La Dame blanche

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LA DAME BLANCHE,
OPÉRA-COMIQUE EN TROIS ACTES,


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre royal de l’Opéra-Comique, le 10 décembre 1825.


MUSIQUE DE M. BOYELDIEU.




PERSONNAGES.

GAVESTON, ancien intendant des comtes d’Avenel.

ANNA, sa pupille.

GEORGES, jeune officier anglais.

DIKSON, fermier des comtes d’Avenel.

JENNY, sa femme.

MARGUERITE, ancienne domestique des comtes d’Avenel.

GABRIEL, valet de ferme de Dikson.

MAC-IRTON, juge de paix du canton.

Paysans, etc.


La scène se passe en Écosse, en 1759.




Scribe - Théâtre, 6 - La Dame blanche.jpg



ACTE PREMIER.

Le théâtre représente l’intérieur d’une ferme écossaise ; le fond, qui est ouvert, laisse voir un site pittoresque, des arbres, des rochers, et une route qui descend de la montagne à la ferme.


Scène PREMIÈRE.

INTRODUCTION.
Paysans écossais, hommes et femmes ; LA MARRAINE, le bouquet au côté.

CHŒUR.
Sonnez, cornemuse et musette !
Les montagnards sont réunis :
Car un baptême est une fête
Pour des parens, pour des amis.

Scène II.

Les précédens ; DIKSON, JENNY, sortant de la porte à droite.

PREMIER PAYSAN, allant à lui.
Eh bien, cousin, quelle nouvelle ?
DIKSON.
Ah ! mes amis, mes bons amis,
Partagez ma douleur mortelle :
On ne peut baptiser mon fils.
PREMIER PAYSAN.
Hé ! pourquoi donc ?
DIKSON, montrant Jenny.
Hé ! pourquoi donc ? Ma femme et moi
En perdrons la tête, je croi :
Voilà, par un revers soudain,
Que nous nous trouvons sans parrain.
TOUS.
Point de parrain !
DIKSON.
J’en avais un du plus haut grade,
Car c’était monsieur le shérif ;
Mais voilà qu’il tombe malade,
Et juste au moment décisif.
TOUS.
Comment remplacer un shérif ?
JENNY.
Je veux un parrain d’importance,
Qui porte bonheur à mon fils.
DIKSON.
Mais, je le vois, l’heure s’avance ;
N’y pensons plus, mes bons amis.

Scène III.

Les prédédens ; GEORGES, paraissant sur le haut de la montagne.

(Il est en vêtement très simple, et porte sur son épaule un petit paquet attaché au pommeau de son épée.)

TOUS.
Eh mais ! quel est cet étranger ?
GEORGES, qui a descendu la montagne, et qui entre en scène.
Chez vous, mes bons amis, ne puis-je pas loger ?

(Tirant sa bourse et la présentant.)

Tenez, car la faim m’aiguillonne.
DIKSON.
Chez les montagnards écossais
L’hospitalité se donne
Elle ne se vend jamais.
Votre état ?
GEORGES.
Votre état ? J’ai servi dès ma plus tendre enfance,
Et je suis officier du roi.
DIKSON.
Ce titre-là suffit, je pense ;
Soyez le bien-venu chez moi.

(Tout le monde s’empresse autour de lui ; on le débarrasse de ses armes et de son bagage, pendant la ritournelle de l’air suivant.)

GEORGES.
Air :
Ah ! quel plaisir d’être soldat !
On sert, par sa vaillance,
Et son prince et l’état ;
Et gaîment on s’élance
De l’amour au combat.
Ah ! quel plaisir d’être soldat !
Sitôt que la trompette sonne,
Sitôt qu’on entend les tambours,
Il court dans les champs de Bellone,
En riant, exposer ses jours.
Ecoutez ces cris de victoire ;
De la gaîté c’est le signal :
« Amis, buvons à notre gloire ;
« Buvons à notre général ! »
Ah ! quel plaisir d’être soldat, etc.
Quand la paix, prix de son courage,
Le ramène dans son village,
Pour lui quel spectacle nouveau !
Chacun et l’entoure et l’embrasse :
« C’est lui, c’est l’honneur du hameau !
La beauté sourit avec grace ;
Le vieillard même, quand il passe,
Porte la main à son chapeau ;
Et sa mère, est-elle heureuse !

(Regardant autour de lui.)

Mais j’avais une amoureuse :

(Souriant.)

Où donc est-elle ? J’entends,
Je comprends.

(Soupirant, et reprenant gaîment.)

Ah ! quel plaisir d’être soldat !
On sert, par sa vaillance,
Et son prince et l’état ;
Et gaîment on s’élance
De l’amour au combat.
Ah ! quel plaisir d’être soldat !
JENNY, bas à Dikson.
Quel aimable et gai caractère !
C’est le parrain qu’il nous faudrait.
DIKSON, de même à Jenny.
Y penses-tu ? c’est indiscret.
JENNY.
Ne crains rien, et laisse-moi faire.

(S’approchant de Georges.)

COUPLETS.
PREMIER COUPLET.
Du ciel pour nous la bonté favorable
Nous donne un fils, espoir de notre hymen ;
Et pour qu’il soit aussi brave qu’aimable,
Nous vous prions d’en être le parrain.
GEORGES.
DEUXIÈME COUPLET.
Puissé-je un jour, pour acquitter ma dette,
De votre fils embellir le destin !
Mais en voyant tant d’attraits, je regrette
De ne pouvoir être que son parrain.
DIKSON, avec joie.
Vous acceptez : ah ! quel bonheur !

(A Jenny.)

Cours prévenir notre pasteur.

(Aux montagnards.)

Veillez au repas, je vous prie ;
Car avant la cérémonie
Nous avons toujours le festin.
GEORGES.
Moi, d’avance je m’y convie ;
Vous me verrez le verre en main.
DIKSON.
Grand Dieu ! quel aimable parrain !
REPRISE DU PREMIER CHŒUR.
Sonnez, cornemuse et musette !
Les montagnards sont réunis :
Car un baptême est une fête
Pour des parens, pour des amis.

(Jenny sort par le fond ; plusieurs montagnards la suivent, ou rentrent dans l’intérieur de la ferme.)


Scène IV.

GEORGES, DIKSON.

GEORGES.

Voilà donc qui est convenu ! Je reste ici ! je suis de la famille ! Mais je ne me serais pas attendu ce matin à la nouvelle dignité qui m’arrive.

DIKSON.

Peut-être que cela vous contrarie ?

GEORGES.

En aucune façon ! Que veux-tu que fasse un officier en congé ? autant qu’il soit parrain qu’autre chose ; ça utilise ses momens ; c’est encore un service indirect qu’il rend à l’État.

DIKSON.

C’est toujours bien de l’honneur que vous faites à un simple fermier ; d’autant qu’à la naissance d’un enfant il y a toujours, comme disaient nos pères, de malignes influences qui le menacent… ici surtout !

GEORGES.

Vraiment !

DIKSON.

Oui, le pays est mauvais. Mais je suis de l’avis de ma femme, vous nous porterez bonheur ! A propos de cela, mon officier, vous ne m’avez pas dit votre nom ?

GEORGES.

C’est juste : avant de donner un nom à ton fils, il faut que je te dise le mien ; on m’appelle Georges.

DIKSON.

Georges !

GEORGES.

Oui, voilà tout.

DIKSON.

Georges : ce n’est là qu’un nom de baptême.

GEORGES, souriant.

Eh bien ! aujourd’hui c’est ce qu’il te faut, tu n’en as pas besoin d’autre. Georges Brown, si tu veux ? Du reste, je serais bien embarrassé d’en dire davantage : excepté quelques souvenirs vagues et confus, ma mémoire ne me retrace rien de mon enfance ni de ma famille. J’ai quelques idées de grands domestiques en habits galonnés qui me portaient dans leurs bras ; d’une jolie petite fille avec laquelle j’étais élevé… d’une vieille femme qui me chantait des chansons écossaises. Mais tout à coup, et j’ignore comment, je me suis vu transporté à bord d’un vaisseau, sous les ordres d’un nommé Duncan, un contre-maître qui se disait mon oncle, et que je n’oublierai jamais, car il m’apprenait rudement le service maritime ! Au bout de quelques années d’esclavage et de mauvais traitemens, je parvins à m’échapper, et je débarquai sans un schelling dans ma poche.

DIKSON.

Pauvre jeune homme !

GEORGES.

Je n’étais pas à plaindre ; j’étais libre, j’étais mon maître. Je me fis soldat du roi Georges. En avant, marche ! le sac sur le dos ! Depuis ce moment-là je suis le plus heureux des hommes ; tout m’a réussi ; il semble que la fortune me conduise par la main. D’abord, à ma première affaire j’avais seize ans : me souvenant encore de mon état de matelot, je jette là mon fusil, je grimpe à une redoute, j’y entre le premier, et mon colonel m’embrasse en présence de tout le régiment. Mon brave colonel ! ce fut pour moi un père, un ami ! il me prit en affection, s’occupa de mon éducation, de mon avancement. Il y a six mois, dans le Hanovre, je venais d’être nommé sous-lieutenant, lorsque je me trouvai à côté de lui, en face d’une batterie ! « Georges ! me criait-il, va-t’en ! » et il voulait se mettre devant moi. Tu te doutes bien que je me suis élancé au devant du coup, mais en vain ! nous tombâmes tous les deux, et lui pour ne jamais se relever !

DIKSON.

Il est mort !

GEORGES.

Oui, au champ d’honneur ! de la mort des braves ! (Otant son chapeau.) Puisse-t-il prier là-haut pour qu’il m’en arrive autant ! Quand je revins à moi, je me trouvai dans une chaumière qui m’était inconnue, et je vis tout à coup apparaître une jeune fille, à qui sans doute je devais la vie, et qui chaque jour venait me prodiguer des soins. C’était la physionomie la plus douce et la plus touchante. Il m’était défendu de parler, et je ne pouvais lui témoigner que par gestes, et ma reconnaissance et le désir que j’avais de connaître ma bienfaitrice. « Plus tard, me disait-elle, quand vous irez mieux ! » Mais un jour je l’attendais à l’heure accoutumée, elle ne vint plus ; et cependant la veille, en me quittant, elle m’avait dit : « A demain ! » Aussi, dans mon inquiétude, dans mon impatience, je me hâtai d’abandonner la chaumière ; j’en sortis tout-à-fait guéri, mais amoureux comme un fou ; et depuis, malgré mes soins et mes recherches, impossible de découvrir les traces de ma belle inconnue !

DIKSON.

C’était peut-être votre bon ange, quelque démon familier, comme il y en a tant dans le pays.

GEORGES.

Vraiment, je vous reconnais là, vous autres Écossais. Mais en revanche, j’ai retrouvé à Londres une ancienne connaissance, mon ami Duncan, qui est, je crois, mon mauvais génie ; il a paru stupéfait en m’apercevant avec mon nouveau grade. J’avais bien envie, malgré notre parenté, de lui rendre tout ce que j’avais reçu de lui ; mais il était vieux et souffrant, et n’a pas, je crois, long-temps à vivre ; j’ai partagé ma bourse avec lui, et ne lui demande rien, pas même son héritage.

DIKSON.

C’est très bien ; ça vous portera bonheur.

GEORGES.

C’est justement ce qu’il m’a dit en me quittant.


Scène V.

Les prédédens ; JENNY.

MORCEAU D’ENSEMBLE.
DIKSON.
Mais, que veut notre ménagère ?
JENNY.
Ah ! monsieur, je ne sais comment vous faire part…
DIKSON.
Qu’est-ce donc ?
JENNY.
Qu’est-ce donc ? Le baptême, hélas ! ne peut se faire
Que ce soir et très tard ;
Et monsieur, qu’on attend sans doute,
Veut partir promptement ?
GEORGES.
Veut partir promptement ? Je ne vais nulle part :
Rien ne me presse, et je m’arrête en route
Où je vois des amis.
JENNY.
Où je vois des amis. Dans nos humbles foyers
Vous resterez donc ?
GEORGES.
Vous resterez donc ? Volontiers.
JENNY.
Jusqu’à demain ?
GEORGES.
Jusqu’à demain ? Volontiers.
DIKSON.
Et vous souperez ?
GEORGES.
Et vous souperez ? Volontiers,
Volontiers, mes bons amis.
JENNY.
Ah ! c’est charmant ; il est toujours de notre avis.
DIKSON.
Allons, femme, fais-nous servir.
GEORGES.
Les braves gens !
DIKSON.
Les braves gens ! Touchez là ; quel plaisir !
Il faut rire, il faut boire
A l’hospitalité !
GEORGES.
A l’amour, à la gloire,
Ainsi qu’à la beauté !

