La Galvanoplastie dans les arts et dans la nature

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L’électricité ouvrière
M. Babinet



La galvanoplastie dans les arts et dans la nature
Quod fleri ferro, liquidove potest electro. (VIRGILE)
Les produits de l’aimantation et du fluide électrique.
(Traduction libre.)

Tout le monde connaît dans les Mille et Une Nuits ce roi et son grave conseil qui s’évertuent à pousser à bout la puissance d’une fée complaisante en lui demandant des choses de plus en plus merveilleuses. On peut dire qu’il on est de même de l’industrie humaine avec l’électricité. Cet agent mystérieux, ce génie de la foudre, que les Orientaux regardent, je ne sais pourquoi, comme un génie de très petite taille, semble avoir outrepassé pour les exigences de l’esprit humain toutes les bornes de la condescendance et même avoir dans chaque occasion donné plus qu’on ne lui demandait.

Dans l’école milésienne de Thalès, cinq ou six siècles avant notre ère, on savait qu’un morceau d’ambre jaune appelé électron, étant frotté, attirait les corps légers comme l’aimant attire le fer, et depuis Thalès jusqu’à Descartes, cent théories de ce phénomène furent mises au jour. C’était une assertion de la part du maître, une croyance aveugle de la part des auditeurs. Il l’a dit lui-même. Tout était fini.

Vers le milieu du XVIIe siècle, Otto de Guéricke, l’inventeur de la machine pneumatique, fit aussi une machine électrique au moyen d’un globe de soufre fondu gros comme la tête d’un enfant et monté sur un tour. Ce globe, en tournant, frottait sur un coussin élastique et s’électrisait au point de donner des étincelles pétillantes. Depuis cette époque, on interrogea la nature par l’expérience, et, laissant de côté les stériles théories qui avaient depuis plus de deux mille ans entravé et énervé l’esprit humain, on renonça à deviner les causes des phénomènes, on chercha à constater ce qui était pour en conclure ce qui faisait.

Voyons donc quelles furent les réponses de l’agent électrique, quelle que soit d’ailleurs son essence, aux questions de la science expérimentale.

La foudre est-elle l’électricité ? Oui, car avec les batteries électriques de nos cabinets on foudroie les animaux comme ils sont foudroyés par l’action des nuages orageux ; oui, car on peut soutirer l’électricité des nuages, de l’air et du sol pour l’employer comme celle des batteries artificielles. Enfin ces notions conduisent Franklin à l’utile invention du paratonnerre.

Il ôte au ciel la foudre et le sceptre aux tyrans,

comme on le disait dans le langage prétentieux de la fin du dernier siècle. Le physicien Charles fait plusieurs fois taire des orages en envoyant aux nuages un cerf-volant à fil métallique qui fait écouler en silence le fluide foudroyant. On peut voir au Conservatoire des Arts et Métiers le tabouret vernissé qui supportait le fil du cerf-volant. Ce support en bois est pour ainsi dire grillé par la matière de la foudre qui ruisselait à l’entour en cascade de feu. Je passe mille observations des plus curieuses.

