La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 29

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette, 1894 (Livre II - Richesse, pp. 310-318).
XXIX. Combat de générosité dans la Maréchaussée

CHAPITRE XXIX.

Combat de générosité dans la Maréchaussée.


Les vives inquiétudes et les remords sont de tristes compagnons de prison. Passer le jour à ruminer ses chagrins et les nuits sans sommeil, c’est un mauvais moyen de se fortifier contre le malheur. Le lendemain matin, Clennam sentit que sa santé l’abandonnait aussi rapidement que l’avait abandonné son courage, et que le poids sous lequel il n’avait fait que se courber jusqu’alors commençait à l’accabler.

Chaque nuit, vers minuit ou une heure, il avait quitté son lit de misère pour aller s’asseoir devant la croisée et regarder les lampes blafardes qui éclairaient la cour, ou chercher au ciel les premiers rayons d’un jour encore lointain. Maintenant, lorsque venait la nuit, il ne pouvait pas même se décider à se coucher.

Il était en proie à une agitation inquiète et fiévreuse ; le séjour de la prison lui causait des impatiences pleines d’angoisses ; la conviction que son cœur allait se briser et qu’il mourrait là, lui faisait éprouver des souffrances indicibles. L’horreur et le dégoût que lui inspirait la prison étaient tels, qu’il avait de la peine à respirer. Cette sensation d’asphyxie devenait par moments si violente qu’il se mettait quelquefois à la croisée, se tenant la gorge et tout haletant. En même temps, il avait soif de respirer à pleins poumons une autre atmosphère, il brûlait de franchir ce mur lugubre et monotone ; soif ardente, désir brûlant, qui allaient jusqu’à menacer sa raison.

Bien d’autres personnes avaient éprouvé les mêmes sensations, qui, chez elles comme chez lui, s’étaient épuisées par l’effet même de leur violence et de leur continuité. Il ne lui fallut que deux nuits et un jour pour les user à son tour. Elles ne reparurent plus que par accès irréguliers, mais affaiblies et à des intervalles de plus en plus éloignés. Un calme lugubre leur succéda, et, vers le milieu de la semaine, Arthur était en proie à l’abattement d’une fièvre lente.

En l’absence de Pancks et de Cavalletto, il n’avait d’autre visite à craindre que celle des Plornish. Il tenait à éloigner ce digne couple ; car, dans l’était maladif de ses nerfs, il rougissait de laisser voir sa faiblesse et son découragement ; il recherchait, avant tout, la solitude. Il écrivit quelques lignes à Mme Plornish, lui disant qu’il était très-occupé de ses affaires, et que l’obligation où il se trouvait de s’y dévouer, le forçait à renoncer, pour quelque temps, à l’agréable consolation que lui causait la présence d’un visage ami. Quant à John, qui se montrait tous les jours à une certaine heure (celle où on le relevait de sa faction) pour venir lui demander s’il ne pouvait pas faire quelque chose pour lui, Clennam s’en tirait en faisant semblant d’être occupé à écrire, et en répondant gaiement qu’il n’avait besoin de rien. Ni l’un ni l’autre ne firent plus aucune allusion au sujet de la seule conversation un peu longue qu’ils eussent jamais eue ensemble. Cependant, à travers les diverses phases de son infortune, Clennam était toujours poursuivi par le secret que cet entretien lui avait révélé.

Le sixième des huit jours de grâce accordés par Rigaud était un jour humide, chaud et brumeux. On eût dit que, dans la prison, la pauvreté honteuse, mesquine, sordide, en profitait pour pousser comme un champignon sous l’influence de cette atmosphère étouffante. La tête malade, le cœur fatigué, Arthur avait veillé toute la nuit, écoutant la pluie qui tombait sur les pavés de la cour, et rêvant à celle qui arrosait plus doucement les prairies et les jardins de la campagne lointaine. Un cercle blafard de lueur jaunâtre se leva à l’horizon en guise de soleil, et le prisonnier suivait de l’œil le petit morceau de lumière que ces tristes rayons plaquaient sur le mur de sa chambre, comme une pièce toute neuve sur les guenilles de la prison. Il avait entendu ouvrir la grille ; les visiteurs mal chaussés qui attendaient au dehors avaient passé d’un pas traînard ; on balayait, on pompait, on allait et venait. En un mot la matinée de la Maréchaussée avait commencé. Clennam, si malade et si faible qu’il fut obligé de se reposer plusieurs fois en faisant sa toilette, s’était traîné vers la croisée ouverte et avait sommeillé dans son fauteuil, tandis que la vieille femme de ménage rangeait un peu la chambre.