(Pendant ce chœur, plusieurs convives sont entrés, et l’on a apporté la table.)

DIKSON.
Ici, monsieur le militaire,
A la place d’honneur.
GEORGES.
Près de ma gentille commère,
Ah ! pour moi quel bonheur !
ENSEMBLE.
Il faut rire, il faut boire
A l’hospitalité, etc.

(Ils sont tons assis et mangent.)

GEORGES, assis.

Dites-moi, mon cher hôte, pour un voyageur, qu’y a-t-il de curieux à voir dans le pays ?

DIKSON.

Il y a d’abord le château d’Avenel ; un édifice magnifique ! dont on voit d’ici le clocher.

JENNY.

Le nouveau château est fermé, et l’on ne peut pas y entrer ; mais il y a l’ancien, dont les ruines et les souterrains sont superbes : aussi, tous les peintre vont le visiter !

GEORGES.

Nous irons demain, n’est-il pas vrai ? vous m’y conduirez,

DIKSON.

Vous venez dans un mauvais moment. Ordinairement le château n’est habité que par une vieille concierge attachée aux anciens propriétaires ; mais hier l’intendant Gaveston y est arrivé, et l’on dit qu’il ne repartira qu’après la vente.

GEORGES.

Que dites-vous ? on vend cette belle propriété ?

DIKSON.

Oui, sans doute ! elle appartenait aux anciens comtes d’ Avenel, des braves gens que tout le monde chérit encore dans le pays ; mais ils étaient du parti des Stuarts, et après la bataille de Culloden, le comte d’Avenel, qui avait été proscrit, s’est réfugié avec une partie de sa famille en France, où l’on prétend qu’il est mort.

JENNY.

Or, pendant ce temps, ce monsieur Gaveston a embrouillé les affaires du comte, dont il était l’intendant, si bien que pour payer les créanciers on va vendre demain ce beau domaine.

DIKSON.

Bien plus, on dit que Gaveston, qui s’est enrichi, veut lui-même se rendre acquéreur du château, et, par ainsi, devenir comte d’Avenel… Je vous le demande… un coquin d’intendant qui se trouverait être notre seigneur… Non, morbleu ! nous ne le souffrirons pas…

JENNY.

Sois tranquille, il lui arrivera malheur, car hier au soir, Gabriel, notre garçon de ferme, a vu la dame blanche d’Avenel qui se promenait sur les créneaux et sur les ruines.

DIKSON.

Ah, mon Dieu ! en es-tu bien sûre ?

JENNY.

Il l’a vue comme je te voi.

GEORGES.

La dame blanche d’Avenel ! qu’est-ce que c’est ? je serais enchanté de faire sa connaissance !

DIKSON.

Y pensez-vous ?

GEORGES.

Pourquoi pas ? si c’est une jolie femme !

DIKSON.

Depuis trois ou quatre cents ans c’est la protectrice de la maison d’Avenel !

JENNY.

Quand il doit arriver à cette famille quelque événement heureux ou malheureux, on est sûr qu’elle apparaîtra. On la voit errer sur le haut des tourelles, en longs vêtemens blancs, et tenant à la main une harpe qui rend des sons célestes ; et puis, comme dit la ballade…

GEORGES.

Ah ! il y a une ballade ?

DIKSON.

Et une fameuse ! qu’on chante dans le pays, mais quand on est plusieurs réunis, parce que sans cela ça fait trop peur !… Ma femme la sait.

GEORGES.

Eh bien ! Jenny, chantez-nous-la. Il me semble que nous pouvons l’entendre (montrant tous les convives) ; nous sommes en force.

COUPLETS.
JENNY.
PREMIER COUPLET.
D’ici voyez ce beau domaine,
Dont les créneaux touchent le ciel !
Une invisible châtelaine
Veille en tous temps sur ce castel.
Chevalier félon et méchant
Qui tramez complot malfaisant,
Prenez garde !
La dame blanche vous regarde,
La dame blanche vous entend.
DEUXIÈME COUPLET.
Sous ces voûtes, sous ces tourelles,
Pour éviter les feux du jour,
Parfois gentilles pastourelles
Redisent doux propos d’amour.
Vous qui parlez si tendrement,
Jeune fillette, jeune amant,
Prenez garde !
La dame blanche vous regarde,
La dame blanche vous entend.
TROISIÈME COUPLET.
En tous lieux protégeant les belles,
Et de son sexe, ayant pitié,

(Regardant Dikson.)

Quand les maris sont infidèles,
Elle en avertit leur moitié.
Volage époux, cœur inconstant,
Qui trahissez votre serment,
Prenez garde !
La dame blanche vous regarde,
La dame blanche vous entend.
GEORGES.
Grand merci, ma belle enfant ;
Votre conte est charmant.
TOUS, effrayée
Un conte !
JENNY.
La dame blanche vous regarde !
Elle vous entend !

(Gabriel tire Dikson par son habit.).

DIKSON, effrayé.

Hein ! qu’est-ce que c’est ? C’est Gabriel, mon valet de ferme.

GABRIEL.

Monsieur, les principaux fermiers des environs sont là dans la salle à côté.

JENNY.

Va vite, car c’est pour la vente de demain.

GEORGES.

La vente du château d’Avenel ?

JENNY.

Oui, monsieur, tous les fermiers, tous les notables du pays se réunissent pour surenchérir.

GEORGES.

Et quel est leur but en faisant pour leur compte une pareille acquisition ?

JENNY.

D’empêcher que ce domaine ne passe dans les mains de Gaveston ; de le conserver à la famille d’Avenel dont chacun ici chérit le souvenir ; et si jamais quelqu’un de leurs descendans revient dans le pays, on lui dira : Voilà votre bien, voilà vos terres ; nous les avons gardées et cultivées pour votre compte, reprenez-les !

GEORGES

Il se pourrait !… un pareil dévouement… Eh bien ! sans les connaître, j’estime les comtes d’Avenel, car ceux qui se font aimer ainsi doivent être de braves gens.

DIKSON, aux montagnards.

Allez, mes amis, allez délibérer avec eux ; je vous rejoins dans l’instant.

(Ils sortent tous par la porte à gauche.)

Scène VI.

JENNY, GEORGES, DIKSON.

JENNY, à Dikson.

Pourquoi ne pas les suivre ?

DIKSON, montrant Georges.

Je voulais auparavant parler à monsieur sur la vente du domaine, et puis sur des idées qui me sont revenues pendant que tu chantais. Ici, dans ce pays, ils sont tous trop poltrons pour me donner un bon conseil ; tandis que vous (à Georges), qui êtes militaire et qui avez du cœur…

GEORGES.

De quoi s’agit-il ?

DIKSON.

D’abord, monsieur, dites-moi si vous croyez à la dame blanche ?

GEORGES, riant.

Qui, moi ? ma foi, j’y aurais des dispositions : il serait si doux de penser qu’on a toujours auprès de soi une jolie femme, une fée secourable qui vient à votre aide au moment du danger ; et je donnerais tout au monde pour apercevoir seulement la dame blanche d’Avenel.

DIKSON, tremblant.

Eh bien ! je suis plus heureux que vous.

JENNY et GEORGES.

Tu l’as vue !

DIKSON.

Mieux que cela, je lui ai parlé, il y a déjà bien longtemps ; je lui ai fait alors une promesse qui maintenant ne laisse pas que de m’inquiéter.

JENNY.

Qu’est-ce que ça signifie ? et vous ne m’en avez jamais rien dit !

DIKSON.

Je n’en aurais jamais parlé à personne sans les événemens de demain ; et puis, ce que tu m’as raconté, qu’elle avait reparu dans le pays, tout cela s’est représenté à ma mémoire ; et depuis quelques instans, voilà, sans me vanter, une fameuse peur qui me galope.

GEORGES et JENNY.

Dis-nous vite !

DIKSON.

Il y a treize ans, après la mort de mon père, tous les malheurs semblaient fondre sur moi : mes blés avaient été gelés, mes bestiaux avaient péri, le feu avait pris à ma ferme, sans compter les recors et les hommes de loi qui commençaient à me travailler ; le lendemain on devait tout saisir chez moi, jusqu’à mes charrues, et pas un ami qui voulût m’obliger. Désespéré, j’errais le soir dans la campagne et je me trouvai prés des souterrains du vieux château ; j’y entrai, et me jetant sur la pierre : « Puisque tout m’abandonne, m’écriai-je, que la dame blanche vienne à mon secours ; je me donne à elle corps et bien, si elle veut me prêter deux mille livres d’Écosse. » J’entendis tout à coup une voix qui me dit : « J’accepte. Quand l’heure aura sonné, souviens-toi de ta promesse ; » et dans le moment une bourse tombe à mes pieds !

GEORGES.

Ce n’est pas possible !

DIKSON.

Je la ramassai en fermant les yeux, persuadé que c’était de la fausse monnaie : c’étaient de belles pièces d’or avec lesquelles j’ai payé mes dettes, rétabli mes affaires ; et depuis ce temps-là, tout a prospéré chez moi ; je suis devenu un des plus riches fermiers des environs, et j’ai épousé, l’autre année, Jenny que j’aimais depuis longtemps.

JENNY.

Et moi, si je l’avais su j’y aurais regardé à deux fois… Avoir formé un pacte comme celui-là !… Savez-vous que la dame blanche est un lutin ?… c’est comme qui dirait le…

DIKSON, tremblant.

Du tout, c’est bien différent !

JENNY.

Si, monsieur, tout cela se tient ; et quand je pense que vous vous êtes donné à elle avec tout ce qui vous appartient !…

DIKSON.

C’est vrai.

JENNY.

Et moi, qui suis votre femme, je suis donc comprise là-dedans, et notre enfant ?

GEORGES.

Comment, mon petit filleul !

JENNY.

Et si un beau matin elle allait venir nous enlever ?

DIKSON.

Ah, mon Dieu ! (Se retournant.) Hein ! qu’y a-t-il ? (Apercevant Gabriel.) Cet imbécile-là le fait exprès ; il arrive toujours quand on a peur.

GABRIEL, qui est entré.

Dame ! notre maître, c’est que vous avez toujours peur quand on arrive ! Les fermiers vous attendent : il faut qu’ils retournent ce soir chez eux, et voici la nuit qui s’avance.

DIKSON.

Je te suis. (A Jenny.) Vois-tu, ma chère amie, il n’y a rien à craindre ; pourquoi veux-tu que la dame blanche t’enlève, toi, une femme ! elle m’enlèverait plutôt… Je reviens. (Bas à Georges.) Restez avec ma femme et ne la quittez pas.

(Il sort.)


Scène VII.

GEORGES, JENNY.

DUO.
GEORGES.
Il s’éloigne, il nous laisse ensemble ;
Mais en partant je crois qu’il tremble.
JENNY.
Hélas ! il est toujours ainsi :
J’ vois toujours trembler mon mari.
Au moindre bruit dans le village
Il a peur.
GEORGES
Il a peur. Il a peur ?
JENNY.
Dès qu’il entend gronder l’orage,
Il a peur.
GEORGES.
Il a peur. Il a peur ?
JENNY.
Et quand parfois il se réveille,
C’est qu’hélas ! de quelque voleur
Il a peur.
GEORGES.
Il a peur. Il a peur ?
JENNY.
Qu’on m’ dise un mot d’ galanterie,
Ou bien qu’à danser l’on me prie,
Il a peur.
GEORGES.
Il a peur. Il a peur ?
JENNY.
Y conçoit-on rien, je vous prie.
GEORGES.
Ah ! je conçois bien sa frayeur :
Lorsque l’on a femme jolie,
De tout le monde l’on a peur ;
Mais…
ENSEMBLE.
JENNY.
Oh ! le brave militaire !
Pour mon mari je n’ai plus peur ;
Il nous défendra, j’espère :
Non, non, non, non, plus de frayeur !
GEORGES, lui prenant la main.
Auprès d’un bon militaire,
Non, non, non, non, plus de frayeur !
Rassurez-vous bien, ma chère,
Je serai votre défenseur.
JENNY.
J’ bénis le sort qui nous rassemble.
Mais que vois-je ? votre main tremble.
GEORGES
Vraiment, parfois je suis ainsi.
JENNY.
Le voilà comme mon mari.
GEORGES.
Lorsque je suis près d’une belle,
Moi j’ai peur.
JENNY.
Moi j’ai peur. Il a peur ?
GEORGES.
Lorsque son œil noir étincelle,
Oh ! j’ai peur.
JENNY.
Oh ! j’ai peur. Il a peur ?
GEORGES.
Oui, lorsque je vois tant de charmes,
Craignant de leur rendre les armes,
Pour ma raison et pour mon cœur
J’ai grand’peur.
JENNY.
J’ai grand’peur. Il a peur ?
GEORGES.
Pour dissiper cette folie,
Un seul baiser, je vous en prie.
JENNY.
Monsieur n’a donc plus de frayeur ?
GEORGES.
Oh ! cela redouble, au contraire,
Et c’est pour me donner du cœur.

