant le dîner. Enfin, il était calme comme un failli le lendemain du bilan déposé.
A la porte de la fatale maison stationnait une citadine à deux chevaux, de celles qui s’appellent Compagnie générale, du nom de l’entreprise.
- Reste dans ta boîte, dit Mme Nourrisson à Montès. On n’entre pas ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.
Le paradis de Mme Marneffe et de Wenceslas ne ressemblait guère à la petite maison Crevel, que Crevel avait vendue au comte Maxime de Trailles ; car, dans son opinion, elle devenait inutile. Ce paradis, le paradis de bien du monde, consistait en une chambre située au quatrième étage, et donnant sur l’escalier, dans une maison sise au pâté des Italiens. A chaque étage, il se trouvait dans cette maison, sur chaque palier, une chambre, autrefois disposée pour servir de cuisine à chaque appartement. Mais la maison étant devenue une espèce d’auberge louée aux amours clandestins à des prix exorbitants, la principale locataire, la vraie Mme Nourrisson, marchande à la toilette rue Neuve-Saint-Marc, avait jugé sainement de la valeur immense de ces cuisines, en en faisant des espèces de salles à manger. Chacune de ces pièces, flanquée de deux gros murs mitoyens, éclairée sur la rue, se trouvait totalement isolée au moyen de portes battantes très épaisses qui faisaient une double fermeture sur le palier. On pouvait donc causer de secrets importants, en dînant, sans courir le risque d’être entendu. Pour plus de sûreté, les fenêtres étaient pourvues de persiennes au dehors et de volets en dedans. Ces chambres, à cause de cette particularité, coûtaient trois cents francs par mois. Cette maison, grosse de paradis et de mystères, était louée vingt-quatre mille francs à Mme Nourrisson Ire qui en gagnait vingt mille, bon an, mal an, sa gérante (Mme Nourrisson IIe) payée, car elle n’administrait point par elle-même.
Le paradis loué au comte Steinbock avait été tapissé de perse. La froideur et la dureté d’un ignoble carreau rougi d’encaustique ne se sentait plus aux pieds sous un moelleux tapis. Le mobilier consistait en deux jolies chaises et un lit dans une alcôve, alors à demi caché par une table chargée des restes d’un dîner fin, et où deux bouteilles à longs bouchons et une bouteille de vin de Champagne éteinte dans sa glace jalonnaient les champs de Bacchus cultivés par Vénus. On voyait, envoyés sans doute par Valérie, un bon fauteuil ganache à côté d’une chauffeuse, et une jolie commode en bois de rose avec sa glace bien encadrée en style Pompadour. Une lampe au plafond donnait un demi-jour accru par les bougies de la table et par celles qui décoraient la cheminée.
Ce croquis peindra, urbi et orbi, l’amour clandestin dans les mesquines proportions qu’y imprime le Paris de 1840. A quelle distance est-on, hélas ! de l’amour adultère symbolisé par les filets de Vulcain, il y a trois mille ans !
Au moment où Cydalise et le baron montaient, Valérie, debout devant la cheminée, où brûlait une falourde, se faisait lacer par Wenceslas. C’est le moment où la femme qui n’est ni trop grasse ni trop maigre, comme était la fine, l’élégante Valérie, offre des beautés surnaturelles. La chair rosée, à teintes moites, sollicite un regard des yeux les plus endormis. Les lignes du corps, alors si peu voilé, sont si nettement accusées par les plis éclatants du jupon et par le basin du corset, que la femme est irrésistible, comme tout ce qu’on est obligé de quitter. Le visage heureux et souriant dans le miroir, le pied qui s’impatiente, la main qui va réparant le désordre des boucles de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde la reconnaissance ; puis le feu du contentement qui, semblable à un coucher de soleil, embrase les plus menus détails de la physionomie, tout, de cette heure, fait une mine à souvenirs !... Certes, quiconque, jetant un regard sur les premières erreurs de sa vie, y reprendra quelques-uns de ces délicieux détails, comprendra peut-être, sans les excuser, les folies des Hulot et des Crevel. Les femmes connaissent si bien leur puissance en ce moment, qu’elles y trouvent toujours ce qu’on peut appeler le regain du rendez-vous.
