La Décomposition de l’armée et du pouvoir/7

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher


La décomposition de l’armée et du pouvoir


Chapitres XXXI à XXXIV



Chapitres XXVI à XXX La décomposition de l’armée et du pouvoir



Sommaire

[modifier] XXXI – MON SERVICE AU POSTE DE COMMANDANT EN CHEF DES ARMÉES DU SUD-OUEST. LA CONFÉRENCE DE MOSCOU. LA CHUTE DE RIGA

Je fus vivement touché par cette lettre de M.-V. Alexéiev :

« Mentalement je vous accompagne à votre nouveau poste. C’est à un effort vraiment héroïque que je vous vois destiné. On a beaucoup parlé, mais peu agi. Même après le 16 juillet, notre grand bavard national n’a rien fait… L’autorité des chefs s’effrite chaque jour… Si vous avez besoin, en quoi que ce soit, de mon assistance, de ma collaboration, je suis prêt à partir pour Berditchev, à me rendre aux armées auprès de n’importe quel chef… Dieu vous garde ! »

Voilà un homme, dans la plus haute acception du terme. Rien n’a pu altérer son caractère, ni les grades les plus élevés, ni les vicissitudes de la fortune. Tout entier, il s’est donné à son travail modeste et désintéressé pour le salut au bénéfice du pays natal.

Autre front, autres gens. Le front Sud-Ouest se remettait peu à peu de la terrible secousse de juillet. Mais ce n’était pas la vraie convalescence, que saluaient certains optimistes. On recouvrait, à peu près, l’état d’esprit d’avant l’offensive — voilà tout. Entre officiers et soldats, c’étaient les mêmes relations pénibles ; comme autrefois, on négligeait le service ; on désertait ; on n’avait aucune envie de combattre, mais cette attitude ne se manifestait pas violemment, parce qu’on était en pleine accalmie. Enfin, je retrouvais la même propagande bolcheviste, considérablement accrue, du reste, et souvent dissimulée sous le couvert des Comités. Elle profitait aussi des élections à l’Assemblée Constituante, qu’il fallait préparer. Je possède un document qui concerne la 2ème armée du front Ouest. Il constitue une démonstration significative et probante de la singulière tolérance témoignée aux perturbateurs par les représentants du gouvernement et de l’autorité militaire, sous le prétexte d’assurer la liberté et la compétence des soldats électeurs. Voici la copie d’une dépêche officielle adressée à tous les bureaux de la 2ème armée : « Le commandant de l’armée, d’accord avec le commissaire, a autorisé, à la demande des soldats socialistes-démocrates bolchevistes, l’ouverture du 15 au 18 octobre, auprès du Comité des troupes, d’un cours destiné à former des instructeurs appartenant à ce parti, en vue des élections à la Constituante. Un représentant des organisations bolchevistes par unité devra être envoyé à ces cours. Numéro 1644. Souvorov ([1]).

Les institutions révolutionnaires, absorbées par leur lutte avec la contre-révolution, laissaient passer, sans songer à les réprimer, des faits exaspérants : au siège même de l’état-major du front, à Berditchev, des meetings acclamèrent les revendications les plus extrêmes des bolcheviks ; le journal local « la Pensée libre », sans la moindre équivoque, menaçait les officiers d’une « Saint-Barthélemy ».

Le front existait, c’est tout ce qu’on pouvait en dire. De temps à autre éclataient des émeutes qui s’éteignaient dans le sang : assassinats du général Hirschfeld, de Stéphanovitch, du commissaire Lindé… On prit certaines mesures préliminaires, on effectua certaines concentrations de troupes — en vue d’opérations stratégiques, mais il était impossible d’agir avant d’avoir appliqué le « programme Kornilov » et d’en avoir étudié les résultats.

Et j’attendais avec une impatience extrême.

Les institutions révolutionnaires (commissariat et comité) du front Sud-Ouest jouissaient d’une situation particulière ; elles n’avaient pas eu besoin de s’emparer de l’autorité : une partie leur en avait été concédée, bénévolement, par une série de commandants en chef : Broussilov, Goutor, Balouïev. Aussi, dès mon arrivée, elles me reçurent en ennemi. Le Comité du front Ouest donna, sur mon compte, des renseignements terribles : le Comité du front Sud-Ouest en fit son profit et mit en bonne place, dans le numéro de son journal qui suivit mon entrée en charge, un avertissement solennel aux « ennemis de la démocratie ». Connue par le passé, je n’avais jamais recours à la collaboration du commissariat. Quant au Comité, je lui fis savoir que je me mettrais en rapport avec lui, à la condition qu’il s’en tînt, strictement, à la compétence déterminée par la loi.

Le commissaire du front s’appelait Gobetchio. Je le rencontrai une fois, par hasard. Peu de jours après, il fut envoyé au Caucase et remplacé, dans ses fonctions, par Jordansky ([2]). Sitôt arrivé, celui-ci rédigea un « ordre du jour aux troupes du front ». J’eus beaucoup de peine ensuite à lui faire comprendre qu’il ne peut y avoir deux commandements sur un même front. Jordansky et ses adjoints Kostitsyne et Grigoriev — un littérateur, un zoologiste et un médecin — n’étaient peut-être pas les premiers venus dans leurs spécialités, mais ils ignoraient profondément les milieux militaires. Aucun rapport immédiat entre eux et le soldat.

Le Comité du front n’était ni meilleur, ni pire que les autres. Il était « défensiste » et appuyait même les mesures de répression que Kornilov avait arrêtées en juillet. Mais, à aucun degré, ce n’était une institution vraiment militaire, faisant corps avec l’armée (pour son bien ou pour son mal). Ce n’était que l’organe de différents partis. Il avait introduit la politique sur le front, et il s’en donnait à cœur joie, ce Comité qui se composait de toutes les fractions des partis socialistes. Il faisait une propagande effrénée, organisait des congrès où les représentants des troupes étaient « travaillés » par tous les groupes socialistes, par ceux aussi, naturellement, qui témoignaient le plus d’hostilité au gouvernement. J’essayai d’enrayer leur action : les opérations stratégiques qui se préparaient, le pénible moment de transition que nous traversions m’y avaient incité ; le commissaire Jordansky m’opposa une résistance acharnée. Et cependant le Comité s’immisçait inlassablement dans tous les domaines militaires, semant la confusion, excitant la défiance à l’égard des chefs.

* * *


À Pétrograd et à Mohilev, les événements se succédaient — nous n’avions pour nous renseigner là-dessus que les articles des journaux, les on-dit et les potins.

Le « programme » ne venait toujours pas. Les espoirs que l’on avait fondés sur la conférence d’État de Moscou ([3]) s’écoulèrent : elle ne modifia en rien la politique militaire ni celle du gouvernement. Bien au contraire, elle mit en pleine lumière l’irréconciliable opposition de la démocratie révolutionnaire et de la bourgeoisie libérale, des chefs militaires et des représentants des soldats.

Mais si la conférence de Moscou fut sans résultats pratiques, elle dévoila entièrement les dispositions des compétiteurs, des gouvernants, des dirigeants. Ils reconnurent tous le danger mortel qui menaçait le pays. La Société était ébranlée ; la vie économique, dans toutes ses manifestations, s’effondrait… Les deux partis en présence se reprochèrent furieusement leur égoïsme : chaque classe ne visait que ses intérêts particuliers. Mais ce qui fut significatif et singulier au cours de ces débats, c’est que les questions le plus directement liées à la lutte des classes, la question ouvrière, la question agraire, ne provoquèrent que de simples dissentiments ; elles ne poussèrent pas l’assemblée à se diviser, passionnément, dans un élan de haine indomptable. Quand Plekhanov, le vieux leader socialiste-démocrate, accueilli par l’approbation générale, se tourna vers la droite pour lui demander des concessions, vers la gauche pour lui demander de la modération, on put croire qu’entre les deux camps ennemis, le gouffre n’était pas infranchissable.

Ce furent d’autres problèmes qui captivèrent l’attention de l’assemblée : le pouvoir et l’armée.

Milioukov énuméra toutes les erreurs du gouvernement asservi aux Soviets, toutes ses « capitulations » ; les concessions faites aux idéologues du socialisme, aux « Zimmerwaldiens » ; les complaisances témoignées à l’armée et dans la politique extérieure aux utopies et aux exigences de la classe ouvrière, aux revendications excessives des diverses nationalités.

« Les Comités et les Soviets centraux et locaux dépouillent le gouvernement de son autorité — trancha la voix claire de Kalédine — il faut sans retard couper court à ce pillage. »

Maklakov commença par aplanir doucement le terrain — avant de frapper : « Je ne demande rien, mais je me sens forcé de signaler l’appréhension qu’éprouve la Société lorsqu’elle apprend l’admission, au sein du gouvernement, de gens qui, hier encore, étaient… « défaitistes ». Choulguine s’agite (sur la droite) : Je désire que votre autorité (celle du gouvernement provisoire) soit réellement forte, qu’elle soit illimitée. Je le désire —tout en sachant bien qu’un pouvoir fort évolue facilement vers le despotisme et que ce despotisme m’écraserait, moi plutôt que vous, amis du gouvernement actuel ! » À gauche, Tchéidzé chante les louanges des Soviets : « Si l’esprit créateur de la révolution a pu sauver le pays du désordre et de l’anarchie, c’est grâce aux organisations révolutionnaires ». « Aucun pouvoir n’est supérieur à celui du gouvernement provisoire, conclut Tsérételli ; en effet, ce pouvoir émane du peuple souverain qui l’a délégué au gouvernement par l’intermédiaire de ses représentants… » Évidemment, pour autant que le gouvernement se subordonne aux Soviets ?… Mais toutes les voix sont dominées par celle du grand premier rôle : il cherche des « mots plus qu’humains » pour exprimer « l’angoisse de son cœur pantelant » à la pensée des événements qui se préparent ; en même temps il brandit… un sabre en carton, dont il menace ses ennemis cachés : « Ceux qui ont déjà essayé de lever leur main armée sur le pouvoir démocratique doivent savoir que toute tentative de ce genre sera réprimée par le fer et dans le sang… Qu’ils soient plus que jamais sur leurs gardes, ces criminels qui croient arrivé le moment de renverser, à l’aide des baïonnettes, le gouvernement révolutionnaire. ! »

Les contradictions s’accusèrent davantage encore quand on parla de l’armée. Le généralissime, dans un discours simple mais puissant, peignit l’armée expirante, entraînant le pays dans sa ruine. En termes mesurés, il exposa son fameux programme. Le général Alexéiev, visiblement ému, raconta les fautes, les souffrances et les hauts faits de l’ancienne armée « faible au point de vue technique, mais forte de son moral élevé et de sa discipline réelle ». Il la fit voir « aux jours lumineux de la révolution » mais ensuite « on lui avait injecté, pour la paralyser, un venin mortel ». Kalédine, ataman du Don qui représentait treize armées cosaques, et qui n’avait pas de situation officielle, déclara, en toute indépendance, avec une netteté cassante : « L’armée doit rester étrangère à la politique. Il faut proscrire les meetings, les réunions et les controverses des partis ; tous les Soviets, tous les Comités doivent disparaître. Il faut réviser la déclaration des droits du soldat, relever la discipline sur le front et à l’arrière, rétablir l’autorité disciplinaire des chefs. Aux dirigeants de l’armée, pouvoir absolu ! » Il se trouva un orateur pour discuter ces vérités évidentes : ce fut Koutchine, qui représentait les Comités de front et les Comités d’armée : « Les Comités sont nés de l’instinct de la conservation… il fallait qu’on les créât pour protéger les soldats victimes, jadis, de l’arbitraire… les Comités nous ont donné la lumière et la science… Puis est venue la deuxième phase, celle de la décomposition, de la désorganisation… les « prolétaires conscients de l’arrière » ont été abasourdis par tous les problèmes que la révolution avait soulevés et qu’ils ne pouvaient digérer ». Koutchine ne contestait pas la nécessité de la répression, mais il voulait « qu’elle fût comprise dans la compétence des Comités. » Comment y arriver ? Le programme unique de toute la démocratie révolutionnaire venait de l’indiquer : l’armée ne devait pas aspirer à vaincre l’ennemi, elle devait repousser toute visée impérialiste et accélérer, par tous les moyens, la conclusion d’une paix générale fondée sur les principes de la démocratie… Quant aux chefs, on reconnaissait leur pleine indépendance en matière stratégique et leur prépondérance ( ?) dans le domaine de la préparation militaire et des opérations tactiques ». Le but des institutions révolutionnaires, c’était de répandre leur politique dans les troupes : « les commissaires devaient être les instruments de cette diffusion ; quant aux Comités, c’était à eux de guider la masse des soldats à travers les problèmes sociaux et les questions politiques. On ne pouvait admettre le rétablissement du pouvoir disciplinaire des chefs, etc. »

Que va faire le gouvernement ? Aura-t-il la force et l’énergie de briser les chaînes que lui a forgées le Soviet bolchévisant ? ([4]) Kornilov a déclaré, à deux reprises : « je ne mets pas en doute, une seule minute, que mes mesures seront exécutées sans délai ».