Ébloui par le défaut de sommeil et la diète (car son appétit l’avait abandonné, et tout ce qu’il mangeait lui paraissait insipide, il se rappelait avoir eu, deux au trois fois, pendant la nuit, une sorte de délire. Il avait entendu, dans l’atmosphère épaisse, des fragments d’airs et de chansons, qui n’avaient d’existence, il le savait bien, que dans son imagination fiévreuse. Maintenant que la fatigue venait lui fermer les yeux, il les entendit de nouveau : il crut qu’on lui parlait, qu’il répondait, et le bruit de sa propre voix le faisait tressaillir.

Tandis qu’il sommeillait et rêvassait de la sorte, si incapable de mesurer le temps qu’il aurait pu prendre indifféremment une minute pour une heure ou une heure pour une minute, il se figura qu’il se trouvait dans un jardin dont une brise humide et chaude éveillait les parfums. Il lui fallut un si grand effort pour lever la tête afin de savoir ce qui en était, que, lorsqu’il regarda autour de lui, cette sensation avait déjà vieilli et ne lui laissait plus qu’un souvenir importun. Sur la table, à côté de sa tasse, il aperçut un bouquet fraîchement cueilli ; un merveilleux bouquet composé des fleurs les plus belles et les mieux choisies.

Jamais il n’avait rien vu de si beau. Il prit les fleurs, en respira l’odeur, les porta à sa tête brûlante, les replaça sur la table, puis étendit ses mains desséchées au-dessus de ce frais bouquet, comme d’autres, en hiver, approchent d’un bon feu leurs mains frileuses. Ce ne fut qu’après s’être réjoui les yeux pendant quelque temps à ce spectacle nouveau pour lui, qu’il commença à se demander d’où lui venaient ces fleurs. Il ouvrit la porte pour questionner la femme de ménage qui avait dû les laisser là, mais elle était déjà partie, et même depuis assez longtemps, sans doute, car le thé qu’il avait à côté de lui était tout froid. Il essaya de boire un peu, mais en vain, l’odeur du thé lui faisait mal. Il se traîna donc encore une fois vers son fauteuil et posa les fleurs sur le petit guéridon d’autrefois.

Lorsque l’espèce d’étourdissement causé par ce mouvement eut cessé, il retomba dans le même état de torpeur qu’auparavant. La brise lui apportait encore un des airs qu’il avait entendus pendant la nuit, quand la porte parut s’ouvrir tout doucement sans qu’on fît tourner la clef dans la serrure, et, au bout d’une minute ou deux, une petite visiteuse bien douce et bien calme, vêtue d’un manteau, s’arrêta sur le seuil. Puis elle rejeta en arrière le manteau qui tomba à ses pieds, et montra la petite Dorrit dans sa vieille robe usée d’autrefois. Il crut la voir trembler, se croiser les mains, sourire, verser des larmes.

Arthur se réveilla et poussa un cri de surprise. Il vit dans l’expression du visage aimant et plein de pitié qui se tourna vers lui, aussi clairement que dans un miroir, combien il était changé. Elle s’avança vers lui, et, posant les mains sur sa poitrine pour l’empêcher de se lever, elle s’agenouilla à ses pieds et pleura sur lui, comme la rosée du ciel avait pleuré sur les fleurs… La petite Dorrit, car c’était bien elle, l’appela par son nom.

« Ô mon meilleur ami ! cher monsieur Clennam, que je ne vous voie pas pleurer ! À moins que ce ne soit de plaisir, comme j’ose l’espérer. Voilà votre pauvre enfant revenue ! »

Si fidèle, si tendre, si peu gâtée par la fortune ! Il y avait des consolations ineffables dans le son de sa voix, dans son regard, dans chaque caresse de sa main.

Tandis qu’Arthur la serrait sur son cœur, elle continua :

« On ne m’avait pas dit que vous étiez malade. »

Et elle passa doucement le bras autour du cou du prisonnier, dont elle posa la tête sur sa poitrine, mit une main sur sa tête, et, la joue appuyée sur cette main, elle le berça aussi tendrement et aussi innocemment (Dieu le sait !) qu’elle avait choyé son père dans cette même chambre, lorsqu’elle n’était qu’une enfant et qu’elle aurait eu tant de besoin elle-même des soins qu’elle prodiguait aux autres.