[modifier] CXVII. Dernière scène de haute comédie féminine
- Allons donc ! après deux ans, tu ne sais pas encore lacer une femme ! Tu es aussi par trop Polonais ! Voilà dix heures, mon Wences... las ! dit Valérie en riant.
En ce moment, une méchante bonne fit adroitement sauter avec la lame d’un couteau le crochet de la porte battante qui faisait toute la sécurité d’Adam et d’Eve. Elle ouvrit brusquement la porte, car les locataires de ces Edens ont tous peu de temps à eux, et découvrit un de ces charmants tableaux de genre, si souvent exposés au Salon, d’après Gavarni.
- Ici, madame ! dit la fille.
Et Cydalise entra suivie du baron Montès.
- Mais il y a du monde !... Excusez, madame, dit la Normande effrayée.
- Comment ! mais c’est Valérie ! s’écria Montès, qui ferma la porte violemment.
Mme Marneffe, en proie à une émotion trop vive pour être dissimulée, se laissa tomber sur une chauffeuse au coin de la cheminée. Deux larmes roulèrent dans ses yeux et se séchèrent aussitôt. Elle regarda Montès, aperçut la Normande et partit d’un éclat de rire forcé. La dignité de la femme offensée effaça l’incorrection de sa toilette inachevée : elle vint au Brésilien et le regarda si fièrement, que ses yeux étincelèrent comme des armes.
- Voilà donc, dit-elle en venant se poser devant le Brésilien et lui montrant Cydalise, de quoi est doublée votre fidélité? Vous qui m’avez fait des promesses à convaincre une athée en amour ! vous pour qui je faisais tant de choses et même des crimes !... Vous avez raison, monsieur, je ne suis rien auprès d’une fille de cet âge et de cette beauté!... Je sais ce que vous allez me dire, reprit-elle en montrant Wenceslas, dont le désordre était une preuve trop évidente pour être niée. Ceci me regarde. Si je pouvais vous aimer, après cette trahison infâme, car vous m’avez espionnée, vous avez acheté chaque marche de cet escalier, et la maîtresse de la maison, et la servante, et Reine peut-être... - Oh ! que tout cela est beau ! - si j’avais un reste d’affection pour un homme si lâche, je lui donnerais des raisons de nature à redoubler l’amour !... Mais je vous laisse, monsieur, avec tous vos doutes qui deviendront des remords... - Wenceslas, ma robe !
Elle prit sa robe, la passa, s’examina dans le miroir, et acheva tranquillement de s’habiller sans regarder le Brésilien, absolument comme si elle était seule.
- Wenceslas, êtes-vous prêt ? Allez devant.
Elle avait du coin de l’oeil et dans la glace espionné la physionomie de Montès, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de cette faiblesse qui livre ces hommes si forts à la fascination de la femme, elle le prit par la main en s’approchant assez près de lui pour qu’il pût respirer ces terribles parfums aimés dont se grisent les amoureux ; et, le sentant palpiter, elle le regarda d’un air de reproche :
- Je vous permets d’aller raconter votre expédition à M. Crevel, il ne vous croira jamais, aussi ai-je le droit de l’épouser ; il sera mon mari après-demain... et je le rendrai bien heureux !... Adieu ! tâchez de m’oublier...
- Ah ! Valérie, s’écria Henri Montès en la serrant dans ses bras, c’est impossible !... Viens au Brésil !
Valérie regarda le baron et retrouva son esclave.
- Ah ! si tu m’aimais toujours, Henri ! dans deux ans, je serais ta femme ; mais ta figure en ce moment me paraît bien sournoise...
- Je te jure qu’on m’a grisé, que de faux amis m’ont jeté cette femme sur les bras, et que tout ceci est l’œuvre du hasard ! dit Montès.
- Je pourrais donc encore te pardonner ? dit-elle en souriant.
- Et te marierais-tu toujours ? demanda le baron en proie à une navrante anxiété.
- Quatre-vingt mille francs de rente ! dit-elle avec un enthousiasme à demi comique. Et Crevel m’aime tant, qu’il en mourra !