(Il l’embrasse.)

ENSEMBLE.
JENNY.
Oh ! le brave militaire !
Pour mon mari je n’ai plus peur ;
Il nous défendra, j’espère :
Non, non, non, non, plus de frayeur.
GEORGES.
Auprès d’un bon militaire,
Non, non, non, non, plus de frayeur !
Rassurez-vous bien, ma chère,
Je serai votre défenseur.

Scène VIII.

Les prédédens ; DIKSON.

DIKSON, d’un air effrayé, et tenant la main un papier.

Ma femme, ma femme ! (A Georges.) Ah ! vous voilà. Ne me quittez pas, je vous en prie.

JENNY.

Qu’y a-t-il donc ? est-ce que les fermiers…

DIKSON, de même.

C’est moi qu’ils ont chargé de leur procuration jusqu’à deux cent mille livres d’Écosse ; mais après cela ils sont partis.

GEORGES.

Eh bien ?…

DIKSON, de même.

Je les ai reconduits jusqu’au détour du bois… à cent pas de la maison ; et comme je revenais, j’ai trouvé au milieu de la route un petit nain, tout noir, qui m’a présenté ce papier, et qui soudain, je crois, s’est abîmé sous terre… car je ne sais plus ce qu’il est devenu !

JENNY.

Ah ! mon Dieu…

DIKSON.

Et ce papier, le voilà !

JENNY.

Lis toi-même !

DIKSON, lisant

« Tu m’as juré obéissance ; l’heure est venue, j’ai besoin de toi… Trouve-toi ce soir à la porte du vieux château, et demande l’hospitalité au nom de saint Julien d’Avenel.

Signé LA DAME BLANCHE. »
TRIO
ENSEMBLE.
DIKSON ET JENNY.
Grands dieux ! que viens-je d’entendre !
Voici donc le moment fatal !
Je n’y puis rien comprendre ;
C’est un mystère infernal !
GEORGES.
D’honneur ! je n’y puis rien comprendre ;
Je m’y perds !… Mais c’est égal ;
L’aventure a de quoi surprendre :
Le trait est original.
DIKSON.
C’est cette nuit, dans l’instant même.
JENNY.
Peu m’importe ; tu n’iras pas.
DIKSON, montrant le billet.
Mais songe à son ordre suprême.
JENNY.
J’arrêterai plutôt tes pas.
DIKSON.
Et si je brave sa colère,
Songe à ce que nous deviendrons :
Adieu notre fortune entière,
Adieu l’espoir de nos moissons !
Et chez moi, toutes les semaine,
Des lutins qu’elle aura payés
Viendront avec un bruit de chaînes
La nuit me tirer par les pieds.
ENSEMBLE.
DIKSON ET JENNY.
Ah ! grands dieux ! que viens-je d’entendre ?
Voici donc le moment fatal !
Il faut, {
je ne puis m’en } défendre,
il ne peut s’en
Descendre au séjour infernal.
GEORGES.
D’honneur, je n’y puis rien comprendre ;
Oui, je m’y perds : mais c’est égal ;
Ce secret… j’irai le surprendre
Au fond du séjour infernal.
GEORGES.
Mes bons amis, séchez vos larmes ;
Si ce rendez-vous aujourd’hui
Est la cause de vos alarmes,
Ne craignez rien,

(Montrant Dikson.)

Ne craignez rien, J’irai pour lui.
DIKSON ET JENNY.
O ciel ! vous exposer ainsi !
GEORGES.
Le péril a pour moi des charmes,
Surtout pour aider un ami.
DIKSON ET JENNY.
Des lutins craignez la furie.
GEORGES.
Je ne crains rien, je suis soldat.
JENNY.
Quoi ! voulez-vous…
GEORGES.
Quoi ! voulez-vous… C’est mon envie.
DIKSON.
Risquer toujours…
GEORGES.
Risquer toujours… C’est mon état.
Allons, partons, sers-moi d’escorte ;
Tu voudrais résister en vain.
DIKSON, bas à Jenny.
Je vais le conduire à la porte,
Et puis je reviendrai soudain.
JENNY.
Et notre baptême ?
GEORGES, gaîment.
Et notre baptême ? A demain ;
Vous me verrez, j’en suis certain.
DIKSON, à part.
Et puis, si le diable l’emporte,
Nous serons encor sans parrain.
ENSEMBLE.
GEORGES
Et toi, la plus belle des belles,
Dame blanche, esprit ou lutin,
Sur tes créneaux, sur tes tourelles,
J’accours en galant paladin.
DIKSON ET JENNY, tremblans.
Je sens une frayeur mortelle…
Nous voulons l’arrêter en vain ;
Il va, dans l’excès de son zèle,
Au devant d’un trépas certain.

(Georges sort, conduit par Dikson ; Jenny reste seule, en les suivant des yeux et en levant les bras au ciel.)


FIN DU PREMIER ACTE.


ACTE II

Le théâtre représente un grand salon gothique ; à gauche du spectateur, sur le premier plan, une large cheminée ; à droite, un portrait de famille. Du même côté une porte, et plus loin une croisée.



Scène PREMIÈRE.

MARGUERITE, occupée à filer.

COUPLETS.
PREMIER COUPLET.
Pauvre dame Marguerite,
Tes derniers jours sont venus,
Et ces fuseaux que j’agite
Bientôt ne tourneront plus.
Que je voie encor mes maîtres
Au château de leurs ancêtres :
Avant de mourir, voilà
Le seul bonheur que j’implore…
Fuseaux légers, tournez encore,
Tournez encore jusque là !
DEUXIÈME COUPLET.
Et toi, dont la souvenance
Reste en mon cœur maternel,
Toi, dont j’élevai l’enfance,
Pauvre Julien d’Avenel ;
Dussé-je en mourir de joie,
Qu’un seul jour je te revoie :
Avant d’expirer, voilà
Tout le bonheur que j’implore…
Fuseaux légers, tournez encore,
Tournez encore jusque là. (Se levant.) Allons, allons ! laissons là mon ouvrage et mes souvenirs (montrant la porte à gauche), car miss Anna va descendre de son appartement… Pauvre et chère orpheline, élevée par mes anciens maîtres ! en la voyant arriver hier avec ce Gaveston, qu’ils lui ont donné pour tuteur, il m’a semblé que mes vœux étaient exaucés, et que mon pauvre Julien allait aussi revenir ; car, autrefois, ils étaient toujours ensemble, qui voyait l’un voyait l’autre : ils s’aimaient tant, et ils étaient si gentils, surtout quand je les portais tous les deux dans mes bras, et que la comtesse d’Avenel me criait : Dame Marguerite, prenez garde ! Jour de Dieu, si je prenais garde ! le fils de mes maîtres, mon pauvre petit Julien ! Eh bien ! voilà que malgré moi j’y reviens encore ! Il en est de ça comme du vieux clocher d’Avenel, au milieu du parc ; de quelque côté qu’on se promène on le rencontre toujours ! (S’approchant de la croisée qui est entr’ouverte.) Fermons tout dans cet appartement. Ah ! mon Dieu, j’ai aperçu une lumière dans ces ruines inhabitées. Oui, j’ai cru distinguer… Ah ! (refermant vivement la fenêtre.) serait-ce la dame blanche, la protectrice de ce château ? et sa présence m’annonce-t-elle le retour ou la mort de Julien ?

Scène II.

MARGUERITE ; MISS ANNA, couverte d’un manteau écossais, et tenant à la main une lanterne éteinte ; elle est vêtue d’une robe bleue et coiffée en cheveux.

MARGUERITE.

Qui vient là ? miss Anna, pâle et tremblante. Qu’avez-vous, mon enfant ?

ANNA, ôtant son manteau et posant sa lanterne dans le coin de la cheminée.

Rien, dame Marguerite.

MARGUERITE.

Moi qui vous croyais dans votre appartement ; d’où venez-vous donc ?

ANNA.

De traverser ces ruines.

MARGUERITE.

Dieu soit loué ! c’est vous que j’ai vue tout à l’heure ! Et vous osez seule, la nuit…

ANNA.

Aussi je tremblais. Mais, c’est égal, Gaveston vient de sortir, et je voulais visiter ce superbe bâtiment qui est au milieu du parc. J’ai été jusque là et je n’ai pu y pénétrer.

MARGUERITE.

Je le crois bien ; depuis qu’on a appris la mort du comte, tout est fermé, on y a mis les scellés, et on ne les lèvera que demain, après la vente.

ANNA, à part.

O ciel ! quel contre-temps !

MARGUERITE.

Mais quelle idée de sortir à une pareille heure, au lieu de venir auprès de moi, qui suis si heureuse de vous voir ? Car, depuis hier votre arrivée, à peine ai-je pu vous parler ce Gaveston était toujours là.

ANNA.

Tu as raison ; d’autres idées qui m’occupent… Pardonne-moi, ma bonne Marguerite.

MARGUERITE.

Qu’êtes-vous devenue ? que vous est-il arrivé depuis que cette noble famille a quitté ces lieux ? depuis le jour où vous suivîtes la comtesse d’Avenel, où son mari alla rejoindre l’armée des montagnards, et où mon petit Julien fut embarqué pour la France, avec ce vilain gouverneur, dont je me défiais ?

ANNA.

Hélas ! mon compagnon d’enfance, Julien, a disparu, et l’on ignore son destin ; son père vient de mourir dans l’exil, et la comtesse d’Avenel, retenue longtemps dans une prison d’état…

MARGUERITE.

O ciel !

ANNA.

Je l’ai suivie, Marguerite, je n’ai point quitté ma bienfaitrice ; pendant huit ans je lui ai prodigué mes soins, j’ai tâché de mériter le nom de sa fille qu’elle me donnait ; mais à sa mort, quelle différence ! il fallut suivre ce Gaveston qu’on avait nommé mon tuteur. Et dans un voyage où je l’accompagnai il y a trois mois sur le continent, il m’avait laissée pour quelques jours, dans une campagne, aux soins d’une de ses parentes…

MARGUERITE.

Eh bien ?

ANNA.

Eh bien !… Je ne sais pas si je dois te raconter le reste.

MARGUERITE.

En quelle autre que moi aurez-vous plus de confiance ?

ANNA.

La guerre venait d’éclater, on se battit aux portes mêmes du parc où nous étions, et un jeune militaire dangereusement blessé… c’était un de nos soldats, un compatriote, pouvais-je ne pas le secourir ? Et puis, te l’avouerai-je, malgré moi je pensais à Julien : Julien devait être de son âge, et je me disais : Peut-être le fils de mes maîtres est-il ainsi malheureux et sans secours.

MARGUERITE.

Quoi ! vous pouvez penser…

ANNA.

Calme-toi, ce n’était pas lui, car je sais son nom ; mais le retour de Gaveston nous fit partir sur-le-champ ; et depuis, je n’ai plus revu mon jeune officier, qui aura pris ma présence pour un songe, et qui, sans doute, m’a déjà oubliée.

MARGUERITE.

Tandis que vous, je devine, vous y pensez encore : vous l’aimez peut-être, et c’est ce qui me fait du chagrin.

ANNA.

Et pourquoi ?

MARGUERITE.

Il me semblait que vous n’auriez jamais aimé que Julien, du moins c’étaient là mes idées, et vingt fois j’ai rêvé à votre union.

ANNA.

Qu’oses-tu dire ? lui, héritier des comtes d’Avenel, et moi, pauvre orpheline, sans bien, sans naissance ; c’est ainsi que je reconnaîtrais les bontés de mes bienfaiteurs ! Non, Marguerite ; Julien, autrefois mon ami, mon frère, est maintenant mon seigneur, mon maître ; c’est comme tel que nous devons le respecter, le servir, et nous sacrifier, s’il le faut, pour sauver son héritage.