Lorsque Arthur put parler, il s’écria :

« Comment, c’est vous qui venez me voir ? Et avec cette robe ?

— J’espérais que vous aimeriez mieux me voir dans ce costume qu’avec la plus belle toilette. Je l’ai toujours gardé, afin de ne pas oublier… et cependant je n’avais pas besoin de cela. Je ne suis pas seule, comme vous voyez. J’ai amené une ancienne amie. »

Tournant la tête, Arthur aperçut Maggy, coiffée de l’énorme bonnet d’autrefois qu’on lui avait fait quitter depuis longtemps, armée de son panier des anciens jours, et poussant des gloussements de joie.

« Je ne suis arrivée que d’hier au soir avec Édouard. J’ai envoyé tout de suite chez Mme Plornish pour avoir de vos nouvelles et vous faire savoir que j’étais revenue. Ce n’est qu’alors que j’ai appris que vous étiez ici. N’auriez-vous pas, par hasard, pensé à moi la nuit dernière ? Je suis presque sûre que vous avez dû y songer un peu. J’en jure par moi, qui ai tant pensé à vous. Le temps m’a paru si long jusqu’au matin !

— J’ai pensé à vous… »

Il hésita, ne sachant quel nom lui donner. Elle devina immédiatement pourquoi il s’arrêtait.

« Vous ne m’avez pas encore appelée par mon vrai nom. Vous savez quel doit toujours être mon vrai nom pour vous.

— J’ai pensé à vous, petite Dorrit, tous les jours, toutes les heures, à tous les moments que j’ai passés ici.

— Bien vrai ? Bien vrai ? »

Il ne put se défendre d’un sentiment de honte en voyant la joie qui illuminait le visage de sa jeune amie. Lui, banqueroutier, découragé, malade, déshonoré, prisonnier.

« J’étais ici avant qu’on eût ouvert les portes, mais j’ai eu peur de me montrer à vous tout de suite. Je vous aurais fait plus de mal que de bien ; car la vieille prison m’était tout à la fois si familière et pourtant si triste, elle me rappelait tant de souvenirs de mon pauvre père et de vous aussi, que cela m’a beaucoup émue d’abord. Mais nous sommes allées chez M. Chivery avant de venir à la geôle : il nous a fait entrer et nous a donné la chambre de John… ma pauvre vieille chambre, vous savez… et nous y avons attendu un peu. C’est moi qui vous ai apporté les fleurs, mais vous ne m’avez pas entendue. »

Elle avait l’air plus femme que lorsqu’elle avait quitté l’Angleterre, et le chaud soleil d’Italie avait un peu bruni son visage. Mais, du reste, elle n’était pas changée. Il retrouvait surtout chez elle la même tendresse profonde et timide qu’il lui avait toujours vue, et toujours avec émotion. Si cette tendresse avait pris depuis peu un sens nouveau qui lui serrait le cœur, ce n’est pas que la jeune fille fût changée, elle était restée la même ; mais lui, on lui avait ouvert les yeux.

Elle ôta son vieux chapeau, l’accrocha à son ancienne place, et commença, sans bruit, avec l’aide de Maggy, à rendre la chambre aussi gaie et aussi propre que possible ; elle y répandit sur le parquet de l’eau de senteur. Puis on déballa le panier rempli de raisins et de fruits que l’on mit de côté avec les autres provisions. Ensuite la petite Dorrit dit un mot à l’oreille de Maggy, qui sortit un moment pour le faire remplir de nouveau ; et le panier ne tarda pas à reparaître plein de provisions nouvelles ; on en tira immédiatement certaines buissons et certaines gelées rafraîchissante, avec un poulet rôti et de l’eau rougie pour le second service. Ces divers préparatifs achevés, elle prit dans sa poche son vieux nécessaire pour faire un rideau à la croisée ; et, au milieu du calme qui régnait maintenant dans cette chambre et qui semblait de là rayonner sur toute la bruyante prison, Arthur, moins abattu, regarda travailler la petite Dorrit.

La vue de cette modeste petite tête penchée sur son ouvrage, de ces doigts toujours agiles qui reprenaient leur travail d’autrefois (bien que la jeune fille ne fut pas assez absorbée sur sa tâche pour ne pas lever fréquemment vers le malade des yeux compatissants qui se remplissaient de larmes avant de se baisser)… le bonheur d’être ainsi consolé et soigné, la pensée que tout le dévouement de cette noble nature se tournait vers lui dans son adversité pour répandre sur sa misère les richesses d’une bonté inépuisable, ne contribuaient pas à raffermir la voix ni la main tremblante de Clennam, ni à diminuer sa faiblesse, mais elle lui inspirait une force morale qui croissait avec son amour. Comme il l’aimait tendrement ! Il n’y a pas de mots pour le dire.

