La Muse du département/III/44

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XLIV. Essai sur la fécondité littéraire



XLIII. Un premier pli de rose XLIV. Essai sur la fécondité littéraire XLV. Un billet de faire part






Cette soirée fut le dernier éclair de l’aisance trompeuse où madame de La Baudraye vivait depuis son arrivée à Paris. Trois jours après, elle aperçut des nuages sur le front de Lousteau qui tournait dans son jardinet autour du gazon en fumant un cigare. Cette femme, à qui les mœurs du petit La Baudraye avaient communiqué l’habitude et le plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que son ménage était sans argent en présence de deux termes de loyer ; à la veille enfin d’un commandement ! Cette réalité de la vie parisienne entra dans le cœur de Dinah comme une épine ; elle se repentit d’avoir entraîné Lousteau dans les dissipations de l’amour. Il est si difficile de passer du plaisir au travail que le bonheur a dévoré plus de poésies que le malheur n’en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Etienne nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie, étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage de se faire l’huissier d’une revue. Elle inventa d’engager, par l’entremise du sieur Migeon, père de Paméla, le peu de bijoux qu’elle possédait, et sur lesquels ma tante, car elle commençait à parler la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit joyeusement la somme due à Lousteau qui labourait sillon à sillon, ou si voulez, ligne à ligne, une nouvelle pour une revue.

— Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta nouvelle sans rien sacrifier à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J’ai trop fait la dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage.

Depuis quatre mois, Etienne menait Dinah au café Riche dîner dans un cabinet qu’on leur réservait. La femme de province fut épouvantée en apprenant qu’Etienne y devait cinq cents francs pour les derniers quinze jours.

— Comment, nous buvions du vin à six francs la bouteille ! une sole normande coûte cent sous !… un petit pain vingt centimes !… s’écria-t-elle en lisant la note que lui tendit le journaliste.

— Mais, être volé par un restaurateur ou par une cuisinière, il y a peu de différence pour nous autres, dit Lousteau.

— Désormais, pour le prix de ton dîner, tu vivras comme un prince.

Après avoir obtenu du propriétaire une cuisine et deux chambres de domestiques, madame de La Baudraye écrivit deux mots à sa mère en lui demandant du linge et un prêt de mille francs ; elle reçut deux malles de linge, de l’argenterie, deux mille francs par une cuisinière honnête et dévote que sa mère lui envoyait. Dix jours après la représentation où ils s’étaient rencontrés, monsieur de Clagny vint voir madame de La Baudraye à quatre heures, en sortant du Palais, et il la trouva brodant un petit bonnet. L’aspect de cette femme si fière, si ambitieuse, dont l’esprit était si cultivé, qui trônait si bien dans le château d’Anzy, descendue à des soins de ménage et cousant pour l’enfant à venir, émut le pauvre magistrat qui sortait de la cour d’assises. En voyant des piqûres à l’un de ces doigts tournés en fuseau qu’il avait baisés, il comprit que madame de La Baudraye ne faisait pas de cette occupation un jeu de l’amour maternel. Pendant cette première entrevue, le magistrat lut dans l’âme de Dinah. Cette perspicacité chez un homme épris était un effort surhumain. Il devina que Didine voulait se faire le bon génie du journaliste, le mettre dans une noble voie ; elle avait conclu des difficultés de la vie matérielle à quelque désordre moral. Entre deux êtres unis par un amour, si vrai d’une part et si bien joué de l’autre, plus d’une confidence s’était échangée en quatre mois. Malgré le soin avec lequel Etienne se drapait, plus d’une parole avait éclairé Dinah sur les antécédents de ce garçon dont le talent fut si comprimé par la misère, si perverti par le mauvais exemple, si contrarié par des difficultés au-dessus de son courage. Il grandira dans l’aisance, s’était-elle dit. Et elle voulait lui donner le bonheur, la sécurité du chez soi, par l’économie et par l’ordre familiers aux gens nés en province. Dinah devint femme de ménage comme elle était devenue poète, par un élan de son âme vers les sommets.

— Son bonheur sera mon absolution.

Cette parole, arrachée par le magistrat à madame de La Baudraye, expliquait l’état actuel des choses. La publicité donnée par Etienne, à son triomphe le jour de la première représentation avait assez mis à nu aux yeux du magistrat les intentions du journaliste. Pour Etienne, madame de La Baudraye était, selon une expression anglaise, une assez belle plume à son bonnet. Loin de goûter les charmes d’un amour mystérieux et timide, de cacher à toute la terre un si grand bonheur, il éprouvait une jouissance de parvenu à se parer de la première femme comme il faut qui l’honorait de son amour. Néanmoins le substitut fut pendant quelque temps la dupe des soins que tout homme prodigue à une femme dans la situation où se trouvait madame de La Baudraye, et que Lousteau rendait charmants par des câlineries particulières aux hommes, dont les manières sont nativement agréables. Il y a des hommes, en effet, qui naissent un peu singes, chez qui l’imitation des plus charmantes choses du sentiment est si naturelle, que le comédien ne se sent plus, et les dispositions naturelles du Sancerrois avaient été très développées sur le théâtre où jusqu’alors il avait vécu. Entre le mois d’avril et le mois de juillet, moment où Dinah devait accoucher, elle devina pourquoi Lousteau n’avait pas vaincu la misère : il était paresseux et manquait de volonté. Certainement le cerveau n’obéit qu’à ses propres lois, il ne reconnaît ni les nécessités de la vie, ni les commandements de l’honneur ; on ne produit pas une belle œuvre parce qu’une femme expire, ou pour payer des dettes déshonorantes, ou pour nourrir des enfants ; néanmoins il n’existe pas de grands talents sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles sont nécessaires à la construction de l’immense édifice d’une gloire. Les hommes d’élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. Ils domptent la paresse, ils se refusent aux plaisirs énervants, ou n’y cèdent qu’avec une mesure indiquée par l’étendue de leurs facultés. Ainsi s’expliquent Scribe, Rossini, Walter Scott, Cuvier, Voltaire, Newton, Buffon, Bayle, Bossuet, Leibnitz, Lope de Véga, Calderon, Boccace, l’Arétin, Aristote, enfin tous les gens qui divertissent, régentent ou conduisent leur époque. La volonté peut et doit être un sujet d’orgueil bien plus que le talent. Si le talent a son germe dans une prédisposition cultivée, le vouloir est une conquête faite à tout moment sur les instincts, sur les goûts domptés, refoulés, sur les fantaisies et les entraves vaincues, sur les difficultés de tout genre héroïquement surmontées. L’abus du cigare entretenait la paresse de Lousteau. Si le tabac endort le chagrin, il engourdit infailliblement l’énergie. Tout ce que le cigare éteignait au physique, la critique l’annihilait au moral chez ce garçon si facile au plaisir. La critique est funeste au critique comme le pour et le contre à l’avocat. a ce métier, l’esprit se fausse, l’intelligence perd sa lucidité rectiligne. L’écrivain n’existe que par des partis pris. Aussi doit-on distinguer deux critiques, de même que, dans la peinture, on reconnaît l’art et le métier. Critiquer à la manière de la plupart des feuilletonistes actuels, c’est exprimer des jugements, tels quels d’une façon plus ou moins spirituelle, comme un avocat plaide au Palais les causes les plus contradictoires. Les Faiseurs trouvent toujours un thème à développer dans l’œuvre qu’ils analysent. Ainsi fait, ce métier convient aux esprits paresseux, aux gens dépourvus de la faculté sublime d’imaginer, ou qui, la possédant, n’ont pas le courage de la cultiver. Toute pièce de théâtre, tout livre devient sous leurs plumes un sujet qui ne coûte aucun effort à leur imagination ; et dont le compte rendu s’écrit, ou moqueur ou sérieux, au gré des passions du moment. Quant au jugement, quel qu’il soit, il est toujours justifiable avec l’esprit français qui se prête admirablement au pour et au contre. La conscience est si peu consultée, ces bravi tiennent si peu à leur avis, qu’ils vantent dans un foyer de théâtre l’œuvre qu’ils déchirent dans leurs articles. On en a vu passant, au besoin, d’un journal à un autre sans prendre la peine d’objecter que les opinions du nouveau feuilleton doivent être diamétralement opposées à celles de l’ancien. Bien plus, madame de La Baudraye souriait en voyant faire à Lousteau un article dans le sens légitimiste et un article dans le sens dynastique sur un même événement. Elle applaudissait à cette maxime dite par lui : "Nous sommes les avoués de l’opinion publique !…" L’autre critique est toute une science, elle exige une compréhension complète des œuvres, une vue lucide sur les tendances d’une époque, l’adoption d’un système, une foi dans certains principes ; c’est-à-dire une jurisprudence, un rapport, un arrêt. Ce critique devient alors le magistrat des idées, le censeur de son temps, il exerce un sacerdoce ; tandis que l’autre est un acrobate qui fait des tours pour gagner sa vie, tant qu’il a des jambes. Entre Claude Vignon et Lousteau, se trouvait la distance qui sépare le métier de l’art. Dinah, dont l’esprit se dérouilla promptement et dont l’intelligence avait de la portée, eut bientôt jugé littérairement son idole. Elle vit Lousteau travaillant au dernier moment, sous les exigences les plus déshonorantes, et lâchant, comme disent les peintres d’une œuvre où manque le faire ; mais elle le justifiait en se disant : "C’est un poète ! " tant elle avait besoin de se justifier à ses propres yeux. En devinant ce secret de la vie littéraire de bien des gens, elle devina que la plume de Lousteau ne serait jamais une ressource. L’amour lui fit alors entreprendre des démarches auxquelles elle ne serait jamais descendue pour elle-même. Elle entama par sa mère des négociations avec son mari pour en obtenir une pension, mais à l’insu de Lousteau dont la délicatesse devait, dans ses idées, être ménagée. Quelques jours avant la fin de juillet, Dinah froissa de colère la lettre où sa mère lui rapportait la réponse définitive du petit La Baudraye. "Madame de La Baudraye n’a pas besoin de pension à Paris quand elle a la plus belle existence du monde à son château d’Anzy : qu’elle y vienne ! " Lousteau ramassa la lettre et la lut.

— Je nous vengerai, dit-il à madame de La Baudraye de ce ton sinistre qui plaît tant aux femmes quand on caresse leurs antipathies.