MARGUERITE.

Et par quels moyens ? c’est demain que l’on vend son domaine ; un autre que lui va acquérir les droits et surtout le titre de comte d’Avenel ; et si Julien existe encore, s’il revient jamais, il ne sera plus qu’un étranger dans le château de ses pères.

ANNA.

Qui sait ? pourquoi perdre courage ? moi j’ai bon espoir.

MARGUERITE.

Que voulez-vous dire ?

(On entend un son de cor.)

ANNA.

Tu le sauras… Entends-tu ? on ferme la porte du château ; Gaveston vient de rentrer. Écoute-moi bien, Marguerite : dans un instant peut-être quelqu’un des environs viendra réclamer l’hospitalité au nom de saint Julien d’Avenel.

MARGUERITE.

Qui vous l’a dit ?

ANNA.

Tu le feras entrer et tu tâcheras qu’on lui donne cet appartement.

MARGUERITE.

Oui, mademoiselle, oui, soyez tranquille ; je l’attendrai, s’il le faut, toute la nuit. Pour vous et pour Julien qu’est-ce que je ne ferais pas ?

ANNA.

Pars. C’est Gaveston.

MARGUERITE.

Adieu ! adieu, mon enfant.

(Elle sort.).


Scène III.

ANNA, GAVESTON.

GAVESTON.

Ah, ah ! miss, vous n’êtes point encore retirée dans votre appartement ?

ANNA.

Vous le voyez. Je causais avec Marguerite.

GAVESTON.

Qui sans doute vous racontait, comme hier, des histoires de revenans et de la dame blanche ! Se peut-il, miss Anna, que vous ajoutiez foi à de pareilles rêveries ?

ANNA.

Moi !

GAVESTON.

Oui ; je vous ai vue hier si émue, si attentive au moment où elle nous a raconté l’histoire du fermier Dikson et de ses pièces d’or, qu’en honneur vous aviez l’air de croire à cette aventure miraculeuse.

ANNA, souriant

Miraculeuse ? non ! car je sais mieux que personne qu’elle est véritable.

GAVESTON.

Allons donc !

ANNA, vivement.

Vingt fois la comtesse d’Avenel m’a raconté ce dernier trait de bonté de son mari, lorsque la nuit même de son départ, poursuivi, errant dans ces ruines, il entendit un pauvre fermier prêt à périr faute d’une somme d’argent ; et c’est pour n’être pas reconnu qu’il lui jeta sa bourse au nom de la dame blanche d’Avenel. Ah ! si tout sentiment de reconnaissance n’est pas éteint dans le cœur du fermier Dikson… (A part.) Celui-là doit me servir.

GAVESTON.

Oh ! rassurez-vous. Il n’est pas ingrat, c’est un des fidèles croyans de la dame blanche ; c’est lui qui cabale avec les femmes des environs, et qui fait courir le bruit dans le pays qu’il m’arrivera malheur d’oser mettre en vente un château qu’elle protège ; mais c’est ce que nous verrons. Je viens de souper chez M. Mac-Irton, le juge de paix, et nous avons pris nos arrangemens pour que la vente commençât demain au point du jour.

ANNA, à part.

O ciel ! (Haut.) Ainsi donc, vous, jadis l’intendant de ce château, vous allez en devenir le propriétaire ; vous allez acheter à vil prix le domaine et le titre de votre bienfaiteur.

GAVESTON.

Écoutez, miss Anna, vous savez que je n’aime pas les phrases, et que je tiens au positif. Je ne suis que Gaveston l’intendant, c’est vrai ; mais quand l’intendant Gaveston aura acheté et payé ce domaine, qui donne le titre de lord et l’entrée au parlement, tous les gens du pays, si fiers et si dédaigneux, me salueront humblement comme comte d’Avenel, et oublieront bien vite leur ancien maître : la raison, c’est que je suis riche et qu’il ne l’est plus : chacun son tour : d’ailleurs, avant son départ, le comte d’Avenel avait vendu des biens immenses qu’il avait en Angleterre : qu’a-t-il fait de cet argent ?

ANNA.

Il l’a employé au service du prétendant, vous le savez bien.

GAVESTON.

J’en doute ; à moins que vous n’en ayez trouvé la preuve dans cet écrit que vous a confié la comtesse d’Avenel.

ANNA

A moi ?

GAVESTON.

Oui ; nierez-vous que dans ses derniers momens elle ne vous ait remis un papier mystérieux ?

ANNA,

C’est la vérité.

GAVESTON.

Et qu’en avez-vous fait ?

ANNA.

Selon ses ordres, après sa mort je l’ai lu, et comme elle m’avait fait jurer de ne confier ce secret à personne, pas même à la plus intime amitié, j’ai déchiré cette lettre à l’instant.

GAVESTON.

Et moi, que les magistrats ont nommé votre tuteur, puis-je vous demander quel en était le contenu ?

ANNA.

Non, monsieur.

GAVESTON.

Et pourquoi ?

ANNA.

C’est que vous ne le saurez pas,

GAVESTON.

Fort bien, miss Anna ; sous votre air doux et timide vous cachez plus de fermeté et de résolution que je ne l’aurais soupçonné ; mais dorénavant je prendrai mes précautions.

(On entend une cloche en dehors.)

Eh mais ! quel est ce bruit ?

DUO ET TRIO.
ANNA.
C’est la cloche de la tourelle
Qui tout à coup a retenti !

(A part, pendant que Gaveston va regarder à la fenêtre.)

A notre rendez-vous fidèle,
C’est celui que j’attends ici.
GAVESTON.
Il est minuit ! dans ma demeure
Qui peut venir à pareille heure ?
ANNA.
Quelque voyageur sans abri.
GAVESTON.
Eh bien ! qu’il loge ailleurs qu’ici !
ANNA.
Pour lui je vous demande grace !
Vous qui voulez prendre la place
Des anciens maîtres de ces lieux,
Imitez-les, faites comme eux :
Si chacun ici les révère,
C’est que leur porte hospitalière
S’ouvrait toujours, aux malheureux.

(Gaveston s’éloigne sans lui répondre.)

ENSEMBLE.
ANNA, il part.
Il hésite, il balance,
Il ne voudra jamais ;
Il n’est plus d’espérance,
Adieu tous mes projets.
GAVESTON.
De cette complaisance
Je me repentirais ;
Il faut de la prudence
Pour servir, mes projets.

Scène IV.

Les prédédens ; MARGUERITE.

MARGUERITE.
Un beau jeune homme et de bonne tournure,
Pendant l’orage et par la nuit obscure
Demande asile en ce noble castel,
En invoquant saint Julien d’Avenel.
ANNA, à part.
Je l’avais dit ! c’est Dikson, c’est lui-même !
MARGUERITE.
Moi, je l’ai fait entrer dans la salle à côté.
GAVESTON.
Sans m’avoir consulté ?
Je punirai cette imprudence extrême,
Et je prétends qu’il sorte à l’instant même.
ANNA.
Y pensez-vous ? déjà dans le pays
N’avez-vous pas bien assez d’ennemis ?
Ne voulez-vous pas qu’on vous aime ?
GAVESTON.
De me haïr il leur est bien permis.
ANNA.
Eh bien ! souffrez qu’il entre en ce logis
Et dès demain vous aurez connaissance
Du billet qu’en mes mains la comtesse a remis.
GAVESTON, vivement.
Vous le jurez.
ANNA.
Vous le jurez. Je le promets d’avance.
GAVESTON.
A vos désirs il faut se conformer ;
Et puisqu’il faut ici se faire aimer,
Qu’il entre donc !
MARGUERITE.
Qu’il entre donc ! Dieu ! quelle bienfaisance !
GAVESTON.
Où le placer ?
ANNE ET MARGUERITE.
Où le placer ? Dans cet appartement.
GAVESTON, à Anna.
Soit mais rentrez dans le vôtre à l’instant !
ENSEMBLE.
ANNA.
A la douce espérance
Je renais désormais :
Céleste providence,
Seconde mes projets.
GAVESTON.
A cette complaisance
Je n’ai point de regrets,
Puisque la bienfaisance
Peut servir mes projets.
MARGUERITE.
O toi dont la puissance
Égale les bienfaits,
Céleste providence,

(Montrant Anna.)

Seconde ses projets.

(Anna sort par l’appartement à droite, et Georges entre par la porte du fond.)


Scène V.

GAVESTON, GEORGES, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Entrez, entrez, Monsieur, je vous demande pardon de vous avoir fait attendre.

GEORGES.

Il n’y a pas de mal, ma brave femme, j’étais occupé à admirer cet antique édifice. Le beau château ! les belles voûtes ! jusqu’à ces ruines que j’ai traversées pour arriver jusqu’ici, c’est admirable ! (Apercevant Gaveston.) Pardon, monsieur, de ne pas vous avoir salué d’abord ; c’est à vous sans doute que je dois l’hospitalité ?

GAVESTON.

Oui, monsieur. (A part) J’y pense maintenant : si c’était quelque acquéreur, quelque riche capitaliste qui vint pour surenchérir. (Haut.) Qui ai-je l’honneur de recevoir ?

GEORGES.

Un officier de sa majesté, un sous-lieutenant au quinzième d’infanterie.

GAVESTON, à part.

Un sous-lieutenant, je suis tranquille. (Haut.) Monsieur, à ce qu’il paraît, n’est pas Écossais.

GEORGES.

Non, vraiment, je ne suis jamais venu en ce pays, et je ne puis vous dire l’effet qu’a produit sur moi cet ancien édifice.

GAVESTON.

Et comment vous êtes-vous trouvé à une pareille heure à la porte de ce vieux château ?

GEORGES.

Comment ! je n’en sais trop rien ; mais j’ai idée que c’est pour vous rendre service.

GAVESTON.

A moi !

GEORGES.

A vous-même. Un autre vous dirait que c’est la nuit et le mauvais temps, mais ce n’est pas vrai ; moi, comme militaire, je dis toujours la vérité.

GAVESTON.

Toujours ?

GEORGES.

Oui, Monsieur ; même en amour, je suis d’une franchise !… Ce n’est pas qu’au régiment ils ne prétendent que ça me fera du tort, et que ça nuira à mon avancement ; mais ça me regarde. Revenons à vous : je n’entends parler dans le pays que des sortilèges, des apparitions de la dame blanche, et je veux passer la nuit dans ce château pour me trouver en tête à tête avec elle.

GAVESTON.

Si ce n’est que cela, vous ne risquez rien : elle n’a garde de se montrer.

GEORGES.

Vous croyez ; c’est ce qui vous trompe, car elle m’a donné rendez-vous.

GAVESTON, riant.

Un rendez-vous ? (A part.) Allons, allons, c’est quelque original dont les idées ne sont pas bien nettes. (Haut.) Adieu, mon officier, minuit a sonné depuis longtemps, et je suis obligé de vous quitter, attendu que demain nous serons réveillés avant le point du jour.

GEORGES.

Et pourquoi ?

GAVESTON.

Pour tout disposer ; car, de grand matin, nous aurons beaucoup de monde au château, des affaires importantes… On va vous dresser un lit dans cet appartement.

GEORGES.

A moi ! y pensez-vous ! ce fauteuil me suffit, je serai mieux là qu’au bivouac. D’ailleurs les revenans que j’attends pourraient bien être des contrebandiers ou des montagnards de la bande de Rob-Roy, et je veux être sur pied pour les recevoir.

GAVESTON.

Adieu donc, bonne nuit, et surtout bonne chance ; mais si vous voyez la dame blanche d’Avenel, dites-lui bien de ma part… (Apercevant Marguerite, qui depuis le commencement de la scène regarde attentivement Georges.) Eh bien ! qu’as-tu donc depuis une heure à regarder ainsi monsieur ?

MARGUERITE.

Rien ; mais ça m’a l’air d’un brave jeune homme, et je ne sais pas pourquoi j’ai du plaisir à le voir.

GAVESTON.

Allons, allons, rentrons, il est tard.

MARGUERITE, montrant à Georges la lampe qu’elle tient à sa main.

Voulez-vous que je vous laisse… ?

GEORGES.

Non, non, les revenans n’aiment pas les lumières, ça leur fait peur. A demain, mon cher hôte, soyez sûr que je vous donnerai des nouvelles, fussent-elles de l’autre monde.

