Les communications devenaient de plus en plus lentes et difficiles. Les trains ne circulaient que sur les grandes lignes et ne servaient guère qu’à transporter des vivres, des marchandises, des lettres, des imprimés ; le service des postes fonctionnait erratiquement : la correspondance et les journaux subissaient des retards considérables ou s’égaraient. L’ère de volupté était close. Après une période indifférente, les hommes commençaient à ressentir une lassitude qui les rendait peu propres au travail et prolongeait le temps du sommeil. Cet engourdissement ne cédait qu’aux districts où se développait le carnivorisme.
Là, régnait la fièvre, une excitation meurtrière, une ivresse démente qui croissait jusqu’au paroxysme. Le carnivorisme débutait par une période d’accablement. L’homme ou l’animal atteints grelottaient de froid, demeuraient couchés, dans la position des « méningiteux » et poussaient des gémissements qu’il leur était impossible de réprimer. La température descendait jusqu’à 36°, quelquefois jusqu’à 35°5. Elle remontait brusquement et atteignait 38°, souvent 38°5. C’était la période d’exaltation et de délire. Chez les animaux, elle se caractérisait par des mouvements frénétiques ; chez les hommes, elle donnait surtout lieu à des manies, à des phobies, à la folie des grandeurs ou à la folie des persécutions. Bientôt, la « faim spécifique » manifestée dès le début des crises devenait insupportable.
Dans les terroirs où l’on avait des réserves de viande, le carnivorisme n’existait guère : un repas copieux coupait les crises. Malheureusement, si les provisions végétales étaient surabondantes, les autres s’épuisaient. On n’avait plus de conserves ; le gibier demeurait à peu près introuvable, soit qu’on l’eût anéanti, soit qu’il se fût réfugié dans des lieux inaccessibles aux groupes, car la chasse individuelle était devenue impossible. Quant aux animaux domestiques, à part tels troupeaux sacrifiés depuis longtemps, ils appartenaient tous à quelque groupe ; leur mort entraînait d’affreuses souffrances. Au reste, personne n’eût touché à un animal de sa communauté : les crises carnivores, loin de détruire les liens solidaires, semblaient les rendre plus invincibles. On ne convoitait que la chair des autres groupes.
Un matin, Gérard se sentit accablé. Il avait passé une nuit traversée de rêves fauves et de réveils frémissants. Au réveil, il se plaignit d’un froid intense : il grelottait. En même temps, il était tourmenté par un désir ardent de manger de la viande. D’heure en heure, ce désir devenait plus insupportable.
– Ça y est ! déclara-t-il avec révolte. Je suis atteint de carnivorisme.
Vers midi, Césarine fut à son tour prise de faiblesse et de grelottements. Après le déjeuner, ce fut le tour de la petite Marthe : elle gémissait, elle se réfugiait auprès de Sabine ou de Meyral. Son mal s’aggrava plus rapidement que celui des deux adultes. Elle avait les yeux révulsés, des épouvantes soudaines ; le grelottement s’exagérait jusqu’à la convulsion.
Il était deux heures et demie, lorsque Meyral commanda au jardinier d’atteler l’âne.
– Pourquoi ? demanda Langre.
– Nous allons dans la forêt, répondit le jeune homme.
– Tu dois avoir une idée ! insista le vieillard.
– Je ne sais pas… j’hésite ! Nous verrons là-bas.
Sa physionomie exprimait l’incertitude et une sorte d’appréhension.
Georges donnait des instructions à Catherine, lorsque le jardinier vint annoncer que l’équipage était prêt. Cet équipage se composait de l’âne et d’une charrette légère, quoique assez spacieuse, qui servait à divers usages, mais particulièrement à transporter des provisions. On y installa des sièges pour Langre, Césarine et la petite Marthe.
En tout autre temps, la caravane eût paru étrange et à quelques égards saugrenue. Outre la famille, les servantes, le jardinier et son petit garçon, la charrette était accompagnée par les poules et le coq, par le chien de garde, par trois chats, des lapins, une truie et six gorets, une bande de pigeons, des moineaux, des bouvreuils, des sansonnets, des mésanges, des fauvettes, deux pies, un gros crapaud, une douzaine de grenouilles, deux loirs, un hérisson, quelques souris – mais pas d’insectes ni de crustacés, les animaux non vertébrés ayant échappé à l’emprise mystérieuse ou la subissant d’une manière différente.
