La Fête de la Victoire (tr. Staël)

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Madame de Staël

La Fête de la victoire
traduction de Das Siegesfest de Friedrich Schiller


LA FÊTE DE LA VICTOIRE
ou le Retour des Grecs
TRADUIT DE SCHILLER

I

    Il est tombé, l’empire du Troyen ;
    Du vieux Priam le palais est en cendre :
    Ivres de gloire, et chargés de butin,
        Le chœur des Grecs se fait entendre.
        Assis sur les bancs des vaisseaux
        Qu’enchaîne encor la mer Pontide,
        Ils invoquent le vent rapide
    Qui vers la Grèce entraînera les flots.

LE CHŒUR

        Célébrez votre noble ivresse,
        Chantez l’hymne, braves guerriers ;
        Vos vaisseaux regardent la Grèce,
        Vous retournez dans vos foyers.

II

        Plus loin est la bande captive
        Des femmes troyennes en pleurs,
        Le front prosterné sur la rive,
        Frappant leur sein plein de douleurs.
        Pâles, sombres, traînant les chaînes,
Aux fêtes des vainqueurs elles mêlent leurs cris :
        Elles pleurent leurs propres peines
        Sur les cendres de leur pays.

CHŒUR DES CAPTIVES

        Adieu donc, ô terre chérie !
        Bien loin de toi, sur ces vaisseaux,
Des maîtres étrangers entraînent notre vie.
    Heureux les morts ! ils dorment en repos.

III

        Le feu divin du sacrifice
    Est préparé par les mains de Calchas :
        Il invoque sa protectrice,
    Pallas, qui fonde et détruit les États ;
        Neptune, qui donne à la terre
        La vaste ceinture des mers,
        Et le dieu maître du tonnerre,
        L’épouvante des cœurs pervers.

LE CHŒUR

        La longue lutte est terminée,
        Le cercle du temps est rempli ;
        Sous le poids de la destinée
            Le grand empire a fini.

IV

        Mais sur le front du fils d’Atrée
        Quel nuage s’est répandu ?
        Il compte les rangs de l’armée ;
        Que de guerriers ont disparu !
        De cette héroïque jeunesse,
Qui vers le Simoïs suivit Agamemnon,
    Ah ! combien peu, repassant l’Hellespont,
    Aborderont aux rives de la Grèce !

LE CHŒUR

        Vous pour qui renaissent les fleurs,
C’est à vous de chanter les plaisirs de la vie ;
        Mais parmi vos frères vainqueurs
Combien ne verront plus leur riante patrie !

V

Ulysse, que Pallas instruit de l’avenir,
    Laisse échapper ces accents prophétiques :
        Tous doivent-ils se réjouir
    En embrassant les autels domestiques ?
        Peut-être les dieux des enfers
    Menacent-ils une éclatante vie,
    Et des Troyens qui brava la furie,
    Pourrait tomber sous des coups plus amers.

LE CHŒUR

    Heureux celui dont l’épouse constante
    A conservé l’honneur de sa maison !
    Car l’infidèle est trompeuse et méchante ;
Ses volages désirs égarent sa raison.

VI

        Ménélas contemple avec joie
        Les charmes qu’il a reconquis,
Et l’insensible Hélène, oubliant déjà Troie,
Se plaît dans sa beauté dont les Grecs sont épris.
Que de maux a versés le séducteur perfide
        Sur les vaincus, sur les vainqueurs ;
    Mais Jupiter a tourné son égide,
        Ils ont péri, les ravisseurs.

LE CHŒUR

        Les dieux vengent la foi trahie,
        L’hôte sacrilège est puni ;
        Et sur cette race ennemie
            Le ciel s’est appesanti.

VII

        D’une voix lugubre et troublée,
        Tout à coup le fils d’Oïlée
        S’écrie, en blasphémant les dieux :
        Vantez le maître du tonnerre,
        Vous qu’il lui plaît de rendre heureux,
    C’est au hasard qu’il a livré la terre :
La mort vous a ravi vos plus nobles guerriers,
Mais Thersite retourne en paix dans ses foyers.

LE CHŒUR

        Le Destin, de son urne immense,
Laisse tomber les biens, et les maux et la mort,
        Si vous gagnez le lot du sort,
        Vous pouvez chanter sa puissance.

VIII

Oui, la terrible guerre a frappé les meilleurs.
        Au milieu des champs des vainqueurs,
        Ton ombre me suit, ô mon frère !
        C’est toi, dont la valeur guerrière,
    Comme une tour, appuyait nos combats.
Quand nos vaisseaux brûlaient, seul tu sauvas la Grèce ;
        Mais le rusé, par son adresse,
A ravi le beau prix que méritait ton bras.

LE CHŒUR

        Que sa cendre au moins soit paisible ;
Ajax a succombé, mais sous ses propres coups.
        De sa gloire les dieux jaloux,
    Par la colère ont vaincu l’invincible.

IX

    Néoptolème a fait couler le vin
    Sur le tombeau qu’il élève à son père.
Achille, ô mon guerrier, qu’il est beau, ton destin !
La gloire est le premier des destins de la terre.
    Sur le bûcher notre corps doit périr ;
        Mais notre cendre est ranimée,
        Quand la voix de la renommée
        Nous évoque dans l’avenir.

LE CHŒUR

        Héros, de ta noble carrière
La gloire s’étendra jusqu’à nos derniers jours ;
            La vie est passagère,
            Les morts durent toujours.

X

    N’oublions pas la gloire malheureuse,
Dit le fils de Tydée. Ah ! du héros vaincu
    Chantons aussi la lutte généreuse ;
Pour ses dieux paternels il avait combattu.
    Le noble Hector défendait sa patrie :
    Si les lauriers couronnent nos efforts,
À la plus noble cause il immola sa vie :
    Qu’un grain d’encens l’atteigne chez les morts.

LE CHŒUR

    Qui combattit pour ses dieux domestiques,
Qui fut le bouclier de sa vieille cité,
    A pu tomber sous ses débris antiques,
Mais par l’ennemi même il sera respecté.

XI

    Trois âges d’homme ont passé sur ta tête,
Ô Nestor ! vieux convive, oracle des héros !
De la mère d’Hector, au milieu de la fête,
        Il croit entendre les sanglots.
        Il prend la coupe couronnée,
Le vieillard connaît mal les profondes douleurs :
        Tiens, lui dit-il, infortunée,
    Bois ce nectar, c’est l’oubli des malheurs.

LE CHŒUR

        Croyez-nous, déplorable reine,
Et ne repoussez pas les présents de Bacchus ;
        Par sa puissance souveraine
        Il rend l’espoir même aux vaincus.

XII

        Alors que le ciel implacable
Lançait sur Niobé ses arrêts destructeurs,
        Elle n’a point, dans ses douleurs,
        Refusé ce jus secourable.
        Il retrouvera des beaux jours,
Celui qui fait couler le nectar dans ses veines ;
        Car le souvenir de ses peines
    Dans le Léthé se perdra pour toujours.

LE CHŒUR

        Il retrouvera des beaux jours,
Celui qui fait couler le nectar dans ses veines ;
        Car le souvenir de ses peines
    Dans le Léthé se perdra pour toujours.

XIII

        Sous le poids des fers opprimée,
    La prophétesse obéit au Destin ;
Elle voit dans les airs une sombre fumée
Planer sur les débris de l’empire troyen.
        Ainsi, dit-elle, sur la terre
        Tout disparaît, tout se détruit ;
D’un instant de bonheur la splendeur passagère
        S’éteint dans l’éternelle nuit.

LE CHŒUR

    Partons, amis ; que nos vaisseaux agiles
Laissent loin derrière eux la crainte et le chagrin :
        Sur l’avenir soyons tranquilles,
Peut-être au sein des morts nous dormirons demain.


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