Et si elles ne le sont pas ? Sera-ce la guerre ?

Il a dit encore : « On n’a la fermeté de les appliquer que lorsqu’on y est forcé par des défaites et des abandons de territoire. Voilà qui est inadmissible. Si les mesures énergiques que l’on a prises sur le front pour relever la discipline ont été le résultat de la débâcle de Tarnopol et de la perte de la Galicie et de la Bukovine, je n’accepte pas qu’on doive attendre, pour réorganiser l’arrière, la chute de Riga, pour rétablir l’ordre sur les voies ferrées, l’abandon à l’ennemi de la Moldavie et de la Bessarabie. »

Or, le 20, nous perdions Riga.

* * *


À tous les points de vue, le front de la Dwina inférieure, était prêt à la défense. Il y avait suffisamment d’hommes et la ligne de la rivière constituait une défense importante. Le général Parsky, commandant d’armée, et le général Boldyrev, commandant de corps, étaient à la tête des troupes. C’étaient des hommes d’expérience et que la démocratie révolutionnaire ne jugeait nullement « contre-révolutionnaires » ([5]). Enfin, nos généraux connaissaient exactement la direction de l’attaque ennemie ; les transfuges leur avaient appris aussi le jour et même l’heure de l’action.

Néanmoins le 19 août, les Allemands (8ème armée, Hutier), après une vive préparation d’artillerie, occupèrent, malgré une certaine résistance des nôtres, la tête de pont d’Ixkuel et passèrent la Dwina. Le 20 août, ils attaquèrent le long de la chaussée de Mitau. Le soir du même jour, le groupe d’Ixkuel rompit notre front sur l’Egel et s’avança vers le Nord, menaçant nos lignes de retraite sur Wenden. La 12ème armée abandonna Riga et se retira à 60 ou 70 verstes, après avoir perdu 9.000 hommes (en ne tenant compte que des prisonniers), 81 canons, 200 mitrailleuses, etc. Il n’était pas dans l’intention des Allemands d’avancer davantage : ils se mirent à fortifier l’immense terrain qu’ils venaient d’occuper sur la rive droite de la Dwina et expédièrent deux divisions sur le front français.

Nous avions perdu la riche ville industrielle de Riga, avec toutes ses fortifications et ses dépôts de munitions, et surtout une ligne de défense dont la chute créait une menace perpétuelle pour l’aile droite du front de Dvinsk et pour les routes de Pétrograd.

L’abandon de Riga causa au pays une émotion profonde. Au sein de la démocratie révolutionnaire, il ne suscita du reste ni remords, ni élan patriotique ; il ne fit — résultat tout à fait inattendu — qu’augmenter l’animosité qu’on nourrissait contre les chefs et contre les officiers. Dans un de ses communiqués, le Grand Quartier Général inséra la phrase suivante ([6]) : « Un flot de troupes désorganisées envahit la chaussée de Pskov et la route de Bider-Limbourg ». Ce communiqué, dont l’exactitude n’est pas contestable, n’indiquait pas les causes de la déroute ; il souleva une tempête d’indignation dans les milieux révolutionnaires. Les commissaires et les Comités du front Nord envoyèrent à Pétrograd une série de dépêches pour démentir « les insinuations et les provocations du Grand Quartier Général » et pour affirmer que « cette défaite n’avait rien de honteux », que « les troupes exécutaient consciencieusement les ordres des chefs… il n’y avait eu, de la part des hommes, ni désertion, ni trahison. » Stankiévitch, commissaire du front, reconnaissait ce que cette retraite inexplicable et ignominieuse avait d’humiliant, mais il indiquait, en passant, nombre de fautes et d’imprudences commises par les dirigeants. Il dut y avoir, dans la direction des opérations, par le fait des personnes comme par le fait des circonstances, des erreurs, causées par la méfiance réciproque, par le déclin de l’obéissance et par le mauvais fonctionnement des services auxiliaires. Il n’en est pas moins certain que les troupes du front Nord et, en particulier, la 12ème armée, étaient les plus désorganisées de toutes ; la simple logique des événements voulait qu’elles fussent incapables d’opposer à l’ennemi la résistance nécessaire. L’apologiste de la 12ème armée, le commissaire Voïtzinsky, dont la tendance a toujours été d’exagérer les qualités militaires de ses troupes, télégraphia lui-même au Soviet de Pétrograd : « Les hommes manifestent de l’indécision, ils ne sont pas préparés à combattre ; le résultat en est qu’on manque de stabilité dans la guerre de campagne… Il y a des unités qui luttent avec vaillance comme aux premiers jours — il y en a d’autres qui sont fatiguées et qui sont enclines à la panique. »

Denikine decomposition4.jpg


En réalité, le front Nord était démoralisé et avait perdu sa force de résistance. Les troupes se retirèrent jusqu’au point où s’arrêtait la poursuite de l’avant-garde allemande, puis avancèrent quelque peu quand il se démontra qu’elles avaient perdu le contact avec les forces principales Hutier, dont l’intention était de ne pas dépasser une ligne déterminée.

Les journaux de la gauche commencèrent, cependant, une campagne acharnée contre le Grand Quartier Général et les chefs supérieurs. Le mot de « trahison » fut prononcé. L’organe de Tchernov, le « Dielo Naroda » (l’« œuvre du peuple »), journal défaitiste, se lamentait : « Dans notre âme s’insinue un doute qui nous torture : n’est-ce pas sur la tête de nos courageux et glorieux soldats, abattus par milliers, que retombent les fautes des dirigeants, le manque de munitions d’artillerie, l’incapacité des chefs ? » Les « Izvestia » exposaient les motifs de la « provocation » : « le Grand Quartier Général se sert des revers essuyés sur le front pour effrayer le gouvernement provisoire et l’obliger à prendre telles mesures qui visent, directement et indirectement, la démocratie révolutionnaire et ses institutions ».

Les événements que je viens d’exposer ne laissèrent pas d’accroître l’opposition que les Soviets témoignaient au généralissime, le général Kornilov : les journaux répandirent même le bruit de sa destitution imminente. Une série de motions incisives répondit à ces rumeurs : elles visaient le gouvernement et défendaient Kornilov ([7]). Dans une résolution du Conseil de l’Union des troupes cosaques, on lisait cette phrase : « Sans aucun doute, la révocation de Kornilov démontrera aux Cosaques l’inutilité de leurs sacrifices ; cette constatation serait grosse de dangers… » et, plus loin, le Soviet déclarait qu’il « déclinait toute responsabilité touchant l’attitude des troupes cosaques sur le front et à l’arrière si Kornilov était destitué »

Tout cela annonçait de graves événements. L’apaisement ne venait pas. Au contraire, les passions s’irritaient toujours davantage, les conflits s’envenimaient, l’atmosphère de défiance et de suspicion s’épaississait.

Je différai ma tournée sur le front. J’espérais encore que la lutte aurait une issue heureuse et qu’on publierait enfin le « programme Kornilov ([8]) ».

Du reste, que pouvais-je apporter aux soldats ? Le chagrin profondément enraciné dans mon cœur ; un appel désespéré « à la raison et à la conscience avec le sentiment d’être la voix qui parle dans le désert ? » J’en avais déjà fait l’expérience, inutilement, et cela ne m’avait laissé qu’une amère déception. Pourtant il faut recommencer sans cesse : la pensée, la parole, l’influence morale auront toujours le pouvoir de pousser les hommes à l’héroïsme ; mais comment faire s’il faut que le soc de fer de la charrue retourne la glèbe dont le chardon a recouvert la surface desséchée… Et que pouvais-je dire aux officiers qui attendaient, dans l’inquiétude et dans l’affliction, la fin de l’agonie continue, impitoyable et lente de notre malheureuse armée ? Je ne pouvais leur dire qu’une chose : « Si le gouvernement ne change pas radicalement sa politique — l’armée est perdue. »

Le 7 août, je reçus l’ordre de faire partir pour le Nord la division des Caucasiens, celle qu’on appelait la « Sauvage », le 12. Le troisième corps de cavalerie de réserve, puis le régiment de choc de Kornilov. La destination de ces troupes ne m’était pas indiquée, selon la coutume. La direction qu’elle prenait correspondait au front Nord très menacé à l’époque et… à Pétrograd. J’avais présenté le général Krymov, qui était à la tête du troisième corps de cavalerie, pour le poste de commandant de la 2ème armée. Le Grand Quartier Général avait consenti à cette nomination, mais exigé l’arrivée immédiate du général à Mohilev : on désirait le charger d’une mission particulière. Krymov, en passant, s’arrêta à Berditchev. Il n’avait pas encore de renseignements précis sur sa mission, ou, du moins, il n’en disait rien, mais nous étions persuadés tous deux qu’il s’agissait de ce revirement que nous attendions dans la politique militaire. Krymov était gai, plein d’assurance et de confiance en l’avenir. Comme auparavant, il estimait qu’on ne sauverait la situation que par l’écrasement des Soviets.

Peu de temps après je fus informé, officiellement, qu’une armée spéciale (de Pétrograd) était en formation. On me demanda de désigner un officier de l’état-major général pour le poste de général quartier-maître de cette armée.

Enfin, aux environs du 20 août, la situation se précisa. Un officier arriva à Berditchev et me remit une lettre de la main de Kornilov : le général me demandait de recevoir le rapport verbal que me ferait l’officier. Celui-ci me fit savoir ce qui suit :

— À la fin du mois d’août, il y aura, à Pétrograd, un soulèvement bolcheviste ; les renseignements sont péremptoires. Pour cette date, le troisième corps de cavalerie sera transféré dans la capitale ([9]). Il sera commandé par Krymov qui réprimera l’insurrection et en finira du même coup avec les Soviets ([10]). L’état de siège sera proclamé à Pétrograd et l’on promulguera les lois qui dérivent du « programme Kornilov ». Le généralissime ne vous adresse qu’une demande : veuillez envoyer au Grand Quartier quelques dizaines d’officiers sûrs ; officiellement : pour y étudier le maniement des lance-bombes et des lance-torpilles ; réellement : pour rejoindre, à Pétrograd, le détachement d’officiers.

Il m’apprit ensuite ce qu’il y avait de neuf au Grand Quartier Général, où régnait un moral excellent. Il m’annonça, entre autres nouveautés, une série de nominations prochaines dont on parlait pour les circonscriptions militaires de Kiev, d’Odessa, de Moscou. Il m’indiqua la composition présumée du futur gouvernement : il cita les noms de plusieurs ministres actuels et d’autres personnages que j’ignorais. Dans toute cette affaire, on ne voyait pas bien le rôle que jouerait le gouvernement provisoire et surtout Kérensky. Avait-il consenti au changement complet de la politique militaire ? Se retirerait-il ? Serait-il balayé par des événements dont la logique pure ni la raison perspicace ne pouvaient deviner le développement et les conséquences ?