La horde, car c’était positivement une horde, traversa les champs déserts et atteignit la lisière de la forêt. La forêt aussi était abandonnée. Ses rares habitants humains, j’entends ceux qui y résidaient à demeure, l’avaient fuie pendant la catastrophe planétaire ou étaient morts. Les immenses richesses « libérées » par le désastre avaient ensuite retenu les fugitifs dans les villes ou dans le village : la forêt n’offrait que sa fortune éternelle, la fortune des temps primitifs que l’homme n’hésite point à abandonner pour les biens sociaux. Les animaux mêmes étaient rares : on les avait rudement pourchassés pour remplacer le bétail englobé par les groupes ; dans le relâchement universel, aucune autorité n’était intervenue. Au reste, les gardes-chasse ayant tous émigré, il ne se serait trouvé personne pour donner à la loi une sanction positive.
– C’est la forêt vierge ! fit rêveusement Sabine.
De-ci de-là, pourtant, quelque bande d’oiseaux sauvages s’évadaient parmi les ramures. C’était généralement un mélange disparate de sansonnets, de rouges-gorges, de verdiers, de ramiers, de geais, de pies, de merles, de faisans, de bouvreuils. On ne les apercevait que de loin : leurs vigilances, si diverses, étaient coalisées. Seuls, des corbeaux et des étourneaux se montraient en hordes homogènes : encore étaient-ils le plus souvent accompagnés d’oiseaux d’autre espèce. Il semblait que ces coalitions eussent donné aux oiseaux des facultés nouvelles. Leur fuite devant la bête humaine avait une allure plus concertée, plus sagace, on pourrait dire plus intellectuelle.
Le roulement de la charrette s’assourdissait sur la route envahie par les herbes sauvages. La végétation était prodigieuse. Personne n’avait rien vu de comparable à cette immense poussée de feuillages, à ces fougères aux allures arborescentes, ces fourrés ténébreux, ces millions de plantes qui, après avoir répandu leurs semences, se remettaient à fleurir.
Malgré l’angoisse de l’heure, Sabine et Georges subissaient la magie du spectacle :
– C’est la sève magnifique des temps primitifs ! chuchota le jeune homme.
De ci de là, la truie et le chien disparaissaient pendant quelques minutes dans un fourré ; Meyral les épiait avec persistance.
Une clairière se montra, où les herbes se livraient des batailles frénétiques. Elle s’élargit ; on vit surgir une maison qu’envahissaient les plantes sauvages, et derrière, des baraquements étranges, des terrains couverts, parfois de véritables cavernes.
– Où sommes-nous ? demanda Langre, qui grelottait plus fort et dont la face était livide.
– Dans la champignonnière des Vernouze, répondit Georges.
Elle avait été créée, cinq ans auparavant, par Mathieu Vernouze et ses deux fils, qui rêvaient une exploitation grandiose et originale des champignons. La plus grande partie de leur fortune s’y était engloutie, mais le succès commençait à les récompenser, lorsque éclata la Catastrophe planétaire. Tous trois y périrent avec la plupart de leurs aides. Depuis, l’immense champignonnière vivait de sa vie propre dans la forêt déserte. Après le cataclysme, elle n’avait tenté personne : elle appartenait à des héritiers lointains, qui ne se hâtaient pas de la revendiquer. Pendant toute la Période Exaltée, elle n’éveilla aucune convoitise. Des biens plus commodes fascinaient les hommes.
– Pourquoi nous avez-vous amenés ici ? demanda Langre d’une voix épuisée.
– Nous nous arrêterons ici ! fit Meyral.
Puis, s’adressant à Gérard :
– Excusez-moi, grand ami. Il faut que je vous laisse pendant quelques minutes.
Il se munit d’une corbeille et s’enfonça dans les méandres de la champignonnière. Comme toute la forêt, elle montrait une fécondité excessive. Dans les pénombres caverneuses ou arborescentes, le peuple des champignons poussait formidablement. On apercevait partout des chapeaux monstrueux, des cercles de sorcières, des chairs roses, écarlates, cuivreuses, rousses, bleuâtres, argentées. Équivoques, pareils à des bêtes visqueuses, à des viandes sanguinolentes, ou éclatants comme des floraisons et comme des coquillages, les champignons semblaient doués d’une vie intarissable. Cent espèces étaient présentes ; par cet étonnant début d’automne, les variétés printanières avaient repoussé, d’autres devançaient l’heure. Georges, qui s’y connaissait, discerna des oronges, des cèpes, des morilles blanches et noires, des lactaires, des russules, des coprins chevelus, des chanterelles, des champignons de couche, des mousserons, des amanites rougeâtres, des columelles, des psalliotes champêtres, des psalliotes des jachères, de quoi approvisionner une petite ville pendant plusieurs mois.
Le jeune homme choisit des morilles, des cèpes et des champignons de couche qu’il empila méthodiquement dans la corbeille. Quand sa récolte fut complète, il demeura rêveur. Des sensations primitives, étrangement séduisantes, le remplissaient de songes.
– Si nous survivons, murmura-t-il, nous reverrons le monde des ancêtres !
Les liens qui le rattachaient à son groupe devenaient impérieux : il prit le chemin du retour. L’état de Langre, de la fillette et de Césarine avait empiré ; ils étaient plongés dans une sorte de torpeur frémissante. En outre, le jardinier commençait à grelotter et Sabine était pâle.
Sur un signe de Georges, la servante tragique avait tiré de la charrette un petit fourneau à pétrole, une casserole et un paquet qui contenait du beurre, du sel et du poivre.
Dix minutes plus tard, le beurre chantait dans la casserole.
– Qu’est-ce qu’on cuit ? demanda Langre d’une voix sourde.
– Des cèpes ! répondit Catherine.
Il haussa ses épaules tremblotantes et retomba dans sa torpeur. La cuisinière surveillait la cuisson du plat ; la sylve bruissait comme une robe immense.
– C’est prêt ! fit enfin la servante.
Les cèpes répandaient une odeur appétissante. Georges posa doucement la main sur l’épaule de son vieux maître :
– Voulez-vous manger des cèpes ? fit-il.
– Pourquoi ? demanda l’autre, en regardant le jeune homme avec surprise.
– J’espère qu’ils vous soulageront.
Langre secoua la tête avec amertume :
– Soit ! grommela-t-il.
On servit à Langre une large assiettée de cèpes qu’il absorba de bon appétit ; la petite fille et Césarine en mangèrent également : tous trois avalaient et mâchaient la nourriture mécaniquement, sans sortir de leur demi-sommeil. Quand leurs assiettes furent vides, il parut d’abord que la torpeur augmentait. L’enfant surtout semblait prête à sombrer dans le coma.
Soudain, Langre murmura :
– J’en voudrais encore.
Immédiatement, Catherine remplit son assiette. Cette fois, il mangea presque goulûment, redressé et les yeux larges ouverts.
– On dirait positivement que ça me fait du bien ! marmonna-t-il.
Dans le même moment, la petite, levant à moitié la tête, disait :
– J’ai faim !… Des cèpes !
– Et moi aussi, j’ai faim ! murmura Césarine.
Sabine se hâta de déférer à leur désir :
– C’est singulier, dit le vieillard… D’abord, les cèpes ne me plaisaient pas… J’aurais préféré du pain, des œufs, et maintenant, c’est presque comme si je mangeais de la viande.
Son grelottement devenait insensible ; ses yeux, naguère éteints, reprenaient leur vivacité agressive. Césarine et Marthe se ranimaient aussi, plus rapidement encore que Langre. Marthe riait aux ramures, aux fleurs et aux futaies profondes.
– Il est paradoxal que les champignons possèdent cette vertu ! remarqua Langre. En quoi peuvent-ils remplacer la viande, alors que le lait, le fromage et les œufs ne le peuvent point ? Un champignon, après tout, n’est qu’une éponge pleine d’eau.
– Croyez-vous, demanda Georges, que le carnivorisme soit provoqué par insuffisance de nutrition, au terme banal ? N’est-ce pas plutôt par le manque de quelque substance propre à la chair et qui s’y trouve en quantité minime… peut-être même par le manque d’une certaine forme d’énergie que les Autres puisent dans notre organisme ?
– Pourquoi les champignons ?
– Mystère, hélas ! comme tout ce qui nous enveloppe depuis l’origine du Cataclysme. Remarquons toutefois que le champignon est une plante parasitaire. Elle vit à peu près comme la bête, non aux dépens du minéral, mais aux dépens de la Vie. Dès lors, on entrevoit plus d’une analogie entre la chair du champignon et celle des animaux.
– Soit ! fit Langre, encore trop las pour pousser vivement la discussion. Je me demande aussi pourquoi tu as pensé aux champignons.
– Je n’y ai pas pensé spontanément. C’est l’avidité récente du chien pour les rares champignons de nos jardins qui a d’abord attiré mon attention. J’ai observé ensuite la même avidité chez les poules, les pigeons et naturellement la truie. Cela m’a donné à réfléchir.
– Je comprends ! acquiesça Langre.
Il tournait de toutes parts son regard agile. Quand il vit la petite Marthe qui lui souriait, il eut une crise d’attendrissement. Puis, voyant le jardinier qui grelottait :
– Voilà, grommela-t-il, une occasion pour confirmer l’expérience. Y a-t-il encore des cèpes ?… Servez-en à Guillaume.
Guillaume ne demandait pas mieux. Non qu’il appréciât particulièrement les champignons, mais ce qu’il venait de voir lui donnait envie d’en manger. Il absorba la portion sans enthousiasme. Mais après quelques minutes, il redemanda des cèpes et cette fois les dévora. Son grelottement, moins intense que ne l’était naguère celui du vieillard, avait déjà disparu :
– Ça fait du bien où que ça passe ! dit-il avec un gros rire naïf.
– C’est évidemment un remède spécifique du carnivorisme ! dit Langre. Ce qui m’ébahit, c’est qu’on ne s’en soit pas avisé.
– Personne ne s’en est-il réellement avisé ? demanda rêveusement Sabine.
Il était inutile de recommander le secret au jardinier, aux servantes, ni même au petit garçon : leurs sentiments reflétaient ceux du groupe. On convint d’emporter dans la charrette une forte cargaison de cryptogames, qu’on transformerait en conserves : ceci pour parer à l’imprévu, car tout l’automne ceux-ci pousseraient en abondance.
– En surabondance ! disait Langre. Ce n’est pas ce qui m’inquiète. Seulement, à Roche-sur-Yonne, nous sommes trop éloignés de la champignonnière. Il n’est pas pratique, il est même à peu près impossible que nous fassions continuellement le voyage.
– Nous pouvons faire quèque chose de ben simple, intervint le jardinier.
– Et quoi donc ? Nous établir ici…
– Les bâtiments ne manquent pas ! reprit l’autre avec un petit rire… Mais ça ne serait pas malin.
Le jardinier avait un bon visage de bœuf et des yeux dormassants :
– Y a le pavillon des Veneurs, poursuivit-il. Monsieur sait qu’il est ben installé, dans une clairière, avec un grand jardin autour. Y a neuf chambres, plus une chaumine, une écurie et encore des caves conséquentes… De quoi nous loger tous, ben sûr, et quèques autres !
– Mais il n’est pas à nous, père Castelin !
Un sourire de coin, sardonique et bon enfant, plissa la joue droite de l’homme.
– Sûr ! Mais personne s’en occupe… le plopliétaire est au diable, avec un groupe qui le tient, vous pensez ! Seulement, comme vous avez des escrupules, y a moyen voir. C’est à louer. Y a c’te couenne d’intendant qui nous donnera la permission d’y passer quèques mois, pour un morciau de pain. Allez ! je l’arrange, que je vous dis.