La Grande Grève/Partie III
TROISIÈME PARTIE [modifier]
I
DEUX ANS APRÈS [modifier]
Marchant sur deux files au son belliqueux du clairon, une trentaine de tout jeunes gens, la boutonnière ornée du bluet, fleur antisémite, gravissaient la côte de Saint-Phallier. À l’arrière-garde, poste habituel des généraux, venait Moschin.
Rien n’avait de façon apparente changé la situation au Brisot ou à Mersey.
Dans cette dernière ville, la tyrannie capitaliste, un moment ébranlée par la catastrophe du puits Saint-Eugène, s’était raffermie, plus insolente que jamais : les promesses faites solennellement, devant tous, aux familles des victimes, avaient été impudemment violées. Les sociétés réactionnaires, la plupart sous la présidence du baron des Gourdes, les autres sous celle de Moschin, couvraient tout le pays, formant un réseau aux mailles serrées.
De ces sociétés, l’une, nouvellement créée sous ce titre « La Vieille Patrie française », recrutait tous les fils de bourgeois bien pensants. Son but avoué était de familiariser ces adolescents avant leur entrée à la caserne avec le tir et les exercices militaires. Son but réel était de former en dehors des gendarmes de Mersey et de la police de la Compagnie, un corps de jeunes défenseurs du Capital prêts à fusiller les mineurs avec cet enthousiasme, dont les mobiles de Juin 48 avaient donné le glorieux exemple.
De ce corps d’élite, Moschin était le président non honorable mais très effectif.
Le jeudi soir et le dimanche, dans l’après-midi, à l’issue des vêpres, auxquelles ils n’avaient garde de manquer, les sociétaires, ayant pour tout insigne le symbolique bluet, se réunissaient sur la place de l'Église.
— Formez les rangs ! tonnait la voix autoritaire de Moschin.
Et les rangs se formaient : un clairon, sortant de l'alignement, venait se placer auprès du chef.
— Par file à droite !... En avant !... Marche !
Et la colonne se dirigeait, tantôt au pas ordinaire, tantôt au pas accéléré vers la côte de Saint-Phallier. Le clairon sonnait : « Y a la goutte à boire là-haut ! » et les mêmes voix chrétiennes qui venaient de répondre au Dixit Dominus, se transformant subitement en voix guerrières, entonnaient des refrains de marche. Refrains expurgés par Moschin des expressions trop ordurières, chères aux militaristes convaincus, mais susceptibles de blesser les oreilles chastes des bourgeois.
Moschin lui-même se surveillait, ne lâchant que rarement un « Foutre ! » et jamais un « Nom de Dieu ! » Tout au plus émettait-il de temps à autre un « Pétard de sort ! » pour donner plus de force à ses objurgations.
Les jeunes membres de la Vieille Patrie française se rendaient ainsi bi-hebdomadairement dans un stand que des Gourdes avait fait construire sur le plateau, non loin de l'ancienne maison de Détras. Un stand avec pavillon de tir, tranchées et pare-balles en maçonnerie qui faisait l'admiration des patriotes de bon aloi. Et pendant une heure, on entendait se succéder, terrifiantes pour les moineaux, amis du calme, les détonations du fusil Gras.
Puis, après proclamation des résultats obtenus et remise des armes au magasin, une allocution courte mais vibrante de Moschin insufflait dans l'âme des sociétaires le respect de l'autorité et la haine des révolutionnaires, misérables agents salariés de l'étranger.
— Mes amis, souvenez-vous que c'est l'esprit de discipline qui fait la force des armées et des sociétés. La France de Charlemagne, de Louis XIV, celle qui ne connaissait pas la honte du collectivisme, doit revivre en vous. Membres de la Vieille Patrie française, haut les cœurs !... Clairons, sonnez au drapeau !
Comme éloquence c'était simple, mais les sociétaires, n'ayant pas la mentalité exigeante, se sentaient empoignés. Lorsque le clairon avait fini de sonner, ils criaient : « Vive la France ! » avec un enthousiasme qui eût ému M. Millevoye, débitant patenté de patriotisme en gros et au détail.
Cependant quelquefois, dans les grandes occasions, Moschin était obligé de remplacer les simples allocutions par de véritables discours. Cela ne lui demandait pas grand'peine : abonné à la Libre Parole, il démarquait dans la collection des années précédentes les harangues antisémites qui lui paraissaient le plus en situation.
Après quoi les sociétaires se dispersaient, regagnant par groupes leurs maisons et Moschin s'en allait prendre un bock au Fier Lapin, l'établissement le plus rapproché, en se murmurant : « Comme ils sont bêtes ! »
Cependant cette création d'une jeune milice bourgeoise et de plusieurs autres sociétés également réactionnaires tant à Mersey qu'au Brisot, indiquait que les dirigeants — on pouvait appeler ainsi les rois industriels de ces deux localités — n'étaient pas absolument tranquilles. On ne prend pas de précautions contre les morts.
C'est que, renseigné par sa police, des Gourdes savait que l'esprit de révolte, bien qu'il ne se manifestât point par des actes, couvait toujours, indestructible.
La propagande tenace, inébranlable, de Bernard avait porté ses fruits. Non seulement le syndicat des mineurs demeurait debout, inentamé, sous l'impulsion d'Ouvard, mais encore les sociétés ouvrières s'étaient, tout comme les associations réactionnaires, avec moins de bruit et d'éclat, ramifiées elles aussi dans le pays. Les mineurs, les charpentiers, les maçons, les forgerons, les carriers s'étaient groupés par professions. Groupements bien pacifiques, d'esprit bien légalitaire et même qu'on eût pu, à première vue, proclamer plus d'une fois rétrogrades ou endormeurs ! Pourtant Bernard savait que c'étaient là les forces latentes de cette révolution ouvrière dont notre époque est grosse et qui transformera le monde en changeant sa base économique, closant par un formidable coup de tonnerre l'évolution d'un siècle. Il savait que ces forces, en apparence sommeillantes, pouvaient, sous l'impulsion des événements, non seulement s'éveiller, mais encore devenir terribles, pourvu qu'elles eussent chacune leur centre d'énergie.
Ces centres d'énergie, elles les possédaient : le syndicat des mineurs avait Ouvard, celui des charpentiers, Boislin ; celui des mécaniciens, Dupert ; celui des forgerons, Bessier ; celui des carriers, Nicolle. Tous étaient des hommes convaincus, ayant de la résolution au cœur, une idée dans la tête.
Et cette idée était celle qui, exposée par Bernard à ses amis, propagée par les militants ouvriers, se répandait peu à peu dans les cerveaux, s'étendait insensiblement sur toute la contrée comme une tache d'huile :
La grande grève !
Le mot s'infiltrait partout comme une source mystérieuse, invisible, suscitant les vagues espoirs des uns, la confiance presque superstitieuse des autres, comme si cette grande grève eût dû être la suprême justicière. On eût pu retrouver dans ce sentiment le mysticisme des déshérités qui, assoiffés de revanche, entrevirent jadis dans le Jugement dernier une lointaine révolution sociale ayant Dieu pour acteur.
— Quelle bonne inspiration vous avez eue de demeurer à Mersey ! disait Brossel à Bernard, auquel il continuait à rendre de fréquentes visites. C'est grâce à vous que les ouvriers commencent à avoir enfin des idées claires dans la tête. Combien il vous a fallu de courage pour continuer votre propagande ayant tout contre vous !
— Tout, non ! répondit Bernard. J'avais pour moi l'instinct naturel des déshérités. Un grain de bon sens vaut souvent mieux que de grandes idées. Par exemple, oui, il m'a fallu quelque ténacité !
Il disait cela en riant, heureux de constater le progrès, parfois lent, mais continu, de ses idées.
Paryn, lui aussi, qui, entraîné par son amour et ses habitudes de la lutte politique, n'avait point entrevu comme proche l'éveil d'un monde ouvrier, se disait maintenant que Bernard avait vu juste. Lui aussi, il sentait sourdre quelque chose comme un faible courant souterrain, destiné à devenir le flux puissant d'une mer.
— Oui, pensait-il, le salariat se ronge : il s'en ira comme s'en est allé l'esclavage, comme s'en est allée l'anthropophagie primitive, comme s'en ira un jour la guerre. Les serfs du capital commencent à comprendre, cl s'organiser, aujourd'hui pour la résistance, demain pour l'offensive : ils finiront par exproprier leurs maîtres et devenir de libres producteurs.
Puis, repris par son besoin d'activité immédiate, sans attendre la réalisation des théories qu'il appelait « à longue distance », il ajoutait mentalement :
— C'est vrai, mais cela c'est l'histoire de demain. En attendant, il nous faut vivre celle d'aujourd'hui : la parole n'est pas encore aux groupements ouvriers.
De nombreux électeurs radicaux-socialistes de Chôlon lui avaient déjà proposé une candidature législative. Souriant, le maire de Climy leur avait répondu :
— Vous êtes plus pressés que moi. Un an nous sépare encore des élections générales. Nous reparlerons de cela plus tard.
Malgré cela, il ne pouvait s'empêcher de regarder du côté du Palais-Bourbon. Il eût voulu se mesurer avec les porte-paroles du parti réactionnaire, démasquer leurs visées, leurs tentatives d'étranglement de la République, conclure une entente entre l'avant-garde radicale et le socialisme ouvrier. Il sentait qu'il manœuvrerait à l'aise sur le champ de bataille parlementaire et par moments, quoi qu'il eût dit aux électeurs de Chôlon, frémissait d'impatience de s'y trouver.
II
LA STRATÉGIE DE LA BARONNE [modifier]
— Alors, vous croyez, Moschin, que ce Canul pourrait faire au besoin un candidat pour la forme ?
— Je le crois, madame la baronne. D’ailleurs, on le stylera.
— Il a un nom ridicule, mais enfin, pour un candidat ouvrier !...
Cette conversation avait lieu dans le cabinet même de des Gourdes, entre la baronne et Moschin.
La première qui, au physique, n’avait ni embelli, ni enlaidi, était, au moral, demeurée la même.
Le second était toujours l’homme audacieux et sans scrupules, avec une allure militaire encore plus accentuée depuis qu’il était devenu président de la Vieille Patrie française.
— Nous avons un an devant nous pour tout préparer, fit Moschin, en caressant sa forte moustache noire d’un geste qui lui était machinal. Nous avons huit chances sur dix de vaincre.
La baronne hocha la tête.
— Nous en aurions une de plus si nous avions pu abattre Paryn, murmura-t-elle. Enfin, tout n'est pas dit.
Par ces dernières paroles, on peut voir que si l'avenir s'était éclairci pour le maire de Climy, ses ennemis n'avaient pas désarmé.
De tous, le plus dangereux demeurait la baronne des Gourdes, résolue, dans sa froide ambition, à écraser quiconque se dresserait entre son mari et la députation.
Le baron, naturellement, ne ressentait pas à un degré moindre le désir d'arriver au Palais-Bourbon et d'y marquer sa place dans le futur grand ministère de réaction.
Mme des Gourdes voyait plus froidement sans être jamais troublée par les bouffées d'exaspération qui, de temps à autre, montaient à la tête de son mari. Elle ne haïssait point Paryn et cependant, sans haine, l'eût anéanti comme tout autre qui se fût trouvé sur sa route.
Elle avait conseillé à son mari de maintenir une attitude en apparence moins hostile que par le passé à l'égard du préfet et des autorités départementales. Mais, en même temps, elle manœuvrait par l'évêché de façon à faire déplacer ce préfet et amener à sa place quelque fonctionnaire à poigne. Car elle aussi sentait couver le mouvement ouvrier et se disait qu'il faudrait, dès le premier jour, l'écraser impitoyablement. Or, le préfet Blanchon eût été capable, sinon de sentimentalisme, du moins d'hésitation.
Peut-être même, si cet éveil ouvrier s'annonçait puissant, conviendrait-il de provoquer son éclosion prématurée afin de l'écraser à la veille des élections. Celles-ci, se faisant au lendemain du conflit, avec les éléments ouvriers matés et les éléments bourgeois terrorisés, seraient infailliblement réactionnaires : le baron passerait.
Quelques jours après cette conversation avec Moschin, Mme des Gourdes prenait le train pour Tondou et, aussitôt arrivée dans cette ville, se rendait à l'évêché.
Elle avait ses grandes entrées à l'évêché où trônait, tout-puissant, inspirateur occulte du prélat, un jésuite sexagénaire, le père Carino, l'ancien confesseur de des Gourdes, celui-là même qui avait fait le mariage du baron.
Monseigneur, magnifique et solennel, commandait le troupeau des prêtres de son diocèse ; le père Carino, actif et modeste, dirigeait Monseigneur.
L'un et l'autre avaient la plus grande considération pour Mme des Gourdes, prisant surtout son intelligence nette et aiguë que jamais ne troublait la fièvre des sens.
Mme des Gourdes fléchit le genou devant Monseigneur qui, tout aussitôt, la releva d'un geste rapide, indéfinissable, où se fondaient la bénédiction épiscopale et la salutation de l'homme du monde. Puis, comme la visiteuse saisissait pour baiser l'anneau pastoral la main tendue vers elle, cette main, avant même d'arriver à ses lèvres, lui serra cordialement les doigts, tempérant par le « shake-hand » égalitaire cet hommage rendu non à l'homme, mais au prêtre.
Cette réception indiquait en quelle haute estime était tenue à l'évêché Mme des Gourdes. Celle-ci, tout en s'astreignant aux formules de vénération qui consacrent la soumission des fidèles au pouvoir spirituel, émané de Dieu, était considérée par le prélat comme une collaboratrice.
Le père Carino eut ensuite sa part : un salut de tête, un sourire et une poignée de main.
Ce fut lui qui, sur un signe de Monseigneur, poussa un fauteuil en face de la chaise à bras sculptés et à dais, véritable trône, où siégeait l'évêque.
— Eh bien, madame, nous apportez-vous de bonnes nouvelles de Mersey ? demanda le prélat une fois les premiers compliments échangés.
— Monseigneur, répondit la baronne, la situation demeure la même : calme, le feu couvant toujours sans pouvoir jusqu'ici se transformer en incendie ou s'éteindre.
L'évêque eut un sourire quelque peu amer.
— Toutes les sociétés. contemporaines en sont là, fit-il. L'esprit de la Révolution les corrode ; cependant cette révolution, fille de Satan, les gouvernements pourraient encore l'écraser dans l'œuf.
— Mais les agents du pouvoir pactisent avec elle ou la ménagent. Dans ce département, que seront les élections si le préfet actuel demeure à son poste ? Radicales-socialistes !
Le regard de l'évêque et celui de la baronne se rencontrèrent. Tous deux se comprenaient.
— Avez-vous reçu des nouvelles de M. Jolliveau ? demanda Sa Grandeur.
— Pas depuis quelque temps, Monseigneur. Il espérait être touché par le dernier mouvement préfectoral et, sans doute, la déception l'aura-t-elle quelque peu découragé.
— Il ne faut jamais se décourager, dit le père Carino qui n'avait pas encore ouvert la bouche, étant de ceux qui causent peu mais agissent.
L'homme sur lequel à la fois la baronne et l'évêque avaient jeté les yeux pour la préfecture de Seine-et-Loir était un natif de Chôlon, répondant au nom roturier d'Alfred Jolliveau. De culture médiocre, mais poussé par les bons pères, il administrait présentement un département alpin, ce dont il enrageait, s'ennuyant à mourir au milieu des montagnes et de populations abruptes. Aussi remuait-il ciel et terre pour qu'à défaut d'avancement une mutation l'envoyât au moins dans un pays « civilisé ».
Attaché non par ses opinions, car il n'en possédait point, ce qui est le meilleur moyen de réussir, mais par ses relations au monde clérical et césarien, il était prêt à servir tous les ministères avec une préférence pour ceux de forte réaction. Car fils et petit-fils d'officiers de cavalerie, il se sentait des tendances ataviques de dompteur d'hommes ; mais l'éducation, une éducation fortement cléricale, était venue recouvrir de son vernis ces violences sanguines et même assouplir en apparence ce caractère.
Le patronage du parti clérical était pour Jolliveau la meilleure des recommandations. Le vent soufflait doucement vers la réaction, sous la présidence décorative de Félix Faure à l'Élysée et celle de Jules Poireau au Conseil des ministres.
— Oui, murmura la baronne, il faut absolument que Jolliveau soit préfet de Seine-et-Loir avant les élections.
— Espérez, répondit laconiquement le prélat.
Puis ils parlèrent d'autre chose : du prochain pèlerinage à Saint-Jigouille, où Monseigneur devait officier et auquel devait naturellement assister l'élite des dames pieuses, nobles ou bourgeoises de la région ; de la réparation de l'église de Saint-Ambre, de l'érection d'une chapelle à Véran, toutes œuvres auxquelles s'intéressait la baronne et qui l'avaient amenée à Tondou.
— Grâce à vous, lui dit l'évêque, les habitants de Véran pourront prier Dieu. Il y a là une population bien intéressante. Le maire Martine est un brave homme, prêt à nous rendre des services.
Martine était devenu, en effet, le premier magistrat de sa commune. Après avoir mouchardé ses semblables, puis les avoir empoisonnés de mauvais alcools, il avait aspiré à les diriger. Quoi de plus naturel ? Élu sans concurrents, il s'était occupé de la création d'une chapelle. Idée très pratique qui le mettait en rapport avec les gros bonnets de la région et lui valait toute la reconnaissance des prêtres : par eux, si le ministère Poireau durait, il pourrait peut-être décrocher la croix !
Mme des Gourdes s'était intéressée pécuniairement à une œuvre aussi méritoire, car de semblables initiatives devenaient malheureusement trop rares. D'ailleurs, Martine, au temps où il surveillait Geneviève Détras, avait, entre temps, dénoncé à la compagnie et fait renvoyer quelques mineurs imbus du mauvais esprit : c'était chose qu'on ne pouvait oublier.
— Maire et cabaretier, dit en souriant le père Carino, il fera un excellent agent électoral.
— Oui, dit la baronne, je suis sans inquiétude de ce côté-là : les gens de la contrée voteront bien.
Elle quitta Tondou, réconfortée par la presque certitude que Monseigneur emporterait la nomination de Jolliveau en temps nécessaire et que, grâce à celui-ci, les élections seraient ce qu'elles devaient être.
Cette confiance était partagée par des Gourdes. Malgré la colère qu'il ressentait de n'avoir encore pu abattre Paryn, il envisageait l'avenir sans inquiétude.
— Du train dont vont les choses, dit-il à sa femme, les élections nous porteront aux approches de la place : il n'y aura plus qu'à donner l'assaut.
Cet assaut, que les réactionnaires n'avaient pas eu le courage de tenter autrefois, lors des événements de la bande noire, pouvait-il se terminer autrement que par leur triomphe, maintenant qu'ils avaient pour eux la complicité des grands pouvoirs ?
Des Gourdes ne doutait plus du succès final, et il ajouta, l'œil allumé d'un éclair de vengeance :
— Tout se paiera ; oh ! ce Paryn, je veux le voir partir pour Nouméa, dans une cage de fer.
Très calme, la baronne haussa les épaules, répondant doucement :
— C'est encore de l'enfantillage ! du romantisme ! Pourquoi une cage de fer ! Il n'y a qu'un moyen de se débarrasser de ses ennemis, c'est de les supprimer.
Elle aussi voyait la victoire assurée.
Le tout était d'avoir pour soi la force !
III
NID D’AMOUR [modifier]
Dans le bois de Faillan, proche du hameau Saint-Jules et du Moulinée, passant rapide entre les broussailles, s’élève une habitation en briques, large de cinq mètres carrés, et haute de trois mètres. Le lierre court en festons autour des deux fenêtres larges, égayées le jour de rideaux d’une blancheur immaculée, closes la nuit de persiennes vertes. Devant la porte, deux beaux rosiers épanouissent leurs fleurs pourpres.
Cette demeure toute simple, encadrée par la verte épaisseur du bois, semble comme un modeste nid d’amour et de bonheur rustique. Et, en effet, ses hôtes sont un couple jeune encore qui s’adore.
Là, habitent depuis deux ans Galfe et Céleste. Leur maison occupe l’emplacement même de la cabane où jadis ils avaient vécu des jours d’amour si heureux et si éphémères !
Une légère vapeur s’élève, derrière la maison, d’un hangar à demi caché par un rideau d’arbustes, en même temps qu’une humide buée s’épand dans l’atmosphère.
Et, mêlé au bruit sourd des coups de battoir, monte un chant au rythme grave, presque religieux :
Le timbre pur de la voix fait deviner une jeune femme. C’est Céleste qui chante l’œuvre du poète anarchiste Percheron, les Briseurs d’Images.
Le hangar est une petite buanderie où, du matin au soir, la compagne de Galfe, redevenue de fleuriste blanchisseuse, essange, savonne, repasse, toujours active, égayant son travail de quelque chanson douce ou tendre. Car elle est heureuse : elle a retrouvé celui que, pendant si longtemps, elle a attendu le désespoir dans l'âme et toujours aimante, toujours fidèle.
Le bonheur a rallumé l'éclair de ses yeux, fait refleurir sur son visage la joie et les couleurs brillantes de la santé. Céleste, maintenant, est une femme de vingt-huit ans, un peu plus forte qu'autrefois, naturellement, mais toujours gracieuse. Sa beauté demeure souple et robuste.
Maintenant, réunie à l'homme qu'elle aime, elle rit, elle chante. L'horrible page noire du passé a été tournée. Le présent, ce sont l'amour et le travail, un travail incessant et qui, cependant, la laisse joyeuse, parce qu'il ne la sépare pas de son amant et s'exerce sans maître, au grand air, sous la clarté du ciel.
— Le linge est-il prêt ? demande Galfe.
— Tout est prêt, répond Céleste.
Soigneusement l'un et l'autre plient, épinglent, empaquètent les draps, les chemises, les mouchoirs, rendus à leur blancheur immaculée. Galfe empile tout ce linge dans une énorme corbeille qu'il charge sur sa tête et il s'en va livrer aux clients. Mais avant de quitter Céleste, il l'a serrée sur sa poitrine et embrassée longuement, comme il l'embrassera une heure plus tard en revenant : dans cette demeure les baisers pleuvent chaque jour, sans interruption, inépuisables. Et cela dure depuis deux ans.
Les événements dont a été remplie la première partie de ce récit nous ont forcés de négliger Galfe et Céleste, abandonnant celle-ci, établie fleuriste au Brisot, celui-là encore forçat à « la Nouvelle », où le décret de grâce était venu le trouver.
Rentrant en France sans autres ressources que sa « masse » du bagne, une centaine de francs, et son voyage payé jusqu'à Môcon, Galfe se fût trouvé dans une situation cruelle sans l'aide de Paryn et de quelques radicaux du pays qui s'étaient intéressés à sa cause. Car il revenait à un moment où ses coréligionnaires, soit en fuite, soit courbés sous les persécutions, ne pouvaient rien pour lui ; d'ailleurs, son procès, qui avait autrefois passionné le département, était presque oublié ; la nouvelle génération libertaire ne le connaissait pas.
Très heureusement pour lui, le maire de Climy, prévenu de son arrivée, l'attendait au chef-lieu. Quelques autres militants, Renouard, Vallon, Poulet, s'y trouvaient également. Ils étaient radicaux et celui qu'ils accueillaient anarchiste, mais, avant tout, c'était un martyr arraché au bagne après dix ans de souffrances. Combien peu, devant ce fait poignant, pesaient les différences de doctrines ! Radicaux, anarchiste, ces qualificatifs disparaissaient en un tel moment ; il ne restait plus en présence que des hommes, l'un meurtri, les autres émus de sa souffrance.
Et puis, si leurs idées n'étaient pas les mêmes, une sorte de lien existait. C'était le procès Galfe qui, jadis, arrachant Paryn à la vie tranquille, l'avait lancé dans la mêlée politique. Avec lui, Renouard et Vallon avaient protesté contre l'iniquité judiciaire et flétri la République capitaliste. Le crime perpétré aux assises de Chôlon avait excité leur horreur et acquis leurs sympathies à la victime ; depuis, ils n'avaient pas toujours rencontré chez des militants plus rapprochés d'eux la même sincérité de sentiment que chez le jeune mineur, quelque éloignement eussent-ils pour sa tactique.
De son côté, Galfe, ayant vécu depuis si longtemps replié sur lui-même, sentit son cœur se ranimer aux témoignages d'amitié de ceux qui l'accueillaient la main tendue. Malgré son courage et son enthousiasme d'antan, l'épreuve l'avait broyé. Jeune encore, sans doute pourrait-il se redresser comme un arbuste replanté dans un sol nourricier après en avoir été violemment arraché.
Mais c'était surtout Céleste qui pouvait le guérir. Il était assoiffé d'elle comme le voyageur se traînant fiévreux dans le désert est assoiffé de la source qui lui rendra la vie.
— Savez-vous ce que ma compagne est devenue ? avait-il demandé à Paryn aussitôt après les premières paroles échangées.
— Non. Mais vous êtes jeune, vous avez encore l'avenir devant vous. Courage ! Vous vous referez une nouvelle vie.
Galfe secoua tristement la tête.
— Il faut que je la retrouve ou que je sache ce qu'elle est devenue, dit-il. Le reste m'importe peu.
Il parlait gravement, d'un ton qui dénotait une invincible résolution. Il fût même parti sur l'heure pour Mersey afin de commencer sa recherche si Paryn ne l'eût convaincu que mieux valait faire demander les renseignements par voie administrative. Et sans retard, en présence de Galfe, Paryn téléphona à la mairie de Mersey :
— Sait-on ce qu'est devenue Céleste Narin, la jeune femme qui, en 1882, vivait au bois de Paillan avec le mineur Galfe, condamné par la cour d'assises de Chôlon ?
La réponse vint, inexorable :
— Céleste Narin a quitté la commune au lendemain de la condamnation de son amant et n'y a jamais reparu.
Galfe s'attendait à semblable réponse, cependant il blêmit.
— Vous voyez, lui dit doucement Paryn. Oubliez.
— Non, fit Galfe. Ce n'est pas possible.
Il consentit cependant à différer son départ de Môcon jusqu'au surlendemain, ce délai devant être employé à se renseigner.
Vainement le téléphone, le télégraphe et la poste furent-ils appelés à l'aide ; vainement Paryn s'informa-t-il auprès d'une foule de maires de petites communes. La même réponse fut donnée de partout :
— Nous ne connaissons pas de Céleste Narin.
Galfe pensa que peut-être elle avait dû changer de nom, car il repoussait l'idée qu'elle pouvait être morte ou l'avoir oublié. En outre, une intuition secrète lui disait qu'elle ne s'était pas éloignée du pays.
— S'il en est ainsi, lui dit le maire de Climy, elle apprendra votre retour et accourra vous rejoindre ou vous fera parvenir de ses nouvelles. Mais s'il n'en est pas ainsi, je vous le répète, armez-vous de courage et travaillez à vous créer une autre existence. Vos amis vous y aideront.
L’Union populaire, le journal de Paryn, consacra un article au retour de Galfe et mentionna ses efforts angoissés pour retrouver sa compagne perdue. Tous ceux qui eussent pu lui en donner des nouvelles ou lui fournir le moindre indice étaient invités à lui écrire à l'adresse du journal. D'autres feuilles avancées reproduisirent cette note.
Peine inutile. Céleste lisait peu les journaux ; elle n'eut pas connaissance du retour de celui auquel elle s'était donnée corps et âme, de celui qu'elle aimait comme au premier jour. En outre, vivant au Brisot sans autres relations que celles nécessitées par son travail, elle était pour tous Mlle Lucette Rénois. Aucun de ceux qui avaient lu l'article concernant Galfe ne soupçonna donc un seul instant que cette jeune femme, sérieuse et solitaire, à qui on ne connaissait ni mari, ni amant, ni ami, fût Céleste Narin, l'ancienne compagne du forçat.
Et cette situation se prolongea quelque temps encore après le retour de Galfe.
Celui-ci avait en vain multiplié ses recherches. Ses anciens camarades de Mersey, même ceux qui s'étaient assagis, domptés par le découragement et la peur de la misère, l'avaient accueilli avec une cordialité émue, mais sans pouvoir le renseigner.
Cependant, Galfe ne se découragea pas. Sa volonté, engourdie dans l'horreur du bagne, lui était revenue. S'il ne pouvait retrouver Céleste, il voulait au moins savoir ce qu'elle était devenue.
Pour pouvoir continuer ses recherches, il refusa un emploi de gardien de propriété que Paryn lui avait trouvé à Climy. Avec le montant économisé de sa masse et celui d'une souscription ouverte par ses protecteurs, il s'acheta une pacotille et s'improvisa colporteur.
Ainsi put-il parcourir toutes les localités de la région, les centres miniers, les villages, les hameaux, fouiller ces bois de Varne, des Brasses, de Paillan et du Chaynou, qui lui étaient familiers, interrogeant partout, dans les mairies, les fermes isolées où il allait offrir sa marchandise, les cabarets où il s'arrêtait pour casser la croûte. Il s'arrêta même à celui tenu à Véran par la Mayré et causa avec la mégère, de plus en plus enlaidie par les grossesses successives, sans soupçonner que cette femme avait été la compagne de travail de Céleste.
Et, tout d'un coup, la rencontre s'opéra par l'effet du simple hasard, ce magicien. Un jour, en allant livrer son travail dans un grand magasin, la fleuriste tomba au milieu de la conversation des patrons, gens dévots, férocement réactionnaires.
— Oui, disait le mari, il est temps qu'on balaie cette République de malfaiteurs qui amnistie les anarchistes et laisse rentrer gracié un forçat dynamiteur.
Céleste reçut un choc tel qu'elle faillit s'évanouir : ce forçat dynamiteur, si c'était celui dont elle n'avait plus de nouvelles depuis dix ans ! Était-il possible que Galfe vécût encore, qu'il eût été gracié ?
Elle voulut interroger ces gens, mais, prise tout à coup d'un tremblement convulsif, elle n'eut pas la force d'ouvrir la bouche. Ce fut la patronne qui, la voyant presque défaillante, lui dit d'un ton ironique :
— Eh bien, quoi ? Est-ce que vous avez peur parce qu'on a laissé rentrer à Mersey un bandit ? Des bandits, on en rencontre partout à notre époque, et les gendarmes les saluent au lieu de les arrêter.
Mais Céleste n'écoutait plus : le nom de Mersey, s'ajoutant à ce qu'avait dit le mari, était venu la plonger dans un anéantissement fait d'espoir éperdu et d'épouvante. Si c'était lui ? Si ce n'était pas lui ?
Un brouillard sur les yeux, elle se retira sans avoir eu la force de prononcer un mot et, chancelante comme une personne ivre, laissa le couple patronal stupéfié.
— Elle est folle, dit la femme.
— C'est la peur, prononça doctoralement le mari. Il y a eu des cas de folie subite causée par l'épouvante.
Le grand air rendit quelque présence d'esprit à Céleste. Avant tout, il fallait connaître le nom du forçat gracié. Elle allait retourner sur ses pas pour le demander aux clients qu'elle venait de quitter, lorsqu'elle aperçut devant elle le bureau de poste, télégraphe et téléphone. Une inspiration l'y précipita : elle connaissait vaguement l'un des commis pour avoir livré à sa femme des garnitures de chapeaux.
— Tiens, bonjour, mademoiselle Rénois, fit l'employé. Qu'y a-t-il pour votre service ?
— Je voudrais télégraphier... non téléphoner... j'aurai la réponse plus vite.
— C'est facile. Où cela ?
— À Mersey.
— À quelle adresse ?
— Je ne sais pas.
L'employé regarda la jeune femme d'un air stupéfait.
— Je vous demande à quelle adresse, répéta-t-il, pensant qu'elle avait mal entendu.
— Je ne sais pas à qui m'adresser... À la mairie peut-être... ou au commissariat de police. Je voudrais savoir tout de suite si quelqu'un habite la ville.
— Ah bien !... Si ce quelqu'un est connu, mon collègue de Mersey pourra me donner le renseignement. Comment s'appelle-t-il ?
— Galfe !
Dans ce nom, Céleste avait jeté toute la passion qui lui emplissait le cœur. Le commis la regarda, surpris.
— Vous dites Galfe ? fit-il. Le même nom que ce fameux dynamiteur qu'on vient de gracier.
— Ah ! s'écria Céleste, incapable de contenir sa joie. Il vit !
C'était le cri de son âme, la réponse triomphale au doute atroce qui depuis dix ans lui déchirait le cœur.
Le bureaucrate demeurait pétrifié de voir que cette ouvrière à la vie laborieuse et d'une régularité austère connaissait un forçat. Cependant un peu de sentiment humain survivait sous l'ankylose administrative et, peut-être ému sans s'en rendre compte, il lui dit machinalement :
— Vous êtes donc celle qu'il cherche ?
Le lendemain, Galfe averti accourait au Brisot, droit chez Lucette Rénois, redevenue Céleste Narin.
Elle quitta sans hésitation, sans regret, le Brisot et, réunissant ses maigres économies au petit pécule de son amant, elle alla avec lui habiter Mersey.
Galfe commençait, grâce à l'appui des radicaux, à se faire une petite clientèle dans la région. Bernard, auquel il fut présenté par d'anciens camarades, lui donna de précieuses indications.
Céleste, de son côté, s'était remise au blanchissage comme lorsqu'elle lavait pour la mère Mourin ; seulement, cette fois, elle travaillait à son compte. En outre, dans ses loisirs, elle fabriquait des garnitures de fleurs artificielles qu'elle livrait, non pas directement aux commerçants, car ils n'eussent pas voulu les lui prendre, mais à Mme Vilaud.
Vilaud témoignait à Galfe une cordialité attendrie. C'était un peu de sa vie passée qui se représentait à lui, l'époque la meilleure, celle où il avait encore du courage et de l'espoir.
Grâce à leur travail opiniâtre, Galfe et Céleste arrivèrent non seulement à subsister, mais encore à faire bâtir, là où s'élevait autrefois leur cabane, la petite habitation en briques.
Le terrain était abandonné, la main-d'œuvre ne leur coûta presque rien. Ils n'eurent guère à payer que l'achat des matériaux ; après quoi Galfe et Céleste se firent maçons. Leur œuvre s'acheva vite, car Bernard, ses amis et quelques anciens de l'époque de la « bande noire » vinrent prêter leur concours. La nuit, au clair de la lune, on eût pu voir tous ces prolétaires, leur journée de travail terminée, piochant, charpentant, maçonnant, unis dans un même sentiment de solidarité avec les deux amants. Parmi eux se trouvaient des ouvriers du bâtiment, aussi la maison fut-elle bientôt construite.
Galfe y adjoignit une petite buanderie, car il avait l'intention d'abandonner peu à peu le colportage pour s'adonner avec sa compagne au blanchissage, se réservant naturellement le plus pénible de la besogne, les courses, livraisons et la grosse lessive.
Ainsi vivaient-ils, travaillant du matin au soir et cependant heureux d'un bonheur inaltéré puisque rien ne les séparait plus.
L'amnistie vint ajouter à leur bonheur en rendant à Galfe non pas seulement ses droits politiques, dont il se souciait peu, mais la liberté d'allures et à tous deux la tranquillité.
Autant, du moins, qu'on pouvait être libre et tranquille à Mersey sous le règne du baron des Gourdes !
IV
LE RETOUR DES EXILÉS [modifier]
Une vive émotion régnait à Mersey.