- Ah ! je te comprends, dit le Brésilien.
- Eh bien, dans quelques jours, nous nous entendrons, dit-elle.
Et elle descendit triomphante.
- Je n’ai plus de scrupules ! pensa le baron, qui resta planté sur ses jambes pendant un moment. Comment ! cette femme pense à se servir de son amour pour se débarrasser de cet imbécile, comme elle comptait sur la destruction de Marneffe !... Je serai l’instrument de la colère divine !
[modifier] CXVIII. La vengeance tombe sur Valérie
Deux jours après, ceux des convives de du Tillet qui déchiraient Mme Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez elle, une heure après qu’elle venait de faire peau neuve en changeant son nom pour le glorieux nom d’un maire de Paris. Cette trahison de langue est une des légèretés les plus ordinaires de la vie parisienne. Valérie avait eu le plaisir de voir à l’église le baron brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie. La présence de Montès au déjeuner n’étonna personne. Tous ces gens d’esprit étaient depuis longtemps familiarisés avec les lâchetés de la passion, avec les transactions du plaisir. La profonde mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il avait fait un ange, parut être d’excellent goût. Le Polonais semblait dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui. Lisbeth vint embrasser sa chère Mme Crevel, en s’excusant de ne pas assister au déjeuner, sur le douloureux état de santé d’Adeline.
- Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu ces quatre mots : deux cent mille francs, la baronne est à la mort ! Oh ! tu les tiens tous par cette histoire ; mais tu me la diras ?...
Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle avec Steinbock, qui voulait d’elle des explications sur Henri Montès, qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui, non content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait tellement, qu’elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l’empressement de Crevel. N’ayant plus auprès d’elle Lisbeth, qui la conseillait admirablement bien, elle s’emporta jusqu’à reprocher durement à Wenceslas l’argent qu’elle lui prêtait. La fierté de Steinbock se réveilla si bien, qu’il ne revint plus à l’hôtel Crevel. Valérie avait atteint son but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour recouvrer sa liberté. Valérie attendit un voyage à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d’y négocier la présentation de Mme Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au baron, qu’elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner des raisons qui devaient redoubler l’amour du Brésilien. Le matin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par la grosseur de la somme reçue, essaya d’avertir sa maîtresse, à qui naturellement elle s’intéressait plus qu’à des inconnus ; mais, comme on l’avait menacée de la rendre folle et de l’enfermer à la Salpêtrière, en cas d’indiscrétion, elle fut timide.
- Madame est si heureuse maintenant, dit-elle ; pourquoi s’embarrasserait-elle encore de ce Brésilien ?... Je m’en défie, moi !
- C’est vrai, Reine, répondit-elle ; aussi vais-je le congédier.
- Ah ! madame, j’en suis bien aise, il m’effraye, ce moricaud ! Je le crois capable de tout...
- Es-tu sotte ! C’est pour lui qu’il faut craindre, quand il est avec moi.
En ce moment, Lisbeth entra.
- Ma chère gentille chevrette, il y a longtemps que nous ne nous sommes vues ! dit Valérie. Je suis bien malheureuse... Crevel m’assomme, et je n’ai plus de Wenceslas, nous sommes brouillés.
- Je le sais, répondit Lisbeth, et c’est à cause de lui que je viens : Victorin l’a rencontré, sur les cinq heures du soir, au moment où il entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois ; il l’a pris à jeun par les sentiments et l’a ramené rue Louis-le-Grand... Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a tendu la main... Voilà comment tu me trahis !
- M. Henri, madame ! vint dire le valet de chambre à l’oreille de Valérie.
- Laisse-moi, Lisbeth ; je t’expliquerai tout cela demain !...
Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir rien expliquer à personne.
[modifier] CXIX. Le frère quêteur
Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement dégagée par les payements que Victorin avait successivement faits au baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions ne sont acquittés que par la présentation d’un certificat de vie, et, comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres frappés d’opposition au profit de Vauvinet restaient accumulés au Trésor. Vauvinet ayant signé sa mainlevée, désormais il était indispensable de trouver le titulaire pour toucher l’arriéré. La baronne avait, grâce aux soins du docteur Bianchon, recouvré la santé. La bonne Josépha contribua par une lettre, dont l’orthographe trahissait la collaboration du duc d’Hérouville, à l’entier rétablissement d’Adeline. Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronne, après quarante jours de recherches actives :
"Madame la baronne,
M. Hulot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins, avec Élodie Chardin, la repriseuse de dentelle, qui l’avait enlevé à Mlle Bijou ; mais il est parti, laissant là tout ce qu’il possédait, sans dire un mot, sans qu’on puisse savoir où il est allé. Je ne me suis pas découragée, et j’ai mis à sa poursuite un homme qui déjà croit l’avoir rencontré sur le boulevard Bourdon.
La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que l’ange prie pour le démon ! c’est ce qui doit arriver quelquefois dans le ciel.
Je suis, avec un profond respect et pour toujours, votre humble servante,
Josépha Mirah."
Maître Hulot d’Ervy n’entendant plus parler de la terrible Mme Nourrisson, voyant son beau-père marié, ayant reconquis son beau-frère revenu sous le toit de la famille, n’éprouvant aucune contrariété de sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux de jour en jour, se laissait aller à ses travaux politiques et judiciaires, emporté par le courant rapide de la vie parisienne, où les heures comptent pour des journées. Chargé d’un rapport à la Chambre des députés, il fut obligé, vers la fin de la session, de passer toute une nuit à travailler. Rentré dans son cabinet vers neuf heures, il attendait que son valet de chambre apportât ses flambeaux garnis d’abat-jour, et il pensait à son père. Il se reprochait de laisser la cantatrice occupée de cette recherche, et il se proposait de voir à ce sujet le lendemain M. Chapuzot, lorsqu’il aperçut à sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tête de vieillard, à crâne jaune bordé de cheveux blancs.
- Dites, mon cher monsieur, qu’on laisse arriver jusqu’à vous un pauvre ermite venu du désert, et chargé de quêter pour la reconstruction d’un saint asile.
Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l’avocat une prophétie de l’horrible Nourrisson, le fit tressaillir.
- Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.
- Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique, il porte une robe brune qu’il n’a pas renouvelée depuis son départ de Syrie, et il n’a pas de chemise...
- Introduisez ce vieillard, répéta l’avocat.
Le vieillard entra. Victorin examina d’un oeil défiant ce soi-disant ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines napolitains dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont les sandales sont les haillons du cuir, comme le moine est lui-même un haillon humain. C’était d’une vérité si complète, que, tout en gardant sa défiance, l’avocat se gourmanda d’avoir cru aux sortilèges de Mme Nourrisson.
- Que me demandez-vous ?
- Ce que vous croirez devoir me donner.
Victorin prit cent sous à une pile d’écus et tendit la pièce à l’étranger.
- A compte de cinquante mille francs, c’est peu, dit le mendiant du désert.
Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.
- Et le ciel a-t-il tenu ses promesses ? dit l’avocat en fronçant le sourcil.
- Le doute est une offense, mon fils ! répliqua le solitaire. Si vous voulez ne payer qu’après les pompes funèbres accomplies, vous êtes dans votre droit ; je reviendrai dans huit jours.
- Les pompes funèbres ! s’écria l’avocat en se levant.
- On a marché, dit le vieillard en se retirant, et les morts vont vite à Paris !
Quand Hulot, qui baissa la tête, voulut répondre, l’agile vieillard avait disparu.
- Je n’y comprends pas un mot, se dit Hulot fils à lui-même. Mais, dans huit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne l’avons pas trouvé. Où Mme Nourrisson (oui, elle se nomme ainsi) prend-elle de pareils acteurs ?
[modifier] CXX. Propos de médecin
Le lendemain, le docteur Bianchon permit à la baronne de descendre au jardin, après avoir examiné Lisbeth, qui, depuis un mois, était obligée par une légère maladie des bronches de garder la chambre. Le savant docteur, qui n’osa dire toute sa pensée sur Lisbeth avant d’avoir observé des symptômes décisifs, accompagna la baronne au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion, l’effet du plein air sur le tressaillement nerveux dont il s’occupait. La guérison de cette névrose affriolait le génie de Bianchon. En voyant ce grand et célèbre médecin assis et leur accordant quelques instants, la baronne et ses enfants eurent une conversation de politesse avec lui.
- Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement ! dit la baronne. Je sais ce que c’est que d’employer ses journées à voir des misères ou des douleurs physiques.
- Madame, répondit le médecin, je n’ignore pas les spectacles que la charité vous oblige à contempler ; mais vous vous y ferez à la longue, comme nous nous y faisons tous. C’est la loi sociale. Le confesseur, le magistrat, l’avoué, seraient impossibles si l’esprit de l’état ne domptait pas le cœur de l’homme. Vivrait-on sans l’accomplissement de ce phénomène ? Le militaire, en temps de guerre, n’est-il pas également réservé à des spectacles encore plus cruels que ne le sont les nôtres ? et tous les militaires qui ont vu le feu sont bons. Nous, nous avons le plaisir d’une cure qui réussit, comme vous avez, vous, la jouissance de sauver une famille des horreurs de la faim, de la dépravation, de la misère, en la rendant au travail, à la vie sociale ; mais comment se consolent le magistrat, le commissaire de police et l’avoué, qui passent leur vie à fouiller les plus scélérates combinaisons de l’intérêt, ce monstre social qui connaît le regret de ne pas avoir réussi, mais que le repentir ne visitera jamais ? La moitié de la société passe sa vie à observer l’autre. J’ai pour ami depuis bien longtemps un avoué, maintenant retiré, qui me disait que, depuis quinze ans, les notaires, les avoués se défient autant de leurs clients que des adversaires de leurs clients. Monsieur votre fils est avocat, n’a-t-il jamais été compromis par celui dont il entreprenait la défense ?
- Oh ! souvent, dit en souriant Victorin.
- D’où vient ce mal profond ? demanda la baronne.
- Du manque de religion, répondit le médecin, et de l’envahissement de la finance, qui n’est autre chose que l’égoïsme solidifié. L’argent, autrefois, n’était pas tout ; on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l’Etat ; mais, aujourd’hui, la loi fait de l’argent un étalon général, elle l’a pris pour base de la capacité politique ! Certains magistrats ne sont pas éligibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible ! Les héritages perpétuellement divisés obligent chacun à penser à soi dès l’âge de vingt ans. Eh bien, entre la nécessité de faire fortune et la dépravation des combinaisons il n’y a pas d’obstacle, car le sentiment religieux manque en France, malgré les louables efforts de ceux qui tentent une restauration catholique. Voilà ce que se disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses entrailles.
- Vous avez peu de plaisirs ? dit Hortense.
- Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la science. Il se soutient par ce sentiment, autant que par la certitude de son utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans une espèce de joie scientifique, et bien des gens superficiels me prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain à l’Académie de médecine une trouvaille. J’observe en ce moment une maladie perdue : une maladie mortelle, d’ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes dans les climats tempérés, car elle est guérissable aux Indes. Une maladie qui régnait au moyen âge. C’est une belle lutte, que celle du médecin contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car ils sont deux, la femme et le mari ! Ne vous sont-ils pas alliés ? car, madame, vous êtes la fille de M. Crevel ? dit-il en s’adressant à Célestine.
- Quoi ! votre malade serait mon père ?... dit Célestine. Demeure-t-il rue Barbet-de-Jouy ?
- C’est bien cela, répondit Bianchon.
- Et la maladie est mortelle ? répéta Victorin épouvanté.
- Je vais chez mon père ! s’écria Célestine en se levant.
- Je vous le défends bien positivement, madame, objecta tranquillement Bianchon. Cette maladie est contagieuse.
- Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme. Croyez-vous que les devoirs de la fille ne soient pas supérieurs à ceux du médecin ?
- Madame, un médecin sait comment se préserver de la contagion, et l’irréflexion de votre dévouement me prouve que vous ne pourriez pas avoir ma prudence.
Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s’habilla pour sortir.