Je consigne, dans ce volume, la marche des événements d’août dans la succession et sous les aspects où ils m’étaient apparus sur le front Sud-Ouest, pendant ces journées tragiques. Je fais abstraction de la lumière qu’aujourd’hui le recul a jeté sur les faits et les personnages.

Je donnai des ordres pour le départ des officiers dont il avait été question. Je pris toutes précautions utiles pour leur éviter les complications — à eux et à leurs chefs. Mais je suppose qu’ils n’ont pu arriver à Pétrograd avant le 27. Je ne communiquai les renseignements que j’avais à aucun des commandants d’armée. Parmi les officiers supérieurs du front, aucun n’avait de données réelles sur les événements qui allaient se dérouler.

La révolution russe, la chose était claire, entrait dans une phase nouvelle. Qu’en adviendrait-il ? Nous en discutâmes pendant de longues heures, Markov et moi. Tandis que lui, nature nerveuse, passionnée, exubérante, allait d’un extrême à l’autre, en passant par tous les sentiments et tous les états d’âme, j’avais, moi aussi, des alternatives d’espérance et d’alarme. La crise était fatale, inévitable : nous en avions tous deux le sens très net, la vision très claire. En effet, les Soviets bolchevistes et semi bolchevistes — c’est, tout un — conduisaient la Russie à la ruine. On ne pouvait éviter la collision. Y avait-il là-bas, une chance réelle de succès… Ou rien que le courage suprême du désespoir ?


[modifier] XXXII – L’ACTION DE KORNILOV ET SA RÉPERCUSSION AU FRONT DU SUD-OUEST

Le 27 août, au soir, un communiqué du Grand Quartier Général me foudroya : le général Kornilov, généralissime, était destitué.

Une dépêche, sans numéro d’ordre et signée « Kérensky », prescrivait à Kornilov de remettre, provisoirement, le poste de généralissime au général Loukomsky et de partir pour Pétrograd sans attendre l’arrivée du nouveau chef suprême. Cette prescription était tout à fait illégale ; il n’était pas obligatoire de s’y soumettre ; en effet, le généralissime n’était, en aucune manière, subordonné au ministre de la guerre, ni au président du conseil, encore moins au camarade Kérensky.

Le général Loukomsky, chef de l’état-major, répondit au ministre-président par la dépêche n° 6406 que je reproduis ci-dessous. On nous en communiqua le contenu dans la dépêche n° 6412 qui fut adressée à tous les commandants en chef. Je n’ai pas conservé cette dépêche, mais Kornilov en a précisé le sens dans une de ses dépositions : « J’ai donné l’ordre, dit-il, de porter à la connaissance des commandants de tous les fronts ma décision (celle de ne pas transmettre ses pouvoirs et d’attendre que la situation s’éclaircisse) et celle du général Loukomsky.

Voici ce que disait la dépêche de Loukomsky, n° 6406 : « Tous ceux qui sont au courant des choses militaires ont nettement compris qu’il est impossible, dans la conjoncture actuelle, de réorganiser l’armée. Tant que des groupes sociaux irresponsables font et dirigent la politique intérieure, tant qu’ils exercent sur la masse des soldats leur influence démoralisatrice, on peut affirmer que l’armée s’effondrera dans deux ou trois mois. La Russie se verra contrainte de signer une honteuse paix séparée, dont les conséquences seraient effroyables. Le gouvernement a pris des demi-mesures qui n’ont rien réformé : elles n’ont fait que prolonger l’agonie. Il a sauvé la révolution, il n’a pas sauvé la Russie. Cependant, pour sauver les conquêtes de la révolution, il est indispensable de sauver le pays et, dans ce but, on doit créer un pouvoir vraiment fort et assainir l’arrière. Le général Kornilov a formulé une série d’exigences qu’on hésite depuis trop longtemps à mettre en pratique. Dans ces circonstances, il a jugé nécessaire de mettre en œuvre, afin de rétablir l’ordre dans le pays, des moyens plus énergiques. Il n’a, du reste, aucune arrière-pensée d’intérêt personnel, mais il se fonde sur les sentiments clairement exprimés de la partie saine de la société et de l’armée, qui exigent toutes deux la constitution immédiate d’un pouvoir assez fort pour sauver la Russie.

L’arrivée de Savinkov ([11]) et de Lvov, qui ont fait à Kornilov des propositions dans le même sens, a déterminé le généralissime à prendre, selon vos instructions, ses dispositions définitives.

Votre dépêche d’aujourd’hui marque que votre décision antérieure, communiquée par Savinkov et Lvov en votre nom, s’est modifiée. Ma conscience me fait un devoir, dans l’intérêt de la Patrie, de vous déclarer qu’il est, actuellement, impossible d’arrêter le mouvement commencé avec votre approbation. S’y opposer serait déclencher la guerre civile, achever la corruption de l’armée et accepter une honteuse paix séparée, qui ne garantirait certes pas la consolidation des conquêtes de la révolution.

Pour le salut de la Russie, vous devez suivre Kornilov, au lieu de le destituer. Sa révocation serait le signal d’atrocités que notre pays n’a jamais connues encore. Personnellement, je ne puis assumer, pour l’armée, aucune responsabilité, fût-ce pour peu de temps, et je ne puis accepter le poste du général Kornilov ; car il s’ensuivrait un cataclysme où la Russie s’effondrerait. Loukomsky ».

Tout espoir était perdu de reconstituer l’armée et de venir en aide au pays par les voies pacifiques. Je n’avais aucune illusion, touchant les conséquences d’un pareil conflit entre Kornilov et Kérensky. L’issue en serait sûrement malheureuse, à moins que le corps de Krymov ne pût sauver la situation. D’autre part, je n’approuvai pas un seul jour, pas une seule minute, l’opinion du gouvernement provisoire qui déclara Kornilov coupable. J’adressai sans tarder à Pétrograd la dépêche suivante :

« Je suis soldat ; je n’ai pas l’habitude de jouer à cache-cache. Le 16 juillet, à une conférence où assistaient des membres du gouvernement provisoire, je leur ai déclaré qu’à la suite de leurs prescriptions, l’armée était désorganisée, corrompue, nos drapeaux foulés aux pieds, dans la boue. On me maintint, cependant, à mon poste de commandant en chef : j’en conclus que le gouvernement se rendait compte de l’étendue de ses erreurs et désirait réparer ses torts. Aujourd’hui l’on m’informe que le général Kornilov, après avoir formulé ses fameuses exigences ([12]), dont l’application sauverait le pays et l’armée, est destitué de son poste de généralissime. Je vois, dans cette mesure, le retour à la politique de destruction ; l’armée et, par conséquent, le pays vont à leur perte. Mon devoir est de porter à la connaissance du gouvernement provisoire que je ne le suivrai pas dans cette voie. Dénikine ».

Markov, en même temps que moi, adressa au gouvernement une dépêche où il souscrivait à mes déclarations ([13]).

Je demandai aussi au Grand Quartier Général en quoi je pouvais seconder le général Kornilov. Ce dernier savait bien qu’à part mon appui moral, je ne disposais d’aucun moyen réel ; il me remercia, sans rien exiger.

Je donnai l’ordre d’adresser copie de ma dépêche à tous les commandants en chef, aux commandants d’armée du front Sud-Ouest et au chef de l’approvisionnement. Je prescrivis également de veiller à ce qu’aucun renseignement sur les événements de Pétrograd ne parvînt à mes armées, sans passer par l’état-major, jusqu’à ce que le conflit fût liquidé. Le Grand Quartier avait donné des instructions dans ce sens. L’état-major, cela va sans dire, faisait les vœux les plus ardents pour la réussite de Kornilov ; tout le monde attendait des nouvelles de Mohilev avec une impatience fiévreuse, tout le monde espérait encore un heureux dénouement.

Il n’entrait pas dans nos plans de procéder à des arrestations ; c’eût été superflu. On n’arrêta personne.

Cependant la démocratie révolutionnaire du front était sens dessus dessous. Les membres du Comité quittèrent cette nuit même le local où ils étaient installés, pour aller coucher chez des particuliers, dans les faubourgs. Les adjoints du commissaire étaient partis en mission. Quant à Jordansky, il se trouvait à Jitomir. Markov le pria de venir à Berditchev, il ne se dérangea pas ; une seconde invitation, le 28, ne réussit pas davantage. Jordansky craignait « des machinations insidieuses ».

La nuit tomba — interminable nuit d’insomnie, de réflexions pénibles et d’attente angoissée. Jamais l’avenir du pays ne nous avait paru si sombre ; jamais le sentiment de notre impuissance ne nous avait pareillement écœurés et accablés. Le drame historique qui se jouait là-bas, c’était comme un orage dans le lointain ; tachant d’éclairs sanglants les nuages épais qui pesaient sur la Russie. Et nous attendions…

Jamais je n’oublierai cette nuit-là. Ma mémoire a gardé, dans leur intégrité, les impressions de ces heures d’inquiétude : je les ressens encore. Les rapports télégraphiques se succédaient par fil direct : on pourrait s’entendre, semblait-il… Aucun espoir de conciliation… Le commandement suprême avait été offert à Klembovsky… Klembovsky refuserait, probablement… L’une après l’autre m’arrivaient les copies des dépêches adressées au gouvernement provisoire par tous les commandants des armées du front, par le général Elsner et par plusieurs officiers supérieurs : tous, ils se ralliaient à mes déclarations. Chacun faisait son devoir de citoyen ; c’était très courageux dans cette atmosphère surchargée de haine et de soupçon… Mais on ne pouvait plus remplir son devoir de soldat… Enfin une voix désespérée s’éleva du Grand Quartier Général. Impossible de qualifier autrement l’ordre du jour de Kornilov, arrivé dans la nuit du 27 au 28 :

« La première partie de la dépêche n° 4163 ([14]) du ministre-président est un mensonge formel. Ce n’est pas moi qui ai envoyé au gouvernement provisoire V. Lvov, membre de la Douma d’Empire ; c’est lui qui est venu chez moi, délégué par le ministre-président. Alexis Aladyne, membre de la Douma d’Empire, peut en témoigner.

Ainsi, une monstrueuse provocation a été perpétrée : l’enjeu de la partie est le sort du Pays.

Hommes russes ! Notre grande patrie se meurt. L’heure de sa fin est proche.

Je suis forcé d’agir ouvertement ; et je déclare, moi, le général Kornilov, que le gouvernement provisoire, cédant à la pression de la majorité bolcheviste des Soviets, agit conformément aux plans du grand état-major allemand : il assassine l’armée et bouleverse le pays, à l’intérieur, au moment même où l’ennemi prépare une descente sur la côte de Riga.

La ruine de la patrie est imminente, j’en ai la triste conviction. C’est pourquoi, à cette minute tragique, je fais appel à tous les vrais Russes : il faut sauver le Pays qui se meurt. Vous tous qui sentez un cœur russe battre dans votre poitrine, vous tous qui croyez en Dieu — allez dans les églises supplier le Seigneur d’accomplir un suprême miracle : qu’Il sauve notre terre natale.

Moi, le général Kornilov, fils d’un paysan-cosaque, je déclare qu’aucun intérêt personnel ne me guide, je ne veux que le salut de la grande Russie. Je jure de conduire le peuple, par la voie de la victoire, jusqu’au seuil de l’Assemblée Constituante, où il pourra, lui-même, décider de ses destinées et de la forme de son futur gouvernement.

