La Double Inconstance/Acte I

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher



Sommaire


[modifier] ACTE PREMIER

[modifier] Scène première

SILVIA, TRIVELIN et quelques femmes à la suite de Silvia.

TRIVELIN

Mais, Madame, écoutez-moi.

SILVIA

Vous m’ennuyez.

TRIVELIN

Ne faut-il pas être raisonnable ?

SILVIA, impatiente.

Non, il ne faut point l’être, et je ne le serai point.

TRIVELIN

Cependant…

SILVIA, avec colère.

Cependant, je ne veux point avoir de raison ; et quand vous recommenceriez cinquante fois votre cependant, je n’en veux point avoir : que ferez-vous là ?

TRIVELIN

Vous avez soupé hier si légèrement, que vous serez malade si vous ne prenez rien ce matin.

SILVIA

Et moi, je hais la santé, et je suis bien aise d’être malade. Ainsi, vous n’avez qu’à renvoyer tout ce qu’on m’apporte ; car je ne veux aujourd’hui ni déjeuner, ni dîner, ni souper ; demain la même chose ; je ne veux qu’être fâchée, vous haïr tous tant que vous êtes, jusqu’à tant que j’aie vu Arlequin, dont on m’a séparée. Voilà mes petites résolutions, et si vous voulez que je devienne folle, vous n’avez qu’à me prêcher d’être plus raisonnable. Cela sera bientôt fait.

TRIVELIN

Ma foi, je ne m’y jouerai pas, je vois bien que vous me tiendriez parole. Si j’osais cependant…

SILVIA, plus en colère.

Eh bien ! ne voilà-t-il pas encore un cependant ?

TRIVELIN

En vérité, je vous demande pardon, celui-là m’est échappé, mais je n’en dirai plus, je me corrigerai ; je vous prierai seulement de considérer…

SILVIA

Oh ! vous ne vous corrigez pas ; voilà des considérations qui ne me conviennent point non plus.

TRIVELIN, continuant.

… que c’est votre Souverain qui vous aime.

SILVIA

Je ne l’empêche pas, il est le maître ; mais faut-il que je l’aime, moi ? Non ; et il ne le faut pas, parce que je ne le puis pas : cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas.

TRIVELIN

Songez que c’est sur vous qu’il fait tomber le choix qu’il doit faire d’une épouse entre ses sujettes.

SILVIA

Qui est-ce qui lui a dit de me choisir ? M’a-t-il demandé mon avis ? S’il m’avait dit : me voulez-vous, Silvia ? je lui aurais répondu  : non, Seigneur ; il faut qu’une honnête femme aime son mari, et je ne pourrais pas vous aimer. Voilà la pure raison, cela ; mais point du tout, il m’aime, crac, il m’enlève, sans me demander si je le trouverai bon.

TRIVELIN

Il ne vous enlève que pour vous donner la main.

SILVIA

Eh ! que veut-il que je fasse de cette main, si je n’ai pas envie d’avancer la mienne pour la prendre ? Force-t-on les gens à recevoir des présents malgré eux ?

TRIVELIN

Voyez, depuis deux jours que vous êtes ici, comment il vous traite : n’êtes-vous pas déjà servie comme si vous étiez sa femme ? Voyez les honneurs qu’il vous fait rendre, le nombre de femmes qui sont à votre suite, les amusements qu’on tâche de vous procurer par ses ordres. Qu’est-ce qu’Arlequin au prix d’un Prince plein d’égards, qui ne veut pas même se montrer qu’on ne vous ait disposée à le voir ? D’un Prince jeune, aimable et rempli d’amour, car vous le trouverez tel ? Eh ! Madame, ouvrez les yeux, voyez votre fortune, et profitez de ses faveurs.

SILVIA

Dites-moi, vous et toutes celles qui me parlent, vous a-t-on mis avec moi, vous a-t-on payés pour m’impatienter, pour me tenir des discours qui n’ont pas le sens commun, qui me font pitié ?

TRIVELIN

Oh ! parbleu ! je n’en sais pas davantage ; voilà tout l’esprit que j’ai.

SILVIA

Sur ce pied-là, vous seriez tout aussi avancé de n’en point avoir du tout.

TRIVELIN

Mais encore, daignez, s’il vous plaît, me dire en quoi je me trompe.

SILVIA, en se tournant vivement de son côté.

Oui, je vais vous le dire en quoi, oui…

TRIVELIN

Eh ! doucement, Madame ! Mon dessein n’est pas de vous fâcher.

SILVIA

Vous êtes donc bien maladroit !

TRIVELIN

Je suis votre serviteur.

SILVIA

Eh bien ! mon serviteur, qui me vantez tant les honneurs que j’ai ici, qu’ai-je affaire de ces quatre ou cinq fainéantes qui m’espionnent toujours ? On m’ôte mon amant, et on me rend des femmes à la place ; ne voilà-t-il pas un beau dédommagement ? Et on veut que je sois heureuse avec cela ! Que m’importe toute cette musique, ces concerts et cette danse dont on croit me régaler ? Arlequin chantait mieux que tout cela, et j’aime mieux danser moi-même que de voir danser les autres, entendez-vous ? Une bourgeoise contente dans un petit village, vaut mieux qu’une princesse qui pleure dans un bel appartement. Si le Prince est si tendre, ce n’est pas ma faute ; je n’ai pas été le chercher ; pourquoi m’a-t-il vue ? S’il est jeune et aimable, tant mieux pour lui ; j’en suis bien aise. Qu’il garde tout cela pour ses pareils, et qu’il me laisse mon pauvre Arlequin, qui n’est pas plus gros monsieur que je suis grosse dame, pas plus riche que moi, pas plus glorieux que moi, pas mieux logé ; qui m’aime sans façon, que j’aime de même, et que je mourrai de chagrin, de ne pas voir. Hélas ! le pauvre enfant, qu’en aura-t-on fait ? Qu’est-il devenu ? Il se désespère quelque part, j’en suis sûre ; car il a le cœur si bon ! Peut-être aussi qu’on le maltraite… (Elle se dérange de sa place.) Je suis outrée ; tenez, voulez-vous me faire un plaisir ? Ôtez-vous de là, je ne puis vous souffrir ; laissez-moi m’affliger en repos.

TRIVELIN

Le compliment est court, mais il est net ; tranquillisez-vous pourtant, Madame.

SILVIA

Sortez sans me répondre, cela vaudra mieux.

TRIVELIN

Encore une fois, calmez-vous. Vous voulez Arlequin, il viendra incessamment ; on est allé le chercher.

