La Grande Encyclopédie, inventaire raisonné des sciences, des lettres, et des arts - Tome 26, PETRARQUE (Francesco PETRARCA, dit)
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[modifier] PETRARQUE (Francesco PETRARCA, dit)
PETRARQUE (Francesco PETRARCA, dit),
poète italien, né à Arezzo le 20 juil. 1304, mort à Arqua, près de Padoue, le 18 juil. 1374, où l’on voit son tombeau (V. p. 534). La très large place faite à Pétrarque dans l’article général ITALIE (t. XX, p. 1084) n’est que rigoureusement proportionnée à l’importance de son œuvre ; dans ces pages lumineuses et sobres, M. A. Thomas a exposé la biographie de Pétrarque de façon à nous permettre de n’ypoint revenir (une faute d’impression a fait placer son couronnement en 1345 au lieu de 1344) et très heureusement caractérisé en lui le poète et l’humaniste ; il nous reste donc surtout ici à donner sur ses ouvrages les précisions nécessaires et à revenir brièvement sur la place qui lui est due dans l’histoire de l’art et de la pensée italienne. - Une des premières passions qui s’éveilla dans l’âme de Pétrarque fut l’amour de la Rome antique, qu’il ne séparait point de l’amour de sa patrie. Il se figura toujours, en effet, qu’il n’y avait dans l’histoire de la Péninsule aucune solution de continuité et que le latin était encore la véritable langue de l’Italie. Durant toute sa vie, il ne cessa de rechercher et de faire rechercher par ses amis les manuscrits des oeuvres antiques ; il eut la joie de retrouver lui-même à Liège, en 1333, deux discours de Cicéron et à Vérone, en 1345, un abondant recueil de Lettres du même (il se trompa ; en revanche, lorsqu’il crut avoir retrouvé l’Hortensius et le De Gloria). Non content de faire reproduire les ouvrages des anciens par des scribes qu’il avait lui-même formés, il les transcrivait de sa main, les collationnait, les annotait ; à force de soins, il avait fini par réunir une collection d’environ 200 volumes, dont il ne voulut jamais se séparer, pas même en voyage. Il regrettait de n’avoir point vécu au temps de César ou d’Auguste et il s’y transportait volontiers par la pensée. Nous avons des lettres écrites par lui à Cicéron, à Horace, à Virgile, à Sénèque, à Homère. Les principaux objets de son admiration furent Cicéron, Virgile, Tite-Live et Sénèque, chez qui il retrouvait ses principales qualités et quelques-uns de ses défauts. Son culte pour les Latins l’amena à étudier aussi les Grecs, bien qu’il ne les admirât pas au même degré ; s’il ne parvint à acquérir du grec, malgré ses efforts, qu’une connaissance insuffisante, il eut la gloire de faire exécuter la première traduction latine d’Homère (par Léonce Pilate, en 1367) et de le révéler ainsi au monde moderne. Il n’eut, en revanche, qu’une médiocre estime pour les auteurs chrétiens (si l’on excepte saint Augustin) et pour les modernes, même pour Dante. C’est pour rendre hommage à l’antiquité latine et dans l’espoir de la faire mieux connaître, qu’il entreprit les deux oeuvres qui, à son avis, étaient ses meilleurs titres de gloire : le poème de l’Africa et le De Viris illustribus. Dans le premier (écrit de 1338 à 1349 et ensuite remanié), il voulut donner à sa patrie une nouvelle épopée, comparable à l’Enéide et à la Pharsale, et célébrer, en même temps que le héros le plus vertueux de l’ancienne Rome, l’épisode le plus vraiment épique de son histoire. Le sujet, en effet, n’est autre que les exploits de Scipion durant la deuxième guerre punique et l’abaissement définitif de Carthage devant Rome. Le poème (en neuf livres, avec une lacune considérable entre le quatrième et le cinquième) suit pas à pas le récit de Tite-Live et celui de Silius Italicus, mais, par l’introduction de songes et de prédictions, l’auteur réussit à y faire entrer une grande partie de l’histoire romaine (imitation du Somnium Scipionis aux livres I et II, récit de Lélius à Syphax au 1. III). Le héros est trop vertueux, trop