(Gaveston et Marguerite sortent par le fond, et l’ou entend fermer les portes.)


Scène VI.

GEORGES, seul.

(Il fait nuit totale. Pendant la ritournelle de l’air suivant, Georges va rallumer le feu qui s’éteint, pose ses deux pistolets sur la table, etc.)

CAVATINE.
Viens, gentille dame,
Ici, je réclame
La foi des sermens.
A tes lois fidèle,
Me voici, ma belle,
Parais, je t’attends.
Que ce lieu solitaire
Et que ce doux mystère
Ont de charmes pour moi !
Oui, je sens qu’à ta vue
L’âme doit être émue ;
Mais ce n’est pas d’effroi.
Viens, gentille dame, etc.
Déjà la nuit plus sombre
Sur nous répand son ombre :
Qu’elle tarde à venir !
Dans mon impatience,
Le cœur me bat d’avance
D’attente et de plaisir.
Viens, gentille dame, etc.

(A la fin de la cavatine on entend un air de harpe, et Anna paraît.)


Scène VII.

GEORGES ; ANNA, sortant par le panneau à droite, qui tourne sur un pivot, elle est habillée en blanc, et la tête couverte d’un voile.

GEORGES.

Non, ce n’est point une illusion, c’est elle-même : je distingue dans l’ombre et sa démarche légère et ses vêtemens blancs.

ANNA, à part.

C’est lui ! osera-t-il me suivre ?… Oui ; si ce n’est par reconnaissance, ce sera du moins par frayeur pour la dame blanche.

GEORGES.

Elle approche.

ANNA.

Dikson, Dikson, est-ce toi ?

GEORGES.

Non, ce n’est pas lui ; mais je viens à sa place.

ANNA.

O ciel ! et qui donc êtes-vous ?

GEORGES.

Habile magicienne, comment ne sais-tu pas mon nom ?

ANNA.

O ciel ! quelle est cette voix ?

GEORGES.

Faut-il te dire qu’on m’appelle Georges Brown ?

ANNA.

Georges dans ces lieux ! n’est-ce point un songe ? (Faisant un pas vers lui.) Ah ! si j’osais… (S’arrêtant.) Non, je ne dois pas même pour lui… oublier mon serment.

GEORGES, écoutant.

Eh bien ! elle se tait… hein !

ANNA.

Tu as bien fait de ne pas me tromper, car moi qui sais tout, crois-tu que je ne connaisse pas Georges Brown, sous-lieutenant au service d’Angleterre ?

GEORGES.

Je ne reviens pas de ma surprise !

ANNA.

Dans le Hanovre, à la bataille d’Hastembek, tu t’es distingué, tu fus blessé près de ton colonel.

GEORGES.

O ciel !

ANNA.

Une main inconnue te rappela à la vie, te prodigua des soins…

GEORGES, s’avançant.

C’en est trop, et quel que soit ce mystère…

ANNA.

Arrête, ou je disparais à tes yeux, et tu ne me reverras jamais.

GEORGES.

J’obéis ; mais prends pitié de mon trouble : cette divinité protectrice qui prit soin de mes jours, où est-elle ? Depuis trois mois je la poursuis en vain ; partout il me semble et la voir et l’entendre ; dans ce moment encore, je ne sais si c’est une illusion, mais je crois reconnaître sa voix.

ANNA.

Peut-être l’ai-je prise pour te plaire.

GEORGES.

Si tu es elle-même, c’est ce que j’ignore ; mais qui que tu sois, donne-moi les moyens de la revoir.

ANNA.

Cela dépend de toi.

GEORGES.

Que faut-il faire, où faut-il te suivre ?

ANNA.

Me suivre… (A part) Oh ! maintenant je n’ose plus, et je dois changer de projet. (Haut.) Demain tu recevras mes ordres, et quels qu’ils soient…

GEORGES.

Je jure de m’y soumettre ! Fée, magicienne, ou dame blanche, je te suis dévoué. Pour revoir celle que j’aime et pour la posséder, je crois, s’il le fallait, que je me donnerais à toi.

ANNA.

Ce ne serait peut-être pas un mauvais moyen ; mais ce n’est pas là ce que je te demande. Écoute-moi.

RÉCITATIF.
Ce domaine est celui des comtes d’Avenel ;
Un avide intendant, au cœur dur et cruel,
Vent les en dépouiller ; mais mon pouvoir propice
Protége l’orphelin et confond l’injustice.
Parle ! veux-tu demain seconder mon espoir ?
GEORGES.
Défendre le malheur est mon premier devoir !
DUO.
ANNA.
Toujours soumis à ma puissance,
Tu promets donc de me servir ?
GEORGES.
Je te promets obéissance ;
A quel danger faut-il courir ?
ANNA.
De tes sermens, de ton courage,
M’oseras-tu donner un gage ?
GEORGES.
Parle !
ANNA.
Oserais-tu bien ici
Me donner ta main ?
GEORGES, détournant la tête, mais avançant intrépidement.
Me donner ta main ? La voici !
ENSEMBLE.
GEORGES.
Mais que cette main est jolie !
Pour un lutin quelle douceur !
Est-ce l’amour ou la magie
Qui fait ainsi battre mon cœur ?
ANNA.
De l’amour la douce magie
Pourrait aussi troubler mon cœur.
Fuyons, laissons-lui son erreur.

(Anna va pour sortir ; Georges, traversant le théâtre et se mettant devant elle.)

GEORGES.
Arrête !
ANNA, tremblante.
Arrête ! O ciel ! ma frayeur est extrême !
Que me veux-tu ?
GEORGES.
Que me veux-tu ? Tantôt tu promis qu’à mes yeux
Apparaîtrait celle que j’aime.
Où la verrais-je ?
ANNA.
Où la verrais-je ? Dans ces lieux.
GEORGES.
Comment ?
ANNA.
Comment ? Eh bien ! c’est elle-même
C’est elle qui viendra demain
T’apporter mon ordre suprême ;
Aussi, quand elle apparaîtra,
Qu’on obéisse !
GEORGES.
Qu’on obéisse ! A l’instant même.
Mais tu promets qu’elle viendra ?
ANNA.
Oui, de ma part elle viendra.
GEORGES.
Je crois au serment qui t’engage,
Mais il m’en faut encore un gage.
ANNA.
Parle !
GEORGES.
Parle ! Oserais-tu bien ici
Me donner ta main ?
ANNA, un peu tremblante.
Me donner ta main ? La voici !
ENSEMBLE.
GEORGES.
Ah ! que cette main est jolie !
Pour un lutin quelle douceur !
Est-ce l’amour ou la magie
Qui fait ainsi battre mon cœur ?
ANNA.
Mais de l’amour, de sa magie,
Craignons le charme séducteur.
Fuyons… laissons-lui son erreur.

(Anna passe derrière lui, rentre parla porte à gauche, et l’on entend le même bruit de harpe qu’à son arrivée. A la fin du duo, on frappe à la porte du fond et l’on tire les verrous.)


Scène VIII.

GEORGES, GAVESTON.

GEORGES.

Elle s’éloigne ; elle a disparu.

GAVESTON.

Mon jeune officier, voici le point du jour.

GEORGES.

Déjà !…

GAVESTON.

Je vois que je vous ai réveillé.

GEORGES.

Hélas oui ! un joli rêve, si c’en est un…

GAVESTON.

Eh bien ! comment avez-vous passé la nuit ?

GEORGES.

Une nuit charmante, quoique un peu agitée ; car, en honneur, je n’ai pas eu le temps de dormir.

GAVESTON.

Je conçois, le souvenir de la dame blanche vous a poursuivi.

GEORGES.

Son souvenir !… mieux que cela.

GAVESTON.

Que voulez-vous dire ?

GEORGES.

Tenez, mon cher hôte, comme vous et beaucoup d’autres esprits forts allez probablement vous moquer de moi, je commence le premier : je vous dirai donc en confidence qu’à dater d’aujourd’hui je me déclare le chevalier de la dame blanche.

GAVESTON.

Est-ce que par hasard vous l’auriez vue ?

GEORGES.

Non, je ne l’ai pas vue… mais j’ai passé une heure avec elle, une conversation charmante, un ton excellent : ce qui prouverait que dans l’autre monde il y a fort bonne société.

GAVESTON.

Ah ! çà, permettez : êtes-vous bien sûr d’être dans votre bon sens ?

GEORGES.

Ma foi, je vous le demanderai ; car je n’ose plus m’en rapporter à moi-même.

GAVESTON.

J’espère cependant que vous ne croyez pas à la dame blanche, c’est impossible !

GEORGES.

Vous avez raison, c’est impossible ! aussi je suis comme vous, je n’y crois pas, mais j’en suis amoureux.

GAVESTON.

Amoureux de la dame blanche !

GEORGES.

C’est-à-dire, d’elle ou de mon inconnue ; peut-être de toutes les deux, je ne vous dirai pas au juste. Par exemple, je dois vous en prévenir, vous n’êtes pas dans ses bonnes graces, elle vous traite fort mal.

GAVESTON.

Moi !

GEORGES.

Elle prétend, mais c’est elle qui parle, que vous êtes un homme injuste, avide, intéressé ; que dans la vente qui va avoir lieu ce matin vous voulez vous rendre acquéreur pour dépouiller votre ancien maître.

GAVESTON.

On pourrait supposer…

GEORGES.

Rassurez-vous, elle dit que votre espoir sera déçu, et qu’elle empêchera bien l’héritage des comtes d’Avenel de tomber entre vos mains.

GAVESTON.

Ah ! la dame blanche vous a dit cela ?

GEORGES.

Les propres paroles, ou à peu près.

GAVESTON.

Eh bien ! l’événement prouvera qui d’elle ou de moi a le plus de pouvoir ; car, dans une heure, ce riche domaine m’appartiendra. Tenez, tenez, voyez-vous dans la cour du château M. Mac-Irton, le juge de paix, qui doit présider à cette vente, et tous les gens du pays qui viennent y assister ?

GEORGES.

Ce sont vos affaires, arrangez-vous. Je vais faire un tour de parc en attendant les ordres de ma dame invisible, car elle m’a promis de me les envoyer.

GAVESTON.

Vraiment ?

GEORGES.

Oui, par un messager charmant, par ma belle inconnue, qu’il me tarde de voir paraître.

GAVESTON, à part.

Allons, allons, je lui supposais d’abord quelque arrière-pensée ; mais décidément il a perdu l’esprit. (Haut.) Eh bien ! mon jeune officier, pourquoi ne restez- vous pas ici ? vous verrez par vous-même qui aura raison de la dame blanche ou de moi.

GEORGES.

Au fait, c’est un spectacle comme un autre ; je n’ai jamais été à une vente publique.

GAVESTON.

Jamais ?

GEORGES.

Non, sans doute, et il y avait de bonnes raisons.

GAVESTON.

Asseyez-vous aux premières places.


Scène IX.

GEORGES, GAVESTON, DIKSON, MARGUERITE, JENNY ; chœur de fermiers et de vassaux.

CHŒUR.
Nous quittons nos travaux champêtres,
Nous accourons en ce castel
Savoir quels sont les nouveaux maîtres
Du beau domaine d’Avenel,
MARGUERITE.
Hélas ! quelle douleur j’éprouve !
Voici donc le moment fatal.
JENNY, apercevant Georges.
C’est vous, monsieur, je vous retrouve !
Hé bien ! ce mystère infernal ?
DIKSON.
Qu’ayez-vous vu ? parlez de grace !
GEORGES.
Vous le saurez. Mais, en honneur,
J’ai bien fait de prendre sa place
Car il en serait mort de peur !
DIKSON.
Vois-tu, ma femme, quelle horreur !
JENNY.
Mais taisons-nous, faisons silence,
Car voici monsieur Mac-Irton,
Le juge de paix du canton.

(Entrent Mac-Irton et tous les gens de justice. Ils vont se placer sur des sièges préparés autour d’une table au milieu du théâtre. Gaverton se tient debout à gauche, non loin de lui. A droite, sur le premier plan, Georges assis sur un fauteuil ; Dikson environné de tous les fermiers.)