SILVIA, avec un soupir.

Je le verrai donc ?

TRIVELIN

Et vous lui parlerez aussi.

SILVIA, s’en allant.

Je vais l’attendre ; mais si vous me trompez, je ne veux plus ni voir ni entendre personne.

(Pendant qu’elle sort, le Prince et Flaminia entrent d’un autre côté et la regardent sortir.)

[modifier] Scène II

LE PRINCE, FLAMINIA, TRIVELIN.


LE PRINCE, à Trivelin.

Eh bien ! as-tu quelque espérance à me donner ? Que dit-elle ?

TRIVELIN

Ce qu’elle dit, Seigneur, ma foi, ce n’est pas la peine de le répéter ; il n’y a rien encore qui mérite votre curiosité.

LE PRINCE

N’importe, dis toujours.

TRIVELIN

Eh non, Seigneur ; ce sont de petites bagatelles dont le récit vous ennuierait ; tendresse pour Arlequin, impatience de le rejoindre, nulle envie de vous connaître, désir violent de ne vous point voir, et force haine pour nous : voilà l’abrégé de ses dispositions. Vous voyez bien que cela n’est point réjouissant ; et franchement, si j’osais dire ma pensée, le meilleur serait de la remettre où on l’a prise.

Le Prince rêve tristement.

FLAMINIA

J’ai déjà dit, la même chose au Prince ; mais cela est inutile. Aussi continuons, et ne songeons qu’à détruire l’amour de Silvia pour Arlequin.

TRIVELIN

Mon sentiment à moi est qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette fille-là ; refuser ce qu’elle refuse, cela n’est point naturel ; ce n’est point là une femme, voyez-vous ; c’est quelque créature d’une espèce à nous inconnue. Avec une femme nous irions notre train ; celle-ci nous arrête, cela nous avertit d’un prodige, n’allons pas plus loin.

LE PRINCE

Et c’est ce prodige qui augmente encore l’amour que j’ai conçu pour elle.

FLAMINIA, en riant.

Eh ! Seigneur, ne l’écoutez pas avec son prodige, cela est bon dans un conte de fée ; je connais mon sexe : il n’a rien de prodigieux que sa coquetterie. Du côté de l’ambition, Silvia n’est point en prise, mais elle a un cœur, et par conséquent de la vanité ; avec cela, je saurai bien la ranger à son devoir de femme. Est-on allé chercher Arlequin ?

TRIVELIN

Oui, je l’attends.

LE PRINCE, d’un air inquiet.

Je vous avoue, Flaminia, que nous risquons beaucoup à lui montrer son amant : sa tendresse pour lui n’en deviendra que plus forte.

TRIVELIN

Oui ; mais, si elle ne le voit, l’esprit lui tournera, j’en ai sa parole.

FLAMINIA

Seigneur, je vous ai déjà dit qu’Arlequin nous était nécessaire.

LE PRINCE

Oui, qu’on l’arrête autant qu’on pourra ; vous pouvez lui promettre que je le comblerai de biens et de faveurs, s’il veut en épouser une autre que sa maîtresse.

TRIVELIN

Il n’y a qu’à réduire ce drôle-là, s’il ne veut pas.

LE PRINCE

Non ; la loi qui veut que j’épouse une de mes sujettes, me défend d’user de violence contre qui que ce soit.

FLAMINIA

Vous avez raison. Soyez tranquille, j’espère que tout se fera à l’amiable ; Silvia vous connaît déjà, sans savoir que vous êtes le Prince, n’est-il pas vrai ?

LE PRINCE

Je vous ai dit qu’un jour à la chasse, écarté de ma troupe, je la rencontrai près de sa maison ; j’avais soif, elle alla me chercher à boire : je fus enchanté de sa beauté et de sa simplicité, et je lui en fis l’aveu. Je l’ai vue cinq ou six fois de la même manière, comme simple officier du palais : mais quoiqu’elle m’ait traité avec beaucoup de douceur, je n’ai pu la faire renoncer à Arlequin, qui m’a surpris deux fois avec elle.

FLAMINIA

Il faudra mettre à profit l’ignorance où elle est de votre rang ; on l’a déjà prévenue que vous ne la verriez pas sitôt ; je me charge du reste, pourvu que vous vouliez bien agir comme je voudrai.

LE PRINCE, en s’en allant.

J’y consens. Si vous m’acquérez le cœur de Silvia, il n’est rien que vous ne deviez attendre de ma reconnaissance.

FLAMINIA

Toi, Trivelin, va-t’en dire à ma sœur qu’elle tarde trop à venir.

TRIVELIN

Il n’est pas besoin, la voilà qui entre ; adieu, je vais au-devant d’Arlequin.

[modifier] Scène III

LISETTE, FLAMINIA

LISETTE

Je viens recevoir tes ordres, que me veux-tu ?

FLAMINIA

Approche un peu que je te regarde.

LISETTE

Tiens, vois à ton aise.

FLAMINIA, après l’avoir regardée.

Oui-da, tu es jolie aujourd’hui.

LISETTE, en riant.

Je le sais bien ; mais qu’est-ce que cela fait ?

FLAMINIA

Ôte cette mouche galante que tu as là.

LISETTE, refusant.

Je ne saurais, mon miroir me l’a recommandée.

FLAMINIA

Il le faut, te dis-je.

LISETTE, en tirant sa boîte à miroir, et ôtant la mouche.

Quel meurtre ! Pourquoi persécutes-tu ma mouche ?

FLAMINIA

J’ai mes raisons pour cela. Or çà, Lisette, tu es grande et bien faite.

LISETTE

C’est le sentiment de bien des gens.

FLAMINIA

Tu aimes à plaire ?

LISETTE

C’est mon faible.

FLAMINIA

Saurais-tu avec une adresse naïve et modeste inspirer un tendre penchant à quelqu’un, en lui témoignant d’en avoir pour lui, et le tout pour une bonne fin ?

LISETTE

Mais j’en reviens à ma mouche, elle me paraît nécessaire à l’expédition que tu me proposes.

FLAMINIA

N’oublieras-tu jamais ta mouche ? non, elle n’est pas nécessaire : il s’agit ici d’un homme simple, d’un villageois sans expérience, qui s’imagine que nous autres femmes d’ici sommes obligées d’être aussi modestes que les femmes de son village ; oh ! la modestie de ces femmes-là n’est pas faite comme la nôtre ; nous avons des dispenses qui le scandaliseraient ; ainsi ne regrette plus tes mouches, et mets-en la valeur dans tes manières ; c’est de ces manières dont je te parle ; je te demande si tu sauras les avoir comme il faut ? Voyons, que lui diras-tu ?

