La Liberté (Hugo)
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- I
- Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire,
- Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
- Mais le prêtre fidèle, à genoux sur la pierre,
- Prodigue plus d'encens, répand plus de prière,
- Courbe plus bas son front devant l'autel souillé.
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- II
- Non, sur nos tristes bords, ô belle voyageuse !
- Sœur auguste des rois, fille sainte de Dieu,
- Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse,
- Non, je ne t'ai point dit adieu !
- Car mon luth est de ceux dont les voix importunes
- Pleurent toutes les infortunes,
- Bénissent toutes les vertus.
- Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne
- Du vil gladiateur, mais ils vont dans l'arène,
- Du linceul des martyrs vêtus.
- Dans l'âge où le cœur porte un souffle magnanime,
- Où l'homme à l'avenir jette un défi sublime
- Et montre à sa menace un sourire hardi ;
- Avant l'heure où périt la fleur de l'espérance,
- Quand l'âme, lasse de souffrance,
- Passe du frais matin à l'aride midi ;
- Je disais : "O salut ! vierge aimable et sévère !
- Le monde, ô Liberté, suit tes nobles élans ;
- Comme une jeune épouse il t'aime, et te révère
- Comme une aïeule en cheveux blancs !
- "Salut ! tu sais, de l'âme écartant les entraves,
- Descendre au cachot des esclaves
- Plutôt qu'au palais des tyrans ;
- Aux concertes du Cédron mêlant ceux du Permesse,
- Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse
- Qu'entendent les héros mourants."
- Je disais. Souriant à mon ivresse austère,
- Je vis venir à moi les sages de la terre :
- "Voici la Liberté ! plus de sang ! plus de pleurs !
- Les peuples réveillés s'inclinent devant elle.
- Viens, ô son jeune amant ! car voici l'Immortelle !..."
- Et j'accourus, portant des palmes et des fleurs.
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- III
- O Dieu ! leur Liberté, c'était un monstre immense,
- Se nommant Vérité parce qu'il était nu,
- Balbutiant les cris de l'aveugle démence
- Et l'aveu du vice ingénu !
- La fable eût pu donner à ses fureurs impies
- L'ongle flétrissant des harpies
- Et les mille bras d'Aegéon.
- La dépouille de Rome ornait l'impure idole.
- Le vautour remplaçait l'aigle à son Capitole.
- L'enfer peuplait son Panthéon.
- Le Supplice hagard, la Torture écumante,
- Lui conduisaient la Mort comme une heureuse amante.
- Le monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent ;
- Et les sages menteurs, aux pompeuses doctrines
- Soutenaient ses pas lourds, quand, parmi les ruines,
- Il chancelait, ivre de sang !
- Mêlant les lois de Sparte aux fêtes de Sodome,
- Dans tous les attentats cherchant tous les fléaux,
- Par le néant de l'âme il croyait grandir l'homme,
- Et réveillait le vieux chaos.
- Pour frapper leur couronne osant frapper leur tête,
- Des rois, perdus dans la tempête,
- Il brisait le trône avili ;
- Et, de l'éternité lui laissant quelque reste,
- Daignait à Dieu, muet dans son exil céleste,
- Offrir un échange d'oubli.
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- IV
- Et les sages disaient : "Gloire à notre sagesse !
- Voici les jours de Rome et les temps de la Grèce !
- Nations, de vos rois brisez l'indigne frein.
- Liberté ! N'ayez plus de maîtres que vous-même ;
- Car nous tenons de toi notre pouvoir suprême,
- Sois donc heureux et libre, ô peuple souverain !..."
- Tyrans adulateurs ! caresses mensongères !
- O honte ! Asie, Afrique, où sont tous vos sultans ?
- Que leurs sceptres sont doux, et leurs chaînes légères,
- Près de ces bourreaux insultants !
- Rends gloire, ô foule abjecte en tes fers assoupie,
- Au vil monstre d'Ethiopie,
- Par un fer jaloux mutilé !
- Gloire aux muets, cachés au harem du Prophète !
- Gloire à l'esclave obscur, qui leur livre sa tête,
- Du moins en silence immolé !
- Le sultan, sous des murs de jaspe et de porphyre,
- Jetant à cent beautés un dédaigneux sourire,
- Foule pourpre et l'or, et l'ambre et le corail,
- Et de loin, en passant, le peuple peut connaître
- Où sont les plaisirs de son maître,
- A la tête qui pend aux portes du sérail.
- Peuple heureux ! éveillant la révolte hardie,
- Parmi ses toits troublés, dans l'ombre, bien souvent
- L'inquiet janissaire égare l'incendie
- Sur l'aile bruyante du vent.
- Peuple heureux ! d'un vizir sa vie est le domaine ;
- Un poison, que la mort promène,
- Flétrit son rivage infecté ;
- L'esclavage le courbe au joug de l'épouvante.
- Peuple trois fois heureux ! divins sages qu'on vante,
- Il n'a pas votre Liberté !
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- V
- O France ! c'est au ciel qu'en nos jours de colère
- A fuit la Liberté, mère des saints exploits ;
- Il faut, pour réfléchir cet astre tutélaire,
- Que, pur dans tous ses flots, le fleuve populaire
- Coule à l'ombre du trône appuyé sur les lois.
- Un Dieu du joug du mal a délivré le monde.
- Parmi les opprimés il vint prendre son rang ;
- Rois ! – en vœux fraternels sa parole est féconde ;
- Peuple ! – il fut pauvre, humble et souffrant.
- A tous les dévouements sublimes,
- Sauveurs des états secourus ;
- A ses yeux la Vendée est sœur des Thermophyles ;
- Et le même laurier, dans les mêmes asiles,
- Unit Malesherbe et Codrus.
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- VI
- Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire,
- Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;
- Mais le prêtre fidèle, assis dans la poussière,
- Prodigue plus d'encens, répand plus de prière,
- Courbe plus bas son front devant l'autel souillé.