Abandonner la Russie à sa mortelle ennemie, la race germaine, asservir le peuple russe aux Allemands — je ne puis m’y décider. J’aime mieux mourir au champ d’honneur que voir cette honte et cette infamie.

Peuple russe ! Le sort de ta Patrie est dans tes mains ! »

Cet ordre du jour fut porté à la connaissance des chefs d’armée. Le lendemain arriva une dépêche de Kérensky : elle était adressée au commissariat. Depuis ce moment-là toute communication fut coupée entre le monde et nous ([15]).

Ainsi le dé était jeté. Entre le gouvernement et le Grand Quartier Général s’était creusé un abîme qu’on ne pouvait plus franchir.

* * *


Le lendemain 28 août, les institutions révolutionnaires déployèrent une fiévreuse activité : on voyait que, décidément, on n’avait rien à redouter à Jitomir. Jordansky s’octroya « le pouvoir militaire », procéda à une série d’arrestations inutiles parmi les officiers supérieurs de l’intendance générale et lança un appel, qu’il signa, en son propre nom, au nom des organisations révolutionnaires et au nom du commissariat de la province. Il y exposait, avec force détails et dans le style spécial des proclamations, les intrigues du général Dénikine, tendant à « restaurer l’ancien régime et à spolier le peuple russe de la Terre et de la Liberté ».

Cependant, à Berditchev, régnait une activité toute pareille : le Comité du front la dirigeait. Tous les groupes siégeaient en permanence ; on travaillait certaines troupes venues de l’arrière et marquées de tous les stigmates des garnisons. Le Comité lançait contre moi une nouvelle accusation : « Le général Dénikine, commandant en chef, a voulu renverser le gouvernement provisoire et remettre Nicolas II sur le trône ». On répandait, en abondance, parmi les troupes, des proclamations rédigées dans cet esprit ; on en affichait aux murs ; des automobiles en distribuaient par la ville. La nervosité croissait ; la rue s’agitait. Les membres du Comité, dans leurs relations avec Markov, se montraient toujours plus exigeants, toujours plus insolents. On nous annonça que des émeutes avaient éclaté sur le Mont Chauve ([16]). L’état-major y envoya des officiers pour examiner la situation et tranquilliser les soldats. Un de ces officiers, un Tchèque, le lieutenant Kletsando qu’on avait chargé d’interroger des prisonniers autrichiens, fut attaqué par des soldats russes ; lui-même, il blessa légèrement un de ses agresseurs. Cet incident aggrava encore les troubles.

De ma fenêtre, je vis se réunir sur le Mont Chauve une foule de soldats. Je les vis ensuite se former en colonne. Longtemps pendant deux heures, les orateurs pérorèrent ; sûrement on avait peine à prendre une décision. Ensuite le cortège, qui se composait d’un escadron de « plantons » (c’étaient les anciens gendarmes de l’armée), d’une « sotnia » de réservistes cosaques et de quelques autres armées, se mit en marche vers la ville, portant des centaines de drapeaux rouges et précédé de deux automobiles blindées. À l’arrivée d’une auto blindée qui menaçait d’ouvrir le feu, une sotnia (escadron) de Cosaques d’Orenbourg qui avaient la garde de l’état-major et de la maison du commandant en chef, disparurent, au galop, dans toutes les directions.

Autour de ma maison, on mit des « sentinelles révolutionnaires », Koltchinsky, vice-président du Comité, envoya quatre « camarades » en armes arrêter le général Markov, puis il changea d’avis et se contenta de poster, dans l’antichambre du chef d’état-major, deux « experts » délégués par le Comité du front, pour surveiller ses faits et gestes ; on adressa au gouvernement un radio : « Le général Dénikine et tout son état-major sont aux arrêts dans leur quartier. Dans l’intérêt de la défense nationale, ils dirigent encore, provisoirement, les troupes, sous le contrôle sévère des représentants du Comité. »

Les heures qui suivirent furent longues, accablantes. On ne saurait les oublier. On ne saurait, non plus, exprimer la profonde douleur qui nous serrait le cœur. À quatre heures, le 29, Markov me pria de venir dans son salon de réception. Kostitsyne, adjoint du commissaire, s’y présenta, suivi de dix à quinze membres du Comité, en armes. Il me lut « l’ordre du jour de Jordansky, commissaire du front Sud-Ouest ». Markov, Orlov, général quartier-maître, et moi, nous étions mis en détention préventive, pour tentative d’insurrection armée contre le gouvernement provisoire. Jordansky — homme de lettres — avait eu honte, vraisemblablement, d’avancer les arguments de « la Terre », et de « la Liberté » et de « Nicolas II », destinés exclusivement à exaspérer les passions de la foule.

Je déclarai que, seuls, le généralissime et le gouvernement avaient le droit de révoquer un commandant en chef, que le commissaire Jordansky commettait une illégalité manifeste, mais que j’étais contraint de céder à la violence.

Des automobiles, les unes simples, les autres blindées, approchèrent. Markov et moi, nous y prîmes place. Il fallut, près de l’état-major, attendre longtemps Orlov, qui rendait ses comptes.

La curiosité des passants nous mettait au supplice. Puis on nous mena au Mont Chauve ; l’auto alla longtemps à l’aventure, s’arrêta devant divers locaux. Enfin elle stoppa devant le corps de garde principal. Il fallut traverser un groupe d’une centaine d’hommes qui attendaient notre arrivée et dont les regards étaient chargés de haine : ils nous injurièrent grossièrement. On nous mit dans des cachots séparés. Kostitsyne m’offrit très aimablement de me procurer tout ce qui me serait nécessaire. Je refusai sèchement ses services. La porte se ferma avec fracas ; la clef tourna bruyamment dans la serrure ; je restai seul.

* * * * * * * * * *


Quelques jours après, le Grand Quartier Général était dissous. Kornilov, Loukomsky, Romanovsky et d’autres furent jetés en prison, à Bykhovo.

La démocratie révolutionnaire triomphait.

D’autre part, à la même époque, le gouvernement ouvrait toutes larges les portes des geôles de Pétrograd. La liberté était rendue à nombre de bolcheviks influents qui allaient pouvoir, sans se cacher, travailler à l’anéantissement de l’État russe.

Le 1er septembre, le gouvernement provisoire fait arrêter le général Kornilov ; le 4, il met en liberté Bronstein-Trotsky. La Russie ne doit pas oublier ces deux dates.

* * * * * * * * * *


Cellule n° 1. Superficie : dix archines carrées. Une fenêtre grillée. À la porte, un petit judas. Un lit de camp, une table, un escabeau. À côté, la cellule n° 2. C’est là qu’est enfermé Markov. Il se promène, à grands pas nerveux. Jusqu’à maintenant — je me demande pourquoi ! — je me rappelle qu’il faisait trois pas dans son cachot : moi, j’arrivais à en faire sept, en obliquant. La prison résonnait des bruits indistincts. En tendant l’oreille, on les précise ; peu à peu, on perçoit le fonctionnement de la vie, les sentiments des hommes même. La garde est composée de gens grossiers, haineux.

C’est le matin, très tôt. Une voix bourdonne. Où ? À la fenêtre, deux soldats se sont accrochés à la grille. Ils me regardent de leurs yeux cruels et méchants ; ils me crient, d’une voix hystérique, d’abominables injures, ils ont jeté par la fenêtre quelque immondice. Où fuir ces regards ? Je me tourne vers la porte — au judas, deux yeux pleins de haine ; de là aussi partent d’affreux jurons… Je m’étends sur mon lit, la tête sous ma capote. Je reste ainsi des heures. Toute la journée, les « accusateurs publics » se succèdent, à la fenêtre et à la porte — la garde laisse passer tout le monde. Dans ma niche étroite, où l’air est étouffant, se répand un flot nauséabond de paroles, de cris, d’insultes que ces lâches puisent dans leur ignorance sans bornes, dans leur haine imbécile, dans leur grossièreté insondable. Des vomissements d’ivrogne semblent inonder mon âme.

Impossible d’échapper à cette torture morale. Que disent-ils ? « Il voulait laisser passer l’ennemi… » « Il s’est vendu aux Allemands ». On indique le chiffre : « vingt mille roubles… » « Il voulait nous ôter la terre et la liberté » — voilà qui n’est pas de leur cru, cela vient du Comité. Commandant en chef, général, « barine » (seigneur ! ») — tout cela est bien d’eux. Il a bu notre pauvre sang ; il a fait le maître ; il nous a fait pourrir dans les prisons ! Mais nous sommes libres aujourd’hui ; à ton tour d’être derrière les barreaux… Il a fait le grand seigneur, il s’est promené en auto — à toi maintenant de tâter des lits de camp, fils de chien !… Tu n’en as plus pour longtemps… Nous n’attendrons pas que tu t’évades, nous t’étoufferons de nos mains… »

Ces soldats de l’arrière ne me connaissaient presque pas. Mais le pouvoir, qu’ils détestaient, l’inégalité des classes, qui les révoltait, les injustices qu’ils avaient subies, leurs malheurs, tout cela au cours de leur vie manquée, avait gonflé d’amertume leurs cœurs haineux — et cette amertume, maintenant, jaillissait les entraînant à des cruautés inouïes. La haine de la foule se manifestait d’autant plus violente que le grade de « l’ennemi du peuple » était plus élevé ; on était d’autant plus joyeux de le tenir dans ses mains, que la chute avait été de plus haut. Cependant, dans les coulisses de la scène populaire, les régisseurs se démenaient, échauffant les colères et les enthousiasmes des masses ; sans croire à la culpabilité de leurs personnages, ils permettaient parfois de les tuer, afin que le spectacle fût plus réaliste. Il leur fallait du sang, pour la gloire de leur dogmatisme de sectaires. Et tout cela s’appelait, d’ailleurs, dans le langage des partis politiques : « combinaisons tactiques ».

Je restais étendu — la tête sous ma capote, et je m’efforçais, sous l’avalanche des insultes, de m’expliquer le pourquoi de cette haine ?

Je repasse dans mon esprit les étapes de ma vie. Je revois mon père, soldat sévère au cœur excellent. Jusqu’à trente ans il avait été serf. Il passe à la conscription ; après vingt-deux ans d’un service pénible, sous Nicolas Ier, il parvient au grade d’aspirant. Quand il prend sa retraite, il est commandant. Je revois mon enfance, dure, sans joie. C’est la pauvreté — mon père touche une pension de quarante-cinq roubles par mois. Mort de mon père. La vie se fait plus dure encore : ma mère ne touche que vingt-cinq roubles par mois. Ma jeunesse se passe à m’instruire et à travailler pour me nourrir. J’entre à l’armée, engagé volontaire : je vis à la caserne, je mange à la gamelle. Me voici officier. Puis, c’est l’académie ; j’en sors par une promotion illégale. Je porte plainte à l’Empereur contre le tout puissant ministre de la guerre. On me renvoie à la deuxième brigade d’artillerie. Je lutte contre un groupe de vieux partisans du servage mécontents de tout : ils m’accusent de démagogie. Puis c’est l’état-major général. Je commande d’office une compagnie au 153ème régiment de Pultusk. Je supprime définitivement le régime des coups. Je fais un essai infructueux de « discipline consciente »… Oui, M. Kérensky, et cela, quand j’étais jeune. J’avais, de fait, aboli les sanctions disciplinaires : « Surveillez-vous les uns les autres, contenez les indisciplinés : vous êtes tous de braves gens ; démontrez que vous n’avez pas besoin de la schlague ». Mon année à la compagnie est terminée : tout ce temps-là mes hommes se sont conduits médiocrement, ont travaillé sans ardeur… Après mon départ, le vieux sergent-major rengagé Stzépourt rassemble la compagnie, brandit significativement son poing fermé et déclare, clairement et distinctement :

— Maintenant, vous n’avez plus affaire au capitaine Dénikine. C’est compris ?

— C’est compris ! M. le sergent-major.