LISETTE

Mais, je lui dirai… Que lui dirais-tu, toi ?

FLAMINIA

Écoute-moi, point d’air coquet d’abord. Par exemple, on voit dans ta petite contenance un dessein de plaire, oh ! il faut en effacer cela ; tu mets je ne sais quoi d’étourdi et de vif dans ton geste, quelquefois c’est du nonchalant, du tendre, du mignard ; tes yeux veulent être fripons, veulent attendrir, veulent frapper, font mille singeries ; ta tête est légère ; ton menton porte au vent ; tu cours après un air jeune, galant et dissipé ; parles-tu aux gens, leur réponds-tu ? tu prends de certains tons, tu te sers d’un certain langage, et le tout finement relevé de saillies folles ; oh ! toutes ces petites impertinences-là sont très jolies dans une fille du monde, il est décidé que ce sont des grâces, le cœur des hommes s’est tourné comme cela, voilà qui est fini : mais ici il faut, s’il te plaît, faire main basse sur tous ces agréments-là ; le petit homme en question ne les approuverait point, il n’a pas le goût si fort, lui. Tiens, c’est tout comme un homme qui n’aurait jamais bu que de belle eau bien claire, le vin ou l’eau-de-vie ne lui plairaient pas.

LISETTE, étonnée.

Mais de la façon dont tu arranges mes agréments, je ne les trouve pas si jolis que tu dis.

FLAMINIA, d’un air naïf.

Bon ! c’est que je les examine, moi, voilà pourquoi ils deviennent ridicules : mais tu es en sûreté de la part des hommes.

LISETTE

Que mettrai-je donc à la place de ces impertinences que j’ai ?

FLAMINIA

Rien : tu laisseras aller tes regards comme ils iraient si ta coquetterie les laissait en repos ; ta tête comme elle se tiendrait, si tu ne songeais pas à lui donner des airs évaporés ; et ta contenance tout comme elle est quand personne ne te regarde. Pour essayer, donne-moi quelque échantillon de ton savoir-faire ; regarde-moi d’un air ingénu.

LISETTE, se tournant.

Tiens, ce regard-là est-il bon ?

FLAMINIA

Hum ! il a encore besoin de quelque correction.

LISETTE

Oh dame, veux-tu que je te dise ? Tu n’es qu’une femme, est-ce que cela anime ? Laissons cela, car tu m’emporterais la fleur de mon rôle. C’est pour Arlequin, n’est-ce-pas ?

FLAMINIA

Pour lui-même.

LISETTE

Mais le pauvre garçon, si je ne l’aime pas, je le tromperai ; je suis fille d’honneur, et je m’en fais un scrupule.

FLAMINIA

S’il vient à t’aimer, tu l’épouseras, et cela te fera ta fortune ; as-tu encore des scrupules ? Tu n’es, non plus que moi, que la fille d’un domestique du Prince, et tu deviendras grande dame.

LISETTE

Oh ! voilà ma conscience en repos, et en ce cas-là, si je l’épouse, il n’est pas nécessaire que je l’aime. Adieu, tu n’as qu’à m’avertir quand il sera temps de commencer.

FLAMINIA

Je me retire aussi ; car voilà Arlequin qu’on amène.

[modifier] Scène IV

ARLEQUIN, TRIVELIN.

Arlequin regarde Trivelin et tout l’appartement avec étonnement.

TRIVELIN

Eh bien ! seigneur Arlequin, comment vous trouvez-vous ici ? (Arlequin ne dit mot.) N’est-il pas vrai que voilà une belle maison.

ARLEQUIN

Que diantre ! qu’est-ce que cette maison-là et moi avons affaire ensemble ? Qu’est-ce que c’est que vous ? Que me voulez-vous ? Où allons-nous ?

TRIVELIN

Je suis un honnête homme, à présent votre domestique ; je ne veux que vous servir, et nous n’allons pas plus loin.

ARLEQUIN

Honnête homme ou fripon, je n’ai que faire de vous ; je vous donne votre congé, et je m’en retourne.

TRIVELIN, l’arrêtant.

Doucement !

ARLEQUIN

Parlez donc ; hé, vous êtes bien impertinent d’arrêter votre maître !

TRIVELIN

C’est un plus grand maître que vous qui vous a fait le mien.

ARLEQUIN

Qui est donc cet original-là, qui me donne des valets malgré moi ?

TRIVELIN

Quand vous le connaîtrez, vous parlerez autrement. Expliquons-nous à présent.

ARLEQUIN

Est-ce que nous avons quelque chose à nous dire ?

TRIVELIN

Oui, sur Silvia.

ARLEQUIN, charmé, et vivement.

Ah ! Silvia ! hélas, je vous demande pardon ; voyez ce que c’est, je ne savais pas que j’avais à vous parler.

TRIVELIN

Vous l’avez perdue depuis deux jours ?

ARLEQUIN

Oui, des voleurs me l’ont dérobée.

TRIVELIN

Ce ne sont pas des voleurs.

ARLEQUIN

Enfin, si ce ne sont pas des voleurs, ce sont toujours des fripons.

TRIVELIN

Je sais où elle est.

ARLEQUIN, charmé, et le caressant.

Vous savez où elle est, mon ami, mon valet, mon maître, mon tout ce qu’il vous plaira ? Que je suis fâché de n’être pas riche, je vous donnerais tous mes revenus pour gages. Dites, l’honnête homme, de quel côté faut-il tourner ? Est-ce à droite, à gauche, ou tout devant moi ?

TRIVELIN

Vous la verrez ici.

ARLEQUIN, charmé et d’un air doux.

Mais quand j’y songe, il faut que vous soyez bien bon, bien obligeant pour m’amener ici comme vous faites ? Ô Silvia ! chère enfant de mon âme, ma mie, je pleure de joie !

TRIVELIN, à part les premiers mots.

De la façon dont ce drôle-là prélude, il ne nous promet rien de bon. Écoutez, j’ai bien autre chose à vous dire.

ARLEQUIN, le pressant.

Allons d’abord voir Silvia, prenez pitié de mon impatience.

TRIVELIN

Je vous dis que vous la verrez : mais il faut que je vous entretienne auparavant. Vous souvenez- vous d’un certain cavalier qui a rendu cinq ou six visites à Silvia, et que vous avez vu avec elle ?