LES FERMIERS, à Dikson.
Tu vas bien te montrer, je pense.
D’AUTRES FERMIERS.
Tu connais quels sont tes devoirs.
DIKSON.
Ne craignez rien, j’ai vos pouvoirs ;
J’ sais jusqu’à quelle concurrence
Il nous est permis d’enchérir.
MAC-IRTON.
Messieurs, la séance commence.
GEORGES.
Comment cela va-t-il finir ?
CHŒUR.
De crainte et d’espérance
Je sens battre mon cœur ;
Du combat qui commence
Quel sera le vainqueur ?
MAC-IRTON, se levant et lisant un parchemin.
De par le roi, les lois et la cour souveraine,
Faisons savoir qu’on va procéder sur-le-champ
A la vente de ce domaine,
A l’enchère publique ainsi qu’au plus offrant
Et dernier enchérisseur.
MARGUERITE.
Hélas ! j’en suis toute tremblante.
MAC-IRTON.
Nous avons acquéreur
A vingt mille écus !
DIKSON.
A vingt mille écus ! Moi, j’en mets vingt-cinq !
GAVESTON.
A vingt mille écus ! Moi, j’en mets vingt-cinq ! Moi trente !
DIKSON.
Trente-cinq !
GAVESTON.
Trente-cinq ! Quarante !
DIKSON.
Quarante-cinq !
GAVESTON.
Quarante-cinq ! Cinquante !
DIKSON.
Cinquante-cinq !
GAVESTON.
Cinquante-cinq ! Soixante !
Ils ont l’air interdits.
LES FERMIERS, à Dikson.
Allons ! allons ! encor ! courage !
DIKSON.
Voulez-vous risquer davantage ?
Soixante-cinq !
GAVESTON.
Soixante-cinq ! Soixante-dix !
DIKSON.
Quatre-vingt-cinq !
GAVESTON.
Quatre-vingt-cinq ! Quatre-vingt-dix !
Ils ont beau faire,
Je l’aurai.
Oui, je serai propriétaire
C’est moi qui l’emporterai.
DIKSON.
Je commence à perdre courage.
LES FERMIERS.
Allons ! encor quelque chose de plus.
DIKSON.
Eh bien ! quatre-vingt-quinze !
GAVESTON.
Eh bien ! quatre-vingt-quinze ! Et moi, cent mille écus !
LES FERMIERS.
O ciel ! nous ne pouvons enchérir davantage !
MARGUERITE.
C’en est fait, nous sommes perdus !
MAC-IRTON, lentement, à l’assemblée.
Cent mille écus ! cent mille écus !
GEORGES.
Cent mille écus ! cent mille écus ! Je tremble.
GAVESTON, s’approchant de lui.
Eh bien ! mon jeune ami, parlez : que vous en semble ?
Malgré la dame blanche et son nom révéré,
Je l’avais dit : c’est moi, moi qui l’emporterai.
GEORGES, à part.
Il a raison, et je crains fort
Que la dame blanche n’ait tort.
MARGUERITE ET LE CHŒUR DES VASSAUX.
Non, plus d’espoir !
DIKSON ET LES FERMIERS.
Non, plus d’espoir ! Plus de courage !
DIKSON.
La bougie est près de finir.
GAVESTON.
Le château va m’appartenir.
GEORGES.
Morbleu ! j’enrage, j’enrage !
Qui donc pourrait surenchérir ?

(Pendant ce temps Anna, qui a repris le même costume qu’à la seconde scène de cet acte, est sortie de sa chambre à droite, et s’est approchée doucement derrière Georges ; elle se tient près de lui, et lui dit à demi-voix :)

ANNA.
Toi !
GEORGES, se retournant et l’apercevant.
Toi ! Que vois-je ! ô surprise extrême !
C’est elle ! c’est celle que j’aime !
ANNA, de même.
Du silence ! tu sais qui m’envoie ; obéis.
GEORGES.
Quoi ! vous voulez…
ANNA.
Quoi ! vous voulez… Tu l’as promis !
MAC-IRTON, répétant.
Cent mille écus ! cent mille écus !
GEORGES, se levant et passant au milieu du théâtre.
Arrêtez ! moi, je mets mille livres de plus.
TOUS.
O ciel !
ENSEMBLE.
GAVESTON.
O ciel ! quel est ce mystère,
Et ce nouvel acquéreur ?
Dans ces lieux, que veut-il faire ?
Rien n’égale ma fureur.
GEORGES.
A ce singulier mystère
Je ne conçois rien, d’honneur !

(Regardant Anna.)

Je vois celle qui m’est chère,
Cela suffit à mon cœur.
ANNA, bas à Georges.
Sache obéir et te taire.
Tu l’as promis sur l’honneur ;
C’est le moyen de me plaire
Et de mériter mon cœur.
MARGUERITE ET LE CHŒUR.
Mais quel est donc ce mystère
Et ce nouvel acquéreur ?
Que le sort lui soit prospère,
C’est le vœu de notre cœur.
GAVESTON, regardant Georges.
Quel qu’il soit, je rendrai cette ruse inutile.
Puisqu’il le faut, quinze cents francs !
GEORGES.
Puisqu’il le faut, quinze cents francs ! Deux mille !
GAVESTON.
Trois !
GEORGES.
Trois ! Quatre !
GAVESTON.
Trois ! Quatre ! Cinq !
GEORGES.
Trois ! Quatre ! Cinq ! Six !
GAVESTON.
Sept !
GEORGES.
Sept ! Huit !
GAVESTON.
Sept ! Huit ! Neuf !
GEORGES.
Sept ! Huit ! Neuf ! Dix !
GAVESTON.
Je ne puis contenir ma rage !
Je mets vingt-cinq.
ANNA, bas à Georges.
Je mets vingt-cinq. Va toujours, du courage !
GEORGES.
Trente !
GAVESTON.
Quarante !
ANNA, bas à Georges.
Encor ! encor !
GEORGES.
Encor ! encor ! Cinquante !
GAVESTON.
Encor ! encor ! Cinquante ! Soixante !
ANNA, bas à Georges.
Encor !
GEORGES.
Encor ! Quatre-vingts !
GAVESTON.
Encor ! Quatre-vingts ! Quatre-vingt-dix !
GEORGES.
Quatre cent mille francs !
ANNA, bas à Georges.
Quatre cent mille francs ! C’est bien, je suis contente.
Va toujours ; oui, va toujours.
GAVESTON.
Va toujours ; oui, va toujours. De fureur je frémis !
Eh bien ! quatre cent cinquante.
GEORGES, allant surenchérir.
Eh bien ! moi, s’il le faut…
GAVESTON, allant à lui.
Eh bien ! moi, s’il le faut… Arrêtez ! laissez-moi
Sur un pareil projet éclairer son jeune âge ;
Il ignore ce qu’il engage.

(A Mac-Irton.)

Monsieur, lisez-lui la loi.
MAC-IRTON, lisant.
« Le jour même, à midi, le prix de cette vente
« Sera payé comptant en nos mains, ou sinon,
« Et faute de fournir caution suffisante,
« Le susdit acquéreur sera mis en prison. »
GEORGES.
En prison !
ANNA, bas à Georges.
En prison ! Il n’importe.
GEORGES, à part
En prison ! Il n’importe. Alors dès qu’on l’ordonne,

(Haut.)

A cinq cent mille francs !
MAC-IRTON.
A cinq cent mille francs ! Personne
Ne dit mot ?
MARGUERITE.
Ne dit mot ? Quel bonheur !
GEORGES, bas à Gaveston.
Ne dit mot ? Quel bonheur ! Convenez sans façon
Que la dame blanche a raison.
GAVESTON, avec dépit.
Il le faut, j’abandonne.
MAC-IRTON, à Georges.
Votre nom, votre rang.
GEORGES.
Georges Brown, sous-lieutenant ;
Douze cents francs
D’appointemens ;
Et l’on ne dira pas que je fais des folies,
Car j’achète un château sur mes économies.
MAC-IRTON, bas à Gaveston.
Vous le voyez, j’y suis bien obligé.

(A haute voix.)

Puisqu’il le faut donc,

(Montrant Georges.)

Puisqu’il le faut donc, Adjugé.
ENSEMBLE.
DIKSON, MARGUERITE, FERMIERS.
Ah ! pour nous quel jour prospère !
Ce choix fait notre bonheur,
Car nous aurons, je l’espère,
Un brave et digne seigneur.
GEORGES, à Anna.
A ce singulier mystère
Je ne conçois rien, d’honneur !
Je vois celle qui m’est chère,
Cela suffit à mon cœur.
MAC-IRTON, GAVESTON.
Mais quel est donc ce mystère ?
Qu’il redoute ma fureur !
Rien n’égale la colère
Qui s’empare de mon cœur.
ANNA.
Dieu puissant, Dieu tutélaire,
Puissé-je, au gré de mon cœur,
D’un maître que je révère
Sauver les biens et l’honneur !


FIN DU SECOND ACTE.


ACTE TROISIÈME.

Le théâtre représente un riche appartement gothique, une porte au fond ; au-dessus de la porte une galerie qui tient tout le fond du théâtre, et à laquelle on monte par deux escaliers latéraux ; au bas des escaliers quatre piédestaux, dont trois seulement portent des statues ; à gauche des spectateurs, sur le premier plan, une petite porte secrète.



Scène PREMIÈRE.

ANNA, seule ; même costume qu’à la deuxième scène du second acte.

(Elle arrive précipitamment et sur la ritournelle regarde avec joie et surprise l’appartement où elle se trouve.)

RÉCITATIF.
Grand Dieu que j’implorai, recevez mon hommage !
Vous n’avez pas permis que ce bel héritage
Retombât dans les mains d’indignes ravisseurs.
Et vous, du haut des cieux, qui sont votre partage,
Et vous, mes nobles bienfaiteurs
Air :
Comme aux beaux jours de mon jeune âge,
Daignez encor guider mes pas ;
Venez achever votre ouvrage,
Venez, ne m’abandonnez pas,
En revoyant ce noble asile.
De mon bonheur je me souvien :
Que de fois ce séjour tranquille
A redit le nom de Julien !
Julien ! Julien !
L’écho fidèle
Ne l’a pas oublié ;
Il me rappelle
Nos jeux, notre amitié.
Comme aux beaux jours de mon jeune âge, etc.

Scène II.

ANNA, MARGUERITE.

ANNA.

Ah ! Marguerite, je t’attendais…

MARGUERITE.

J’entre comme vous dans le château, dont M. Mac-Irton vient de lever les scellés. Eh bien ! Mademoiselle, voilà ces riches appartemens que vous aviez tant d’envie de parcourir. C’est ici que je vous ai élevée, ainsi que mon pauvre Julien, jusqu’à l’âge de six ans ; mais vous m’assurez au moins que ce n’est pas pour son compte que M. Georges a acheté ce domaine.

ANNA.

Non, c’est pour le rendre à son véritable maître ! qui pouvait surenchérir ? ce n’était pas moi, mineure et pupille de Gaveston ; par bonheur, Georges est venu à notre secours.

MARGUERITE.

Ce monsieur Georges est donc bien riche, car enfin il lui faut aujourd’hui même à midi payer cinq cent mille livres, ou la vente est nulle.

ANNA.

Je te dirai, en confidence, qu’il ne possède rien ; mais qu’il compte sur moi.

MARGUERITE.

Sur vous ?

ANNA.

Oui. Dis-moi, Marguerite, toi qui as longtemps habité ces lieux, tu dois te rappeler dans quel endroit est la statue de la dame blanche ? car dans tous les appartemens que j’ai déjà parcourus je n’ai pas encore pu la découvrir, et voilà pourquoi je t’attendais.

MARGUERITE.

Elle était placée dans la salle de réception, celle des chevaliers.

ANNA.

Eh ! mais, nous y voici !

MARGUERITE.

Alors, c’était là, à droite. (apercevant le piédestal.) Grand Dieu ! la statue a disparu !

ANNA.

O ciel ! c’est fait de nous, et tous mes projets sont déjoués.

MARGUERITE.

Que dites-vous ?

ANNA.

Qu’ici, dans ce château, est toute la fortune de la famille d’Avenel, le prix de ces biens immenses vendus en Angleterre, et qu’on estimait deux ou trois millions.

MARGUERITE.

Grand Dieu !

ANNA.

C’est là le secret qui me fut confié par la comtesse d’Avenel. « Anna, me disait-elle dans sa lettre, si jamais Julien reparaît en Écosse, apprends-lui que dans le nouveau château d’Avenel, et dans la statue de la dame blanche, il retrouvera un coffret d’ébène qui contient, en billets de banque, la fortune de ses pères. »

MARGUERITE, avec douleur.