Et l’on m’a dit, dans la suite, que la compagnie s’était bientôt reprise.

Puis éclate la guerre de Mandchourie. Nous sommes battus. On espère réorganiser l’armée. Dans les journaux que la censure étouffe, je lutte, sans détours, contre l’inertie, l’ignorance, les privilèges et les passe-droits. Je défends la condition de l’officier et celle du soldat. Époque périlleuse — j’ai mis sur une carte tout mon service à venir, toute ma carrière… Me voici à la tête d’un régiment. Je m’efforce sans cesse d’améliorer la vie du soldat. Après mon expérience au régiment de Pultusk, je suis devenu exigeant — mais j’ai le souci de la dignité de mes hommes. Alors, me semble-t-il, nous nous comprenions, eux et moi, nous ne nous étions pas étrangers. Puis c’est la guerre, de nouveau. Je commande la « division de fer ». Je vis avec le tirailleur, je travaille avec lui. Mon état-major se trouve toujours près de la ligne de feu ; je partage avec les troupes la boue, la misère, le danger. Ensuite, c’est la longue voie douloureuse, coupée de combats héroïques, au cours desquels la vie en commun, les souffrances partagées et la gloire chèrement acquise nous ont toujours plus unis, nous insufflant les mêmes croyances, nous rapprochant étroitement.

Non, jamais, je n’ai été l’ennemi du soldat.

Je rejette ma capote, je saute sur mes pieds et m’approche de la fenêtre où grimace un curieux suspendu à la grille, vomissant les gros mots.

— Tu mens, soldat ! Tu répètes les paroles d’autrui ! Si tu n’es pas un lâche embusqué, si tu t’es battu, tu as vu tes officiers tomber en héros. Tu les as vus…

Les mains ont lâché les barreaux : le soldat a disparu. Ça aura été l’accent bourru de ma brusque interpellation qui a exercé sur lui, malgré ma triste situation de captif, une influence que l’atavisme seul peut justifier.

À la fenêtre, au judas, de nouveaux visages apparaissent…

D’ailleurs nous n’étions pas toujours traités avec une telle effronterie. Même chez nos geôliers les plus rudes, nous constations une certaine gêne, un certain trouble et même quelque pitié. Mais ils en rougissaient. La première nuit, il faisait froid ; Markov avait oublié son manteau. Le soldat de garde à sa porte lui apporta une capote ; mais, une demi-heure après, soit qu’il se repentît de sa bonne action, soit que ses camarades la lui eussent reprochée — il vint reprendre le vêtement. Dans les notes que Markov prenait de temps en temps, je trouve ceci : « Nous avons, pour nous servir, deux prisonniers autrichiens. Et c’est un soldat russe, ancien tirailleur finlandais, qui remplit l’office de maître d’hôtel. C’est un brave homme, très complaisant. Les premiers jours, ses camarades lui faisaient les gros yeux ; on le menaçait. Puis on s’est calmé. Les soins qu’il apporte à nous bien nourrir sont touchants ; il nous raconte des histoires d’une naïveté attendrissante. Hier, il m’a annoncé qu’il s’ennuierait quand on nous aurait emmenés… Je lui ai dit, pour le rassurer, qu’on nous remplacerait par d’autres généraux — il y en a encore une bonne réserve !… »

J’avais l’âme ulcérée. J’éprouvais un sentiment complexe : je haïssais et je méprisais la foule stupide, sauvage, cruelle — mais j’avais, malgré tout, pitié du soldat, ce malheureux, inculte, ignorant et désorienté, capable et du crime le plus vil et de l’exploit le plus glorieux !…

Ce furent bientôt des élèves de la deuxième école d’officiers, à Jitomir, qu’on chargea du service de garde. Au point de vue moral, nous eu fûmes sensiblement soulagés. On nous surveillait — mais on nous protégeait aussi. Plus d’une fois la foule s’ameuta devant notre prison. Elle rugissait, férocement, menaçant de nous lyncher. En toute hâte et sans attirer l’attention, la compagnie de service était alarmée et les jeunes gens de garde mettaient au point les mitrailleuses. Un jour, je me le rappelle, la foule était particulièrement houleuse et bruyante, j’imaginais en me rendant tranquillement et nettement compte du danger un moyen de défense : il y avait sur ma table une lourde carafe d’eau ; d’un coup de cette arme, je fendais la tête au premier qui pénétrerait dans mon cachot : la vue du sang rendrait les « camarades » enragés, elle les saoûlerait — et ils me tueraient immédiatement, sans me torturer.

D’ailleurs, en dehors de ces heures d’angoisse, la vie de la prison était calme et réglée. Tranquillité, silence. Les incommodités de notre régime nous semblaient des vétilles, après nos dures campagnes et en comparaison des souffrances morales que nous avions endurées. De légers incidents nous apportaient quelque distraction : parfois quelque élève-officier bolcheviste se tenait à notre porte et racontait les nouvelles à la sentinelle ; il parlait haut, pour qu’on l’entendît dans les cellules : à leur dernier meeting, les camarades du Mont Chauve, à bout de patience, avaient décidé de nous lyncher pour se débarrasser de nous ; c’était, d’ailleurs, ce que nous méritions.

Un autre jour, en longeant le corridor, Markov aperçut un jeune homme, en sentinelle, qui pleurait à chaudes larmes, appuyé sur son fusil. Il avait pitié de nous… Quelle étrange sentimentalité, à notre époque de sauvagerie !

Pendant deux semaines, je refusai de sortir pour me promener. Je ne voulais pas m’exposer à la curiosité des « camarades » qui entouraient le préau de la prison et qui examinaient les généraux captifs comme les fauves d’une ménagerie… Je n’avais aucune communication avec mes voisins. Temps favorable à la réflexion et au recueillement !

Et, de la maison d’en face, chaque jour, dès que j’ouvrais ma fenêtre, une chanson s’élevait, entonnée par une voix claire de ténor — était-ce un ami ? un ennemi ? —

Amis ! Voici le dernier jour
Que nous allons passer ensemble…


[modifier] XXXIII – DANS LA PRISON DE BERDITCHEV. LE TRANSFERT DU « GROUPE DES PRISONNIERS DE BERDITCHEV » À BYKHOV.

Outre Markov et moi, dont la part prise aux événements ressort des chapitres qui précédent, les personnes suivantes avaient été emprisonnées :

3) Erdély, général d’infanterie, commandant l’armée Spéciale ;

4) Vannovsky, général de division, commandant la 1ère armée ;

5) Sélivatchov, général de division, commandant la 7ème armée ;

6) Elsner, général de division, chef principal de l’approvisionnement sur le front Sud-Ouest.

Tous, ils étaient accusés d’avoir approuvé ma dépêche n° 145. De plus, on reprochait au dernier nommé d’avoir exécuté l’ordre que j’avais donné de couper toutes communications entre la zone du front Sud-Ouest et les villes de Kiev et de Jitomir.

7) et 8) Les généraux Pavsky et Serguievsky, adjoints du général Elsner. Ces messieurs n’avaient aucunement été mêlés aux événements.

9) Le général de brigade Orlov, général quartier-maître à l’état-major du front — mutilé, paralysé d’un bras — habitué à obéir et à exécuter très exactement les ordres du chef d’état-major.

10) Le lieutenant Kletsando, des troupes tchèques, qui avait, le 28 août, blessé un soldat au Mont Chauve.

11) Le prince Krapotkine, capitaine de cavalerie en second, vieillard de plus de soixante ans, engagé volontaire, qui commandait le train du commandant en chef. Il n’était nullement au courant des événements.

Bientôt on relâcha les généraux Sélivatchov, Pavsky et Serguievsky. Le 6 septembre on annonça au prince Krapotkine qu’on n’avait aucune faute à lui reprocher, mais on ne le remit en liberté que le 23, dès qu’on sut que nous ne serions pas jugés à Berditchev. Pour lancer contre nous l’accusation de rébellion, il fallait que nous fussions huit, pas un de moins. Nos adversaires tenaient beaucoup à ce chiffre, qui leur paraissait convenable… D’ailleurs, dans les bureaux du commandant, on tenait en réserve un autre détenu encore, séparé de nous, et qui fut, dans la suite, transféré à Bykhovo. C’était un fonctionnaire du ministère de la guerre, un certain Boudilovitch, jeune homme au corps malingre mais à l’âme ferme : un jour, il s’était permis de déclarer à la foule irritée qu’elle ne valait pas le petit doigt de ceux qu’elle insultait… C’était le seul crime qu’on eût à lui reprocher. Le deuxième ou le troisième jour de ma détention, je trouvai, dans mon cachot, un numéro de journal, un seul, qui y avait pénétré par hasard (peut-être l’y avait-on introduit à dessein !). J’y lus cet édit, que le gouvernement provisoire communiquait au sénat :

« Le général de division Dénikine, commandant en chef des armées du front Sud-Ouest, est destitué de son poste et déféré aux tribunaux pour rébellion.

A. Kérensky, ministre-président.

B. Savinkov, administrateur du Ministère de la Guerre.»

D’autres édits semblables furent signés le même jour ; ils concernaient les généraux Kornilov, Loukomsky, Markov et Kissliakov. Le général Romanovsky fut révoqué plus tard.

Deux ou trois jours après notre emprisonnement, la commission d’enquête vint commencer ses interrogatoires, au corps de garde. Elle était dirigée par le général Batogue, procureur militaire en chef sur notre front, et présidée par Kostitsyne, adjoint du commissaire. Les membres en étaient :

Le commandant Chestopérov, chargé des affaires juridiques du commissariat ;

Le commandant Frank, juge au Tribunal militaire de l’arrondissement de Kiev ;

Oudaltzov, aspirant, et Loewenberg, artificier en second, membres du Comité du front.

Ma déposition, fondée sur les données positives de l’affaire, fut extrêmement brève. Elle se ramenait aux déclarations suivantes : 1° Parmi les personnes arrêtées avec moi, aucune n’avait coopéré à des menées antigouvernementales ; 2° Toutes les décisions passées, les derniers jours, par l’état-major et se référant au mouvement Kornilov émanaient de moi seul ; 3° J’avais jugé et je jugeais encore criminelle et pernicieuse pour le pays la politique du gouvernement provisoire. Néanmoins je n’avais pas suscité de révolte contre lui. En lui adressant ma dépêche n° 145, je l’avais autorisé à me traiter comme il le jugerait bon.

Quand Chablovsky, procureur militaire en chef, étudia le dossier de l’affaire et connut les circonstances qui avaient accompagné l’instruction, à Berditchev, il fut effaré de la « tournure imprudente » de ma déclaration.

Le 1er septembre déjà, Jordansky fit savoir au Ministère de la Guerre que la commission d’enquête avait en mains des documents établissant le fait du complot… En même temps, il demandait au gouvernement s’il pouvait procéder contre les généraux arrêtés en se bornant aux indications de la loi, tout en tenant compte des circonstances spéciales, sur les lieux, ou bien, s’il lui fallait attendre des instructions politiques que lui donnerait le pouvoir central. On lui répondit qu’il devait, dans cette affaire, ne s’appuyer que sur la loi, strictement… sans négliger cependant la situation, sur les lieux ([17]).

Pour se conformer à ces directives, Jordansky décida de nous déférer à un tribunal militaire révolutionnaire. Une des divisions du front qui étaient, naguère, sous mes ordres, fournit les juges et les jurés. Le capitaine Pavlov, membre du Comité exécutif du front Sud-Ouest, fut nommé accusateur public.

C’est ainsi que furent sauvegardées la compétence, l’équité et l’impartialité.

Jordansky avait un si grand désir de nous voir condamnés qu’il proposa, le 3 septembre, à la commission, de remettre nos dossiers au tribunal militaire révolutionnaire, sans attendre la fin de l’instruction générale. On jugerait les accusés par groupes, dès que leur culpabilité serait établie.