Tandis qu’ils restaient assis l’un auprès de l’autre, enveloppés de l’ombre du mur fatal, cette ombre tombait à présent sur lui comme une auréole. Sa petite amie ne voulait pas lui permettre de parler beaucoup, et, enfoncé dans son fauteuil, il se contentait de la regarder. De temps à autre, elle se levait pour lui donner à boire ou pour arranger le coussin qu’elle avait posé derrière sa tête ; puis elle reprenait doucement sa place auprès de lui et se penchait de nouveau sur son ouvrage.

L’ombre changea de place en même temps que le soleil ; mais la petite Dorrit ne quitta pas la sienne, si ce n’est pour soigner son malade. Lorsque le soleil se coucha, elle était encore là. Elle avait achevé sa tâche, et sa main, tremblant sur le bras du fauteuil depuis la dernière fois qu’elle avait donné à boire à Clennam, y restait encore hésitante. Arthur y posa aussi sa main que la petite Dorrit serra dans une étreinte tremblante et suppliante :

« Cher monsieur Clennam, j’ai quelque chose à vous dire avant de vous quitter. Depuis que je suis ici je n’ose ; mais il faut que je vous le dise.

— Moi aussi, chère petite Dorrit, j’ai quelque chose à vous dire. »

Elle leva la main avec un mouvement nerveux comme pour lui fermer la bouche, mais elle la laissa retomber en tremblant à la place qu’elle occupait auparavant.

« Je ne quitterai plus l’Angleterre. Mon frère veut encore voyager ; mais moi je reste. Il m’a toujours été attaché et maintenant il se montre si reconnaissant… beaucoup trop reconnaissant, car je n’ai fait que mon devoir en restant auprès de lui pendant sa maladie… qu’il dit que je suis libre de demeurer où je l’entends et de faire ce que je veux. Tout ce qu’il désire, dit-il, c’est de me voir heureuse. »

On voyait au ciel une étoile brillante. La petite Dorrit la regardait pendant qu’elle parlait, comme si elle eût vu briller là le vœu la plus cher de son cœur.

« Vous devinez sans doute que mon frère est revenu pour chercher le testament de mon cher père, et pour prendre possession de son héritage. Il dit que, s’il y a un testament, je ne peux pas manquer d’y être dotée richement ; et que, dans le cas où on n’en trouverait pas, il me rendra riche par lui-même. »

Arthur allait parler, mais elle leva encore une fois sa petite main tremblante et il se tut.

« Je n’ai pas besoin d’argent. Je n’y tiens pas. À quoi me servirait-il, à moins qu’il ne puisse vous être utile ? Je ne me croirai jamais riche tant que vous serez ici. Je me sentirai plus malheureuse que les plus pauvres d’entre les pauvres tant que vous aurez de pareils chagrins. Laissez-moi vous prêter tout ce que j’ai. Laissez-moi vous prouver que je n’ai pas oublié, que je ne peux jamais oublier combien vous avez été bon pour moi lorsque j’habitais cette prison. Cher monsieur Clennam, rendez-moi la plus heureuse des femmes en disant : Oui ! Rendez-moi aussi heureuse que je puis l’être en vous laissant ici ; et si vous ne voulez pas accepter ce soir, permettez-moi du moins d’emporter l’espoir que vous allez y songer sérieusement… non pas dans votre intérêt, mais dans le mien… Faites-le pour moi, pour moi seule… Vous me procurerez la plus grande joie que je puisse éprouver dans ce monde, celle de savoir que j’aurai pu vous rendre service et payer une obole de la grande dette d’affection et de reconnaissance que j’ai contractée envers vous. Je ne peux pas vous dire tout ce que je voudrais vous dire. Non, je ne peux pas vous visiter dans cet endroit que j’ai habité si longtemps, je ne peux pas songer que vous êtes dans cette prison ou j’ai vu tant de choses, et me montrer aussi calme, aussi consolante que je le devrais. Mes larmes couleront malgré moi. Il me sera impossible de les réprimer. Mais, je vous en prie, ne vous détournez pas de votre petite Dorrit dans votre affliction ! Je vous en prie et vous en supplie de tout mon cœur souffrant, mon ami… mon cher ami !… prenez tout ce que je possède et faites que ce soit un bonheur pour moi d’être riche… »

L’étoile avait éclairé son visage jusqu’à ce moment, lorsqu’elle pencha la tête sur la main de Clennam unie à la sienne.