Et la statue a disparu.

ANNA.

Oui, et comment ? car nul n’a pu pénétrer dans ce lieu. Cherche bien, Marguerite, n’aurais-tu pas quelque idée, quelque souvenir ?

MARGUERITE.

Attendez donc, je me rappelle que la nuit du départ du comte d’Avenel…

ANNA.

Parle vite.

MARGUERITE

Il était tard, et je sortais du château par un passage secret, connu des gens de la maison, lorsque j’entends des pas lents et mesurés ; me cache derrière un pilier, et malgré la nuit, qui était des plus sombres, j’aperçois la statue de la dame blanche qui descendait lentement l’escalier.

ANNA.

Tu as cru la voir.

MARGUERITE

Non, je l'ai vue, et le garde-chasse à qui le lendemain j’ai raconté cette aventure m’a dit : « C’est juste ; elle a quitté le château parce que les seigneurs d’Avenel s’en vont ; elle ne reviendra que quand ils seront de retour. »

ANNA.

Ou plutôt, et c’est là ma crainte, quelqu’un que l’obscurité t’empêchait de distinguer l’aura enlevée pour s’emparer des trésors qu’elle renfermait.

MARGUERITE.

Non, mademoiselle ; non, elle s’est abîmée dans la muraille près du passage secret.

ANNA.

Quel passage ? pourrais-tu le reconnaître ?

MARGUERITE.

A quoi bon ? vous aurez beau faire, la statue ne reviendra que quand Julien sera de retour.

ANNA.

N’importe, reconnaîtrais-tu ce passage ?

MARGUERITE.

Je n’en répondrais pas : tout ce que je me rappelle, c’est qu'il avait une issue sur cette pièce ; mais en tous cas je n’irai jamais.

ANNA.

Moi j’irai ; viens, guide-moi, c’est tout ce que je te demande.

MARGUERITE.

Mais, mademoiselle, attendez donc, je ne peux pas vous suivre.

ANNA, l’entraînant.

On vient, te dis-je, et je ne veux pas qu’on nous aperçoive.

(Elles sortent par la porte à gauche.)

Scène III.

GEORGES ; fermiers, paysans, habitans du domaine.

CHŒUR.
Vive à jamais notre nouveau seigneur !
De ses vassaux qu’il fasse le bonheur !
GEORGES, à part, en entrant.
Allons, gaîment recevons leur hommage,
Je suis seigneur, il faut tenir l’emploi.

(Aux paysans.)

Les braves gens dont j’acquiers l’héritage,
Mes bons amis, valaient bien mieux que moi.

(Regardant autour de lui.)

Dieu ! qu’est-ce que je voi ?
CHŒUR.
Mais qu’a-t-il donc ?
GEORGES.
Mais qu’a-t-il donc ? Ces lambris magnifiques,
Ces chevaliers, ces armures gothiques ;
C’est fait de moi, je n’y suis plus.
Mais déjà, j’en suis sûr, déjà je les ai vus !
ENSEMBLE.
GEORGES.
D’où peut naître cette folie ?
Et d’où vient ce que je ressens ?
Dame blanche, est-ce ta magie
Qui vient encor troubler mes sens ?
CHŒUR.
Il admire ces lieux charmans :
Combien sa vue est éblouie
De ces riches appartemens !
MARCHE.

(De jeunes filles viennent offrir à Georges les clefs du château, et pendant ce temps le chœur commence le chant suivant.)

CHŒUR.
Chantez, joyeux ménestrel,
Refrain d’amour et de guerre.
Voici venir la bannière
Des chevaliers d’Avenel.
GEORGES, avec émotion.
Quel est donc ce refrain ?
CHŒUR.
Quel est donc ce refrain ? C’est le chant ordinaire
De la tribu d’Avenel.
GEORGES.
O momens pleins de charmes !
Où donc ai-je entendu cet air qui, malgré moi
De mes yeux fait couler mes larmes ?
CHŒUR, reprenant l’air.
Chantez, joyeux ménestrel, etc.
GEORGES, les arrêtant.
Attendez… j’achèverais, je crois
Tra, la, la, la, la, la, la.

(Se trompant.)

Non, non, ce n’est pas cela.

(Se reprenant.)

Tra, la, ta, la, la, la…
ENSEMBLE.
CHŒUR.
Il est sensible à nos accens ;
Des vieux airs de notre patrie
Il aime à redire les chants.
GEORGES.
D’où peut naître cette folie ?
Et d’où vient ce que je ressens ?
Dame blanche, est-ce ta magie
Qui vient encor troubler mes sens ?
GEORGES, gaiement.
Dans ce castel, mes amis, venez tous ;
Autant qu’à moi ce domaine est à vous.
Que les buffets soient dressés sous la treille.
CHŒUR.
Que les buffets soient dressés sous la treille.
GEORGES :
Que l’on commence et la danse et les jeux.
CHŒUR.
Que l’on commence et la danse et les jeux.
GEORGES.
Que chaque fille épouse un amoureux.
CHŒUR DE JEUNES FILLES.
Que chaque fille épous’ son amoureux.
GEORGES, à part.
Dans un instant il se peut qu’on m’éveille,
Dépêchons-nous de faire des heureux.
TOUS.
Vive à jamais notre nouveau seigneur !
De ses vassaux il fera le bonheur !

(Tous s’éloignent avec respect en voyant Georges qui est retombé dans sa rêverie.)

GEORGES, reprenant l’air.
Tra la, la, la, la, la…
Où donc ai je entendu cet air si plein de charme,
Qui fait couler mes larmes ?
Tra la, la, la, la, la.
(Il achève l’air à demi-voix, et tons les paysans se retirent par la porte du fond.)

Scène IV.

GEORGES, seul.

C’est inconcevable ! vingt fois dans mon imagination j’ai rêvé un château gothique comme celui-ci, une galerie comme celle-là. Ma foi, n’y pensons plus, car je m’y perds. Ces braves gens ! Ils ont déjà l’air de m’aimer, et je serais trop heureux de faire leur bonheur. Il n’y a que le chapitre des gratifications qui m’embarrasse : c’est terrible de parler en grand seigneur et de payer en sous-lieutenant. Mais il paraît que la dame blanche ne tient pas aux espèces monnoyées, car depuis le temps qu’elle me protège, elle ne s’est jamais distinguée de ce côté-là. Eh ! mais, c’est le seigneur Gaveston, qui m’a l’air d’un acquéreur désappointé.


Scène V.

GEORGES, GAVESTON.

GEORGES, allant à lui.

Eh bien ! mon cher hôte, qu’est-ce que je vous disais ? vous me voyez enchanté à mon tour de pouvoir vous recevoir chez moi.

GAVESTON.

Vous vous doutez du sujet qui m’amène ; je viens, monsieur, vous demander l’explication de votre étrange conduite.

GEORGES.

Mon cher ami, demandez-moi tout ce que vous voudrez, hors des explications, parce que de ce côté-là…

GAVESTON.

Je ne croyais pas qu’un militaire dût avoir recours à la ruse pour cacher ses intentions.

GEORGES.

Halte-là ! Je n’ai jamais trompé personne ; je vous déclare donc que je me suis trouvé, comme beaucoup de gens, propriétaire d’un instant à l’autre, et sans savoir comment ; mais je vous atteste qu’hier au soir, quand je suis arrivé chez vous, je n’avais pas plus d’intentions que d’argent, ça, je vous en donne ma parole ; et pour les preuves, (montrant son gousset) elles sont là.

GAVESTON, vivement et avec joie.

Qu’entends-je ! vous n’avez pas d’argent ! Eh bien ! alors, comment payerez-vous ?

GEORGES.

Moi ! cela ne me regarde pas ! la dame blanche y pourvoira. Il paraît que dans cette occasion je suis son homme de confiance, son chargé d’affaires, car je ne suis acquéreur que pour son compte.

GAVESTON.

Vous voulez plaisanter.

GEORGES.

Non, monsieur, et je vois que nous donnons tous les deux dans les excès opposés ; moi, je crois tout, et vous, vous ne croyez rien ! c’est un mal : le sage doit toujours prendre un juste milieu ; je veux bien abandonner un peu de mon opinion, cédez-moi de la vôtre, et convenons tous les deux qu’il y a quelque chose, quelque chose que nous ne comprenons pas : mais pour être heureux, on n’est pas obligé de comprendre.

GAVESTON.

Quoi ! monsieur, ce riche domaine…

GEORGES.

A vous parler franchement, je n’y tiens pas du tout, et, d’un instant à l’autre, j’attends un coup de baguette qui va faire disparaître le château. Ce qui m’importe, c’est de revoir la dame blanche ou ma belle inconnue, et c’est dans l’espoir de la rencontrer que je vous demanderai la permission de parcourir mes nouveaux domaines.

GAVESTON, l’arrêtant.

Un mot encore : si à midi vous ne pouvez pas payer ?

GEORGES.

Le château est là, je ne l’emporte pas, j’en serai quitte pour le revendre ; il est vrai que si on me l’achète au prix coûtant, ce n’est pas cela qui m’enrichira.

GAVESTON.

Et si en attendant vous ne fournissez pas caution, M. Mac-Irton, le juge de paix, vous a dit qu’il y allait de la prison.

GEORGES.

La prison ! eh bien, tant mieux ! car, en conscience, la dame blanche doit venir me délivrer, et c’est un moyen de la voir ; mais, tenez, tenez, voici M. Mac-Irton qui a l’air de vouloir vous parler : adieu, je vais visiter mon château, et me hâter de faire le seigneur.

(Il monte par l’escalier à gauche, et disparaît dans la galerie.)


Scène VI.

GAVESTON, MAC-IRTON.

GAVESTON.

Je n’y conçois rien, il a une franchise et une étourderie qui déjouent tous mes calculs. Ah ! c’est vous, M. Mac-Irton ?

MAC-IRTON, mystérieusement.

Oui ; êtes-vous seul !

GAVESTON.

Certainement.

MAC-IRTON.

J’ai à vous parler ; mais fermons d’abord toutes les portes.

(Il va fermer la porte du fond, et Gaveston va regarder au haut de l’escalier, à gauche, si Georges s’est éloigné. Pendant ce temps Anna entr’ouvre le panneau qui est sur le premier plan, à gauche.)


Scène VII.

Les prédédens ; ANNA.

ANNA, à part.

Voici bien le passage mystérieux qui conduit dans cette salle ; mais hélas ! je n’ai encore rien trouvé. (Avançant la tête.) Que voi-je ? Gaveston ! Écoutons, et ne nous montrons pas.

(Elle referme le panneau et disparaît.)

GAVESTON, redescendant le théâtre.

Eh bien ! qu’avez-vous à m’apprendre ?

MAC-IRTON.

D’importantes nouvelles ! Il faut vous hâter ou vous êtes perdu : le fils de vos anciens maîtres, Julien, comte d’Avenel, a reparu en Angleterre.

GAVESTON.

Qui vous l’a annoncé ?

MAC-IRTON.

Une lettre de Londres, et des titres authentiques que nous ne pouvons révoquer en doute. Vous savez qu’il y a une douzaine d’années Julien d’Avenel fut confié à un serviteur de son père, Duncan, un Irlandais que vous connaissez.

GAVESTON.

Oui. Après ?

MAC-IRTON.

On lui avait remis une somme considérable pour conduire cet enfant en France et l’y faire élever secrètement ; mais, loin de suivre ses instructions, Duncan s’était embarqué pour l’Amérique, et s’était approprié cette somme.

GAVESTON.

Eh bien ?

MAC-IRTON.

Eh bien ! ce Duncan, de retour en Angleterre, a signé, il y a quinze jours, dans l’hospice où il est mort, une déclaration devant témoins portant que Julien, comte d’Avenel, son ancien élève, servait maintenant dans un régiment d’infanterie.

GAVESTON.

Eh bien ! qu’importe ?

MAC-IRTON.

Comment, qu’importe ? Il sert sous le nom de Georges Brown.

GAVESTON.

O ciel !

MAC-IRTON.

Comprenez-vous maintenant ? c’est lui qui, ce matin, a surenchéri, et vous devinez dans quelle intention ?

GAVESTON.

Non, vous vous trompez ; rien n’est encore désespéré, car il ignore et son nom et sa naissance.

MAC-IRTON.

Il se pourrait ?

GAVESTON.

Mais il ne peut pas payer. Il n’a rien, aucunes ressources : il me l’a avoué lui-même ; et quand je serai propriétaire du château et du titre de comte d’Avenel, peu m’importe alors que Georges Brown soit reconnu pour un descendant de l’ancienne famille : je le lui apprendrai moi-même, s’il le faut.

MAC-IRTON.

Vous avez raison.

GAVESTON.

L’important est de se presser, venez tout disposer.

(Ils sortent sur la ritournelle de l’air suivant)

Scène VIII.

ANNA, entr’ouvrant le panneau à gauche, et paraissant sur le théâtre.

RÉCITATIF.
Hélas ! quel est mon sort, et que viens-je d’apprendre ?
Celui que j’ose aimer est Julien d’Avenel !
Ce rang et ses trésors que je voulais lui rendre
Vont mettre entre nous deux un obstacle éternel.
Fais, Dieu puissant, qui connaîs ma tendresse,
Qu’il ne puisse jamais recouvrer sa richesse,
Qu’il demeure inconnu, sans bien comme aujourd’hui :
Sa pauvreté du moins me rapproche de lui.

Scène IX.

ANNA, MARGUERITE.

DUO.
MARGUERITE.
Mademoiselle,
Mademoiselle,
J’apporte une bonne nouvelle,
ANNA.
Qu’est-ce donc ?
MARGUERITE.
Qu’est-ce donc ? Pour nous quel plaisir !
Julien, Julien va revenir.
ANNA.
O ciel ! qui te l’a dit ?
MARGUERITE.
O ciel ! qui te l’a dit ? Personne :
Et pourtant la nouvelle est bonne,
Ce présage ne peut mentir,
De mes yeux j’ai vu la statue :
La dame blanche est revenue.
ANNA.
Grand Dieu ! quel malheur est le mien !
Tu l’as vue ?
MARGUERITE.
Tu l’as vue ? Ah ! j’en suis certaine,
Dans la chapelle souterraine,
Où j’allais prier pour Julien.
ANNA, à part.
Dans cette enceinte respectée
Où, la nuit du départ, le comte, je le voi,
L’avait lui-même transportée…
Allons, tout est fini pour moi !
ENSEMBLE.
MARGUERITE.
Pour nous, mademoiselle,
Quelle bonne nouvelle !
J’en mourrai de plaisir,
Julien va revenir !
ANNA.
O souffrance cruelle !
O douleur éternelle !
Oui, dussé-je en mourir,
Allons, il faut partir.
MARGUERITE.
Et puis Julien, la bonté même,
Va sur-le-champ vous marier
A ce jeune et bel officier,
Ce monsieur Georges qui vous aime.
Mais qu’avez-vous ? répondez-moi ;
Vous pâlissez, oui, je le voi !
ANNA.
A l’instant même, Marguerite,
Prépare tout pour notre fuite.
MARGUERITE.
Que dites-vous ?
ANNA.
Que dites-vous ? Il faut que toutes deux,
Tout à l’heure, en secret, nous partions de ces lieux.
MARGUERITE.
Y pensez-vous ? et pourquoi donc, grands dieux !
ANNA.
Tais-toi, c’est pour Julien.
MARGUERITE.
Tais-toi, c’est pour Julien. Vraiment !
C’est pour Julien ? ah ! j’y cours à l’instant.
ENSEMBLE.
MARGUERITE.
Pour nous, mademoiselle,
Quelle bonne nouvelle !
J’en mourrai de plaisir,
Julien va revenir !
ANNA.
O souffrance cruelle !
O douleur éternelle !
Oui, dussé-je en mourir,
Allons, il faut partir.

(Marguerite sort.)


Scène X.

ANNA, seule.

Oui, redoublons le mystère qui me cache à ses yeux ! Qu’il soit riche, qu’il soit heureux, mais qu’il ne puisse soupçonner la main qui lui rend son héritage ; qu’il ne connaisse jamais la pauvre fille qui l’aimait, et qui lui sacrifie son bonheur. Et vous, mes anciens maîtres, vous, mes bienfaiteurs, maintenant nous sommes quittes, je vous ai payé ma dette.

Scène XI.

ANNA, JENNY.

JENNY.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce que cela veut dire ?

ANNA.

Qu’est-ce donc ?

JENNY.

Voici encore M. Mac-Irton et des hommes de loi, des habits noirs qui arrivent au château.

ANNA.

Grands dieux ! il n’y a pas de temps à perdre, courons à la chapelle.

(Elle sort par la droite.)

JENNY.

Eh bien ! elle s’en va sans me répondre ; est-ce que c’est honnête ? Mais où est donc notre nouveau seigneur ? on ne le voit plus. Est-ce que les grandeurs l’auraient changé ?


Scène XII.

JENNY ; GEORGES, venant de la gauche et paraissant au fond sur la galerie.

GEORGES.

En honneur, impossible de la rencontrer, je suis toujours à attendre quelque apparition, qui n’arrive pas. (Descendant par l’escalier à gauche.) A chaque femme que j’aperçois, je crois toujours que c’est elle. Eh mais ! en voici une.

(Courant à Jenny qu’il n’aperçoit que par derrière.)

JENNY.

Eh bien ! monsieur, qu’est-ce que vous faites donc ?

GEORGES.

Non, c’est ma gentille fermière.

JENNY, à part.

Ma gentille fermière ! je me trompais, il n’est pas changé.

GEORGES, la regardant.

Ou plutôt, car il faut se méfier de tout, c’est peut- être une nouvelle forme qu’elle a prise ; car elle ne paraît jamais que sous les traits d’une jolie femme : en tout cas, ça m’est égal, je m’en vais bien voir.

JENNY.

Qu’est-ce que vous avez donc à me regarder ainsi ?

GEORGES, la regardant tendrement.

Un mot seulement ; es-tu bien sûre d’être madame Dikson ?

JENNY.

Tiens, c’te question !

GEORGES.

Tu hésites, ce n’est pas vrai.


Scène XIII.

Les prédédens ; DEKSON.

DIKSON, qui a entendu les derniers mots.

Si monsieur, c’est vrai, c’est ma femme ; et ce n’est pas bien à vous de venir élever des doutes sur ce sujet-là, après tout le tort que vous m’avez déjà fait !

JENNY.

Du tort, et en quoi donc ?

DIKSON.

Ils prétendent tous dans le pays que cette nuit la dame blanche lui est apparue, et qu’elle lui a donné ce château et plusieurs millions : or, c’est à moi que tout ça revenait si hier au soir je n’avais pas cédé ma place.

JENNY.

Là, qu’est-ce que je te disais ! ce que c’est que d’être poltron !

DIKSON.

C’est toi, au contraire, qui m’as empêché d’y aller.

JENNY.

Est-ce que tu devais m’écouter ? le devoir d’une femme c’est d’avoir peur ; mais un homme, c’est différent.

DIKSON.

Nos devoirs sont les mêmes.

GEORGES, passant entre eux.

Doucement, mes amis, ne vous fâchez pas, je ne tiens pas au château ; et, s’il vous fait grande envie, je vous l’abandonne.

DIKSON, avec joie.

Il serait possible !

GEORGES.
Oh ! mon Dieu oui… (montrant toutes les personnes qui arrivent.) Et tu peux devant ces messieurs t’en déclarer propriétaire.

Scène XIV.

Les prédédens ; GAVESTON, MAC-IRTON, MARGUERITE ; fermiers, habitans d’Avenel, gens de justice.

FINAL.
MAC-IRTON ET LES GENS DE JUSTICE, à Georges.
Voici midi la somme est-elle prête ?
Il faut payer ou fournir caution.
Au nom du roi, monsieur, je vous arrête :
Il faut payer ou marcher en prison.
GEORGES, gaîment.
Adressez-vous donc à Dikson.
DIKSON.
Qui, moi, messieurs ? oh ! ma foi non.
GEORGES, de même.
Tu ne veux plus prendre ma place ?
DIKSON.
Non, vraiment ; reprenez, de grace,
L’ château que vous m’avez donné.
GEORGES.
C’est bien.

(A Mac-Irton.)

C’est bien. Mais quelle impatience !
L’heure n’a pas encor sonné ;

(à Gaveston.)

Vous savez que j’ai confiance.
GAVESTON.
Et quelle est donc votre espérance ?
GEORGES.
La dame blanche d’Avenel.

(On entend le prélude de le harpe.)

Tenez, entendez-vous ?
GAVESTON ET LE CHŒUR.
Tenez, entendez-vous ? O ciel !

(Ils se pressent tous en cercle sur le devant du théâtre, et pendant ce temps Anna, vêtue de blanc et tenant sous son voile un coffret, paraît à droite de la galerie qu’elle traverse lentement. Gaveston, Julien et le chœur, qui sont sur le devant du théâtre, lui tournent le dos et ne l’aperçoivent point encore.)

ENSEMBLE.
GEORGES.
O toi que je révère,
O mes seules amours !
Déité tutélaire,
Tu viens à mon secours.
MAC-IRTON, GAVESTON, CHŒUR.
Quel est donc ce mystère ?
Qui protège ses jours ?
Quel pouvoir tutélaire
Lui prête son secours ?

(Pendant cet ensemble, Anna a traversé la galerie, a descendu l’escalier à gauche, et est venue se placer debout sur le piédestal de la dame blanche qui est au bas de l’escalier à gauche ; en ce moment tout le monde se retourne et l’aperçoit.)

MARGUERITE, TOUS LES PAYSANS, se prosternant.
C’est elle !
ANNA, du haut du piédestal.
C’est elle ! En ce castel est le fils de vos maîtres
Et ce noble guerrier, digne de ses ancêtres,
Ce dernier rejeton des comtes d’Avenel.
GEORGES.
Quel est-il ?
ANNA.
Quel est-il ? C’est toi-même !
JULIEN.
Quel est-il ? C’est toi-même ! O ciel !
ANNA.
Julien, de tes vassaux reçois enfin l’hommage :
Ce château t’appartient,

(Montrant le coffret caché sous son voile)

Ce château t’appartient, Et cet or est à toi.
Ton père en d’autres temps l’a remis à ma foi
Pour racheter son héritage.

(Descendant lentement les marches, et posant le coffret sur le piédestal, elle s’avance au milieu du théâtre, mais à quelque distance de Julien.)

Je parais à tes yeux pour la dernière fois !
MARGUERITE, passant à la droite de Georges et le serrant dans ses bras.
Mon cher Julien, je te revois.
ANNA.
Je pars, et qu’aucun téméraire
N’arrête ou ne suive mes pas.

(Tous lui ouvrent un passage et s’inclinent sans oser la regarder. Georges, que Marguerite serre dans ses bras, veut s’en dégager pour suivre Anna. Dikson, qui est à sa gauche, le retient fortement. Pendant ce temps, Gaveston a remonté te théâtre, se trouve au fond en face d’Anna, et la saisit par la main.)

GAVESTON.
Non, sous mes pieds dût s’entr’ouvrir la terre,

(La ramenant sur le devant du théâtre.)

Qui que tu sois, tu ne sortiras pas.
LE CHŒUR.
Tremblez ! tremblez ! redoutez sa colère.
GAVESTON.
Non, je découvrirai ce funeste mystère,
Et l’ennemi secret qui s’attache à mes pas.

(Arrachant son voile.)

MARGUERITE, GAVESTON, LE CHŒUR.
Que vois-je ? Anna !
ANNA, se jetant aux genoux de Julien.
Que vois-je ? Anna ! C’est elle-même !
JULIEN, avec joie et cherchant à la relever.
Je retrouve celle que j’aime,
Celle à qui j’ai donné ma foi.
ANNA.
Orpheline et sans biens, je ne puis être à toi.
JULIEN.
Le ciel a reçu ma promesse,
Je renonce aux trésors, au rang que je te dois,
S’il faut les partager avec d’autres que toi.
CHŒUR.
Elle est digne d’être comtesse
Elle doit accepter sa main.
ANNA, tendant la main à Julien.
Vous le voulez ?
JULIEN.
Vous le voulez ? Ah ! quelle ivresse !
MARGUERITE.
Quel bonheur ! je retrouve enfin
Ce cher enfant que j’ai vu naître.
JENNY.
Nous retrouvons un bon maître.
DIKSON.
Et mon fils un bon parrain.
CHŒUR.
Chantez, joyeux ménestrel,
Refrains d’amour et de guerre ;
Voici revenir la bannière
Des chevaliers d’Avenel.


FIN DE LA DAME BLANCHE.