continuellement maître de lui-même pour intéresser vivement le lecteur ; il n’est pas plus vivant que l’Enée de Virgile et le Godefroi du Tasse. L’Africa néanmoins n’est pas dénuée de valeur poétique ; elle est tantôt un hymne enthousiaste à la grandeur de la Rome antique, tantôt une éloquente lamentation sur la décadence présente ; enfin, certains épisodes, d’un caractère plus lyrique qu’épique, comme celui où Pétrarque décrit l’amour de Masinissa pour Sophonisbe (l. V), lui ont permis d’exprimer çà et là, avec une grande profondeur d’émotion, des sentiments personnels et de se révéler comme un peintre inspiré de la passion. Dans la pensée de l’auteur, le De Viris illustribus (commencé vers 1340) devait compléter l’Africa. Ce recueil comprenait d’abord quelques biographies de personnages empruntés à la fable, à l’histoire sacrée et grecque (Adam, Noé, Abraham, Moïse, Hercule, Jason, Sémiramis, Alexandre, Pyrrhus, Annibal, etc.), mais Pétrarque les en bannit lui-même de façon à faire de son oeuvre un Panthéon exclusivement romain. Bien qu’il y ait travaillé jusqu’à sa vieillesse, elle ne fut jamais terminée, non plus que l’Epitome ou résumé qu’il en avait entrepris à la prière de Francesco de Carrare et qui ne comprend que quatorze biographies. Déjà, dans le De Viris, la préoccupation morale est sensible. Elle est à peu près exclusive dans le Renan memorandarum ou mirabilium (écrit en 1344-45). C’est une sorte de morale en action écrite à l’imitation des Faits et dits mémorables de Valère Maxime, où Pétrarque se proposait de traiter des quatre vertus cardinales. Il n’est même pas arrivé à épuiser ce qu’il entendait dire de la première, la prudence. Les préceptes sont donnés par voie d’exemples ; les anecdotes qui les fournissent sont groupées sous deux chefs, suivant qu’elles concernent des personnages romains ou externi (auxquels l’auteur ajoute parfois quelques modernes ou recentiores). Avec l’âge, la préoccupation de la science s’effaça progressivement dans l’âme de Pétrarque devant celle de la morale ; aussi l’ascétisme l’emporte-t-il de plus en plus dans les oeuvres qui nous restent à examiner. Le De Contemptu Mundi ou Secretum est la plus ancienne (vers 1342) ; aussi la lutte entre les passions humaines et l’idéal chrétien y est-elle encore très vive. Il se compose de trois dialogues où le poète se fait reprocher par saint Augustin sa vanité, son ambition, son amour même pour Laure. Cet examen de conscience, poursuivi avec une rigueur et une sévérité implacables, est extrêmement précieux pour la connaissance de l’âme de Pétrarque. Nul n’a mieux décrit que lui-même cette mélancolie sans cause qui venait assombrir ses plus beaux jours, ces vaines aspirations vers le bien, « cette anxiété d’une âme qui, honteuse d’elle-même, déteste les taches qui la souillent, mais n’a pas le courage de les effacer, reconnaît qu’elle a pris le mauvais chemin et refuse d’en sortir, tremble à la pensée du péril qui la menace et ne fait rien pour l’éviter ». Ce sont les mêmes dispositions d’esprit qui se trahissent dans le De Vita solitaria et le De Otio religiosorum. Le premier (écrit à Vaucluse en 1346) se compose d’un parallèle, trop artificiel pour être bien probant, entre le citadin uniquement adonné à des occupations futiles ou inavouables et le solitaire vivant continuellement dans la contemplation de la nature et la méditation des vérités religieuses (1. I), et d’une série d’exemples destinés à confirmer ce parallèle (1. II). Le second (écrit de1347 à1356) est une longue lettre adressée aux moines de la Chartreuse de Montrieux, où vivait son frère et où il avait lui-même passé quelque temps. C’est un éloge emphatique, non plus seulement de la retraite studieuse telle que la comprenaient les anciens, mais de la vie monacale. Le De Vera Sapientia (date incertaine)
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essaie de démontrer que la vraie science nous est donnée par la foi. Ce qui nous intéresse aujourd’hui dans ces ouvrages, c’est ce que Pétrarque y a mis de lui-même. Cet élément d’intérêt, déjh fort restreint dans les trois traités dont nous avons parlé en dernier lieu, est presque totalement absent du De Remediis utriusque fortunae (écrit vers 1360-66). L’auteur fait connaître dans le premier livre, les remèdes contre la prospérité ; dans le second, ceux contre l’adversité ; chaque livre se divise en un grand nombre de brefs dialogues entre des personnages allégoriques (Joie, Espérance et Raison, dans le premier livre ; Douleur, Crainte et Raison, dans le second). Si la forme nous rebute par sa monotonie et sa sécheresse, le fond n’est guère mieux fait pour nous captiver. L’auteur, en effet, en mettant sur le même plan toutes les joies et toutes les peines, semble se livrer à un simple exercice de rhétorique ; c’est du même ton qu’il nous console de la perte de nos parents et de nos amis et de l’incommodité que peut nous faire subir le voisinage des rats et des grenouilles. Les autres oeuvres latines (en prose) de Pétrarque sont l’itinerarium Syriacum (entre 1348 et 1363), petit traité de géographie historique et descriptive écrit pour un ami qui se disposait a visiter la Terre Sainte ; le De sui ipstus et multorum aliorum ignorantia (1360), virulente invective contre deux jeunes Vénitiens qui l’avaient qualifié de virant bonum sine literis ; les Invectivite contra medicum quemdant (1355), où il exhale ses sentiments de haine et de défiance envers les médecins, et 1’Apologia contra cujusdam anonymi Gctlli calumnias (1372), on il répond d’un Français, Jean de Flesdin, qui avait essayé de réfuter la lettre où il félicitait Urbain V de son retour à Rome. — Les Eglogues et les Epitres en vers ont surtout un intérêt biographique ; les premières, au nombre de douze (1346-56), se rapportent généralement à des faits historiques ou à des événements de la vie de l’auteur ; elles ont toutes un sens allégorique, mais le voile est si épais qu’il est presque impossible de le percer. L’explication que Pétrarque lui-même nous a donnée de deux de ces pièces nous montre combien sont obscures ces allusions : « c’est la nature même de ce genre poétique, prend-il soin d’ajouter, que, quand l’auteur lui-même n’en indique point le sens, celui-ci peut a la rigueur être deviné, mais non point être compris ». Les Eglogues, bien qu’imitées de Virgile dans la forme, sont donc un des premiers exemples de ces ridicules travestissements qui ont fait si souvent de la pastorale un genre faux et conventionnel. Parmi elles, il faut signaler la VIe et la VIIe, où il flétrit la corruption de l’Eglise, et la XIIe, inspirée par la bataille de Poitiers. — Dans les Epitres en vers (en 3 livres, de dates très diverses), il raconte à des amis les menus accidents de sa vie, s’élève contre ses ennemis, célèbre sa patrie, épanche les sentiments que lui inspirent les événements contemporains ; la VIIe du livre Ier, où il décrit les angoisses que lui cause son amour pour la dame qu’il a célébrée dans ses vers, est d’un intérêt particulier pour l’histoire intime de son coeur. Nous devons enfin, pour terminer l’énumération des oeuvres latines de Pétrarque, mentionner ses très nombreuses Epitres en prose. Bien que la plupart aient été réellement adressées à des amis, ce ne sont pas toutes des lettres au sens propre du mot ; plusieurs sont de véritables dissertations morales ou historiques, où abondent les réminiscences de l’antiquité. Pétrarque, en les préparant pour le publie, en a du reste enlevé ou atténué les allusions à sa vie domestique et accentué le caractère oratoire ou didactique qu’elles avaient toujours eu. Il Ies a lui-même divisées en deux sections : la première, intitulée Rerum familiarium liber (en 24 livres), comprend les lettres écrites de 1326 à 1359 ; la deuxième, ou Rerum senilium liber (en 17 livres), comprend celles qui furent écrites postérieurement. En dehors de cette classification restent un livre de Variai (de 1335 à 1373), un livre de lettres sine titztlo, presque toutes relatives à la corruption de l’Eglise et dont Pétrarque crut plus prudent de ne pas faire connaître les destinataires (de là le titre), et une longue lettre ad Posteros, qui est une autobiographie restée incomplète. C’était uniquement sur ses ouvrages en latin que Pétrarque comptait pour arriver à la postérité. Ses poésies en langue vulgaire, qu’il ne recueillit que fort tard, n’avaient jamais été pour lui qu’un délassement ou un moyen de se consoler de ses chagrins intimes (V. le sonnet S’i’avessi pensato) ; il les qualifie, à la fin de sa vie, de « sottises de jeunesse, dont il désirerait qu’elles fussent inconnues à tous et à lui-même » ; mais il constate en même temps le grand succès qu’elles obtiennent auprès du public, et il fut entaillé à diverses reprises à en former des recueils qu’il envoyait aux plus intimes de ses amis. Le recueil définitif, dont le manuscrit autographe (Vat. lat., 3195) a été récemment retrouvé par MM. de Nolhae et Appel, se compose de 317 sonnets, 29 chansons, 7 ballades, 4 madrigaux, 9 sextines, en tout 366 pièces. La division générale du recueil (In vita di madonna Laura ; in morte di madonna Laura) pourrait nous induire a penser qu’elles ont été disposées dans un ordre chronologique. Les minutieuses recherches auxquelles la découverte du manuscrit original a donné une nouvelle impulsion ont démontré qu’il n’en était pas ainsi. Nous savons, par exemple, que Pétrarque apprit brusquement la mort de Laure, qu’il ne savait pas malade. Or les derniers sonnets de la première partie expriment des pressentiments de plus en plus précis de cette mort ; ils ont donc été composés après coup pour ménager la transition entre la première et la deuxième partie. Les quelques sonnets d’introduction sont aussi postérieurs au reste de l’oeuvre. Le critérium de Pétrarque a été tout esthétique et moral : dans la première partie, il a rangé, avec les pièces en l’honneur de Laure vivante, toutes celles qui traitent un sujet politique, historique ou satirique ; cette première partie est donc l’écho des préoccupations de la vie présente. La deuxième, au contraire, oit les sentiments ascétiques abondent de plus en plus h mesure qu’on approche de la fui, est comme une préparation a la mort et â la vie future. — Quelle était donc l’originalité de ces vers d’amour, simples confidents du poète, auxquels lui-même n’attachait d’abord aucun prix, et qui ont exercé sur toute la poésie lyrique des âges suivants une action si profonde ? La première consiste précisément en ce que c’est là une poésie tout intime, où le poète épanche son coeur, sans souci des conventions artistiques. Les poésies lyriques de Dante contiennent une si grande part de métaphysique et de scolastique qu’il fallait être érudit pour les comprendre. Pétrarque, au contraire, est dégagé de tout souci d’école ; s’il n’atteint pas toujours à la simplicité absolue du style, jamais du moins il ne jette sur sa pensée, comme il le fait encore
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dans les oeuvres latines, le voile de l’allégorie ou da symbole. Le sentiment aussi, malgré quelques rapports extérieurs, est tout différent. Sans doute l’amante est, comme chez Dante, comme chez les troubadours même (auxquels Pétrarque emprunte une bonne partie de son vocabulaire), le type de toute beauté et de toute perfection ; mais chez Dante, elle était aussi le chemin du ciel, le symbole de la philosophie et ensuite de la théologie. Chez Pétrarque, au contraire, la femme est adorée pour elle-même ; la beauté n’est plus seulement le rayonnement de la vertu, elle a une existence propre et suffit à produire l’amour. « Cela, qui paraissait un recul, dit de Sanctis (Storia della lett. ital., I, 468), était un progrès ; l’amour, dégagé de tous Ies éléments étrangers qui l’étouffaient, n’est plus idée ou symbole, mais sentiment, et ramant, qui occupe sans cesse la scène, nous donne l’histoire de son âme. Dans ce travail d’analyse psychologique, la réalité apparaît enfin sur l’horizon, nette et claire, débarrassée de tous les nuages. Nous sortons des mythes et des symboles, nous entrons dans le temple de la conscience, éclairé d’une pure lumière ; plus rien désormais ne peut s’interposer entre l’homme et nous ; le sphinx est découvert et l’homme retrouvé. » C’est probablement le commerce assidu avec les anciens qui avait révélé à Pétrarque l’idée antique de la beauté, qui rayait aidé à dégager son esprit des abstractions médiévales. Mais il restait chrétien, et la lutte s’engageait entre sa passion d’homme et sa foi de croyant ; de là ce déchirement intime qui teinte de mélancolie la plupart des oeuvres de Pétrarque. Il l’a éloquemment défini dans quelques- unes de ses plus belles chansons (I’va pensando), oh il se montre à nous tiraillé entre le ciel et la terre, et, comme le poète ancien, voyant le mieux et suivant le mal : E veggi o’I meglio ed al peggio m’appiglio. Mais cette lutte n’est jamais tragique : elle laisse au poète tout le calme de son esprit et se concilie avec la réflexion littéraire. Il n’est point tellement ému qu’il n’ait assez de présence d’esprit pour se regarder, s’analyser et exprimer avec art toutes les nuances de ses sentiments. Cet art, dont les éléments essentiels sont le sens de la beauté extérieure, celui de la mesure et du rythme, est déjà extrêmement raffiné et parfois trop. Lamartine a finement remarqué (Premiéres Médit., comm. de l’Isolement) que Ies sonnets, qui commencent par une effusion, se terminent souvent par une pointe, et que « le sentiment s’y fait esprit » ; il y a déjà du seieentismo dans Pétrarque. C’est donc un drame toit intime que déroule le Canzoniere ; les événements y font à peu près complètement défaut, ou ils sont de ceux qui n’ont aucune importance extérieure ; le poète rencontre la dame de ses pensées ; elle le salue, lui adresse la parole, on, offensée de prières trop ardentes, elle lui témoigne plus de froideur. Aussi cette histoire si simple, racontée avec une élégance si continue, eût-elle fini par devenir monotone ; la mort de Laure permit en quelque sorte au poète d’en renouveler la trame. « L’amante du poète, dit l’ingénieux critique déjà cité plus haut, devient humaine précisément alors que, morte, elle est devenue créature céleste. Cette nouvelle Laure, que son pinceau est impuissant à dépeindre, est non seulement plus belle, mais aussi plus humaine, parce qu’elle est moins altière ; moins déesse et plus femme, elle s’assied sur le bord de son lit et lui essuie les yeux ; ou, se détachant parmi le choeur des anges, elle lui apparaît et engage avec lui de bienveillants colloques... La lutte qui déchirait le coeur de Pétrarque prend fin elle aussi ; il n’y a plus alors opposition entre les sens et la raison, entre la chair et l’esprit », et le Canzoniere se termine par une note à la fois grave et reposée. Les Trionfi sont la dernière oeuvre en langue vulgaire de Pétrarque. Commencés dès 1357, ils n’étaient pas encore terminés en 1373. Il semble que Pétrarque ait voulu nous y exposer, sous la forme allégorique qu’il avait dédaignée dans le Canzoniere, sa conception de la vie humaine : l’amour domine le monde, mais l’homme peut s’en affranchir, et alors triomphe la chasteté : il est atteint par la mort, mais son nom survit par ses oeuvres ; la renommée elle-même est vaincue par le temps qui n’a au-dessus de lui que la divinité, dernière fin de l’homme. Ainsi l’Amour triomphe de l’homme,la Chasteté de l’Amour, la Mort de la Chasteté, la Renommée de la Mort, le Temps de la Renommée, et de la Renommée la Divinité. Tout, dans cet ouvrage, le mètre (terzines), le cadre (un songe) et maintes réminiscences de style, nous rappelle Dante ; mais Pétrarque n’a pas su y mettre la vie intense que son prédécesseur imprimait à ses créations ; ces longues processions de personnages historiques sont bien froides. Les passages vraiment intéressants sont ceux, de caractère lyrique, où l’auteur fait allusion à des incidents de sa vie (notamment la description de la mort de Laure dans le Trionfo della Morte). Les récentes études, qui n’ont pas amoindri la gloire de Pétrarque poète, ont singulièrement rehaussé celle de Pétrarque humaniste et initiateur. Ennemi de l’astrologie, de la médecine et de la jurisprudence empiriques, hostile au principe d’autorité en général, il est vraiment, selon l’expression de Carducci, le premier homme moderne. Le premier, il a dépouillé l’antiquité du travestissement que lui faisait subir le moyen âge, habitué à se contempler lui-même en elle, et à l’admirer sans la connaître ; le premier, il l’a considérée en elle-même, scruté son histoire en archéologue, en philologue, en véritable érudit et posé les premières assises de cette grande reconstruction qui devait être l’oeuvre des XVe et XVIe siècles ; le premier enfin, il l’a étudiée en artiste et retrouvé, dans son commerce avec elle, le sens de la beauté extérieure et celui du style, qu’il devait transmettre, par ses ouvres en langue vulgaire, à la poésie moderne. II n’existe des oeuvres complètes de Pétrarque aucune édition commode. La grande édition de Bâle (F. Petrarec opera omnia ; Basilen, 1584, in-fol.) n’est point complète, malgré son titre. La plupart des oeuvres latines ne se trouvent que là ; on a seulement réimprimé de nos jours l’Affect (éd. par Corradini dans Padova a F. Petrarea, 1874) ; les Eglognes et Epitres en vers (Poemata minora, éd. Rossetti ; Milan, 1829-34, 3 vol.) ; le De Viris (éd. iazzolini ; Bologne, 4874 et 4879) et une partie des Lettres (Familiares et Varice, éd. Fracassetti ; Florence, 1859-63, 3 vol.). — Le même éditeur a donné une traduction italienne de presque toutes les lettres en prose ; Florence, 1863-70, 7 vol.). Les éditions du Canzoniere (comprenant pour la plupart les Trionfi) sont au nombre de plus de 400 ; la première est de 1470, (Venise, chez Vindelino da Spina) ; il y en eut au XVe siècle e34 ; au XVIe, 167 ; au XVIIe, 17 ; au XVIIIe, 46 ; au XIXe, 1411. Les plus importantes, soit par la pureté du texte, soit par le commentaire, sont celles de Bembo (4504), Ubaldini (Rome, 1642), Castelvetro (Venise, 1756), Marsand (Padoue, 1819-20), Leopardi (Milan, 4826), Carrer (Padoue, 1826) ; Albertini (Florence, 4832), Carbone (Florence, 1870), Carducci (Livourne, 1876 ; ne comprend que les poésies politiques et morales), Bartoli (Florence, 4883), Scartazzini (Leipzig, 1884), Mascetta (Rocca Carabba, 1826) ; la seule édition critique est celle de Mestica (Florence, 1896). Les éditions spéciales des Trionfi sont beaucoup moins nombreuses ; nous signalerons seulement celles de Pasqualigo (Venise, 1874), Giannini (Ferrare, 1874), Pellegrini (Cremone, 1897).
A. JEANROY.
BIBL. :
Sur la bibliographie de Pétrarque et Pétrarque en général :
MARSAND, Biblioteea Petrarchesca ; Milan, 1826.
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FERRAZZI, Petrarchesca ; Bassano, 1877. — FisitE, Handliste of Petrarch editions in the Florentine public libraries ; Florence, 1886.
Sur la biographie de Pétrarque et Pétrarque en général :
VOIGT, Wiederbelebung des elassischen 4lterthutns ; Berlin, 1880, 2e éd.
BARTOLC, Storia della let. ital. ; Florence, 1884, 5. VIL- GASm’àaY, Storia della let. ital. ; Turin,
PÉTRARQUE - PETREL 536
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DE SADE, Mémoires pour la vie de F. Pétrarque ; Amsterdam, 1764- 67, 3 vol.
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MEZIÈRES, Pétrarque ; Paris, 1868 ; 2e éd., 1895.
DE SANCTIS, Saggio critico sut Petrarca ; Naples, 1869, et Studi critici ; Naples, 1890.
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