ARLEQUIN, triste.

Oui, il avait la mine d’un hypocrite.

TRIVELIN

Cet homme-là a trouvé votre maîtresse fort aimable.

ARLEQUIN

Pardi, il n’a rien trouvé de nouveau.

TRIVELIN

Il en a fait au Prince un récit qui l’a enchanté.

ARLEQUIN

Le babillard !

TRIVELIN

Le Prince a voulu la voir, et a donné l’ordre qu’on l’amenât ici.

ARLEQUIN

Mais il me la rendra, comme cela est juste ?

TRIVELIN

Hum ! il y a une petite difficulté ; il en est devenu amoureux et souhaiterait d’en être aimé à son tour.

ARLEQUIN

Son tour ne peut pas venir ; c’est moi qu’elle aime.

TRIVELIN

Vous n’allez point au fait ; écoutez jusqu’au bout.

ARLEQUIN, haussant le ton.

Mais le voilà, le bout. Est-ce que l’on veut me chicaner mon bon droit ?

TRIVELIN

Vous savez que le Prince doit se choisir une femme dans ses États ?

ARLEQUIN

Je ne sais point cela : cela m’est inutile.

TRIVELIN

Je vous l’apprends.

ARLEQUIN, brusquement.

Je ne me soucie pas de nouvelles.

TRIVELIN

Silvia plaît donc au Prince, et il voudrait lui plaire avant que de l’épouser. L’amour qu’elle a pour vous fait obstacle à celui qu’il tâche de lui donner pour lui.

ARLEQUIN

Qu’il fasse donc l’amour ailleurs : car il n’aurait que la femme, moi j’aurais le cœur ; il nous manquerait quelque chose à l’un et à l’autre, et nous serions tous trois mal à notre aise.

TRIVELIN

Vous avez raison ; mais ne voyez-vous pas que, si vous épousiez Silvia, le Prince resterait malheureux ?

ARLEQUIN, après avoir rêvé.

À la vérité, il serait d’abord un peu triste ; mais il aura fait le devoir d’un brave homme, et cela console ; au lieu que, s’il l’épouse, il fera pleurer ce pauvre enfant ; je pleurerai aussi, moi, il n’y aura que lui qui rira, et il n’y a pas de plaisir à rire tout seul.

TRIVELIN

Seigneur Arlequin, croyez-moi, faites quelque chose pour votre maître ; il ne peut se résoudre à quitter Silvia. je vous dirai même qu’on lui a prédit l’aventure qui la lui a fait connaître, et qu’elle doit être sa femme ; il faut que cela arrive ; cela est écrit là-haut.

ARLEQUIN

Là-haut on n’écrit pas de telles impertinences ; pour marque de cela, si on avait prédit que je dois vous assommer, vous tuer par derrière, trouveriez-vous bon que j’accomplisse la prédiction ?

TRIVELIN

Non, vraiment, il ne faut jamais faire de mal à personne.

ARLEQUIN

Eh bien, c’est ma mort qu’on a prédite ; ainsi, c’est prédire rien qui vaille, et dans tout cela, il n’y a que l’astrologue à pendre.

TRIVELIN

Eh morbleu, on ne prétend pas vous faire du mal ; nous avons ici d’aimables filles ; épousez-en une, vous y trouverez votre avantage.

ARLEQUIN

Oui-da, que je me marie à une autre, afin de mettre Silvia en colère et qu’elle porte son amitié ailleurs ! Oh, oh ! mon mignon, combien vous a-t-on donné pour m’attraper ? Allez, mon fils, vous n’êtes qu’un butor, gardez vos filles, nous ne nous accommoderons pas, vous êtes trop cher.

TRIVELIN

Savez-vous bien que le mariage que je vous propose vous acquerra l’amitié du Prince ?

ARLEQUIN

Bon ! mon ami ne serait pas seulement mon camarade.

TRIVELIN

Mais les richesses que vous promet cette amitié ?

ARLEQUIN

On n’a que faire de toutes ces babioles-là, quand on se porte bien, qu’on a bon appétit et de quoi vivre.

TRIVELIN

Vous ignorez le prix de ce que vous refusez.

ARLEQUIN, d’un air négligent.

C’est à cause de cela que je n’y perds rien.

TRIVELIN

Maison à la ville, maison à la campagne.

ARLEQUIN

Ah, que cela est beau ! il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse ; qui est-ce qui habitera ma maison de ville, quand je serai à ma maison de campagne ?

TRIVELIN

Parbleu, vos valets !

ARLEQUIN

Mes valets ? Qu’ai-je besoin de faire fortune pour ces canailles-là ? Je ne pourrai donc pas les habiter toutes à la fois ?

TRIVELIN, riant.

Non, que je pense ; vous ne serez pas en deux endroits en même temps.

ARLEQUIN

Eh bien, innocent que vous êtes, si je n’ai pas ce secret-là, il est inutile d’avoir deux maisons.

TRIVELIN

Quand il vous plaira, vous irez de l’une à l’autre.

ARLEQUIN

À ce compte, je donnerai donc ma maîtresse pour avoir le plaisir de déménager souvent ?

TRIVELIN

Mais rien ne vous touche, vous êtes bien étrange ! Cependant tout le monde est charmé d’avoir de grands appartements, nombre de domestiques…

ARLEQUIN

Il ne me faut qu’une chambre, je n’aime point à nourrir des fainéants, et je ne trouverai point de valet plus fidèle, plus affectionné à mon service que moi.

TRIVELIN

Je conviens que vous ne serez point en danger de mettre ce domestique-là dehors : mais ne seriez-vous pas sensible au plaisir d’avoir un bon équipage, un bon carrosse, sans parler de l’agrément d’être meublé superbement ?

ARLEQUIN

Vous êtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traînent ; dites-moi, fait-on autre chose dans sa maison que s’asseoir, prendre ses repas et se coucher ? Eh bien, avec un bon lit, une bonne table, une douzaine de chaises de paille, ne suis-je pas bien meublé ? N’ai-je pas toutes mes commodités ? Oh, mais je n’ai point de carrosse ? Eh bien, (en montrant ses jambes) je ne verserai point. Ne voilà-t-il pas un équipage que ma mère m’a donné ? N’est-ce pas de bonnes jambes ? Eh, morbleu, il n’y a pas de raison à vous d’avoir une autre voiture que la mienne. Alerte, alerte, paresseux, laissez vos chevaux à tant d’honnêtes laboureurs qui n’en ont point, cela nous fera du pain ; vous marcherez, et vous n’aurez pas les gouttes.

TRIVELIN

Têtubleu ! vous êtes vif : si l’on vous en croyait, on ne pourrait fournir les hommes de souliers.

ARLEQUIN, brusquement.

Ils porteraient des sabots. Mais je commence à m’ennuyer de tous vos comptes ; vous m’avez promis de me montrer Silvia, et un honnête homme n’a que sa parole.

TRIVELIN

Un moment : vous ne vous souciez ni d’honneurs, ni de richesses, ni de belles maisons, ni de magnificence, ni de crédit, ni d’équipages.

ARLEQUIN

Il n’y a pas là pour un sol de bonne marchandise.

TRIVELIN

La bonne chère vous tenterait-elle ? Une cave remplie de vins exquis vous plairait-elle ? Seriez-vous bien aise d’avoir un cuisinier qui vous apprêtât délicatement à manger, et en abondance ? Imaginez- vous ce qu’il y a de meilleur, de plus friand, en viande et en poisson : vous l’aurez, et pour toute votre vie. (Arlequin est quelque temps à répondre.) Vous ne répondez rien ?

ARLEQUIN

Ce que vous dites-là serait plus de mon goût que tout le reste ; car je suis gourmand, je l’avoue : mais j’ai encore plus d’amour que de gourmandise.

TRIVELIN

Allons, seigneur Arlequin, faites-vous un sort heureux ; il ne s’agira seulement que de quitter une fille pour en prendre une autre.

ARLEQUIN

Non, non, je m’en tiens au bœuf et au vin de mon cru.

TRIVELIN

Que vous auriez bu de bon vin ! que vous auriez mangé de bons morceaux !

ARLEQUIN

J’en suis fâché, mais il n’y a rien à faire. Le cœur de Silvia est un morceau encore plus friand que tout cela. Voulez-vous me la montrer, ou ne le voulez-vous pas ?

TRIVELIN

Vous l’entretiendrez, soyez-en sûr, mais il est encore un peu matin.

[modifier] Scène V

LISETTE, ARLEQUIN, TRIVELIN.


LISETTE, à Trivelin.

Je vous cherche partout, Monsieur Trivelin, le Prince vous demande.

TRIVELIN

Le Prince me demande, j’y cours ; mais tenez donc compagnie au seigneur Arlequin pendant mon absence.

ARLEQUIN

Oh ! ce n’est pas la peine ; quand je suis seul, moi, je me fais compagnie.

TRIVELIN

Non, non ; vous pourriez vous ennuyer. Adieu, je vous rejoindrai bientôt.

Trivelin sort.

[modifier] Scène VI

ARLEQUIN, LISETTE.


ARLEQUIN, se retirant au coin du théâtre.

Je gage que voilà une éveillée qui vient pour m’affriander d’elle. Néant !

LISETTE, doucement.

C’est donc vous, Monsieur, qui êtes l’amant de Mademoiselle Silvia ?

ARLEQUIN, froidement.

Oui.

LISETTE

C’est une très jolie fille.

ARLEQUIN, du même ton.

Oui.

LISETTE

Tout le monde l’aime.

ARLEQUIN, brusquement.

Tout le monde a tort.

LISETTE

Pourquoi cela, puisqu’elle le mérite ?

ARLEQUIN, brusquement.

C’est qu’elle n’aimera personne que moi.

LISETTE

Je n’en doute pas, et je lui pardonne son attachement pour vous.

ARLEQUIN

À quoi cela sert-il, ce pardon-là ?

LISETTE

Je veux dire que je ne suis plus si surprise que je l’étais de son obstination à vous aimer.

ARLEQUIN

Et en vertu de quoi étiez-vous surprise ?

LISETTE

C’est qu’elle refuse un Prince aimable.

ARLEQUIN

Et quand il serait aimable, cela empêche-t-il que je ne le sois aussi, moi ?

LISETTE, d’un air doux.

Non, mais enfin c’est un Prince.

ARLEQUIN

Qu’importe ? en fait de fille, ce Prince n’est pas plus avancé que moi.

LISETTE, doucement.

À la bonne heure ; j’entends seulement qu’il a des sujets et des États, et que, tout aimable que vous êtes, vous n’en avez point.

ARLEQUIN

Vous me la baillez belle avec vos sujets et vos États ; si je n’ai pas de sujets, je n’ai charge de personne ; et si tout va bien, je m’en réjouis ; si tout va mal, ce n’est pas ma faute. Pour des États, qu’on en ait ou qu’on n’en ait point, on n’en tient pas plus de place, et cela ne rend ni plus beau, ni plus laid : ainsi, de toutes façons, vous étiez surprise à propos de rien.

LISETTE, à part.

Voilà un vilain petit homme, je lui fais des compliments, et il me querelle !

ARLEQUIN, comme lui demandant ce qu’elle dit.

Hem ?

LISETTE

J’ai du malheur de ce que je vous dis ; et j’avoue qu’à vous voir seulement, je me serais promis une conversation plus douce.

ARLEQUIN

Dame, Mademoiselle, il n’y a rien de si trompeur que la mine des gens.

LISETTE

Il est vrai que la vôtre m’a trompée, et voilà comme on a souvent tort de se prévenir en faveur de quelqu’un.

ARLEQUIN

Oh ! très tort : mais que voulez-vous ? je n’ai pas choisi ma physionomie.

LISETTE, en le regardant, comme étonnée.

Non, je n’en saurais revenir quand je vous regarde.

ARLEQUIN

Me voilà pourtant, et il n’y a point de remède, je serai toujours comme cela.

LISETTE, d’un air un peu fâché.

Oh ! j’en suis persuadée.

ARLEQUIN

Par bonheur vous ne vous en souciez guère ?

LISETTE

Pourquoi me demandez-vous cela ?

ARLEQUIN

Eh ! pour le savoir.

LISETTE, d’un air naturel.

Je serais bien sotte de vous dire la vérité là-dessus, et une fille doit se taire.

ARLEQUIN, à part les premiers mots.

Comme elle y va ! Tenez, dans le fond, c’est dommage que vous soyez une si grande coquette.

LISETTE

Moi ?

ARLEQUIN

Vous-même.

LISETTE

Savez-vous bien qu’on n’a jamais dit pareille chose à une femme, et que vous m’insultez ?

ARLEQUIN, d’un air naïf.

Point du tout ; il n’y a point de mal à voir ce que les gens nous montrent. Ce n’est point moi qui ai tort de vous trouver coquette, c’est vous qui avez tort de l’être, Mademoiselle.

LISETTE, d’un air un peu vif.

Mais par où voyez-vous donc que je le suis ?

ARLEQUIN

Parce qu’il y a une heure que vous me dites des douceurs, et que vous prenez le tour pour me dire que vous m’aimez. Écoutez, si vous m’aimez tout de bon, retirez-vous vite afin que cela s’en aille ; car je suis pris, et naturellement je ne veux pas qu’une fille me fasse l’amour la première, c’est moi qui veux commencer à le faire à la fille, cela est bien meilleur. Et si vous ne m’aimez pas, eh ! fi ! Mademoiselle, fi ! fi !

LISETTE

Allez, allez, vous n’êtes qu’un visionnaire.

ARLEQUIN

Comment est-ce que les garçons, à la Cour, peuvent souffrir ces manières-là dans leurs maîtresses ? Par la morbleu ! Qu’une femme est laide quand elle est coquette !

LISETTE

Mais, mon pauvre garçon, vous extravaguez.

ARLEQUIN

Vous parlez de Silvia  : c’est cela qui est aimable ; si je vous contais notre amour, vous tomberiez dans l’admiration de sa modestie. Les premiers jours, il fallait voir comme elle se reculait d’auprès de moi, et puis elle reculait plus doucement, et puis, petit à petit, elle ne reculait plus, ensuite elle me regardait en cachette, et puis elle avait honte quand je l’avais vue faire, et puis moi j’avais un plaisir de roi à voir sa honte ; ensuite j’attrapais sa main, qu’elle me laissait prendre, et puis elle était encore toute confuse ; et puis je lui parlais ; ensuite elle ne me répondait rien, mais n’en pensait pas moins ; ensuite elle me donnait des regards pour des paroles, et puis des paroles qu’elle laissait aller sans y songer, parce que son cœur allait plus vite qu’elle : enfin, c’était un charme, aussi j’étais comme fou. Et voilà ce qui s’appelle une fille ; mais vous ne ressemblez point à Silvia.

LISETTE

En vérité, vous me divertissez, vous me faites rire.

ARLEQUIN, en s’en allant.

Oh ! pour moi, je m’ennuie de vous faire rire à vos dépens : adieu ; si tout le monde était comme moi, vous trouveriez plus tôt un merle blanc qu’un amoureux.

Trivelin arrive quand il sort


[modifier] Scène VII

ARLEQUIN, TRIVELIN, LISETTE.


TRIVELIN, à Arlequin.

Vous sortez ?

ARLEQUIN

Oui ; cette demoiselle veut que je l’aime, mais il n’y a pas moyen.

TRIVELIN

Allons, allons faire un tour en attendant le dîner, cela vous désennuiera.

[modifier] Scène VIII

LE PRINCE, FLAMINIA, LISETTE.


FLAMINIA, à Lisette.

Eh bien, nos affaires avancent-elles ? Comment va le cœur d’Arlequin ?

LISETTE, d’un air fâché.

Il va très brutalement pour moi.

FLAMINIA

Il t’a donc mal reçue ?

LISETTE

Eh fi ! Mademoiselle, vous êtes une coquette : voilà de son style.

LE PRINCE

J’en suis fâché, Lisette ; mais il ne faut pas que cela vous chagrine, vous n’en valez pas moins.

LISETTE

Je vous avoue, Seigneur, que si j’étais vaine, je n’aurais pas mon compte. J’ai des preuves que je puis déplaire ; et nous autres femmes, nous nous passons bien de ces preuves-là.

FLAMINIA

Allons, allons, c’est maintenant à moi à tenter l’aventure.

LE PRINCE

Puisqu’on ne peut gagner Arlequin, Silvia ne m’aimera jamais.

FLAMINIA

Et moi je vous dis, Seigneur, que j’ai vu Arlequin, qu’il me plaît, à moi, que je me suis mise dans la tête de vous rendre content ; que je vous ai promis que vous le seriez ; que je vous tiendrai parole, et que de tout ce que je vous dis là je ne vous rabattrais pas la valeur d’un mot. Oh ! vous ne me connaissez pas. Quoi, Seigneur, Arlequin et Silvia me résisteraient ? Je ne gouvernerais pas deux cœurs de cette espèce-là, moi qui l’ai entrepris, moi qui suis opiniâtre, moi qui suis femme ? c’est tout dire. Eh mais j’irais me cacher, mon sexe me renoncerait, Seigneur, vous pouvez en toute sûreté ordonner les apprêts de votre mariage, vous arranger pour cela ; je vous garantis aimé, je vous garantis marié, Silvia va vous donner son cœur, ensuite sa main ; je l’entends d’ici vous dire  : je vous aime ; je vois vos noces, elles se font ; Arlequin m’épouse, vous nous honorez de vos bienfaits, et voilà qui est fini.

LISETTE, d’un air incrédule.

Tout est fini, rien n’est commencé.

FLAMINIA

Tais-toi, esprit court.

LE PRINCE

Vous m’encouragez à espérer ; mais je vous avoue que je ne vois d’apparence à rien.

FLAMINIA

Je les ferai bien venir, ces apparences, j’ai de bons moyens pour cela ; je vais commencer par aller chercher Silvia, il est temps qu’elle voie Arlequin.

LISETTE

Quand ils se seront vus, j’ai bien peur que tes moyens n’aillent mal.

LE PRINCE

Je pense de même.

FLAMINIA, d’un air indifférent.

Eh ! nous ne différons que du oui et du non, ce n’est qu’une bagatelle. Pour moi, j’ai résolu qu’ils se voient librement : sur la liste des mauvais tours que je veux jouer à leur amour, c’est ce tour-là que j’ai mis à la tête.

LE PRINCE

Faites donc à votre fantaisie.

FLAMINIA

Retirons-nous, voici Arlequin qui vient.


[modifier] Scène IX

ARLEQUIN, TRIVELIN et une suite de valets.


ARLEQUIN

Par parenthèse, dites-moi une chose : il y a une heure que je rêve à quoi servent ces grands drôles bariolés qui nous accompagnent partout. Ces gens-là sont bien curieux !

TRIVELIN

Le Prince, qui vous aime, commence par là à vous donner des témoignages de sa bienveillance ; il veut que ces gens-là vous suivent pour vous faire honneur.

ARLEQUIN

Oh ! oh ! c’est donc une marque d’honneur ?

TRIVELIN

Oui sans doute.

ARLEQUIN

Et dites-moi, ces gens-là qui me suivent, qui est-ce qui les suit, eux  ?

TRIVELIN

Personne.

ARLEQUIN

Et vous, n’avez-vous personne aussi ?

TRIVELIN

Non.

ARLEQUIN

On ne vous honore donc pas, vous autres ?

TRIVELIN

Nous ne méritons pas cela.

ARLEQUIN, en colère et prenant son bâton.

Allons, cela étant, hors d’ici, tournez-moi les talons avec toutes ces canailles-là.

TRIVELIN

D’où vient donc cela ?

ARLEQUIN

Détalez, je n’aime point les gens sans honneur et qui ne méritent pas qu’on les honore.

TRIVELIN

Vous ne m’entendez pas.

ARLEQUIN, en le frappant.

Je m’en vais donc vous parler plus clairement.

TRIVELIN, en s’enfuyant.

Arrêtez, arrêtez, que faites-vous ?

Arlequin court aussi après les autres valets, qu’il chasse, et Trivelin se réfugie dans une coulisse.

[modifier] Scène X

ARLEQUIN, TRIVELIN.


ARLEQUIN, revient sur le théâtre.

Ces marauds-là ! j’ai eu toutes les peines du monde à les congédier. Voilà une drôle de façon d’honorer un honnête homme, que de mettre une troupe de coquins après lui : c’est se moquer du monde. (Il se retourne, et voit Trivelin qui revient.) Mon ami, est-ce que je ne me suis pas bien expliqué ?

TRIVELIN, de loin.

Écoutez, vous m’avez battu ; mais je vous le pardonne, je vous crois un garçon raisonnable.

ARLEQUIN

Vous le voyez bien.

TRIVELIN, de loin.

Quand je vous dis que nous ne méritons pas d’avoir des gens à notre suite, ce n’est pas que nous manquions d’honneur ; c’est qu’il n’y a que les personnes considérables, les seigneurs, les gens riches, qu’on honore de cette manière-là : s’il suffisait d’être honnête homme, moi qui vous parle, j’aurais après moi une armée de valets.

ARLEQUIN, remettant sa latte.

Oh ! à présent je vous comprends ; que diantre ! que ne dites-vous les choses comme il faut ? Je n’aurais pas les bras démis, et vos épaules s’en porteraient mieux.

TRIVELIN

Vous m’avez fait mal.

ARLEQUIN

Je le crois bien, c’était mon intention ; par bonheur ce n’est qu’un malentendu, et vous devez être bien aise d’avoir reçu innocemment les coups de bâton que je vous ai donnés. Je vois bien à présent que c’est qu’on fait ici tout l’honneur aux gens considérables, riches, et à celui qui n’est qu’honnête homme, rien.

TRIVELIN

C’est cela même.

ARLEQUIN, d’un air dégoûté.

Sur ce pied-là, ce n’est pas grand-chose que d’être honoré, puisque cela ne signifie pas qu’on soit honorable.

TRIVELIN

Mais on peut être honorable avec cela.

ARLEQUIN

Ma foi ! tout bien compté, vous me ferez le plaisir de me laisser là sans compagnie ; ceux qui me verront tout seul me prendront tout d’un coup pour un honnête homme, j’aime autant cela que d’être pris pour un grand seigneur.

TRIVELIN

Nous avons ordre de rester auprès de vous.

ARLEQUIN

Menez-moi donc voir Silvia.

TRIVELIN

Vous serez satisfait, elle va venir… Parbleu je ne vous trompe pas, car la voilà qui entre : adieu, je me retire.


[modifier] Scène XI

SILVIA, ARLEQUIN, FLAMINIA.


SILVIA, en entrant, accourt avec joie.

Ah ! le voici ! Eh ! mon cher Arlequin, c’est donc vous ! Je vous revois donc ! Le pauvre enfant ! que je suis aise !

ARLEQUIN, tout essoufflé de joie.

Et moi aussi. (Il prend respiration.) Oh ! oh ! je me meurs de joie.

SILVIA

Là, là, mon fils, doucement ; comme il m’aime ; quel plaisir d’être aimée comme cela !

FLAMINIA, en les regardant tous deux.

Vous me ravissez tous deux, mes chers enfants, et vous êtes bien aimables de vous être si fidèles. (Et comme tout bas.) Si quelqu’un m’entendait dire cela, je serais perdue : mais, dans le fond du cœur, je vous estime et je vous plains.

SILVIA, lui répondant.

Hélas ! c’est que vous êtes un bon cœur. J’ai bien soupiré, mon cher Arlequin.

ARLEQUIN, tendrement, et lui prenant la main.

M’aimez-vous toujours ?

SILVIA

Si je vous aime ! Cela se demande-t-il ? est-ce une question à faire ?

FLAMINIA, d’un air naturel à Arlequin.

Oh ! pour cela, je puis vous certifier sa tendresse. Je l’ai vue au désespoir, je l’ai vue pleurer de votre absence ; elle m’a touchée moi-même, je mourais d’envie de vous voir ensemble ; vous voilà : adieu, mes amis ; je m’en vais, car vous m’attendrissez ; vous me faites tristement ressouvenir d’un amant que j’avais, et qui est mort ; il avait de l’air d’Arlequin, et je ne l’oublierai jamais. Adieu, Silvia, on m’a mise auprès de vous, mais je ne vous desservirai point. Aimez toujours Arlequin, il le mérite ; et vous, Arlequin, quelque chose qu’il arrive, regardez-moi comme une amie, comme une personne qui voudrait pouvoir vous obliger, je ne négligerai rien pour cela.

ARLEQUIN, doucement.

Allez, Mademoiselle, vous êtes une fille de bien ; je suis votre ami aussi, moi ; je suis fâché de la mort de votre amant, c’est bien dommage que vous soyez affligée, et nous aussi.

Flaminia sort.


[modifier] Scène XII

ARLEQUIN, SILVIA.


SILVIA, d’un air plaintif.

Eh bien, mon cher Arlequin ?

ARLEQUIN

Eh bien, mon âme ?

SILVIA

Nous sommes bien malheureux.

ARLEQUIN

Aimons-nous toujours ; cela nous aidera à prendre patience.

SILVIA

Oui, mais notre amitié, que deviendra-t-elle ? Cela m’inquiète.

ARLEQUIN

Hélas ! mamour, je vous dis de prendre patience, mais je n’ai pas plus de courage que vous. (Il lui prend la main.) Pauvre petit trésor à moi, Ma mie ; Il y a trois jours que je n’ai vu ces beaux yeux-là, regardez-moi toujours pour me récompenser.

SILVIA, d’un air inquiet.

Ah ! j’ai bien des choses à vous dire ! J’ai peur de vous perdre ; j’ai peur qu’on ne vous fasse quelque mal par méchanceté de jalousie ; j’ai peur que vous ne soyez trop longtemps sans me voir, et que vous ne vous y accoutumiez,

ARLEQUIN

Petit cœur, est-ce que je m’accoutumerais à être malheureux ?

SILVIA

Je ne veux point que vous m’oubliiez ; je ne veux point non plus que vous enduriez rien à cause de moi ; je ne sais point dire ce que je veux, je vous aime trop, c’est une pitié que mon embarras, tout me chagrine.

ARLEQUIN, pleurant.

Hi ! hi ! hi ! hi !

SILVIA, tristement.

Oh bien, Arlequin, je m’en vais donc pleurer aussi, moi.

ARLEQUIN

Comment voulez-vous que je m’empêche de pleurer, puisque vous voulez être si triste ? si vous aviez un peu de compassion pour moi, est-ce que vous seriez si affligée ?

SILVIA

Demeurez donc en repos, je ne vous dirai plus que je suis chagrine.

ARLEQUIN

Oui ; mais je devinerai que vous l’êtes ; il faut me promettre que vous ne le serez plus.

SILVIA

Oui, mon fils : mais promettez-moi aussi que vous m’aimerez toujours.

ARLEQUIN, en s’arrêtant tout court pour la regarder.

Silvia, je suis votre amant, vous êtes ma maîtresse, retenez-le bien, car cela est vrai, et tant que je serai en vie, cela ira toujours le même train, cela ne branlera pas, je mourrai de compagnie avec cela. Ah çà, dites-moi le serment que vous voulez que je vous fasse ?

SILVIA, bonnement.

Voilà qui va bien, je ne sais point de serments ; vous êtes un garçon d’honneur, j’ai votre amitié, vous avez la mienne, je ne vous la reprendrai pas. À qui est-ce que je la porterais ? N’êtes-vous pas le plus joli garçon qu’il y ait ? Y a-t-il quelque fille qui puisse vous aimer autant que moi ? En bien, n’est-ce pas assez ? Nous en faut-il davantage ? Il n’y a qu’à rester comme nous sommes, il n’y aura pas besoin de serments.

ARLEQUIN

Dans cent ans d’ici, nous serons tout de même.

SILVIA

Sans doute.

ARLEQUIN

Il n’y a donc rien à craindre, ma mie, tenons-nous donc joyeux.

SILVIA

Nous souffrirons peut-être un peu, voilà tout.

ARLEQUIN

C’est une bagatelle ; quand on a un peu pâti, le plaisir en semble meilleur.

SILVIA

Oh ! pourtant, je n’aurais que faire de pâtir pour être bien aise, moi.

ARLEQUIN

Il n’y aura qu’à ne pas songer que nous pâtissons.

SILVIA, en le regardant tendrement.

Ce cher petit homme, comme il m’encourage !

ARLEQUIN, tendrement.

Je ne m’embarrasse que de vous.

SILVIA, en le regardant.

Où est-ce qu’il prend tout ce qu’il me dit ? Il n’y a que lui au monde comme cela ; mais aussi il n’y a que moi pour vous aimer, Arlequin.

ARLEQUIN, saute d’aise.

C’est comme du miel, ces paroles-là.

En même temps viennent Flaminia et Trivelin.


[modifier] Scène XIII

ARLEQUIN, TRIVELIN, SILVIA, FLAMINIA.


TRIVELIN, à Silvia.

Je suis au désespoir de vous interrompre : mais votre mère vient d’arriver, mademoiselle Silvia, et elle demande instamment à vous parler.

SILVIA, regardant Arlequin.

Arlequin, ne me quittez pas, je n’ai rien de secret pour vous.

ARLEQUIN, la prenant sous le bras.

Marchons, ma petite.

FLAMINIA, d’un air de confiance, et s’approchant d’eux.

Ne craignez rien, mes enfants ; allez toute seule trouver votre mère, ma chère Silvia ; cela sera plus séant. Vous êtes libres de vous voir autant qu’il vous plaira, c’est moi qui vous en assure, vous savez bien que je ne voudrais pas vous tromper.

ARLEQUIN

Oh non ; vous êtes de notre parti, vous.

SILVIA

Adieu donc, mon fils, je vous rejoindrai bientôt.

Elle sort.

ARLEQUIN, à Flaminia, qui veut s’en aller et qu’il arrête.

Notre amie, pendant qu’elle sera là, restez avec moi pour empêcher que je ne m’ennuie ; il n’y a ici que votre compagnie que je puisse endurer.

FLAMINIA, comme en secret.

Mon cher Arlequin, la vôtre me fait bien du plaisir aussi : mais j’ai peur qu’on ne s’aperçoive de l’amitié que j’ai pour vous.

TRIVELIN

Seigneur Arlequin, le dîner est prêt.

ARLEQUIN, tristement.

Je n’ai point de faim.

FLAMINIA, d’un air d’amitié.

Je veux que vous mangiez, vous en avez besoin.

ARLEQUIN, doucement.

Croyez-vous ?

FLAMINIA

Oui.

ARLEQUIN

Je ne saurais. (À Trivelin.) La soupe est-elle bonne ?

TRIVELIN

Exquise.

ARLEQUIN

Hum, il faut attendre Silvia ; elle aime le potage.

FLAMINIA

Je crois qu’elle dînera avec sa mère ; vous êtes le maître pourtant : mais je vous conseille de les laisser ensemble ; n’est-il pas vrai ? Après dîner vous la verrez.

ARLEQUIN

Je veux bien : mais mon appétit n’est pas encore ouvert.

TRIVELIN

Le vin est au frais, et le rôt tout prêt.

ARLEQUIN

Je suis si triste… Ce rôt est donc friand ?

TRIVELIN

C’est du gibier qui a une mine…

ARLEQUIN

Que de chagrins ! Allons donc ; quand la viande est froide, elle ne vaut rien.

FLAMINIA

N’oubliez pas de boire à ma santé.

ARLEQUIN

Venez boire à la mienne, à cause de la connaissance.

FLAMINIA

Oui-da, de tout mon cœur ; j’ai une demi-heure à vous donner.

ARLEQUIN

Bon, je suis content de vous.

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils