La Duchesse de Malfi

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La Duchesse de Malfi
Texte établi par Georges Eekhoud,  Imprimerie Veuve Monnom, 1893 (p. -).


John WEBSTER


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LA


DUCHESSE DE MALFI


TRADUCTION DE


GEORGES EEKHOUD



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BRUXELLES
IMPRIMERIE VEUVE MONNOM
32, rue l’industrie, 32


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1893




John WEBSTER


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LA


DUCHESSE DE MALFI


TRADUCTION DE


GEORGES EEKHOUD



──────



BRUXELLES
IMPRIMERIE VEUVE MONNOM
32, rue l’industrie, 32


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1893


LA DUCHESSE DE MALFI


tragédie en cinq actes, par John Webster.


Dédiée à George Harding, baron Berkeley, et représentée à Londres, vers l’an 1616, sur le Théâtre de Blackfriars.


PERSONNAGES


FERDINAND, duc de Calabre. — LE CARDINAL, son frère. — ANTONIO BOLOGNA, intendant de la duchesse. — DÉLIO, ami d’ANTONIO. — DANIEL de BOSOLA, grand écuyer de la duchesse. — CASTRUCCIO. — Le marquis de PESCARA. — Le comte MALATESTI. — RODERIGO. — SILVIO. — GRISOLAN. — Un médecin. — Des fous. — La duchesse de MALFI. — CARIOLA, sa suivante. — JULIA, femme de Castruccio et maîtresse du cardinal. — Une vieille dame.

Dames, enfants, pèlerins, exécuteurs, officiers et valets


ACTE PREMIER


SCÈNE Ire


Malfi. — Salon de réception dans le palais de la Duchesse.


ANTONIO, DÉLIO


Délio. — Soyez le bienvenu dans votre patrie, cher Antonio. Un long séjour en France vous a transformé en un véritable Français. Comment vous a plu la cour là-bas ?

Antonio. — Je l’admire. Le roi procède sagement en épurant sa propre maison avant de réformer l’État et le peuple. Il purge sa cour des sycophantes, des personnages infâmes et débauchés. C’est ce qu’il appelle, humblement, collaborer à l’œuvre du Ciel, à la maîtresse œuvre de son Maître. Il tient la cour d’un prince pour une fontaine publique qui ne doit débiter qu’une onde pure comme l’argent : si le scandale empoisonne cette source de vie, la maladie et la mort se propagent dans tout le pays. Imbu de cet esprit, le roi s’entoure de conseillers intègres qui lui dénoncent franchement la corruption. Comme de juste, certains courtisans taxent ces conseillers de présomption et déclarent les rois les meilleurs juges de leur devoir. Mais voici Bosola, le seul censeur de la cour de Malfi. N’allez pas croire, toutefois, que ce soit l’amour de la vertu qui l’excite : il déclame contre ce qu’il convoite. S’il en trouvait les moyens, il serait aussi cupide, aussi dissolu, aussi orgueilleux, aussi sanguinaire que les autres. Le cardinal l’accompagne.


Les Mêmes, LE CARDINAL, BOSOLA


Bosola. — Je m’attache à vos pas.

Le cardinal. — A votre aise !

Bosola. — Je vous ai trop bien servi pour être méprisé de la sorte. Maudite époque où la seule récompense du bienfait est de bien faire.

Le cardinal. — Vous vous prévalez trop de votre mérite.

Bosola. — C’est à votre service que j’ai mérité et même subi les galères. Je portai, durant deux ans, pour toute chemise, une couple de serviettes rejetées sur l’épaule à la façon d’une toge. Conspué à ce point ! Mais je veux parvenir à tout prix. Les corbeaux sont les plus gras en hiver, et moi je n’arriverais pas à engraisser en temps de canicules !

Le cardinal. — Que ne devenez-vous honnête ?

Bosola. — J’attends que votre orthodoxie m’en trace la voie. Beaucoup de voyageurs naviguèrent fort loin à la recherche de l’honnêteté et s’en revinrent coquins aussi fieffés qu’à leur départ, ayant toujours remorqué le vieil homme à leur suite. (Exit le cardinal.) Vous vous dérobez. On prétend qu’il y a des gens possédés du diable, mais si ce grand personnage possédait le diable le plus méchant, c’est le diable qui deviendrait le possédé !

Antonio. — Le cardinal t’a refusé quelque grâce ?

Bosola. — Son frère et lui ressemblent aux pruniers penchés au-dessus des mares stagnantes ; riches et surchargés de fruits, ils ne nourrissent que les corneilles, les pies et les chenilles. Que ne suis-je un de leurs proxénètes ? Je m’attacherais à leurs oreilles, comme font les sangsues, et je n’en tomberais que repu. Laissez-moi, je vous prie. Qui se résignerait à cette abjection sur la foi d’un lendemain meilleur ? Quelle créature fut plus déçue que Tantale qui espérait toujours ? Le supplice est le plus atroce pour celui qui comptait être gracié. Les princes récompensent les frivoles services de leurs faucons et de leurs chiens ; mais quant au soldat qui risqua sa peau dans une bataille, il ne trouve de secours que dans une sorte de géométrie…

DÉLIO. — De géométrie ?

BOSOLA. — Eh oui ! L’invalide portant ses bras en écharpe ou prenant son dernier élan dans le monde, d’hôpital en hôpital, sur une paire de béquilles, ne dessine-t-il pas d’agréables figures géométriques ! Dieu vous garde. Messieurs. Un conseil encore : Ne vous moquez pas trop de nous, car les *[1] places à la cour sont comme des lits dans un hôpital où la tête de l’un est aux pieds de l’autre et ainsi de suite toujours en descendant*. (Exit.)

DÉLIO. — Ce gaillard a passé sept ans aux galères pour un meurtre instigué et payé, croyait-on à cette époque, par le cardinal. Lors de la prise de Naples, il fut relâché par le général français Gaston de Foix.

ANTONIO. — Quel dommage qu’il en soit réduit là ! On le dit très courageux. Cette funeste mélancolie empoisonnera toute la vertu L’oisiveté rouille les facultés de l’âme. La paresse engendre les plus noirs coquins. Leur moral est une terre inculte ou mieux une défroque abandonnée où se loge la vermine.

DÉLIO. — Le salon de réception commence à se garnir. Vous m’avez promis de me faire connaître les caractères de vos principaux courtisans…

ANTONIO. — Ceux de Mgr le cardinal et d’autres étrangers actuellement ici ? Je m’exécute. Voici d’abord le puissant duc de Calabre.

Entrent FERDINAND, CASTRUCCIO, SILVIO, RODERIGO, GRISOLAN, suivis de leurs gens.

Ferdinand. — Quel est le vainqueur dans la course des bagues ?

SiLVIO. — Antonio Bologna, Monseigneur.

Ferdinand. — L’intendant de notre sœur, la duchesse ? Qu’on lui remette le prix. Quand abandonnerons-nous ces jeux anodins pour nous adonner à l’action…

Castruccio. — Seigneur, je suppose que vous ne souhaitez pas combattre en personne ?

Ferdinand. — Je n’en attends que l’occasion. Et pourquoi pas, seigneur ?

CASTRUCCIO. — J’admets qu’un soldat s’élève jusqu’au trône, mais non qu’un prince se ravale au rang d’un simple capitaine.

Ferdinand. — Vraiment ? Castruccio. — C’est là mon avis. Il appartient aux princes de com- battre par procuration. Ferdinand. — Autant alors dormir, manger et boire par procuration! Autant nous décharger sur d’autres de ces fonctions viles et matérielles! Mais nous priver des nobles émotions de la guerre, renoncer aux bénéfices du courage, à l’honneur de la victoire! Jamais .. Castruccio — Croyez-en mon expérience. Les princes belliqueux ont ruiné plus de royaumes qu’ils n’en ont fondé. Ferdinand. — Ne m’as-tu pas dit que ta femme avait horreur des batailles ? Castruccio — En effet. Monseigneur... Ferdinand. — Et tu m’as répété aussi la plaisanterie qu’elle fit un jour sur le compte d’un capitaine couvert de blessures? Je ne me la rappelle plus. Castruccio. — Elle lui dit, Monseigneur, qu’il était un pitoyable personnage, de reposer ainsi sous la tente comme les enfants d’Ismaël (i). Ferdinand. — Ma foi, voilà une femme d’esprit capable de ruiner tous les chirurgiens de la ville ; car quelque courroux animât nos galants l’un contre l’autre, eussent-ils même tiré l’epée et croisé le fer, pareils arguments les raccommoderaient. Castruccio. — Elle en serait bien capable, en effet... Comment trou- vez-vous mon genêt d’Espagne! RODERIGO. — Il est tout feu et tout flammes. Ferdinand. — On peut lui appliquer ce passage de Pline : Il semble avoir été engendré par le vent; il court comme s’il était lesté de vif- argent... SILVIO. — En effet, Monseigneur, il trébuche souvent dans l’arène... RODERIGOet GrisOLAN. — Ha ! ha ! ha ! Ferdinand — Pourquoi riez-vous? Vous autres courtisans devez me servir d’amadou, ne prendre feu qu’à mon étincelle ; c’est-à-dire ne rire que lorsque je ris, la plaisanterie fût-elle la plus spirituelle du monde ! Castruccio. — Parfaitement, Monseigneur. En entendant une excel- lente plaisanterie j’ai souvent dédaigné de paraître posséder un esprit assez sot pour la comprendre. Ferdinand. — Je puis me moquer de votre fou, seigneur. Castruccio. — Il ne parle pas, comme vous le savez, mais il tire des gri aces ; ma femme ne peut le souffrir... (i) To lie,, like the children of Ismael, ail in tents. Calembour intraduisible. Webrter joue sur le mot tents qui signifie à la fois les tentes d’un campement et les petits rouleaux de charpie dont se servent les chirurgiens. Le même calembour se retrouve dans une pièce de Middleton. G. E. Page:Webster - La Duchesse de Malfi, 1893, trad. Eekhoud.djvu/11 Page:Webster - La Duchesse de Malfi, 1893, trad. Eekhoud.djvu/12 Page:Webster - La Duchesse de Malfi, 1893, trad. Eekhoud.djvu/13 Page:Webster - La Duchesse de Malfi, 1893, trad. Eekhoud.djvu/14 Page:Webster - La Duchesse de Malfi, 1893, trad. Eekhoud.djvu/15 Page:Webster - La Duchesse de Malfi, 1893, trad. 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  1. Les passages entre astérisques sont ceux traduits par M. H. Taine dans son admirable étude consacrée à John Webster (t. II, Histoire de la littérature anglaise,. Nous les intercalons, comme traduits définitivement, dans notre travail. G. E.
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