Aux portes des maisons, les commères s’abordaient d’un air effaré en ponctuant leurs conversations d’interminables : « C’est-y Dieu possible ! » D’autres ajoutaient avec une nuance de regret : « Et pourtant on disait bien que les sauvages l’avaient mangé ! » Des bourgeois passaient dans la rue d’un air renfrogné ; par contre, des ouvriers, vieux habitants de Mersey, avaient le visage tout réjoui, quelques-uns même s’abordaient en riant, exprimant tout haut leur satisfaction.
L’événement qui révolutionnait ainsi la ville n’était rien moins que le retour d’Albert Détras, accompagné de sa femme et de Panuel.
Après avoir supprimé sans remords l’abbé Firot comme une bête malfaisante, le justicier était parti pour Bruxelles rejoindre les siens. Déjà ils se trouvaient installés dans un rez-de-chaussée de la rue de l’Ours-Noir, une boutique longue et étroite avec une petite pièce au bout, donnant sur la cour et de laquelle dépendaient deux chambres exiguës au troisième étage. Le tout était assez sombre et conséquemment triste, mais le bon marché du loyer décida Panuel qui garda pour lui-même la petite pièce du rez-de-chaussée et réserva les deux chambres à la famille Détras.
Ils y vécurent pendant huit mois s’occupant, Panuel, de réparations de meubles, Geneviève de couture et même de broderie de fantaisie, car il y avait en elle, comme chez beaucoup d’ouvrières, une véritable artiste. Détras, grâce à sa connaissance de l’anglais, trouva une place dans un magasin. Mais la vie d’épreuves et d’aventures qui l’avait trempé, le besoin de forte activité, lui rendaient pénible, maintenant un travail sédentaire et machinal qui ne satisfaisait ni son cerveau, ni ses muscles. Et les ressources de la petite communauté s'étant quelque peu augmentées, Détras étant entré en relations personnelles avec un haut employé de la grande maison Baker de Londres, ils liquidèrent, une fois de plus, la situation et partirent pour la capitale de l'Angleterre.
Ils y étaient restés jusqu'alors, établis à Windmill-Street et s'y trouvant beaucoup mieux que rue de l'Ours-Noir.
À la porte de leur rez-de-chaussée, spacieux, clair, sauf lorsque le brouillard hivernal s'étendait sur la ville, une enseigne s'étalait, rédigée dans les deux langues anglaise et française : « Panuel et Cie, meubles et broderie, vieux, neuf, réparations et spécialités. » Détras, lui, faisait la place et bientôt le succès fut tel que le vieil ébéniste se trouva incapable de faire face aux commandes.
D'autres eussent pris des ouvriers, mais Détras, pour une foule de raisons, tenait à n'employer personne, tant parce qu'il ne voulait pas que quelque étranger travaillant sous son toit pût surprendre les secrets de sa vie que parce qu'il ne se sentait pas l'âme d'un patron. Son vieil ami était dans les mêmes dispositions. En conséquence, l'atelier Panuel se transforma en maison de commission pour le meuble.
Tout avait prospéré à souhait. Et, maintenant, laissant Berthe dans un bon pensionnat pour qu'elle pût y poursuivre son éducation et se perfectionner dans la langue anglaise, ils étaient tous revenus, papa Nuel un peu changé dans ses habitudes de n'avoir plus auprès de lui celle qu'il aimait comme sa propre enfant, mais radieux pourtant de retourner à Mersey. Il avait beau être internationaliste, il commençait à se sentir fatigué de la bière et surtout d'une langue qu'il n'entendait que très imparfaitement, étant venu à Londres trop vieux pour l'apprendre.
Quant à Geneviève, elle était à la fois heureuse et émue d'un sentiment inexprimable. Elle eût accompagné son mari aux antipodes et se disait que la patrie d'un être humain, c'est le monde entier. À Bruxelles et surtout à Londres, elle avait trouvé cette tranquillité morale que ses compatriotes lui refusaient. Et pourtant, à Londres même, elle finissait par regretter Mersey. C'était là qu'elle s'était unie à Détras, qu'elle avait vécu entre son mari et son beau-père ; qu'elle avait mis au monde sa fille ; c'était là aussi qu'elle avait souffert des persécutions de l'abbé Firot et des bonnes âmes ; mais la souffrance parfois n'attache-t-elle pas autant que le bonheur ?
Aussi lorsque fut connue l'amnistie, les Détras et Panuel s'entre-regardèrent-ils, troublés. Qu'allaient-ils faire ? Abandonner Londres, où ils gagnaient bien leur vie, à l'abri de tout ennui, ou revenir à Mersey ?
La mort de l'abbé Firot n'ayant donné lieu à aucune enquête judiciaire, Détras, maintenant redevenu, de forçat évadé, libre citoyen, pourrait retourner en France sans rien craindre. Lui aussi se surprenait parfois à bâiller d'ennui dans cette libre Angleterre où certainement l'autonomie des individus est plus respectée qu'ailleurs, mais où manque la lutte passionnante des idées.
— Présente-toi toujours au consul, lui suggéra Panuel.
L'avis était sensé ; d'ailleurs c'était aussi la pensée de Détras. Celui-ci se dirigea vers le consulat français où le secrétaire général, effaré de l'entendre narrer son odyssée le plus froidement du monde, lui déclara :
— Vous avez de la chance ! Si nous avions connu votre présence ici, nous aurions été forcés de demander votre extradition.
— C'est possible, répondit Détras, mais vous ne l'auriez jamais obtenue. Ici on ne livre pas les condamnés politiques.
Il pouvait donc revenir. Néanmoins, de longs mois s'écoulèrent encore : le sentiment les appelait à Mersey, le raisonnement les retenait à Londres. Qu'eussent-ils fait là-bas ? Ils n'étaient plus d'âge, surtout Panuel, à aller à l'aventure, sans but fixe : Berthe grandissait ; il ne fallait pas risquer le pain du lendemain, assuré à Londres.
Enfin, ils trouvèrent à céder leur commerce dans de bonnes conditions. Munis d'un petit capital, ils pourraient maintenant revenir : ils achèteraient du terrain, avec, si possible, l'ancienne maison des Détras, défricheraient, cultiveraient, élèveraient des bestiaux. Ils fourniraient de légumes, beurre, œufs, lait et volailles, le marché de Mersey, et même, si possible, les épiciers du chef-lieu. Ce serait là le calme réparateur de la vie agricole, succédant à tant de bourrasques. En même temps, grâce aux relations commerciales qu'il avait acquises à Londres, Détras pourrait s'occuper de représentation dans la région.
Et maintenant, ils étaient revenus. Débarqués dès l'aube à la gare de Mersey, ils avaient, traversant la petite ville encore ensommeillée, pris tout de suite la direction de leur ancienne maison, cette maison évocatrice du passé heureux et malheureux qui hantait leurs rêves d'exilés.
Ces toits rouges, ces coteaux verts s'étendant sous le ciel bleu pâle du matin, il leur semblait qu'ils les revoyaient comme au sortir d'un rêve. Oui, c'était bien leur Mersey où ils avaient vécu, travaillé, aimé, souffert, où ils allaient désormais être libres, garantis dans leur indépendance par la possession d'un peu de cet argent qui est le grand talisman.
Ils remarquaient avec quelque surprise de nouveaux bâtiments, des rues en construction. Pendant ces dernières années, Mersey s'était encore agrandi : entre la gare et la côte des Mésanges tout un quartier neuf sortait de terre.
— D'ici vingt ans, ce sera tout à fait une grande ville, murmura Détras.
— Oui, dit Panuel, mais je ne verrai pas ça.
Deux ou trois habitants qui venaient de se lever pour vaquer à leurs occupations matinales ouvraient leurs volets. Ils remarquèrent avec surprise ce groupe de trois personnes étrangères qui s'avançaient sans hésitation, comme si la localité leur eût été parfaitement connue.
Détras avait laissé ses bagages à la consigne, et, avec ses compagnons, s'avançait le pas alerte, les mains libres. On eût cherché en vain l'ancien mineur dans cet homme à l'allure dégagée, vêtu d'un complet de drap gris et coiffé d'une casquette de voyage. Geneviève, en manteau brun, portant également la « cape » anglaise, étonna beaucoup ceux qui l'aperçurent. Quel pouvait être ce couple ? Des Anglais évidemment, quelque lord — car tous les Anglais en voyage sont des lords ! — et sa femme, de passage pour Nice ou la Suisse. Mais soudain, une vieille porteuse de lait, la mère Picois, reconnut Panuel et, s'approchant presque sous le nez de ses compagnons, demeura stupéfaite, pétrifiée.
— Jésus, Dieu ! c'est-y possible ? murmura-t-elle d'une voix étranglée. Madame Détras !
— Mais oui, c'est moi, répondit doucement Geneviève. Vous allez toujours bien, la mère Picois ?
Mais Détras surtout intriguait la vieille. Elle ne pouvait supposer que ce fût l'ancien forçat dont on avait annoncé la mort ; elle tournait sur lui des regards dévorants de curieuse et finit par demander timidement à Geneviève :
— Vous vous êtes donc remariée ? Je vous en fais mon compliment ; monsieur est un bel homme.
Détras éclata de rire, un rire qui eut un écho chez ses compagnons.
— Ah ! çà, mère Picois, dit-il, l'âge vous a donc affaibli la vue ! Vous avez vite fait d'enterrer les gens.
— Monsieur Détras ! s'écria-t-elle, si interloquée qu'elle faillit tomber à la renverse.
Les trois voyageurs continuèrent leur marche, souriant de l'incident, tandis que la porteuse de lait, oubliant ses clients, se précipitait pour répandre partout le bruit incroyable du retour d'Albert Détras.
Et maintenant, ce bruit emplissait la ville ; des commères en réveillaient d'autres pour leur crier la nouvelle ; les ouvriers qui commençaient à descendre dans la rue étaient hélés au passage par les reporters improvisés.
Pendant ce temps, Détras, Geneviève et Panuel avaient gravi la côte et, passant devant le Fier Lapin, se dirigeaient vers leur ancienne maison. Quels étaient ses hôtes actuels ? L'amnistié se rappelait avec un serrement de cœur la marchande d'amour qui, à son passage, l'avait accueilli de ses avances. Etait-elle encore là ? Il espérait que non, car en deux ans il se passe bien des choses. Il n'avait pas caché à Geneviève pareille profanation de leur ancienne demeure, si honnête, si pure et elle en avait été profondément attristée. Pourtant, comme lui, elle voulait voir, ne ressentant d'amertume qu'à l'égard des choses et non à l'égard des individus, jouets de la fatalité. L'image de cette prostituée qu'elle ne connaissait pas et qui était venue sous l'ancien toit des Détras exercer son lamentable commerce, était restée dans son esprit, lui inspirant une pitié profonde. Et dire que dans une société où les plus forts écrasent les plus faibles, il se trouve même de ceux-ci pour jeter le mépris à la malheureuse qui, n'ayant rien à vendre que son corps, le vend comme d'autres vendent leur savoir ou leur force pour ne pas mourir de faim !
La maison était abandonnée et presque en ruines. Détras la considérait avec stupeur, toute délabrée, la pierre grise et lézardée, les carreaux sans vitres et même une partie des tuiles de la toiture écroulées, gisant à terre. C'était une carcasse de maison plutôt qu'une maison, quelque chose comme un cadavre de pierre, et rien ne pouvait rendre l'impression profonde de tristesse qui en émanait.
— Nous rachèterons l'emplacement et élèverons une autre habitation, dit Détras.
Ils possédaient quatre mille francs. Avec cette somme, ils acquerraient le terrain nécessaire pour y construire leur ferme et y enclaveraient leur ancienne habitation, réédifiée de fond en comble. Bien qu'ils n'eussent point de préjugés, ils éprouvaient, chose étrange, comme un soulagement, en voyant que leur maison profanée n'existait pour ainsi dire plus. Ils achèveraient de jeter bas ces murs qui avaient vu s'accomplir la vente de la chair pauvre, ils rebâtiraient en ajoutant un étage et utilisant les matériaux de construction. Détras se chargerait avec Panuel, d'une partie du travail, de façon à économiser la main-d'œuvre et, une fois le terrain payé, la maison reconstruite, il leur resterait assez d'argent pour acheter de la volaille, des chèvres, une vache, pour avoir une carriole attelée d'un âne qui porterait leurs produits en ville. Ainsi ils pourraient vivre, travaillant librement pour leur compte et, selon leur désir commun, « ni exploiteurs, ni exploités ».
Cependant, ils ne pouvaient demeurer indéfiniment en contemplation devant leur ancienne maison. Le Fier Lapin s'éveillait, le patron entrebâillait la porte et ouvrait les volets de l'établissement, dans l'attente des premiers clients, les gens de Saint-Phallier et du Bois-de-Varne, se rendant à Mersey.
— On y loue des chambres, dit Panuel. Allons en retenir deux pour nous donner le temps de nous orienter.
Ses amis approuvèrent et se dirigèrent vers le cabaret.
— Madame Détras ! Monsieur Panuel ! exclama le patron qui faillit tomber à la renverse.
— Mais oui, c'est nous, monsieur Marbé, dit tranquillement l'ébéniste. Nous voici revenus.
Les regards du débitant allaient, curieux, vers Détras, qu'il ne reconnaissait pas, pour cette raison péremptoire que jamais il ne l'avait connu. Le cabaret avait été fondé bien après les événements de la bande noire et le départ du mineur pour le bagne.
— Avez-vous deux chambres pour la journée ? demanda Détras.
— Mais certainement, monsieur, se hâta de répondre le cabaretier. Je vous donnerai mes deux meilleures. Je suis seulement tenu de faire signer mes locataires sur mon registre. Veuillez entrer.
Et il courut chercher derrière son comptoir un gros livre couvert d'écritures diverses peu lisibles et de taches d'encre.
— Si vous voulez bien indiquer votre nom et votre adresse ? dit-il à Détras en lui présentant un porte-plume.
L'amnistié sourit et sans hésitation, d'une écriture claire qui contrastait avec celles des maçons, carriers et maraîchers, hôtes habituels du Fier Lapin, traça ce nom :
L'honnête — ou malhonnête, il était commerçant ! — Marbé, qui suivait la plume, faillit tomber à la renverse.
Albert Détras ! Il connaissait l'histoire du mineur, les événements de la bande noire étant devenus la grande légende locale. Bien des fois aussi il avait, de la porte de son établissement, aperçu Panuel se rendant chez Geneviève ; comme la plupart des habitants de Mersey, il avait même cru à des relations intimes entre tous les deux. Cependant, il avait eu le tact de garder pour lui ses réflexions.
— Après tout, se disait-il, ça n'est pas mon affaire. Si elle veut donner un remplaçant à son mari, ça la regarde.
Et maintenant voilà que ce mari, que tout le monde croyait mort, reparaissait.
— Je suis heureux de vous avoir, car vous êtes célèbre ici. Je n'étais pas à Mersey de votre temps, mais j'ai beaucoup entendu parler de vous et puis je connaissais de vue madame (il désignait Geneviève). Mais vous savez, un logeur a sa responsabilité...
— Soyez tranquille, répondit Détras qui devina sa pensée. Je suis libre légalement de par l'amnistie ; vous pensez bien que, dans le cas contraire, je ne viendrais pas chez vous et sous mon nom !
— Au fait, murmura le cabaretier, c'est vrai !
Et se faisant aimable :
— Vous pourrez vous faire servir ici tout ce que vous voudrez, ajouta-t-il. Et je suis bien sûr que la moitié de la population, pour ne pas dire les trois quarts, se fera une fête de venir vous serrer la main.
Détras fronça le sourcil.
— Monsieur Marbé, dit-il, je n'ai aucunement envie de servir à satisfaire la curiosité des gens comme une bête rare. J'entends choisir moi-même les amis qu'il me plaira de revoir et ne pas m'assujettir aux autres. Donc, je vous préviens : si nous nous trouvons obsédés ici par les importuns, nous irons loger ailleurs.
— Ce sera comme vous voudrez, monsieur Détras.
N'empêche que la grande nouvelle s'étant répandue dans la ville, ce fut dès l'après-midi un mouvement ininterrompu de curieux allant et venant autour du Fier Lapin, dans l'espoir d'apercevoir les traits d'Albert Détras. Celui-ci, en quelques heures, était devenu célèbre par son odyssée mal connue et défigurée : on lui prêtait toutes les aventures, sauf celles qu'il avait traversées !
Mersey possédait maintenant deux ex-forçats politiques, Galfe et Détras, et, sans qu'ils s'en doutassent, leur prestige était grand dans la population ouvrière. Ceux dont le salariat faisait des machines à produire, dépouillées de toute individualité, éprouvaient comme une secrète consolation à se montrer deux hommes de caractère nés dans leur classe miséreuse et qui, au lieu de se soumettre comme le troupeau, avaient senti s'allumer en eux cette étincelle sacrée, génératrice de tous progrès, l'esprit de révolte !
V
UNE RÉUNION ORAGEUSE [modifier]
Dans la grande salle du Fier Lapin, le syndicat des mineurs tenait, ce dimanche-là, une réunion des plus houleuses.
Ouvard présidait. Au fond de la salle, une toute petite table et trois chaises avaient été disposées sur une autre table large et lourde, formant tribune. À ce bureau improvisé, siégeait le secrétaire du syndicat, assisté des deux mineurs, Dubert et Sarrazin.
Bien que la réunion fût strictement privée et qu’on n’y entrât que sur présentation de sa carte de membre du syndicat, un bruit d’orage, emplissant la salle, indiquait que la passion y était portée à son paroxysme. C’est qu’il s’agissait non pas de querelles, de mots et de déclamations tonitruantes, comme dans la plupart des meetings, mais d’intérêts vitaux.
La Compagnie venait, comme l’avait annoncé Moschin, de renvoyer d’un coup vingt-cinq mineurs, pour diverses raisons politiques. Et ce coup de force patronal, tel qu’il ne s’en était pas produit depuis longtemps, avait, comme un choc électrique, mis debout les camarades dans un commun sentiment d’exaspération prête à devenir de la révolte.
Jusqu’alors, le syndicat avait dû changer assez fréquemment de siège social. Les marchands de vin, assez nombreux dans cette ville ouvrière, ne s’étaient hasardés qu’en tremblant à louer leur salle. Alors, Brossel, qui occupait, seul avec sa vieille mère, une maison à un étage avec cour intérieure, en plein centre de la ville, avait sous-loué presque pour rien, une grande pièce au syndicat.
Néanmoins, cette fois-là, l'immeuble de Brossel n'eût pas été assez grand pour contenir tous les mineurs du syndicat accourus à l'appel de la commission. Aussi, celle-ci s'était-elle entendue avec Marbé qui, alléché par la perspective d'une énorme consommation de verres petits et grands, avait fini par prêter sa salle avec la cour adjacente.
Le syndicat des mineurs comptait cinq cent quarante-six adhérents, et seule la crainte de se compromettre empêchait des centaines de mineurs d'en faire partie. Ce travail de recrutement s'était effectué peu à peu, de façon continue, et maintenant la compagnie, se trouvant en présence d'un groupement compact, ne pouvait le briser d'un coup. Remplacer du jour au lendemain plus de cinq cents paires de bras était chose ardue, sans compter le trouble que ce renvoi en masse d'hommes répartis dans divers services causerait dans l'exploitation.
Jusqu'à ce jour, le syndicat s'était tenu strictement sur le terrain le plus légal. Moschin, renseigné par Canul, et quelques autres misérables, de même trempe, demeurait au courant des délibérations, mais l'ancien révolutionnaire était un homme judicieux, se défiant du feu qui peut couver sous la cendre et il se disait que ce syndicat, si modérées que fussent ses allures, pouvait, sous l'influence des événements, devenir un redoutable centre d'action.
Dans l'impossibilité de renvoyer en bloc tous les syndiqués, il s'efforçait de les renvoyer en détail, adoptant le système des petits paquets. Il faisait, sous le moindre prétexte, congédier deux ou trois mineurs, et, dans le nombre, il y en avait toujours au moins un appartenant au syndicat.
Celui-ci, ainsi menacé par cette élimination lente et continue, qui tendait à paralyser son développement, n'avait pas encore osé engager la lutte : il ne se sentait point assez fort pour cela. Tout au plus, les membres de la commission s'étaient-ils bornés à des démarches : démarches vaines ! Toujours éconduits, ils s'en revenaient, frémissants d'une colère contenue, tandis que Moschin, froidement correct, riait sous cape de leur impuissance.
Le syndicat s'efforçait d'aider les malheureux congédiés, par des collectes et des recommandations auprès des groupements ouvriers des autres villes ; mais c'était tout ce qu'il pouvait faire.
Cette fois, le renvoi était bien autrement grave, et par le nombre de mineurs frappés et parce que tous, sans exception, appartenaient au syndicat.
Le but de la Compagnie apparaissait clair, évident ; elle voulait tuer le groupement ouvrier.
Et c'est pourquoi, alors que les réunions corporatives rassemblaient au plus d'ordinaire une quarantaine d'hommes, près de trois cents se groupaient, cette fois, dans la salle et la cour du Fier Lapin.
Les fenêtres et la porte de la salle donnant sur la cour avaient été ouvertes toutes grandes, de façon que tous pouvaient voir et entendre Ouvard, installé à la tribune.
— Camarades, clama le secrétaire du syndicat, d'une voix qui domina le bruit bourdonnant des conversations et des colloques, du silence, je vous en prie ! La situation pour nous tous est des plus graves : il s'agit de nos intérêts vitaux, de la vie ou de la mort de notre famille ouvrière, de l'indépendance morale ou de l'esclavage de tous ses membres.
— Vive le syndicat ! cria une voix, et ce cri, répété par tous les assistants, éclata comme un tonnerre, faisant trembler l'établissement.
— Fichtre ! pensa Marbé, assis à son comptoir. Voici les mineurs qui s'échauffent : pourvu que ça ne se gâte pas !
— Camarades, continua Ouvard, il ne suffit pas de crier : « Vive le syndicat ! » Il faut le faire vivre, il faut le défendre contre ceux qui poursuivent sa mort...
Une tempête l'interrompit : tempête d'acclamations, de vivats, de cris furieux de : « À bas Moschin ! À bas les mouchards ! » Canul, présent, en ressentit un frisson. Pour se donner une contenance, il cria aussi d'une voix blanche : « À bas les mouchards ! »
— Que j'en rencontre un, lui dit son voisin, sorte d'hercule, et je lui crèverai le ventre !
Canul eut un geste d'approbation énergique.
Ouvard secouait en vain une minuscule sonnette. Les faibles tintements du grelot ne s'entendaient pas dans ce vacarme. Et pourtant les mineurs étaient tous d'accord : le même sentiment d'exaspération les animait ; mais comprimée dans leur cœur, la passion éclatait, irrésistible comme une bombe.
— Allons, silence ! silence ! tonnait Ouvard frappant la petite table à coups de poings, car le grelot de sa sonnette frénétiquement secouée venait de se détacher.
— Vos gueules ! clama un jeune mineur natif de la banlieue parisienne, où il avait appris le langage le plus pur.
Fut-ce l'effet de cette locution interjective suivant les appels du président ? Une accalmie relative se fit et Ouvard en profita pour continuer :
— Voyons, camarades, conduisez-vous comme des hommes et non comme des enfants. Au moment où votre pain, c'est-à-dire votre vie et celle de vos familles est en danger, ce n'est pas en criant sans vous entendre que vous arriverez à quelque chose. Écoutez-moi et quand j'aurai fini, ceux qui voudront parleront chacun à leur tour.
Et, dans l'apaisement de la tempête, il retraça la longue histoire des persécutions de la compagnie subies par les mineurs avec une patience inlassable, une patience qu'on eût pu appeler de la résignation.
— Mais, non, ajouta-t-il, nous ne nous résignons pas, car ce serait à la fin abdiquer notre dignité d'hommes. Tout a un terme : si nous laissons passer aujourd'hui sans nous y opposer le renvoi de nos vingt-cinq camarades, demain ce sera cinquante qu'on jettera à la porte et après-demain nous tous.
— Oui ! oui ! crièrent des voix.
Et, soudain, roula comme un fracas de tempête, cette clameur :
« La grève ! Vive la grève ! »
C'était la tempête déchaînée, Ouvard avait beau se tourner, clamer ; sa voix forte se perdait dans le tumulte. Ses gestes désespérés pour obtenir du silence demeuraient inutiles. Ce mot magique « la grève » continuait à vibrer dans l'atmosphère surchauffée jusqu'au paroxysme, comme un cri de bataille. Et, en effet, c'était la guerre que ces soldats révoltés du travail acclamaient : la guerre économique, la plus implacable de toutes !
L'idée semée par la propagande de Bernard avait germé, devenait peu à peu l'idée fixe de ces ouvriers, hantant sans trêve leur cerveau pendant les longues heures de leur dur travail. Et maintenant transfigurés par un souffle de révolte, ils la clamaient de toutes leurs forces, avec un enthousiasme d'esclaves, grisés par le grand air de la liberté.
Chaque fois qu'Ouvard voulait ouvrir la bouche, le mot « la grève ! » mêlé de salves d'applaudissements, lui coupait la parole. Il se trouvait à ce moment psychologique où les plus ardents sont à leur tour débordés par les inconnus, qui disent leur mot, exécutent leur geste et disparaissent ou par la foule, cette grande anonyme, force d'une heure, mais force terrible !
Le secrétaire du syndicat comprit qu'il n'y avait qu'à laisser la tourmente s'user. Cela dura environ un quart d'heure, au bout duquel les mineurs étant fatigués de crier, il n'y eut plus qu'un murmure confus planant sur l'assemblée.
Ouvard en profita pour reprendre la parole :
— Vous venez d'acclamer la grève, dit-il. Comme vous je crois que ce moyen devra être employé ; la grève non plus humble et suppliante, condamnée d'avance à la défaite, parce que les capitalistes peuvent attendre et que vous ne le pouvez, mais la grève virile, hardie, offensive, sera un jour l'arme irrésistible du prolétariat. Mais avant d'en venir aux moyens graves, avant d'engager des milliers de camarades dans un conflit aigu, que nous devrons, une fois commencé, soutenir jusqu'au bout, il faut réunir le consentement de tous les camarades...
— De tous, c'est impossible ! cria une voix,
— ... Tout au moins de la grande majorité, reprit Ouvard. Il faut surtout dégager notre responsabilité, établir que nous sommes en état de légitime défense, afin que la masse nous soutienne. Et alors, nous irons jusqu'au bout, quoi qu'il arrive.
Des applaudissements frénétiques lui répondirent, et comme il s'asseyait, un assistant lui cria :
— Eh bien, alors, dis-nous ce qu'il faut faire.
— Si personne ne demande la parole auparavant, je le dirai, répondit Ouvard.
Ce ne fut qu'une voix dans toute la salle :
— Parle ! parle !
Alors, Ouvard exposa son idée. Comme on ne pouvait délibérer dans ce brouhaha de centaines de personnes, il fallait d'abord nommer une commission qui tracerait un exposé des griefs et des revendications des mineurs et, après l'avoir soumis à l'approbation des camarades, irait le présenter à la Compagnie, c'est-à-dire à son directeur gérant, des Gourdes. Si celui-ci et le conseil d'administration ne faisaient pas droit aux réclamations de leurs salariés alors ce serait la grève !
Ces dernières paroles tombèrent au milieu d'un bruit confus, bruit d'applaudissements et aussi de murmures. Du fond de la salle, Laferme, furieux, car il était un des congédiés, lui cria :
— Tout ça c'est trop long ! la grève tout de suite !
À ce moment, une poussée irrésistible jeta les mineurs comme une vague sur la tribune. La petite table, les chaises, le président et les deux assesseurs disparurent emportés, noyés dans le tourbillon humain : de la salle devenue trop exiguë par l'entrée de nouveaux assistants, des groupes refluèrent dans la cour.
En même temps, retentissaient, furieux, les cris :
— À bas le syndicat ! À bas la grève !
Que s'était-il donc passé ?
Tout simplement ceci : Canul, voyant la tournure que prenaient les choses, avait filé à l'anglaise, s'éloignant inaperçu de l'établissement. Puis, arrivé à quelque distance, il avait couru vers les bâtiments de la direction et s'était précipité dans le bureau où l'attendait Moschin.
Celui-ci se tenait à son poste en permanence, présumant que de la réunion des mineurs il sortirait quelque chose de grave.
En renvoyant les vingt-cinq ouvriers le chef policier avait bien supposé que le syndicat, auquel tous appartenaient, ne laisserait pas passer ce coup sans protester. Tant mieux ! c'était sur cela qu'il comptait pour engager lui-même la guerre et briser définitivement ce syndicat de malheur qui avait résisté à ses évictions.
— Eh bien ! demanda Moschin à Canul qui, trouvant la porte ouverte, apparaissait, tout essoufflé de sa course.
— Ils vont décider la grève... Ouvard lui-même est débordé.
— Allons ! c'est le moment, murmura le chef policier.
Il étendit la main sur un timbre. Aussitôt un homme sortit de la pièce adjacente : c'était Michet.
— Tout votre monde est-il prêt ? demanda Moschin.
— Oui, chef.
— Alors, marchez sur le Fier Lapin et chambardez tout. Ne perdez pas une seconde.
Michet salua militairement et sortit.
Toute la police de la Compagnie, réorganisée et augmentée depuis la célèbre bataille livrée deux ans auparavant, avait été consignée. Michet, d'intelligence simpliste, pour échafauder un plan de combat, mais bon agent d'exécution, n'ayant pas plus peur de recevoir que de donner des coups, n'attendait que l'ordre de son chef pour envahir le Fier Lapin à la tête de toute sa bande et rendre impossible la réunion. Car il suffit d'une poignée d'hommes bien déterminés, organisés à l'avance, pour troubler et finalement dissoudre une assemblée nombreuse. Or, Michet avait sous la main à peu près cent gaillards solides, de vraies brutes qui, inconscientes de leur abjection, eussent sur un signe de lui assommé n'importe qui.
En outre, il avait prévenu à la fois le maire, le commissaire de police et le brigadier de gendarmerie qu'on pouvait appréhender ce jour-là de l'effervescence à Mersey, les meneurs du syndicat ayant convoqué tous les adhérents à la réunion du Fier Lapin, sans doute pour déclarer la guerre à la Compagnie.
— Espérons, monsieur Moschin, que vous pourrez vous débarrasser une fois pour toutes de ces éléments subversifs et incorrigibles ! avait déclaré sentencieusement Bobignon.
Moschin lui répondit par un sourire significatif.
Le chef policier était content : des Gourdes lui avait donné carte blanche. En faisant attaquer les syndiqués par les vendus de la bande Michet, il créerait le trouble parmi les mineurs, isolerait le syndicat en effrayant ses éléments les plus modérés et préviendrait toute grève sérieuse. Alors, on frapperait non plus seulement vingt-cinq, mais quarante ou cinquante militants en tête desquels, naturellement, Ouvard ; les bagarres, habilement provoquées, pourraient même fournir prétexte à poursuites et emprisonnement. Pendant ce temps, mettant à exécution une idée qu'il caressait depuis un temps, il ferait constituer par Canul et quelques autres mercenaires un autre syndicat, un syndicat « jaune », comme on commençait à appeler les groupements d'ouvriers soumis, renégats de leur classe et instruments dociles de la volonté patronale. Ce serait la mort de l'autre syndicat, du syndicat « rouge » !
La bataille au Fier Lapin fut acharnée ; les syndiqués surpris avaient le désavantage de la défensive et, dans la confusion, se battaient entre eux sans se reconnaître. Les hommes de Michet, au contraire, avaient adopté un signe, apparent pour eux, mais invisible pour des yeux non prévenus : deux épingles croisées à leur boutonnière. De sorte que leurs coups sans s'égarer portaient sur les partisans de la grève.
Déjà une dizaine de ceux-ci gisaient, à demi assommés, les yeux pochés, le visage en sang. Les assaillants étaient presque entièrement maîtres de la salle, tandis que les syndiqués se trouvaient refoulés vers la cour. Mais l'espace maintenant manquait pour se battre : on s'étouffait, on s'écrasait, sans plus pouvoir lever les bras pour frapper. Par contre, les vociférations, les injures ne s'interrompaient pas une seconde : « À bas les traîtres ! Salaud ! Vendu ! Mort aux mouchards ! À l'eau les renégats ! À bas Ouvard ! À bas Michet ! À bas Moschin ! Vive la grève ! »
Marbé, consterné, avait envoyé en toute hâte prévenir le commissaire de police et le brigadier de gendarmerie. Il supputait avec désolation ce que la journée allait lui coûter : une casse sérieuse au lieu du bénéfice entrevu. Les enragés ne songeaient qu'à se battre au lieu de venir au comptoir prendre des demi-setiers ; vainement, il avait tenté de mettre le holà. Ah ! bien oui ! il n'avait pu franchir le seuil de la grande salle et même avait reçu un formidable renfoncement dans les côtes. Si ce n'était pas à dégoûter du rôle d'aubergiste !
Il supputait avec désolation qu'il faudrait bien au moins vingt-cinq minutes ou même une demi-heure pour que la force publique accourût — si elle voulait bien se presser — mettre fin au désordre... ou peut-être l'augmenter. D'ici là, les combattants, s'ils refluaient dans la première salle, auraient le temps d'y tout casser : les bouteilles, les verres, le mobilier et le comptoir ; déjà les tables, bancs, sièges et vitres de la seconde salle n'étaient plus qu'un monceau de décombres.
Tout d'un coup, descendant rapidement l'escalier en face du comptoir, un homme bondit vers cette seconde salle. Son élan inattendu, irrésistible, renversa trois ou quatre individus de la bande, et soudain il se trouva près de Michet. Avant que celui-ci, surpris de pareille attaque sur son derrière, eût eu le temps de se mettre en défense, il était empoigné, à demi étranglé et soulevé de terre par deux bras incomparablement vigoureux, tandis que, d'une voix terrible, l'inconnu criait :
— Hors d'ici tous ou je l'étrangle !
Ce nouveau venu, dont la présence changeait le sort de la bataille, était Détras.
VI
LA DÉFAITE DE MICHET [modifier]
Une semaine seulement s’était écoulée depuis le retour des Détras et de Panuel et tous trois logeaient encore au Fier lapin.
Pourtant l’amnistié n’avait pas perdu de temps. Tout d'abord, il avait fait régulariser sa situation. Non sans difficultés, Bobignon, effaré de ce retour d'un forçat politique, cru mort depuis longtemps, s'était rendu à l'évidence et, bien à contre-cœur, avait dû lui délivrer papiers d'état civil et carte d'électeur.
— Encore un futur candidat ! pensa avec rage ce maire modèle.
Bobignon se trompait : Détras n'était pas de ceux qui calculent jusqu'au profit qu'ils pourront tirer de leurs souffrances.
Le commissaire de police eût voulu être plus revêche, mais il fut obligé, lui aussi, de s'incliner devant les conséquences du décret d'amnistie.
— Vous avez de la chance ! grommela-t-il en légalisant les papiers que lui présentait Détras.
Celui-ci sourit : cette chance qui lui permettait de revenir enfin dans son pays vivre comme le commun des mortels, après douze ans d'emprisonnement, de bagne et d'exil, lui paraissait bien relative !
Détras s'occupa ensuite du rachat de son ancienne demeure. Pour sept cent cinquante francs, Détras rentra en possession du terrain et de ce qui restait de la bâtisse.
Toutefois, ce n'était pas suffisant pour une ferme. Un vaste terrain contigu appartenant à un bourgeois de Môcon et, laissé en friche, n'était même pas enclos. Le propriétaire n'en tirait aucun parti et attendait pour le vendre que l'extension acquise par Mersey eût augmenté considérablement sa valeur. Mais il ne refusa pas de le louer : deux cent cinquante francs par an, avec bail de trois ans. La location fut faite au nom de Détras et Panuel.
Total, avec les menus frais : un déboursé d'un peu plus de mille francs ; il en restait trois mille à la petite communauté. Avec cette somme, il y avait juste assez pour les travaux les plus essentiels, rachat des animaux domestiques et l'entretien de tous trois en attendant qu'ils pussent vivre du rapport de leurs produits.
Tout cela fut mené rondement, en quatre jours. Sitôt devenu propriétaire de son ancienne maison, Détras, avec l'aide de Panuel et de deux maçons, s'était mis aux travaux de reconstruction. Lorsque les maçons avaient terminé, les deux amis besognaient encore, tant était grande leur hâte de se trouver installés définitivement chez eux. À peine s'interrompaient-ils pour aller prendre leur repas au Fier Lapin ; Geneviève elle-même les aidait à porter les matériaux.
Le jour de leur arrivée à Mersey, ils s'étaient trouvés, malgré la promesse de leur hôtelier, assiégés par une foule d'anciennes connaissances s'empressant, les unes par sympathie, les autres par curiosité, de venir leur serrer la main.
Parmi ceux qui venaient le saluer et l'acclamer, combien s'en était-il trouvé qui eussent protesté contre son envoi au bagne ou même se fussent préoccupés d'assister la femme qu'il laissait derrière lui ?
Pourtant, son flegme mêlé d'une pointe d'amertume n'était pas une froideur ni même une indifférence absolue. À côté des importuns qu'il écartait laconiquement, se trouvaient d'anciens camarades qu'il revoyait avec plaisir et même une pointe d'émotion.
Des anciens accusés de la bande noire, il ne restait plus que Vilaud. Celui-ci, conscient de sa déchéance, n'avait pas osé aller serrer la main à son ancien camarade. Que revenait faire Détras à Mersey ? Comme si on n'avait pas bien assez d'un ancien forçat ! La Nouvelle-Calédonie allait-elle vider son contingent dans la petite ville ? Et lorsque Détras, accompagné de sa femme, s'en fut renouer connaissance avec le ménage Vilaud, les deux visiteurs se sentirent froid au cœur devant l'accueil embarrassé, les mots équivoques, les phrases inachevées. Ils devinèrent tout : l'effondrement des idées, du courage, de la dignité. Gênés eux-mêmes autant qu'étaient gênés les Vilaud, ils partirent pour ne plus revenir.
Par contre, ils avaient reçu une visite agréable : celle de Bernard venu serrer la main à un ancien militant, victime avant lui, comme lui et bien plus que lui, de la compagnie de Pranzy. Détras avait appris par le patron du Fier Lapin l'histoire de Bernard et tout de suite un courant de sympathie réciproque s'établit en tous deux. L'un et l'autre étaient des hommes de forte trempe, à l'esprit sérieux et droit, celui-ci ayant davantage étudié les théories, celui-là ayant vécu d'une vie plus mouvementée qui développait l'initiative : ils se complétaient.
Par Bernard, Détras connut mieux qu'à travers les conversations un peu décousues des mineurs, la situation respective de la compagnie et de ses ouvriers ; il fut mis au courant du mouvement qui s'opérait, latent, en faveur d'une grève vigoureuse.
— À ce moment-là, il faudra frapper fort et très vite, dit-il.
— Oh ! répondit Bernard, ce ne sera pas encore la grève finale, la grève générale révolutionnaire, celle qui nous débarrassera définitivement du régime capitaliste.
— Alors, ce ne sera qu'une grande grève ?
— Ce sera déjà quelque chose. Ah ! moi aussi je voudrais voir les choses aller vite !
C'était un cri du cœur de Bernard, un cri qui exprimait toutes ses aspirations contenues, sa passion révolutionnaire, sa soif d'arriver à un dénouement, non à la bataille pour la bataille, mais à la bataille pour la justice et la liberté.
Détras reçut aussi la visite de Galfe. Tous deux s'étaient connus à la prison de Chôlon, après leur condamnation ; puis, forçats l'un et l'autre, avaient été non réunis mais séparés par le bagne. Ils s'embrassèrent avec émotion, sans toutefois évoquer cet enfer néo-calédonien qu'ils revivaient en esprit.
Consacrant la plus grande partie de son temps aux allées et venues, pourparlers et formalités pour la vente et la location des terrains ainsi que pour son installation, Détras cependant n'avait pas revu Bernard et demeurait étranger à l'agitation ouvrière.
D'ailleurs, il n'appartenait plus que par le souvenir à la grande famille des mineurs.
La réunion du Fier Lapin allait le rejeter dans ce milieu qui, depuis tant d'années, n'était plus le sien.
La grève ! Oui, on y marchait : Bernard le lui avait longuement démontré et lui-même connaissait assez les ouvriers pour se rendre compte que les mineurs de maintenant, chez lesquels avait éclos cette idée, n'étaient plus tout à fait les simples impulsifs d'autrefois qui acclamaient la révolution sociale, mais s'imaginaient qu'elle allait leur tomber du ciel.
Mais que serait cette grève ?
Serait-elle, comme tant d'autres, la simple cessation de travail jusqu'à ce que la faim eût dompté le troupeau ouvrier ? L'humble supplication aux pouvoirs publics, comme si le gouvernement pouvait faire autre chose que maintenir l'ordre capitaliste, basé sur le salariat, la misère !
En ce cas, quelle immense déception ne se préparaient pas les mineurs !
Serait-ce la grève offensive, révolutionnaire, expropriant les exploiteurs et créant dans l'humanité, secouée jusqu'aux entrailles par une convulsion sans précédent, par une révolution non de surface, mais de fond, un ordre économique nouveau ?
Sans doute, il faudrait inévitablement en arriver là, et Détras souhaitait de toute son âme voir arriver au plus tôt l'aurore de ce grand jour. Mais actuellement les travailleurs étaient-ils prêts à livrer cette grande bataille ? Ne serait-ce pas un nouvel écrasement venant s'ajouter à tant d'autres ?
Détras, après avoir saisi Michet, s'était frayé un passage dans la première salle, avant que le cercle eût pu se refermer derrière lui. D'un bond, il s'était précipité dans l'escalier et là, inexpugnable, dominant les mouchards et tenant toujours son prisonnier, à la fois un otage et une arme, il avait tonné :
— Canailles ! si vous vous approchez j'étrangle ce bandit.
Michet, à demi étouffé par la poigne de fer qui le serrait à la gorge, n'avait pu opposer de la résistance. Un de ses hommes, cependant, ne tenant pas compte de l'avertissement de Détras, s'était approché, le gourdin levé. Détras para le coup en présentant au bâton qui s'abattait, la tête du mouchard. Michet, frappé à la tempe par celui qui voulait le délivrer, s'évanouit avec un faible gémissement.
L'instant d'après, le flot des syndiqués balayait définitivement la bande policière, la rejetant en dehors de l'établissement. Alors, la défaite se changea bien vite en déroute. En terrain ouvert, la supériorité numérique reprenait ses avantages : entourés, séparés les uns des autres, la retraite coupée, il ne restait plus aux mouchards qui n'avaient pu s'enfuir qu'à demander grâce.
C'est ce que firent la plupart d'entre eux, tandis que quelques-uns, avec une bravoure digne d'une meilleure cause, continuaient une lutte désespérée, ils ne purent, toutefois, la continuer longtemps : ils succombèrent à la fin, assommés ou prisonniers.
C'était la revanche de la sanglante bataille, livrée deux années auparavant sur la route des Mésanges au Fier Lapin et gagnée par les policiers de la Compagnie.
Dix-huit mouchards gisaient inanimés, une vingtaine avaient pu s'enfuir ; tous les autres étaient prisonniers, la plupart sérieusement contusionnés.
Du côté des mineurs le nombre des blessés n'était pas moindre. Beaucoup avaient la figure saignante, les yeux pochés, les oreilles arrachées, le nez aplati, les dents cassées ; mais enfin, ils avaient remporté la victoire et ils exultaient. Pour la première fois, ils avaient soulagé leurs âmes ulcérées en rossant les misérables qui s'étaient faits leurs gardes-chiourmes.
Comme les vainqueurs et quelques personnes du voisinage, arrivées après la bataille, commençaient à s'occuper du pansement des blessés, transportés dans la grande salle du Fier Lapin, accourut Bernard. Il venait seulement d'apprendre la grande nouvelle et il se hâtait, impatient de se retrouver aux côtés de ses anciens camarades.
— Tout est terminé, lui cria joyeusement Ouvard, nous avons gagné la bataille, grâce à lui !
Il désignait Détras.
Celui-ci n'avait pas abandonné son prisonnier. Michet, toujours évanoui, gisait étendu au pied de l'escalier et son vainqueur le regardait avec des yeux sévères.
Qu'allait-il en faire ?
Détras, justement parce que son cœur était droit, et bon, ne ressentait pas la moindre compassion à l'égard des mouchards. Sans remords, comme il avait supprimé l'abbé Firot, il eût supprimé Michet.
Sans doute, s'il se fût trouvé avec le misérable dans un coin perdu de la brousse néo-calédonienne, n'eût-il pas hésité.
Mais il se disait qu'il n'avait pas le droit de laisser à nouveau sa femme et sa fille, sans appui, en reprenant lui-même le chemin du bagne. D'ailleurs, il gardait encore assez d'esprit de conservation pour se dire que la mort de Michet eût été trop chèrement payée par une rechute à l'île Nou sous le gourdin de quelque Carmellini.
Ouvard et Bernard s'approchèrent de lui : ils comprenaient quelles pensées s'agitaient en son cerveau.
— Ce qu'il faut faire de ce gredin, dit le premier, comme si Détras lui eût demandé son avis, c'est lui imprimer une flétrissure qui le rende à jamais humilié, sans autorité morale sur sa bande, en butte aux sarcasmes des ouvriers. Ne lui cassons aucun abatis, mais faisons de lui un objet de raillerie : ce sera un exemple salutaire.
Détras eut un geste affirmatif.
Et comme Michet commençait à reprendre connaissance, roulant des yeux effarés et terribles, l'amnistié l'empoignant au collet, le dressa debout :
— Fous le camp, misérable ! lui cria-t-il.
La phrase fut ponctuée par un soufflet retentissant, un soufflet formidable qui fit faire demi-tour à Michet en lui montrant trente-six chandelles et, comme le mouchard chancelant tournait le dos à Détras, celui-ci lui allongea un coup de pied dans le derrière.
Michet, sous cette poussée aussi vigoureuse que le soufflet, fit deux pas en avant, les bras étendus et instinctivement voulut se retenir à Bernard. L'ancien mineur le repoussa avec dégoût, et ce fut sur Ouvard qu'il alla tomber.
— Bas les pattes, mouchard ! cria le secrétaire du syndicat en le rejetant de côté d'un coup de coude.
Sous les rires et les huées des mineurs, Michet s'affala à terre. Il se releva aussitôt et, le poing tendu vers Détras :
— Chameau ! lui cria-t-il.
Cependant les ouvriers s'étaient approchés, entourant Michet, lui jetant des injures. Le mouchard, vaincu, avait perdu le prestige de terreur grâce auquel il avait pu jusqu'alors échapper à la rancune de ceux qui l'exécraient. Maintenant, ce n'était plus qu'un homme comme un autre, qui venait de trouver son maître.
Michet, si abject fût-il, n'était point un peureux. Un moment, il eut la velléité de retourner sur ses pas et d'engager une lutte corps à corps avec Détras. C'était l'autorité patronale qu'il incarnait, et cette autorité ne devait pas être vaincue par la révolte prolétarienne que personnifiait en ce moment l'ancien forçat. Cela, il le sentait confusément et il sentait aussi que Moschin ne lui pardonnerait pas sa défaite, qui était une défaite morale de la Compagnie.
Il fit un pas vers Détras, mais, à ce moment, il tituba, frappé d'un coup de pied dans les jambes. Le mineur qui l'avait frappé visait certainement plus haut ; mais si l'exécution du geste était défectueuse, l'intention s'y trouvait, de suite après, Michet reçut un crachat en pleine figure, puis un autre. Les mineurs l'entouraient maintenant d'un cercle menaçant.
Michet eut un cri de rage. Il comprit qu'il allait tomber entre les mains de ceux qu'il avait si longtemps mouchardés, dénoncés, signalés aux punitions et que ceux-ci, réglant leurs vieilles dettes, pourraient avoir la vengeance terrible. Il abandonna toute idée de lutte avec Détras et se précipita, les poings fermés, en avant pour s'échapper du cercle s'il en était temps encore.
Mais il n'était plus temps : vingt bras le saisirent, l'enlevèrent de terre et une voix forte s'éleva, jetant cette phrase :
— Il faut le fouetter.
Michet eut un hurlement. En vain se démena-t-il de toute la fureur de ses forces décuplées, distribuant des coups de poing, des coups de pied : une main tira son pantalon, une autre releva la chemise en la déchirant et, sur le derrière nu du mouchard, énorme et musculeux, les coups commencèrent à se succéder, coups de poing, coups de plat de main à assommer un bœuf. Michet maintenant hurlait de rage et d'humiliation autant que de douleur.
Bernard détourna les yeux : ce spectacle ne lui causait aucune joie cruelle. Ouvard le vit sur le point d'élever la voix pour crier : « Assez, camarades ! » il le retint, posant le bras sur sa poitrine :
— Laisse, dit-il, il faut que la dégradation du mouchard soit complète, qu'on connaisse les risques du métier et que la Compagnie ne trouve plus si facilement de gardes-chiourmes pour le remplacer.
Et se tournant vers Détras :
— N'est-ce pas ton avis ?
Dans les moments violents où les hommes se sentent solidaires, le tutoiement jaillit des lèvres, tout naturellement.
— Certes, dit Détras, et il faudra bien autre chose encore !
Moins théoricien que Bernard, il avait depuis longtemps médité sur ce que sera la révolte finale du prolétariat : celui-ci brûlant ses vaisseaux, se compromettant de telle manière que le réveil des vieilles habitudes de soumission, l'agenouillement devant l'autorité patronale et le retour servile à l'usine fussent rendus impossibles.
Il voyait la réédition dans un autre cadre des actes terribles qui ont marqué la Révolution de 1789 et toutes les révolutions non de surface, mais de fond, remuant la société jusque dans ses entrailles. Il voyait les ouvriers expropriant, s'emparant des mines, des usines, des machines, écrasant sans hésitation les patrons qui voulaient résister ; faisant appel pour attaquer ou se défendre aux moyens les plus formidablement destructeurs. Qu'était-ce auprès de cela que la fustigation d'un Michet !
— Il ne faut pas arrêter l'élan, même brutal, dit-il à Bernard. Autrement, ta grande grève n'aura jamais lieu.
— Oh ! maintenant, c'est forcé, murmura Ouvard.
Bernard n'insista point. Il se disait, lui aussi, que la lutte entre le capital et le travail a, comme toute lutte, ses brutalités inévitables, ses impitoyables revanches d'écrasés. Il éprouvait, certes, une amertume à constater que les plus féroces dans leur vengeance sont généralement ceux qui ont davantage courbé le dos, subi sans oser se révolter toutes les vexations, toutes les insultes. Mais qu'y faire ? Il fallait bien prendre les hommes, tels qu'ils étaient ; mieux valait encore se résigner à des excès que d'endormir les salariés dans leur misère en leur prêchant continuellement l'ordre et le calme.
Il se contenta de crier aux mineurs :
— Camarades, n'allez pas jusqu'à le tuer !
— En effet, murmura Détras, ça pourrait le rendre intéressant.
Les mineurs cessèrent de frapper Michet comme celui-ci venait de s'évanouir une autre fois. L'un d'eux courut dans l'établissement chercher une carafe d'eau qu'il lui vida sur le visage, ce qui le ranima.
On le remit debout, on le reculotta et sous les huées de tous, titubant, la poitrine gonflée de sanglots, il s'éloigna.
Après lui, on relâcha les hommes de sa bande ; ceux du moins qui pouvaient encore se tenir debout. Ils s'en allaient, la tête basse, quelques-uns pleurant et demandant pardon. Et les mineurs, ayant soulagé leurs rancunes sur Michet et sur deux ou trois autres particulièrement exécrés, les laissèrent partir.
VII
LA DÉFENSE DE LA DIRECTION [modifier]
Moschin, afin de permettre à toute la bande Michet d’attaquer la réunion des syndiqués, avait fait appel aux sociétaires de la Vieille Patrie française pour garder militairement les bureaux de la direction et les chantiers. Ces jeunes guerriers, tout fiers de jouer un rôle qu’ils estimaient d’ailleurs sans péril, avaient arboré leur bluet et s'étaient armés de leurs fusils, transportés par les soins de Moschin du stand à la direction.
Le chef policier leur avait, en outre, fait distribuer des cartouches, six par homme, ce qui porta leur enthousiasme à son comble.
Dans leur exultation, Moschin eut même quelque mal à les empêcher de décharger leurs fusils sur d'inoffensifs passants. Histoire de se faire la main !
Ils étaient convaincus que les mineurs, intimidés par leur allure belliqueuse, n'oseraient s'approcher si jamais ils avaient eu envie de se livrer à quelque manifestation contre la Compagnie.
Moschin ne croyait pas à une attaque ou même à une démonstration des mineurs. Il ne doutait pas que Michet eût réussi à dissoudre la réunion du Fier Lapin, et à disperser les syndiqués. Toutefois, il était de bon principe de parer à toute éventualité ; d'ailleurs, ce qui ne se présentait pas le jour même pourrait se présenter le lendemain. En faisant prendre les armes aux sociétaires de la Vieille Patrie française, il préparait ces jeunes gens à un conflit qui pourrait venir plus tard, et, en même temps, il intimidait les ouvriers.
La veille, il avait pris l'apéritif avec le commissaire de police, et, celui-ci s'étant enquis si l'aide de ses agents était nécessaire, Moschin avait répondu :
— Oh ! pas le moins du monde. Gardez-les seulement sous la main au cas où il se produirait quelque effervescence dans la ville. Je vous signalerai demain les syndiqués qui auront fait les mauvaises têtes, et il vous sera facile de les faire arrêter à domicile.
— Vous êtes bien aimable, monsieur Moschin... À la vôtre ! avait répondu l'impartial fonctionnaire en choquant son verre contre celui de son interlocuteur.
Le brigadier de gendarmerie, prévenu également que toutes mesures étaient prises, continua une passionnante partie de manille sans s'occuper de la réunion du Fier Lapin.
Moschin, après avoir fait partir Michet et sa bande, demeurait donc tranquille. Les syndiqués seraient mis en fuite à coups de trique et si, dans la soirée, quoique effervescence se produisait en ville, la police et la gendarmerie feraient leur devoir. Pour tuer le temps et faire patienter en les amusant les membres de la Vieille Patrie française, Moschin les passa en revue.
Ils étaient trente-cinq, armés diversement, les uns de Lefaucheux, les autres de fusils Gras, mais ayant tous des cartouches appropriées à leurs armes. Leur doyen, Sylvain Cabot, âgé de vingt-cinq ans, avait été réformé pour faiblesse de constitution au bout de deux mois de service, son père étant marguillier. Du jour où il ne fut plus à la caserne, son ardeur belliqueuse ne connut plus de bornes : il servait de moniteur à ses jeunes compagnons qui n'avaient point encore tiré au sort, remplaçait Moschin lorsque celui-ci était obligé de s'absenter et exhortait ses co-sociétaires à savoir mourir pour la patrie !
La patrie, c'était le coffre-fort du baron des Gourdes !
— Cabot, lui dit à haute voix Moschin en s'arrêtant devant lui, je compte particulièrement sur vous pour me seconder s'il y a lieu.
Le réformé sentit son cœur se gonfler d'orgueil. Ainsi, il était promu publiquement lieutenant du chef policier. Dans son enthousiasme, il cria : « Vive la Compagnie ! » cri que tous ses compagnons répétèrent d'une seule voix.
Moschin, satisfait, approuva d'un : « C'est bien ! En cas de besoin, j'en suis sûr, vous ferez tous votre devoir. » Puis, il plaça une demi-douzaine de sentinelles et, casernant le reste de sa troupe dans un des bureaux, il attendit.
Des heures s'écoulèrent ; Moschin avait déjà plusieurs fois relevé les sentinelles et envoyé une petite patrouille en reconnaissance dans le faubourg du Vertbois, toujours histoire de tenir son monde en haleine. La patrouille n'avait rien remarqué et les jeunes guerriers commençaient tout de même à s'ennuyer lorsque, comme la demie de quatre heures venait de sonner, un cri de : « Aux armes ! » retentit.
Moschin se précipita hors de son bureau, le revolver à la main.
— Garde à vous ! commanda-t-il... Mais... où sont-ils ?
— « Les » voilà ! murmura le belliqueux Cabot d'une voix mal assurée, en étendant la main vers le septentrion.
Du regard, Moschin suivit cette direction et il aperçut « un » mineur qui accourait.
— Ils n'ont pas l'air nombreux, fit-il ironique.
— C'est peut-être une ruse de guerre, émit, un peu honteux, le sociétaire de la Vieille Patrie française.
Moschin haussa les épaules, et comme, la sentinelle s'étant repliée, les jeunes guerriers se rangeaient en bataille contre cet unique arrivant, le chef policier tonna :
— Laissez-le passer !
Et, assez haut pour que tous l'entendissent, il ajouta comme se parlant à lui-même :
— Décidément, j'ai de fichus soldats ! Un seul homme leur fait peur.
Cependant, le mineur était arrivé à moins de trente mètres. Moschin le reconnut tout à coup : c'était Plétard, un des hommes de la bande à Michet.
— Qu'est-ce que tu viens faire ici ? lui cria le chef policier en allant au-devant de lui. Ta place était avec tes camarades.
— Chef, répondit l'homme, mes camarades sont en fuite ou assommés.
— Hein ! fit Moschin qui éprouva comme un vertige.
Jusqu'à ce moment, la possibilité d'une défaite ne lui était point apparue. Parmi les syndiqués, quelques-uns, pensait-il, pouvaient être hommes à se défendre, mais les autres seraient chassés à grands coups de trique et de soulier dans les côtes. Il avait confiance en Michet.
Et maintenant il apprenait une déroute, il entrevoyait un désastre.
— Ce n'est pas possible ! gronda-t-il. Qu'est-ce que vous me contez là ?
— L'exacte vérité, chef. Tenez, voyez.
Et, en disant ces mots, Plétard enleva son chapeau. Une large blessure apparut derrière la tempe, le cuir chevelu entaillé, les cheveux collés par le sang.
— C'est un coup de gourdin. Un pouce ou deux plus loin, mon affaire était faite.
— Mais les autres ? demanda Moschin, que le malheur particulier de Plétard touchait peu et qui ne songeait qu'au résultat de l'entreprise.
— Les autres ont écopé comme moi. Nous avons été rossés comme jamais on ne l'a été et la moitié des nôtres sont restés sur le carreau.
Ce dernier détail était inexact, le plus grand nombre ayant été faits prisonniers et non assommés, mais Plétard n'avait pu s'en rendre compte, trop heureux de s'être frayé un passage à travers les rangs ennemis.
— Mais Michet ? demanda Moschin.
— Il est prisonnier. Un homme que nous ne connaissons pas s'est précipité, dans la salle du Fier Lapin, derrière nous, comme nous étions en train d'assommer les autres. Il a pris notre chef à la gorge, l'a emporté et alors tout a changé : les syndiqués sont revenus de leur surprise et, comme ils étaient plus nombreux que nous, ils nous ont foutu sur la gueule.
Moschin croyait rêver. Quoi ! un homme avait suffi pour amener cette défaite, un véritable désastre pour la Compagnie, désastre moral et sans doute aussi matériel, car les mineurs encouragés, grisés par leur victoire, ne connaîtraient plus ni crainte ni obstacles ; rien ne les retiendrait. Ce serait d'emblée la grande grève que mènerait le syndicat, dont les rangs viendraient se grossir de tous ceux restés jusqu'alors hésitants.
Et cette idée d'un seul homme résolu se jetant sur toute une bande et suffisant à faire tourner la chance le hantait.
— Un rude mâle, celui-là ! murmura-t-il. Ce n'est pas comme vous autres.
Il avait prononcé cette dernière phrase à l'adresse de Cabot et des miliciens de la « Vieille Patrie française ». Mais quand il les chercha du regard, il demeura stupéfait de ne plus apercevoir que quatre sociétaires placés en sentinelle à quelque distance. Les autres, entendant le récit terrifiant de Plétard et persuadés que les. syndiqués allaient descendre les attaquer, venaient de filer sans tambour ni trompette, le réformé en tête. On pouvait les apercevoir, détalant sans bruit, le dos courbé, quelques-uns ayant abandonné leur fusil.
Moschin dédaigna de rappeler ces lâches dont le concours devenait dérisoire. Il se borna à former des quatre jeunes gens qui n'avaient pas suivi la débandade, un petit poste pour garder la direction ; en même temps, il dépêcha Plétard porteur d'un billet rédigé en hâte au commissaire de police et au brigadier de gendarmerie, les priant d'accourir avec leurs forces disponibles.
L'attaque des bureaux et des chantiers par les mineurs, que Moschin avait présentée comme possible, sans y croire lui-même, aux sociétaires de la « Vieille Patrie française », afin de les éprouver, était devenue probable, sinon certaine.
VIII
LA GRÈVE DE MERSEY [modifier]
Depuis plusieurs jours, la grève durait à Mersey. Elle avait été proclamée au lendemain même de la bataille entre syndiqués et mouchards. Ceux-ci qu’on appelait maintenant par ironie les « trois-neuf » à cause du tarif de leurs services spéciaux — vingt sept sous ! — n’en menaient pas large. Beaucoup, qui avaient jusqu’alors accompli leur vile besogne par intimidation plutôt que par goût, commençaient à réfléchir et reconnaissant dans le groupement ouvrier une force réelle, capable de lutter avec la Compagnie, ils sentaient s’éveiller en eux un sentiment de regret mêlé de remords. En somme, n’appartenaient-ils pas à cette classe ouvrière dont le destin était de travailler sans cesse, dans la misère et l’abjection pour entretenir la fortune des parasites ? Chiens de garde de la classe capitaliste, n’étaient-ils pas, eux aussi, à l’occasion, de la chair à grisou comme les travailleurs ? Les maîtres les considéraient-ils autrement qu’avec dédain ? Méprisés de ceux-ci, haïs de ceux-là, n’était-ce pas une triste existence ?
Et quelques-uns, sous ce choc moral, s’étaient rendus à la maison Brossel, où siégeait le syndicat ; honteux, des larmes dans les yeux, la voix tremblante, ils avaient confessé leur ignominie et demandé pardon à leurs camarades. Ceux-ci d’abord avaient parlé rudement à ces hommes, leur reprochant de ne se repentir que sous le coup de la défaite.
— Si nous ne vous avions pas étrillés, criait Laferme, que son renvoi excitait particulièrement, vous seriez encore à nous moucharder.
— Oui, vous n’êtes pas des hommes ! ajoutait Dubert ou Sarrazin.
Et dans la pièce, meublée seulement de quelques chaises et d'une petite table, bureau où, toute la journée, écrivait Ouvard, c'était un murmure menaçant, mêlé d'imprécations contre les faux frères.
Le secrétaire du syndicat laissait pendant quelques minutes gronder cet orage afin de faire bien sentir aux pénitents la colère et l'indignation qu'excitait leur conduite passée. Il eût été maladroit d'accorder trop vite le pardon à ces natures grossières, accessibles seulement aux impressions fortes. Puis, lorsqu'il voyait l'individu fléchissant sous le poids de la réprobation, Ouvard imposait silence à ses camarades.
— Allons ! assez, les amis ! criait-il. Montrons que nous sommes plus généreux que nos ennemis, et. que nous nous défendons et ne nous vengeons pas.
Cependant, une épreuve attendait ces hommes avant l'amnistie finale. On leur collait au dos une pancarte portant cette inscription : « A été mouchard çt en demande pardon à tous. » Ainsi, ils défilaient devant tous les mineurs rassemblés dans la salle et dans la cour, au milieu d'un silence solennel, un silence peut-être plus oppressant pour eux que les malédictions bruyantes d'auparavant. Puis ils revenaient devant le bureau du secrétaire.
— Jurez-vous, leur demandait Ouvard, d'être désormais honnêtes, c'est-à-dire loyaux et, solidaires, d'aimer et soutenir les camarades ?
— Oui, répondaient-ils.
Et, l'un après l'autre, ils répétaient la formule du serment : « Je jure d'être désormais honnête, d'aimer et soutenir les camarades. »
— C'est bien, vous êtes maintenant des nôtres, disait Ouvard.
Et l'infâme pancarte était enlevée ; les mains se tendaient vers ces réhabilités.
D'autres mouchards avaient disparu, le bruit courait qu'ils avaient quitté le pays.
Parmi eux se trouvait Michet. Ainsi qu'il le pressentait, la direction, c'est-à-dire des Gourdes, Troubon et Moschin, — ne lui avait point pardonné sa défaite. Encore s'il se fût fait tuer, on eût pu le revendiquer comme héros et martyr du devoir accompli, montré en exemple à tous les bons ouvriers ! Mais fessé, c'était réellement inacceptable. Les coups appliqués sur son derrière se répercutaient en soufflet à la Compagnie.
Sans perdre de temps, l'ex-révolutionnaire Moschin s'était efforcé de réorganiser sa police.
Œuvre ardue, car cette réorganisation s'opérait, on peut le dire, sous le feu de l'ennemi. La grève maintenant se déroulait. Le lendemain de la bataille du Fier Lapin, aucun syndiqué ne s'était présenté pour descendre. Les autres mineurs, hésitant d'abord, avaient fini, un peu tous les jours par se rallier à la cause de leurs camarades. Le troisième jour, onze cents seulement travaillaient ; le quatrième jour, on n'en comptait plus que sept cents.
Canul était accouru chez Moschin lui demander des instructions. Il ne se sentait pas à l'aise : s'il allait au travail, il mettait en lumière son rôle de traître dans le syndicat ; s'il participait à la grève, que deviendrait son salaire ?
Il éprouva un véritable soulagement en entendant Moschin lui dire :
— Mais certainement, soyez gréviste et hurlez avec les loups, plus fort qu'eux, jusqu'au jour où nous vous dirons de vous taire. Vous toucherez votre paie comme auparavant.
Canul se retira radieux. Il allait pouvoir se reposer, car moucharder ses camarades n'était pas une besogne bien fatigante, et il serait payé ! Quelle bonne fortune !
Le baron des Gourdes était soucieux : le développement prodigieux de la grève l'effrayait. Sept cents ouvriers travaillant, quelle dérision ! Pas même le dixième de ses mineurs, car tout autour de Mersey, le mouvement se propageait : à Pranzy, Montjeny, Jagey, dans toute la région, les puits vidaient leurs contingents d'esclaves, les chantiers se fermaient ; on rencontrait des bandes de grévistes parcourant le pays en entonnant la Carmagnole et d'autres chants révolutionnaires.
Sauf la bourgeoisie cléricale, la population sympathisait avec les mineurs. En vain, l'abbé Carpion avait lancé sur ces derniers les foudres de son éloquence, les stigmatisant comme des communistes pillards, prêts à tous les excès, incendies, pillages et viols, tous ces excès s'étaient bornés jusqu'alors à la détérioration de deux cages d'extraction et à l'enlèvement de quelques rails.
Les chantiers et la direction étaient d'ailleurs gardés par la troupe. La police et la gendarmerie n'avaient pas osé bouger le premier jour après la raclée reçue par les mouchards. De fait, Mersey se trouvait au pouvoir des grévistes : Détras et Bernard conseillaient de pousser les choses à fond, mais Ouvard leur objecta que ce ne pouvait être à quelques milliers de mineurs dont le noyau était un groupement de cinq cents syndiqués à donner le signal d'une révolution sociale.
— Possible, mais après tout, sait-on jamais ? murmura Détras.
— Non, répondit fermement Ouvard, ce serait aller à un écrasement. Travaillons seulement à généraliser le mouvement : le jour où du Brisot à Saint-Étienne tout le pays marchera avec nous, où nous aurons au moins à Lyon, à défaut de Paris, un sérieux point d'appui, alors nous verrons s'il n'est pas temps d'aller exproprier M. le baron des Gourdes.
Il parlait tranquillement, en homme réfléchi qui pèse, avant de se décider, le pour et le contre des choses. Secrétaire et maintenant meneur du syndicat, il sentait les responsabilités ; son esprit sérieux contrebalançait son tempérament énergique. La révolution, oui, on la ferait un jour, mais quand on aurait au moins sept chances favorables sur dix.
Détras et Bernard n'insistèrent point. Ils n'appartenaient plus au monde des mineurs et ne se reconnaissaient pas le droit d'entraîner ceux-ci à une aventure périlleuse. Sans doute se disaient-ils que si les syndicats, gros bataillons ouvriers, doivent, l'heure fatidique venue, livrer la bataille rangée, c'est aux tirailleurs isolés, individus et petits groupes à tâter le terrain et s'il y a lieu, précipiter l'action générale.
Le lendemain soir de la bataille du Fier Lapin, étaient arrivés à Mersey une compagnie d'infanterie et un demi-escadron de gendarmerie à cheval. Des Gourdes, qui avait fait requérir ces troupes, eut d'abord un espoir : qu'une collision se produisît et on pourrait mater les mineurs. Mais les officiers avaient des instructions précises : éviter toute collision.
« Ce préfet-là, il est temps de le faire sauter », pensa des Gourdes.
Par malheur, si réactionnaire que fût le ministère, il ne se pressait pas, de donner son congé à un préfet contre lequel n'existait aucun motif plausible de révocation ou déplacement. Et le Jolliveau, persona grata de l'évêché, n'apparaissait pas encore à l'horizon administratif de Seine-et-Loir.
Le mouvement se généralisait, calme et puissant comme un grand fleuve qui suit son cours. Au Brisot même, des symptômes d'agitation se remarquaient parmi les ouvriers de la fonderie. Le cri de : « À bas Schickler ! À bas les exploiteurs ! » avait été poussé à plusieurs reprises devant la demeure du grand usinier. Des mains inconnues avaient affiché des placards socialistes dans les rues et jusque dans les ateliers.
Dans les villes du département, à Môcon et Chôlon surtout, les radicaux se montraient sympathiques au mouvement. Ils n'entrevoyaient pas comme but plus ou moins éloigné l'expropriation des capitalistes par une révolution analogue à celle dirigée un siècle auparavant par la bourgeoisie contre la noblesse. Mais quelles que fussent leurs idées sur la façon de résoudre le problème économique, ils se sentaient une sympathie pour les victimes d'une exploitation rapace doublée d'un odieux écrasement clérical. Les Schickler, les des Gourdes, c'était la caste irréductiblement antidémocratique, la féodalité reconstituée, haïssant la république même bourgeoise parce que celle-ci, par la force des choses, se réclamait toujours d'un principe populaire et permettait au moins un mouvement d'idées au bout duquel se trouvait la transformation sociale.
Bernard, tout révolutionnaire qu'il fût, sentait que les mineurs avaient besoin de rester en contact avec les éléments radicaux influents sur la masse. Il avait écrit au docteur Paryn, lui rappelant la fameuse réunion empêchée deux ans auparavant par la police de la Compagnie. Maintenant que cette police était battue, désorganisée, et que la troupe ne semblait pas chercher un conflit, c'était le moment de prendre une revanche et de marquer la différence des temps.
Paryn sentait monter le mouvement avec une force continue. Quelle en serait la fin ? Bien que ses conversations avec Bernard, et surtout son observation impartiale des faits, eussent modifié sa manière de voir sur plus d'un point, il ne croyait toujours pas à l'efficacité d'une révolution rapprochée remuant la société dans ses profondeurs. Il appréhendait que, à la faveur du bouleversement, les vieux partis de réaction ne tentassent de s'emparer du pouvoir. Certes, à ce moment, la bourgeoisie moyenne et libérale étant annihilée ou fondue dans le prolétariat, la haute bourgeoisie ralliée à la réaction, la lutte serait entre celle-ci et la révolution sociale ; mais qui l'emporterait ?
Plutôt que de courir un aussi formidable risque, il eût préféré des transactions : la participation des travailleurs aux bénéfices, puis le rachat par l'État et l'organisation de l'exploitation minière en un service public. Mais il admettait parfaitement que les mineurs, souffrant individuellement dans leur chair, ne pouvaient se bercer et tromper leur misère avec ces spéculations d'économie politique. Et maintenant que la lutte était déclarée entre la compagnie et ses serfs, il n'hésiterait pas : il soutiendrait la cause de ces derniers.
D'ailleurs, s'il n'était point partisan d'une révolution sanglante, il se rendait compte qu'une forte pression populaire est généralement indispensable pour arracher de temps a autre quelques concessions aux privilégiés ou à l'État.
IX
TRAVAIL CONTRE CAPITAL [modifier]
Galfe n’avait pas pris part, comme Détras et Bernard, aux événements de la grève. Non qu’il fût devenu pusillanime ou plus respectueux des exploiteurs. Mais il se sentait, bien plus que Bernard et même que Détras, tout à fait en dehors des mineurs, en dehors de ce monde ouvrier pour l’émancipation duquel il avait combattu certes, mais en indépendant, en isolé.
C’est là ce qui arrive souvent aux impatients, à ceux qui, las d’attendre les retardataires, partent en guerre tout seuls. Ils finissent par perdre tout contact avec les autres et quand ceux-ci, à leur tour, s’ébranlent, eux, fatigués, s’arrêtent.
Pour Galfe, la perte du contact était doublement inévitable, puisque le bagne l’avait pris et gardé dix ans.
Mais tandis que Détras, d’un tempérament différent, d’une nervosité moindre, se sentait ressaisi par l'amour de cette bataille ouvrière, Galfe, lui, qui jadis avait fait parler la dynamite, sentait qu'il vivait d'une autre vie que les mineurs. Le rêveur, le poète qui étaient en lui s'étaient dégagés de l'enveloppe du terroriste : il planait dans un autre monde.
Non pas dédaigneux, certes, de ces prolétaires qui étaient sa caste, avec lesquels il avait autrefois travaillé dix heures par jour, dans les entrailles du sol, au milieu de la poussière de charbon et des émanations du grisou. Mais impuissant à suivre les questions terre à terre d'un syndicat, à s'enthousiasmer pour des réformes de détail, la révolution même qu'il entrevoyait jadis comme une divinité justicière, lui apparaissait maintenant comme un point insignifiant dans l'évolution de l'humanité. L'humanité ! Qu'était-ce que cette espèce transitoire d'animaux aujourd'hui supérieurs, demain inférieurs, lorsque d'elle se serait dégagée la race des surhommes ? Il s'abandonnait à sa pensée, l'emportant comme avec des ailes, loin de cette misérable planète. Où ? Il ne savait, vers l'inconnu, vers l'infini.
Cette vie du rêve ne l'éloignait pourtant pas de Céleste. Par Céleste, il se rattachait à la terre, au monde réel. Si tant est que ce monde réel soit autre chose qu'une illusion !
C'est que, en Céleste, s'incarnait toute poésie, toute harmonie, tout amour. Sa beauté, qui allait à son suprême épanouissement, était faite à la fois de grâce et de force. Tandis qu'il y avait incontestablement chez Galfe un côté maladif, dû peut-être à l'atavisme, en Céleste, tout était saine vigueur en même temps que charme ; son enfance errante, au grand air, l'avait fortement trempée ; grâce à cette sève vivace puisée sous le ciel pur, au grand soleil, elle avait pu ensuite sortir non broyée des dures épreuves de la vie.
L'amour de Galfe et de Céleste n'avait pas diminué. Tous deux vivaient l'un en l'autre et par l'autre. Si laborieuse et occupée qu'elle fût des détails de la vie pratique, la jeune femme possédait, elle aussi, indépendamment d'un cœur généreux, un sens inné du beau. Elle avait désiré s'instruire pour vivre toujours en communion complète avec son amant, alors même que leurs sens seraient rassasiés de caresses. Lui s'était fait son éducateur ; touchant enseignement que celui donné par ce prolétaire qui lui-même s'était efforcé d'élargir, par des lectures, son éducation toute primaire. Il n'avait pu lui apprendre évidemment ce qu'il ignorait, les lettres, l'histoire et les sciences abstraites ; mais à des leçons élémentaires de grammaire et de calcul, il avait ajouté quelques notions usuelles de géographie, voire même de géologie et de cosmographie.
La chose peut paraître étrange. Pourtant rien n'est plus réel. En vivant dans les entrailles du sol, le mineur à l'intelligence ouverte et affinée avait voulu connaître l'histoire de cette terre qu'il déchirait ; comme, aussi, étouffant dans les ténèbres souterraines, son esprit incompressible s'était élancé instinctivement par delà l'azur radieux vers l'étendue sans limites. Il avait lu, médité et maintenant il rencontrait en Céleste une élève qui le comprenait.
Un observateur stupéfait eût entendu cette jeune femme, ignorante de la règle d'accord des participes, dire à son amant :
— Oui, qu'est-ce que la terre ? Un point dans l'espace, un point qui s'effacera dans quelques millions d'années ! Le soleil lui-même s'éteindra ; mais d'autres terres et d'autres soleils naîtront peut-être.
— La vie est infinie, universelle, répondait Galfe.
Et la leçon ou la causerie instructive, délassant du travail assidu de la journée, se terminait par des baisers.
Qu'on ne croie pas, nous le répétons, à de l'exagération. S'il est une science qui ait jamais eu de l'attraction sur les anarchistes, ennemis des frontières, des gouvernements, des religions, des lois, c'est l'astronomie. Comment pourrait-on croire au caractère sacré des fictions acceptées par l'inconscience humaine, lorsqu'on voit le peu de place qu'occupent dans l'univers notre humanité et la, terre elle-même, lorsqu'on voit la vie se continuer en dehors de nous sous toutes les formes, incessamment changeantes ? Le poète et le voyant se confondent et c'est pourquoi aussi des astronomes-poètes comme Flammarion se révèlent souvent anarchistes !
Là, dans ce nid d'amour du bois de Paillan, Galfe et Céleste vivaient leur beau rêve, oubliant leurs misères passées, oubliant même la grève qui grondait à deux pas d'eux dans Mersey.
Pourtant, lorsqu'il se rendait en ville porter le linge aux clients, Galfe rencontrait des groupes de mineurs, des patrouilles de soldats et de gendarmes, des murmures de colère montaient jusqu'à lui et parfois alors un frisson le secouait. Brusquement, il revoyait sa vie passée, le travail d'esclave au fond des puits, la révolte, la dynamite, le bagne.
Et dans le rappel de ce drame vécu, toute sa chair de prolétaire frémissait. Quelquefois, au passage, il s'arrêtait chez Détras pour lequel il se sentait une sympathie réelle. Il leur arrivait de vider ensemble une chopine, histoire non de boire, mais de causer. Pourtant, comme par un accord tacite, ils évitaient l'un et l'autre de parler de la Nouvelle-Calédonie : à quoi bon évoquer des souvenirs d'amertume et de désespoir ?
Détras, maintenant, achevait de s'installer avec sa femme et son ami. L'ancienne maison était presque entièrement rebâtie, en tout cas, suffisamment pour qu'ils pussent y loger. Une clôture en bois entourait le terrain loué ; le poulailler s'élevait déjà, pourvu d'une vingtaine d'hôtes emplumés ; l'étable était à demi construite. Encore une dizaine de jours et tout serait à point.
Geneviève s'occupait de la basse-cour. Détras et Panuel des travaux de construction. Grâce à leur activité et aussi au concours des amis, les frais avaient été moindres qu'on ne le supposait et on allait pouvoir acheter sans trop se serrer la vache et les chèvres. Déjà la carriole était là, remisée dans un coin de l'étable, où ruminait un ânon vigoureux et doux, bonne bête de trait. Détras, par une réminiscence ironique lui avait donné le nom de Touvenin, insulte pour l'inoffensif quadrupède à longues oreilles, mais réhabilitation pour la mémoire du feu commissaire de police. La loi des compensations ne domine-t-elle pas l'univers ?
Quelquefois, le matin, les habitants du faubourg de Vertbois voyaient la carriole descendre vers la ville, au trot de l'ânon. Détras ou Geneviève la conduisait, portant au marché des œufs frais, allant y chercher les provisions de deux ou trois jours pour la petite colonie. Au passage, c'étaient des : « Bonjour, monsieur Détras » ou : « Bonjour, madame Détras ! » et des : « Hue ! donc, Touvenin ! » proférés au milieu de gros rires par les anciens du pays, qui se rappelaient le défunt commissaire. Ce baptême de l'âne plaisait aux gens de Mersey et augmentait la popularité des Détras.
L'activité inlassable que déployait l'amnistié à son installation ne l'empêchait pas de descendre, le soir, après dîner, chez Brossel où il trouvait Ouvard et Bernard. Ce dernier, depuis le commencement de la grève, ne vivait plus ; cette grève, on pouvait dire que c'était son œuvre : avant tous les autres, il l'avait préparée, en semant l'idée dans les esprits. Et maintenant, il la voyait se réaliser ; sa vie en était emplie ; dès le matin, se mettant en route avec ses ballots de journaux, il prêchait à tous les ouvriers qu'il rencontrait la solidarité et la résistance au capital. Les grévistes affluaient chez lui par groupes, dans l'après-midi et le soir, l'entourant de leurs sympathies, car ils se rappelaient combien il avait souffert pour la cause ouvrière, et l'écoutant parler avec une sorte de ferveur religieuse. Cette ferveur, loin de griser Bernard, l'agaçait et, parfois, il s'écriait brusquement :
— Mais, sacrebleu, au lieu de répondre toujours oui à ce que je dis, discutez : je n'ai pas la science infuse !
Bernard et Détras se retrouvaient avec Ouvard à la maison de Brossel, Tous trois se comprenaient, également hommes de tête et de résolution avec des caractères différents : Détras vivait en libertaire dans une société qu'il méprisait et détestait, s'efforçant de n'avoir de contact avec elle que pour la démolir ; Bernard était le collectiviste révolutionnaire, ne niant pas la beauté du rêve, mais ne s'y attardant point, toujours préoccupé des moyens pratiques pour amener le plus tôt possible l'affranchissement de la classe ouvrière et l'expropriation des capitalistes. Quant à Ouvard, que les événements mettaient en lumière, son influence sur les mineurs ne cessait de croître ; il apparaissait le laborieux tenace et lucide, avec une tendance à regarder au delà de Mersey et du syndicat.
— Prends garde, lui avait dit un jour Bernard en riant, c'est l'ambition qui s'éveille en toi. Ne va pas lâcher les camarades pour prendre ton vol vers le Palais-Bourbon.
— Qui sait ? avait répondu Ouvard sur le même ton. Mais si jamais j'y entre, ce sera pour dire leurs quatre vérités aux bourgeois.
Détras, Bernard et Ouvard formaient par le fait un triumvirat exerçant une influence morale qui s'étendait des mineurs à toute la population ouvrière de Mersey. Ils n'étaient pas toujours d'accord sur les solutions ; une discussion amicale mais chaude, dans laquelle chacun apportait son tempérament et ses vues, avait éclaté entre eux, le surlendemain même de la proclamation de la grève.
— Il ne suffit pas de se mettre en grève : il faut faire connaître ses griefs, et ses revendications, avait dit Ouvard.
— C'est très juste, approuvèrent à la fois Bernard et Détras.
Et ce dernier ajouta :
— La mine aux mineurs !
Ouvard eut un mouvement d'épaules.
— Eh oui, je sais bien, dit-il, l'expropriation. Moi aussi, j'en suis, nous en sommes tous ; mais pouvons-nous l'effectuer aujourd'hui ? Non, n'est-ce pas ? Alors, demandons autre chose en attendant.
— Parle, fit Détras.
— Voici, je crois, la liste de revendications qu'on pourrait présenter à la Compagnie, avec l'espoir de voir les autorités intervenir en notre faveur.
Ouvard tira de sa poche un papier, le déplia et lut :
1° Reconnaissance explicite du droit des mineurs à se syndiquer et réembauchage des ouvriers congédiés pour leurs opinions ou pour avoir adhéré au syndicat :
2° Dissolution de la police de la Compagnie. Renvoi de Moschin et de ses sous-ordres ;
3° Suppression de l'ingérence des agents de la Compagnie dans la vie privée ou familiale des mineurs ;
4° Augmentation de salaire de 0 fr. 25 par jour pour tous les ouvriers, sans exception ;
5° Politesse des chefs envers les hommes pendant le travail ;
6° Droit à un repos effectif d'une heure (de midi à une heure) dans les galeries.
Qu'en dites-vous ? fit Ouvard lorsqu'il eut achevé de lire.
Détras eut une moue dédaigneuse.
— Quoi ! fit-il, c'est pour réclamer si peu de chose qu'on aura mis tout le pays en mouvement.
Il regardait Bernard. Celui-ci hochait la tête, perplexe.
— En effet, murmura-t-il. Cela ne me satisfait pas entièrement. Il y manque je ne sais quoi, une affirmation du droit des mineurs à la richesse produite, quelque chose qui réserve l'avenir.
Ouvard haussa les épaules.
— Vous voilà bien partis pour le pays des rêves, dit-il. Si pâles que vous paraissent ces revendications, je suis bien sûr que la compagnie les trouvera encore trop rouges.
— Oh ! pour cela, c'est certain, murmura Bernard, mais enfin, ce n'est pas une raison. Il faut profiter du courant qui nous porte pour aller aussi loin que possible.
Le secrétaire du syndicat demeura quelques instants songeur.
— Écoutez, dit-il enfin, moi aussi je comprends qu'il faut demander beaucoup pour avoir peu. Mais tout de même, si on demande par trop, on n'obtient rien du tout.
— Quoi que tu demandes, fit Détras, tu te heurteras à l'opposition de la Compagnie. Alors, refus pour refus, autant s'affirmer catégoriques.
Bernard approuvait de la tête. Ouvard eut un léger mouvement d'impatience.
— Avec cette différence, déclara-t-il, que si nos propositions sont acceptables, nous serons soutenus par l'opinion publique...
— Oh ! l'opinion publique ! prononça Détras.
C'était à lui-même qu'il se parlait. L'ancien forçat revoyait ses compatriotes terrorisés au moment du procès de la bande noire, et n'octroyant aux victimes pour toute aide qu'une pitié platonique. Il revoyait, à la Nouvelle, les hommes libres, civils, marins, colons, flétrissant de leur mépris le troupeau muet des condamnés sans savoir qui étaient ces hors-la-société, quels actes ils avaient commis.
Ouvard lut cette pensée amère sur le visage de l'amnistié.
— Evidemment, je sais bien, fit-il, l'opinion, cette déesse, n'est souvent qu'une prostituée. N'importe ! Elle existe, elle compte : il faut tâcher de l'avoir pour soi.
Malgré tout, Ouvard eût voulu, lui aussi, accentuer le programme des revendications ; mais il se disait qu'il n'était pas prudent de forcer la note. Si le syndicat, qui représentait l'avant-garde ouvrière, s'en contentait, il était vraisemblable que, pour la masse des mineurs, c'était tout ce qu'on pouvait prétendre obtenir en ce moment.
Cette pensée : maintenir la communion du syndicat et de la masse ouvrière, dominait Ouvard. Il pressentait le projet de Moschin : guetter le moindre tiraillement des mineurs pour constituer un syndicat jaune. Il était non moins indispensable que la sympathie générale non seulement à Mersey, mais dans le département et dans toute la France allât aux grévistes et poussât les pouvoirs publics à intervenir en leur faveur, car une question primordiale se dressait : celle de la subsistance.
— Comment nourrir les grévistes et leurs familles si le conflit s'éternise ? demanda-t-il à Détras et Bernard.
— Eh ! avait répondu le premier, il ne faut pas qu'il s'éternise ou, autrement, il ne restera plus qu'un moyen : prendre où il y a.
— Piller ! fit Ouvard en fronçant le sourcil. C'est un expédient de désespoir.
— De guerre sociale.
— Si tu veux, mais nous n'en sommes pas encore là. Si seulement la municipalité était socialiste révolutionnaire, elle réquisitionnerait pour nourrir les travailleurs, quitte à s'entendre après avec les fournisseurs.
— Va demander cela à Bobignon !
— Enfin, résumons ! dit Ouvard impatienté. Nous n'avons pas le droit de sacrifier les mineurs et les familles à des considérations théoriques. C'est à eux, en définitive, à déclarer si le programme leur paraît suffisant, trop fort ou pas assez.
— En cela tu as raison, répondit Bernard. Assemble le syndicat et après le syndicat tous les autres.
Détras demeurait songeur. Il se disait que le parlementarisme est un écueil des mouvements populaires et que, sans s'attarder aux formes, c'est aux plus conscients, aux plus énergiques à guider la grande masse, jusqu'au jour où cette masse, à son tour, lancée d'un élan irrésistible, les déborde et les dépasse.
Mais les mineurs de Mersey en étaient-ils arrivés à ce point d'évolution ou d'entraînement ?
Rares encore, il faut bien le dire, étaient ceux qui, comme Bernard et Ouvard, voyaient en fin de compte l'expropriation des capitalistes au profit de la collectivité. La conception d'une société toute nouvelle dans laquelle le salariat serait définitivement aboli leur échappait. Ils sentaient l'oppression du capital et lui envoyaient l'anathème de leurs colères ; mais, en même temps, le monstre leur paraissait indéracinable : ils n'osaient rêver comme possible sa disparition complète. Un singulier mélange de colères anarchistes, de vagues tendances socialistes et de vieilles idées routinières d'esclaves inconscients se faisait en leurs esprits. Par moments, on eût cru des iconoclastes, décidés à faire table rase de tout ce qui existait. L'instant d'après, on les entendait dire : « Bah ! des patrons, il y en aura toujours ! »
Ce qu'ils voulaient avant tout, c'était un peu moins d'écrasant travail et un peu plus de pain : civils, aussi d'être traités en hommes et non en bêtes de somme par les chefs ; c'était enfin, une fois leur tâche terminée, se sentir affranchis de la surveillance ignominieuse des mouchards, libres de ne pas envoyer leurs femmes et leurs filles aux offices et à confesse, sous peine de perdre leur pain.
Les propositions formulées par Ouvard furent adoptées d'acclamation par les syndiqués réunis à la maison Brossel. Ce jour-là, on eût dit que la mer, une mer humaine, déferlait sur l'habitation. La cour, le local du syndicat, les autres chambres étaient bondées de mineurs s'empilant et s'étouffant pour entendre la lecture du mémorandum résumant leurs griefs et leurs espérances. Au milieu de cette masse de chair à travail qui débordait jusque dans la rue, Ouvard, se frayant difficilement un passage, allait d'une place à une autre, lisant son exposé de revendications, salué par des tonnerres d'applaudissements.
Mais ce n'était pas tout : si le syndicat demeurait le noyau de la force ouvrière, il ne pouvait sans imprudence se séparer de la masse ou s'arroger le droit de parler sans mandat au nom de cette masse. Certes, les adhésions au syndicat s'étaient multipliées depuis le commencement de la grève ; malgré cela, que représentait-il numériquement ? À peine le dixième des grévistes.
— Camarades, cria Ouvard, prévenez tous ceux que vous verrez qu'on se retrouvera ce soir à sept heures sur la côte en face la Ferme nouvelle.
La Ferme nouvelle, c'était le nom sous lequel, déjà, dans le pays on désignait l'habitation des Détras.
Marbé étant dégoûté, depuis la terrible bataille, de louer la salle du Fier Lapin, pour y tenir des réunions et les autres débitants ou cafetiers continuant à se courber devant la Compagnie, il devenait impossible de trouver un local. Déjà Brossel avait reçu injonction du commissaire de police — injonction illégale d'ailleurs — de déloger de chez lui le syndicat sous peine de poursuites, Pourtant, il fallait se rassembler : c'était la condition vitale sine quâ non de la grève.
Se réunir dans les bois, comme au temps de la bande noire ? Ouvard s'y fût opposé de toutes ses forces. C'eût été pour lui une diminution morale des ouvriers, n'osant affirmer leur droit que clandestinement, à la façon de conspirateurs ou de pusillanimes. Or, ils n'avaient à être ni l'un ni l'autre. C'était ouvertement, en face de cette ville de Mersey, créée par le travail, qu'ils devaient proclamer leurs revendications et montrer leur force.
Sur le large plateau s'étendant au-dessus du faubourg de Vertbois devant la Ferme nouvelle, à l'est, et les Mésanges à l'ouest, avec le Fier Lapin entre ces deux points extrêmes, l'espace ne faisait pas défaut. Une petite armée eût pu y manœuvrer : l'armée des mineurs y serait à l'aise pour écouter Ouvard et sanctionner ou rejeter les propositions.
À l'avance, le secrétaire du syndicat, aidé par ses camarades, avait rédigé une trentaine de copies. Brossel en avait reproduit à peu près autant au polycopie, de sorte que les grévistes qui demeuraient groupés par équipes de puits et de galeries, pouvaient se prévenir mutuellement, se mettre au courant des propositions, et n'avoir plus qu'à approuver ou rejeter.
Il faudrait sans doute se hâter, car la troupe et surtout la gendarmerie prévenues, pourraient arriver et dissoudre cette réunion en plein air. La France démocratique ne jouit pas, à ce point de vue-là, des libertés politiques de la monarchique Angleterre.
X
GRÉVISTES ET SOLDATS [modifier]
Sur le plateau du Vertbois, des milliers d’hommes, des mineurs, étaient assemblés dans un bourdonnement d’orage. Combien étaient-ils ? Cinq mille, six mille, peut-être davantage. Parmi eux, aussi des femmes et des enfants, les leurs, venus naturellement puisqu’il s’agissait du pain de toute la famille.
À chaque instant, de nouveaux groupes de grévistes montaient la côte du faubourg et venaient se fondre dans cette multitude comme des fleuves dans un océan. Et d’instant en instant, aussi, augmentaient la houle et le murmure de la foule.
Sous le ciel clair de cette soirée de printemps, le spectacle était saisissant. L’armée du travail se dressait, grondante, devant la ville qui n’existait que par elle ; Mersey avec ses toits rouges, ses édifices, ses hautes cheminées d’usine, ses larges bâtiments de la direction et ses chantiers, apparaissait au pied de cette armée comme une Rome minuscule assiégée par des Barbares.
La multitude s’étendait en face de la Ferme nouvelle jusqu’au Fier Lapin. Très perplexe, Marbé avait clos les volets et se préparait à fermer la porte de son établissement en cas de bagarre ; toutefois, il attendait, pour prendre cette dernière résolution, que les choses se fussent tout à fait gâtées, car l’argent des grévistes qui venaient se faire servir des verres était aussi bon à prendre que tout autre.
Mais moindre qu’il l’espérait était le nombre des consommateurs. La plupart des mineurs mariés calculaient le déficit que toute dépense superflue apporterait à ce moment de chômage dans le budget du ménage, et si nombre de femmes avaient, ce soir-là, accompagné leurs maris, c’était justement pour les retenir, sachant que la réunion se tiendrait près du Fier Lapin.
Un remous agita la foule. Ouvard, accompagné de Détras et de Bernard, sortait de la Ferme nouvelle. Les rangs s'entr'ouvrirent devant eux ; une chaise et une table apparurent au-dessus des têtes et, passées de mains en mains, disparurent au milieu de la foule.
Deux minutes plus tard, on vit le secrétaire du syndicat surgir dominant la multitude ; Il avait placé la chaise sur la table et était monté sur cette chaise, que des camarades maintenaient en équilibre.
— Citoyens, camarades... commença-t-il.
— Silence ! crièrent les mineurs.
Le bourdonnement des conversations alla s'éteignant et, au bout d'un moment, un silence religieux se fit.
— Il ne suffit pas, continua Ouvard, de vous mettre en grève, lassés que vous êtes par toutes sortes de vexations. Il faut expliquer clairement pourquoi vous êtes en grève et ce que vous voulez.
— Oui ! oui ! clamèrent des milliers de voix, tandis que des applaudissements éclataient.
— Je vous en prie, camarades, poursuivit le secrétaire du syndicat, ne perdez pas de temps à applaudir, car la police prévenue certainement de notre meeting, la police, toute à la dévotion de la direction, peut chercher un conflit et il ne faut pas lui en fournir l'occasion. Nous avons le droit pour nous, gardons-le.
Malgré l'objurgation d'Ouvard, il y eut de nouveaux applaudissements. C'était forcé : le rythme des phrases, sonnant à l'oreille musicale des Latins, détermine chez ceux-ci, bien plus que la valeur raisonnée des mots, le réflexe tout mécanique qu'est le claquement de mains.
Cependant Ouvard donnait lecture du mémorandum. Il avait achevé le premier paragraphe, reconnaissance du droit syndical et réembauchage des mineurs renvoyés, lorsqu'une voix s'écria : « Les gendarmes ! »
En effet, à l'est, une ligne de cavalerie apparaissait s'avançant au pas. Tout aussitôt Canul, obéissant à un mot d'ordre de Moschin, s'écria :
— Nous sommes trahis !
Ce cri de trahison eût pu entraîner une panique effroyable. Ouvard ne lui donna pas le temps d'avoir un écho, il clama :
— Ne vous dispersez pas ! Les gendarmes ne seront pas ici avant cinq minutes. Nous avons le temps d'achever la lecture et de désigner des délégués auprès de la Compagnie. Puis vous vous retirerez tranquillement.
Canul allait réitérer son cri, mais il n'eut pas le temps. Bernard, qui l'avait entendu, s'était frayé un chemin jusqu'à lui. Juste comme il ouvrait la bouche, le mouchard reçut un formidable coup de pied dans le derrière, en même temps que ces paroles menaçantes retentissaient à son oreille :
— Salaud ! s'il y a un traître, c'est toi. Il y a longtemps que je te tiens à l'œil !
Le regard effaré de Canul se baissa devant le regard fulgurant de Bernard. Des murmures éclatèrent autour du mouchard qui, prudemment, fit une trouée dans la foule et disparut.
Ouvard achevait de lire les propositions. Les gendarmes maintenant apparaissaient à cinquante pas, sur un seul rang, prêts à charger. On voyait le commandant Baquet en tête, parcourant le front de sa troupe au petit trot de son cheval noir, et, marchant en serre-files des cavaliers, on put apercevoir un petit groupe d'hommes à pied en vêtements civils. C'était le maire, le commissaire de police ceint de son écharpe, et Moschin.
C'était à cause de la présence de ce groupe allant à pied que les gendarmes n'avaient pas encore chargé, car il était nécessaire qu'il y eût au moins un semblant de sommations légales.
— Camarades, cria Ouvard, les propositions sont-elles acceptées ?
— Oui ! répondirent les milliers de voix d'une seule clameur.
— Sabre au clair ! tonna le commandant Baquet.
Et cinquante lames sortirent du fourreau.
La foule commença à refluer. Quelques mineurs, un petit nombre, se dispersèrent en voyant arriver les gendarmes. On n'avait plus le temps de s'attarder aux formalités. Ouvard se hâta d'ajouter :
— Que ceux qui veulent accepter comme délégués Dubert, Laferme et moi lèvent la main.
Six mille mains se levèrent ; quelques mineurs levaient les deux mains, tandis que retentissait ce cri général : « Tous ! »
Les gendarmes venaient de faire halte à vingt pas. Le commissaire de police s'avança vers les mineurs.
— L'avis contraire ! criait Ouvard.
Aucune main ne se leva, les quelques-uns qui, comme Canul, eussent été tentés de le faire, se trouvaient intimidés devant pareille unanimité.
— Au nom de la loi, cria Bobignon, je vous somme de vous disperser.
— Dispersez-vous, mes amis ! cria Ouvard. Notre besogne est finie.
Déjà nombre de grévistes s'étaient retirés, les uns vers le faubourg des Mésanges, les autres descendant vers le faubourg de Vertbois.
Tout à coup il y eut de ce côté un mouvement de reflux ; des mineurs, des femmes, des enfants revinrent en désordre, tandis qu'au son du clairon éclatant, une colonne de soldats montant la côte apparaissait sur le plateau.
C'était la compagnie du capitaine Fissard, marchant au pas, baïonnette au canon.
Un affolement s'empara d'une partie de la foule se sentant placée entre deux feux, tandis que Moschin, décidé comme s'il eût été le véritable généralissime, disait à Raquet :
— Mon commandant, voyez ! les sommations légales sont faites : il est temps de faire charger.
Irrésolu d'abord, l'officier se décida et lança ce commandement :
— Au pas ! Allez !
Moschin haussa les épaules. C'était au trot et au galop qu'il eût voulu voir les gendarmes s'élancer sur cette masse, y traçant de rouges sillons à grands coups de sabre. L'homme d'autorité, le chef, qui était en lui et qui s'était dirigé jadis du côté de la révolution, paraissait pleinement à cette heure. Comme il eût conduit sans hésitation la charge, lui, Moschin ! Mais ces officiers ! des mazettes ! des poules mouillées !
— Pourvu que l'autre marche ! se dit-il en songeant à Fissard. Hum ! Il a l'air aussi moule que celui-ci. Est-ce qu'il ne devrait pas enlever ses hommes en faisant sonner la charge ?
Mais si la compagnie n'avançait qu'au pas, elle n'en avançait pas moins ; la masse des mineurs, n'ayant plus de retraite que vers les Mésanges et les bois, encombrait encore le plateau, dans une bousculade qui empêchait la fuite du grand nombre.
Fissard avait été contraint de marcher, ne pouvant se dérober aux injonctions de son supérieur. Intérieurement furieux, il faisait avancer ses soldats au pas afin de donner aux grévistes le temps de s'enfuir, mais il s'indignait contre ceux-ci en voyant qu'ils se barraient toute retraite.
Soudain, Détras, s'étant dégagé de la foule, apparut devant la porte de la Ferme nouvelle et l'ouvrit toute grande.
— Ici, mes amis, cria-t-il, vous serez en sûreté.
Un flot de mineurs, de femmes, d'enfants envahit la ferme. Six ou sept cents peut-être. Cet écoulement facilita la fuite d'un millier de personnes dans la direction opposée.
Derrière les grévistes qui étaient entrés, Détras referma la porte afin d'empêcher toute invasion des gendarmes ou des soldats.
— Là maintenant, dit-il aux mineurs. Vous pouvez vous retirer de ce côté en enjambant le mur.
Il leur montrait la clôture non terminée dans la direction de Vertbois. Cette clôture n'arrivait pas encore à hauteur d'homme.
Ce fut aussitôt une escalade générale, les hommes, les femmes, les enfants se poussaient, se faisaient la courte-échelle et disparaissaient dans le clair obscur des terrains vagues pour se retrouver dans le faubourg de Vertbois, derrière la compagnie du capitaine Fissard.
Et comme les soldats débouchaient sur le plateau, ils ne trouvèrent plus devant eux que quelques centaines de personnes.
— Halte ! cria le capitaine.
Les soldats qui, autant que leur chef, manquaient d'entrain, s'arrêtèrent aussitôt. Parmi eux, sans doute, s'en trouvait-il qui se demandaient si, fils d'ouvriers et de paysans, leur rôle était de marcher contre ces prolétaires. Pour qui ? Ils ne savaient. Au nom de quoi ? De la discipline, de la loi, de la patrie, leur disait-on ; mais, si inconscients fussent-ils, derrière ces grands mots, ils entrevoyaient vaguement s'agiter de mystérieux et formidables exploiteurs.
Les gendarmes, arrivés sur les grévistes, faisaient caracoler leurs chevaux. Déjà plusieurs mineurs avaient été renversés et piétinés ; d'autres, qui s'étaient jetés à la tête des chevaux, se suspendaient à la bride ou tiraient les gendarmes par les pieds et s'efforçaient de les faire tomber, avaient reçu des coups de sabre ; Moschin et le commissaire s'étaient même emparés de Sarrazin, malgré les efforts furieux de celui-ci. Et du bout du plateau, quelques grévistes, s'arrêtant dans leur fuite, se retournaient pour ramasser des pierres et de loin les jeter aux gendarmes.
Le commandement de : « Halte ! » exécuté par les soldats changea la tournure des choses. Instinctivement, les gendarmes s'arrêtèrent ou se replièrent comme si le même ordre leur eût été lancé par leur chef. Sarrazin en profita pour s'échapper des mains de ses captureurs et se glisser entre les chevaux.
— C'est trop fort ! s'écria Moschin indigné. Mais qu'est-ce qu'ils foutent donc ?
Intrépidement, il se porta en avant comme les derniers grévistes évacuaient le plateau. Une pierre, lancée de plus près que les autres, vint tomber à ses pieds : il n'y prit garde.
Cependant, le commissaire de police avait vu avec rage la fuite de plusieurs centaines de mineurs vers la Ferme nouvelle. Et comme les gendarmes demeuraient maintenant immobiles sur le plateau, complètement évacué par les grévistes, il se dirigea, accompagné du maire, vers l'habitation. Le commandant Baquet, sans trop deviner ce qu'ils voulaient faire, les suivit à distance.
Pidurier et Bobignon avaient échangé quelques paroles. Le premier, arrivé devant la porte fermée de la ferme, la frappa du poing.
— Ouvrez ! cria-t-il.
Il attendit une minute : la porte demeurait fermée.
— Ces brigands doivent être en train de se barricader à l'intérieur. Ils sont capables de nous jeter des pierres ou de tirer sur nous quand nous entrerons.
— Vous croyez ? fit Bobignon qui eut un mouvement de recul.
— Dame ! ils sont ici sous la main d'un ancien forçat, un homme terrible.
— Si on faisait enfoncer la porte par les soldats ? C'est leur métier de recevoir les coups de fusil !
— Ils sont bien mous, ces soldats et ces gendarmes ! Ah ! si tous étaient de la trempe de ce brave monsieur Moschin !
De nouveau, le commissaire frappa la porte du poing, si excité qu'il n'apercevait même pas la chaîne de la cloche. Ce fut Bobignon qui tira la poignée, sonnant fiévreusement, par saccades, tandis que son compagnon répétait, s'exaspérant :
— Ouvrez !... ouvrez donc ! nom de Dieu !... Au nom de la loi.
La porte s'ouvrit toute grande : les deux hommes se trouvèrent en face de Détras.
Pidurier fit un pas en arrière, Bobignon en fit deux.
— Vous désirez, messieurs ? demanda tranquillement Détras.
— Mon commandant, dit vivement le commissaire à l'officier supérieur qui, placidement, regardait et écoutait sans intervenir, faites fouiller ce repaire par vos gendarmes. Tous ces brigands de mineurs s'y trouvent cachés.
— Voyons, d'abord, répondit le commandant.
Et s'adressant à Détras :
— Pourquoi avez-vous ouvert aux grévistes ? lui demanda-t-il sévèrement.
— Tout simplement pour éviter une tuerie, répondit du ton le plus tranquille le propriétaire de la Ferme nouvelle.
— Hum !... Enfin, dites à ces gens de sortir.
— C'est déjà fait.
— Hein ! je vous conseille de ne pas plaisanter avec l'autorité.
Ces mots furent dits solennellement par le commandant Baquet, qui se redressa avec une raideur toute professionnelle, Bobignon et Pidurier se redressèrent aussi.
— Mais je parle très sérieusement, fit Détras. Voyez plutôt.
Du geste, il indiquait la cour absolument vide.
— Ils sont partis ! s'écria Pidurier, frémissant de rage.
— Mais oui, ils sont allés tranquillement se coucher.
Et dans ces paroles de l'ancien forçat, il y avait comme une imperceptible note de regret. Peut-être eût-il préféré voir les six mille grévistes tenir tête à cette poignée de gendarmes et de soldats.
Mais le commandant Baquet n'était pas assez psychologue pour saisir cette nuance.
— Ma foi, dit-il, ils ont bien fait de filer, ça nous a épargné de cogner dessus.
Le commissaire eût bien voulu mettre Détras en état d'arrestation ; mais il n'osait, devant l'attitude modérée du commandant. Et puis quel prétexte invoquer ? Le fait d'aider à s'en aller des grévistes sommés de se disperser, ne pouvait être véritablement considéré comme une révolte à la loi.
Geneviève et Panuel arrivaient à ce moment de l'autre extrémité de la ferme. Ils avaient accompagné à quelque distance les grévistes pour s'assurer que rien ne s'opposait à leur retraite. Certains que tout allait bien de ce côté, ils s'en revenaient, causant des événements de la soirée. En apercevant Détras en pourparlers avec trois hommes, ils se hâtèrent de le joindre.
Les regards du commissaire et de Geneviève se croisèrent. Sous l'œil furibond de Pidurier, la courageuse femme ne se sentit pas intimidée ; sa vie d'épreuves stoïquement supportées l'avait mise bien au-dessus de toute peur irraisonnée de l'autorité. Au contraire, elle soutint le regard du commissaire comme autrefois elle avait soutenu celui de son prédécesseur Touvenin. En même temps, quelque chose comme un sourire de dédain vint se jouer sur ses lèvres : le dédain de l'être conscient qui est quelqu'un pour le grotesque tyranneau qui n'est que quelque chose.
— Ne trouvez-vous pas, messieurs, que la soirée devient fraîche ? demanda Panuel.
— Allons-nous-en, grommela le commandant.
Il tourna les talons, accompagné du maire et du commissaire qui se retirèrent sans ajouter un mot.
— Je crois bien que l'envie ne leur manquait pas de m'arrêter, dit Détras en refermant la porte.
— Ah ! par exemple, nous nous serions défendus, fit Geneviève frémissante.
Elle revoyait, par la pensée la nuit terrible où, grosse de Berthe, elle avait, dans les angoisses, attendu inutilement jusqu'au jour le retour de son mari, son arrivée chez Vilaud, puis au commissariat où, défaillante, elle allait s'enquérir du sort de l'absent, les insultes de Touvenin, la prison, le procès de Chôlon, le bagne pour Détras, la misère et dix ans de veuvage pour elle. Oh ! non, certes ! Plutôt que de recommencer à gravir semblable calvaire, mieux voudrait mourir, mais mourir en se défendant, en vendant chèrement sa vie.
— Rassure-toi, dit l'ancien forçat qui lut clairement en elle. Maintenant, ils ne nous arracheront pas l'un à l'autre.
Et il serra sa femme sur sa poitrine. Ah ! certes non, il ne les laisserait jamais, les hommes de loi, d'autorité et de force, défenseurs de l'exploitation capitaliste, venir les séparer une autre fois.
XI
LE FLOT MONTE [modifier]
Le commandant Baquet et le capitaine Fissard avaient été félicités pour leur sang-froid. Néanmoins, les deux officiers eussent bien voulu être ailleurs : ils se sentaient menacés par la rancune à peine voilée de la Compagnie, c'est-à-dire de des Gourdes.
Celui-ci était furieux, littéralement furieux. Il avait refusé de recevoir les délégués des grévistes, en leur faisant signifier que s'ils revenaient autrement que pour annoncer une entière capitulation, on lâcherait sur eux les chiens de garde. Et il s'agissait bien de molosses à quatre pattes, non des policiers de Moschin !
Bobignon et Pidurier, non moins écumants que des Gourdes, s'étaient efforcés d'empêcher une nouvelle réunion des mineurs, afin de rompre tout lien entre eux et la Commission de la grève. Mais ils ne pouvaient empêcher les ouvriers de se rencontrer par groupes soit les uns chez les autres, soit à la campagne, soit même devant le comptoir des marchands de vins. Et par une organisation très simple, dont l'idée était de Bernard, des mineurs allant d'un groupe à l'autre, maintenaient la communion d'idées dans toute cette masse. D'ailleurs, les débitants de Mersey se lassaient du despotisme de la Compagnie et des autorités qui, en leur défendant — et de quel droit ? — de louer leur salle aux grévistes, portaient atteinte aux intérêts sacrés du commerce. Les idées, ces braves gens s'en fussent absolument désintéressés, mais les intérêts !
Et des lettres de protestation avaient été adressées au préfet, lettres anonymes pour la plupart, car les débitants ne se sentaient pas le courage d'entrer en lutte ouverte avec le maire ou le commissaire et moins encore avec une puissance de l'or comme des Gourdes.
Mais comme répondant à un mot d'ordre convenu ou à un sentiment général, ces lettres, d'abord rares, se firent plus nombreuses, les mêmes plaignants se disant qu'il était nécessaire de revenir à la charge.
Le préfet avait fait une courte apparition à Mersey, puis trouvant la localité calme, il était reparti sans avoir pris contact avec les ouvriers. Son arrivée n'avait pas été annoncée préalablement et il n'était resté que quelques heures dans la petite ville, accaparé, d'ailleurs par des Gourdes et Bobignon, désireux qu'il n'entendît point les griefs de la partie adverse.
Lorsqu'Ouvard, prévenu, eut réuni quelques camarades pour se rendre auprès du préfet, celui-ci venait déjà de repartir pour Môcon.
— Parbleu ! lui dit Bernard. Ces gens-là se soucient bien de vous ! Par éducation, par intérêt de caste, ils seront toujours bien avec nos ennemis.
Cependant les plaintes adressées par les commerçants avaient produit leur résultat. Quoique anonymes, on pouvait voir qu'elles étaient l'expression de faits vrais et d'ailleurs cet anonymat était transparent : ont eût pu mettre à coup sûr des noms de signataires sur la plupart des lettres. Bobignon reçut en conséquence une missive préfectorale, lui rappelant qu'il était tenu à observer une stricte neutralité dans le conflit entre la Compagnie et les ouvriers. Quelque soin qu'il prît pour cacher la chose, on en eut vent à Mersey, grâce à l'indiscrétion d'un employé de la mairie.
Pendant ce temps, des Gourdes avait dans son cabinet de travail une importante conversation avec Moschin.
— Vous avez trop tardé, disait-il à ce dernier en se promenant avec colère, les sourcils froncés, la bouche contractée dans un rictus amer.
— Monsieur le baron, répondit tranquillement Moschin : vous connaissez le proverbe : pour faire un civet, il faut un lièvre. Créer un syndicat jaune est une idée excellente, que je mûrissais depuis un temps et à laquelle vous avez bien voulu donner votre approbation. Seulement pour ce syndicat, il nous manquait une chose : des jaunes.
— Les sept cents ouvriers qui travaillaient encore...
— Ces sept cents, monsieur, le baron, ne sont plus depuis ce matin que cinq cent soixante-quinze, et, malgré leur soumission, le tiers à peine oserait entamer en se syndiquant une lutte contre le syndicat rouge.
Des Gourdes frappa du poing son bureau.
— Des lâches ! gronda-t-il.
— Eh ! oui, des lâches ! Ils descendent bien dans les puits, sous la protection de la police et de la troupe, mais c'est tout ce qu'on peut attendre d'eux. Actuellement il n'y en aurait pas cent cinquante pour se syndiquer : le mot seul leur fait peur. Cent cinquante, qu'est-ce que je dis ? Pas une centaine !
— N'importe ! avec ces cent-là, constituez toujours le syndicat. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?
— Pourquoi ? Vous le savez, monsieur le baron, parce qu'on espérait pouvoir recruter d'un coup trois cents Italiens et sept cents mineurs du bassin de la Loire. Cette masse d'un millier d'hommes jetés brusquement à Mersey aurait désorganisé la grève et réduit le syndicat rouge à capituler, tandis que le syndicat jaune se serait constitué victorieusement d'un seul élan.
— Oui, murmura des Gourdes, et il a suffi d'un misérable braillard parlant de solidarité internationale pour tourner la tête aux Italiens et nous les enlever. Je l'ai toujours pensé : il nous faudra importer en France de vrais Jaunes, des Chinois qui travaillent sans discuter.
À ce moment, la porte s'ouvrit et la baronne entra dans le cabinet de travail.
— Eh bien, où en êtes-vous ? demanda-t-elle, répondant, par un signe de tête, au salut profondément respectueux de Moschin.
Elle était vêtue d'une simple matinée bleu clair ; de son corps s'exhalait un discret parfum d'iris. Avec sa décision virile, elle apparaissait presque séduisante. Les moins gracieuses peuvent avoir leur moment de fascination et la baronne, si elle n'était point, à proprement parler, une belle, n'était pas non plus une laide. Des Gourdes la regarda un instant avec une expression qui ressemblait vaguement à de la tendresse : cette femme aux sens calmes, à l'esprit froid, c'était un auxiliaire sûr, souvent même un guide clairvoyant dans la lutte que menaient son ambition et son orgueil de maître. Auprès d'elle il trouvait le réconfort, l'encouragement nécessaires au combattant meurtri.
— Moschin conseille d'attendre pour constituer le syndicat jaune.
— Deux jours seulement, monsieur le baron, fit le chef policier, car demain soir les trois cents mineurs recrutés à Saint-Étienne nous seront arrivés. Sans doute aussi les cent cinquante de Rive-de-Gier.
— Ça ne fera que quatre cent cinquante !
— N'importe ! ça encouragera toujours ceux qui sont restés à travailler. Alors, oui, sans retard nous pourrons constituer le syndicat jaune. Encore deux jours de patience !
Des Gourdes, indécis, pourtant à demi convaincu, regarda sa femme.
— Moschin a raison, répondit celle-ci délibérément. Mieux vaut encore, si précieux que soit le temps, un retard de quarante-huit heures qu'un faux départ. Mais que tout soit dès demain préparé pour que notre syndicat agisse sans retard.
— Oh ! pour cela, madame la baronne, il n'y a rien à craindre. Notre homme, Canul, est stylé ; l'appel du syndicat à tous les bons ouvriers est rédigé. En deux heures, il sera imprimé, tiré à mille exemplaires et affiché, dans tout Mersey.
— Pourvu que les mineurs de la Loire ne fassent pas comme les Italiens ! murmura des Gourdes.
— Dans ce cas-là, riposta la baronne le regardant les yeux dans les yeux, il vous resterait encore un moyen.
— Lequel ?
Moschin s'était reculé par discrétion et se préparait même à prendre congé. Mme des Gourdes le rappela délibérément :
— Restez donc, Moschin. Ceci ne doit pas être un secret.
Et, s'adressant à son mari, elle ajouta :
— Demandez au Brisot deux ou trois cents mineurs. Vous les aurez tout de suite.
— À Schickler ! se récria des Gourdes.
— Mais oui, à Schickler. N'est-il pas menacé comme vous par une révolte possible de ses ouvriers ? N'est-ce pas son propre intérêt de vous aider à étouffer la grève de Mersey, afin d'empêcher qu'elle ait sa répercussion au Brisot ?
Des Gourdes demeurait songeur. L'orgueil luttait en lui avec l'intérêt : d'un côté Schickler, c'était le concurrent, le concurrent richissime, privilégié, héritier d'une prestigieuse dynastie et tellement fort que jamais son troupeau ouvrier n'avait osé affronter la lutte. Recourir à son aide, c'était proclamer son infériorité, humilier le blason devant le coffre-fort.
Pourtant, il n'existe plus aujourd'hui qu'une seule aristocratie réelle : l'aristocratie d'argent. Puis, d'autre part, Schickler et des Gourdes n'appartenaient-ils pas, l'un avec plus de millions, l'autre avec des parchemins, à la même caste dirigeante, en butte aux mêmes haines, aux mêmes colères ? Le péril de celui-ci aujourd'hui ne pouvait-il devenir le péril de celui-là demain ? Rivaux en période de calme social, les capitalistes n'ont-ils pas tout intérêt à s'unir en temps d'orage ?
Que Schickler pût lui céder une partie de son bétail ouvrier, la chose ne faisait pas de doute. Au Brisot l'exploitation minière n'était qu'un accessoire ; c'était l'industrie métallurgique qui dominait, prenant chaque jour des proportions plus colossales. Contre un millier de mineurs, les hauts-fourneaux, l'aciérie et les industries qui en dépendaient, occupaient au bas mot treize mille esclaves des deux sexes, toute une population ! Quoi de plus facile que de prélever sur cet immense et docile troupeau quelque deux cents malheureux, sans famille, sans attaches au Brisot et de les expédier, marchandise vivante, à Mersey ? Des Gourdes s'arrangerait avec Schickler : là n'était pas la question. La Compagnie de Pranzy avait les reins assez solides. Dieu merci ! pour ne pas reculer devant les frais. L'essentiel, avant tout, était de vaincre !
— Madame la baronne a raison, osa prononcer Moschin. Quand les ouvriers verront que Brisot est là, prêt, à vous soutenir, ils seront bien obligés de baisser la tête.
C'était l'omnipotence du Brisot, sa suprématie sur Mersey, proclamées par la bouche même d'un serviteur, et des Gourdes en éprouva une impression désagréable. Mais c'était l'exacte vérité : Schickler demeurait le colosse invulnérable, intangible, la première puissance de la région, l'arbitre des destinées de tout un peuple.
— Vous avez raison, murmura des Gourdes. Je verrai moi-même Schickler.
XII
ROUGES ET JAUNES [modifier]
Une réunion publique organisée au Fier Lapin avait eu lieu avec un succès indescriptible.
Pour la première fois, les habitants de Mersey avaient pu exercer librement le droit de réunion et de parole.
Liberté platonique ! eût peut-être prononcé un critique chagrin. Les belles paroles n’assurent pas la vie matérielle.
Pourtant, c’était déjà un soulagement que de pouvoir dire tout haut ce que, depuis tant d'années, on pensait tout bas. Et c'était aussi un éveil, un mouvement d'idées dont il pourrait sortir quelque chose.
La salle et la cour du Fier Lapin avaient été trop exiguës pour contenir la foule des auditeurs. Plus de trois cents personnes étaient restées à la porte faute de place, se consolant de ne pouvoir entrer en acclamant de confiance les orateurs et poussant le cri, répété toutes les deux minutes, de : « Vive la grève ! »
Pour donner satisfaction aux assistants, le meeting avait été dédoublé : une réunion se tenait dans la salle, sous la présidence de Bernard acclamé d'une seule voix, hommage au dévouement de l'ancien mineur ; une autre, dans la cour, sous la présidence de Paryn, assisté de Toucan et d'Ouvard. Les orateurs, se frayant, non sans difficulté, un passage à travers la foule compacte, allaient d'une réunion à l'autre, recommençant le discours déjà prononcé. Cela leur faisait double fatigue, mais le public était content.
Des assistants s'étaient juchés sur le mur de la cour, dans l'embrasure des fenêtres ; des grappes humaines se pressaient sur des échafaudages improvisés. Les fenêtres de l'établissement donnant sur la cour étaient toutes prises d'assaut. De la sorte, environ sept cents personnes avaient pu, en s'écrasant, voir et entendre.
La police — signe des temps ! — n'était pas intervenue. A la porte du Fier Lapin stationnaient une demi-douzaine d'agents qui, avec une aménité bien inaccoutumée, se bornaient à dire aux gens massés devant l'établissement : « Allons, circulez ! » sans accompagner cette injonction d'arguments frappants.
— Décidément, il y a quelque chose de changé à Mersey, pensaient les vieux habitants en hochant la tête.
La double réunion se terminait par un ordre du jour, décidant la continuation de la grève et acclamé à l'unanimité, lorsqu'une pluie de papiers multicolores vint s'abattre dans la cour.
Détras, qui assistait à la réunion, ramassa un de ces papiers et le regarda. C'était un manifeste ainsi conçu :
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- « AUX MINEURS,
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« Camarades, on vous trompe. Des hommes, pour se faire une popularité, pour devenir conseillers municipaux ou députés, exploitent votre naïveté en vous poussant à la prolongation de la grève. Ils se moquent bien de votre misère parce qu'ils ont le ventre bien plein et la poche bien garnie. Ces agitateurs et les politiciens qu'ils ont appelés à leur aide sont vos ennemis.
« Le syndicat des mineurs de Mersey est devenu l'aveugle instrument de leur ambition. C'est pourquoi nous estimons nécessaire de créer un autre syndicat qui s'occupe de vos intérêts par la légalité, l'ordre et le travail. À bas l'agitation, le désordre et l'anarchie !
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- « Un groupe de mineurs. »
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Détras demeura soucieux. Autour de lui la foule s'écoulait péniblement par l'issue trop étroite ; des assistants avaient également ramassé des imprimés et les lisaient, marquant leur étonnement ou leur indignation. Quels étaient donc les hommes qui, sous le couvert de l'anonymat, venaient au moment de la lutte tirer dans le dos aux grévistes ? Derrière cette signature, qui n'en était pas une : « un groupe de mineurs », il entrevoyait nettement la Compagnie, des Gourdes, Troubon, Moschin ; mais cependant ceux-ci ne pouvaient agir directement eux-mêmes ; il leur fallait des sous-agents. Qui étaient ces sous-agents ?
Une voix s'écria :
— À bas les faux frères ! Vive le syndicat rouge !
La clameur unanime, formidable, de « Vive le syndicat rouge ! » s'éleva comme un écho, suivie immédiatement par celle de : « À bas les jaunes ! À bas les vendus ! »
Rouges et jaunes ! la guerre commençait entre ouvriers, entre les révoltés et les serviles. Quelle en serait l'issue ?
Tandis que la foule s'écoulait au dehors à l'exception des groupes de buveurs, Détras sentit une main se poser sur son coude ; il se retourna : c'était Bernard, la figure sérieuse, les mâchoires serrées dans un rictus de colère.
— Tu as lu le manifeste ? lui demanda ce dernier.
— Oui, la vraie bataille va commencer.
— Viens, dit Bernard. Nous allons en causer.
Il monta, précédant Détras, l'escalier conduisant au premier étage et s'arrêta devant une porte fermée.
— Mon ancienne chambre ! fit Détras.
Ouvard présenta Détras à ceux qui ne le connaissaient pas. Toutes les mains se tendirent vers le doyen des militants de Mersey, l'énergique prolétaire évadé du bagne.
L'amnistié se rappela avec une pointe d'amertume l'époque où, forçat, il était regardé avec mépris par le dernier colon ou garde-chiourme néo-calédonien. Maintenant des députés lui faisaient fête ; pourtant, il était toujours le même homme ! Qu'était-ce donc que l'honorabilité ?
— Citoyens, dit Paryn, maintenant que nous voici réunis au complet nous pouvons causer.
Ces paroles rappelèrent Détras à la réalité : il devint tout attention.
— Je demande la parole, fit Ouvard.
— Parlez ! parle ! lui cria-t-on.
Le secrétaire du syndicat exposa la situation : la grève battait son plein ; le parfait accord entre les mineurs de Mersey et ceux des autres fiefs de la Compagnie mettait celle-ci dans une situation difficile. À l'heure actuelle, le chiffre total des grévistes s'élevait à douze mille ; les collectes pour soutenir la grève s'étaient élevées à quatre mille cinq cent quarante-sept francs quatre-vingts centimes, somme à laquelle il fallait ajouter sept cent quatre-vingt-quinze francs, résultat des réunions et conférences.
— Tout de même, interrompit Sarrazin, ce n'est pas beaucoup. Les autres ont autant de millions que nous avons de pièces de cent sous.
— C'est pour ça que la grève des bras croisés est une mystification, dit gravement Détras. C'est autre chose qu'il faudrait.
— Chut ! fit Paryn, laissez-le continuer.
Ouvard reprit son exposé. Évidemment, ces quelques fonds n'étaient qu'une bouchée, une aide morale plutôt que matérielle. Cependant, la situation n'était pas mauvaise ; les grévistes se serraient un peu le ventre, mais la Compagnie faisait de grosses pertes. Les cinq cent soixante-quinze qui travaillaient encore — car il possédait le chiffre exact — ne rapportaient pas assez pour compenser les frais. Le directeur-gérant avait refusé de recevoir les délégués, mais que les ouvriers tinssent encore deux semaines et il commencerait peut-être à réfléchir.
— Et les jaunes ! cria Dubert.
Là était la grande question. Tous avaient lu le manifeste signé « un groupe de mineurs ». Il fallait s'attendre à une lutte furieuse mêlée de surprises : la Compagnie ne se laisserait pas vaincre facilement ; elle avait pour elle le nombre de millions, les grévistes n'avaient pour eux que le nombre d'hommes. Dans la société actuelle, l'homme n'est rien, le million est tout.
— Camarades, dit Ouvard, le coup que nous dévoile le manifeste anonyme d'aujourd'hui n'est pas une surprise pour moi. Je prévoyais quelque chose comme cela. La tactique de la Compagnie devait être forcément d'opposer d'opposer ouvriers à ouvriers.
— Il faudrait tuer dans l'œuf le syndicat jaune, opina Bernard.
— Pour cela, il serait nécessaire de connaître ses fondateurs, dit Paryn.
Il regardait Bernard : celui-ci eut un sourire.
— Ses fondateurs... tout le monde peut deviner qui ils sont : le baron des Gourdes, Troubon, Moschin ; puis, quelques intermédiaires entre eux et les syndiqués.
— Justement. Qui sont ces intermédiaires ?
— Parle, fit Ouvard, voyant que son ami hésitait.
Tous avaient les yeux sur Bernard, devinant que celui-ci en savait et en pensait plus long que les autres.
— Écoutez, dit l'ancien mineur, il y a deux sentiments que tout homme de cœur doit éprouver à un égal degré : le besoin de mettre ses camarades en garde contre une trahison, la crainte d'accuser de trahison un innocent.
Paryn approuva d'un signe de tête. Oui, cette accusation de mouchardage, lancée fréquemment chez les révolutionnaires à la tête d'individus coupables seulement quelquefois d'originalité ou de gaucherie était une des choses qui le choquaient le plus. Est-ce que tout le monde n'était pas, sous la grande Révolution, agent de Pitt et de Cobourg ; sous le siège de Paris, espion allemand ; sous la Commune, agent de Versailles ; sous la réaction versaillaise, communard ?
— N'importe, fit Détras, dis ce que tu sais ou ce que tu crois savoir. Nous n'ignorons pas que personne n'est infaillible.
— Eh bien, répondit Bernard, je mettrais ma main au feu que l'agent de la Compagnie, dans cette affaire-là, c'est Canul.
Ouvard prit la parole :
— Je suis de l'avis de Bernard, dit-il. Le particulier me paraît louche. Évidemment, nous pouvons nous tromper ; jamais nous ne l'avons vu ou entendu comploter avec les gens de la compagnie, mais il y a bien des petits détails propres à faire réfléchir.
— Lesquels ? demanda Toucan.
— À la mine, il travaille à peine. Au syndicat, il a fait deux ou trois propositions bizarres, susceptibles, si on les eût adoptées, d'amener un conflit entre camarades. Sa femme est plus élégamment vêtue que celle des autres mineurs, mais on peut demander ; « D'où vient l'argent ? » Enfin, plusieurs fois, il a été appelé dans le bureau de Moschin, soi-disant pour y recevoir des reproches sur ses idées subversives ; mais comme, malgré cela, il est toujours resté au service de la Compagnie, on peut se demander si ce n'est pas pour autre chose.
— Ajoutez à cela, reprit Bernard, que, lors du meeting sur le plateau de Vertbois, c'est lui qui a crié, au moment où apparaissaient les gendarmes : « Nous sommes trahis ! » À propos de quoi, je lui ai même flanqué mon pied dans le derrière.
— Ah ! le cochon ! Eh bien, si tu lui as botté le derrière, moi je lui casserai la gueule, comme ça, ce sera complet.
— Oui, mais la Compagnie ne va pas rester inactive ; j'ai appris que ses agents embauchaient des sans-travail à Saint-Étienne et à Rive-de-Gier. Sans doute ne tarderont-ils pas à arriver.
Cette déclaration produisit une impression profonde ; les visages devinrent soucieux.
— Oui, murmura Paryn. Ils vont arriver : c'est pour cela que la Compagnie démasque ses batteries et annonce la constitution du syndicat jaune.
— Ah ! les sans-travail ! fit Bernard avec un soupir d'amertume.
Il voyait tristement l'armée immense des sans-travail restée en dehors du prolétariat organisé et fournissant aux exploiteurs d'inépuisables contingents d'esclaves. Là était le gros danger ; derrière le Quatrième-État, se créant, devenant chaque jour plus conscient, plus fort, surgirait un Cinquième-État, rebut formé de tous les misérables, des déshérités entre les déshérités, regardés avec dédain et hostilité par les ouvriers syndiqués, tout comme les bourgeois regardaient le peuple ? Le même fossé qui séparait celui-ci de ceux-là devait-il achever de se creuser définitivement entre réguliers et irréguliers du travail ? Les premiers ne se sentiraient-ils pas émus de pitié fraternelle pour les parias, ne chercheraient-ils pas à les attirer à eux au lieu de les repousser avec mépris ? Les seconds ne comprendraient-ils pas que leur intérêt final était, dussent-ils en souffrir momentanément, de se fondre avec les syndiqués pour livrer ensemble la lutte au capital ? Dans tous les pays où se livrait cette lutte, c'était dans cette masse énorme de sans-travail que les patrons recrutaient leurs auxiliaires, blacklegs d'Angleterre, esquirols d'Espagne, sarrazins et jaunes de France, autant d'esclaves soumis, prêts à écraser les esclaves en révolte, par la concurrence de leurs bras offerts aux exploiteurs pour des salaires de famine !
— Il faut répondre au manifeste anonyme, par un manifeste signé. Il faut adresser un appel vibrant aux jaunes, leur montrer quel est le devoir de solidarité.
Bernard demeurait songeur. Convenait-il d'épuiser en manifestes les fonds déjà si insuffisants ? Quelle serait la portée des manifestes sur des malheureux inconscients et affamés ? Devoir de solidarité, disait l'un ; mais n'étaient-ce pas là des mots vides pour des désespérés, recrutés dans les bas-fonds de la misère, tombés à l'état de loques humaines et incapables de tout autre sentiment que celui de conservation individuelle ?
Ouvard lut cette idée attristante sur le visage de son ami.
— Eh oui ! fit-il. Je comprends bien ce que tu penses : je pense, moi aussi, que les jaunes ne liront pas beaucoup nos manifestes. Pourtant, il n'y a pas autre chose à faire : il faut essayer.
— Quelqu'un est-il opposé au projet de manifeste ? demanda Paryn.
Aucune voix défavorable ne s'éleva. Détras, sceptique, se borna à murmurer entre ses dents :
— Allez-y du manifeste. Si ça ne fait pas de bien, ça ne fera toujours pas de mal.
XIII
DEUX ROIS [modifier]
Dans son cabinet de travail, Schickler, roi du Brisot, causait avec des Gourdes, roi de Mersey.
Ridé, entièrement blanchi, et presque chauve, l’œil éteint sauf lorsque se réveillait en lui l’orgueil du capitaliste, Schickler apparaissait le fantôme du Schickler de jadis, galant et encore portant beau. Enfoncé dans son large fauteuil, près de la large table de travail, il parlait d’une voix fatiguée qui semblait déjà venir d’outre-tombe.
Assis en face de lui, des Gourdes, vigoureux et plein de sève, ne pouvait se défendre en le considérant d’un sentiment d’amertume, presque de pitié.
Alors, c’était ainsi que s’en allaient, usés, finis, véritables loques humaines, même les puissants, les capitalistes, véritables rois de la société actuelle ? À quoi donc servaient les millions ?
— Mon cher des Gourdes, disait Schickler, vous avez bien fait de venir me trouver. Une hésitation d’amour-propre eût été ridicule... oui ridicule.
Il s’interrompit un instant. Puis, s’arrachant à sa méditation ou à cette évocation d'un passé tragique, il reprit :
— Nous sommes de par le monde une poignée de capitalistes enviés, haïs, nous devons être solidaires les uns des autres, car la masse est là, grondante comme un fauve, qui nous guette pour nous dévorer.
— Certes, approuva des Gourdes, si nous nous divisons par la concurrence illimitée au lieu de nous unir, malheur à nous !
Pourtant, tout en venant demander secours à Schickler, il n'était qu'à demi convaincu de la concentration des capitaux chez un nombre sans cesse plus restreint de possesseurs, les plus forts éliminant les plus faibles. C'était la théorie du socialisme marxiste, qui ne lui était pas inconnue, mais à laquelle il croyait assez peu. Si la richesse se fût centralisée absolument entre les mains de quelques privilégiés, la misère de la grande masse eût augmenté en proportion. Or, la misère n'augmentait pas, il en était sûr ; les ouvriers maintenant buvaient, du bon vin, mangeaient de la viande et touchaient à Mersey jusqu'à des 4 francs par jour !
— La vague révolutionnaire monte peu à peu, murmura Schickler. Elle finira un jour par nous envahir et balayer la société ; mais si nous nous défendons, cela peut tarder encore longtemps... oui, bien longtemps.
Du coup, l'orgueil de des Gourdes se révolta. Être balayé par le flot des déguenillés, des meurt-de-faim, barbares se ruant sur la civilisation, et faisant crouler les vieilles castes, jamais !
— Tout de même, fit-il, la victoire finale nous restera. Toutes ces brutes sont dangereuses comme une armée de loups et de tigres, mais ne sauraient faire la loi à la partie intelligente et affinée de l'humanité. La lutte sera rude certes, mais on finira par les détruire ou les dompter, comme on détruit ou dompte les bêtes.
Schickler secoua la tête, incrédule.
— Mais si ! continua le baron. Ces gens-là sont à nous autres ce que furent les ours et les tigres aux hommes primitifs. Et encore ils ont cette infériorité sur les fauves : ils ne savent que hurler ; ils ne savent pas mordre.
Tout le mépris de l'aristocrate pour le peuple éclatait dans ces paroles. Non, ce troupeau de prolétaires grondants n'était redoutable que par intermittence, à cause de son nombre, mais le nombre peut-il avoir définitivement raison de l'intelligence et du savoir ? N'a-t-on pas toujours vu des poignées d'hommes, des Fernand Cortez, des Stanley, asservir des peuples entiers, grâce à cette supériorité de l'esprit et de la volonté ? Car pouvait-on comparer l'intelligence rudimentaire ou atrophiée de l'ouvrier, incapable de s'élever à des conceptions générales précises, et celle de la haute classe ayant reçu toutes les lumières ? Une seule chose eût peut-être pu faire triompher les ouvriers : le débordement fougueux de toutes les initiatives individuelles. Or, depuis un siècle, la grande industrie avait saisi ces ouvriers pour les discipliner, mater leurs révoltes, châtier leurs farouches énergies, en même temps que pour abêtir leur esprit. Encore quelques générations et il n'y aurait plus rien à craindre pour les possédants ! la séparation serait définitivement accomplie entre eux, branche d'une humanité supérieure, et les prolétaires tombés pour toujours à l'état de simples animaux parlants. La scission qui s'était autrefois accomplie dans les espèces zoologiques entre les familles évoluées et les familles retardataires, entre les hommes et les singes, descendants du même ancêtre, se renouvellerait.
Et des Gourdes en dépit de son zèle catholique, parlait, en homme qui a lu Darwin, évolution, transformisme. Certes, il était demeuré de cœur l'élève des bons pères, attaché par l'intérêt de caste à la religion et à ses ministres, mais assez intelligent pour ne plus y croire lui-même.
Schickler l'écoutait en hochant la tête.
— Oui, murmurait-il, dans ce que vous dites, il y a du vrai, mais vos conclusions sont faussés. Vous comptez sans les déclassés qui sont tombés dans ce prolétariat et y agissent comme un ferment. Ce sont les déclassés de la noblesse qui ont fait la révolution bourgeoise ; ce sont les déclassés bourgeois qui poussent à la révolution ouvrière. Et puis, les travailleurs s'organisent, leur force grandit ; que ce soit sous l'impulsion de la misère ou sous celle des idées, ils feront un jour la révolution et seront les maîtres. Tâchons, du moins, que ce soit le plus tard possible.
Ces paroles impressionnaient des Gourdes, malgré son demi-scepticisme. Il ne pouvait s'empêcher de se demander si son hôte n'avait pas raison, si les prolétaires, au lieu de former une race de dégénérés, n'étaient point la grande réserve des énergies humaines non mortes, mais en sommeil, destinée à submerger un jour l'aristocratie de l'or, comme jadis avait été submergée l'aristocratie de la naissance. Oui, malgré ses efforts pour croire à la victoire finale des castes, il ne pouvait se dissimuler que la situation était grave. Ah ! si la grande conspiration tramée contre la République depuis un quart de siècle eût réussi, instaurant au pouvoir un homme de volonté, décidé à ramener la société à plus de cent ans en arrière ! Mais dans cette œuvre de salut pour les possédants, les Mac-Mahon et les Broglie avaient échoué ; aucun ne s'était senti la force et le prestige nécessaires pour aller jusqu'au bout. Seul, un roi, incarnant le suprême principe d'autorité, pourrait accomplir cette tâche colossale.
— Oh ! un roi ! murmura-t-il songeur.
— Un roi ou un empereur, peu importe ! fit Schickler.
Lui aussi, comme des Gourdes, était de la conspiration, de cette intrigue immense qui couvrait la France de ses fils mystérieux. Sur les millions de bénéfices nets qu'assurait chaque année au roi du Brisot le travail de ses serfs misérables, l'Église prélevait sa dîme, et cet or servait à alimenter la guerre sourde, dirigée par les généraux du Gésu.
— Encore deux ans de travail, dit le vieil usinier, et nous pourrons donner l'assaut à la République.
Et ces paroles guerrières prononcées par un homme qui semblait un moribond à bout de souffle, avaient quelque chose d'étrangement sinistre.
— En attendant, nous ne sommes pas capables de faire sauter un préfet ! constata des Gourdes avec amertume.
Il exhala sa colère contre Blanchon.
C'était maintenant le baron qui parlait : Schickler, fatigué du grand effort qu'il avait fait, s'était renfoncé dans son mutisme habituel, se bornant à suivre les paroles de son interlocuteur et à les approuver par des signes de tête. Seulement lorsque le baron eut fini de parler, il lui dit :
— Vous savez, vous pourrez prendre livraison des deux cents ouvriers quand vous voudrez.
Prendre livraison ! Ce mot tombé tout naturellement des lèvres de Schickler exprimait son opinion sincère sur les travailleurs. C'était un bétail humain, une marchandise, il lui paraissait tout aussi naturel d'en disposer que de disposer d'un troupeau de moutons ou de sacs de blé.
— En aurez-vous assez de deux cents ? demanda-t-il. Je puis vous en fournir davantage sans désorganiser mes services. Voyez ce qu'il vous faut.
— Merci, répondit des Gourdes. Deux cents suffiront, car il ne s'agit pas, en ce moment, de réaliser des bénéfices, mais simplement de faire réfléchir les grévistes en leur montrant qu'on peut se passer d'eux. La Compagnie est assez forte pour savoir perdre de l'argent quand il le faut : l'essentiel est que son prestige ne soit pas entamé. Plus tard, elle saura faire payer aux révoltés les frais de la guerre.
A ce moment, Mme Schickler entra dans le cabinet. Dans sa vie calme de riche bourgeoise, elle avait à peine vieilli.
L'entrée de Mme Schickler ne fit pas dévier la conversation. La bonne dame, étrangère à tout mouvement d'idées, ne savait guère parler que religion ou affaires. On continua donc à causer des affaires et des Gourdes fut étonné de voir combien cette vieille femme, ignorante en toutes autres questions, se montrait naturellement avisée au point de vue des intérêts financiers. C'est qu'elle était bien de sa caste ; l'âme bourgeoise vivait en elle, cette âme façonnée depuis des générations au culte de l'argent et à l'exclusion de tous les grands élans d'esprit et de cœur. Elle aussi se plaignit des exigences croissantes des ouvriers. Certes, au Brisot, ils n'osaient pas encore bouger, parler ouvertement grèves, syndicalisme ; les cris séditieux et les placards demeuraient une manifestation anonyme ; qui donc eût osé, en face, braver la puissance de Schickler ? Mais, on sentait sourdre le mécontentement ; même lorsque, l'hiver, on faisait distribuer par les bonnes sœurs des vêlements ou des provisions aux familles nécessiteuses, celles-ci, au lieu de se montrer pénétrées de reconnaissance, ne remerciaient que du bout des lèvres. Ces dons ne leur suffisaient pas : si elles eussent osé, elles auraient demandé encore de l'argent ! De l'argent ! Pourquoi faire ? Pour que l'homme allât le boire au cabaret ?
— Ou pour acheter des journaux, ce qui est encore pire, dit des Gourdes.
— Oh ! ici on ne lit pas beaucoup, fit Schickler rentrant dans la conversation. J'ai l'œil sur les marchands de journaux ; aussi les ouvriers votent bien.
— Tout de même, opina sa femme, je crois qu'il faudra en venir un jour au système américain.
Et on se mit à parler des trusts. Certainement n'était-il pas plus intelligent de s'entendre entre grands patrons, d'abord pour rendre impossible toute révolte ouvrière, puis pour réglementer les cours et demeurer maîtres des marchés, opposant en même temps une infranchissable barrière d'or aux ambitions des concurrents de moindre marque ? Ceux-ci deviendraient simplement les vassaux, agents et sous-chefs d'industrie richement rétribués des rois de la houille, du fer et de l'acier. C'était, d'ailleurs, la marche logique des choses : les syndicats ouvriers appelaient comme réponse la constitution des syndicats patronaux et ceux-ci étaient l'embryon possible de futurs trusts européens.
— Vous avez peut-être raison, admit des Gourdes. Il est possible que les capitaux se concentrent, mais pas d'une façon continue, régulière, comme l'affirmait Karl Marx.
Schickler sourit imperceptiblement. Ainsi le baron, champion du trône et de l'autel, s'imprégnait lui-même des théories de Darwin et citait Karl Marx ! Quel signe des temps !
Puis on causa de la situation particulière du département. C'était, somme toute, un des plus contaminés par l'esprit révolutionnaire et les autorités civiles fermaient volontairement les yeux, craignaient de montrer de la poigne ; la petite bourgeoisie elle-même ne valait pas cher : à Môcon et Chôlon, elle soutenait les radicaux. Comme si le radicalisme, sans programme économique, éveillant toutes les aspirations et impuissant à en satisfaire aucune, n'était pas une simple étape dans la marche vers une révolution sociale destinée à engouffrer la petite bourgeoisie elle-même !
Ainsi parlaient les deux concurrents dans un sentiment commun.
— C'est Paryn qui est l'homme de cette politique, dit Schickler. Il forme le trait d'union entre les radicaux et les socialistes ; sa popularité grandit tous les jours. Maire aujourd'hui, il sera député demain.
— Oh ! je saurai bien l'en empêcher ! gronda des Gourdes frémissant comme s'il eût marché sur une vipère.
Sa haine de Paryn n'avait fait que s'accroître, s'il était possible, depuis le commencement de la grève, car il savait que l'appui moral et même matériel prêté aux mineurs par la masse des habitants de la région était surtout l'œuvre du maire de Climy. C'était sous son impulsion infatigable que s'organisaient les réunions, conférences, envois de secours, non seulement en argent, mais aussi en provisions, sacs de farine, pommes de terre, légumes et salaisons, arrivant presque chaque jour au comité de la grève et, permettant des distributions. Et, si l'autorité préfectorale se refusait à exercer une pression comminatoire sur les mineurs, la faute en était aussi à Paryn et à ses amis, des comités radicaux, qui agitaient l'opinion publique en faveur des ouvriers.
La destinée semblait protéger cet ennemi maudit. Les attaques les plus acharnées de la Gazette de Seine-et-Loir n'avaient fait qu'augmenter le succès de l’Union populaire. Il fallait, pourtant, en finir avec Paryn, avant les élections générales.
Et devant son allié, des Gourdes parla librement de ses projets. Il préparait contre le maire de Climy une nouvelle attaque de la Gazette de Seine-et-Loir, une de ces attaques plus mortelles qu'un coup de poignard. Puis, aussitôt Paryn à terre, et ses coreligionnaires ébranlés par la secousse, c'était sur le préfet lui-même qu'on marcherait ouvertement cette fois.
— C'est bien, approuva Schickler.
Et, lorsque des Gourdes quitta le Brisot, un pacte d'alliance était conclu entre les deux hommes, rois par l'or dans la société républicaine.
XIV
LES BRISOTINS [modifier]
Ce jour-là, Galfe et Céleste étaient allés se promener du côté de la gare. Ils étaient partis à l’aube pour jouir de l’éveil de la nature par une belle matinée de printemps. Un spectacle cher aux amoureux. Galfe et Céleste l’étaient toujours.
Dans le ciel, rose du lever du soleil, des chants d’oiseaux montaient au milieu d’un grand calme. Les habitants de Mersey n’étaient pas encore réveillés ou, s’ils l’étaient, les volets de leurs maisons demeuraient clos. Dans une heure commencerait le mouvement habituel, l’arrivée des voitures maraîchères, la descente des ouvriers dans la ville, les allées et venues autour des puits où les mineurs soumis travaillaient sous la protection de la troupe, tandis que les grévistes, se reposant de leurs fatigues d’antan, faisaient la grasse matinée avec leurs femmes. Le droit au repos est-il moins nécessaire que le droit au travail, jadis réclamé avec tant de conviction par des salariés dont la vie entière n’est qu’un incessant labeur ?
En descendant la côte des Mésanges, les deux amants aperçurent, rangés devant la gare, une multitude d’ouvriers. Non pas une troupe, mais un troupeau, un troupeau immobile, muet, plus ou moins aligné, les uns debout, quelques autres assis à terre, dans l’attente apparemment du berger et des chiens de garde qui devaient venir les chercher.
Galfe et Céleste eurent le même tressaillement ; ces hommes portaient tous le chapeau de cuir des mineurs. Chacun d’eux avait un lourd bissac passé en sautoir.
— Ils ne sont pas d'ici ! fit Céleste.
Elle et Galfe se regardèrent, échangeant dans ce regard la même pensée. À coup sûr, c'étaient des raccolés, des jaunes embauchés sans bruit par la direction pour mater la grève.
— Approchons-nous, dit Galfe.
Si, entraîné par sa nature songeuse, loin des événements terre à terre, il n'avait point jusque-là apporté comme Détras de concours actif aux mineurs, il n'en demeurait pas moins l'ancien esclave révolté. En ce moment, il sentit battre son cœur et s'enflammer son esprit à la pensée des hommes de sa classe engagés dans une lutte désespérée contre le capital.
Ils achevèrent de descendre la côte et se trouvèrent à deux pas des mineurs. Galfe aborda l'un d'eux dont la physionomie, quoique soucieuse, paraissait assez ouverte.
— Vous venez pour travailler aux mines ? demanda-t-il.
L'homme eut une sorte d'hésitation, puis, d'une voix sourde, répondit :
— Oui.
— C'est mal, fit Céleste d'une voix douce mais ferme. Vous allez enlever le pain à des ouvriers comme vous, à des femmes, à des enfants. Vous n'avez donc pas de familles, vous autres ?
L'homme ne répondit pas.
— Voyons, camarades, dit Galfe. Il ne faut pas se manger entre travailleurs ; vous aussi vous êtes des exploités, Vous devriez vous unir tous contre les patrons. Mais, à propos, d'où venez-vous ?
— Du Brisot, murmura sourdement le mineur.
— Du Brisot !
Cette exclamation jaillit en même temps des lèvres de Céleste et de Galfe. Quoi, c'était l'autocrate, le dieu terrestre de cette ville qui envoyait ses esclaves au secours du tyran de Mersey pour aider à l'écrasement des grévistes !
— Ah ! s'écria Galfe, vous êtes les machines, le bétail de ce vieil exploiteur, de ce saligaud qui s'est vautré toute sa vie dans la paresse, le luxe et les jouissances, avec sa famille et ses pouffiasses ! C'est vous qui avez l'honneur d'entretenir ce maquereau social, et maintenant vous venez pour affamer des ouvriers comme vous ! Vous êtes donc tous des jean-foutre ?
D'ordinaire, Galfe n'usait point d'expressions grossières. Mais, cette fois, la colère l'emportait en présence de cet avilissement de sa classe, fournissant des mercenaires contre elle-même, à ses ennemis. Et le poète rêveur devenait tribun plébéien ; de sa bouche s'échappaient des paroles enflammées :
— Êtes-vous donc des lâches ou des brutes ? Ne comprenez-vous pas que vous êtes des hommes pétris de la même chair que vos maîtres et que vous avez les mêmes droits naturels qu'eux autres ? Combien gagne par jour un Schickler à ne rien faire ? Trente mille francs, au moins... peut-être le double ! Et vous, qui l'entretenez eu travaillant dix heures, vous ne gagnez pas quatre francs ! Et vous n'avez pas l'intelligence de vous révolter ! Imbéciles !
Ces paroles furieuses impressionnaient les mineurs plus que des phrases persuasives. Le peuple aime à être invectivé ; les apostrophes qui, dites d'homme à homme, constitueraient un outrage, deviennent, adressées à la masse, un moyen d'action. L'effet produit par la véhémence de Galfe était d'autant plus considérable qu'on sentait en lui non le phraseur, mais l'homme qui, entraîné par une impulsion naturelle, irrésistible, parle avec tout son cœur. Des visages se faisaient sombres, des poings se serraient convulsivement et ce n'était pas à l'anarchiste que s'adressaient ces symptômes de colère. Non, ils semblaient menacer quelque personne invisible et lointaine, peut-être Schickler.
Le mineur qui avait répondu à Galfe murmura très bas, comme se parlant à lui-même :
— Nous aussi, nous avons des femmes et des enfants. C'est pour cela que nous devons nous soumettre...
Cependant, le troupeau humain avait ses bergers, des contremaîtres gardant et surveillant les mineurs en attendant l'arrivée de Troubon, Moschin et Villemar qui devaient les conduire aux puits. L'un de ces contremaîtres aperçut un homme haranguant son monde. Furieux, il accourut.
— Voulez-vous bien me foutre le camp ! cria-t-il à Galfe.
Il se précipitait sur lui, brandissant un bâton. Prompte comme l'éclair, Céleste se jeta devant son amant et reçut le coup de bâton. Le bâton la frappa à l'épaule si rudement que la courageuse femme chancela sans pouvoir retenir un cri de douleur. Un écart de quelques centimètres, elle eût été assommée.
Éperdu, voyant rouge, Galfe se lança sur le contremaître d'un élan si terrible qu'il le renversa. L'instant d'après, il lui avait arraché son bâton, qu'il brandissait, s'écriant d'une voix éclatante :
— Ah ! lâches ! Il ne vous suffit pas d'affamer vos frères de misère ! Il vous faut encore assassiner des femmes ! Vendus !
Plusieurs contremaîtres s'étaient élancés, menaçant Galfe. Mais cette scène avait achevé de remuer les ouvriers. Au fond, la plupart d'entre eux détestaient Schickler ; même les plus inconscients, ceux qui croyaient à la nécessité des patrons, se disaient qu'il était le maître, l'exploiteur. En outre, l'individu qui avait frappé Céleste était un des gardes-chiourmes les plus haïs des serfs du Brisot. Sa chute produisit un effet magique.
— Bravo ! s'écria une voix. Il l'a mérité. Vive la grève !
Ces mots : « Vive la grève ! » eurent un écho immédiat. Une partie des Brisotins, complètement subjugués, acclamaient la cause ouvrière, d'autres, indécis, agités, semblaient prêts à se joindre à eux ; une cinquantaine seulement se montraient, au milieu de l'agitation générale, silencieux, résignés à obéir toujours et quand même à l'ordre des chefs. Ceux-là étaient des esclaves irrémédiablement déchus, inaccessibles à la raison, au sentiment, bons pour les besognes les plus serviles.
Et comme les contremaîtres entouraient Galfe, des ouvriers se jetèrent entre eux et lui pour le protéger. Céleste, se débattant entre les bras de plusieurs qui voulaient l'éloigner de la bagarre, criait :
— Laissez-moi ! défendez-le ! c'est Galfe, qui est allé au bagne pour vous !
Galfe ! ce nom courut aussitôt parmi les Brisotins. Sans même qu'il s'en fût jamais rendu compte, l'ancien forçat, ainsi que Détras, avait sa légende parmi les mineurs de la région. On ne se rappelait plus exactement ses actes ; le temps avait altéré le souvenir précis du fameux procès de la « bande noire » ; mais ce qu'on savait, c'est qu'il avait été un vaincu, une victime de la cause ouvrière.
— Vive la sociale ! Vive la révolution ! cria une voix.
Galfe, abasourdi de ce revirement, regarda d'où partait un pareil cri. C'était le mineur avec lequel il avait échangé quelques mots, qui venait de le pousser.
À ce moment, arrivaient deux groupes bien distincts.
Dans l'un, le plus éloigné, qui s'approchait tranquillement, marchaient sur la même ligne, causant entre eux, Troubon, Moschin et l'ingénieur Villemar. Derrière eux, quelques contremaîtres, personnages d'importance secondaire. L'un de ceux-ci, Ballard, avait conduit à Mersey le troupeau des Brisotins.
L'autre groupe, qui arrivait non loin de la direction, mais du faubourg de Vertbois, comprenait Bernard, Sarrazin, Ouvard et une douzaine de syndiqués. Eux ne marchaient pas, mais couraient.
Comment ces derniers avaient-ils été prévenus de l'arrivée des Brisotins ?
Tout simplement parce que Sarrazin, n'ayant pas renoncé à la louable intention de casser la figure à Canul, s'était rendu derechef avant le lever du jour vers l'habitation du mouchard pour guetter la sortie de celui-ci. Et, caché derrière l'angle du mur, il avait entendu Canul ouvrir la fenêtre tout en répondant à une question de sa femme :
— Parce que les nouveaux vont arriver ce matin. Malheur ! les rouges vont faire une tête !
Ces paroles, qui ne laissaient subsister aucun doute sur le rôle du misérable, avaient tellement frappé Sarrazin, que, renonçant pour le moment à toute envie de détériorer le visage de Canul, il s'était précipité chez Bernard, dont la maison était la plus rapprochée.
À coups de pied et de poing dans la porte, il avait réveillé son occupant pour lui communiquer ce qu'il venait d'apprendre.
Bernard, plutôt ému que surpris, car il savait les efforts de la Compagnie, pour recruter des jaunes, s'était vêtu immédiatement, et, avec Sarrazin, rendu chez Ouvard. Là, ils avaient tenu conseil et décidé que le mieux était de se porter à la rencontre des arrivants pour tenter de les débaucher.
D'où venaient-ils ? C'est ce que Sarrazin ne pouvait leur dire, Canul n'ayant pas précisé ce point. Mais très vraisemblablement ils arriveraient par le chemin de fer. Un train du Nord devait entrer en gare à ce même moment : il n'y avait pas de temps à perdre.
Et aussitôt ils s'étaient dirigés vers la gare, réveillant les mineurs dont l'habitation se trouvait sur leur passage. Ils étaient maintenant seize qui se hâtaient et allaient sans doute être rejoints par d'autres, car les femmes des grévistes, pendant ce temps, couraient éveiller à leur tour les camarades et répandre partout la nouvelle.
Tandis que le groupe venu de la direction, dans l'ignorance du mouvement produit par Galfe, s'avançait au pas, Bernard et ses compagnons couraient. Il en résulta que ceux-ci arrivèrent les premiers, avec une avance de deux minutes sur le personnel de la Compagnie. Deux minutes, c'est quelquefois énorme.
Du premier coup d'œil, Bernard et Ouvard jugèrent la situation, voyant l'effervescence des Brisotins bien que sans en comprendre la cause. Ils se précipitèrent en avant.
— Camarades ! cria Ouvard, vive la solidarité ouvrière !
À ce moment. Céleste, réussissant à se débarrasser de ceux qui la retenaient, courait vers Galfe en criant aux grévistes :
— C'est Schickler qui les envoie !
Immédiatement, les mineurs de Mersey furent au milieu des Brisotins. Déjà Galfe, dégagé, adressait à ceux-ci des exhortations enflammées :
— Êtes-vous des esclaves ? une marchandise ? Allons, montrez que vous avez du cœur ! C'est votre solidarité qui brisera la puissance des patrons.
Les contremaîtres avaient reculé. L'un d'eux, celui que Galfe avait renversé, eût voulu, avec les ouvriers restés fidèles, cogner sur les insubordonnés pour les faire rentrer dans la soumission. Mais ses collègues l'arrêtèrent : ils étaient la minorité et n'eussent pas été les plus forts. Des quelque cent cinquante qui restaient, d'aucuns, peut-être une vingtaine, s'étaient prudemment éloignés, pour éviter de prendre parti ; les autres, complètement retournés, fraternisaient avec les Merséens au cri répété de : « À bas les exploiteurs ! Vive la grève ! »
On les avait embarqués pour Mersey autant dire sans leur consentement, se bornant à choisir de préférence ceux qui, classés bons sujets, ou sans famille, sans attaches particulières avec le Brisot, eussent tout aussi bien travaillé n'importe où. D'ailleurs, ce ne devait pas être pour longtemps, des Gourdes, confiant, avait dit à Schickler en le quittant :
— Dans huit jours, la grève sera terminée. Alors, je vous renverrai vos hommes.
C'était l'effet moral surtout qu'escomptait le baron. Deux cents recrues, ce chiffre en réalité, importait peu ; mais c'était cette nouvelle sensationnelle, énorme : « le Brisot vient au secours de Mersey ! » Devant l'impression causée par cette entrée en ligne de l'armée du tout-puissant Schickler, le découragement s'emparerait des grévistes de Mersey : ils capituleraient.
Et maintenant, chose inouïe, qu'on n'avait jamais vue depuis un quart de siècle, les soldats de Schickler se révoltaient ! Ce n'était encore qu'un détachement, non une armée. Mais les contremaîtres n'en demeuraient pas moins frappés de stupeur : une fois commencée, où s'arrêterait la révolte ?
À ce moment, le groupe de Troubon, Moschin, Villemar, arrivé assez près de la gare pour se rendre compte d'une inexplicable scène de désordre, pressait sa marche. Moschin se précipita, en avant, accompagné de Bollard.
— Allons ! les hommes ! cria-t-il. De l'ordre ! Obéissez à vos chefs !
C'était l'individu de commandement et de décision qui se montrait. Cinq minutes auparavant son intervention eût pu être décisive : maintenant, il était trop tard ; les esprits étaient retournés !
Une clameur furieuse accueillit ses paroles : « Vive la grève ! »
Moschin ne se démontait pas facilement. Néanmoins, il se tourna, stupéfait, vers Bollard :
— C'est ça qu'on nous envoie du Brisot ? demanda-t-il d'un ton où la rage perçait plus encore que l'étonnement.
— Je n'y comprends rien, répondit le contremaître non moins interloqué. Quand je les ai quittés, il y a vingt minutes, ils étaient doux comme des agneaux et n'avaient l'idée de rien.
C'était Bollard qui, le plus ancien des contremaîtres, avait conduit du Brisot à Mersey le troupeau ouvrier et, à l'arrivée, s'était détaché pour aller prévenir le haut personnel de la direction. Troubon et Moschin, levés avant le jour, attendaient les Brisotins.
— Pourquoi ne les avoir pas conduits jusqu'ici ? avait demandé le premier. Il ne faut jamais perdre de vue les ouvriers.
— Oh ! pas de danger qu'on vienne les débaucher, avait répondu Bollard avec un gros rire. Au Brisot, les hommes sont irréprochables : de vraies machines !
Et maintenant, Bollard, abasourdi, furieux comme Moschin, voyait que ces machines étaient devenues des hommes.
— À vos rangs ! vociféra-t-il, écumant, les yeux hors de la tête. Eh bien, les contremaîtres, qu'est-ce que vous foutez donc ?
Une pierre vint le frapper à la tête : elle était lancée par Galfe.
Celui-ci, exaspéré du coup qui, avait frappé son amie, sentait d'intuition qu'il ne fallait pas donner aux chefs le temps de ressaisir leurs hommes. Tout de suite, une mêlée furieuse s'engagea.
Moschin avait toute l'étoffe d'un chef de guerre. D'un coup d'œil, il jugea la situation : l'ennemi était trois fois plus nombreux et, d'un instant à l'autre, il pouvait être renforcé par une foule de grévistes accourus aux premières rumeurs de la bagarre. Aucune force publique ne se trouvait à proximité immédiate, la troupe étant employée tout entière à garder l'entrée des puits, les chantiers extérieurs et les bâtiments de la direction.
— Allons ! les ouvriers honnêtes ! tonna-t-il, serrez les rangs et suivez-moi.
Et la cinquantaine d'asservis qualifiés d'« honnêtes », grossie de ses contremaîtres, et précédée de la trinité Moschin-Troubon-Villemar, prit la direction des puits.
Les autres ne les poursuivirent pas. Ouvard avait compris qu'il fallait attacher tout de suite le reste des Brisotins à la cause des grévistes en leur enlevant le souci angoissant des nécessités immédiates.
— Camarades ! cria-t-il. Venez avec moi au siège du syndicat. Vous êtes nos hôtes. Nous partagerons avec vous le peu que nous avons.
À ce moment, arrivaient une trentaine de grévistes, Détras, Bichelain, Dubert et Laferme en tête. Les Brisotins, ainsi encadrés, suivirent les mineurs de Mersey.
En annonçant à près de cent cinquante hommes que les grévistes, manquant pour eux-mêmes du nécessaire, allaient partager avec eux, Ouvard s'était terriblement avancé. Pourtant cette promesse, il avait cru indispensable de la faire, sentant que, sous l'aiguillon irrésistible du besoin matériel, cette masse ouvrière pouvait se retourner tout d'un coup. Elle avait subi l'emballement d'un grand élan avec d'autant plus de force que, pendant longtemps, la discipline et le silence avaient pesé sur elle ; c'était l'expansion soudaine se faisant en raison même de la compression. Oui, mais combien de temps cet enthousiasme pourrait-il durer ? Si les Brisotins ne mangeaient pas, ils finiraient, matés, par demander grâce et aller travailler à la mine.
Ouvard, soucieux, s'entretenait de cette grave question avec Détras. Celui-ci lui répondit :
— Coûte que coûte, il faut les faire subsister deux ou trois jours. D'ici là, les choses pourront s'arranger. En tout cas, ils pourront camper à la Ferme ; de la sorte, ils ne seront pas sous la main de la Compagnie. Pour la nourriture, il faudra faire le possible et l'impossible.
Pendant que tous deux échangeaient ces mots, dans la ville éveillée se répandait la grande nouvelle, l'envoi par Schickler d'une armée de secours à la Compagnie du Pranzy et cette armée ouvrière se faisant non pas homicide mais auxiliatrice, refusant de coopérer à l'écrasement des grévistes et fraternisant avec eux. Le cortège prolétarien s'avançait, grossissant à chaque instant, au milieu des clameurs joyeuses de bienvenue et de victoire.
— Vivent les Merséens ! criaient les gens du Brisot en agitant leur chapeaux.
— Vivent les Brisotins ! criaient les gens de Mersey.
Et, par-dessus ces deux cris, un autre retentissait dans la ville, roulant comme un tonnerre par delà les postes des soldats et des gendarmes pour aller éveiller la terreur ou la rage chez les exploiteurs :
Vive la grève !
XV
VICTOIRE OUVRIÈRE [modifier]
Le soir de ce même jour, un va-et-vient de personnages à redingotes et chapeaux haut de forme avait lieu entre la mairie, la direction et le siège syndical des mineurs.
Le préfet, informé des événements par le télégraphe, venait d’arriver.
Cette fois, il ne s’agissait plus d’une tournée superficielle de quelques minutes pour constater le maintien de l'ordre matériel et repartir sans même avoir entendu les plaintes des ouvriers. La situation, maintenant, s'était singulièrement aggravée.
La révolte inattendue des Brisotins changeait toutes choses. L'effet moral avait été énorme : du coup, la moitié de ceux qui travaillaient encore avaient déserté les puits, pour se joindre aux grévistes. En outre, l'embauchage à Saint-Étienne et à Rive-de-Gier s'était heurté à des difficultés imprévues, suscitées par les syndicats ouvriers : deux cents hommes seulement, au lieu de quatre cent cinquante, demeuraient décidés à partir. Encore n'arriveraient-ils que le surlendemain matin.
Dans ces conditions, des Gourdes commençait à se demander s'il était utile de continuer l'exploitation. C'étaient, chaque jour, des frais que ne compensait aucun bénéfice moral. Peut-être était-il plus sage d'interrompre les travaux jusqu'à ce que, épuisés de privations, les grévistes vinssent implorer grâce. Malheureusement pour la Compagnie, ce moment ne semblait pas s'approcher.
Ce qui exaspérait et, en même temps, troublait des Gourdes, c'est que Schickler, averti immédiatement de l'insubordination des Brisotins, avait répondu par ce télégramme stupéfiant : « Gardez mes hommes et entamez des négociations avec les grévistes. «
Entrer en négociations avec les grévistes, Schickler, lui l'orgueilleux dominateur, le capitaliste autocrate qui jamais n'avait considéré ses prolétaires comme autre chose que des serfs, conseillait cela ! Était-ce possible ?
Des Gourdes demeurait perplexe, se demandait si c'était là le conseil d'un concurrent cherchant à lui faire perdre son prestige par une capitulation ou un cri de peur irraisonnée ou encore l'avertissement d'un clairvoyant.
Mais non ! Schickler ne désirait pas son humiliation : il l'avait vu sincère lorsque lui des Gourdes était allé au Brisot demander, du secours contre ce prolétariat en révolte qu'il affectait cependant de mépriser.
Seulement le roi du Brisot était plus pessimiste que celui de Mersey.
Cette invitation « gardez mes hommes » indiquait qu'il craignait le retour dans son fief des mineurs qui eussent pu apporter à leurs camarades des nouvelles exactes de la grève et, aussi, malgré eux, un peu d'air révolutionnaire.
— Cela se gâte, décidément ! avait murmuré Mme des Gourdes, les sourcils froncés. Demandez-lui donc tout de suite une explication par le téléphone.
Et le baron, suivant ce conseil, s'était rendu à l'appareil. À travers le nasillement ironique que l'invention d'Édison communique le plus souvent à la voix humaine, des Gourdes avait discerné dans celle de Schickler l'altération causée par une émotion profonde.
— Comment, vous me conseillez d'entrer en pourparlers avec les grévistes ! Mais vous n'y pensez pas ? avait-il clamé.
— Oui, il le faut, avait répondu Schickler. Je connais les ouvriers. Ce qui est arrivé aux hommes que je vous ai envoyés et sur lesquels je comptais, est un coup de foudre qui va avoir les plus graves conséquences. Maintenant la révolte va se généraliser : déjà elle gronde ici même.
Des Gourdes, furieux, se tenait à quatre pour ne pas crier à Schickler : « La peur vous rend fou ! » Il sentait, cependant, qu'il y avait un fond de logique dans les paroles angoissées du grand usinier et il demeura frappé lorsque son interlocuteur eut ajouté d'un ton plus calme :
— Après tout, je ne vous dis pas de faire des avances à vos ouvriers ; mais ne rejetez pas en bloc leurs demandes ; formulez des contre-propositions, alors vous pourrez diviser les grévistes. Vous rattacherez les plus modérés à votre syndicat jaune et ensuite vous vous débarrasserez des rouges.
C'était, tout de même vrai : Schickler avait l'étoffe d'un diplomate. Puisque la chance favorisait en ce moment les ouvriers et que la force publique refusait d'intervenir, il n'y avait qu'à recourir à la ruse. Unis contre la Compagnie tant que celle-ci opposait un refus absolu à toutes leurs réclamations, les grévistes pourraient se désunir dès que des contre-propositions leur seraient faites. Les moins résolus, ceux chargés de famille plus nombreuse, ceux que talonneraient davantage leurs femmes, fléchiraient les premiers. Peut-être regrettaient-ils déjà de s'être engagés dans la grève et ne continuaient-ils à y participer que par peur de leurs camarades. Dès que les moindres concessions seraient faites, sans doute s'empresseraient-ils de lâcher le mouvement, ayant un prétexte honorable pour le faire. Alors, ce serait bien simple : à peine le conflit terminé, la Compagnie constituerait solidement son syndicat jaune pour s'appuyer sur lui, puis oublierait ses engagements et éliminerait tous les meneurs de la grève, sans que leurs camarades, privés de guides et épuisés du grand effort qu'ils avaient fait, eussent la possibilité de le renouveler.
Oui, c'était cela. Mais restait un point : des Gourdes avait rejeté la mise en demeure de ses ouvriers, refusé de recevoir les délégués ; pouvait-il maintenant, sans déconsidérer le prestige patronal, aller à eux, ouvrir lui-même des négociations ?
— Oh ! là ne serait pas la difficulté, dit sa femme. On trouve toujours des tiers pour intervenir...
C'est vrai ! On trouve toujours des tiers : comment n'y avait-il point pensé. Justement, le préfet, ce préfet exécré...
— Mais, continua Mme des Gourdes, mon avis est que vous feriez mieux de ne point traiter.
Pour la première fois, le baron se trouva en divergence d'idées avec sa femme. Ne point traiter, oui, parbleu ! il n'eût pas mieux demandé et avant sa conversation au téléphone avec Schickler, c'était encore son sentiment. Mais, maintenant, il estimait que se buter obstinément était moins pratique que d'agir de ruse : l'élève des bons pères reparaissait en lui. Et son esprit s'arrêtait non sans une complaisance machiavélique à cette idée de se servir du préfet qu'il haïssait comme d'un paravent pour sauvegarder l'honneur de la Compagnie. En même temps, comme toutes les promesses faites aux ouvriers seraient violées, l'exaspération des travailleurs ne tarderait pas à s'élever contre le représentant de l'État, qui les aurait induits en erreur. Détesté des ouvriers, enveloppé d'attaques et d'intrigues par les conservateurs, Blanchon serait enfin déraciné : on se trouverait débarrassé de lui.
— Oui, murmura des Gourdes, c'est la bonne tactique.
— Je ne crois pas, soupira son Égérie conjugale. Enfin, si vous croyez avoir raison, faites !
Les actionnaires et le conseil d'administration de la Compagnie de Pranzy, c'était, en réalité, le baron des Gourdes qui, à lui seul, possédait la plus grande partie des actions. Cela lui permettait, tout en tenant sa personne à couvert, d'agir dictatorialement. De sa seule volonté dépendait la continuation ou la fin de la grève.
— Je ferai parler au préfet par l'abbé Carpion, dit-il.
La baronne approuva d'un geste de tête.
Puisqu'on était résolu à une intervention du préfet, autant valait que ce fût le curé qui la sollicitât en son nom personnel. C'était son rôle, à ce pasteur, de venir plaider au nom de la religion de miséricorde en faveur de ces pauvres ouvriers égarés. Cette démarche était toute naturelle et sauvegardait l'orgueil de des Gourdes aux yeux mêmes du préfet. L'abbé Carpion répéterait fidèlement la leçon qui lui serait apprise.
Et ce plan s'exécutait. Le préfet qui, descendu à l'hôtel de Paris, avait déjà conféré avec les députés, Paryn, Bordes et la commission de la grève, reçut la visite de l'abbé Carpion, arrivant l'œil humide, la poitrine gonflée de soupirs.
— Ah ! monsieur le préfet, ces mineurs sont de vrais païens, des malheureux qu'on entraîne avec de grands mots, de chimériques espérances. Mais ils ont des femmes, des enfants : c'est mon devoir de vous supplier d'intervenir pour ce cher troupeau qui souffre,
Le préfet n'ignorait pas que le curé de Mersey était tout entier dans la main de des Gourdes : il eut l'intuition que c'était celui-ci qui l'envoyait. Il en ressentit une satisfaction réelle : il comprenait que le directeur-gérant de la Compagnie désirait mettre son amour-propre à couvert. Quant à lui-même, il ne désirait rien tant que l'apaisement du conflit. D'abord, parce qu'un préfet aime toujours montrer au ministre duquel dépend son avancement que, grâce à sa vigilance éclairée, l'ordre règne dans son département ; puis parce que, malgré des années passées dans la carrière administrative où se dessèchent à la longue les sentiments humains, il était demeuré plutôt bon que mauvais. S'il voyait des électeurs et des contribuables bien plus que des êtres capables de vie active, de passion et d'idées, c'était la faute de son milieu rigide, tiré au cordeau ; dans un autre milieu, le fonctionnaire fût devenu entièrement un homme.
Il savait que des Gourdes le détestait : peut-être même se rendait-il compte des intrigues que celui-ci nouait contre lui. Mais qu'importait ! S'il rétablissait l'ordre à Mersey, il s'estimerait heureux.
L'ordre ! Ce mot résumait son idéal. Étranger à tout ce qui n'était pas la politique et l'administration, ignorant toutes les sciences que n'enseignent que des professeurs orthodoxes, il ne se demandait pas si cet ordre, basé sur le salariat, l'exploitation, la misère, ne fauchait point dix fois plus de victimes qu'une guerre déclarée.
Par Bobignon, affairé, ému, perplexe, il invita des Gourdes à se rencontrer avec lui à la mairie. Le premier magistrat de Mersey était dans ses petits souliers : entre le directeur de la Compagnie dont il avait toujours été l'obéissant valet, et le préfet duquel dépendait son avancement, sous l'œil des députés venus de Paris, socialistes, révolutionnaires, mais députés tout de même, il se sentait infime et s'efforçait de se faire invisible. De même Pidurier, qui, la rage au cœur, affectait une complète neutralité dans le conflit.
Le même soir, dans le cabinet du maire, le représentant du capital et celui de l'État se trouvaient face à face. Deux puissances étaient en eux, et celle de l'État était officiellement la plus haute, celle du capital était la plus puissante. Effacé, dans un coin de la pièce et ne bougeant pas plus qu'un meuble, Bobignon était tout yeux et tout oreilles.
— Il importe, monsieur le directeur, d'apaiser un conflit qui va chaque jour s'accentuant, cause la misère, provoque la haine et peut faire naître les événements les plus redoutables.
Ainsi, disait Blanchon, pesant chacune de ses paroles.
— À qui la faute, je vous en prie, monsieur le préfet ? riposta des Gourdes. Est-ce à la Compagnie qui entend fermement maintenir ses droits ou aux ouvriers qui prétendent les restreindre peu à peu pour devenir un jour les maîtres ?
— Oh ! les maîtres !
— Mais oui. Vous ne sauriez croire, vous qui ne vivez pas au milieu d'eux, toutes les billevesées furieuses qui peuvent éclore dans la tête de ces gens-là sous l'influence des meneurs. Vous les voyez se rendant paisibles, silencieux, à leur travail et vous dites : « Les braves travailleurs ! » Revoyez-les deux jours après, quand la grève a éclaté et vous ne les reconnaîtrez pas.
Toutes les déclamations révolutionnaires et scélérates, la destruction des églises, la socialisation des moyens de production, regorgement des bourgeois, ont trouvé en eux leur écho.
— Raison de plus pour clore cette période dangereuse, dit le préfet en regardant fixement des Gourdes, comme pour scruter sa pensée intime.
Le baron soutint ce regard interrogateur avec une impassibilité absolue.
— Je veux bien, répondit-il, d'un ton qui ne trahissait pas la plus légère émotion. Si les ouvriers se montrent raisonnables, la Compagnie, elle, pourra se montrer généreuse.
Le préfet eut cette phrase naïve :
— Voyez-vous, l'essentiel est que, de part et d'autre, on ait de la bonne volonté, car vos intérêts ne sont nullement inconciliables.
Brave homme qui croyait à l'harmonisation des intérêts du maître et de l'esclave !
— Soit ! fit des Gourdes avec bonhomie, si vous pouvez trouver un terrain d'entente qui ne lèse en rien les droits de la Compagnie que j'ai le devoir de sauvegarder.
— Écoutez, dit le préfet, quand les chefs se montreraient polis avec les mineurs pendant le travail, les droits de la Compagnie n'en souffriraient pas.
— Certes non. Je ne sache pas, d'ailleurs, que les mineurs aient eu à se plaindre sérieusement à ce point de vue-là. Des paroles un peu fortes sont souvent inévitables, Surtout lorsqu'il faut mener des gens sans éducation. Toutefois, voilà un point que la Compagnie vous concédera sans difficulté.
— Vous voyez qu'on peut commencer à s'entendre.
Et le préfet, qui avait déplié devant lui, sur le bureau, la copie des revendications des grévistes, souligna au crayon la 5e proposition, écrivant en marge : « accepté. »
Le brave homme avait commencé par la plus anodine, sûr que son adoption ne pouvait susciter de difficulté sérieuse et qu'elle amènerait une première détente. En effet, comme l'avait admis des Gourdes, la Compagnie n'avait rien à perdre à recommander à ses agents une politesse élémentaire à l'égard des ouvriers placés sous leurs ordres.
L'adoption des cinq autres articles devait être moins commode, surtout le 2e, concernant la dissolution de la police de la Compagnie, ainsi que le renvoi de Moschin et de ses sous-ordres.
— De cela, il est inutile de parler, déclara froidement des Gourdes. Sinon, je romps toutes négociations.
Dissoudre la police de la Compagnie ! Renvoyer Moschin, l'homme de tête et d'énergie qui, pendant des années, avait maintenu l'ordre à Mersey. Pourquoi ne pas exiger purement et simplement la déchéance de la Compagnie pendant qu'on y était !
C'était là le point le plus ardu, car sur l'article 3 (suppression de l'ingérence des agents de la Compagnie dans la vie privée ou familiale des mineurs), des Gourdes, ni nul autre, n'eût pu, sans cynisme, émettre d'objection. D'ailleurs, cet article était éminemment un de ceux qu'il est le plus facile de violer dans la pratique, tout en l'acceptant en principe. La surveillance et la pression continueraient comme par le passé. La Compagnie en serait quitte pour désavouer à l'occasion ses agents et déclarer qu'ils avaient agi de leur propre initiative.
Les négociations n'en étaient pas moins entamées. Déjà, une détente se faisait. Des Gourdes ne parlait plus de lâcher ses chiens sur les délégués des grévistes et, parmi les familles des mineurs. La perspective d'une prochaine solution du conflit mettait de la joie et de l'espérance.
Ouvard et ses amis s'efforçaient bien de tenir en mains l'armée des grévistes, car ils appréhendaient la période des négociations plus que la lutte ouverte. Grâce à l'élan de solidarité, aux envois de secours en argent et en vivres, et surtout à l'abnégation stoïque des mineurs qui, ne dépensant plus de forces musculaires, trouvaient le moyen de vivre pour ainsi dire avec rien, la grève durait depuis deux semaines. Des Brisotins, les uns avaient trouvé à s'embaucher comme manœuvres dans de petites localités, d'autres étaient retournés au Brisot, clamant que Schickler avait outrepassé son droit en les envoyant contre la grève ; il en restait à Mersey une soixantaine, qui subsistaient tant bien que mal avec les grévistes. Et Schickler, de plus en plus inquiet de voir se généraliser l'esprit de révolte dans toute la région, vint à son tour à Mersey, pour presser des Gourdes d'en finir.
Sa morgue patronale venait de recevoir un coup terrible : un syndicat ouvrier était, pour ainsi dire, sorti de terre au Brisot même, comptant tout de suite quatre cent cinquante adhérents et donnant le branle à la masse de ses serfs. En deux jours, une collecte pour les grévistes de Mersey avait réuni huit cent quinze francs ; du train dont allaient les choses, c'était la grève qui menaçait d'éclater au Brisot même.
Grève générale ! révolution sociale ! Cette vision épouvantait Schickler sans obscurcir sa netteté d'esprit.
La liquidation sociale, sans doute, pourrait-on l'ajourner, en opposant la force ouvrière à elle-même, les syndicats jaunes aux syndicats rouges. Ce serait dans l'ordre économique, la réédition de la contre-révolution vendéenne venant menacer la révolution française.
Mais, ces syndicats jaunes, il fallait les créer, les constituer solidement, pour empêcher qu'ils fussent du premier coup disloqués par la propagande et l'action des syndicats rouges. Cela demandait du temps : le plus sage était donc de négocier pour endormir les ouvriers, paralyser leur élan et aussitôt la paix conclue — paix qui ne serait qu'une trêve — organiser la défense capitaliste avec des éléments autrement sérieux que ceux de la « Vieille Patrie française ».
Des Gourdes, maintenant, en convenait et même sa femme, sans acquiescer entièrement, n'exprimait plus d'idée opposée.
Restait cependant la question brûlante entre toutes : le renvoi des mouchards de la Compagnie et la dissolution de la police.
Sur ce point, on demeurait intraitable de part et d'autre. Il semblait impossible de rencontrer un moyen-terme lorsque Moschin lui-même vint trouver son patron.
— Monsieur le baron, dit-il, je crois que je viens vous apporter la solution.
— Ah ! voyons, fit des Gourdes. Si vous y arrivez, vous serez fort.
— Voilà : les grévistes persistent à demander ma tête...
— Que je ne leur abandonnerai pas, soyez-en sûr. Les événements ont pu tourner contre nous, vous n'en aurez pas moins été un homme précieux.
Moschin s'inclina devant cet hommage rendu à ses mérites.
— La solution, la voici, dit-il. Je vais m'éloigner de moi-même, spontanément. De cette façon, les ouvriers n'auront plus à insister sur mon renvoi.
— Mais je ne veux pas vous perdre ! Je tiens à vous.
Le chef policier eut un rire discret.
— Soyez sûr, monsieur le baron, répondit-il, que je suis trop attaché à votre cause dans cette lutte et trop désireux de me trouver en face de ces gredins de mineurs pour prendre une retraite définitive. Cela pourra durer quelques semaines ou quelques mois ; mais, dès que le moment sera arrivé, je reviendrai.
Il ajouta :
— C'est le seul moyen d'aboutir.
Ce moyen, des Gourdes le voyait bien : il lui épargnait une capitulation et dénouait la situation.
— Je vous remercie de votre dévouement, dit-il à Moschin en lui tendant la main. La Compagnie saura s'en souvenir. En attendant, il ne faut pas que vous demeuriez sans situation.
— Oh ! soyez sans crainte ! J'en aurai une digne de mes aptitudes. Schickler m'a déjà proposé, au cas où je quitterais Mersey, de venir lui organiser sa police. Cela pourra demander deux mois, juste le temps qu'il vous faudra pour endormir les mineurs et constituer le syndicat jaune. Alors je reviendrai et si les rouges s'agitent, c'est nous qui organiserons la prochaine grève.
Ce diable d'homme avait réponse à tout. Des Gourdes, qui le connaissait pourtant, ne put s'empêcher de le regarder avec admiration.
Une heure plus tard Moschin était parti « pour une destination inconnue », disait-on, et son départ, colporté dans la ville, y provoquait des commentaires passionnés.
— Signe que la Compagnie va céder ! déclara Bernard à ses amis.
En effet, le lendemain, les délégués des grévistes et le baron des Gourdes, réunis à la direction, en présence du préfet médiateur, signaient l'arrangement suivant, donnant partiellement satisfaction aux ouvriers, sous une forme qui ménageait l'amour-propre patronal :
1° La Compagnie reconnaît d'autant plus facilement le droit de ses ouvriers à se syndiquer qu'elle n'en a jamais contesté le principe ;
2° Désireuse de montrer ses intentions bienveillantes, la Compagnie ne prononcera aucun renvoi pour fait de grève et réembauchera les vingt-cinq ouvriers dont le départ a amené la grève ;
3° L'indépendance des mineurs dans leur vie privée ou familiale ne peut être mise en question ; de même la politesse sera recommandée aux chefs à l'égard des hommes placés sous leurs ordres ;
4° De sa propre initiative, la Compagnie accordera aux ouvriers quittant le service avant l'âge de la retraite une pension proportionnelle qu'elle déterminera d'accord avec le syndicat ;
5° De même, toutes les questions de salaires seront traitées directement entre la Compagnie et le syndicat.
Ainsi la question du renvoi des policiers se trouvait éludée, grâce à l'habile initiative de Moschin. Lorsque les délégués mineurs avaient voulu insister sur ce point, des Gourdes s'était levé leur déclarant : « Je vous donne tout simplement ma parole que les choses resteront en l'état où elles sont aujourd'hui : la Compagnie a dû se protéger par une police au lendemain des attentats de la « bande noire ». L'ordre étant assuré par un accord loyal entre les deux parties, je ne vois plus nécessité de reconstituer cette police. Voyez si ma parole vous suffit : c'est à prendre ou à laisser. »
Les délégués hésitaient à se contenter d'une simple déclaration verbale. Mais le préfet avait pris acte solennellement de cette déclaration verbale ; d'autre part, des Gourdes, en échange de l'augmentation des salaires réclamée par les ouvriers et qu'il ne repoussait pas de façon absolue, se bornant à la renvoyer à un accord direct de la Compagnie et du syndicat, faisait miroiter cette chose magique : une retraite proportionnelle ! Fallait-il, pour le seul désir d'humilier la Compagnie, refuser pareille offre ? Jamais les grévistes ne le pardonneraient à leurs délégués.
C'était une victoire pour les ouvriers : une victoire morale surtout.
La joie des grévistes fut profonde, débordante, quand ils apprirent la conclusion de l'accord. Ils ne pouvaient connaître les arrière-pensées de des Gourdes ; ce que, par contre, ils voyaient clairement, c'était leur relèvement moral, leur avènement du rang d'animaux domestiques au rang d'hommes conscients d'un droit et fortifiés par la solidarité. Pour la première fois dans Mersey, une masse ouvrière ayant réellement un noyau d'organisation, s'était dressée en face du patronat et avait triomphé.
Cette allégresse de la population ouvrière, Ouvard et Bernard la ressentaient à des degrés moindres et différents. Le premier était trop intelligent pour croire à un accord définitif et ne point entrevoir dans l'avenir, peut-être sous peu, un essai de revanche, des pièges et un retour offensif de la Compagnie. Cependant, il convenait, pensait-il, de prendre en attendant tout ce qu'on pouvait. Le second se montrait moins optimiste encore et regrettait qu'on n'eût pas exigé des engagements plus formels, notamment la suppression irrévocable de la police de la Compagnie. Il ne niait pas, toutefois, que ce fût un succès moral et de bon augure pour l'avenir ; mais quelle somme d'efforts ne fallait-il pas déployer pour atteindre un but toujours bien moindre que celui entrevu ! Décidément, un penseur avait eu raison d'écrire : « Il faut viser au delà même du but pour arriver seulement à s'en approcher. » Toute l'histoire contemporaine confirmait la justesse de cette pensée : c'étaient les républicains qui avaient, par leurs luttes contre le despotisme, assis en France le régime parlementaire ; c'étaient les communards et socialistes qui avaient maintenu la République ; qui sait ? ce seraient peut-être un jour les anarchistes qui instaureraient le socialisme, laissant à d'autres hommes affublés d'une autre étiquette la tâche de réaliser l'idéal libertaire dans un temps plus éloigné !
Quant à Détras, il s'enthousiasmait moins encore que ses deux amis sur la valeur de l'accord conclu. Pas plus que Bernard, il n'avait eu voix dans les délibérations des délégués, puisqu'il n'appartenait plus à la corporation, mais son influence et son rôle avaient été notables.
Son sentiment personnel eût été de ne pas désarmer, de pousser de l'avant sans s'attarder aux négociations, en donnant à la grève un caractère le plus offensif possible. Peut-être alors eût-on ouvert la voie aux transformations économiques. Sait-on jamais à l'avance quel est le mouvement qui ne se transformera pas en révolution ? Certes la question était d'assurer pendant ce temps la subsistance des familles de grévistes. Pour cela, il eût fallu user des grands moyens qu'on n'hésite pas à employer dans une ville assiégée : le syndicat se substituant à l'action municipale et, devenu une sorte de commune révolutionnaire, agissant d'initiative, réquisitionnant, prenant où il y avait non pour chaparder individuellement mais pour donner à tous.
— C'est un rêve, lui dit Ouvard. Tu te seras endormi en relisant les histoires de 93.
— Peut-être, concéda Détras, mais puisque les hommes d'aujourd'hui sont trop avachis ou pas encore assez conscients pour agir ainsi, il faut au moins tirer de la situation présente ce qu'elle peut donner, empêcher les enthousiasmes de se dissoudre en fumée et marquer notre victoire, si victoire il y a.
C'était l'avis général. Aussi les démonstrations se succédèrent-elles ; des cortèges ouvriers, précédés de drapeaux — drapeaux tricolores mais largement cravatés de rouge — parcoururent les rues de Mersey au chant de la Carmagnole. Au Fier Lapin et dans tous les établissements publics qui, maintenant, s'ouvraient aux syndiqués, des fêtes familiales, des concerts, des bals, célébrèrent le commencement d'une ère nouvelle. Enfin, comble de l'audace, deux mannequins bourrés de paille et figurant l'un Moschin, l'autre Michet, furent brûlés solennellement, au milieu des cris de triomphe de six mille personnes, sur la côte de Vertbois, en face la Ferme nouvelle. Le préfet, peut-être par prudence, peut-être content au fond du cœur de voir donner une leçon à la Compagnie, s'abstint de faire intervenir la police.
Ces réjouissances, expression d'un sentiment populaire qui, longtemps comprimé, se satisfaisait, furent terminées par un grand meeting au café du Commerce, dans une salle deux fois plus vaste que celle du Fier Lapin et où, cependant, tous ne purent trouver place. Chaulier, Toucan, Paryn, Brossel et la citoyenne Lesoir, éloquente conférencière arrivée de Paris, discoururent. Les uns célébrèrent la victoire des travailleurs ; les autres, les plus prévoyants, engagèrent ces travailleurs à demeurer indissolublement unis en vue des nouvelles luttes que leur réservait l'avenir.
Le dimanche suivant, l'abbé Carpion, au moment de célébrer le sacrifice de la messe, entra dans une sainte colère en constatant que son église, naguère comble, était à moitié vide. Dans son indignation, il faillit s'étrangler en avalant l'hostie.
Les mineurs avaient maintenant conquis le droit de penser librement.
XVI
ASSOCIÉ DE DÉTRAS [modifier]
Dans une boutique claire et spacieuse de la rue Nationale, à Chôlon, boutique nouvellement ouverte et portant cette enseigne en lettres vertes sur fond blanc : Laiterie, produits de la Ferme nouvelle, assis côte à côte au comptoir, comme deux éternels amoureux plutôt que comme des marchands, causent Galfe et Céleste.
Autour d’eux, à la vitrine, aux étalages intérieurs et sur de larges tables, s’amoncellent beurre, fromages blancs, œufs, légumes. Des jarres sont emplies jusqu’au bord d’un lait crémeux dont le poids n’est jamais augmenté indûment par un mélange d’eau et de craie.
Tous ces produits leur sont expédiés quotidiennement de Mersey par Détras.
— La journée d’hier n’a pas été mauvaise, dit Céleste en riant. Neuf francs cinquante de bénéfice net. De quoi devenir à notre tour des bourgeois.
— Je t’en prie, fait Galfe, ne parlons pas arithmétique : cela gâterait notre bonheur.
— Rassure-toi ! Je n’aurai jamais l’âme d’une rentière : pourvu que nous arrivions à vivre et à justifier la confiance de nos amis, tout sera bien.
— Tu as raison. C’est égal : que d’événements accomplis depuis deux mois !
Deux mois, en effet, se sont écoulés depuis la fin de la grande grève, et si l’aspect extérieur de la petite ville minière, aux maisons sombres et aux toits rouges, n’est point changé, c’est une autre vie morale qui y bourdonne, plus indépendante, plus fière.
Tout d’abord, le tyranneau local, le grotesque Bobignon, n'est plus maire. Effaré de la tournure qu'ont prise les choses, cherchant inutilement à deviner quel sera, parmi les partis en lutte, le plus fort auquel il conviendra de faire des avances, haï par les bourgeois radicaux et les ouvriers, qu'il a jusqu'alors combattus, en défaveur auprès de des Gourdes, qui l'a trouvé trop mou, Bobignon a donné sa démission.
Et, chose incroyable, que nul n'eût osé soupçonner quelques semaines auparavant, c'est Ouvard, l'ouvrier mineur, le secrétaire du syndicat, qui a été élu à sa place.
La foudre tombant sur le baron et la baronne des Gourdes ne les eût pas écrasés davantage. Décidément, le monde se transformait, les esclaves de la veille devenaient les maîtres du lendemain ; se pourrait-il qu'il arrivât un moment où il n'y aurait plus de maîtres du tout ?
Rendons justice à Ouvard : c'étaient ses camarade et non lui-même qui avaient eu l'idée de sa candidature. Sans doute une certaine ambition lui était-elle poussée au cours de la grève qui avait mis en lumière ses qualités d'organisateur laborieux et habile. Mais il ne songeait pas à tirer un profit personnel de la situation, lorsque Pichon, le secrétaire adjoint du syndicat, était venu lui dire au nom d'un comité soudainement formé :
— Ouvard, il faut que tu te présentes. Jamais encore les ouvriers n'ont porté de candidat de leur classe contre les bourgeois. Nous comptons sur toi.
Ouvard était demeuré un instant rêveur. Allait-il rester l'obscur travailleur militant au milieu de ses camarades ou surgir de la foule ouvrière et tenter de devenir un personnage officiel ? Il consulta Bernard qui lui répondit : « Accepte ! » et Détras qui murmura, en haussant les épaules : « Bah ! encore plutôt toi qu'un autre ! » Il accepta et fut élu à 1,002 voix de majorité contre Poulain, son unique concurrent sérieux, car la démission de Bobignon prenait par surprise le parti réactionnaire.
Ce fut Pichon qui remplaça Ouvard comme secrétaire du syndicat.
— Ce qui arrive est épouvantable, dit la baronne des Gourdes à son mari, mais profitons au moins de ce que cet Ouvard n'y sera plus pour briser le syndicat rouge.
Trois jours après, le syndicat jaune était constitué. « Syndicat indépendant » se proclamait-il ; mais personne à Mersey ne se méprit sur la nature de cette indépendance. Canul, qui savait tout juste écrire, en fut naturellement élu secrétaire par deux cent soixante adhérents. Le syndicat rouge comptait maintenant plus de deux mille membres !
Quelques jours après, Galfe et Céleste reçurent une proposition de Détras, celle d'entrer avec lui en association afin de donner plus d'extension à la Ferme nouvelle. Justement, leur blanchisserie avait fort périclité pendant la grève, ceux des mineurs qui faisaient partie de leur clientèle évitant tous frais superflus. Hommes et femmes, qui, travaillant toute la semaine au fond des puits ou dans les chantiers de cribleuses, aimaient bien arborer le dimanche un peu de linge blanc, avaient, pendant ces longues journées d'inaction, plus de temps qu'il n'en fallait pour laver et repasser eux-mêmes tout le linge du ménage. Et, lorsque le travail fut repris, comme il fallait boucher des trous, payer des dettes contractées chez les fournisseurs, les anciens clients continuèrent pour un temps à réaliser des économies.
Détras, au contraire, quoiqu'il eût largement aidé de sa bourse les grévistes, prospérait à vue d'œil. Il possédait maintenant six vaches qui lui donnaient chacune en moyenne dix litres de lait par jour ; une centaine de poules, oies et canards gloussaient dans sa basse-cour et une douzaine de chèvres broutaient aux alentours de la ferme sous la surveillance d'un petit pâtre de douze ans. Du premier coup, il avait trouvé des débouchés non seulement dans la ville, mais dans les auberges des localités voisines où chaque après-midi la carriole attelée de « Touvenin » allait apporter du lait et des œufs.
Et maintenant, la chance le favorisant, Détras élargissait chaque jour le cercle de ses affaires. De plusieurs côtés, on lui ouvrait des crédits inattendus pour l'achat de bestiaux. Du matin au soir, lui, Geneviève, Panuel et Bénédic, le petit pâtre, ne cessaient d'aller et venir, soignant les animaux, livrant les produits de la Ferme. Malgré son éloignement pour l'idée de faire travailler des salariés, Détras, se rendant bien compte qu'ils ne pouvaient à eux trois suffire à tout, avait bien été obligé de prendre un aide. Du reste, Bénédic, orphelin de père et de mère, vivant misérablement auprès d'un oncle, mineur qui n'avait guère le temps de s'occuper de lui, se trouvait traité moins comme un serviteur que comme un jeune camarade mangeant à la table commune et couchant dans un lit propre. Pour lui, c'était le paradis succédant au purgatoire.
Sans avoir l'âme d'un thésauriseur, Détras voulait assurer aux siens la plus grande somme possible d'indépendance, et justement parce qu'il n'entendait exploiter personne, il était tenu à déployer plus d'intelligence et d'activité que tout autre. Le terrain et la maisonnette du bois de Paillan eussent constitué une excellente annexe de la Ferme nouvelle : Détras jeta les regards de ce côté-là.
Or, à ce moment, Galfe commençait à se trouver sérieusement gêné, non seulement par la pénurie de clientèle, mais aussi par suite des exigences du cadastre. Autour de Mersey, le sol augmentait de valeur ; des terrains jadis inutilisés et que la commune laissait à la disposition du premier venu voulant s'y construire une masure, étaient taxés à un prix élevé. Celui sur lequel Galfe avait édifié sa cabane, remplacée maintenant par une véritable habitation, était évalué à huit francs le mètre carré : c'était douze cents francs qu'on lui réclamait.
Douze cents francs à payer en pareil moment, c'était dur et malheureusement la bonne volonté du nouveau maire ne pouvait qu'obtenir des délais, au bout desquels Galfe se fût trouvé tout aussi embarrassé. Les deux amants se demandaient avec douleur s'ils allaient être obligés d'abandonner ce coin de terre auquel les rattachaient tant de souvenirs tristes et heureux ; il leur semblait que ce fût leur vie qu'on voulait leur enlever.
Ce fut dans ces circonstances que Détras vint leur proposer de s'associer à lui pour donner plus d'extension à la Ferme nouvelle par la création d'une annexe. Il s'arrangerait avec le fisc pour l'acquisition définitive du terrain que Galfe et sa compagne continueraient à habiter. Lui, Détras, apporterait, en plus de son activité personnelle, son petit capital et ses facilités de trouver du crédit ; eux apporteraient leur travail. S'il leur plaisait un jour de rompre l'association, éventualité peu présumable, ils pourraient s'entendre avec Détras pour le rachat de leur maison.
À cette proposition si fraternelle, Galfe et Céleste, profondément émus, n'avaient pu répondre qu'en se jetant au cou de Détras.
Et maintenant, la buanderie avait été transformée en étable. Deux vaches et quatre chèvres, appartenant à la petite communauté, paissaient sur les bords du Moulinée.
Mais ce n'était pas tout.
Non content de s'être créé des débouchés aux environs de Mersey, Détras résolut d'avoir un dépôt au chef-lieu d'arrondissement. Si égalitaire que fût la petite république, il en demeurait à la tête. Panuel, toujours sagace, n'était plus jeune, Geneviève avait assez à faire de s'occuper de la basse-cour et des ruminants ; Galfe et Céleste, quoique fort travailleurs, étaient des poètes. Lui, au contraire, trempé par sa vue toute d'action, demeurait l'espril pratique en même temps que hardi.
Ce fut lui qui, au cours d'une tournée à Chôlon, jeta son dévolu sur le local de la rue Nationale. La boutique, tenue précédemment par un épicier sombré dans la faillite, était à louer pour presque rien. Détras la prit, la fit badigeonner à neuf et la décora d'une enseigne à la gloire de la Ferme nouvelle.
Mais une boutique ne se gère pas toute seule. Il fut décidé que Galfe et Ciéleste viendraient l'inaugurer et demeureraient à Chôlon pendant trois mois — le temps nécessaire pour qu'une clientèle attitrée se formât. Ensuite Panuel viendrait les remplacer pour quelque temps. Pendant leur absence, le brave homme garderait leur habitation qu'il avait clôturée et augmentée d'un petit pavillon où il coucherait. Car, par un sentiment raffiné de délicatesse, il ne voulait pas même entrer dans la chambre de Galfe et de Céleste : l'amour y avait fait son nid, nul profane, même un ami, ne devait y pénétrer !
Ce roulement permettait de concilier les affaires et le sentiment. D'ailleurs, si les deux amants demeuraient attachés à Mersey par d'indestructibles liens, ils se trouvaient bien partout où ils étaient ensemble.
Et pourtant, le second jour de leur arrivée à Chôlon, Céleste s'était soudain sentie prise de tristesse : une tristesse inexplicable, sans motifs, quelque chose comme l'ombre projetée par un malheur qui s'avançait vers eux.
Tous deux s'étaient trop pénétrés de la même vie pour que les impressions de l'un ne fussent pas immédiatement ressenties par l'autre. Quelque effort que fît Céleste pour dissimuler, Galfe s'aperçut immédiatement de son trouble.
— Qu'as-tu ? lui demanda-t-il inquiet.
— Rien.
Et leurs regards se rencontrant échangèrent la même pensée. Celui de la jeune femme démentait ce mot prononcé pour rassurer, « rien ». Galfe comprit.
— Il ne faut pas croire aux pressentiments, dit-il machinalement.
— Non, fit Céleste.
Et malgré ce « non », malgré un effort pour sourire, elle demeurait pensive.
— Chôlon ! murmura-t-elle un instant après, incapable de cacher plus longtemps sa pensée. Cette ville nous a toujours porté malheur.
C'était là, en effet, que toute enfant, elle avait commencé sa vie de misère, auprès de sa mère, esclave d'un ménage bourgeois, et à la mort de ses maîtres, jetée sur le pavé. C'était là qu'elle avait été, plus tard, emmenée prisonnière. C'était là qu'elle avait été frappée du coup le plus terrible — comment n'en était-elle point morte ? — en entendant les juges prononcer la condamnation de l'amant qu'elle aimait plus que tout au monde et faire d'elle une veuve.
Et maintenant, après avoir quitté Mersey, un peu émue, mais non attristée, puisqu'elle demeurait en compagnie de Galfe, elle venait de se sentir tout à coup assaillie d'un pressentiment indéfinissable.
— Sois tranquille, dit Galfe étreignant longuement son amie. Cette fois la mort elle-même ne saurait nous séparer.
XVII
LE NOUVEAU PRÉFET [modifier]
Dans le cabinet du nouveau préfet de Seine-et-Loir, l’huissier, galonné et argenté sur tranches, comme il convient à un employé même subalterne de notre démocratie, introduisit respectueusement le baron des Gourdes.
Alfred Jolliveau, préfet de Seine-et-Loir depuis vingt-quatre heures, se leva précipitamment de son fauteuil et vint au-devant du directeur de la Compagnie de Pranzy, le sourire aux lèvres, la main tendue, l’accueillant de ce mot significatif :
— Merci !...
Le nouveau préfet était un homme d’environ quarante ans, à la physionomie énergique, mais vulgaire et même, par moments, bestiale. Les cheveux noirs et drus, coupés à l’ordonnance, les fortes moustaches se rejoignant à d’épais favoris taillés en côtelettes, lui donnant tout à fait l’aspect d’un officier de hussards. L’œil vif dissimulait parfois sa flamme derrière un binocle ; la mâchoire terriblement épaisse annonçait la prédominance des appétits brutaux.
— Je suis heureux de vous apporter mon hommage d’administré, dit en riant le baron qui s’assit dans un fauteuil préfectoral.
Et dans ce mot « hommage », prononcé avec une désinvolture enjouée qui eût pu passer pour ironique, on sentait la condescendance du grand seigneur, aimable, vis-à-vis de son protégé. Car le protégé était bel et bien le préfet et le protecteur, des Gourdes.
— Je sais tout ce que vous avez fait pour emporter ma nomination, dit Jolliveau.
— Ne parlons pas de cela, répondit le baron. Nous avons réussi, voilà l’essentiel.... Il est seulement fâcheux que ce n’ait pas été plus tôt.
— Ne craignez rien ! Nous regagnerons le temps perdu. Fiez-vous à moi pour réparer les erreurs commises sous l'administration précédente.
Il y avait dans ces paroles de Jolliveau à la fois une promesse et un acte de vasselage. Des Gourdes accentua son rôle de suzerain en déclarant :
— Oh ! les erreurs... vous pouvez bien dire les crimes. Ce Blanchon était tout simplement un misérable.
À ce jugement injurieux sur son prédécesseur, Jolliveau acquiesça d'un geste affirmatif .
— D'ici deux mois ont lieu les élections, prononça des Gourdes. Vous êtes arrivé à temps.
— N'ayez pas peur, fit le préfet, le parti de l'ordre sortira triomphant. Je ne vous en dis pas davantage.
Ces paroles cyniques pouvaient donner une idée du personnage. Désigné pour remplacer Blanchon que l'évêché, Schickler et des Gourdes alliés avaient enfin fait sauter, Jolliveau était prêt à tout pour complaire à ses protecteurs. Il ne les eût même trahis que moyennant un intérêt très considérable.
Les habitants du département de Seine-et-Loir ne tardèrent pas à s'apercevoir de quel bois était fait leur nouveau préfet. Une série d'arrêtés, plus autoritaires et tracassiers les uns que les autres, vint donner la note.
En même temps, les maires recevaient des circulaires qui ne pouvaient leur laisser le moindre doute sur ce que le représentant du pouvoir attendait d'eux. C'était la pression électorale qui commençait à s'exercer dans toute sa beauté.
De ces magistrats communaux, les uns, comme Martine, s'aplatissaient devant M. le préfet avec cette frénésie de servilisme propre à certains caractères ; d'autres demeuraient inquiets, répugnant par scrupule de conscience au rôle qu'on leur assignait et, cependant, hésitant à l'idée d'entrer en lutte avec la plus haute autorité du département. D'autres, enfin, regimbaient.
Quant à Paryn, il était indigné.
— Oh ! songeait-il, si j'étais député, c'est moi qui marcherais contre cet homme pour le briser.
Si j'étais député ! Ces mots répondaient à l'idée qui depuis deux ans avait germé en lui. Quand il s'était lancé dans la lutte électorale pour conquérir la mairie de Climy, il avait bien prévu que son essor ne s'arrêterait pas là, que le Palais-Bourbon, véritable arène des combattifs, l'attendait.
Déjà une vacance de siège ayant eu lieu dans la circonscription voisine, ses amis l'avaient pressé d'accepter la candidature. Souriant, il avait refusé par ces mots exempts d'ambiguïté :
— Plus tard ! Le moment n'est pas encore venu.
Mais maintenant, le moment semblait venu. L’Union populaire était chaque jour plus prospère, car son allure pendant la grève de Mersey avait encore augmenté le nombre de ses lecteurs. Appuyé sur ce journal aimé, il pouvait facilement braver les attaques des feuilles réactionnaires coalisées : le Lyon démocratique, le Progrès chôlonnais, la Gazette de Seine-et-Loir, la Croix de Seine-et-Loir. Les radicaux et radicaux-socialistes de la circonscription ne cessaient de le harceler.
Et pourtant, Paryn hésitait encore. Par moments, il se demandait si l'activité déployée au Palais-Bourbon par les honorables servait réellement à quelque chose et si tous les progrès sociaux n'avaient pas été réalisés en dehors de l'initiative parlementaire. Il repassait l'histoire de tout le siècle et voyait sans cesse les grands élans généreux partis d'en bas, de la masse du peuple, les inventions, les idées créées par le travail des individus ou des minorités. Les législateurs n'avaient su que sanctionner l'œuvre déjà accomplie. De tous les parlements, un seul avait fait figure dans l'histoire : la Convention, et encore pour deux ans à peine, juste le temps pendant lequel une poignée de révolutionnaires la dominèrent, tandis que la poussée populaire des clubs et des sections la contraignait de marcher de l'avant. Une fois à la Chambre des députés, ne serait-il pas, lui comme tant d'autres, annihilé par le milieu ? son initiative ne se perdrait-elle point, paralysée dans tous les rouages des commissions et sous-commissions chargées huit fois sur dix d'enterrer les réformes ?
La nomination de Jolliveau et l'attitude forcément réactionnaire du nouveau préfet vinrent mettre fin à ses hésitations.
— Je serai député, décida-t-il. Ne serait-ce que pour lutter contre lui et ne réussirais-je qu'à en débarrasser le département, je croirais avoir bien mérité de mes électeurs.
Le jour où l'on apprit que Paryn acceptait d'être, dans la circonscription, le porte-drapeau du radicalisme-socialisme, il y eut dans Climy une véritable effervescence. Poulet, Petit, Bussy, tous les membres de son comité vinrent en délégation le remercier solennellement, tandis que Brigitte hochait la tête avec mélancolie. Elle voyait le docteur élu sans difficulté : on l'aimait tellement dans le pays ! Mais après, que deviendrait-il dans cette Chambre des députés, qu'elle entrevoyait comme un lieu terrifiant, empli de tonnerres et de batailles, dans ce Paris où elle n'avait jamais mis les pieds et qui lui semblait un gouffre ?
— N'ayez pas peur, ma brave Brigitte ! lui dit Paryn, ému de sa sollicitude angoissée. Je vous reviendrai de temps à autre, tout entier.
Il ajouta entre ses dents : « Si je suis élu. » Mais de cette élection, il ne doutait guère.
Pendant ce temps, les cabarets toujours rivaux de l’Oiseau rouge et du Poisson bleu retentissaient de colloques animés. Dans le premier, des buveurs radicaux entonnaient la Marseillaise, car c'est un besoin irrésistible pour les expansifs de traduire leurs sentiments par des chansons ; dans le second, bourdonnaient des conversations de ce genre :
— Lui ! j'ai toujours dit que c'était un malin. Il a d'abord fait semblant de se consacrer aux intérêts communaux ; mais c'était la députation qu'il visait. Un malin, je vous dis !
— Et puis, quand il sera député, il voudra être ministre. Un rouge ministre ! ce sera du joli.
— Bah ! laissez donc ! Une fois qu'ils sont ministres, les rouges n'en font pas plus que les bleus et les blancs.
— Tout de même, il n'y est pas encore. Dieu merci, il reste des honnêtes gens pour bien voter dans le département de Seine-et-Loir.
Ces bribes de conversations donnaient le ton général. Les réactionnaires exhalaient ainsi leur indignation et de même qu'à l’Oiseau rouge, on chantait la Marseillaise, au Poisson bleu on chantait la Carmagnole antisémite.
Car on était maintenant en cette période où l'affaire Dreyfus, à Paris, mettait aux prises deux partis groupant l'un tous les partis de liberté, l'autre toutes les forces de réaction. En province, l'agitation, quoique moins intense, augmentait cependant et l'épithète de « sale juif » commençait à être jetée, tout comme dans la capitale, à ceux dont les opinions étaient au moins républicaines.
Ce jour-là, il se trouva une voix anonyme pour lancer contre le maire de Climv l'accusation devenue à la mode : « Paryn est un juif ! » Déjà, à la veille de son élection comme maire, la Gazette de Seine-et-Loir ne l'avait-elle pas accusé de fomenter, d'accord avec les capitalistes sémites, un complot de l'industrie allemande ?
L'approche d'une nouvelle période électorale devait naturellement voir éclore de nouvelles calomnies, ineptes mais perfides. Une fois encore les mots de « traître », « vendu », « gâteux », « canaille », allaient s'échanger entre les deux camps. C'est la monnaie courante du suffrage universel.
Le même jour, le père Raulin se présenta chez Paryn. La figure léonine du vieux libertaire reflétait une tristesse grave.
— Je devine ce qui vous amène, mon cher électeur, dit en souriant le docteur — et il appuya sur ces trois derniers mots. — Vous venez me faire de la morale.
— Électeur, oui, pour la commune, j'en suis, riposta Raulin. Mais pour la députation, jamais !
Et il ajouta, avec un tressaillement dans la voix :
— Alors, c'est bien vrai ? Vous acceptez ?
— J'accepte.
Raulin eut un profond soupir et, bien que le maire lui indiquât un siège, il demeura debout.
— Vous acceptez ! dit-il. Alors, si le sort vous favorise — et je souhaite qu'il ne vous favorise pas — vous allez abandonner l'administration d'une commune où vous avez fait, où vous pouvez encore faire du bien, tout le bien possible dans la société actuelle ? Vous allez entrer dans le cloaque où grouillent toutes les convoitises, toutes les intrigues, toutes les corruptions ? Vous allez devenir le collègue d'un Georges Berry et d'un Baudry d'Asson ?
— Le collègue et l'adversaire, précisa Paryn.
— L'adversaire ! Mais vous vous rencontrerez dans les couloirs ; vous vous saluerez, vous vous serrerez la main, vos rivalités d'idées s'émousseront et, finalement, vous ne serez plus que des collègues. Les batailles du Palais-Bourbon peuvent au surplus intéresser les ministres : elles sont sans signification pour la masse.
Le maire de Climy eut un froncement de sourcils.
— Alors, vous préférez abandonner le pouvoir aux réactionnaires ? dit-il.
— Les réactionnaires ! murmura Raulin. Certes, non, je ne les aime pas. Mais pour ceux qui vivent de leur travail et non de politique, est réactionnaire quiconque sanctionne l'exploitation capitaliste. M. Léon Bourgeois, défenseur du vieil ordre propriétaire, est pour nous un réactionnaire tout comme un abbé Gayraud.
— Il y a une nuance.
— Peut-être, mais elle est imperceptible. La France est un malade atteint de la fièvre, qui a deux médecins à son chevet. L'un, c'est la démocratie bourgeoise, veut lui conserver la fièvre ; l'autre, c'est le nationalisme, veut lui enlever la fièvre, mais pour la remplacer par la peste. Nous désirons, nous, n'avoir ni la fièvre ni la peste.
Paryn éclata de rire, un rire auquel le vieux libertaire lui-même fit écho.
— Ah ! père Raulin, vous avez l'éloquence bien imagée ! Ni la fièvre ni la peste, c'est parfait ; mais alors pourquoi votez-vous aux élections communales ?
— Parce que la commune dans les agglomérations rurales ou le syndicat ouvrier dans les villes sont la base, la cellule de l'organisation sociale future.
— Future, c'est possible, mais pas présente !
— Qu'importe ! Le présent se détruit et l'avenir se crée.
— Ce que vous dites sera peut-être réalisé en l'an deux mille.
— Ou dans une génération. Qui peut savoir ?
— Évidemment : qui peut savoir ! alors, père Raulin, vous ne voterez pas pour moi ?
— Ni pour personne.
— Je ne vous en veux point. Tâchez, cependant de ne pas me faire perdre trop de voix.
Le brave homme eut un geste de protestation.
— Je suis contre le parlementarisme et pour l'action directe des intéressés, déclara-t-il nettement. Mais je ne fais point de l'abstention une panacée et je ne vous combattrai pas. Après tout, par sympathie personnelle, j'aime encore mieux voir « là-bas » vous plutôt qu'un clérical.
— Je vous remercie, fit Paryn mis tout à fait en gaieté et tendant la main sans rancune, à son administré.
Raulin, quelque peu soulagé d'avoir vidé son cœur, se retira.
XVIII
LA BATAILLE RECOMMENCE [modifier]
Paryn achevait de déjeuner. Il venait d’être élu député. Dans la matinée, il avait reçu les membres de son comité, heureux et solennels. Cette victoire était la leur : par l’intermédiaire de leur élu, ils se sentaient participer au gouvernement de la chose publique !
Déjà quelques habitants de Climy avaient glissé un mot, qui en faveur d’un neveu ou d’un cousin ayant besoin d’une protection pour entrer dans la carrière administrative, qui en faveur d’un fils à exempter du service militaire. Le patron de l’Oiseau rouge avait hasardé quelques paroles en faveur de lui-même : il convoitait les palmes académiques !
Paryn avait fait son apprentissage de représentant du peuple ; il avait eu un avant-goût des obsessions intéressées entourant tout député qui rêve d’agiter des questions générales et se voit la proie des intérêts particuliers les plus mesquins.
Sa bonne humeur ne l’avait pas abandonné au cours de cette épreuve, et c’était le sourire aux lèvres qu’il avait répondu à plus d’un solliciteur :
— Vous savez, mon ami, je n’ai promis la lune à personne. Conséquemment, je ne puis répondre de vous la donner.
Brigitte, tout en servant le docteur, l'observait, pensive. Oui, il avait beau s'armer d'un sourire, se cuirasser d'indifférence, les soucis commençaient à l'envahir, à plisser par moments son front, à voiler le feu de ses yeux. Que deviendrait-il dans quelques mois, alors que la politique l'aurait pris dans son terrible engrenage ? Ignorante de la vie parlementaire, mais rendue intuitive par son affection profonde pour ce maître qui n'était maître que de nom et qu'elle morigénait à l'occasion, la vieille paysanne le voyait pâli, amaigri, épuisé dans quelque travail accablant et inutile, au milieu des solliciteurs, des jaloux, des ennemis masqués, des traîtres. Dans quel état reviendrait-il à Climy ?
— Ne vous effrayez donc pas, ma bonne Brigitte, dit Paryn lisant aussi clairement que dans un livre sur le visage de sa domestique. Être député, c'est un accident que beaucoup cherchent et dont on ne meurt pas toujours.
Il achevait ces mots dans un franc rire, lorsque la sonnette tinta. Brigitte courut ouvrir et revint l'instant d'après, annonçant le nouvel élu de Mersey.
Paryn se leva, allant au devant de celui qui était devenu doublement son collègue, comme maire et comme député.
Que d'événements s'étaient succédé depuis le jour où le docteur avait connu Ouvard simple mineur sans la moindre idée d'avenir personnel !
Le député-maire de Climy allait adresser ses félicitations au député-maire de Mersey, lorsqu'il remarqua l'expression soucieuse de son visage. Cette expression, Brigitte l'avait déjà remarquée et la brave femme se murmurait in petto : « Encore un que le métier ne rend pas gai ! Mais alors pourquoi ont-ils la rage de vouloir en être ? »
— Vous paraissez triste, mon cher collègue, dit affectueusement Paryn, en avançant une chaise à son visiteur, tandis que, sur un signe, Brigitte lui servait une tasse de café.
— La grève va recommencer à Mersey, fit Ouvard. Et cette fois, c'est la Compagnie qui attaque.
— Ah ! diable ! Voilà qui devient sérieux. Pourtant, il fallait s'y attendre.
— J'ai voulu vous voir d'urgence. Avec un préfet comme Jolliveau, on ne peut savoir comment tourneront les choses.
Ces paroles de l'ancien mineur ramenèrent les pensées de Paryn vers l'homme à poigne, choisi sous la pression des hauts réactionnaires pour courber le département de Seine-et-Loir sous un régime de terreur.
Nul n'avait été plus furieux que Jolliveau du résultat des élections générales. Quoi ! c'était de la défaite des candidats conservateurs qu'avaient abouti la pression exercée par lui sur les maires ? Mais alors, c'était à désespérer de tout et même du suffrage universel si les préfets ne pouvaient plus le faire parler ! Et que diraient ses protecteurs, l'évêque, le baron des Gourdes ? Jolliveau n'osait y penser, et se sentant pris entre les rancunes de ceux qu'il n'avait pu servir efficacement et l'hostilité des nouveaux élus, il s'était demandé un instant s'il n'agirait pas prudemment en lâchant les premiers pour se tourner peu à peu du côté des seconds.
Mais non ! pareille trahison à laquelle sa moralité n'eût pas répugné était maintenant impossible. Force lui était de demeurer, sous l'impartialité apparente de ses fonctions préfectorales, attaché au parti des vaincus.
Or, au même moment où Paryn recevait la visite d'Ouvard, Jolliveau recevait celle de des Gourdes.
C'était la première fois que ces deux derniers se rencontraient depuis que le baron était allé complimenter le nouveau préfet.
Celui-ci baissa la tête lorsque entra dans son cabinet, l'air sérieux, le sourcil froncé, le directeur-gérant de la Compagnie de Pranzy.
Machinalement, Jolliveau murmura très bas :
— Ce n'est pas ma faute, si les choses ont tourné ainsi.
Des Gourdes eut un geste d'impatience :
— Ce qui est fait, est fait, répondit-il. Parlons du présent et non du passé.
— Oh ! pour le présent et pour l'avenir, je vous garantis...
— L'avenir... c'est surtout en nous occupant du présent que nous le préparerons.
— Parlez ! que faut-il faire ?
Dialogue singulier où s'affirmait bien la suprématie du capital ! C'était le représentant de l'État qui se faisait petit ; c'était le grand seigneur de la mine qui élevait la voix.
— La grève va recommencer à Mersey, dit lentement des Gourdes.
— Ah ! qu'elle recommence ! éclata sauvagement Jolliveau, et je vous promets bien que ce ne sera pas comme sous mon prédécesseur.
Le baron regarda le préfet les yeux dans les yeux.
— Cette fois, dit-il, en appuyant sur chaque mot, il faudra aller jusqu'au bout. Jusqu'au bout, vous m'entendez ?
Jolliveau saisit la main de son interlocuteur et la serra nerveusement.
— J'irai ! prononça-t-il.
C'était un engagement formel et terrible. Car « jusqu'au bout » ne signifiait plus seulement la pression exercée sur les maires et les électeurs en vue du tripatouillage électoral. Jusqu'au bout, cela maintenant voulait dire la terreur policière et militaire, les arrestations, les condamnations arrachées à des juges naturellement féroces envers les déshérités qui ne sont point de leur classe. Cela voulait dire le syndicat rouge violemment extirpé de Mersey et peut-être même quelque monstrueuse machination contre Ouvard, afin de lui arracher le mandat législatif récemment conquis.
Le lendemain, une rumeur courait dans tout Mersey : les mouchards étaient revenus !
Hautain et souriant, Moschin se montrait, en effet, à l’Hôtel du Commerce, accompagné de Michet comme d'un aide de camp. Plétard, Roubineau et quelques autres, en tout une demi-douzaine, qui avaient suivi leur terrible chef dans sa retraite, étaient là pareillement, arrogants, le verbe haut, se promenant de long en large devant l'établissement comme pour constituer à Moschin une garde d'honneur.
— Gare ! Il doit y avoir là-dessous quelque coup de la Compagnie ! se disaient des ouvriers les reconnaissant.
Dans l'après-midi, Moschin, escorté de toute sa bande, se rendit aux chantiers, traversant ostensiblement les rues les plus populeuses de la ville. Au seuil des portes, les commères le dévisageaient avec une intense curiosité, prévoyant quelque chose d'anormal. Aux fenêtres des maisons habitées par des ménages ouvriers, apparaissaient des visages effarés de femmes ; quelquefois s'échappait une malédiction ou une injure, tandis que la bande, impassible, continuait son chemin.
Décidément, ce retour inattendu faisait sensation.
Le soir, à la sortie des puits, les mineurs revirent, stupéfaits, la figure connue et exécrée de Moschin. L'ancien chef policier, goguenard, fumait sa cigarette en compagnie de son ami Troubon et de Michet. Derrière eux, se rangeait le menu fretin des mouchards revenu, grossi d'une partie des jaunes.
La provocation était évidente. Quelques ouvriers ne purent contenir leur exaspération. L'un d'eux jeta à Michet cette insulte ironique :
— Eh bien, mon gros fessé, t'es-tu fait blinder le derrière ?
Michet avait sa réputation à rétablir : d'un formi-dable coup de poing, il envoya le mineur rouler à trois pas. Aussitôt, la bataille s'engagea : les mouchards s'y étaient préparés ; supérieurs en nombre, grâce à l'appoint des jaunes, à l'équipe qui venait de remonter, ils eurent l'avantage.
Cette nuit-là retentit de nouveau dans Mersey le cri de : « À bas la Compagnie ! À bas les mouchards ! » Le jour suivant, à l'effervescence générale qui régnait dans les puits et dans les chantiers, tous purent se rendre compte que la bataille allait reprendre.
Et, en effet, quarante-huit heures plus tard, elle reprenait. Il y avait eu convocation d'urgence des rouges à leur centre syndical et l'on avait décidé de recommencer immédiatement la grève si les anciens policiers demeuraient un jour de plus à Mersey. Une délégation ouvrière s'en fut trouver le baron des Gourdes qui eut cette réponse narquoise :
— Ce n'est point comme policiers qu'ils rentrent à la mine. C'est comme employés. La direction a le droit de prendre pour employés qui elle veut.
Distinguo subtil qui rappelait l'ancien élève des jésuites !
Cette fois, la Compagnie était préparée à la grève puisqu'elle-même la provoquait. Cinq cent soixante-sept mineurs sans travail, recrutés sans bruit à Saint-Etienne, se trouvèrent du jour au lendemain à Mersey, prenant la place des grévistes.
Avec ceux du syndicat jaune, c'était assez pour que la Compagnie pût continuer l'exploitation en attendant que la faim lui eût ramené, se rendant à discrétion, la plupart des grévistes, encore fatigués de leur dernier grand effort et incapables de le renouveler à aussi brève échéance.
D'ailleurs, des Gourdes attendait d'autres troupeaux de misérables que ses agents raccolaient plus loin encore que Saint-Étienne. Gens qui, pour la plupart, n'avaient jamais manié le pic, mais qu'importait ! Ils serviraient à écraser la révolte ouvrière et puis, une fois cette tâche accomplie, ils seraient triés, les inutiles étant éliminés, chassés pour aller crever de misère ailleurs. Sort réservé aux irréguliers du travail qui rivent les chaînes de leurs frères en aggravant leur propre esclavage !
La Compagnie s'était préparée à la grève, mais les militants du syndicat rouge s'y étaient préparés aussi. L'entente ouvrière maintenant ne se limitait plus aux membres d'une seule corporation, et au moment même où arrivaient à Mersey les raccolés de Saint-Etienne, le mouvement, se généralisant avec une rapidité extraordinaire, éclatait à Pranzy, à Montjeny, à Gueugne, à La Tourne, au Brisot, à Chôlon même.
A Pranzy et Montjeny, c'étaient les mineurs et les carriers, à Gueugne et à La Tourne, les charpentiers, au Brisot, c'étaient toutes les corporations, à Chôlon, c'étaient les métallurgistes.
Et sans répéter des choses déjà dites, car presque toutes les luttes économiques se ressemblent, c'est de la grève de Chôlon que nous allons parler, puisqu'elle a clos la grande épopée ouvrière dans le sang des martyrs du travail.
XIX
LE DRAPEAU NOIR [modifier]
— Galfe ! s’écria Céleste rentrant tout essoufflée dans la boutique de la rue Nationale, les gendarmes chargent au galop dans tout le faubourg Saint-Jean. On parle d’une quinzaine de blessés. Il y a eu encore des arrestations.
— Et que fait la population ouvrière ? Elle fuit, n'est-ce pas... comme toujours ?
Tous deux se regardèrent l'air sombre. Quelque chose comme un pressentiment pesait sur eux : il leur semblait qu'un malheur était dans l'air.
Depuis la veille, ils étaient revenus de Mersey pour remplacer Panuel, tombé subitement malade. Le brave homme avait repris le train pour la « Ferme nouvelle », où il pouvait être soigné mieux que partout ailleurs, en plein air pur et auprès de ses vieux amis qui lui prodiguaient leurs soins affectueux. Quant à l'hôpital, Panuel en ressentait l'horreur insurmontable.
Galfe et Céleste avaient quitté Mersey sans hésitation, mais non sans tristesse, une tristesse dont eux-mêmes ne pouvaient s'expliquer la cause. Ils étaient rentrés à Chôlon pour y trouver la ville morne, emplie de rumeurs menaçantes et sillonnée par des patrouilles de cavalerie.
Là aussi avait éclaté la grève. Les ouvriers de la métallurgie Gueulland s'étaient déclarés solidaires des autres travailleurs du département ; eux-mêmes, accablés d'amendes, harcelés par un contremaître fou d'autoritarisme, ils sentaient que la cause des mineurs de Mersey et la leur n'en faisaient qu'une seule.
Et après les ouvriers de l'usine Gueulland, ç'avaient été ceux de l'usine Lépinet, puis ceux du Petit-Brisot. Trois mille métallurgistes maintenant faisaient grève à Chôlon et emplissaient la ville de leurs manifestations, se déroulant sur les places et par les rues au chant de l’Internationale.
L'agitation s'étendait toujours, gagnant les départements voisins, se répercutant jusqu'à Lyon et à Saint-Étienne. On était arrivé à la période la plus orageuse de l'affaire Dreyfus : qu'une grande crise économique vînt s'ajouter à la crise politique, et la République pourrait être déracinée du coup.
— Qui sait ? murmurait des Gourdes regardant sa femme avec un faible sourire et se reprenant à espérer.
— Peut-être ! répondait la baronne.
Les journaux socialistes ouvraient des souscriptions ; on annonçait la prochaine arrivée d'orateurs de Paris. De leur côté, les patrons du département constituaient une ligue : c'était l'ébauche de ce groupement de capitalistes dont Schickler avait parlé à des Gourdes comme un embryon possible des futurs trusts européens.
Des jours se passèrent, puis deux, trois semaines ; de part et d'autre, l'acharnement demeurait farouche : on sentait que, maintenant, c'était une guerre à mort et nul n'eût pu en prédire l'issue.
Ce soir-là, Galfe et Céleste avaient clos leur boutique un peu plus tôt que d'habitude. Pourquoi ? Ils n'eussent pu le dire. Il y a de ces moments où l'on n'agit que par impulsion et comme obéissant à la destinée.
À sept heures, ils avaient fermé les volets, puis s'étaient attablés pour dîner dans l'arrière-boutique. Le gaz allumé projetait dans la pièce une lueur blafarde.
Tout en mangeant avec peu d'appétit le repas que Galfe avait préparé, une soupe à l'oseille et des œufs au jambon. Céleste racontait ce qu'elle avait vu et appris au dehors. On s'attendait sans doute à des événements graves, car les troupes occupant la ville avaient été renforcées. Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la gendarmerie à cheval — au moins deux escadrons — était rangée en bataille ; le long du canal, la ligne avait formé des faisceaux ; le boulevard de la République était sillonné par des détachements de chasseurs passant et repassant au petit trot. Partout résonnaient des commandements, des cliquetis de fusils et de sabres et partout aussi, flanquant les troupes régulières d'infanterie et de cavalerie, c'était la police. La police nourrie dans la haine du même peuple où elle se recrute, surveillant les soldats qui pouvaient faiblir, et coopérant au maintien de l'ordre capitaliste. En outre, on disait que le préfet venait d'arriver à Chôlon.
— Oh ! ce Jolliveau, ajouta Céleste, on dirait qu'il cherche un massacre. Il a dans le sang la haine au peuple.
— Le peuple ! fit Galfe avec amertume. Y a-t-il un peuple ? Ces malheureux qui se laissent insulter, frapper et arrêter sans résistance, sont-ils un peuple ou un troupeau ?
Chose étrange, le Galfe d'autrefois, celui que son impatience révolutionnaire, mêlée du mépris des endormeurs et des endormis, avait rendu dynamiteur, semblait maintenant revivre.
— C'est ce soir le meeting de la salle des Joyeux, dit Céleste.
— Un meeting !... Oui, ils ne savent que parler ! Ils ne parlent pas, les gendarmes : ils frappent et quelquefois ils tuent !
La jeune femme tressaillit, malgré son courage, du ton presque sinistre dont ces derniers mots furent prononcés par son amant.
Celui-ci, comme perdu dans ses réflexions ou dans un rêve, ajouta :
— Enfin ! allons au meeting !
À quoi répondait cette phrase ? Céleste ne lui avait point parlé de se rendre à la réunion : elle la lui avait seulement annoncée. À quelle impulsion obéissait-il en ce moment ?
— Allons au meeting, répéta-t-elle, étonnée de se sentir un léger tremblement dans la voix.
Ils sortirent de la boutique par une porte latérale. Avant de mettre le pied dans la rue. Céleste se retourna soudainement et étreignant son amant, l'embrassa de toute son âme, sans savoir pourquoi.
Ils demeurèrent un instant l'un contre l'autre, lèvre à lèvre. Puis ils partirent, se tenant étroitement par le bras, comme deux amoureux. Amoureux ! ils l'étaient toujours.
Dans les rues, il faisait presque sombre ; la soirée était traversée de souffles d'orages, mêlés de gouttes de pluie. Autour d'eux, rien que le silence et la solitude ; Chôlon semblait une ville morte.
Tout à coup, comme ils débouchaient de la rue Nationale vers la place de Tondou, la scène changea brusquement.
À la lueur des becs de gaz et de torches, allant et venant devant eux, ils aperçurent une foule houlant comme une énorme vague vers un bâtiment noir et menaçant qu'ils reconnurent immédiatement.
La prison !
L'édifice infâme où ils avaient l'un et l'autre tant souffert aux heures les plus poignantes de leur vie, était là, devant eux, plus énorme et plus farouche dans la nuit, tel que quelque énigmatique sphynx ou chimère, gardien de la vieille société. C'était le monstre de pierre qui broyait des vies, se nourrissait de douleurs et de larmes.
Là étaient enfermés par ordre de Jolliveau, autocrate féroce, les militants les plus énergiques de la grève, une vingtaine au moins, ceux qu'on appelait « les meneurs » !
Des cris de tempête s'élevaient de la foule : « Liberté ! liberté ! Dehors les prisonniers ! »
Un grand souffle passa sur Galfe et Céleste. Ils virent les détenus enfiévrés derrière les barreaux de leurs cellules ; ils virent les familles de ces hommes, étreintes dans l'angoisse et dans la misère ; ils se revirent eux-mêmes, captifs dans le bâtiment exécré. Oui, c'était là qu'on enfermait les vaincus, les parias de la société, tandis que les malfaiteurs de haut vol promenaient, salués et glorifiés, leur insolente omnipotence !
Dans un même et irrésistible élan d'humanité révoltée, tous deux se précipitèrent, plongeant dans la foule, avec ce cri : « Enfonçons la porte ! »
Les gardiens, en petit nombre, avaient fermé la grille d'entrée et consolidé intérieurement les portes par des barricades.
Mais, déjà, sous la poussée de la foule conduite par Galfe et Céleste, des barreaux étaient arrachés, et les assaillants s'en servaient comme de béliers pour battre la porte. L'ancien mineur, surtout, habitué à manier le pic, portait des coups furieux.
Soudain, un immense cri de : « Les gendarmes ! » éclata derrière eux, dans cette foule, qui, prise de panique, se dispersa en une fuite effrénée, tandis que le galop des chevaux résonnait sur le pavé et que, au bout de la place, apparaissait un escadron de cavaliers, sabre au clair.
Galfe et Céleste avaient été emportés malgré eux dans le remous de cette foule, vague irrésistible qui déferlait vers la rue de Tondou. En vain, cherchaient-ils à la ramener en avant : la peur des chevaux et des sabres glaçait les manifestants qui se contentaient de clamer leur exaspération.
— Ah ! lâches ! s'écria Galfe. Vous êtes faits pour la servitude !
Une perche, arme sans doute abandonnée par un manifestant, gisait à terre.
Céleste la saisit et, d'un mouvement spontané, se dépouillant de son fichu de laine, l'y fixa. Elle eut aussitôt un drapeau noir qu'elle brandit en s'écriant d'une voix éclatante : « Vive la révolution sociale ! Vive l'anar... »
Elle n'acheva pas ! Une décharge déchira l'air, balayant la place aussitôt emplie de gémissements et de râles : une compagnie de gendarmes subitement apparue du côté du Canal, venait de tirer.
Galfe et Céleste étaient tombés l'un sur l'autre, tous deux foudroyés, lui d'une balle au front, elle d'une balle au cœur. Ce front d'ouvrier qui était un poète et un penseur, ce cœur de jeune femme tout amour et tendresse, le plomb les avait transpercés et ouverts, saignants, comme des fruits mûrs.
Du moins, comme l'avait prophétisé Galfe, la mort même n'avait pu les séparer. Peut-être était-ce pour eux une faveur du Destin de partir ainsi, tous deux, ensemble, jeunes encore et s'étant aimés jusqu'au dernier moment.
À leurs pieds gisait, échappé à la main de Céleste, le drapeau noir, symbole d'une immanente protestation contre la société marâtre, contre cette société qui, à ces deux êtres généreux, pleins de jeunesse virile, d'enthousiasme et de bonté, n'avait donné en partage que la prison, le bagne, la misère et la mort !
XX
VISIONS D’AVENIR [modifier]
La fusillade de Chôlon, qui fit quinze victimes — trois morts et douze blessés — retentit comme un coup de tonnerre dans toute la France.
Ce fut la fin de la grève. Devant la clameur d’exécration s’élevant contre lui de toutes parts, le préfet Jolliveau, quel que fût son cynisme brutal, sentit son assurance l’abandonner : il eut peur. Peur non du crime perpétré, mais d’une révocation ; les ouvriers et les bourgeois républicains l’avaient en horreur, les conservateurs eux-mêmes l’abandonnaient et osaient à peine le saluer dans la rue. Seul des Gourdes lui demeurait ; quant à Schickler, il avait déclaré nettement à l’évêque de Tondou : « Cet homme est compromettant. »
Ce que ne lui pardonnaient pas ceux qui avaient été jusqu’alors ses protecteurs, c’était de n’avoir point réussi. Un massacre, même dix fois plus considérable, ne leur eût nullement déplu s’il eût eu pour effet de briser la résistance ouvrière. Mais justement celui de Chôlon n'avait fait qu'exaspérer les colères et les indignations ; les forces ouvrières se dressaient maintenant en faisceaux indestructibles, plus résolues à la lutte que jamais.
Devant cette unanimité du sentiment prolétarien, les capitalistes s'effacèrent ! Les petits et moyens, comme Gueulland et Lépinet, se retirèrent les premiers de la ligue et firent droit aux revendications de leurs ouvriers.
Schickler, voyant que les choses allaient se gâter, traita avec les siens et à des conditions assez avantageuses pour lui, tant parce qu'il ne laissa point passer le moment, que parce que les serfs du Brisot n'avaient point encore acquis la ténacité révolutionnaire de ceux de Mersey.
À la fin, des Gourdes, resté seul, dut traiter aussi. Un ordre ministériel avait imposé, malgré les instances du préfet, l'évacuation de la ville par les forces militaires qui y étaient massées. Outre que la présence de ces troupes causait une irritation perpétuelle aux habitants, les officiers ne répondaient plus des soldats, très impressionnés par le drame de Chôlon. Parfois même, des altercations éclataient entre eux et les gendarmes, traités couramment de meurtriers, et l'on pouvait se demander si la troupe, dans un moment d'effervescence populaire, n'imiterait pas 1789, tirant sur la cavalerie de Besanval et de Lambex. Le commandant de gendarmerie, qui prétendait s'arroger des droits dictatoriaux, se vit tenu énergiquement en échec par le maire, fort du sentiment unanime de la population.
De sorte que, sauf au Brisot, ce fut une nouvelle victoire ouvrière sur toute la ligne. Moschin, Michet, les mouchards, et avec eux le ménage Canul, durent disparaître, cette fois définitivement, de Mersey. Du coup, le syndicat jaune se trouva complètement désemparé.
Mais de cette victoire nul ne se réjouit : elle avait été trop chèrement achetée. La mort tragique de Galfe et de Céleste, auxquels la population ouvrière avait fait d'inoubliables funérailles, arrachait des larmes, non seulement à Détras, Geneviève et Panuel, leurs plus intimes amis, mais à tous les travailleurs de Mersey. La ville entière portait le deuil.
— De tels crimes se paieront par la mort de la bourgeoisie elle-même, disait Bernard à ses amis de la Ferme nouvelle. Son agonie, en tant que classe dirigeante, commence : l'avenir proche est aux travailleurs affranchis, maîtres du sol, de la mine et de l'outillage, formant une humanité nouvelle.
— Puisse ce jour venir bientôt ! dit gravement Geneviève. Alors on en aura fini avec les haines, les guerres, les frontières et les maîtres. Oui, ce sera véritablement une humanité nouvelle.
Le soleil couchant enveloppait comme d'un nimbe d'or la courageuse femme restée belle, d'une beauté harmonieuse et pensive, que les souffrances passées semblaient avoir encore affinée. Ses amis la regardaient et l'écoutaient, pénétrés du même sentiment, une sorte de respect religieux, comme si elle eût prophétisé l'avenir. Et Panuel, étendant une main vers Détras, une autre vers Bernard, leur dit :
— Amis, elle dit vrai : plus de frontières ! plus de maîtres ! Après la grande lutte, — la dernière — la liberté, le bonheur et l'amour pour tous !
Pendant que ces modestes travailleurs évoquaient les radieuses visions de l'avenir, une autre scène se passait dans un lieu bien différent : au Palais-Bourbon.
Paryn débutait à la tribune de la Chambre en interpellant le gouvernement sur le massacre de Chôlon. Avec une émotion indignée, il dénonçait le crime de l'autorité, les provocations préfectorales, le carnage voulu et cherché.
Pendant qu'il parlait, emporté par une force de sentiment qui le rendait véritablement éloquent, ses collègues l'écoutaient à peine. À droite on affectait de ricaner ; au centre ses collègues Lasinus et Jacot l'interrompaient toutes les cinq minutes par le cri de : « Ne touchez pas à l'armée ! » À gauche, quelques-uns le soutenaient de leurs applaudissements et de leurs « très bien ! » mais le plus grand nombre, descendus de leurs sièges, entouraient le célèbre Poumerieux qui faisait sa rentrée à la Chambre après une absence de quatre ans. Ce Poumerieux, jadis un des leaders du radicalisme, avait, au moment même de déposer un projet d'impôt sur le revenu, résigné son mandat en échange du gouvernement général d'une colonie. Et maintenant, enrichi à millions, après être parti endetté de trois cent mille francs, il revenait prendre place dans l'enceinte législative, un collègue besoigneux lui ayant vendu son troupeau d'électeurs contre une haute sinécure administrative. Aussi, le plus grand nombre disait-il de Poumerieux, non pas : « C'est un traître ! » mais « C'est un malin ! Il est très fort ! Eh ! eh ! il sera un jour président de la Chambre, ministre, qui sait ? peut-être président de la République ! Il fait bon se tenir bien avec lui. »
Tout en parlant, Paryn voyait cela. Il devinait aux colloques des petits groupes le jeu des intérêts individuels, des appétits, l'indifférence des uns, devenus de simples automates parlementaires, la médiocrité d'intelligence ou d'énergie chez le plus grand nombre. Quoi ! c'était dans ce troupeau de ruminants et de satisfaits, d'où à peine émergeaient quelques vrais hommes, qu'il allait avoir à dépenser sa force intellectuelle, sa bouillonnante énergie ! Et, en ce moment, il se demanda si le vieux cultivateur César Raulin n'avait pas eu raison.
Mais ce doute si amer fût-il ne le découragea pas. Puisqu'il était là, il ferait, dussent ses efforts être inutiles, tout le possible, tout ce que lui commanderait sa conscience. Et puis, en dehors de cette Chambre fatalement constituée à l'image de la bourgeoisie qui s'en va, n'y avait-il pas le peuple, cette masse immense, tantôt calme, tantôt agitée comme une mer, réservoir inépuisable des forces et des énergies ? Oui, son ami le prolétaire de Mersey, Bernard, disait vrai : une aurore nouvelle allait illuminer l'horizon, le jour approchait où les salariés, les exploités, les miséreux de tous les pays allaient se rapprocher, s'unir pour prendre possession du monde et en faire la patrie humaine, libre et heureuse.