Nous ignorions complètement ce qui se passait dans le monde — et cela nous accablait. De temps en temps, Kostitsyne nous mettait au courant des principaux événements, mais la tournure que leurs donnaient les commissaires nous déprimait encore davantage. Ce qu’il y avait de clair, c’est que le pouvoir était tout à fait désorganisé ; le bolchevisme levait la tête toujours plus haut ; la perte du pays était inévitable.

Vers le 8 ou le 10 septembre, après la clôture de l’instruction, les conditions de notre détention changèrent. Des journaux nous arrivèrent, dans nos cachots, tout d’abord à la dérobée, puis officiellement, dès le 22. D’autre part, après la relève d’une de nos compagnies de garde, nous fîmes une expérience : pendant une promenade au corridor, je m’approchai de Markov et nous engageâmes la conversation. Les sentinelles nous laissèrent parler ; dorénavant, tous les jours, nous faisions la causette ; quelquefois, on nous faisait taire, nous obéissions tout de suite ; le plus souvent, on ne disait rien. Dans la deuxième moitié de septembre, on autorisa les visites. La curiosité des « camarades » du Mont Chauve était vraisemblablement satisfaite. Il en venait beaucoup moins autour du préau ; j’allais chaque jour faire ma promenade. Je voyais les autres détenus et nous échangions quelques paroles. Nous savions, au moins, ce qui se passait ; nous pouvions communiquer ; nous n’étions plus déprimés par un isolement rigoureux.

Les journaux nous apprirent la constitution d’une commission d’enquête chargée, sous la présidence de Chablovsky, procureur général de l’armée et de la marine, d’informer sur l’affaire Kornilov ([18]).

Le 9 septembre au soir — sauf erreur une foule énorme et bruyante fit entendre des cris furieux près de notre prison. Peu après, quatre inconnus entrèrent dans mon cachot : ils étaient très agités. Ils se présentèrent : c’étaient le président et plusieurs membres de la commission d’enquêtes sur l’affaire Kornilov ([19]). Chablovsky, d’une voix qui tremblait encore, m’annonça tout d’abord qu’ils avaient l’intention de nous emmener à Bykhovo. Mais, à Berditchev, les dispositions de la foule étaient tellement hostiles que la justice se voyait sans défense : ces enragés exigeaient, sauvagement, la peine du talion. La commission, ajouta-t-il, n’admettait pas que notre affaire fût jugée séparément ; il fallait que tous les complices de Kornilov fussent déférés à un tribunal unique. C’est à quoi le commissariat et les comités s’opposaient par tous les moyens. La commission me demandait si je ne désirais pas compléter ma déposition par des indications qui établissent encore plus clairement la relation de notre affaire à l’affaire Kornilov. Mais les hurlements de la foule rendaient tout interrogatoire impossible : on remit la chose au lendemain.

La commission se retira ; la foule se dispersa aussi.

Qu’aurais-je pu leur dire ? Je pouvais bien parler des directives que Kornilov m’avait fait donner par son messager. Mais je ne me serais permis, en aucune circonstance, de trahir la confiance exceptionnelle que le généralissime m’avait témoignée. Les quelques détails insignifiants que j’ajoutai, le lendemain, à mes précédentes dépositions, ne purent satisfaire ni la commission, ni le membre élu comité — un engagé volontaire — qui assistait à l’instruction.

Néanmoins, nous attendions avec impatience l’heure de quitter la prison de Berditchev. Mais notre délivrance était de plus en plus problématique. Le journal du comité du front, méthodiquement, surexcitait les passions de la garnison. Nous savions que tous les comités, à chaque séance, décidaient de nous garder à Berditchev ; on faisait une propagande effrénée parmi les troupes venues de l’arrière ; on organisait des meetings et les sentiments qui s’y manifestaient n’étaient pas débonnaires.

La commission Chablovsky avait échoué. Au début de septembre déjà, paraît-il, lorsque Chablovsky avait exigé qu’il n’y eût pas de procès séparé pour le « groupe de Berditchev », Jordansky avait déclaré que « sans parler du transfert des généraux dans une autre prison, le moindre retard dans cette affaire causerait à la Russie d’innombrables malheurs — des complications sur le front, une nouvelle guerre civile à l’intérieur. Pour toutes sortes de raisons, politiques et autres, il fallait nous juger à Berditchev, le plus rapidement possible, et par l’entremise du tribunal militaire révolutionnaire ».

Le Comité du front et le Soviet des députés ouvriers et soldats de Kiev refusèrent d’autoriser notre transfert, malgré tous les raisonnements, toutes les protestations et toutes les instances de Chablovsky et des membres de la commission qui assistaient à la séance. À Mohilev, il y eut conférence à ce sujet entre Kérensky, Chablovsky (qui rentrait à Pétrograd), Jordansky et Batogue. Ils tombèrent d’accord, tous sauf Chablovsky, pour déclarer, sans équivoque, que le front était surexcité, que la foule des soldats s’agitait et exigeait des victimes, et qu’il était nécessaire de donner une issue au courant, fût-ce au prix d’une injustice… Chablovsky sursauta et déclara qu’il ne saurait admettre une attitude pareillement cynique, en matière de droit et de justice.

Cette histoire, je m’en souviens, me stupéfia. Sans parler de la différence des points de vue — en quoi la culpabilité de Kornilov consistait-elle, du moment que le ministre-président admettait lui-même que la fin justifie les moyens, quand il s’agit du salut de l’État ?

Le 14 septembre, en dernière « instance d’appel », il y eut controverse à Pétrograd. Le Comité central finit par se ranger à l’opinion de Chablovsky et envoya à Berditchev une résolution dans ce sens.

C’est ainsi que notre « lynchage » projeté fut évité. Mais les institutions révolutionnaires locales avaient encore un moyen de se débarrasser du « groupe de Berditchev » sans rien risquer – un moyen facile : laisser agir la colère du peuple…

Le bruit avait couru qu’on nous emmènerait le 23, puis on annonça que ce serait pour le 27, à cinq heures du soir, à la gare des voyageurs.

Rien n’était plus facile que de nous faire partir à la dérobée : soit en auto, soit au milieu d’un peloton d’élèves – officiers, soit même en wagon — une ligne à voie étroite aboutissait au corps, de garde : elle allait se greffer sur la voie ordinaire en dehors de la gare et de la ville ([20].) Mais ce procédé si simple n’entrait pas dans les vues du commissariat et des comités.

Le général Doukhonine demanda du Grand Quartier Général à l’état-major du front s’il y avait, à Berditchev, des troupes sûres ; il offrait d’envoyer, pour faciliter notre transfert, une escorte spéciale. L’état-major refusa. Le général Volodtchenko, commandant en chef, était parti pour le front la veille, le 26.

On avait, à dessein, attiré l’attention sur notre départ. La chose faisait du bruit. Une atmosphère malsaine d’attente et de curiosité pesait sur la ville.

Kérensky adressa une dépêche au commissariat : « il était assuré du bon sens de la garnison ; celle-ci pouvait élire deux délégués qui accompagneraient les prisonniers ».

Dès le matin, le commissariat fit visiter toutes les unités de la garnison, afin d’obtenir d’elles l’autorisation de nous transférer.

Le Comité avait organisé, pour deux heures de l’après midi, c’est-à-dire trois heures avant notre départ, dans une prairie toute proche de notre prison, une assemblée générale de toute la garnison. Cet immense meeting eut lieu, en effet ; des représentants du commissariat et du comité du front y annoncèrent la décision qu’on avait prise de nous emmener à Bykhov : ils eurent la complaisance de faire savoir à leur auditoire l’heure exacte de notre départ et ils invitèrent la garnison à… se conduire raisonnablement. La réunion dura fort longtemps. Après la clôture, la foule, naturellement, resta compacte. À cinq heures, fiévreuse, elle entourait le corps de garde, d’où l’on percevait, distinctement, un grondement menaçant.

Parmi les officiers du bataillon d’élèves qu’avait envoyé la deuxième école d’officiers de Jitomir et qui était de service ce jour-là, se trouvait le capitaine en second Betling ([21]), grand blessé de guerre ; il avait appartenu, avant 1914, au 17ème régiment d’infanterie d’Arkhangelsk, que je commandais alors. Betling demanda à ses chefs de remplacer, à la tête de sa demi-compagnie, l’escorte qui avait été désignée pour conduire les prisonniers à la gare. Nous nous préparâmes et attendîmes, dans le corridor de la prison, une heure, deux heures…

Le meeting continuait. D’innombrables orateurs demandaient que nous fussions immédiatement « lynchés… » Le soldat qu’avait blessé Kletsando poussait des cris hystériques, exigeant la tête du coupable… Les adjoints du commissaire, Kostitsyne et Grigoriev, du haut du perron, essayaient de calmer la foule. Le brave Betling parla aussi à plusieurs reprises, avec véhémence, avec passion. Du reste, nous n’entendions pas ses discours.

Enfin, très pâles, très émus, Betling et Kostitsyne vinrent me trouver :

— Qu’ordonnez-vous ? La foule a donné sa parole de ne frapper personne — mais elle exige qu’on vous conduise à pied jusqu’à la gare ; impossible de rien garantir !

Je répondis :

— Marchons !

J’ôtai ma casquette et fis le signe de la croix : « Dieu nous bénisse »

* * * * * * * * * *


La foule délirait. Nous avançâmes tous les sept — entourés d’une poignée d’élèves-officiers commandés par Betling qui se tenait à mon côté, le sabre nu à la main — par l’étroit corridor, au milieu d’une marée humaine qui nous pressait de toutes parts. Kostitsyne ouvrait la marche avec une quinzaine de délégués que la garnison avait chargés de nous escorter. La nuit tombait. De temps en temps, le rayon d’un projecteur placé sur une auto blindée coupait les ténèbres où la foule affolée s’agitait. Elle croissait sans cesse et roulait autour de nous en avalanche. L’air retentissait de hurlements assourdissants, de cris frénétiques, de jurons orduriers. Parfois, la voix puissante mais angoissée de Betling couvrait la tempête :

— Camarades, vous avez donné votre parole !… Camarades, vous avez donné votre parole !…

Les braves élèves-officiers, écrasés de tous côtés, opposaient leurs poitrines au flot humain tentant de briser leur mince cordon qui nous entourait. Dans les mares qu’avait formées la pluie de la veille, les soldats puisaient des poignées de boue qu’ils nous jetaient. Nous avions le visage, les yeux, les oreilles plâtrés d’une fange nauséabonde et gluante. Les cailloux volaient. Le général Orlov — un pauvre infirme — eut le visage déchiré. Erdély fut frappé. Moi aussi, dans le dos et à la tête.

Tout en marchant, nous échangions de brèves réflexions. Je dis à Markov :

— Mon cher professeur, c’est la fin, n’est-ce pas ?

— C’est probable !…

La foule ne voulut pas qu’on allât directement à la gare. Il fallut faire cinq verstes par les rues principales de la ville. La cohue était invraisemblable. À tous les balcons, les curieux s’entassaient ; les femmes agitaient leurs mouchoirs. Là-haut, des voix gutturales braillaient joyeusement :

— Vive la liberté !

La gare était inondée de lumière. Une autre multitude nous y attendait, plusieurs milliers d’hommes. Les deux foules se confondirent en une mer bouillonnante, mugissante. On nous la fit traverser — péniblement. Partout regards haineux, une grêle d’abominables jurons. Enfin, voici le train. Un officier — le fils d’Elsner — sanglote, abattu par une crise de nerfs ; il crie à la foule de vaines menaces ; son ordonnance l’entoure de soins, le calme, lui enlève son revolver. Deux dames sont là, glacées de peur : la mère et la femme de Kletsando, qui sont venues lui dire adieu… Nous attendons une heure, une autre… On ne veut pas nous laisser partir ainsi. On demande un wagon-prison. Il n’y en a pas à la gare. La foule menace les commissaires. Kostitsyne est quelque peu malmené. Voici un wagon de marchandises, tout embrené de crottin — quelle bagatelle ! Nous y montons, sans marchepied. On a peine à y hisser le malheureux Orlov. Les mains, par centaines, cherchent à nous happer, à travers le cordon pressé et résistant des élèves officiers… Il est déjà dix heures du soir… La locomotive s’ébranle. La foule mugit plus fort. Deux coups de feu. Notre train part.