En voyant l’électricité agir si fortement sur les animaux, sur les plantes et sur l’homme, on lui demande des effets physiologiques : on en obtient par centaines. Sans compter le choc de la bouteille de Leyde et le piquant des étincelles, on reconnaît que toute l’organisation animale pour la sensibilité, le mouvement, les fonctions digestives, les sécrétions, la nutrition, le développement des organes est sous l’empire de l’électricité de l’être vivant. Et pour ne point faire d’allusions en l’air à vingt volumes qui contiendraient à peine ce que nous savons sur l’électricité organique, je citerai les faits suivans que l’on commence presque à oublier. Lorsque Volta eut inventé l’appareil qui produit sans fin de l’électricité et que l’on appelle, pile de Voila, Aldini, neveu de Galvani, lequel avait aperçu les premiers faits qui menèrent Volla à sa grande découverte, essaya l’action de la pile voltaïque sur des animaux tués et sur des hommes suppliciés ou qui avaient succombé à des accidens. Il obtint de remarquables effets. Plus tard, Aldini étant venu à Paris, on répéta en grand plusieurs de ses expériences à l’école vétérinaire d’Alfort près Paris. Là on vit la tête d’un boeuf, détachée du corps et placée sur une table d’amphithéâtre, excitée par le courant électrique ; ouvrir les yeux et les rouler en fureur, enfler ses naseaux, secouer ses oreilles comme si l’animal eût été vivant et se fût préparé a un combat. Sur une autre table, les ruades d’un cheval tué faillirent blesser les assistans et brisèrent les appareils placés auprès de l’animal mort. Plus tard, en Angleterre, des physiologistes achetèrent d’un criminel condamné à mort son propre cadavre (marché usité dans ce pays) pour vérifier les théories électro-animales, et aussi dans l’intention charitable de rappeler le pendu à la vie et de le moraliser ensuite. Le résultat fut terrifiant. Le cadavre ne revint pas à la vie, mais une respiration violente et convulsive fut reproduite, les yeux se rouvrirent, les lèvres s’agitèrent, et la face de l’assassin, n’obéissant plus à aucun instinct directeur, présenta des aspects de physionomie si étranges, que l’un des assistans s’évanouit d’horreur et resta pendant plusieurs jours frappé d’une véritable obsession morale. Les Fusely, les Kean, les Talma, dans leur mimique de criminels de théâtre, n’étaient rien auprès de cette nature désordonnée.

La foudre, l’électricité, mettent parfois le feu aux édifices et aux substances combustibles qui se trouvent sur leur passage. On a donc demandé à l’agent électrique de produire de la chaleur. Voici, entre mille, l’expérience capitale qui a répondu à ces recherches. Soudez des fils métalliques aux deux extrémités d’une pile et rapprochez les deux bouts de ces file en sorte que l’électricité passe en courant continu d’un fil à l’autre. Alors, si dans la flamme qui entoure le bout de ces fils réunis on place un corps quelconque des plus difficiles à fondre, il se résout en très peu de temps en gouttes fluides. Les métaux réfractaires, les minéraux précédemment infusibles, les terres, les cailloux, rien ne résiste à l’action d’un tel foyer.

De la vive et fugitive lumière des éclairs et des étincelles électriques, on a été conduit à chercher dans l’électricité une illumination constante et utilisable. La disposition précédente, légèrement modifiée, a fourni plus qu’on n’aurait osé l’espérer. En terminant les fils soudés aux deux extrémités de la pile par des tiges de charbon, les deux charbons ainsi rapprochés sont entrés dans une violente ignition ; il s’est produit une lumière aussi insupportable à l’œil que la lumière du soleil, et très bien qualifiée par la désignation d’éclat solaire. Tout le monde sait qu’après avoir essayé d’éclairer des boutiques par cette lumière électrique, on a été obligé d’y renoncer à cause de sa trop grande vivacité, qui blessait les yeux. Par ce moyen, on a illuminé la nuit de vastes ateliers en plein air comme dans le jour, et rendu, en cas d’urgence, les travaux possibles sans intermittence, un a pu très commodément remplacer la lumière solaire dans les jours couverts et dans les localités les moins susceptibles d’insolation. Les expériences du microscope, autrefois dit exclusivement microscope solaire se sont produites à toute heure et dans tout local. Plusieurs de nos lecteurs ont été sans doute témoins des séances curieuses et variées où notre habile opticien Duboscq fait passer en revue à une nombreuse société une quantité immense de faits de chimie, de physique, d’optique, d’histoire naturelle, de structure animale et végétale, et même de météorologie et d’astronomie, comme on aurait pu le faire sur l’écran d’un amphithéâtre à fenêtres closes, et recevant par un réflecteur la lumière même d’un soleil brillant.

Nous sommes encore loin d’en avoir fini avec les merveilles de la pile voltaïque. Les corps légers sont mis en mouvement dans l’antiquité par le succin. La pile peut-elle donner du mouvement ? Avec l’appareil de Volta, on a dirigé des bateaux. M. Jacobi, sur la Neva, avait obtenu d’un appareil électrique une force de plusieurs chevaux. Un industriel des environs de Swansey, en Angleterre, navigue sur un lac avec un moteur encore plus puissant ; mais c’est surtout pour des forces d’une moyenne grandeur que rien ne peut égaler la précision, la régularité, et pour ainsi dire le travail intelligent de l’électricité. Les ateliers de précision de notre excellent artiste M. Froment, qui a si bien soutenu l’honneur français à l’exposition de Londres en 1851, marchent et s’arrêtent d’eux-mêmes à l’heure fixée d’avance par le directeur du travail ou par un visiteur quelconque. C’est à crier au prodige. Dans une autre sphère des hautes sciences appliquées, on voit, à l’établissement de M. Ville, fonctionner les moteurs électriques comme des auxiliaires ordinaires. Le laboratoire de M. Ville est un modèle des plus grandioses pour l’application de la mécanique, de la physique et de la chimie à l’étude des êtres organisés. Ces travaux lui ont mérité, outre les applaudissemens de savans du premier ordre, les nobles encouragemens du respectable prélat que la religion et la philosophie éclairée voient avec tant de bonheur à la tête du diocèse de Paris. L’électricité travaille chez M. Ville, comme une ouvrière.

L’électricité voltaïque agit sur l’aiguille aimantée. Nouvelles exigences de l’esprit expérimentateur moderne ; toujours des réponses affirmatives. L’électricité peut-elle faire un aimant sans acier, sans fer, sans les minerais de Midas en Asie ou de l’île d’Elbe en Europe ? Oui. Mais avec un morceau de fer aimanté nous voudrions avoir de l’électricité. En voilà ! Voilà des étincelles, voilà du feu, voilà des courans électriques, chimiques, physiologiques, télégraphiques, et le tout extrait d’un morceau d’acier aimanté qui avant 1820 semblait occupé par l’agent le plus inerte que l’on pût imaginer : le magnétisme. Maintenant la pierre d’aimant pourrait reprendre son antique nom de pierre d’Hercule.

On a dit encore au courant électrique : Ne pourriez-vous point voyager en courrier, de Paris à Marseille par exemple, sur des fils métalliques ? La réponse a été qu’avant qu’on eût fini de prononcer le mot de Marseille, le courant était déjà arrivé à l’extrémité de la France. Il aurait pu faire dans le même temps deux ou trois fois le tour du monde. Pour avoir l’idée d’une merveille, il suffit de nommer le télégraphe électrique.

Notez que chacune de ces branches de la science de l’électricité est une science, un art, une industrie tout entière. Mesurez à l’utilité seule des sociétés modernes les propriétés de l’agent électrique, à combien de millions les estimerez-vous ? Je ne puis assez citer ces belles paroles de Napoléon Ier, membre de l’Institut, et de ce titre faisant précéder même ses titres militaires : « Les souverains qui m’ont précédé n’ont jamais pu comprendre que dans les siècles modernes le pouvoir de la science fait partie de la science du pouvoir. » Quelle leçon d’économie sociale !

Avons-nous fini avec le domaine de l’électricité travailleuse ? Oh ! pas encore. La physique reconnaît que le globe n’est qu’une grande machine électrique, dont les courans dirigent l’aiguille aimantée, qui sert elle-même de guide aux navigateurs. Voilà encore une science et une industrie tout entière : on en peut dire autant des actions chimiques. La chimie doit à l’électricité tant de compositions et de décompositions, tant d’actions moléculaires diverses, tant de métaux produits pour la première fois, qu’en un mot une des théories les plus étendues de la chimie est la théorie des propriétés électriques des élémens primitifs des corps simples ou composés.

La foudre et l’électricité entraînent avec elles une petite quantité de matières excessivement divisées qu’elles abandonnent en s’étendant sur les corps qu’elles viennent frapper ; aussi la foudre, comme l’étincelle électrique, incruste d’une légère couche de matière étrangère les objets qu’elle frappe. Je dois à l’obligeance de feu le baron de Gazan des échantillons de marbre grossier ou de calcaire compacte formant les cimes aiguës de quelques promontoires de la baie de Cannes en Provence, et qui, frappés de coups de foudre réitérés, sont recouverts d’une couche égale en épaisseur à une pièce d’argent de cinq francs. Les noms de MM. de Ruolz, Elkington et Christofle viennent d’eux-mêmes à ceux qui pensent à la dorure et à l’argenture électrique, arts immenses pour la valeur des matières employées, et dont l’initiative appartient à M. de Larive, de Genève.

Bien loin de croire qu’on blâmera l’étendue de ce tableau des merveilles de la science électrique, je craindrais plutôt qu’il ne rendit le lecteur indifférent pour le dernier des arts électriques que je vais mettre sous ses yeux, savoir la galvanoplastie. Ces arts, que l’on jette au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie, sont éminemment civilisateurs. Sans doute la poésie, la littérature, les arts de l’imagination ont beaucoup fait pour l’ennoblissement de la race humaine en élevant l’intelligence ; mais si l’on veut être juste, on reconnaîtra que les sciences, qui rendent l’homme dominateur de la nature, n’ont pas fait moins pour le bien-être moral que pour le bien-être physique. Les besoins d’abord, l’intelligence ensuite. Primo vivere, deinde philosophari. Par une heureuse réaction d’ailleurs, la philosophie expérimentale, en augmentant le bien-être matériel, permet un nouveau développement des facultés rationnelles. À ce point de vue, l’industrie puissante des peuples modernes est un énergique agent intellectuel. L’industrie, les arts et la métaphysique sont unis dans la société comme le corps et l’âme dans l’homme.

Mais, dira-t-on, est-il besoin de connaître les procédés des arts et de l’industrie pour jouir de leurs résultats ? La Bruyère a dit que dans les arts mécaniques on pouvait se dispenser de connaître les procédés fondamentaux, pourvu qu’on sût se servir des produits obtenus. — Nous ne sommes pas humiliés, dit-il, de ne pas connaître l’artifice par lequel un ouvrier souvent peu intelligent fabrique la montre qui nous donne si commodément l’heure à chaque instant du jour, précisément parce que nous savons que cet instrument, d’ailleurs admirable, est d’un manœuvre peu élevé dans l’échelle métaphysique. — Si le premier inventeur eût fait ce beau raisonnement, le genre humain, clair-semé sur la terre, en serait encore à manger des glands et à déterrer des racines crues en guerroyant contre les bêtes sauvages du plus bas étage et la famine, encore plus redoutable, au lieu de songer à faire avec l’électricité la galvanoplastie, qui date du milieu du présent siècle, et qui pour la Russie, l’Angleterre, la France et les États-Unis d’Amérique forme un des titres à la reconnaissance de l’humanité prise collectivement.

Nous avons dit que le courant électrique de la pile de Volta entraîne avec lui des matières qu’il dépose en venant se répandre à la surface d’un corps sur lequel il arrive et dans lequel il pénètre, en abandonnant les matières métalliques qu’il portait avec lui. M. Jacobi, de Saint-Pétersbourg, eut l’idée ou plutôt le trait de génie de faire entraîner à l’électricité des métaux, comme le cuivre, l’argent, l’or, contenus dans un bain chimique, et de les faire déposer à grande épaisseur sur une plaque sculptée ou gravée artistement pour en prendre une empreinte fidèle, un vrai moulage métallique. C’est ce qu’on faisait autrefois dans les procédés de la fonte des statues, des bas-reliefs, des cloches, des bombes, des boulets, des balles, et de tous les mille ustensiles en fonte de fer, en cuivre, en plomb, en zinc, qui font l’ornement et l’utilité de nos expositions industrielles, et que nous reverrons perfectionnés au palais de cristal des Champs-Elysées en 1855 ; mais au lieu des moyens puissans ou grossiers des arts de moulage déjà connus, M. Jacobi, aidé par la munificence d’un empereur qui avait fondé l’observatoire de Poulkova, et que l’univers aujourd’hui regrette de voir oublier les belles paroles de Napoléon Ier sur le pouvoir social de la science, — M. Jacobi, disons-nous, demande à l’électricité de déposer sur un modèle en creux ou en relief une couche de métal qui paisiblement, sans feu, sans fusion, sans altération du modèle, prît l’empreinte fidèle de l’objet, et de plus formât une masse, métallique solide d’une épaisseur considérable et susceptible de reproduire par contre-épreuve et en métal aussi solide que du métal fondu la gravure, le relief et toutes les finesses artistiques du modèle. Par ce procédé, une planche gravée, une médaille, une coupe de Benvenuto Cellini, se reproduisent sans autre agent que l’électricité et le temps. Les bronzes antiques ont pour grand mérite leur légèreté et le peu d’épaisseur de la couche métallique dont l’extérieur saillant est la sculpture. Ce mérite est encore plus grand pour les sculptures métallico-électriques de M. Jacobi, produites par l’électricité prenant le métal dans un bain chimique pour le déposer à l’intérieur ou à l’extérieur d’un moule quelconque. Ici on est exempt de tous les embarras de l’ajustage des pièces de l’enveloppe pour les reliefs très accidentés, comme de tous les dangers et accidens du feu. Ce nom de galvanoplastie indique la production électrique d’un métal solide, au moyen de parties déposées paisiblement par l’agent voltaïque. C’est, en un mot, la sculpture, le modelage ou moulage électrique.

Presque à la même époque M. Spencer, en Angleterre, obtenait des résultats moins complets, mais de la même nature. M. Bocquillon, en France, et plus tard M. Mathiot, en Amérique, faisaient aussi faire des progrès à la galvanoplastie. L’histoire rétrospective de la science retrouve encore quelques essais de Volta et de Brugnatelli, qui pouvaient être regardés comme l’aurore du grand jour que M. Jacobi et M. Spencer firent luire plus tard sur la galvanoplastie. Pour sortir de l’historique et fixer nos idées sur l’état actuel de la galvanoplastie, je ne citerai comme des types de fabrication que deux industriels ou artistes français, MM. Coblentz et Hulot.

Arrivons chez le premier de ces artistes, dans un atelier de la rue Chariot. Cet atelier n’est pas un appartement, pas même une mansarde, c’est plutôt un galetas où de sales baquets pleins d’un liquide métallique soumis à l’action de piles de Volla de la plus grossière forme travaillent silencieusement à l’œuvre artistique dont les élémens sont empruntés à la science de l’électricité. La manœuvre consiste à remplir de liquide les baquets, à entretenir les lames de cuivre, de zinc qui constituent la partie active du procédé. Vous détournez les yeux d’un travail opéré par des ouvriers inintelligens gagés d’un salaire proportionné à leur capacité, et dans la salle voisine, qui contient par milliers les produits obtenus, vous trouvez des objets digues d’admiration. Ce sont des bronzes d’une étonnante légèreté et d’un relief qu’il y a peu d’années on aurait jugé impossible. Ce sont les planches des cartes du dépôt de la guerre reproduites avec une telle fidélité, qu’il est impossible de distinguer les épreuves tirées avec les planches galvanoplastiques d’avec les épreuves tirées avec la planche primitive ; mais le prix de ces dernières n’est rien auprès du prix de la planche gravée, Ce sont les grands sceaux de l’état pour le règne de Napoléon III, reproduite en argent avec toutes les finesses de la gravure artistique qui rendent nos médailles et nos monnaies actuelles presque impossibles à contrefaire. Ce sont des objets d’ornement sculptés en ronde-bosse avec une fantaisie fabuleuse pour cens qui n’auraient vécu qu’avant 1830. Qu’on apporte à M. Coblentz un modèle en cire, en plâtre, en terre glaise, des armoiries à figures délicates, l’empreinte d’un cachet ou tout autre objet naturel ou artificiel, et il en tirera le fac-similé métallique avec autant de bonheur que de simplicité ouvrière.

Disons en passant que par ces mêmes procédés, des fleurs, des fruits et même des pièces d’anatomie et des échantillons d’histoire naturelle ont été, qu’on me passe l’expression, fac-similisés en métal. Au ministère de la guerre, on a depuis peu installé un atelier pour la reproduction galvano-plastique des planches de la carte de France pour en réduire le prix et en même temps pour en rendre possibles les corrections et additions, car si l’on enlève au burin la partie défectueuse d’une planche galvanoplastique, on peut facilement la reproduire dans le bain métallique et la graver de nouveau. C’est ainsi que la carte des environs de Londres et de l’agglomération londinaise, qui monte à trois millions d’âmes, est continuellement mise à jour par ce procédé également employé à New-York en Amérique.

Abordons maintenant notre grand hôtel des monnaies et visitons le splendide atelier de M. Hulot. Là des piles de luxe artistement et scientifiquement établies, travaillant avec une intensité et une rapidité merveilleuses, déposent du cuivre d’aussi bonne qualité que les produits des fontes de premier ordre. C’est par cent mille francs qu’il faut compter le prix de cette belle installation, dont les produits sont des objets d’art qui ont concouru avec avantage à l’exposition de Londres. Ce sont des médailles reproduites en toutes sortes de métaux et même d’alliages. Ce sont des timbres-postes fabriqués par dizaines de millions en un petit nombre de semaines. Ce sont des cartes à jouer d’un relief étonnant, des reproductions galvanoplastiques de statuettes d’un fini précieux, à côté des gravures électriques des billets de banque dès lors incontrefaisables. Plusieurs planches gravées, d’un art sans égal, reproduisent toutes les tailles, toutes les finesses de la gravure primitive, que celle-ci soit sur cuivre ou sur acier, et cela sans la moindre crainte d’endommager l’original, souvent unique, dont la galvanoplastie opère la reproduction. Quant à la quantité de science d’observation mécanique, métallurgique, physique et chimique emmagasinée dans cet atelier scientifique et artistique de M. Hulot, il faudrait un volume pour en donner une idée, sans compter les procédés exclusifs, fruits d’une observation persévérante, qui n’ont point encore été présentés à l’Académie des Sciences et mis dans le domaine commun de la pratique industrielle, La remarque faite dans cet atelier, qu’à une température trop basse le dépôt métallique se ralentissait fort, avait conduit à employer une étuve pour accélérer le travail et obvier aux inconvéniens de la saison froide. C’est le même procédé qui depuis a si bien réussi à M. Mathiot en Amérique, et dont les journaux américains ont fait un si grand éloge, ignorant que ce procédé était déjà en usage en France.

La galvanoplastie est donc à la fois une science, un art, une industrie. Elle est à la sculpture et à la gravure ce que la photographie est à la peinture. Pour suppléer par le dessin à la moindre épreuve photographique, il faudrait des années entières et un art au-dessus de l’humanité. De même, pour reproduire autrement que par la galvanoplastie une statuette ou un bas-relief avec la précision et la fidélité de l’agent électrique, il faudrait plus que le talent d’un artiste de premier ordre.

Terminons par la galvanoplastie de la nature, et l’on verra les forces naturelles travailler avec un art rival des opérations industrielles.

D’abord le globe entier, avec son atmosphère magnétique, ses continens solides, son noyau intérieur en fusion ignée, et les réactions électriques qui en sont la suite, est une véritable machine ou pile électrique, ayant des courans dirigés de l’est à l’ouest, ainsi que l’indique son action sur l’aiguille des boussoles, qu’il dirige nord et sud. Ces courans circulent incessamment sous le sol, et traversent toutes les matières dont la croûte de la terre est composée, en se frayant une route dont la direction et surtout la quantité de fluide dépendent de l’état et de la composition du sol. Ces courans électriques, quelque faibles qu’ils puissent être, entraînent à la longue les parties métalliques du sol, et les charrient jusqu’au premier obstacle ou affaiblissement qu’ils rencontrent. Là ils les abandonnent, et là se forme un vrai dépôt ou filon métallique. Ce dépôt a lieu principalement dans les grandes fissures ou crevasses du sol remplies par les débris qui s’y sont entassés en tombant au fond ou par la lave qui y a remonté en foisonnant du noyau intérieur. Ce sont ces dépôts que le mineur exploite par des galeries souterraines conduites au milieu de la partie du sol imprégnée de substances métalliques, soit à l’état natif et pur comme l’or et le mercure, soit à l’état oxydé ou terreux comme le fer, le cuivre, le zinc, etc. Une belle expérience, due primitivement, je pense, à M. Cross, met cette analogie dans tout son jour. On place sur une plate-forme une grande masse de terre glaise humide, à laquelle on mélange des particules métalliques quelconques dans un état très divisé et sous forme terreuse d’oxyde métallique. On partage la terre glaise en deux au moyen d’un instrument tranchant comme la lame d’un grand couteau ou d’un sabre ; on rapproche ensuite jusqu’au contact ces deux portions momentanément séparées. Alors, en faisant passer l’électricité au travers de la masse totale, il se fait dans la fente, dont les parois ont été rapprochées, un dépôt métallique, un petit filon en miniature qui nous donne le secret des dépôts métalliques de la nature opérés dans les vastes élevasses des terrains primitifs et secondaires. Tout le monde sait que M. Becquerel a traité par l’électricité des terrains argentifères de France et des pays étrangers, et la question de l’extraction électrique du métal précieux par un courant voltaïque qui l’entraîne est complètement résolue au point de vue scientifique. Il reste à considérer le point de vue économique. Je me souviens parfaitement d’avoir vu d’énormes lingots formés d’argent retiré ainsi de terres métallifères. Cet argent était d’une pureté absolue. La nature a donc sa galvanoplastie intérieure, comme elle a, suivant un cristallographe ancien, sa géométrie souterraine. Natura geometriam exercet in visceribus terrae.

Il n’est pas très facile de se figurer comment cet agent si peu matériel, savoir le courant électrique, peut entraîner les particules métalliques pour les abandonner quand un obstacle ou un affaiblissement quelconque lui ôte la force de les porter plus loin. C’est ainsi qu’un torrent qui roule avec ses eaux des pierres et des sables infertiles les dépose dans la plaine où sa fougue vient expirer. C’est ainsi qu’en trouvant un obstacle à franchir, un loup qui emporte un mouton ou un lion qui emporte un bœuf sont forcés de lâcher leur proie. De quelque manière que la chose se fasse, on observe, dans les expériences de physique de nombreux transports de matière qui suivent le courant électrique. Ainsi, en faisant communiquer deux vases à demi pleins d’eau par un simple fil mouillé et conduisant l’électricité par ce fil, on voit l’un des vases se remplir aux dépens de l’autre, qui se vide par une action mystérieuse. On peut encore transporter la salure d’un vase dans un autre, et même faire passer au travers d’une substance, sans qu’il s’exerce aucune action, un corps qui, s’il n’était conduit par l’électricité, réagirait violemment sur cette substance. Tout l’admirable mécanisme de la nutrition, des sécrétions, de la digestion dans les corps vivans, est fondé sur des transports électriques, et cela est tellement vrai, que, dans des animaux dont les nerfs allant à l’estomac ont été coupés, on rétablit la digestion en remplaçant la portion de nerf qui manque par un fil ou une lame métallique qui rétablit la communication électrique. On a dit depuis longtemps que la puissance créatrice montrait principalement sa grandeur dans les plus petits objets de la nature. Pour ceux qui savent observer, quoi de plus merveilleux que ces actions silencieuses qui vont à leur but sans effort, sans résistance, sans choc, qui font naître, développent, nourrissent, préservent l’être vivant, tandis que, quand l’homme veut commander aux élémens en les opposant les uns aux autres, le feu, l’eau, le vent, la vapeur, les marteaux, les leviers sifflent, grondent, bruissent de mille manières, et retentissent inharmonieusement, toujours prêts à se soustraire à l’empire de l’intelligence, qui semble les faire obéir malgré eux !

Si l’on implante dans la terre, à une certaine distance l’une de l’autre, deux larges plaques métalliques unies par un long fil métallique porté dans l’air, ce fil est parcouru par un courant presque continuel. S’il existe dans le sol des courans emportant avec eux des principes quelconques, on peut espérer qu’ils se déposeront sur la plaque métallique où ils entrent ; c’est ce qu’on n’a point encore expérimenté. Comme les courans du globe terrestre vont de l’est à l’ouest, c’est dans cette direction qu’il faudrait établir les deux plaques conductrices de l’électricité. Par suite, on pourrait présumer que les dépôts métalliques de la nature ont dû principalement se faire le long des chaînes de montagnes ou des fissures du sol dirigées du nord au sud, et qui barraient le passage aux courans électriques dirigés de l’est à l’ouest. Telle est en effet la chaîne aurifère de l’Oural, qui sépare l’Europe de l’Asie. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait en dire autant des montagnes de la Californie et de l’Australie ; mais les observations nous manquent encore pour conclure rien de précis sur ces grands phénomènes. En attendant, répétons toujours qu’il faut savoir ignorer, au moins provisoirement.

Dans la galvanoplastie de la nature, on se demande d’où peuvent provenir ces métaux, cet or natif que contiennent les terrains et les filons en masses considérables. On cite des pépites d’or d’une valeur de plus de cent mille francs ; la nature a-t-elle produit par une espèce de création le métal précieux ? Non. Matériellement, rien ne naît ni ne périt. Toutes les grandes force de la nature, les forces mécaniques, les forces physiques, les forces chimiques et les forces végétales ou physiologiques, qui dominent le monde entier, ne peuvent ni détruire ni créer un gramme de substance ; mais ces forces peuvent rendre mobiles, réunir, condenser des particules métalliques disséminées dans le sol et les galvanoplatiser en un morceau d’or pur ou pépite. Reste à constater l’existence de l’or dans le terrain, et spécialement dans les environs de Paris : c’est ce qu’a fait M. Sage, professeur de chimie à la Monnaie. Les arbres, les arbustes et notamment la vigne prennent dans le sol des sucs nutritifs qui s’incorporent à leur tige et à leur écorce. En brûlant des sarmens de vigne, toute la partie charbonneuse disparaît, et il ne reste qu’un petit résidu de cendres. En rassemblant une quantité suffisante de ces cendres, que l’on traite ensuite par les réactifs chimiques, on en tire une petite quantité d’or. Cet or existait donc dans le sol qui nourrissait les plantes. Par ce procédé, M. Sage en avait réuni assez pour en faire frapper quatre ou cinq pièces de vingt francs. On remarquera que cette belle expérience scientifique, n’était, comme opération industrielle, aucunement avantageuse. Je crois me souvenir que le prix de fabrication, en comptant tout, s’élevait pour chaque pièce à cent ou cent vingt-cinq francs. Ainsi la dépense était quatre on cinq fois la valeur produite. Ceci rappelle un axiome qui a cours dans l’Amérique espagnole : « Le premier qui exploite une mine d’argent y perd sa fortune ; si c’est une mine d’or, il meurt à l’hôpital.

La galvanoplastie, née d’hier parmi les sciences électriques, va de jour en jour augmentant son domaine théorique et pratique. La science, complète aujourd’hui, cesse de l’être demain. Qu’auraient dit tous les artistes d’avant 1840, si on leur eût montré une statue de bronze obtenue à froid et avec des finesses de modelé incroyables ? Ils n’y auraient pas cru. C’est ce qui est arrivé pour les premières médailles galvanoplastiques : on refusait net d’y voir autre chose que des pièces coulées au feu. Dans cet exposé de quelques effets de l’électricité, nous n’avons pas même indiqué les aurores boréales et les courans électriques du soleil et de la lune, qui sont sensibles à l’aiguille aimantée. D’autres phénomènes d’électricité ont aussi été observés sur les planètes. Ainsi notre tableau est bien incomplet encore, et pourtant, il y a deux siècles, le nom même de cette vaste science, à la fois rationnelle et industrielle, n’existait pas ! Veut-on entrevoir pourquoi le domaine de l’électricité est si vaste ? C’est que, par ses propriétés mécaniques, physiques, chimiques et physiologiques, l’agent électrique règne en réalité sur la nature entière.


BABINET, de l’Institut.