Il faisait plus sombre quand Arthur l’entoura de son bras, la releva et lui répondit doucement :

« Non, chère, chère petite Dorrit. Non, mon enfant. Je ne dois pas vous entendre parler d’un pareil sacrifice. La liberté et l’espérance me coûteraient trop cher s’il me fallait les acheter à ce prix ; je ne pourrais pas supporter la honte, ni le reproche de les avoir ainsi recouvrées. Mais je prends le ciel à témoin de la reconnaissance, de l’amour que je ressens de votre offre, tout en la refusant.

— Et pourtant vous ne voulez pas souffrir que je vous reste dévouée dans votre affliction ?

— Dites plutôt que c’est moi qui veux vous rester dévoué, ma bien-aimée petite Dorrit. Si à l’époque où vous n’aviez d’autre domicile que cette prison, d’autre vêtement que la robe que vous portez, je m’étais mieux compris (je ne parle que de moi-même) ; si j’avais lu plus clairement dans les secrets de mon cœur ; si, à travers ma réserve et ma méfiance, j’avais entrevu la clarté que je vois briller maintenant, maintenant qu’elle s’est éloignée de moi, et que mes pas chancelants ne pourront jamais la rattraper ; si je vous avais dit que je vous aimais et que je vous respectais, non pas comme ma pauvre enfant, ainsi que je vous en donnais le nom, mais comme une femme dont la main fidèle pouvait m’élever au-dessus de moi-même et me rendre plus heureux et meilleur ; si j’avais saisi l’occasion qui ne se représentera plus… (hélas ! que ne l’ai-je fait !…) et si quelque obstacle était venu nous séparer alors, quand je me trouvais dans une situation à peu près prospère et que vous étiez pauvre, alors j’aurais pu répondre en d’autres termes à votre offre généreuse, tout en rougissant encore de l’accepter ; aujourd’hui, chère petite Dorrit, je ne dois pas y songer… je n’y songerai jamais ! »

Les petites mains jointes d’Amy adressèrent une supplication plus éloquente et plus pathétique que tous les discours du monde.

« Je suis assez déshonoré sans cela, ma petite Dorrit. Je ne dois pas descendre aussi bas et vous entraîner vous… si chère, si généreuse, si bonne… dans ma chute. Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous récompense !… N’y pensons plus. »

Il la prit dans ses bras comme si elle eût été se fille.

« Je suis plus vieux, plus triste, plus indigne de vous qu’à l’époque que nous devons oublier l’un et l’autre, et vous ne devez pas me voir tel que j’étais, mais tel que je suis. Recevez ce baiser d’adieu sur votre joue, mon enfant, vous qui auriez pu devenir autre chose que mon enfant, sans me devenir plus chère… recevez-le de moi, pauvre homme ruiné que le sort éloigne et sépare de vous à jamais, et qui est arrivé au bout de sa carrière lorsque vous ne faites que commencer la vôtre. Je n’ai pas le courage de vous demander de m’oublier dans mon humiliation, mais je vous demande, lorsque vous penserez à moi, de me voir seulement désormais tel que je suis aujourd’hui. »

La cloche qui annonçait aux visiteurs que l’heure du départ allait sonner se fit entendre. Arthur alla prendre le manteau de la jeune fille et l’en enveloppa avec une tendre sollicitude.

« Encore un mot, ma petite Dorrit. Un mot qui me coûte beaucoup à vous dire, mais que je dois vous dire néanmoins. Il y a longtemps que l’époque où vous et cette prison vous aviez quelque chose en commun est passée. Vous me comprenez ?

— Oh ! vous n’aurez pas le courage de me dire, s’écria la petite Dorrit en pleurant amèrement et en levant ses mains jointes avec un geste de supplication, de me dire que je ne dois plus revenir ! Vous ne m’abandonnerez pas ainsi !

— Je vous le dirais si je pouvais, mais je n’ai pas le courage de me priver pour toujours de la vue de ce cher visage, de renoncer à la douceur de le revoir. Seulement ne revenez pas trop tôt, ne revenez pas souvent ! Cette prison est un endroit impur, et je sais trop que j’en sens déjà l’impure influence. Vous appartenez à un théâtre beaucoup plus brillant, beaucoup plus digne de vous. Il ne faut pas tourner de ce côté vos regards en arrière : c’est devant vous, vers un avenir bien différent et bien plus heureux qu’il faut les diriger. Encore une fois, que Dieu vous bénisse ! que Dieu vous récompense ! »

Maggy, qui avait conservé un air attristé pendant toute la durée de cet entretien, s’écria alors :

« Oh ! faites-le entrer dans un hôpital ; je vous en prie, petite mère, faites-le entrer dans un hôpital ! Il ne reprendra jamais sa bonne mine s’il n’entre pas dans un hôpital. Et alors la mignonne petite femme, qui était toujours à tourner son rouet, pourra aller à son armoire avec la princesse et lui dire : « Pourquoi cachez-vous votre poulet froid là-dedans ? » Et puis alors on ouvrira le buffet et on y prendra du poulet tant qu’on voudra, et tout le monde sera content. »

Cette interruption vint fort à propos pour les avertir que la cloche avait presque cessé de retentir. Après avoir de nouveau enveloppé la petite Dorrit dans son manteau avec la même sollicitude, Arthur lui donna le bras et descendit avec elle, bien qu’avant cette visite il se fût à peine senti la force de se tenir debout.

Tous les autres visiteurs étaient déjà partis et la grille se referma derrière elle avec un grincement de désolation et de désespoir qui résonna comme un glas funèbre aux oreilles de Clennam et lui rendit le sentiment de sa faiblesse. Ce fut un long et fatiguant voyage pour lui que de remonter l’escalier, et lorsqu’il rentra dans sa chambre solitaire et sombre, il se sentit plus misérable que jamais.

Il était près de minuit, et depuis longtemps aucun bruit ne se faisait entendre dans la prison, lorsque les marches de l’escalier crièrent sous le poids d’un pas furtif. Une main discrète frappa avec une clef à la porte d’Arthur. C’était John Chivery fils. Il se glissa dans la chambre, chaussé seulement de ses bas, et lui dit à voix basse :

« C’est contraire à tous les règlements, mais tant pis ! J’étais décidé à traverser la cour pour monter chez vous.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Il n’y a rien du tout, monsieur. J’attendais Mlle Dorrit dans la première cour, lorsqu’elle est sortie. J’ai pensé que vous seriez content de savoir qu’il y avait eu quelqu’un pour la reconduire.

— Merci, merci ! Vous l’avez ramenée chez elle, John ?

— Je ne l’ai quittée qu’à la porte de son hôtel. C’est le même où M. Dorrit était descendu. Mlle Dorrit a voulu s’en retourner à pied, et elle m’a parlé avec tant de bonté que cela m’a tout bouleversé. Devinez pourquoi elle a mieux aimé marcher, quand il y avait des voitures à deux pas ?

— Je n’en sais rien, John.

— Parce qu’elle voulait me parler de vous. Elle m’a dit : « John, vous avez toujours été un garçon honorable, et si vous me promettez de le soigner, et de ne jamais le laisser manquer de secours et de consolations, lorsque je ne serai pas là, cela diminuera de beaucoup mes inquiétudes. » Je le lui ai promis, et maintenant je suis votre ami à la vie, à la mort… À la vie à la mort ! »

Clennam, vivement touché, tendit la main à ce cœur loyal.

« Avant que je la prenne, continua John, qui regarda la main sans s’éloigner de la porte, devinez ce que mademoiselle m’a chargé de vous dire. »

Clennam secoua la tête.

« Dites-lui, répéta John d’une voix très-distincte, quoique un peu émue, que sa petite Dorrit ne cessera jamais de l’aimer. Voilà ce qu’elle vous fait savoir… Là ! trouvez-vous que je me sois conduit honorablement, monsieur ?

— Oui, oui, John.

— Ne direz-vous pas à Mlle Dorrit que je me suis conduit honorablement ?

— Certainement.

— Alors, voilà ma main, monsieur, et je suis votre ami à la vie, à la mort ! »

Après avoir reçu et rendu une cordiale poignée de main, John disparut en faisant craquer l’escalier sous le même pas furtif, et traversa, pieds nus, le pavé de la cour ; puis, refermant les grilles derrière lui, passa dans l’entrée où il avait laissé ses souliers. Quand le chemin aurait été pavé de fer rouge, parions que John ne l’aurait pas traversé avec moins de dévouement pour venir réjouir le cœur de Clennam par cet heureux message.