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— Bon, dit Lousteau, elle est saine et entière ! Elle est signée IV ; J, 2e édition. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J, dixième lettre de l’alphabet, la dixième feuille. Il me paraît dès lors prouvé que ce roman en quatre volumes in-12 a joui, sauf les ruses du libraire, d’un grand succès, puisqu’il aurait eu deux éditions. Lisons et déchiffrons cette énigme ?
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corridor ; mais, se sentant poursuivi par les gens de la duchesse, Rinaldo
— Va te promener !
— Oh ! dit madame de La Baudraye, il y a eu des événements importants entre votre fragment de maculature et cette page.
— Dites, madame, cette précieuse bonne feuille ! Mais la maculature où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient-elle au quatrième volume ? Au diable ! continuons :
ne trouve pas d’asile plus sûr que d’aller sur-le-champ dans le souterrain où devaient être les trésors de la maison de Bracciano. Léger comme la Camille du poète latin, il courut vers l’entrée mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches éclairaient les murailles, lorsque l’adroit Rinaldo, découvrant avec la perspicacité dont l’avait doué la nature, la porte cachée dans le mur, disparut promptement. Une horrible réflexion sillonna l’âme de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les nuages. Il s’était emprisonné !… Il tâta le
— Oh ! cette bonne feuille et le fragment de maculature se suivent ! La dernière page du fragment est la 212 et nous avons ici 217 ! Et, en effet, si dans la maculature, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près semblable, se trouve, dans la bonne feuille, au palais des ducs de Bracciano, le roman me paraît marcher à une conclusion quelconque. Je souhaite que cela soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi… Pour moi, la fête est finie, les deux amants sont revenus au palais Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un bon coup !
— Et Adolphe ?… dit le président Boirouge qui passait pour être un peu leste en paroles
— Et quel style ! dit Bianchon : Rinaldo qui trouve l’asile d’aller !…
— Evidemment ni Maradan, ni les Treuttel et Wurtz, ni Doguereau n’ont imprimé ce roman-là, dit Lousteau ; car ils avaient à leurs gages des correcteurs qui revoyaient leurs épreuves, un luxe que nos éditeurs actuels devraient bien se donner, les auteurs d’aujourd’hui s’en trouveraient à merveille… Ce sera quelque pacotilleur du quai…
— Quel quai ? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains…
— Continuez, dit madame de La Baudraye.
— En tout cas, ce n’est pas d’un conseiller d’État, dit Bianchon.
— C’est peut-être de madame Hadot, dit Lousteau.
— Pourquoi fourrent-ils là-dedans madame Hadot de La Charité ? demanda la présidente à son fils.
— Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine, était une femme auteur qui vivait sous le Consulat…
— Les femmes écrivaient donc sous l’Empereur ? demanda madame Popinot-Chandier.
— Et madame de Genlis, et madame de Staël ? fit le procureur du roi piqué pour Dinah de cette observation.
— Ah !
— Continuez, de grâce, dit madame La Baudraye à Lousteau.
Lousteau reprit la lecture en disant : "Page 218 ! "
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mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cri de désespoir quand il eut vainement cherché les traces de la serrure à secret. Il lui fut impossible de se refuser à reconnaître l’affreuse vérité. La porte, habilement construite pour servir les vengeances de la duchesse, ne pouvait pas s’ouvrir en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits, et ne sentit nulle part l’air chaud de la galerie. Il espérait rencontrer une fente qui lui indiquerait l’endroit où finissait le mur, mais, rien, rien !… la paroi semblait être d’un bloc de marbre…
Alors il lui échappa un sourd rugissement d’hyène…
— Hé ! bien, nous croyions avoir récemment inventé les cris de hyène ? dit Lousteau, la littérature de l’Empire les connaissait déjà, les mettait même en scène avec un certain talent d’histoire naturelle ; ce que prouve le mot sourd.
— Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de La Baudraye.
— Vous y voilà, s’écria Bianchon, l’intérêt, ce monstre romantique, vous a mis la main au collet comme à moi tout à l’heure.
— Lisez ! cria le procureur du roi, je comprends !
— Le fat ! dit le président à l’oreille de son voisin le sous-préfet.
— Il veut flatter madame de La Baudraye, répondit le nouveau sous-préfet.
— Eh ! bien, je lis de suite, dit solennellement Lousteau.
On écouta le journaliste dans le plus profond silence.
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Un gémissement profond répondit au cri de Rinaldo ; mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tant ce gémissement était faible et creux ! il ne pouvait pas sortir d’une poitrine humaine…
— Santa Maria ! dit l’inconnu.
— Si je quitte cette place, je ne saurai plus la retrouver ! pensa Rinaldo quand il reprit son sang-froid accoutumé. Frapper, je serai reconnu : que faire ?
— Qui donc est là ? demanda la voix.
— Hein ! dit le brigand les crapauds parleraient-ils, ici ?
— Je suis le duc de Bracciano ! Qui
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que vous soyez, si vous n’appartenez pas à la duchesse, venez au nom de tous les saints, venez à moi…
— Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc, répondit Rinaldo avec l’impertinence d’un homme qui se voit nécessaire.
— Je te vois, mon ami, car mes yeux se sont accoutumés à l’obscurité. Ecoute, marche droit… bien… tourne à gauche… viens… ici… Nous voilà réunis.
Rinaldo, mettant ses mains en. avant par prudence, rencontra des barres de fer.
— On me trompe ! cria le bandit.
— Non, tu as touché ma cage…
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Assieds-toi sur un fût de marbre qui est là.
— Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une cage ? demanda le bandit.
— Mon ami, j’y suis, depuis trente mois, debout, sans avoir pu m’asseoir…Mais qui es-tu toi ?
— Je suis Rinaldo, le prince de la campagne, le chef de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort des scélérats, que toutes les dames admirent et que les juges pendent par une vieille habitude.
— Dieu soit loué !… je suis sauvé… Un honnête homme aurait eu peur ; tandis que je suis sûr de pouvoir très
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bien m’entendre avec toi, s’écria le duc. O mon cher libérateur, tu dois être armé jusqu’aux dents.
— E verissimo !
— Aurais-tu des…
— Oui, des limes, des pinces… Corpo di Bacco ! je venais emprunter indéfiniment les trésors des Bracciani.
— Tu en auras légitimement une bonne part, mon cher Rinaldo, et peut-être irai-je faire la chasse aux hommes en ta compagnie…
— Vous m’étonnez, Excellence !…
— Ecoute-moi, Rinaldo ! Je ne te parlerai pas du désir de vengeance qui me ronge le cœur : je suis là depuis trente mois - tu es Italien- tu
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me comprendras ! Ah ! mon ami, ma fatigue et mon épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano est encore une des plus belles femmes de Rome, je l’aimais assez pour en être jaloux…
— Vous, son mari !…
— Oui, j’avais tort peut-être !
— Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.
— Ma jalousie fut excitée par la conduite de la duchesse, reprit le duc. L’événement a prouvé que j’avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il était aimé d’elle, j’eus des preuves de leur mutuelle affection…
—Mille pardons ! mesdames, dit Lousteau ; mais voyez-vous, il m’est impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de l’Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait le milieu entre le sommaire des chapitres du Télémaque et les réquisitoires du ministère public. Elle avait des idées, mais elle ne les exprimait pas, la dédaigneuse ! elle observait, mais elle ne faisait part de ses observations à personne, l’avare ! il n’y avait que Fouché qui fît part de ses observations à quelqu’un. La littérature se contentait alors, suivant l’expression d’un des plus niais critiques de la Revue des Deux Mondes, d’une assez pure esquisse et du contour bien net de toutes les figures à l’antique, elle ne dansait pas sur les périodes ! Je le crois bien, elle n’avait pas de périodes, elle n’avait pas de mots à faire chatoyer ; elle vous disait Lubin aimait Toinette, Toinette n’aimait pas Lubin ; Lubin tua Toinette, et les gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la cour d’assises et guillotiné. Forte esquisse, contour net ! Quel beau drame ! Eh ! bien, aujourd’hui, les barbares font chatoyer les mots.
— Et quelquefois les morts, dit Monsieur de Clagny.
— Ah ! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R-là ?
— Que veut-il dire ? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta.
— Il me semble que je marche dans un four, répondit la mairesse.
— Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.
— Aujourd’hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des caractères ; et au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.
— Moi, je suis effrayé de l’éducation du public en fait de littérature, dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII qui ont fini par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l’art. Jadis on ne demandait que de l’intérêt au roman ; quant au style, personne n’y tenait, pas même l’auteur ; quant à des idées, zéro ; quant à la couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style, de l’intérêt, du pathétique, des connaissances positives ; il a exigé les cinq sens littéraires : l’invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment ; puis la critique est venue, brochant sur le tout. Le critique, incapable d’inventer autre chose que des calomnies, a prétendu que toute œuvre qui n’émanait pas d’un cerveau complet, était boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir les cinq sens littéraires, s’étant alors montrés, ceux qui n’avaient que de l’esprit, que du savoir, que du style, ou que du sentiment, ces éclopés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.
— C’est l’histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer Dinah.
— De grâce ! s’écria monsieur de Clagny ; revenons au duc de Bracciano.
Au grand désespoir de l’assemblée, Lousteau reprit la lecture de la bonne feuille.
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Alors je voulus m’assurer de mon malheur, afin de pouvoir me venger sous l’aile de la Providence et de la Loi. La duchesse avait deviné mes projets. Nous nous combattions par la pensée avant de nous combattre le poison à la main. Nous voulions nous imposer mutuellement une confiance que nous n’avions pas ; moi pour lui faire prendre un breuvage, elle pour s’emparer de moi. Elle était femme, elle l’emporta ; car les femmes ont un piège de plus que nous autres à tendre, et j’y tombai : je fus heureux ; mais le lendemain matin je me réveillai dans cette cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans l’obscurité.
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de cette cave, située sous la chambre à coucher de la duchesse. Le soir, enlevé par un contrepoids habilement ménagé, je traversai les planchers et vis dans les bras de son amant la duchesse qui me jeta un morceau de pain, ma pitance de tous les soirs. Voilà ma vie depuis trente mois ! Dans cette prison de marbre, mes cris ne peuvent parvenir à aucune oreille. Pas de hasard pour moi. Je n’espérais plus ! En effet, la chambre de la duchesse est au fond du palais, et ma voix, quand j’y monte, ne peut être entendu, de personne. Chaque fois que je vois ma femme, elle me montre le poison que j’avais préparé
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pour elle et pour son amant ; je le demande pour moi, mais elle me refuse la mort, elle me donne du pain et je mange ! J’ai bien fait de manger, de vivre, j’avais compté sans les bandits !…
— Oui, Excellence ; quand ces imbéciles d’honnêtes gens sont endormis, nous veillons, nous…
— Ah ! Rinaldo, tous mes trésors sont à toi, nous les partagerons en frères, et je voudrais te donner tout… jusqu’à mon duché…
— Excellence, obtenez-moi du pape une absolution in articula mortis, cela me vaudra mieux pour faire mon état.
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— Tout ce que tu voudras ; mais lime les barreaux de ma cage et prête-moi ton poignard… Nous n’avons guère de temps, va vite… Ah ! si mes dents étaient des limes… J’ai essayé de mâcher ce fer…
— Excellence, dit Rinaldo en écoutant les dernières paroles du duc, j’ai déjà scié un barreau.
Tu es un dieu !
— Votre femme était à la fête de la princesse Villaviciosa ; elle est revenue avec son petit Français, elle est ivre d’amour, nous avons donc le temps.
— As-tu fini ?
— Oui…
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— Ton poignard ? demanda vivement le duc au bandit.
— Le voici.
— Bien.
— J’entends le bruit du ressort.
— Ne m’oubliez pas ! dit le bandit qui se connaissait en reconnaissance.
— Pas plus que mon père, dit le duc.
— Adieu ! lui dit Rinaldo. Tiens, comme il s’envole ! ajouta le bandit en voyant disparaître le duc. Pas plus que son père, se dit-il, si c’est ainsi qu’il compte se souvenir de moi… Ah ! J’avais pourtant fait le serment de ne jamais nuire aux femmes…
Mais laissons, pour un moment, le
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bandit livré à ses réflexions, et montons comme le duc dans les appartements du palais.
— Encore une vignette un Amour sur un colimaçon ? Puis la 230 est une page blanche, dit le journaliste. Voici deux autres pages blanches prises par ce titre, si délicieux à écrire quand on a l’heureux malheur de faire des romans : Conclusion !
CONCLUSION.
Jamais la duchesse n’avait été si jolie ; elle sortit de son bain vêtue comme une déesse, et voyant Adolphe
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couché voluptueusement sur des piles de coussins Tu es bien beau, lui dit-elle.
— Et toi, Olympia ?…
— Tu m’aimes toujours ?
— Toujours mieux, dit-il…
— Ah ! il n’y a que les Français qui sachent aimer ! s écria la duchesse… M’aimeras-tu bien ce soir ?
— Oui…
— Viens donc ?
Et, par un mouvement de haine et d’amour, soit que le cardinal Borborigano lui eût remis plus vivement au cœur son mari, soit qu’elle se sentît plus d’amour à lui montrer, elle fit partir le ressort et tendit les bras à
— Voilà tout ! s’écria Lousteau, car le prote a déchiré le reste en enveloppant mon épreuve ; mais c’est bien assez pour nous prouver que l’auteur donnait des espérances.