Les bruits s’assourdissent ! Les lumières s’estompent ! Adieu, Berditchev !

* * * * * * * * *


Kérensky versa des larmes d’attendrissement sur le dévouement de « nos sauveurs » — c’est ainsi qu’il appelait non pas les élèves officiers, mais les commissaires et les membres des comités. « Quelle ironie du destin ! Le général Dénikine, arrêté comme complice de Kornilov, a été protégé contre les soldats furieux par les membres du Comité exécutif du front sud-ouest et par les commissaires du gouvernement provisoire. Je me rappelle l’émotion que nous avons éprouvée, l’inoubliable Doukhonine et moi, à la lecture du rapport mentionnant qu’une poignée de ces braves gens avait escorté les généraux prisonniers à travers une foule innombrable de soldats avides de leur sang »… À quoi bon calomnier un mort ? Doukhonine s’inquiétait sûrement du sort des détenus autant que de celui… de leurs gardiens révolutionnaires…

À travers la brume des temps, Ponce Pilate, citoyen romain, souriait malignement…


[modifier] XXXIV – QUELQUES BILANS DE LA PREMIÈRE PÉRIODE DE LA RÉVOLUTION

Le temps n’est pas encore venu où l’histoire brossera, en toute impartialité, un vaste tableau de la révolution russe. Le recul manque. Nous en avons assez cependant pour constater certaines manifestations partielles et les expliquer. Nous pouvons aussi dissiper certains préjugés et erreurs qui les enveloppent.

La révolution était inévitable. On dit qu’elle a été voulue du peuple tout entier. Ce n’est vrai qu’à un point de vue : toutes les classes de la société étaient également mécontentes de l’ancien pouvoir — et ce fut la cause de la révolution. Mais touchant son extension, touchant les buts qu’elle devrait atteindre, il n’y avait aucune entente : il était fatal qu’apparussent des crevasses profondes, dès le jour qui suivit la chute du régime.

La révolution avait un visage multiple. Pour les paysans, elle était la terre qu’ils obtenaient enfin ; pour les ouvriers, les bénéfices de l’industrie ; pour la bourgeoisie libérale, une transformation de la vie politique, et des réformes sociales modérées ; pour la démocratie révolutionnaire, le pouvoir et toutes les conquêtes sociales possibles ; pour l’armée, la suppression des chefs et la fin de la guerre.

Après que le tsarisme fut tombé, le pays ne connut, jusqu’à la convocation de l’Assemblée Constituante aucun pouvoir légitime, plus ou moins fondé en droit. Le fait est tout naturel : il en est toujours ainsi dans les révolutions. Mais certaines gens, les uns de bonne foi, les autres en faussant à dessein le sens des mots, créèrent les théories tout à fait erronées de « l’origine démocratique du gouvernement provisoire » ou des « pleins pouvoirs du Soviet des députés ouvriers et soldats », organe qui représentait, soi-disant, « toute la démocratie russe ». Il faut avoir une conscience très élastique pour soutenir, d’une part, les principes de la démocratie et s’insurger avec véhémence contre tout écart dans l’application des formules et des méthodes que comportent des élections légales, et pour saluer, en même temps, l’organe tout puissant de la démocratie dans le Soviet de Pétrograd ou dans le congrès des Soviets — dont le système électif fut singulièrement rudimentaire et unilatéral. Ce n’est pas sans motif que le Soviet de Pétrograd se fit longtemps prier, avant de publier la liste de ses membres. Quant à l’autorité suprême, sans insister sur ce qu’avait de « démocratique » sa naissance au sein d’une « séance privée de la Douma d’Empire », elle avait été établie sur une base si mal agencée que des crises répétées devaient sûrement l’abattre, sans qu’il subsistât aucune continuité. Enfin, un gouvernement émané réellement du « peuple tout entier » n’aurait pu rester isolé, abandonné de tous, à la merci d’une bande d’usurpateurs. Et c’était cependant ce même gouvernement qui avait avec tant de facilité été universellement reconnu, au mois de mars. On l’avait reconnu — mais on ne le soutenait pas effectivement.

Depuis le 3 mars jusqu’à l’Assemblée Constituante, toute autorité suprême a eu les caractères d’un pouvoir usurpé ; aucune autorité n’eût été capable de contenter tous les classes de la société ; leurs intérêts étaient inconciliables, leurs aspirations immodérées.

Aucune des institutions qui gouvernaient (Gouvernement provisoire, Soviet) n’avait pour elle l’appui de la majorité. En effet, cette majorité (les 80 % de la population) a déclaré, par la bouche de son représentant à l’Assemblée Constituante, en 1918 : « Nous autres paysans, nous ne distinguons pas entre les partis ; les partis luttent pour le pouvoir nous autres moujiks, nous n’avons qu’un souci : la terre ([22]) ». D’ailleurs, même si le gouvernement provisoire, devançant l’Assemblée Constituante, avait pleinement réalisé les vœux de la majorité, il n’aurait pu réussir à la subordonner aux intérêts généraux du pays, il n’aurait pu compter sur son appui effectif. La classe paysanne, absorbée par une transformation matérielle qui intéressait vivement aussi la majeure partie de l’armée, n’aurait pas donné, de plein gré, à l’État, les forces et les moyens dont il avait besoin pour consolider son pouvoir — c’est-à-dire du blé en abondance et de nombreux soldats, courageux, dévoués et disciplinés. Et le gouvernement se fût trouvé en face des mêmes problèmes insolubles : une armée qui ne veut pas se battre, une industrie qui ne produit rien, des moyens de transport complètement désorganisés et… la guerre civile entre les partis.

Laissons cette question de l’origine démocratique et populaire du pouvoir provisoire : l’usurpation se retrouve dans l’histoire de toutes les révolutions et de tous les peuples. Le fait d’avoir été largement reconnu donnait au gouvernement provisoire un avantage considérable sur les autres groupes qui lui disputaient l’autorité. Cette autorité aurait dû, entre ses mains, être assez forte, assez absolue, assez autocratique, pour écraser par la violence, par les armes même, toutes les oppositions agissantes, pour amener le pays au seuil d’une Assemblée Constituante élue dans des conditions qui eussent prévenu toute falsification des suffrages, et, enfin, pour protéger cette Assemblée.

Pour justifier maints phénomènes révolutionnaires, nous avons, trop souvent, mis en avant les « forces élémentaires » déchaînées. Ce « métal en fusion » qui a supprimé Kérensky avec une rare facilité, a été comprimé par l’étau de fer de Lénine-Bronstein. Et voilà plus de trois ans que triomphe le bagne bolcheviste.

Si un pouvoir aussi cruel, mais guidé par la raison, et par le désir sincère de préparer l’avènement du peuple, s’était exercé, s’il avait réfréné la licence, en quoi la liberté avait dégénéré, et s’il avait duré jusqu’à l’Assemblée Constituante, le peuple russe ne l’eût pas condamné ; au contraire, il l’eût béni. Dans l’avenir, telle sera la situation de tout pouvoir provisoire qui prendra la lourde succession du bolchevisme. La Russie ne le jugera pas sur son origine plus ou moins légale, elle le jugera sur ses actes.

Si le renversement de l’autorité funeste de l’ancien gouvernement a été un exploit héroïque dont le gouvernement provisoire voulait consacrer la gloire par un monument érigé au cœur de la capitale, pourquoi la tentative de jeter bas le pouvoir pernicieux de Kérensky — tentative que Kornilov risqua après avoir épuisé tous les moyens pacifiques et qui fut provoquée par le ministre-président lui-même — est-elle qualifiée de rébellion ?

Du reste, le besoin impérieux d’une autorité puissante n’est pas particulier à la période qui a précédé l’Assemblée Constituante. C’est en vain que cette Assemblée elle-même, en 1918, a demandé au pays non plus de lui obéir, mais de la soustraire aux voies de fait qu’exerçait sur elle une horde de matelots en révolte. Il n’y eut pas un bras pour la défendre. Il est possible que cette assemblée, née dans l’émeute et la violence, n’exprimât pas les aspirations du peuple russe : la prochaine les reflétera plus exactement. Cependant les partisans les plus enthousiastes du dogme démocratique, ceux qui ont la foi la plus ardente en son infaillibilité, sauront, je l’espère, regarder en face toutes les éventualités. L’avenir, en effet, héritera d’un peuple dont l’entière métamorphose, physique et psychologique, est un phénomène inédit que personne n’a jamais étudié encore. Sait-on s’il ne faudra pas établir par le fer et par le sang le principe de la démocratie, l’Assemblée Constituante elle-même et ses prescriptions ?…

Quoi qu’il en soit, le gouvernement provisoire avait été, en apparence, universellement reconnu. Il est difficile et inutile de distinguer ce qui procédait de sa bonne volonté et de ses convictions sincères, et ce qui lui a été imposé par la violence du Soviet. Tsérételli avait le droit d’affirmer « qu’en aucun cas, touchant les problèmes essentiels, le gouvernement provisoire ne refusa la conciliation » — mais nous aussi, nous avons le droit de peser au même poids leurs travaux et leurs responsabilités.

Toute leur action, intentionnellement ou non, s’est réduite à détruire. Le gouvernement supprimait, abolissait, réformait, autorisait… C’était là toute son œuvre. La Russie de cette période, c’est, à mes yeux, une vieille maison prête à s’écrouler, exigeant une entière reconstruction. Mais les moyens manquent ; en attendant le moment de la reconstruction (Assemblée Constituante), les architectes commencent par retirer les solives pourries dont quelques-unes ne sont pas remplacées ; d’autres le sont par des poutres légères ; d’autres encore sont étayées par une charpente neuve sans armature ; — ce dernier procédé est le pire. Et la maison s’effondre.

Pourquoi toutes ces disparates dans la construction ? En voici les raisons : premièrement, les partis politiques n’avaient pas de plan d’ensemble bien étudié. Toute leur énergie, tout l’effort de leur pensée et de leur volonté, tendaient surtout à détruire le régime précédent. Car on ne peut voir un plan réalisable dans les esquisses que présentent les programmes abstraits des partis ; ces programmes ne sont guère que des diplômes, officiels ou illégaux, autorisant les porteurs à bâtir. Deuxièmement, les nouvelles classes dirigeantes manquaient des connaissances les plus élémentaires en matière d’administration ; pendant des siècles, en effet, elles avaient été tenues, par système, à l’écart de toutes les fonctions. Troisièmement, on ne devait pas devancer les résolutions de l’Assemblée Constituante ; il fallait, en tout cas, prendre des mesures énergiques pour en hâter la convocation et, en même temps, d’autres mesures non moins puissantes pour assurer l’entière liberté des élections. Quatrièmement, on haïssait tout ce qui portait le sceau de l’ancien régime, même quand il s’agissait d’une institution saine et légitime. Cinquièmement, les partis politiques souffraient d’un excès de présomption — chacun d’eux se flattait d’incarner la « volonté du peuple entier » et se distinguait par une hostilité déclarée à l’égard des autres.

