La Gloire
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Alphonse de Lamartine — Premières méditations poétiques
Méditation Quinzième
La Gloire
A un poète exilé
La Gloire
A un poète exilé
- (A un poète exilé)
- Généreux favoris des filles de mémoire,
- Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir :
- L'un conduit au bonheur, l'autre mène à la gloire ;
- Mortels, il faut choisir.
- Ton sort, ô Manoel, suivit la loi commune ;
- La muse t'enivra de précoces faveurs ;
- Tes jours furent tissus de gloire et d'infortune,
- Et tu verses des pleurs !
- Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire
- Le stérile repos dont son cœur est jaloux
- Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre,
- Mais la lyre est à nous.
- Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
- Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
- Où le juste avenir prépare à ton génie
- Des honneurs immortels.
- Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
- S'élance ; et, soutenant son vol audacieux,
- Semble dire aux mortels : je suis né sur la terre,
- Mais je vis dans les cieux.
- Oui, la gloire t'attend ; mais arrête, et contemple
- A quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;
- Vois : l'infortune, assise à la porte du temple,
- En garde les degrés.
- Ici, c'est ce vieillard que l'ingrate Ionie
- A vu de mers en mers promener ses malheurs :
- Aveugle, il mendiait au prix de son génie
- Un pain mouillé de pleurs.
- Là, le Tasse, brûlé d'une flamme fatale,
- Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
- Quand il va recueillir la palme triomphale,
- Descend au noir séjour.
- Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
- Luttant contre le sort ou contre les bourreaux ;
- On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes
- Mesure plus de maux.
- Impose donc silence aux plaintes de ta lyre,
- Des cœurs nés sans vertu l'infortune est l'écueil ;
- Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t'inspire
- Un généreux orgueil !
- Que t'importe après tout que cet ordre barbare
- T'enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?
- Que t'importe en quels lieux le destin te prépare
- Un glorieux tombeau ?
- Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
- N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
- Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage
- Que tu lui laisseras !
- Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme ;
- Athène à des proscrits ouvre son Panthéon ;
- Coriolan expire, et les enfants de Rome
- Revendiquent son nom.
- Aux rivages des morts avant que de descendre,
- Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :
- Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
- Et sa gloire aux Romains.