La Foi
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Méditations poétiques
- O néant ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !
- Silencieux abîme où je vais redescendre,
- Pourquoi laissas-tu l'homme échapper de ta main ?
- De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
- Dans l'éternel oubli j'y dormirais encore ;
- Mes yeux n'auraient pas vu ce faux jour que j'abhorre,
- Et dans ta longue nuit, mon paisible sommeil
- N'aurait jamais connu ni songes, ni réveil.
- - Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
- Si l'on m'eût consulté, j'aurais refusé l'être.
- Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
- Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.
- - Cependant, il est vrai, cette première aurore,
- Ce réveil incertain d'un être qui s'ignore,
- Cet espace infini s'ouvrant devant ses yeux,
- Ce long regard de l'homme interrogeant les cieux,
- Ce vague enchantement, ces torrents d'espérance,
- Eblouissent les yeux au seuil de l'existence.
- Salut, nouveau séjour où le temps m'a jeté,
- Globe, témoin futur de ma félicité !
- Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
- Soleil, premier amour de toute créature !
- Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
- Terre, berceau de l'homme, admirable palais !
- Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
- Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
- Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
- Remplissez vos destins, je vous apporte un cœur ...
- - Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c'est un rêve.
- Il commençait alors ; maintenant il s'achève.
- La douleur lentement m'entr'ouvre le tombeau ;
- Salut, mon dernier jour! sois mon jour le plus beau !
- J'ai vécu; j'ai passé ce désert de la vie,
- Où toujours sous mes pas chaque fleur s'est flétrie ;
- Où toujours l'espérance, abusant ma raison,
- Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
- Où du vent de la mort les brûlantes haleines
- Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
- Qu'un autre, s'exhalant en regrets superflus,
- Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
- Pleure de son printemps l'aurore évanouie,
- Et consente à revivre une seconde vie:
- Pour moi, quand le destin m'offrirait à mon choix
- Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
- La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
- Et joindrait à ses dons l'éternelle jeunesse,
- J'en jure par la mort ; dans un monde pareil,
- Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
- Je ne veux pas d'un monde où tout change, où tout passe :
- Où, jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface ;
- Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
- Où le jour du bonheur n'a pas de lendemain !
- - Combien de fois ainsi, trompé par l'existence,
- De mon sein pour jamais j'ai banni l'espérance !
- Combien de fois ainsi mon esprit abattu
- A cru s'envelopper d'une froide vertu,
- Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
- Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
- Dans son indifférence un jour enseveli,
- Pour trouver le repos il invoquait l'oubli.
- Vain repos! faux sommeil! - Tel qu'au pied des collines,
- Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
- L'oeil voit dans ce chaos, confusément épars,
- D'antiques monuments, de modernes remparts,
- Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
- Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
- Les palais des héros par les ronces couverts,
- Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
- L'obélisque éternel ombrageant la chaumière,
- La colonne portant une image étrangère,
- L'herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
- Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
- Tandis que, s'élevant de distance en distance,
- Un faible bruit de vie interrompt ce silence :
- Telle est notre âme, après ces longs ébranlements ;
- Secouant la raison jusqu'en ses fondements,
- Le malheur n'en fait plus qu'une immense ruine,
- Où comme un grand débris le désespoir domine !
- De sentiments éteints silencieux chaos,
- Eléments opposés, sans vie et sans repos,
- Restes de passions par le temps effacées,
- Combat désordonné de vœux et de pensées,
- Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.
- Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !
- Mais sous ce vaste deuil l'âme encore est vivante ;
- Ce feu sans aliment soi-même s'alimente ;
- Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
- Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
- Ame! qui donc es-tu ? flamme qui me dévore,
- Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
- Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?
- Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?
- Peut-être de ce feu tu n'es qu'une étincelle,
- Qu'un rayon égaré, que cet astre rappelle.
- Peut-être que, mourant lorsque l'homme est détruit,
- Tu n'es qu'un suc plus pur que la terre a produit,
- Une fange animée, une argile pensante...
- Mais que vois-je ? à ce mot, tu frémis d'épouvante.
- Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
- Hélas ! tu -crains de vivre et trembles de mourir.
- - Qui te révélera, redoutable mystère ?
- J'écoute en vain la voix des sages de la terre :
- Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
- Et de la même argile ils ont été pétris.
- Rassemblant les rayons de l'antique sagesse,
- Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
- Platon à Sunium te cherchait après lui ;
- Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd'hui ;
- Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
- S'agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
- La vérité rebelle échappe à nos regards,
- Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
- - Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
- Nul espoir ne viendra consoler ma paupière:
- Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau
- De la nuit d'ici-bas dans la nuit du tombeau,
- Et j'emporte au hasard, au monde où je m'élance,
- Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
- Réponds-moi, Dieu cruel ! S'il est vrai que tu sois,
- J'ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
- Après le poids du jour, du moins le mercenaire
- Le soir s'assied à l'ombre, et reçoit son salaire :
- Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
- Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.
- - - -
- Mais, tandis qu'exhalant le doute et le blasphème,
- Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,
- La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
- Jette un rayon d'espoir sur mon pâle avenir,
- Sous l'ombre de la mort me ranime et m'enflamme,
- Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l'âme.
- Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin,
- Du couchant de ma vie à son riant matin ;
- J'embrasse d'un regard la destinée humaine ;
- A mes yeux satisfaits tout s'ordonne et s'enchaîne;
- Je lis dans l'avenir la raison du présent ;
- L'espoir ferme après moi les portes du néant,
- Et rouvrant l'horizon à mon âme ravie,
- M'explique par la mort l'énigme de la vie.
- Cette foi qui m'attend au bord de mon tombeau,
- Hélas ! il m'en souvient, plana sur mon berceau.
- De la terre promise immortel héritage,
- Les pères à leurs fils l'ont transmis d'âge en âge.
- Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
- Comme les dons d'en haut, la vie et le soleil ;
- Comme le lait de l'âme, en ouvrant la paupière,
- Elle a coulé pour nous des lèvres d'une mère ;
- Elle a pénétré l'homme en sa tendre saison ;
- Son flambeau dans les cœurs précéda la raison.
- L'enfant, en essayant sa première parole,
- Balbutie au berceau son sublime symbole,
- Et, sous l'oeil maternel germant à son insu,
- Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.
- Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
- Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
- Sans doute dès l'enfance offerte à nos regards,
- Dans l'esprit par les sens entrant de toutes parts,
- Comme les purs rayons de la céleste flamme
- Elle a dû dès l'aurore environner notre âme,
- De l'esprit par l'amour descendre dans les cœurs,
- S'unir au souvenir, se fondre dans les mœurs;
- Ainsi qu'un grain fécond que l'hiver couvre encore,
- Dans notre sein longtemps germer avant d'éclore,
- Et, quand l'homme a passé son orageux été,
- Donner son fruit divin pour l'immortalité.
- Soleil mystérieux ! flambeau d'une autre sphère,
- Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,
- Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur.
- Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur !
- Hélas ! je n'ai que toi; dans mes heures funèbres,
- Ma raison qui pâlit m'abandonne aux ténèbres ;
- Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
- S'éteint comme la vie aux portes du tombeau ;
- Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
- Viens d'un jour sans nuage inonder ma paupière ;
- Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
- Et brille à l'horizon comme l'astre du soir.