Il serait facile d’énumérer d’autres motifs encore. Je me bornerai à un seul fait dont l’importance est aussi grande aujourd’hui qu’autrefois. On attendait la révolution, on la préparait — mais aucun groupe politique n’était réellement préparé à cette révolution. Elle arriva à l’improviste ; elle trouva tous ceux qui la souhaitaient dans l’embarras : leurs lampes étaient éteintes, comme celles des vierges dont parle l’Évangile. On ne peut tout expliquer, tout justifier par l’ « allure catastrophique » des événements. Personne n’avait, à temps voulu, tracé le plan des canaux et des écluses qui auraient empêché l’inondation de dégénérer en déluge. Aucun parti n’avait conçu un programme provisoire qui eût convenu à la période de transition par où allait passer le pays, un programme qui aurait pu, en attendant le plan régulier de la reconstruction, se modifier et s’adapter aux circonstances dans son essence et dans son étendue, soit en matière d’administration, soit aux points de vue économique et social. Il est à peine exagéré de soutenir que les deux blocs, progressiste et socialiste, n’ont à leur actif, après le 27 mars 1917, que les faits suivants : le premier, la nomination du prince Lvov au poste de ministre-président, le second, la création des Soviets et la rédaction de l’ordre du jour n° 1. Tout de suite après commencèrent les fluctuations du gouvernement et du Soviet ; leur action convulsive n’obéissait à aucune méthode.

Malheureusement, la conscience publique n’a pas encore la notion claire des différences qui séparent, très nettement, les époques de transition de celles de reconstruction. Il y faut deux systèmes distincts, deux programmes.

Ce qui a marqué la période active de la lutte anti-bolcheviste, c’est la confusion de ces deux méthodes, la divergence des opinions et l’impuissance à créer une forme transitoire de l’autorité.

Et aujourd’hui encore, semble-t-il, les groupes qui s’opposent au bolchevisme continuent à creuser les abîmes qui les séparent et à construire des plans pour l’avenir, mais ils ne se préparent pas à gouverner après la chute des Soviets ; ils tendront de nouveau vers le pouvoir des mains désarmées, ils n’auront pour l’exercer que des idées confuses. Seulement, le problème sera alors infiniment plus complexe. Car le deuxième argument (après le caractère « catastrophique » des événements) qu’avançaient, pour excuser leurs échecs, les hommes du début de la révolution, l’argument de « l’héritage du régime tsariste » sera devenu singulièrement diminué quand on l’examinera à travers le brouillard sanglant dont les bolcheviks ont enveloppé la terre russe.

* * *


Le nouveau pouvoir avait à résoudre un problème capital : celui de la guerre ; de la solution dépendait le sort du pays. Pour maintenir l’alliance et pour continuer la guerre, on avait des raisons morales — qui, à l’époque, semblaient péremptoires — et des raisons pratiques, plus ou moins discutables. Aujourd’hui, les premières sont moins absolues : nous avons pu constater l’égoïsme cynique de nos alliés et de nos adversaires à l’égard de la Russie. Et pourtant je crois encore qu’on avait eu raison de continuer la lutte. On peut émettre toute espèce de suppositions touchant les résultats éventuels d’une paix séparée : elle aurait pu être un « Brest-litovsk », elle aurait pu être moins dure pour l’État et pour notre amour-propre national. Mais il est certain que cette paix, signée au printemps 1917, aurait entraîné le démembrement de la Russie et sa ruine économique (c’eût été la paix générale aux frais de la Russie) — ou bien qu’elle aurait donné aux puissances centrales une victoire complète sur nos alliés, ce qui aurait provoqué dans leurs pays des perturbations autrement profondes que celles de l’Allemagne actuelle. Rien d’ailleurs, dans l’un ou l’autre cas, n’aurait amélioré les conditions politiques, sociales et économiques de notre existence, ou poussé la révolution russe dans une nouvelle voie. Seulement, outre le bolchevisme, nous aurions pu inscrire à notre passif la haine des vaincus, pendant de longues années.

On décida de continuer la guerre. Il fallait par conséquent maintenir l’armée et permettre qu’il y régnât un certain esprit conservateur, gage de sa stabilité et de la sécurité du pouvoir. Il est, certes, impossible de tenir l’armée à l’écart, lors des grands bouleversements historiques — mais il ne faut pas qu’elle se transforme en une arène de luttes politiques, il ne faut pas que ses hommes, au lieu de servir l’État, deviennent des prétoriens ou des gardes du corps (à la solde des tsars, de la démocratie révolutionnaire ou des partis).

On la détruisit.

Une armée ne peut exister selon les principes que la démocratie révolutionnaire avait instaurés. Voici qui est significatif : toutes les tentatives faites, dans la suite, pour combattre le bolchevisme par les armes ont débuté par l’organisation d’une armée selon les principes réguliers de l’administration militaire, et c’est là aussi que le haut commandement des Soviets en est venu. C’est une vérité immuable que ne sauraient dénaturer ni les catastrophes, ni les erreurs des dictateurs militaires ou des forces qui ont soutenu ou combattu ces derniers. Peu importe que ces erreurs aient entraîné des échecs (plus tard, je dirai la vérité là-dessus). Et voici encore qui est frappant : les groupes dirigeants de la démocratie révolutionnaire n’ont pu créer aucune force armée — si ce n’est cette ridicule « Armée populaire » sur le « front de l’Assemblée Constituante ». C’est cette expérience qui a conduit les socialistes russes émigrés à la théorie de la non-résistance : il ne faut plus lutter les armes à la main, il faut souhaiter et attendre l’évolution du bolchevisme à l’intérieur, ou son renversement par certaines forces — immatérielles ! — « du peuple lui-même ». Mais ces forces, quoi qu’il en soit, ne pourront s’exercer que par le fer et dans le sang. Et ainsi la « Grande Révolution sans une goutte de sang » nage dans le sang du commencement à la fin.

Laisser tomber cette question — la reconstruction, d’une armée nationale sur des bases solides — ce n’est pas la résoudre.

Eh quoi ? Pense-t-on qu’à la chute du bolchevisme la paix et la béatitude descendront brusquement sur ce malheureux pays qui aura subi un esclavage pire que celui des Tartares, qui aura été saturé de querelles, de vengeances, de haines… et qui possédera des armes en abondance ? Est-ce qu’à la chute du bolchevisme les aspirations intéressées de mainte puissance étrangère s’évanouiront ? Ne se feront-elles pas plus ardentes, au contraire, quand tout danger de contagion soviétique aura disparu ? Enfin même au cas où la vieille Europe, moralement métamorphosée, aurait transformé ses glaives en faucilles, est-il impossible qu’apparaisse un nouveau Gengis Khan surgi des entrailles de cette Asie qui a, depuis des siècles, tant de comptes à régler avec l’Europe ?

L’armée renaîtra. C’est indubitable.

Mais, ébranlée dans tous ses principes, dans toutes ses traditions, elle hésitera longtemps à choisir sa voie. Pareille aux preux de la geste populaire russe, elle s’arrêtera indécise, au carrefour. Elle examinera, avec angoisse, l’horizon sombre, voilé encore de brumes matinales. Elle cherchera à distinguer parmi les voix confuses qui s’élèveront. Elle devra — dans une tension douloureuse — discerner au milieu des appels menteurs le seul qu’elle doive suivre… celui de son peuple.

[modifier] Notes

  1. Chef d’état-major de l’armée.
  2. Ancien directeur de la revue Le Monde contemporain. Socialiste-démocrate, il dirige aujourd’hui un journal bolcheviste à Helsingfors.
  3. Cette conférence se réunit le 14 août 1917. On y avait convoqué des représentants des municipalités autonomes des zemstvos et des villes, des organisations sociales associées, des coopératives, des comités de députés ouvriers et soldats des Doumas d’Empire, des groupes commerçants et industriels, des associations professionnelles d’ouvriers, des sociétés savantes, des travailleurs intellectuels, des organisations nationales, militaires et autres.
  4. En août, au Soviet, les opinions évoluèrent rapidement, à l’avantage des bolcheviks, qui y avaient presque la majorité.
  5. Le général Parsky occupe, actuellement, un poste important dans l’armée des Soviets. Le général Boldyrev a été, dans la suite, commandant en chef de l’ « armée antibolcheviste de l’Assemblée Constituante », sur la Volga.
  6. Le 21 août.
  7. Motions votées par le comité principal de l’association des officiers, par la ligue militaire, par le Conseil de l’Union des troupes cosaques, par la société des chevaliers de Saint-Georges, par la conférence des organisations sociales et par d’autres.
  8. Le 27 août, c’est-à-dire le jour de sa rupture avec Kornilov, Kérensky n’avait encore pu se décider à signer les projets de lois émanant du « programme ».
  9. Le troisième corps de cavalerie avait été mandé à Pétrograd par le Gouvernement Provisoire.
  10. Voici ce qui ressort de l’enquête : Savinkov, administrateur du Ministère de la Guerre, et son chef de cabinet, le colonel Baranovsky, envoyé en mission au Grand Quartier Général par Kérensky, estimaient que, vraisemblablement, outre les bolcheviks, le Soviet des députés ouvriers et soldats se soulèverait aussi (sous l’influence du programme Kornilov). Il aurait fallu, dans ce cas, écraser impitoyablement l’insurrection. (Procès verbal. Déposition de Kornilov. Appendice XIII.)
  11. Savinkov — on le verra dans la suite — déposa qu’il n’avait proposé aucune combinaison politique au nom du Ministre-Président.
  12. Il s’agissait du « programme Kornilov ».
  13. Les commandants en chefs des autres fronts adressèrent au gouvernement provisoire, le 18 août, des dépêches très franches, dont les extraits qui suivent indiqueront la tendance : Le général Klembovsky, commandant du front nord :… « J’estime extrêmement dangereux un changement dans le commandement suprême à l’heure où l’ennemi menace le territoire de notre patrie et notre liberté: Le moment exige l’application immédiate de mesures susceptibles de relever la discipline et la force de l’armée ». Le général Balouev, commandant du front ouest : « la situation actuelle de la Russie exige l’adoption en toute hâte de mesures exceptionnelles. Le maintien du général Kornilov à la tête de l’armée m’apparaît éminemment nécessaire, quelles que soient les complications de la politique ». Le général Cherbatchov, commandant du front de Roumanie : « la destitution du général Kornilov exercera sûrement une influence désastreuse sur l’armée et sur la défense de la Russie. Je m’adresse à votre patriotisme au nom du salut du pays ». Tous les commandants en chef mentionnèrent qu’il était urgent d’appliquer les mesures proposées par Kornilov.
  14. L’état-major n’a pas reçu cette dépêche. Voici comment Kérensky présente l’incident Lvov : « Le 26 août, le général Kornilov m’envoya V.-N Lvov, membre de la Douma d’Empire. Il l’avait chargé d’exiger la remise par le Gouvernement Provisoire de tous les pouvoirs civils et militaires. Il aurait constitué ensuite, à son gré, un nouveau gouvernement. »
  15. Le 29, au matin, une dépêche du général-quartier-maître du Grand Quartier nous arriva encore, par hasard. L’espoir d’un dénouement pacifique, de nouveau, s’y exprimait.
  16. Faubourg de Berditchev.
  17. Communiqué officiel, publié par la « Rietch » du 3 septembre 1917.
  18. Les membres de la commission étaient : les lieutenants colonels Raoupach et Oukraïntzev, juges militaires ; Kolokolov, juge d’instruction ; Liber et Krochmal, représentants du comité exécutif central du Soviet des députés ouvriers et soldats.
  19. Chablovsky, Kolokolov, Raoupach et Oukraïntzev.
  20. Le matin même de notre départ on nous conduisit aux bains, accompagnés d’une seule sentinelle, à une verste de la prison. Personne n’y prêta attention.
  21. Plus tard, ce brillant officier fut parmi les premiers inscrits à l’Armée volontaire. Il fut blessé, à nouveau, en 1918, lors de la première campagne de Kornilov dans le Kouban. Au printemps 1919, il mourut du typhus exanthématique.
  22. Journal d’Oganovsky.
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils