La Petite Dorrit Tome 1

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[modifier] CHAPITRE 1 - Au soleil et à l'ombre

Il y a une trentaine d’années, Marseille était un jour en train de rissoler au soleil.

Dans le midi de la France, un soleil flamboyant par un jour caniculaire du mois d’août n’était pas alors un phénomène plus rare qu’il ne l’a été avant ou depuis, à pareille époque. Tout ce qui existait à Marseille ou aux environs de Marseille avait été ébloui par le ciel embrasé et l’avait ébloui à son tour, tant et si bien que cette manie de s’éblouir réciproquement était devenue universelle. Les voyageurs étaient éblouis par l’éclat des maisons blanches, des murs blancs, des rues blanches, par l’éclat des routes arides et des collines dont la verdure avait été brûlée. Les vignes étaient la seule chose dont l’éclat ne fût pas tout à fait insupportable. Penchées sous le poids du raisin, elles daignaient parfois cligner de l’œil, afin de ne pas vous causer un éblouissement continu lorsque la chaude atmosphère agitait presque imperceptiblement leur feuillage languissant.

Il n’y avait pas assez de vent pour former une seule ride soit sur l'eau fétide du port, soit sur la mer imposante qu’on apercevait au delà. La ligne de démarcation entre les deux couleurs (bleue et noire) Indiquait la limite que l’océan immaculé ne voulait pas dépasser ; mais l’océan demeurait aussi immobile que l’abominable marais auquel il ne mêlait jamais ses flots. Des canots que ne protégeait aucune tente étaient trop brûlants pour qu’on pût les toucher ; la chaleur faisait des cloches sur la peinture des vaisseaux amarrés dans le port ; depuis des mois entiers, les dalles des quais ne s’étaient refroidies ni le jour ni la nuit. Indiens, Russes, Chinois, Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Génois, Napolitains, Vénitiens, Grecs, Turcs, descendants de tous les entrepreneurs de la tour de Babel, que le commerce attirait à Marseille, recherchaient également l’ombre, acceptant n’importe quelle cachette, pourvu qu’elle leur servît d’abri contre l’éclat d’une mer d’un bleu trop ardent pour qu’on pût la regarder, et d’un ciel pourpre où étincelait enchâssé un vaste joyau de feu.

Cet éblouissement universel faisait mal aux yeux. Vers la ligne lointaine des côtes d’Italie, cet éclat, il est vrai, se trouvait tempéré par de légers nuages de brouillard que formait lentement l’évaporation de la mer ; mais il ne s’adoucissait nulle part ailleurs. Au loin, les routes embrasées sous une épaisse couche de poussière vous éblouissaient du fond des vallées, du versant des collines, de chaque point de la plaine interminable. Au loin, les vignes poudreuses qui retombaient en guirlandes autour des chaumières qui bordaient les chemins, et les avenues monotones d’arbres desséchés qui ne donnaient pas d’ombre, languissaient sous l’éclat brûlant de la terre et du ciel. Il en était de même des chevaux aux grelots endormants, attelés à de longues files de voitures, se traînant lentement vers l’intérieur ; il en était de même pour leurs conducteurs à demi couchés, lorsqu’ils se tenaient éveillés, ce qui leur arrivait rarement ; il en était de même pour les laboureurs épuisés de chaleur qui se traînaient péniblement an milieu des champs. Tout ce qui vivait, tout ce qui poussait, semblait accablé par l’ardent éclat du jour, excepté le lézard, qui passait en courant le long des murs crevassés, ou la cigale, qui faisait entendre un chant sec et criard comme le son d’une crécelle. La poussière elle-même était tellement rôtie qu’elle en était brune, et on voyait trembloter l’atmosphère comme si l’air aussi était haletant.

Persiennes, volets, rideaux, stores sont tous baissés ou tirés, afin de tenir à distance l’éblouissante clarté. Laissez-lui seulement une crevasse ou un trou de serrure, et vous la verrez darder à travers comme un dard chauffé à blanc. Les églises sont les endroits où elle pénètre le moins. Si vous sortez du crépuscule formé par les colonnes et les arcades, parsemé, comme dans une scène fantastique, de lampes clignotantes, peuplé aussi, comme un rêve, de vilaines ombres de vieillards qui sommeillent, crachent et mendient pieusement, vous vous plongez dans une rivière de feu, et il ne vous reste plus qu’à sauver vos jours en gagnant à la nage l’ombre la plus voisine. Or, Marseille, avec ses habitants qui flânaient et [ page ]s’allongeaient partout où il y avait de l’ombre, Marseille, où les langues avaient cessé de bourdonner comme les chiens d'aboyer, mais que troublaient parfois le tintamarre discordant des cloches d’église et le roulement impitoyable du tambour, Marseille, on le sentait rien qu’à l’odeur du brûlé, était donc en train de rissoler au soleil,

À cette époque, il existait dans la ville une prison abominable. Dans une des salles de cette prison, si repoussante que le soleil importun ne la regardait même pas en face, l’abandonnant à quelque clarté de rebut, à quelque lueur réfléchie, ramassée Dieu sait où, se trouvaient deux hommes. Auprès des deux hommes il y avait un banc déchiqueté et défiguré, fixé au mur, et sur lequel on avait grossièrement découpé un damier à coups de couteau, avec un jeu de dames formé de vieux boutons et d’os qui avaient servi à faire la soupe ; un jeu de dominos, deux paillassons et deux ou trois bouteilles. C’est là tout ce que renfermait la salle, sauf cependant les rats et d’autres vermines invisibles, sauf aussi la vermine visible, c’est-à-dire les deux hommes en question. Le peu de jour qu’elle recevait lui arrivait à travers une grille de fer, représentant une assez grande croisée, qui permettait d’inspecter à toute heure la prison, sans quitter les marches du sombre escalier sur lequel elle donnait. Il y avait une large saillie à cette grille, à l’endroit où l’extrémité inférieure des barreaux était scellée dans la maçonnerie, à trois ou quatre pieds au-dessus du sol. Sur cette saillie reposait l’un de ces deux hommes, à moitié assis et à moitié couché, les genoux ramassés, les pieds et les épaules plantés contre les parois opposées de la fenêtre. Il y avait assez d’espace entre les barreaux pour lui permettre d’y passer les bras jusqu’au coude, et il se retenait négligemment à la grille, pour plus de commodité.

Tout y sentait la prison. L’atmosphère emprisonnée, le jour emprisonné, l’humidité emprisonnée, les hommes emprisonnés ; tout enfin était détérioré par la captivité. De même que les prisonniers semblaient flétris et hagards, de même le fer était rouillé, les pierres étaient visqueuses, le bois pourri, l’air raréfié et le jour incertain. Pareille à un puits, à un caveau, à une tombe, la prison ne se doutait seulement pas de l’éclat extérieur ; au milieu même d’une des îles à épices de l’océan Indien, elle aurait conservé intacte son atmosphère corrompue.

L’homme couché sur la saillie de la fenêtre grillée avait même très froid. Avec un geste impatient, il ramena d’une de ses épaules son large manteau, de façon à le faire tomber plus lourdement autour de lui, et grommela :

« Au diable ce brigand de soleil qui ne brille jamais ici ! »

Il attendait sa pâture, et regardait obliquement à travers les barreaux, afin de voir le bas de l’escalier, avec une expression assez pareille à celle d’une bête féroce irritée par une attente du même genre. Mais ses yeux, trop rapprochés, n’étaient point placés dans sa tête aussi noblement que ceux du roi des animaux, et ils étaient plus perçants que brillants ; espèce d’armes pointues offrant peu de surface, pour mieux se cacher. Ils n’avaient ni profondeur ni variété ; Ils scintillaient lorsque les paupières se levaient ou s’abaissaient. Jusque-là, n’étaient les services qu’ils rendaient au prisonnier, un horloger en eût pu fabriquer une meilleure paire. Il avait un nez recourbé, assez beau dans son genre, mais qui remontait trop entre les yeux, trop rapprochés eux-mêmes l’un de l’autre. Quant au reste, il était grand et robuste de corps ; il avait des lèvres minces, à en juger par le peu que son épaisse moustache en laissait voir, une masse de cheveux secs, d’une couleur indéfinissable dans leur état inculte, mais offrant çà et là des tons rougeâtres. La main avec laquelle il se retenait aux barreaux de la croisée, toute contournée sur le dos de vilaines égratignures fraîchement cicatrisées, était extrêmement potelée ; elle eût même été extrêmement blanche, sans la souillure de la prison.

L’autre prisonnier dormait par terre sur les dalles, recouvert d’un habit brun de drap grossier.

« Lève-toi, animal, gronda son compagnon. Je ne veux pas que tu dormes quand j’ai faim.

— Ça m’est égal, maître, répondit l’animal d’un ton soumis et avec une certaine gaieté ; je me réveille quand je veux, je dors quand je veux. Ça m’est égal. »

Tout en parlant, il s’était levé, secoué, gratté ; il attacha négligemment son habit brun autour de son cou, en croisant les manches (ce vêtement venait de lui servir de couverture), et s’assit en bâillant sur le pavé humide, le dos appuyé contre le mur qui faisait face à la grille.

« Dis-moi quelle heure il est, grommela l’autre.

— Midi va sonner… dans quarante minutes. »

Pendant la courte pause qu’il avait faite, il avait regardé tout autour de la prison, comme pour y chercher un renseignement exact.

« Tu es donc une horloge ? comment fais-tu pour toujours connaître l’heure ?

— Je n’en sais rien : mais je puis toujours dire l’heure qu’il est, comme l’endroit où je suis. On m’a amené ici pendant la nuit et au sortir d’un bateau. Cela ne m’empêche pas de savoir où je suis. Voyez un peu. Port de Marseille…. Il était déjà à genoux sur les dalles, dessinant la carte avec son doigt basané…. Toulon (où il y a un bagne), l'Espagne là-bas, Alger un peu plus loin. Voilà Nice, qui se faufile à gauche. En faisant le tour de cette corniche, nous trouvons Gênes, jetée et port de Gênes, Lazaretto. La ville est ici ; là, les jardins en terrasse où rougit la belladone. Ici, Porto-Fino. En avant pour Livourne. En avant encore pour Civitta-Vecchia. Puis vous arrivez tout droit à…. Comment, il n’y a pas de place pour Naples ?… » Il était arrivé jusqu’au mur à cet endroit de son plan…. « Mais c’est égal ; Naples est là dedans. »

Il resta à genoux, regardant son camarade de geôle, d’un air assez animé pour une prison. C’était un petit homme au teint basané, vif et agile, bien qu’un peu trapu. Des boucles d’oreilles à ses oreilles brunes, des dents blanches éclairant l’expression grotesque de son visage brun, une barbe épaisse et d’un noir de jais qui encadrait sa gorge brune, une chemise rouge, toute déchirée, s'ouvrant sur sa poitrine brune, un large pantalon de marin, des souliers passables, un long bonnet rouge, la taille entourée d’une ceinture rouge où était passé un couteau : voilà son signalement.

« Voyons un peu si je vais revenir de Naples comme j’y suis allé ! Tenez, mon maître ! Civitta-Vecchia, Livourne, Porto-Fino, Gênes, la corniche devant Nice (qui est là-dedans), Marseille, vous et moi. L’appartement du geôlier et ses clefs sont à l’endroit où je pose ce pouce ; et c’est là, à mon poignet, que l’on garde le grand rasoir national dans sa gaine. C’est là qu’on tient sous clef la guillotine. »

L’autre prisonnier cracha tout à coup sur le pavé, et on entendit une espèce de gargouillement dans sa gorge.

Presque au même instant on entendit une autre espèce de gargouillement dans la gorge de quelque serrure qui s’ouvrait au-dessous de la prison, puis une porte se referma avec bruit. On gravissait lentement les marches de l’escalier ; le bavardage d’une petite voix bien douce se mêla au bruit des pas ; et bientôt le geôlier parut, portant sa fille, âgée de trois ou quatre ans, et un panier.

« Comment ça va-t-il cette après-midi, messieurs ? Ma petite, vous le voyez, m’accompagne dans ma tournée pour voir les oiseaux de son père. Fi donc ! Il ne faut pas avoir peur ! Regarde les oiseaux, ma belle, regarde les oiseaux, »

Il regarda lui-même fort attentivement les oiseaux confiés à sa garde (tandis qu’il soulevait l’enfant jusqu’à la grille), surtout le plus petit des deux moineaux, dont l’activité paraissait exciter sa méfiance.

« Je vous apporte votre pain, signor Jean-Baptiste, dit-il (ils s’exprimaient tous en français, quoique le petit prisonnier fût un Italien), et si j’osais vous conseiller de ne plus jouer….

— Vous ne conseillez pas au maître de ne plus jouer ! répliqua Jean-Baptiste, montrant ses dents en souriant.

— Oh ! c’est que le maître gagne, répondit le geôlier avec un rapide coup d’œil qui n’annonçait pas une grande sympathie pour l’individu en question, tandis que vous, vous perdez. C'est bien différent. Ça ne vous rapporte que du pain noir et une boisson amère, tandis que ça rapporte au maître du saucisson de Lyon, du veau à la gelée, et une gelée succulente encore, du pain blanc, du fromage d’Italie et du bon vin. Regarde les oiseaux, ma belle !

— Pauvres oiseaux ! » dit l’enfant.

Le joli petit visage, touché d’une divine compassion, tandis qu’il jetait un regard craintif à travers la grille, ressemblait à celui d’un ange qui serait venu visiter la prison. Jean-Baptiste se leva et s’approcha de l’enfant, comme s’il se fût senti attiré vers elle. L’autre [ page ]oiseau ne changea point de position, si ce n’est pour lancer un coup d’œil impatient du côté du panier.

« Attendez ! dit le geôlier, posant la petite fille sur la saillie extérieure de la grille, c’est elle qui va donner à manger aux oiseaux. Ce gros pain est pour signor Jean-Baptiste. Il faut que nous le cassions pour le faire passer dans la cage. Voyez donc comme il est bien apprivoisé, cet oiseau : il baise la petite main ! Ce saucisson enveloppé d’une feuille de vigne est pour M. Rigaud. Et puis, ce morceau de veau et cette gelée succulente sont encore pour M. Rigaud. Et puis, ces trois petits pains blancs sont encore pour M, Rigaud. Et puis ce fromage, et puis cette bouteille de vin, et puis ce tabac… tout cela est encore pour M. Rigaud. L’heureux oiseau ! »

L’enfant fit passer tous ces objets à travers les barreaux, dans la main délicate, lisse et bien faite de M. Rigaud, avec une terreur évidente, en retirant plus d’une fois la sienne et regardant le prisonnier avec une expression ambiguë entre la crainte et la colère, qui faisait plisser son joli petit front. Elle avait, au contraire, déposé la provision de pain grossier dans les mains noires, calleuses et noueuses de Jean-Baptiste (qui avait à peine au bout de ses dix doigts assez d’ongle peur en faire un des ongles de M. Rigaud), avec une confiance des plus faciles ; et, lorsque l’Italien avait baisé sa main, elle l’avait elle-même passée sur le visage du prisonnier pour le caresser. M. Rigaud, fort indifférent à cette préférence, cherchait seulement à gagner les bonnes grâces du père en riant et en faisant des signes de tête à l’enfant chaque fois qu’elle lui remettait quelque chose ; et dès qu’il eut déposé ses comestibles autour de lui, dans des coins commodes de l’embrasure où il reposait, il se mit à manger avec appétit.

Lorsque M. Rigaud riait, il s’opérait dans sa physionomie un changement remarquable, qui n’était pas fait pour prévenir en sa faveur. Sa moustache se relevait vers son nez, et son nez descendait sur sa moustache ; ce qui lui donnait un air sinistre et cruel.

« Là ! dit le geôlier, retournant son panier afin d’en faire tomber les miettes en le frappant contre le mur, j’ai dépensé tout l’argent que j’ai reçu ; voici ma note dans ce panier vide ; c’est donc une affaire réglée. Monsieur Rigaud, comme je vous le disais hier, le président du tribunal recherchera l’honneur de votre société vers une heure de l’après-midi, aujourd’hui.

— Pour me juger, hein ? demanda Rigaud, s’arrêtant couteau en main et morceau dans la bouche.

— Vous l’avez dit. Pour vous juger.

— Et moi ? il n’y a pas de nouvelles pour moi ? » reprit Jean-Baptiste, qui avait commencé à grignoter son pain d’un air très résigné.

Le geôlier haussa les épaules.

« Sainte Vierge ! me faudra-t-il rester ici toute ma vie, mon père ?

— Comment voulez-vous que je le sache ? s’écria le geôlier se

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«  LÀ PETITE DOBRCT.

oiseau ne changea point de position, si ce n’est pour lancer un coup d’wii impatient dn « AI » du panier.

< Attendes} dit le geôlier, posant la petite fille sur la saillie extérieure de la grille, c’est elle qui va donner a manger ans oiseau*. Ce gros pain est pour signor Jeon-Baptiste. Il faut que nous le cas » sions ponr le faire passer dans la cage. Voyez donc comme il est bien apprivoisé, cet oiseau : il baise la petite main t Ce saucisson enveloppé d’une feuille de vigne est pour M. Rigaud. Et puis, ce morceau de veau et cette gelée succulente sont encore pour M. Rigaud. Et puis, cas trois petits pains blancs sont encore pour M, Rigaud. Et puis ce fromage, et puis cotte bonteille de vin, et puis ce tabac… tont cela est encore pour M. Rigaud. L’heureux oiseau ! « 

L’enfant fit passer tous ces objets ft travers les barreaux, dans la main délicate, lisse et bien faite de M. Rigaud, avec une terreur évidente, en retirant plus d’une fois la sienne et regardant le prisonnier avec une expression ambigus entre la crainte et la colère, qui faisait plisser son joli petit front. Elle avait, au contraire, déposé la provision de pain grossier dans les mains noires, calleuses et noueuses de Jean-Baptiste (qui avait & peine au bout de ses dis doigts assez d’ongle peur en taire un des ongles de M. Rigaud), avec uno confiance des plus faciles ; et, lorsque l’Italien avait baisé sa main, elle l’avait eile-même passée sur le visage du prisonnier pour le caresser. M. Rigaud, fort indifférent à celte préférence, cherchait seulement à gagner les bonnes grâces du père en riant et en faisant des signes de tête à l’enfant chaque fois qu’elle lui remettait quelque chose ; et des qu’il eut déposé ses comestibles autour de lui, dans des coins commodes de l’embrasure où il reposait, il se mit à manger avec appétit.

Lorsque M. Rigaud riait, il s’opérait dans sa physionomie un changement remarquable, qui n’était pas fait pour prévenir en sa faveur. Sa moustache se relevait vers son nez, et son nez descendait sur sa moustache ; ce qui lui donnait un air sinistre et cruel.

« Là I dit le geôlier, retournant son panier afin d’en faire tomber les miettes en le frappant contre le mur, j’ai dépensé tout l’argent que j’ai reçu ; voici ma note dans ce panier vide ; c’est donc une affaire réglée. Monsieur Rigaud, comme je vous le disais hier, le président du tribunal recherchera l’honneur de votre société vers une heure de l’après-midi, aujourd’hui.

— Pour méjuger, hein ? demanda Rigaud, s’arrêtant couteau en main et morceau dans la bouche.

— Vous l’avez dit. Pour vous juger.

— Et moi ? il n’y a pas de nouvelles ponr moi ? « reprit Jean-Baptiste, qui avait commencé à grignoter son pain d’un air très-résigné.

Le geôlier haussa les épaules.

< Sainte Vierge ! me faudra-t-il rester ici tonte ma vie. mon père ?

— Comment voulez-vous que je le sache ? s’écria le geôlier sor rc-


LÀ PETITE ! DORBIT.

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tournant vers son interlocuteur avec une vivacité toute méridionale et gesticulant avec ses deux mains et tous ses doigt*, comme s’il me-nacait de le déchirer en mille morceaux. Mon ami, comment voulen-VQUS que je von s dise le temps que voua ovea à rester ici ? Est-ce que J’en sais rien, Jean-Baptiste Cavallottor Mort de ma vie ! H y a quelquefois ici des prisonniers qui ne sont pas si diablement pressés de se voir juger, »

Il parut Jeter un coup d’oeil oblique a l’adresse de M. Rlgaud en faisant cette observation ; mais M. Rigaud avait déjà recommencé son repas interrompu, quoiqu’il ne parût pas ; mettre autant d’ap-pâlit qu’auparavant.

« Adieu, mes oiseaux ! dit le gardien delà prison, prenant sa jolio fille dans ses bras et lui dictant les paroles avec un baiser.

— Adieu, mes oiseaux I « répéta la jolie enfant.

Son visage innocent rayonna d’un si doux éclat par-dessus l’épaule de son père, qui s’éloiguuil avec elle en lui cbantant la cbanson enfantine :

Qu’eat-c’ qui passe tel et lard,

Compagnons de la Marjolaine ?

Qu’eat-c’ qui passe iei si lard.

Dessus le quai »

que Jean-Baptiste se crut engagé d’honneur à répondre à travers la grille, et en mesure, quoique d’une voix un peu enrouée :

C’eal an chevalier du rot. Compagnons de la MarjolaineI C’est un cbevalier do roi, Dessus le quai.

Ces paroles accompagnèrent le geôlier et sa fille si loin sur ce rade escalier, que le père fut obligé de s’arrêter pour que l’enfant pût entendre la fin du couplet et répéter le refrain pendant qu’ils étaient encore en vue. Puis la tête de l’enfant disparut, puis celle dn gardien ; mais la petite voix continua la cbanson jusqu’à ce que la porte se fut refermée avec bruit.

M. Rigaud, ennuyé de voir Jean-Baptiste écouter, avant que les échos eussent cessé de se faire entendre (les échos mêmes semblaient plus faibles et plus traînants de se sentir en prison), lui rappela par un coup de pied qu’il ferait mieux d’aller reprendre sa place dans l’ombre. Le petit Italien alla se rasseoir, avec l’aisance indolente d’un homme depuis longtemps habitué à ce genre de parquet, et, plaçant devant lui les trois gros morceaux de pain en pyramide, et tombant sur le quatrième, se mit tout bonnement en devoir de les démolir, comme si c’eût été un château de cartes.

Peut-être regarda-un de côté le saucisson de Lyon ; peut-être lanja-t-il furtivement un regard d’envie sur le veau entouré d’une -pelée succulente : mais ces comestibles ne furent pas longtemps là pour lui faire venir l’eau à la bouche ; M. Rigaud les eut bientôt


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LÀ PETITE DQRBJT.

expédiés, en dépit de M. le président et du tribunal, et se mit & se laver lea matas de son miens en se suçant les doigta et en les essuyant après sur ses feuilles de vigne. Pois, tandis qu’il s’avalait, entra deux gorgées de vin, pour contempler sou compagnon, sa moustache se releva et son « es s’abaissa, t Gomment trouves-tu ton pain ? deraanda-t-il.

— Un peu sec ; mais j’ai ici ma vieille sauce, répliqua Jean-Baptiste tenant son couteau en l’air.

— Quelle sauce ?

— Voilà ! Je eoupe mon pain par tranches, de cette façon, comme si c’était un melon, ou de celle-ci, comme si c’était une omelette, ou de celle-ci, comme si c’était une friture, ou de celle-ci, comme si c’était du saucisson de Lyon, répondit Jean-Baplista, démontrant ces diverses façons de découper sur le morceau de pain qu’il tenait a la main, et mâchant sans sa presser ce qu’il avait dans la boucbe.

— Tiens ! cria M. Bigaud, tu peux boire, tu peux finir ça. i Le don n’était pas des plus magnifiques, car il restait énormément peu de vin & boire ; mais signor Cavalletto se leva vivement, reçut la bouteille avec reconnaissance, porta le goulot à sa bouche et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.

« Mets la bouteille avec les autres, > dit Bigaud.

L’Italien obéit à cet ordre et se tint prêt à donner à son bienfaiteur une allumette tout allumée, car ce dernier roulait son tabac en cigarettes, à l’aide de petits carrés de papier qu’on lui avait remis en même temps.

a Tiens, tu peux en prendre une.

— Ringrano, mon maître 1 »

Jean-Baptiste avait remercié dans sa langue maternelle et avec la vivacité insinuante qui dislingue ses compatriotes.

II. Bigaud se leva, alluma une cigarette, mit le reste de sa provision de tabac dans une poche de côté de son habit, et s’étendit tout de son long sur le banc. Cavalletto s’assit sur les dalles, tenant une de ses chevilles de chaque main et fumant avec sang-froid. Les yeux de M. Bigaud semblaient attirés malgré lui vers le voisinage immédiat de cet endroit du parquet où Cavalletto avait dessiné le plan avec son pouce ; ils prenaient si souvent cette direction, que l’Italien les suivit plus d’une fois avec surprise dans leur itinéraire le long des dalles.

< Quel satané trou que celui-ci ! dit M. Rigaud, interrompant un long silence. Vois donc la lumière du jour. Du jour ! Allons donc ! on dirait la lumière de la semaine dernière, la lumière d’il y a six mois, la lumière d’il y a six ans, tant elle est terne et morte. >

Le jour, en effet, arrivait languissant par un entonnoir carré qui bouchait une croisée dans le mur de l’escalier, à travers lequel on n’apercevait jamais le ciel, le ciel ni autre chose.

« Cavalletto, dit M. Bigaud cessant tout à coup de regarder cet entonnoir vers lequel ils avaient tons les deux dirigé involontairement les yeux, tu sais que je suis un gentilhomme ?


LÀ PETITE DORRIT.

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— Certainement, certainement !

— Depuis combien de temps sommes-nous ici ?

— Moi, il y aura onae semaines que J’y suis, demain & minuit, I) y aura neuf semaines que vous y êtes, à cinq heures de cette après-midi.

— M’as-tn jamais vu rien faire ici ? Ai-je jamais touché le balai ? ai-je Jamais roulé on déroulé nos paillassons, ou cherché les dames, ou ramassé les dominos, ou mis la main à aucune espèce d’ouvrage ?

— Jamais !

— As-tu jamais eu la moindre idée de me voir faire aucune espèce d’ouvrage ? »

Jean-Baptiste répondit par ce geste particulier qui consiste à secouer l’index de la main droite en le ramenant vers l’épaule, et qui est la négative la plus expressive de la langue italienne.

a Non ! Tu as bien vu tout de suite, dès mon arrivée ici, que j’étais un gentilhomme ?

— ALTRO ! » répliqua Jean-Baptiste en fermant les yeux et avec un hochement de tête des plus animés.

Ce mot, selon l’intonation que lui donnent les Génois, est une confirmation, une contradiction, une assertion, un démenti, un défi, un compliment, une plaisanterie, et cinquante autres choses ; celte fois il représentait, avec une énergie qu’aucune expression écrite ne saurait rendre, la phrase plus familière : « Je le crois bien ! »

a Ah ! ah ! tu as raison ! Je suis un gentilhomme ! et je vivrai en gentilhomme, et je mourrai en gentilhomme ! Je ne veux pas être autre chose qu’un gentilhomme ! C’est là mon jeu, mort de ma vie, et je reste dans mon rôle partout où je vais ! »

Il changea de position et s’assit, s’écriant d’un air de triomphe :

a Tiens ! regarde-moi ! Lancé hors du cornet de la destinée, me voilà tombé dans la société d’un simple contrebandier ; claquemuré avec un pauvre petit fraudeur, dont les papiers ne sont pas en règle, et sur lequel la police a mis la main, pour avoir mis de plus son bateau à la disposition d’autres petites gens qui désiraient passer la frontière et dont les papiers ne sont pas non plus en règle ; et cet homme reconnaît instinctivement ma position sociale, même dans ce demi-jour et dans un endroit comme celui-ci. Bien ioué ! Par le ciel ! tu vois bien que je gagne à tout coup, »

Sa moustache se releva de nouveau et son nez s’abaissa.

« Quelle heure est-il maintenant ? demanda-t-il, le visage empreint d’une pâleur sèche et chaude qui s’accprdait mal avec la gaieté qu’il affectait.

— Près de midi et demi.

— Bon ! Le président va bientôt voir paraître un gentilhomme devant lui. Voyons ! Veux-tu que je te dise de quoi on m’accuse ? c’est le moment ou jamais, car je ne reviendrai plus ici. Ou bien je m’en irai libre comme l’air, on bien on m’emmènera ailleurs, pour mire ma toilette de barbe. Tu sais ou ils gardent la rasoir ? »


10 LÀ PETITE DOBRIl !,

Signor Cavallatto retira sa cigarette d’entre ses lèvres entrouvertes, et parut, pour le moment, plus déconcerté qu’on ne s’y serait attendu.

« Je sais un…, « M. Rigand s’était levé avant de commencer te discours. « Je suis un gentilhomme cosmopolite. Le monde entier est ma patrie. Mon père était Suisse, canton de Vaud ; ma mère était Française d’origine, mais elle est née en Angleterre. Moi-même, Je suis né en Belgique. Je suis un citoyen de l’univers. »

Son attitude théâtrale (il se tenait une main appuyée sur la hanche, sons les plis de son manteau), son air dédaigneux pour son compagnon, qu’il ne regardait seulement pas, préférant s’adresser au mur vis-à-vis, semblait indiquer que l’orateur songeait & répéter nn rôle à l’intention du tribunal qui devait bientôt l’interroger, sien plus qu’a se donner la peine d’éclairer un personnage aussi infime que le sieur Jean-Baptiste Cavallelto.

a Je peux avoir trente-cinq ans. J’ai vu le monde. J’ai vécu ici, j’ai vécu là, et partout j’ai vécu eu gentilhomme. J’ai toujours été traité et respecté comme le doit être un gentilhomme. Si vous voulez essayer de faire tort à mon caractère en cherchant à démontrer que je n’ai d’autres moyens d’existence que les ressources de mon esprit, je vous demanderai quels sont les moyens d’existence de vos gens de loi, de vos hommes d’État, de vos intrigants, de vos financiers. »

11 mettait sans cesse en réquisition sa petite main délicate, comme un témoin toujours prêt à attester ses droits au titre de gentilhomme, témoin utile qui lui avait déjà rendu plus d’une fois des services signalés.

« Il y a deux ans, je vins à Marseille. J’étais pauvre, c’est vrai ; j’avais été malade. Lorsque vos gens de loi, vos hommes d’État, vos intrigants, vos financiers, font des maladies et qu’ils n’ont pas d’argent devant eux, « tu aussi, ils deviennent pauvres. Je descendis à l’hôtel de la Croix dor, tenu à cette époque par M. Henri Baronneau ; il avait soixante-quinze ans au moins, et quelle santé délabrée ! J’habitais l’hôtel depuis quelque chose comme quatre mois, lorsque M. Henri Baronneau eut le malheur de mourir ; ce n’est pas rare de mourir, la chose arrive assez souvent, j’espère, sans que je m’en mâle, n’est-ce pas ? s

Jean-Baptiste ayant fumé sa cigarette jusqu’au bout de ses doigts, M. Bigaud eut la magnanimité de lui en jeter une antre. L’Italien alluma la seconde aux cendres de la première et continua à fumer, regardant à la dérobée l’orateur, qui, préoccupé de son affaire, ne faisait guère attention à son auditeur.

g M. Baronneau laissa une veuve ; elle avait vingt-deux ans. Elle s’était fait une réputation de beauté, et (ce qui n’arrive pas toujours) elle la méritait. Je continuai à loger à l’hôtel de la Croix £or. J’épousai Mme Baronneau. Ce n’est pas à moi de dire si une telle union était disproportionnée. Me voici, vous n’avez qu’à ma voir, malgré co que j’ai souffert naturellement d’une Ion-


  • .À PETITE DORRIT. Il

gueeapttvltô,et pourtant vona pouvez Juger encore si je ne convenais pas à Mme Baronneau beaucoup mieux que son premier mari, »

Il avait nn faux air de bel homme, qu’il n’était pas, et on faux air d’homme bien élevé, qu’il n’était pas non plus. Tout cela n’était que Jactance impudente ; mais dans ce cas, comme dans bien d’autres, il y a la moitié du monde qui prend volontiers une assurance fanfaronne pour argent comptant.

« Quoi qu’il en soit, Mme Baronneau me Jugea digne d’elle. Ce n’est toujours pas son bon goût qui peut me faire du tort, ) ’espère ? »

Le regard de l’orateur étant par basard tombé sur Jean-Baptiste au moment oit il formulait celle question, le petit Italien secoua vivement la tête en signe de négation, et répéta nue infinité de fois, & demi-voix, pour confirmer le raisonnement, allro, altro, altro.

« C’est là que commencèrent les difficultés de notre position. Je suis fier. La fierté peut être bonne ou mauvaise ; mais enfin je suis fier. Il est aussi dans mon caractère de vouloir être le maître ; je ne sais pas céder, il faut que je sois le maître. Malheureusement Mme Rigaud avait seule le droit de disposer de sa fortune. Telle avait été la volonté insensée de feu son premier mari. De plus, le malheur voulait encore qu’elle eût des parents. Lorsque les parents d’une femme viennent faire de l’opposition a un mari qui se pique d’être gentilhomme, qui est fier et qui veut être le maître, la pais du ménage ne peut manquer d’être compromise. Il y avait d’ailleurs un autre sujet de brouille entre nous : Mme Rigaud avait malheureusement des façons un peu vulgaires. Je cherchai à lui donner un ton plus distingué : ma. femme (toujours soutenue en ceci par ses parents) s’irrita de mes efforts ; bientôt des querelles s’élevèrent entre nous ; elles furent ébruitées et exagérées par les calomnies des pareuts de Mme Rigaud, si bien que tout le voisinage en eut connaissance. On a dit que je traitais Mme Rigaud avec cruauté ; il est possible qu’on m’ait vu lui donner un soufflet, rien de plus ; j’ai la main légère, et si on m’a vu corriger Mme Rigaud de cette façon, on a dû voir en même temps que c’était presque histoire de rire, s

Si les gaietés habituelles de M. Rigaud ressemblaient le moins do monde an sourire ’qui errait en ce moment sur son visage, les parents de Mme Rigaud avaient bien le droit de dire qu’ils auraient préféré que l’orateur corrigeât sa femme pour de bon, et non pour de rire.

s Je suis sensible et brave. Je ne prétends pas qu’il y ait nn grand mérite à être brave et sensible, mais tel est mon caractère. Si la parenté mâle de Mme Rigaud était vernie me trouver franchement et ouvertement, j’aurais su ce que j’avais à faire. Ils s’en doutèrent bien, et c’est pour cela qu’ils aimèrent mieux comploter dans l’ombre ; il s’ensuivit nne source éternelle de fréquentes et malheureuses collisions entre Mme Rigaud et moi. À chaque petite somme dont j’avais besoin pour mes dépenses personnelles, toujours une querelle nouvelle…. Jugez de l’effet que cela devait pro-


12

LÀ PETITS DORRIT.

duire sur l’esprit d’un homme dont le caractère est de vouloir être le maître ! Un soir, Mme Nigaud et moi, nous nous promenions comme deux bons amis…. je da’ai marne comme deux amoureux..,, sur une falaise qui domine la mer ; sa mauvaise étoile porta Mme Rigaud à faire allusion à ses parents ; Je raisonnai aveo elle a ce sujet, et je lui reprochai de manquer à son devoir, au dé » vouement qu’elle me devait, en se laissant influencer par la malveillance Jalouse que me témoignait sa famille, Mme Rigaud riposta, je ripostai à mon tour ; Mma Rigaud s’échauffa, je m’échauffai également, et je loi dis des choses irritantes, je le reconnais ; il est dans mon caractère d’être franc. Enfin, Mme Rigaud, dans ui accès de fureur que je dois à jamais déplorer, se jeta sur moi en poussant des cris de rage (ce sont sans doute ces cris qu’on aura entendus a une certaine distance), me déchira mes habits, m’arracha les cheveux, m’égratigna les mains, piétina et laboura la sol avec ses pieds, et finalement s’élança du baut de la falaise et se brisa le crâne contre les rochers qui se trouvent au bas. Telle est la série de faits que la calomnie a voulu pervertir en cherchante faire croire que j’avais tenté de forcer Mme Rigaud à m’abandonner la libre disposition de sa fortune, et que, sur son refus obstiné de faire la concession que je lui demandais, j’avais lutté avec elle…. que je l’avais assassinée ! »

S’avançant vers le rebord où les feuilles de vigne étaient éparpillées, il en ramassa deux ou trois et se mit à s’essuyer les mains, le dos tourné au jour.

« Eh bien, demanda-t-il après un moment de silence, qu’est-ce que lu as à dire à ça ?

— C’est hideux, répliqua le petit Italien, qui s’était levé et repassait son couteau sur un de ses souliers, tout en s’appuyant d’un bras contre le mur.

— Qu’enlends-tu par là ? *

Jean-Baptiste continua à repasser son couteau sans répondre, c Veux-tu dire que mon récit est inexact ? —Altrol » répliqua Jean-Baptiste.

Cette fois le mot était une excuse et signifiait : < Oh ! nulle– , ment ! » c Que veux-tu dire alors ?

— Les juges et les tribunaux ont. tant de préjugés !

— Eh bien ! s’écria l’autre avec un juron et jetant d’un air inquiet le coin de son manteau par-dessus son épaule, qu’ils me condamnent !

— Et vraiment je crois que c’est ce qu’ils feront, » murmura tout bas Jean-Baptiste en baissant la tète pour passer son couteau dans sa ceinture.

On n’échangea plus une parole d’un côté ni de l’autre, bien que les deux prisonniers se fussent mis à se promener de long en large et qu’ils se croisassent nécessairement à chaque tour qu’ils faisaient. U. Rigand s’arrêtait parfois à moitié, comme s’il allait Jeter nu


LÀ PETITS DOWUT. 13

nouveau jour sur sa cause, ou pour adresser à son compagnon quelque remontrance irritée ; mais signor Cavelletto continuant tranquillement sa promenade avec une espèce de demi-trot grotesque et sans lever les yeux, l’autre en fut pour ses Irais.

Au bout de quelque temps ils s’arrêteront tous les deux, au bruit d’une clef tournant dans une serrure. Un son de vois succéda au grincement de la clef, puis un bruit de pas se rapprocha, et le gardien de la prison monta lentement l’escalier, suivi d’un peloton de soldats. < Allons, monsieur Rigaud, dit le geôlier, s’arrâtant un instant la grille, ses clefs a la main, ayea la bonté de sortir. —• Je vais partir en grande cérémonie, à ce que je voit ». — Ma foi, si vous ne parties pas comme (a, répondit le geôlier, vous pourries bien partir en tant de morceaux qu’il deviendrait difficile de vous rassembler. H y a une fameuse fonle, monsieur Rigaud, et qui ne vous aime guère.. »

Il disparut de devant la grille, fit tourner la clef dans la serrure d’une porte basse qui donnait dans un coin de la salle, et enleva la barre de fer qui la maintenait extérieurement.

c Allons, dit-il en l’ouvrant et en se montrant sur le seuil, sortez. »

Parmi les mille tons blancs qu’éclaire le soleil, il n’en existe aucun qui ressemble en rien à la pilleur qui couvrait en ce moment le visage de H. Rigaud. Jamais non plus aucune expression de la physionomie humaine n’a ressemblé le moins du monde à l’expression de ses traits, dont chaque petite ligne trahissait le battement de son cœur effrayé. On dit toujours : c pâle comme un mort, défait comme un mort, a II y a pourtant une grande différence entre les deux états, car ils sont séparés par toute la profondeur de ce golfe profond qui existe entre la lutte terminée et le moment le plus désespéré du combat.

Il alluma une autre cigarette à celle de son compagnon, la plaça entre ses dents serrées, se couvrit la tète d’un chapeau de feutre mou à larges bords, rejeta de nouveau le coin de son manteau pardessus son épaule, et sortit dans le corridor latéral sur lequel s’ouvrait la porte, sans plus s’occuper du signor Cavalletto. Quant à ce petit homme, il ne semblait avoir qu’une idée, qu’un désir, c’était de se rapprocher de la porte et de regarder au dehors. Il était absolument comme une bête sauvage qui s’approche de la grille entr’ouverte de sa cage, afin de contempler la liberté extérieure ; lui aussi, il passa ces quelques minutes à observer et à guetter, jusqu’à ce que la porte se fut refermée sur lui.

Un officier commandait l’escorte, un homme robuste, solide, d’un sang-froid imperturbable, qui tenait son épée nue à la main et fumait un cigare. Il donna des ordres laconiques à ses hommes, qui se formeront autour de M. Rigaud, se mit à leur tête avec un air de suprême indifférence, en disant : a Marche ! a Et sur ce, tout le monde s’éloigna en faisant résonner l’escalier. La porte sera-


14 LÀ PETITE DQRRIT.

ferma aveo fracas, la clef tourna dans la serrure, nn rayon do lumière inusité, une bouffée d’air Inaccoutumée semblaient avoir traversa la prison, disparaissant sons la forme d’une légère spirale de fumée sortie dn cigare de l’officier.

Semblable, dans sa captivité, à quelque animal d’une espèce inférieure, à an singe irrité on & an petit ours exaspéré, le prisonnier, livré h la solitude, avait sauté sur le rebord, afin de ne pas perdre nn senl coup d’œil du cérémonial de ce départ. Tandis qu’il sa cramponnait encore aux barreaux, qu’il étreignait des deux mains, l’écho d’un grand vacarme arriva jusqu’à son oreille : c’était an mé-lange de hurlements, de cris, de jurons, de menaces, d’exécrations ; mais c’était comme dans an orage, on ne distinguait rien qu’un grondement furieux.

Le prisonnier, tellement agité que sa curiosité inquiète le faisait ressembler encore davantage à une bôto féroce onfermés dans une cage, saata lestement à terre, courut tout autour de la salle, remonta lentement sur le rebord, saisit la grille et essaya de l’ébranler, sauta encore une fois a terre, courut, remonta et écou’a, ne s’arrétant que lorsque le brait, s’éloignant. de plus en plus, eut cessé de se faire entendre. Combien de prisonniers plus dignes de pitié ont osé leurs nobles cœurs de la môme façon, sans que personne y ait songé, sans que ceux qu’ils aimaient de toute leur âme aient imaginé de pareilles souffrances, tandis que de grands rois et de grands empereurs, qui les retenaient captifs, se pavanaient gaiement en plein soleil, aux acclamations de la roule 1 Je dirai même, tandis que tous ces grands personnages mouraient tranquillement dans leurs lits, faisant une fin exemplaire et des discours ronflants ; tandis que l’histoire, pleine de politesse, plus ser-vile encore que les instruments dont se servent les ministres, les embaumait dans ses éloges.

Enfin Jean-Baptiste, libre désormais de choisir entre ces quatre mars l’emplacement où il lui conviendrait de mettre à profit sa faculté de s’endormir quand bon lui semblait, s’allongea sur le banc, le visage renversé sur ses bras croisés, et sommeilla. Sa soumission, sa légèreté, sa bonne humeur, ses colères passagères, sa facilité à se contenter de pain dur et de pierres plus dures encore, sa facilité à s’endormir, ses élans et ses boutades en an mot, faisaient de lai an véritable enfant de la terre sur laquelle il était né.

L’immense éblouissement finit par s’éteindre de lui-même pour on certain espace de temps ; le soleil se coucha dans une auréole rouge, verte et dorée ; les étoiles sortirent du ciel, et les vers luisants les singèrent dans l’air inférieur, comme les hommes imitent parfois par un faible rayon de bonté la splendeur des anges. Les longues routes poudreuses et les plaines interminables jouissaient d’un repos absolu, et il régnait sur la mer un silence si profond, qu’elle ne murmurait pas un senl mot prophétique de l’époque où « ’« doit rendre ses morts.


LÀ PETITE DQRRIT.  »5

[modifier] CHAPITRE 2 - Compagnons de voyage

Compagnon » de vojaga.

c Ils n’ont pas recommence" aujourd’hui a hurler comme ils l’ont fait nier, monsieur, n’est-ce pas ?

— Je n’ai rien entendu.

— Alors vous pouves etro sûr qu’ils n’ont rien dit. Lorsque ces gens-là se mettent à hurler, ils hurlent de façon à se faire entendre.

— Mais Je crois qu’en cela Us font à peu près comme tout le monde.

— An ! ont ; mais ces gens-là sont toujours à hurler ; c’est leur bonheur.

— Vous voviler. parler des Marseillais ?

— Je veux parler des Français. Us sont toujours à hurler. Quant a Marseille, nous savons ce que c’est que Marseille. Elle a donné naissance au chant révolutionnaire le plus incendiaire qu’on ait jamais composé. Marseille ne saurait exister sans ses allonsI… marchons !… Allons, marchons n’importe où, ça leur est égal, à la victoire ou à la mort, ou au diable, ou ailleurs, »

L’orateur, qui conservait malgré tout un air de bonne humeur fort amusant à voir, regarda par-dessus le parapet, et lança dans la direction de Marseille un coup d’oeil plein de mépris et de dénigrement ; puis, prenant nne pose résolue en mettant ses mains dans ses poches et en faisant résonner son argent en signe de défi, il apostropha ainsi la ville, après avoir débuté par un tout petit éclat de rire :

c Allons, marchons ! ma foil Vous feriez mieux, il me semble, de nous laisser aller et mai cher à nos affaires, au lieu de nous retenir prisonniers, sous prétexte de quarantaine !

— C’est fort ennuyeux en effet, dit l’autre ; mais nons allon* sortir aujourd’bui même du lazaret.

— Nous allons en sortit îqjourd’hui, répétale premier interlocuteur, je le sais bien ; mais c’est presque une circonstance aggravante, et qui rend cette monstrueuse tyrannie plus intolérable encore l Nous allons en sortir aujourd’hui ! mais pourquoi y sommes-nous entrés ? je vous le demande.

— La raison n’est pas bien iorte, je dois l’avouer ; mais comme nous arrivons de l’Orient, et que l’Orient est la patrie de la peste….

— La peste ! répétal’autre ; voilà justement ce dont je me plains. Je l’ai eae, la peste, continnaUemant, depuis le jour ou je suis


16 LÀ PETITE DORRIT.

entra toi. Je rassemble à nn homme sensé qu’on renfermerait dans une maison do fous. Je ne pois passcroûrlr qu’on me soupçonne de pareille chose. Je snis entra ici aussi bien portant que je l’avais jamais été ; mais me soupçonner d’avoir la peste, c’est me donner la peste. Et je l’ai eue, et je l’ai encora I

— Et vous la supporte » très-bien, monsieur Meagles, répondit aon compognon avec nn sourire.

— Du tont. Si vous savlea ee qui en est, vons ne diriez pas ça. Je suis resté éveillé je ne sais combien de nuits, me disant : « Voilà que jel’ai attrapée ; voilà qu’elle est en train de se développer ; me voilà pris ; voila que tons ces gaillards vont profiler de ma peste pour justifier leurs atupides précautions, a Tenez, j’aimerais autant me voir embrocher et clouer sur une carte an milieu d’une collection entomologique, que de mener la vie que j’ai menée ici.

— Eh bien, monsieur Meaglos », n’en parlons plus, puisque c’est fini, dit une joyeuse voix de femme qui vint se mêler à la conversation.

— Fini I répéta M. Meagles, qui semblait (ce n’était pourtant pas un méchant homme) se trouver dans cette disposition d’esprit toute particulière, où le dernier mot prononcé par nn tiers renferme une nouvelle offense ; fini, et pourquoi donc n’en parlerions-nous plus parce que c’est fini ?s

C’est Mme Meagles qui avait adressé la parole à M. Meagles, et Mme Meagles avait, aussi bien que M. Meagles, l’air avenant et bien portant ; un de ces bons visages d’Anglaises qui, ayant contemplé plus de cinquante-cinq ans l’entourage confortable du foyer domestique, ont conservé un brillant reflet de ce bien-être.

a Là ! n’y pensez plus, père, n’y pensez plus ! dit Mme Meagles, de grâce, contentez-vous de notre Chérie.

— Notre Chérie ! » répéta M. Meagles, toujours de son ton in-digne.

Chérie, cependant, se trouvait tout près de son père ; elle posa la main sur l’épaule de M. Meagles, qui s’empressa de pardonner à Marseille, et cela du fond du cœur.

Chérie pouvait avoir vingt ans. C’était une jolie fille avec d’abondants cheveux bruns qui retombaient en boucles naturelles ; une charmante fille, avec un visage ouvert et des yeux admirables, si grands, si doux, si brillants, si bien enchâssés dans ce hon et joli visage ! Elle était fraîche, potelée, et gâtée par-dessus le marché. Chérie avait encore un certain air de timidité qui lui allait à merveille ; c’était une grâce de plus, et franchement elle était assez avenante et assez jolie ; elle aurait bien pu s’en passer.

a Voyons, je vous le demande, dit M. Meagles avec une douceur pleine de confiance, en reculant d’un pas et en faisant avancer sa fille d’autant, afin qu’elle servit de démonstration à sa question ; je vous le demande franchement, comme un honnête homme s’a-drcssantàla bonne foi d’un honnête homme, voua savez…. Chérie


LÀ TOUTE DQRWT. 17

misée » quarantaine !,,. Aves-vonsJamais ont parler d’une hêtisa pareille ?

— An moins cette hotise a-l-ella eu pour résultat de nons rondra la captivité supportable.

— Allons 1 dit M. Meagles, c’est bien quelque chose, il faut lo reconnaître. Je vous remercie de votre observation. Ab ça, Chérie, mon amour, ta feras bien d’aller avec ta mera te préparer a monter dans le canot, L’officier de santé et un tas de mauvais plaisants en chapeaux à trois cornes vont arriver pour nons mettra en liberté a la fin. Quant a nous antres, avant de sortir de cage, nous devons déjeuner encore une fois ensemble comme do bons chrétiens, et puis chacun de nous s’envolera vers le but de son voyage. Tatlycoram, ne perdes pas de vue votre jeune maîtresse. »

Il s’adressait cette foi ; a une belle fille ans cheveux et aux veux noirs et brillants, miso tiîis-proprement, qui répondit par une demi* révérence, en s’éloignant à la suite de Mme Meagles et de Chérie. Biles traversèrent toutes trois la terrasse grillée par le soleil, et disparurent sous une arcade d’une blancheur éblouissante. Le compagnon de M. Meagles (c’était un homme de quarante ans, grave et au teint bruni) continua à regarder dans la direction de cette arcade, lorsque les trois femmes eurent disparu, jusqu’au moment où M. Meagles lai frappa doucement le bras.

c Je vous demande pardon, dit-il en tressaillant.

— Il n’y a pas de quoi, s dit M. Meagles.

Os firent en silence deux tours à l’ombre du mur, profitant, grâce à la position élevée des bâtiments du lazaret, du peu de fraîcheur qu’il y avait dans l’air de la mer, à sept heures du matin. Le compagnon de M. Meagles entama de nouveau la conversation.

< Oserais-je vous demander, dit-il, quel est le nom de… ?

— De Tatlycoram ? répliqua M. Meagles ; ma foi, je n’en ai pas la moindre idée.

— J’avais cru, reprit l’autre, que….

— Tatlycoram ? suggéra encore M. Meagles.

— Merci…. Que Tatlycoram était un nom propre ; et plus d’une fois l’originalité de ce nom a excité ma surprise.

— Voyez-vous, le fait est, répondit M. Meagles, que Mme Meagles et moi nous sommes des gens pratiques. .

— C’est ce que vous m’avez déjà.dit bien des fois dans ces agréables et intéressantes conversations que nous avons eues ensemble en nous promenant le long de ces dalles, dit l’autre, un demi-sourire se faisant jour a travers la gravité de son visage hâlé.

— Des gens pratiques. Or, un beau matin, il y a maintenant cinq on six ans de cela, lorsque nous avons mené Chérie à l’église dos enfants trouvés…. Vous avez entendu parler de l’hospice des enfants trouvés de Londres, à l’instar de l’établissement du même genre, à Paris ?

— Je l’ai visité


18 Ut PECTTE DORIUT.

—"Très-bien ! On jour dose que nous avions « fiené Chérie à ^église de cet hospice pour loi faire entendra de la musique …. car* en notre qualité de gens pratiques, l’occupaiion de notre vie est de montrer à Chérie tout ce que nous croyons devoir lui plaire…. Mère (e’est le nom de famille que je donne à Mme Meagles) se mil à pleurer si fort, qu’il fallut l’emmener, c Qu’est-ce qu’il y a done, mère ? deranudal-Je, lorsque je l’eus un peu remise ; tu effrayes Chérie, ma bonne. — Oui, je le vois bien, père, dit mère ; mais je crois que c’est justement parce que je l’aime tant que cette idée m’est venue & la tôle. — Quelle idée, mère ? — Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria mère qui recommença à pleurer, lorsque j’ai vu tous ces enfans rangés en lignes et qui en appelaient du père qu’aucun d’eus n’a connu sur la terre, au Père universel qui est ans cieus, je n’ai pu m’empâcher de me demander si quelque mère infortunée ne venait jamais ici, interrogeant tous ces jeunes visages et cherchant à deviner quel est le pauvre enfant qu’elle a mis au monde et qui ne doit jamais connaître l’amour, le baiser, le visage, la vois, le nom de sa mère t » Or, c’était là une pensée digne d’une femme pratique, et je dis à mère : Voilà ce que j’appelle une pensée digne d’une femme pratique, ma chère ( »

Le compagnon de M. Meagles, qui n’avait pas écouté ce récit sans nn peu d’émotion, fit an geste d’assentiment.

« Alors le lendemain je lui dis encore : « Ah çà, mère, j’ai une proposition à te faire qui, je le crois, aura ton approbation. Prenons une de ces enfants pour servir de petite bonne à Chérie. Nous sommes des gens pratiques. Donc, si nous trouvons que ladite bonne n’a pas le meilleur caractère du monde et que ses façons d’agir ne s’accordent pas tout à fait avec les nôtres, nous saurons à quoi attribuer ces défauts-là. Nous saurons tout ce qui lui a manqué des influences et des leçons qui nous ont formés nous-mêmes. Pas de parents, pas de petit frère ni de petite sœur, pas de foyer individuel, pas de conte de la mère l’Oie, pas de fée pour marraine….> » Et voilà comment nous avons mis la main sur Tattycoram.

— Et le nom lui-même ? ’

— Par saint Georges ! s’écria M. Meagles, j’oubliais le nom.

fïh bien, on l’appelait, à l’hospice, Harriet Bedeau. Un nom en ’air, ça va sans dire. Or, nous avons changé Harriet en Halty, puis en Tatty, parce qu’en notre qualité de gens pratiques, nous avons pensé qu’un petit nom d’amitié serait quelque chose de nouveau pour elle, et pourrait contribue/ en quelque sorte à la rendre plus douce et pins aimante, voyez-vous. Quant à Bedeau, je n’ai pas besoin de vous dire que ce nom n’avait pas la moindre chance d’être accepté. S’il existe sur la terre une chose qu’on ne devrait tolérer sous aucun préteste, une chose qui est le type de l’insolence et de l’absurdité officielles, une chose dont l’habit, le gilet et la longue canne sont l’emblème de la façon dont nons autres Anglais ?ous nous obstinons à maintenir un usage stupide, lorsque tout le


LÀ PETITE DORWT. 19

monde en reconnaît la stupidité, cette chose est on bedeau.,., H y a longtemps qao vans n’en aveu vn un ?

— Mais oui,,,. En ma qualité d’Anglais qui vient de passerplus de vingt années en Cbine, j’ai eu pen d’occasions récentes de rencontrer on de ces fonctionnaires,

— Dans ce cas, dit M. Meugles, posant avec beanconp d’animation l’index sur la poitrine do son compagnon, ne voye ?. pas de bedeau, si vons pouvea faire autrement. Lorsque Je rencontre le dimanche un bedeau en grande livrée, arpentant une rue, a la tête d’une école de charité, Je suis obligé de me retourner et de prendre mes jambes h mon cou…. sans cela Je ne pourrais pas m’empecher de lui tomber dessus. Bedeau étant donc un nom impossible, et le fondateur de cet hospice d’ei fants trouvés étant une bonne Ame du nom de Coran », nous avons donné son nom a la petite servante de Chérie. Tantôt on l’appelait Tatly, et tantôt Coram, et enfin, nous avons fini par confondre les deux noms, si bien que maintenant elle ne s’appelle plus que Tatlycoram.

— Votre fille, dit Vautre, lorsqu’ils eurent fait un ou deux tours sans parler et qu’ils se furent arrêtés un instant auprès du mur de la terrasse pour regarder la mer avant de reprendre leur promenade, votre fille est votre unique enfant, Je le sais, monsieur Meagles. Qserai-je vous demander…. Ce n’est pas pour satisfaire une curiosité indiscrète, mais parce que j’ai gôuté tant de plaisir dans votre société, et que la crainte de ne plus retrouver, dons ce labyrinthe de monde, une occasion d’échanger avec votre famille quelques bonnes paroles, me fait désirer de conserver de vous et des vôtres un souvenir exact…. Oserai-je donc vous demander si j’ai bien compris votre digne et aimable femme, lorsque j’ai supposé que vous n’avez jamais eu d’autres enfants ?

  • – Non, non, dit M. Meagles, nous n’avons pas eu précisément d’autres enfants. Nous n’en avons eu qu’une autre.

— Je crains d’avoir, par inadvertance, réveillé un souvenir douloureux.

— Ça ne fait rien, dit M. Meagles. Si ce souvenir me rend plus sérieux, il ne m’attriste nullement. Il me rend sérieux pour le moment, mais il ne me cause pas du tout de chagrin. Chérie avait une sœur jumelle qui est morte i un âge où nous pouvions tout justr apercevoir ses yeux (ils ressemblaient tout à fait aux yeux de Chérie) au niveau de la table, où elle s’accrochait en se dressant sur la pointe des pieds.

— Ah, vraiment !

— Oui ; et, comme nous sommes des gens pratiques, il s’est opéré peu à peu dans l’esprit de Mme Meagles et dans le mien un phénomène que vous comprendrez peut-être, et que peut-être vous ne comprendrez pas. Chérie et sa petite’sœur se ressemblaient tellement, si identiquement, que depuis nous n’avons jamais pu les séparer dans notre pensée. Il s« rait inutile de vous dire que l’enfant que nous avu&3 perdue n’était encore qu’un oao« Nous avons vu changer


SO LÀ PETITE DOWUT.

cette enfant à mesure que cltangeait celle qae le ciel nous a laissée et qui ne nous a jamais quittés. Tant qae Chérie a grandi, sa sœur a grandi avea elle ; lorsque Chérie est devenue une Jeune fille raisonna » Me, presque nne femme, sa sœur est devenue une Jeune fille raisonnante et presque nne femme, aux mêmes jonra, ans mêmes heures. On aurait autant depoine a me convaincre que, si je passais dans l’autre inonde demain, je n’y serais pas reçu, grâce à la miséricorde divine, par une seconde fille semblable en tout à Chérie, qu’on en aurait a me faire croire que Chérie n’existe pas en réalité a raté de moi.

— Je vous comprends, dit l’autre doucement.

— Quant à elle, reprit le père, la mort subite de sa petite saur, do celle qui était son portrait vivant et sa camarade de jeux, et sa part on peu prématurée dans ce mystère auquel nous sommes bien obligés de participer tous, mais qui se présente rarement avea autant de force a l’esprit d’un enl’ant, ont nécessairement exercé une certaine Influence sur son caractère. D’ailleurs sa mère et moi nous n’étions plus jeunes, lorsque nous nous sommes mariés, et Chérie a toujours, pour ainsi dire, mené auprès de nous l’existence d’une grande personne, bien que nous oyons essayé de nous rajeunir pour elle. On nous a conseillé plus d’une fois, lorsqu’elle était un peu malade, de la faire changer d’air et de climat le plus souvent possible, surtout à cette époque de sa vie, et de l’amuser de notre mieux. De sorte que, comme je n’ai plus besoin aujourd’hui de rester cloué à un bureau de banque (bien que j’aie été assez pauvre dans mon jeune temps, je vous assure ; autrement j’aurais épousé Mme Meagles beaucoup plus tôt), nous nous sommes mis à courir le monde. Voilà comment il se fait que vous nous avez trouvés nous écarquillant les yeux devant le Nil, et les Pyramides, et les sphinx, et le désert, et tout le reste ; et voilà comment il se fait que Tattycoram finira par devenir un plus grand voyageur que le capitaine Cook.

— Je vous remercie sincèrement, dit l’autre, des détails intimes que vous avez bien voulu me donner.

— Ça n’en vaut pas la peine, répondit M. Meagles ; je vous les donne bien volontiers, soyez-en convaincu. Et maintenant, monsieur Clennam, vous me permettrez peut-être de vous demander si vous avez enfin décidé quel sera le but de votre voyage ?

— Non, vraiment. Je suis partout un débris de naufrage, une épave, et par conséquent sujet a me laisser entraîner parle premier courant venu.

— I. me parait extraordinaire, si vous voulez bien excuser la liberté que je prends de vous dire cela, que vous ne voqg rendiez pas directement à Londres, reprit M. Meagles du ton d’un conseiller intime.

— J’irai peut-être.

— Oui ; mais il faut vouloir y aller.

— Je n’ai pas de volonté ; c’est-à-dire, ajouta M. Clennam en rougissant un peu, rien qui ressemble assez a nne volonté pour me


LÀ PETITE DÛRRIT. fil

pousser a agir maintenant dans un sens ou dans on autre. Élevé par une main de ter qui m’a brisé sans m’assouplir ; obligé de traîner, comme un galérien, le boulet d’un emploi sur lequel on ne m’a pas consulté et qui n’a jamais été de mon goût ; embarqué, avant ma vingtième année, pour l’autre bout du monde, ob jo suis resté en exil jusqu’à la mort de mon père, qui est décédé la-bas il y a douxe ans ; toujours attelé à une cbarrue que je détestais, que peut-on attendre de moi, maintenant que je suis arrivé au milieu de ma carrière ? Une volonté, un but, un espoir quelconque ? Toutes ces lueurs étaient déjà éteintes en mol, avant que j’eusse appris à prononcer les mois.

— Eh bien, rallumez-les I dit M, Meugles.

— Ah t c’est facile à dire ! Monsieur Meuglas, je sois le fils de parents très-durs. Je suis l’unique enfant d’an père et d’une mère qui ont tout pesé, mesuré et évalué, et pour lesquels tout ce qu’on ne peut ni peser, ni mesurer, ni évaluer, n’a jamais existé ; des gens rigides, comme on dit, professant une religion sévère. Leur religion même n’était qu’un sombre sacrifice de goûts et de sympathies qui n’avaient jamais été les leurs, offert au ciel comme partie d’un marché qui devait leur assurer la jouissance de leurs biens terrestres. Visages austères, discipline inexorable, privations dans ce monde et terreurs dans l’autre, rien de gracieux ni de doux nulle part, et partout le vide dans mon cœur épouvanté. Telle fat mon enfance, si je puis dénaturer le sens de ce mot au point de m’en servir pour désigner un pareil début dans la vie.

— Comment, vous avez été M malheureux que cela ? dit M. Mea-gles, que le tableau qu’on venait de présenter à son imagination impressionnait d’une façon désagréable. C’est un début un peu rude. Mais c’est égal, il faut maintenant étudier et mettre à profil votre avenir, comme le doit faire un homme pratique.

— Si les gens qu’on a coutume de confondre sous cette dénomination étaient des gens pratiques dans le même sens que vous….

— Mais ils le sont, interrompit M. Meagles.

— Êtes-Tous bien sûr de cela ?

— Mais je le suppose, répliqua M. Meagles, réfléchissant à la chose. Il n’y a pas nulle manières d’être des gens pratiques, hein ? Mme Meagles et moi nous ne sommes pas autre chose.

—Dans ce cas, la carrière inconnue qui se déroule devant moi est plus gaie et plus facile que je ne croyais, dit Clennam secouant la tête et avec son sourire grave. Mais c’est assez causer de moi. Voici le canot. »

Le canot en question était plein de ces chapeaux à cornes contre lesquels M. Meagles entretenait des préjugés nationaux ; les porteurs desdits chapeaux mirent pied à terre, gravirent les marches, et tous les voyageurs emprisonnés se rassemblèrent. Alors il y eut on prodigieux déploiement de papiers de la part des chapeaux à ".ornes ; ces fonctionnaires procédèrent à l’appel et firent, comme de coutume, leur embarras pour signer, sceller, timbrer, parafer,


n LÀ PETITE D0RR1T.

poudrer divers documents, le tout afin d’arriver & des résultats excessivement gribouilles, raturés et indéchiffrables. Finalement tout fut terminé selon le règlement, et les voyageurs lurent libres d’aller où bon leur sembla.

Pana la joie toute nouvelle de leur liberté reconquise, ils se soucièrent fort peu de l’éclat et de la chaleur du soleil. Us traversèrent le port dans de gais canots et se trouvèrent de nouveau rassemblés dans un grand hôtel, où les jalousies baissées empêchaient le soleil de pénétrer, et où le ? dalles nues du parquet, les plafonds élevés et les corridors sonores tempéraient l’excessive chaleur. Sous ce toit hospitalier, une vaste teble dressée dans une vaste salle rat bientôt abondamment couverte d’un magnifique repas ; et le régime du lazaret n’apparut plus que comme un souvenir mesquin, au milieu de plats appétissants, de fruits méridionaux, de vins frappés, de fleurs cueillies à Gènes, de neige rapportée du sommet des montagnes, et de toutes les couleurs de l’aro-en-tiel répétées dans les miroirs.

« Tenez ! je n’en veux plus aux murailles monotones du lazaret, dit M. Meagles. La première chose qu’on fait quand on quitte un mauvais gîte, c’est de lui pardonner. Je ue serais pas étonné qu’un prisonnier commençât à se montrer moins sévère pour sa prison, lorsqu’on le met en liberté. >

H y avait une trentaine de convives, à peu près, et tout le monde causait ; mais chacun s’entretenait nécessairement avec ses voisins. M. et Mme Meagles, ayant leur fUle entre eux, se trouvaient tous trois d’un côté de la table : en face étaient assis M. Germain ; un grand monsieur, un Français, qui, malgré ses cheveux et sa barbe aussi noirs que l’aile d’un corbeau et son aspect sombre et terrible

S par politesse, pour ne pas dire diabolique), se montrait le plus oux des hommes, et une jeune et jolie Anglaise, voyageant toute seule ; celle-là avait une physionomie orgueilleuse et un regard observateur ; elle avait évité la société de ses compagnons de route, ou peut-être était-ce eux qui l’avaient évitée : dilemme qu’elle seule peut-être était capable d’éclaircir. Le reste de la réunion se composait du bagage habituel : des gens qui voyageaient pour leurs affaires et d’autres pour leurs plaisirs ; des officiers anglais de l’armée des Indes en congé ; des négociants intéressés dans le commerce avec la Grèce ou la Turquie ; un clergyman, à vraie tournure de révérend, en cravate blanche, avec un modeste gilet montant, faisant avec sa jeune épouse un voyage de lune de miel ; un papa et une maman, non moins britanniques, mais plus majestueux, appartenant à la classe des patriciens, accompagnés de trois fclles en train de mûrir et de rédiger leurs impressions de voyage, pour la plus grande confusion de leurs petites amies, à leur retour ; et une antique mère anglaise, sourde comme *>n pot, mais ferrée sur l’article des voyages, escortée d’une fille plus que mure, qui s’en allait esquissant tous les sites de l’univers, dam l’espoir de trouver enfin un mari au bout de son pinceau.


LÀ PETITE DORRIT. S3

L’Anglaise si réservée releva la dernière remarque de. M. Meagles.

c Voua croyea donc qu’un prisonnier peut cesser jamais d’en vouloir aux murs de sa prison ? damanda-t-elle d’une voix lente" et en hppuyant sur chaque mot.

-w C’est une simple hypothèse de ma part, mademoiselle Wade. le ne prétends pas savoir au juste ce qu’éprouve un captif. C’est la première fois que je sors de prison.

— Mademoiselle doute, dit le monsieur français, employant la langue de son pays, qu’il soit si facile de pardonner ?

— Oui. »

Chérie fui obligée de traduire ce passage à M. Meagles, qui jamais, en aucun cas, n’apprenait an mot de la langue des pays qu’il visitait.

< Oh ! fit-il, vous m’étonnes. Mais c’est dommage, savex-vous ?

— De ne pas être crédule ? demanda Mlle Wade.

— Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai voulu dire Vous tournes la question. C’est dommage de ne pas croire qu’il soit facile de pardonner.

— Mon expérience, répliqua tranquillement Mlle Wade, s’est chargée de corriger peu à peu mes croyances. C’est un progrès qui s’opère naturellement dans l’espèce humaine, à ce qu’on m’a dit.

— À la bonne heure ! Mais il n’est pas naturel de garder rancune, j’espère ? demanda gaiement M. Meagles.

— Si on m’avait enfermée dans une prison quelconque et que j’y eusse langui et souffert, j’aurais toujours cette prison en horreur, et je voudrais la brûler ou la raser à fleur de terre. Voilà tout ce que je sais.

— C’est un peu fort, n’est-ce pas, monsieur ? » dit M. Meagles, s’adressant au Français barbu. (C’était encore une des habitudes du père de Chérie, de parler à tous les étrangers un anglais pur sang, avec une parfaite conviction qu’ils étaient tenus de le « comprendre de façon ou d’autre.) « Vous conviendrez que notre jolie compagne a des idées un peu absolues ?

— P/aft-f" / » répliqua poliment le Français.

Sur ce, M. Meagles répondit, toujours en anglais et d’un ton très-satisfait : ,

c Vous avez raison, monsieur. C’est aussi mon opinion. »

Le déjeuner commençant bientôt à devenir moins animé, M. Meagles fit un discours qui, pour un discours, fut asses sensé, assez court et très-coTdial.’M. Meagles se contenta de demander :

« Puisque nous avons tons vécu en bonne intelligence depuis qui* le hasard nous a rassemblés, et que nous voilà sur le point de nous séparer, probablement pour ne plus nous rencontrer, que pourrions-nous faire de mieux que de nous dire adieu e.t de nous souhaiter bon voyage, en vidant chacun on verre de Champagne, à la ronde ? ¦

C’est ce que l’on fit, et après un échange général de poignées de main, la réunion se dispersa pour toujours.

La demoiselle solitaire n’avait ntas ouvert la bouche. Elle se leva


84 LÀ PETITE DORWT.

en mémo temps que les autres convives et sa retira silencieusement dans un coin Ôcané de la vaste salle, où elle s’assit sur un canapé, dans l’embrasure d’une croisée, et parut s’amuser & regarder le rejet de l’eau qui dansait en rayons argentés sur les barres de la jalousie. Elle se tenait éloignée de ses compagnes de voyage de toute la longueur de la salle, comme pour montrer qu’elle recherchait d’elle-même et par goût la solitude. Et pourtant il eût été aussi difficile que jamais de dire avec certitude si elle évitait les antres ou si c’étaient eux qui l’évitaient.

L’ombre que Mlle Wade avait recherchée, et qui retombait comme un voile lugubre sur son front, s’accordait bien avec son genre de beauté. On ne pouvait guère contempler ce visage si tranquille et si dédaigneux, rehaussé par de sombres sourcils arqués et par des bandeaux de cheveux noirs, sans se demander quelle serait l’expression de ces traits,.si leur expression venait à changer. H semblait presque impossible qu’ils pussent s’attendrir ou s’adondr. On aurait plutôt supposé qu’ils ne pouvaient que s’assombrir encore pour devenir plus irrités et plus provoquants ; c’était là le seul changement qu’ils pussent subir. U n’y avait dans leur expression rien qui sentit le calcul, rien de prémédité ni de cérémonieux. Quoique ce ne fût pas un visage franc et ouvert, il ne trahissait aucune espèce d’hypocrisie. Il disait clairement : « Je me suffis et je ne compte que sur moi ; peu m’importe ce que vous penses ; je ne m’occupe pas de vous, je ne me soucie pas de vous, c’est avec indifférence que ie vous vois et que je vous entends. » Cela se lisait dans ce regard orgueilleux, dans ces narines relevées, dans celle bouche si jolie, malgré ses lèvres pincées et même cruelles. Vous auriez caché deux de ces traits expressifs de la physionomie, que le troisième, à lui seul, vous en aurait dit autant. Masques complètement le visage, et la façon dont Mlle Wade porte sa tête suffira pour indiquer une nature indomptable.

Chérie s’était approchée de Mlle Wade, qui avait plus d’une fois fait le sujet de conversation des Meagles et de M. Clennam, les seuls voyageurs qui n’eussent pas encore quitté la salle, et se tenait deboat auprès d’elle.

a Attendez-vous…. Mlle Wade tourna les yeux vers elle, et Chérie balbutia le reste de sa phrase…. quelqu’un qui doit venir à votre rencontre, mademoiselle Wade ?

— Moi ? non.

— Père va. envoyer au bureau poste restante. Voulez-vous qu’il ait le plaisir de charger le commissionnaire de demander s’il y a des lettres pour vous ?

—Je le remercie, mais je sais d’avance qu’il n’y a pas de lettres pour moi.

— Nous craignons, dit Chérie, s’asseyant auprès de Mlle Wade, avec un air moitié craintif, moitié attendri, que vous ne vous sentiez bien seule, lorsque nous serons tous partis.

—En vérité ?


LÀ PETITE DORRIT. 25

— Non pas, ajouta Chérie en manière d’excuse, et troublée par le regard de son interlocutrice, non pas, cela va sans dire, que nous puissions espérer de TOUS tenir compagnie pendant le voyage, ou que nous ayons pensé que cela TOUS serait agréable.

— Je n’ai jamais donné lieu de supposer que cela me fût agréable,

— Non. Je sais bien. Mais…. bref, ajouta Chérie, qui posa timi-•– ement la main sur la main que Mlle Wade laissait immobile sur le canapé, ne voulez-vcns pas permettre à père de TOUS rendre de cas petits services qu’on se rond entre compagnons de voyage ? Il en serait très-heureux.

— Très-heureux, répéta M. Meagles, s’avauçant avec sa femme el M. Clennam : pourvu qu’il ne s’agisse pas de parler la langue du pays, je serai enchanté de TOUS être utile, soyez-en convaincue.

— Je TOUS suis bien obligée, répliqua Mlle Wade, mais tous mes arrangements sont déjà faits, et je préfère continuer d’aller toute seule et à ma guise.

— Bien vrai ? se dit M. Meagles, qui regarda la demoiselle d’un air intrigué. Eh bien ! ma foi ! voilà une femme qui a du caractère.

— Je sols peu habituée à la société des demoiselles, et je craindrais de ne pas m’y montrer aussi sensible que bien d’autres. Bon Toyage. Adieu. »

Elle n’aurait pas avancé la main, selon toute apparence, si M. Meagles ne lui avait tendu la sienne si directement, qu’elle ne put faire semblant de ne pas l’apercevoir. Elle y posa la sienne, et l’y laissa comme elle l’avait laissée sur le canapé.

« Adieu ! dit M. Meagles. C’est le dernier adieu inscrit sur notre liste ; car mère et moi, nous Tenons de souhaiter bon voyage à M. Clennam, et il ne loi reste plus qu’à en faire autant à Chérie. Adieu ! H est possible que nous ne nous rencontrions plus.

— Dans notre voyage à travers la vie, il faut bien que nous rencontrions les gens qui sont destinés à se trouver sur nos pas, n’importe d’où ils viennent et où ils vont, répondit Mlle Wade avec sang-froid. H faut bien que ce que nous sommes destinés à leur faire, on ce qu’ils doivent nous faire à nous-mêmes, s’accomplisse fatalement, »

Dans l’intonation de ces paroles il y avait quelque chose qui blessa l’oreille de Chérie ; quelque chose qui impliquait que ces mots mystérieux ce que nota sommes destinés à’leur faire, etc., présageaient nécessairement quelque chose de mal, et qui lui fit dire tout bas : a Oh, père ! s en même temps qu’elle se rapprocha un peu de lui avec on air d’enfant gâté. Ce mouvement n’échappa pas à celle qui l’avait provoqué.

a Votre jolie fille, dit-elle, tressaille rien que d’y penser. Néanmoins…. elle regarda Chérie en face…. soyez bien persuadée qu’il y a déjà en route des hommes et des femmes qui ont affaire à vous et qui rempliront leur mission. Us la rempliront infailliblement Peut-être sont-ils encore là-bas, à des centaines, à des milliers de


Sa LÀ PETITE DORWT

lieues en mer ; peut-être en ce montent sont-ils ici preB ; peut-être vont-ils sortir, sans que vous en aacniea rien, sans que vous y puissiez rien, de l’écume la plus immonda de cette ville où nous arrivons à peine. »

Avec l’adieu le plus glacial et une expression de découragement qui donnait & sa beauté, encore dans toute sa fleur, un air fané, elle sortit de la salle.

Or, il lui fallut gravir bien des marches, traverser bien des corridors avant d’arriver à la chambre qu’elle avait retenue dans l’hôtel. Elle touchait au tanne de ce voyage, lorsqu’on passant par le couloir ou se trouvait son appartement, elle entendit le bruit d’une voix irritée éclatant en murmures et en sanglots. Une porte était restée entr’ouverte, et elle aperçut la jeune bonne des personnes qu’elle venait de quitter, la servante au nom bizarre.

Elle se tint immobile a la regarder. C’était une fille intraitable et colère. Son abondante chevelure noire retombait autour de son visage rouge et brûlant, et tandis qu’elle sanglotait et se livrait à son dépit, elle ne se gênait pas pour s’écorcher les lèvres de sa main furieuse.

« Brutes, égoïstes ! s’écriait-elle, sanglotant et haletant entre chaque parole. Ils ne s’inquiètent seulement pas de ce que je deviens ! ils me laissent ici à mourir de faim et de soif 1 Qu’est-ce que ça leur fait ? ces brutes-là ! ces animaux-la ! ces misérables-là !

— Qu’avez-vous donc, ma pauvre fille ? »

La servante dirigea tout à coup vers Mlle Wade ses yeux rougis, et resta les bras suspendus. Elle était en train de se pincer le cou, déjà couvert de meurtrissures bleuâtres.

a Qu’est-ce que cela vous fait ? est-ce que ça vous regarde ?

— Ob ! certainement. Je suis fâchée de vous voir ainsi.

— Vous n’en êtes pas fâchée, dit la servante. Dites plutôt que vous en êtes contente. Vous le savez bien que vous en êtes contente. Je ne me suis mise en colère que deux fois là-bas, en quarantaine, et à chaque fois vous m’avez surprise. J’ai peur de vous.

— Peur de moi ?

— Oui. Il semble que vous arriviez toujours avec ma colère, ma méchanceté, ma…. je ne sais pas ce que c’est…. Mais c’est égal, je suis maltraitée, je suis maltraitée, maltraitée 1 »

À ces mots, les sanglots, les larmes et la main furieuse, qu’avait interrompus un premier mouvement de surprise recommencèrent tous ensemble.

La visiteuse resta là immobile, contemplant attentivement ce spectacle avec un étrange sourire. C’était quelque chose de merveilleux à voir en effet que la fureur du combat que se livrait la jeune servante, et la lutte physique qu’elle soutenait contre elle-même, comme si elle eût été possédée des démons du temps jadis.

< J’ai deux ou trois ans de moins qu’elle, et pourtant c’est toujours moi qui la soigne, comme si j’étais une vieille duègne, et


LÀ PETITS DORWT. VI

c’est elle qa’on dorlote et qu’on appelle petite Chérie ! Je déteste ce non I Je la déteste elle-même. Ils en font une sotte. Ils la gâtent. Elle ne pense qu’à elle j elle ne pense pas pins & mol que al J’étais une borne ! »

Elle continua ainsi pendant quelque temps.

« Il faut avoir de la patience.

— Je ne veux pas en avoir !

— S’ils songent tant à leur propre bien-être, et ne se soucieiu que peu ou point du vôtre, il ne faut pas y faire attention.

— Je veux y foire attention !

— Chut ! un peu plus de prudence ; vous oublies que votre sort dépend d’eux.

— Je me moque de cela. Je me sauverai. Je ferai quelque mal » heur. Je ne veux pas le souffrir ; Je ne le pourrais pas d’ailleurs ; Je sens bien que j’en mourrais. »

L’observatrice restait toujours immobile, la main posée sur sa poitrine, contemplant la servante comme un malade qui suit d’un œil curieux la dissection et l’explication d’un sujet mort du mal mémo dont il se sait atteint.

La jeune fille continua à s’emporter et à lutter de toute la force de sa jeunesse et de toute la plénitude de la vie ; mais ses exclamations irritées finirent enfin par dégénérer en murmures entrecoupés et plaintifs, comme si elle eût souffert de quelque mal. Peu à peu elle se laissa tomber sur une chaise, puis sur ses genoux, puis sur le parquet, à calé du lit, dont elle tira le couvre-pied à elle, en partie pour y cacher son visage honteux et ses cheveux humides, en partie, à ce qu’il semblait, pour le presser dans ses bras, plutôt que de n’avoir rien à serrer contre son sein repentant.

< Allez-vous-en ! allez-vous-en ! Quand mon vilain caractère me revient, je sois comme une folle. Je sais que je pourrais me retenir, si j’essayais bien fort, et quelquefois j’essaye assez fort, mais d’autres fois je ne me retiens pas, et je ne veux pas me retenir. Tenez ! tout à l’heure, je savais que tout ce que je disais n’était que des mensonges. Je sais bien qu’ils sont persuadés que quelqu’un s’est occupé de moi dans l’hôtel, que j’ai tout ce qu’il me but. Us sont aussi bons qu’on peut l’être pour moi. Je les aime de tout mon cœur ; personne ne pourra jamais être meilleur pour un être ingrat qu’ils ne l’ont toujours été pour moi. Je vous en prie, je vous en prie, allez-vous-en, cfc. j’ai peur de vous. J’ai peur de moi, lorsque je sens venir mes actes de rage ; eh bien ! J’ai penr aussi de vous. Allez-vous-en, et laissez-moi prier et pleurer à mon aise ! ¦

La journée se passa ; l’éblouissement universel s’effaça encore une fois, et la nuit brûlante s’abattit de nouveau sur Marseille, et à travers son obscurité la caravane du matin se dispersa complètement, chaque voyageur ayant pris son chemin réglé d’avance. Et c’est tofljonrB ainsi que, jour et nnit, « ras le soleil ou sons les étoiles, gravissant les collines poudreuses ou arpentant d’un pied


28 LÀ PETITE DOftRIT.

fatigué les plaines « ans fin, voyageant par terre on voyageant par mer. allant et venant d’ane façon bizarre, panr sans rencontrer et réagir les nns snr les antres, nous tons, tant que nona sommes, voyngeu-s infatigables, nous cheminons dans la pèlerinage de la vie.

[modifier] CHAPITRE 3 - Chez soi.

Clienol.

La scène se passe a Londres, par une soirée sombra, étouffante et comme moisie. Mille cloches agaçantes appellent les fidèles à l’église, snr tons les degrés de dissonance, en dièse et en bémol, folles et sonores, lentes et rapides, tirant tontes de hideux échos des amas de briques et de plâtre que l’on appelle des maisons. Mille rues attristées et repentantes, revêtues d’un cllice de soie, plongent dans un désespoir affreux l’orne des gens que l’ennui condamne à regarder par les fenêtres. Dans chaque rue, presque dans chaque allée, presque à chaque détour, quelque cloche désolée s’ébranle, s’agite par mouvements saccadés, et retentit comme si la peste avait envahi la ville et que les tombereaux fussent en tournée ponr ramasser les morts. Tout ce qui eût pu four* nir le moindre délassement à une population excédée de travail es), verrouillé et enfermé à triple tour. Pas de tableaux, pas d’animaux inconnus, ni fleurs ni plantes rares, pas de merveille de l’ancien monde, soit naturelle, soit imitée. Tout est sanctifié avec une rigueur si éclairée, que les vilains dieux des mers du Sud renfermés dans le musée de Londres peuvent se figurer, si bon leur semble, qu’ils sont retournés à domicile. Rien à voir que des rues, des rues, des rues 1 Rien à respirer que des rues, des rues, der rues ! Rien qui puisse changer on peu et rafraîchir l’esprit use par la fatigue ! Le travailleur épuisé n’a qu’une seule manière d’employer son temps : c’est de comparer la monotonie de son jour de repos avec la monotonie des six jours précédents, de songer à la triste existence qu’il a menée, et de tirer de là la meilleure conclusion possible…. ou la plus mauvaise, selon toute probabilité.

C’est à cet heureux moment, si propice anx intérêts de la religion et de la morale, que M. Arthur Clennsm, récemment arrivé de Marseille, par la route de Douvres, et déposé par la voiture de Douvres devant l’hôtel de la Fille aux yevx bleus, était assis à la croisée d’un café de Ludgate-Hill. D se voyait entouré de dix mille maisons respectables, qui contemplaient les rues qu’elles formaient avec nn regard aussi sombre que si chacune d’elles eût servi de domicile à ces dix jeunes gens des Mille et une Nuits qui, chaque


LÀ PETITE DQWOT.

89

soir, sa noircissaient le visage pour gémir sur leur sort fatal. Il sa trouvait entouré de cinquante mille repaires dont les habitants menaient une vie si malsaine, que l’eau fraîche qu’ils montaient la samedi soir dans leurs chambres trop peuplées était putride la dimanche matin ; ce qui n’empêchait pas milord (leur représentant » la chambra des communes) de s’étonner grandement qu’ils na voulussent pas dormir, du samedi soir an dimanche matin, en compagnie de leur provision de viande de boucherie ’. Des lieues entières de puits étouffants, de véritables citernes singeant des maisons, ou les habitants tiraient la langue faute d’air, s’étendaient au loin vers tons les points de la boussole. Un égont infecte et meurtrier, qui aurait dû être « ne belle ot fraîche rivière, coulait et refluait on cœur même de la ville. Quel besoin profane pouvaient éprouvor un million d’individus qui travaillaient six jours de la semaine, au milieu de ces objets dignes de charmer des bergers d’Arcadie, dont la délicieuse uniformité les poursuivait depuis le berceau jusqu’à la tombe ? Quel besoin profane da changement voules-vous qu’ils éprouvent le septième jour ? Il est clair qu’ils ne peuvent avoir besoin que de la surveillance d’un bon policeman.

M. Arthur Clennam, assis à la fenêtre d’un café de Lndgate-Hill, comptait les tintements d’une cloche voisine, dont i ! faisait malgré lui des refrains et des flonflons, tout en se demandant combien de malades ces cloches pouvaient tuer dans l’espace d’une année. À mesure que l’heure du service divin approchait, les changements d’intonation rendaient le bruit de plus en plus intolérable. Au début de cet appel, qui dure un quart d’heure, la cloche fut d’une im-portunité vive et implacable, et convoqua la populace avec une volubilité extrême. « Venez à l’église, disait-elle, venez à l’église, venez à l’église 1 » Cinq minutes après, elle commença à se douter que les fidèles seraient peu nombreux, et elle cria lentement et d’un ton de mauvaise humeur : < Ils ne viendront pas, ils ne viendront pas, ils ne viendront pas ! » Au bout de dis minutes, ayant perdu tout espoir, elle ébranla chaque maison da voisinage, pendant trois cents secondes, à une vibration par seconde, laquelle ressemblait à on gémissement plaintif, « Dieu soit lonél s dit Clennam, lorsque l’heure sonna et que la cloche se fut arrêtée.

Mais ce bruit avait réveillé en lui le souvenir d’une longue suite de bien tristes dimanches, dont la procession ne voulut pas s’arrêter en même temps que la cloche, et continua sa marche.

« Que le ciel me pardonne, dit-il, et à ceux qui m’ont élevé I m’a-t-on assez fait prendre en grippe ce jour-là ! s

Il revit le lugubre dimanche de son enfance, où il se tenait assis les mains devant lui, presque hébété par une affreuse petite brochure qui commençait ses débats avec le pauvre enfant en lui

I. Allusion a un projet de loi qui demandait la fermeture absolue, pendant la journée du dimanche, de toutes les boutiques, y compris celles de* fconlangers et des bsssbsrs. {Nets <fo traânetenr.)


30

LÀ PETITS DQRRIT.

demandant en manière de titra ; c Pourquoi il courait tout droit a la perdition ? » (curiosité impertinente que le lecteur, qui portait encore « ne robe et des caleçons, n’était vraiment pas à môme de satisfaire), et qui, afin de se rendre plus attrayante pour un jeune esprit, contenait & chaque seconde ligne une parenthèse renfermant un renvoi, semblable a nn hoquet, a la 2 ép. Thèse, e. m, 6 et 7’. Puis il revit les dimanches endormants de sa vie d’écolier, où on piquet de maîtres d’études le conduisait à l’église trois fois dans las vingt-quatre heures, comme un déserteur militaire, enchaîné moralement h un écolier du mémo Age ; ah ! qu’il eât volontiers alors donné* deux des sermons indigestes qu’on l’obligeait à avaler, en échange d’une once on deux de plus de ce mouton de qualité inférieure qui formait sa principale nourriture physique ! Pois il revit les dimanches interminables de sa jeunesse, où sa mère, au visage toujours sévère, au cœur toujours inexorable, se tenait toute la journée derrière une grande Bible, comme si de tous les livres c’était coloi-là qu’il fallût choisir pour bannir la bonne humeur, les affections naturelles et les douces relations de la famille. On aurait pu deviner la façon dont la lectrice interprétait l’Ecriture, rien qu’à voir la reliure du livre, dure, nue et roide. La couverture en était encadrée d’un seul ornement renfoncé qui imitait les anneaux d’une chaîne, et le relieur avait embelli la tranche d’éclaboussures d’un rouge courroucé. Puis il revit, en sautant un court intervalle, les dimanches haineux où, sombre et mausade, il demeurait immobile sur son siège pendant toute la tardive longueur du jour, gardant au fond du cœur un sontiment vindicatif, et ne comprenant pas plus le sens véritable de la salutaire histoire renfermée dons le Nouveau Testament, que s’il eût été élevé par des sauvages idolâtres. Toute une légion de dimanches, dont chacun était un jour d’amertume inutile et de chagrin, passa lentement en revue devant les yeux de sa mémoire.

a Pardon, m’sieu, dit un garçon actif, en frottant la table. Voulez-vous voir vot’ cbamb’ à coucher ? •

— Oui. C’est justement ce que j’allais vousdemauder.

— Madame ! cria le garçon, m’sieu à la malle numéro sept demande i voir sa chambre a coucher.

— Attendez ! dit Clennam, sortant de sa rêverie. Je ne songeais pas à ce que je disais ; je vous ai répondu machinalement. Je ne couche pas ici. Je vais chez moi.

— Très-bien, m’sieu ! Madame, m’sieu à la malle numéro sept couche pas ici. S’en va chez lui. »

M. Clennam resta au même endroit, tandis que le jour baissait, regardant les sombres maisons en face, et songeant que, si les âmes incorporelles des anciens habitants pouvaient revoir leurs domiciles terrestres, elles devaient se trouver bien malheureuses d’avoir jamais été condamnées à loger dans de pareilles prisons. Par-

I. Deuxième Épître aux Thettatonici’nt, ebap. lu, venets ft cl 7,


LÀ PETITE DQRMT.  !« 1

fois une ombre apparaissait derrière la vitre ternie d’une croisée, et disparaissait dans l’obscurité, comme si elle avait va de la vis tout ce qu’il lui en fallait, et qu’elle s’en ratournat plus on moins satisfaite an pays des revenants. Bientôt la pluie commença à tomber en lignes obliques entre lui et ces maisons, et les piétons commencèrent a se rassembler a l’abri do passage d’en face, avançant de temps à antre la tête ponr regarder d’an œil désespéra le ciel, d’où la pluie tombait plus abondante et pins rapide. Puis des para* pluies ruisselants, des Japons crottés et la boue se montrèrent a leur tour. Que faisait cette boue auparavant, et d’où diable venait-elle ? C’est ce que personne n’aurait pu dire. Mois elle parut se former en on clin d’cail, comme se forme un rassemblement, et ne demander que cinq minutes pour éclabousser tous les enfants d’Adam. Voila l’allumeur de réverbères qui fait sa ronde ; et a mesure que la flamme jaillit à son approche, elle parait tout étonnée vraiment qu’on loi permette d’éclairer une scène aussi triste.

M. Arthur Clennam prit son cbapeau, boutonna son habit et sortit. À la campagne, la ploie eût développé mille fraîches senteurs, et chaque goutte brillante eût réveillé dans l’esprit do promeneur, sons quelque belle forme, l’idée de la végétation et de la vie. Dans la grande ville, elle ne développa que des odeurs rances et infectes, dont elle portait l’offrande aux ruisseaux de Londres en un tribut malsain, tiède, sale et ignoble.

H passa devant l’église Saint-Paul et descendit, par on angle prolongé, presque Jusqu’aux bords de la Tamise, en traversant ces rues tortueuses et pen ?hées qui vont de Cbeapside à la rivière, devenant do plus en plus tortueuses et penchées à mesure qu’elles s’en rapprochent. Passant ensuite devant l’hôtel moisi d’une honorable corporation aujourd’hui oubliée, puis devant les croisées illuminées d’une église déserte qui semblait attendre quelque aventureux Belzoni pour y déterrer son histoire ; puis devant des magasins et des entrepôts silencieux ; puis an travers d’une ruelle étroite conduisant à la rivière,*où nue méchante petite affiche, TROUVÉ NOYÉ, pleurait sur le mur humide, il atteignit enfin la maison qu’il cherchait, une vieille maison de brique, si sombre qu’elle paraissait presque noire, isolée derrière une grille. Devant la maison il y avait une cour carrée, où dépérissaient deux ou trois arbrisseaux et une pelouse, aussi incultes (et ce n’est pas peu dire) que la grille qui les protégeait était rouillée ; derrière, on voyait un amas confus de toits. C’était une maison donble en profondeur, avec des croisées longues, étroites, lourdement enchâssées. Bien des années auparavant elle s’était mis dans la tête de se laisser glisser Jusqu’à terre ; on l’avait étayée, et elle s’appuyait encore sur une demi-douzaine de ces béquilles gigantesques, qui, rongées par l’intempérie des saisons, noircies par la fumée de charbon, couvertes de mauvaises herbes, servaient de gymnase i tous les chats du voisinage, et ne paraissaient plus former on appui bien rassurant. « Bien n’est changé, dit Je voyageur, s’arrétant pour regarder


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autour de lui ; aussi sombre et aussi triste que jamais. Voilà encore a la croisée de ma mère cette Inotièro qui jamais, Je crois, n’a cessé de brûler depuis l’époque où Je revenais de la pension deux fols par an, et où Je traînais ma malle par-dessus ces pavés. Allons, allons ! s

Il alla à la porte, qui était abritée par une marquise de bois sculpté, représentant, sur des serviettes drapées en testons, des tètes d’enfants hydrocéphales, et dessinée d’après un modble architectural fort admiré autrefois. Il frappe. Un pas traînant se fait bientôt entendra sur les dalles de l’antichambre, et la porte est ouverte par un vieillard courbé et momifié, sauf les veux d’un vif perçant.

Il tenait & la main on chandelier, qu’il souleva un moment pour que la lumière aidât ces veux perçants.

« Ab ! c’est M. Artbur, dit-il, sans émotion aucune : vous voilà enfin arrivé ? Entrez. »

M. Artbur entra et referma la porte.

« Vous avez pris du corps et de l’embonpoint, dit le vieillard, se retournant pour le regarder après avoir de nouveau soulevé la lumière et secoué la tète ; mais vous ne valez pas encore votre père, ni même votre mère.

— Comment va-t-elle, ma mère ?

— Elle va toujours de même. Elle garde la chambre, quand elle n’est pas forcée de garder le lit ; elle n’a pas quitté sa chambre quinze fois en quinze années, Artbur. >

Us étaient entrés dans une salle à manger pauvre et mesquine. Le vieillard avait posé le chandelier sur la table ; le coude droit appuyé sur la main gauche, il caressait son menton de parchemin, tout en regardant le visiteur. Le visiteur lui tendit la main. Le vieillard la prit assez froidement ; il paraissait préférer sa mâchoire, et il y revint aussitôt qu’il put.

« Je doute que votre mère soit bien aise d’apprendre que vous avez voyagé un dimanche, Arthur, dit-il en hochant la tète d’un air sagace.

— Vous ne voulez sans doute pas que je m’en retourne ?

— Obi moi ? moi ? Je ne suis pas le maître. B ne s’agit pas de ce que je veux. J’ai servi de plastron entre votre père et votre mère pendant bien des années ; je n’ai pas envie de servir de plastron entre votre mère et vous.

— Voulez-vous lui dire que je suis revenu ?

— Oui, Arthur, oui ; oh ! certainement 1 Je vais lui dire que vous êtes revenu. Voulez-vous bien attendre un moment ? Vous ne trouverez rien de changé ici. >

H prit un autre chandelier dans une armoire, l’alluma, laissa le premier sur la table, et alla exécuter sa commission. C’était un petit vieillard chauve, vêtu d’un gilet et d un habit noirs à collet montant, d’une culotte de velours gris et de longues guêtres de même étoffe. Grâce à ce costume équivoque, il pouvait passer à volonté pour un commis ou pour un domestique ; « * en effet il rem-


LÀ PETITE DORIUT.

aa

Ïlissait dépôts longtemps l’une et l’autre de ces fonctions. En fait ’ornement, il ne portait qu’une montra plongée dans les profondeurs do la poche destinée à cet usage au moyen d’un viens ruban noir, auquel était amarrée tout an bout une elef de enivre ternie, espèce de bouée de sauvetage qui indiquait l’endroit ou la montre avait coulé à fond, n avait la tâte de travers, et se mouvait tout d’un coté, avec une certaine démarche d’écrevisse qui donnait a penser que ses fondations avaient cédé & la môme époque que celles de la maison, et qui faisait regretter qu’on ne l’eût pas êtayé de la môme façon.

« Que je suis faible ! dit Arthur Oennam, lorsque son guide eut disparu ; je me sens presque envie de pleurer de cet accueil, mol qui n’ai jamais été habitué à autre chose, et qui sais bien que je ne dois pas m’attendra & autre chose ! »

Non-seulement il en avait envie, mais il le fit. Ce ne fut que la faiblesse passagère d’une nature désillusionnée dès l’enfance, mais qui n’avait pas encore renoncé à toutes ses aspirations, a toutes ses espérances. Il maîtrisa son émotion, prit le chandelier et examina la salle. Pas un des viens meubles n’avait changé de place : les Sept plaies de l’Egypte, encadrées et sous verre, étaient toujours accrochées à la muraille, seulement on peu plus ternies qu’autre-fois par la fumée et les mouches, ces deux autres plaies de Londres. Le vieux cabaret, avec rien dedans, doublé de plomb, et qui avait l’air d’une sorte de cercueil à compartiments, était toujours là. Voilà bien aussi le vieux cabinet noir, toujours avec rien dedans, dont il avait tant de fois été l’unique habitant, aux jours de punition, alors que cet antre sombre lui paraissait être la véritable entrée de l’enfer, vers lequel la brochure déjà nommée l’accusait d’aller au galop. Voilà bien encore, sur le buffet, cette grande horloge lugubre qui tant de fois avait penché sur lui son visage numé-’ roté, empreint d’une joie féroce, lorsqu’il était en retard avec ses leçons, et qui semblait, quand on la remontait une fois par semaine avec une manivelle de fer, témoigner en grinçant le plaisir sauvage que lui causaient d’avance les misères dont elle espérait abreuver l’écolier ! Mais voici le vieillard qui revient en disant :

>i Arthur, je passe devant pour vous éclairer, »

Arthur monta après lui l’escalier, qui était divisé en panneaux semblables à des tablettes tumulaires, et entra avec lui dans une chambre à coucher obscure, dont le parquet s’était enfoncé et tassé peu à peu, de façon à laisser la cheminée au fond d’une vallée. Dans ce vallon, sur un canapé noir pareil à une bière, le dos appuyé sur un grand coussin anguleux, qu’on eût pris volontiers pour le billot des exécutions capitales du bon vieux temps, était assise la mère d’Arthur Clennam, dans son costume de veuve.

Son père et sa mère avaient toujours vécu en mesintelliger.ee, d’aussi loin qu’il pouvait se rappeler. Demeurer silencieux sur sa chaise au milieu d’un profond silence, promenant avec effroi son regard de l’une à l’autre de cas figures qui m tournaient le do ?,-

i. — 3


34 LÀ PETITS DORWT.

telle avait été l’occupation la pins paisible de son enfonce. Elle loi donna nn baiser vilrens et quatre doigts roldes, enveloppés dans nn tricot du laine. Cette embrassade terminée, il s’assit de l’antre côté de la petite table placée auprès de sa mère. 11 ; avait du fen dans la cheminée, comme il ; en avait en nnlt et ]our depuis quinze ans. Près du feu, « ne bouilloire qui y chauflait Jour et nuit depuis quinte ans. Une petite croûte de charbon humide au-dessus du charbon qui brûlait, et nn petit amas de cendres balayé en tas au-dessous de la grille, comme il y en avait en nuit et Jour depuis quinze ans, H y avait enfin dans la chambre mal aérée une odeur do teinture noire que le feu tirait depuis quinze ans du crêpe et de l’étoffe qui composaient le costume de la veuve, et depuis quinte ons aussi, da ce canapé funèbre.

« Mère, voilà qui ne ressemble plus à vos vieilles habitudes d’activité.

— Le monde s’est rétréci pour moi, Arthur ; il se borne a cette chambre, répliqua-t-elle en regardant autonr d’elle. Bien m’a prU de ne pas m’attacher à ses vanités. »

La présence et la voix forte et dure de sa mère exercèrent sur le nouveau venu la même influence qu’autrefois ; il sentit se réveiller en lui la froideur et la réserve timides de son enfance.

• Ne quittez-vous Jamais votre chambre, mère ?

— Grèce à mon affection rhumatismale et à la débilité nerveuse qui s’ensuit, j’ai perdu l’usage de mes Jambes. Je ne quitte pas ma chambre. Je n’ai pas franchi ce seuil depuis…. Dites-loi depuis-combien, ajouta-t-elle, s’adressent à quelqu’un par-dessus son épaule.

— 11 y aura douze ans à Noël, répliqua une voix fêlée qui se fit entendre dans l’obscurité, derrière le canapé.

— Est-ce vous, Affery l » demanda Arthur, regardant dans cette direction.

La voix fêlée répondit que c’était Affery, et une vieille femme s’avança Jusque dans le peu de Jour douteux qu’il y avait, envoya un baiser à Arthur, puis s’évanouit de nouveau dans l’obscurité.

o Je suis encore en état, dit Mme Clennam en indiquant d’un léger geste de sa main droite enveloppée du tricot un fauteuil à roulettes debout auprès du grand secrétaire soigneusement fermé, je suis encore en état de faire mes affaires, et je remercie le ciel de cette fareur. C’est une faveur précieuse. Mais assez causé d’affaires, le jour du Seigneur, n fait mauvais temps ce soir, je crois ?

— Oui, mère.

— Neige-t-il ?

— S’il neige, mère ? Quand nous ne sommes encore qu’au mois de septembre ?

— Pour moi, toutes les saisons se ressemblent, répondit-elle avec une sorte de satisfaction lugubre. Renfermée comme je le suis, je ne distingue pus l’Ou » de l’hiver. D a, plu au Seigneur de me mettre au-dessus de tout cela. »


LÀ PETITO DORRIT. 35

Avec ses froids vaux gris et ses froids chovaus gris, et son visage Immobile, aussi jroide que les plia de son bonnet pétrifia, l’influence qui la mettait à l’abri dos saisons ne semblait qu’un résultat tout natnrel de celle qui la mettait a l’abri de toute émotion.

Sur sa petite table il y avait deux ou trois livres, son mouchoir, nne paire de lunettes d’acier qu’elle venait de quitter, et one grosse montra d’or & doubla botte de forme ancienne. Les yeux da la mère et du fils se fixèrent simultanément sur ce dernier objet.

« Je vois que le paquet que je vous ai envoya à la mort de mon pore vous est parvenu sain et sauf, mère ?

— Vous voyez.

— Jamais, a ma connaissance, mon père n’avait montré autant de sollicitude que lorsqu’il m’a recommandé que cette montra vous fût expédiée sans délai.

— Je la gardo là on souvenir de votre père.

— Ce n’est qu’an dernier moment qu’il a exprima ce désir. Tout ce qu’il a pu faire, c’est de poser la main dessus et de me dire très-distinctoment : a À votre mère. » Une minute auparavant j’avais cru qu’il divaguait, comme il l’avait fait pendant bien des heures, mais sans souffrance physique, je crois, durant sa courio maladie…. lorsque je l’ai vu se retourner dans son lit et essayer d’où vrir la montre.

—Votre père n’avait donc pas le délire, lorsqu’il essaya de l’ouvrir ?

— Non. 11 savait parfaitement ce qu’il faisait a ce moment. » Urne Clennam Jioclia la tête ; était-ce pour écarter le souvenir

da défunt, ou pour combattre l’opinion de son fils ? Ce n’était pas bien clair.

« Après la mort de mon père, je l’ai ouverte moi-même, pensant qu’elle pouvait renfermer quelque souvenir ; mais je n’ai pas besoin de vous dire, mère, que je n’y ai découvert que le vieux rond de soie brodé de perles ’, que vous avez sans doute retrouvé à sa place entre les deux boites, où je l’ai remis. »

Urne Clennam fit un signe de tête affirmatif, puis elle ajouta :

« Assez causé d’affaires le jour du Seigneur ; » après quoi elle ajouta encore : « Affery, il est neuf heures. »

Sur ce, la vieille à la voix fêlée débarrassa la table, sortit de la chambre et revint promptement avec un plateau sur lequel se trouvaient un plat de petites biscottes et un petit rond de beurre, systématique, Irais, symétrique, blanc et potelé. Le vieillard, qui était resté dfbout auprès de la porte, sans changer d’attitude pendant toute l’entrevue, regardant la mère comme U avait aéjà regardé le fils, sortit en même temps, et, après une plus longue absence, revint avec un autre plateau, sur lequel il y avait une bouteille de porto presque pleine, qu’il venait apparemment de chercher à la cave, car il était encore tout essoufflé, un citron, un sucrier et une

4. Espèce de porte-moulre de soie ou de velours brodé, sur lequel les dames posaient leur montre suspendue i leur ceinture.


36 LÀ PETITE DORMT.

botte & Spices. Àveo ces ingrédients, et à l’aide do la bonffloiro, il remplit an grand verre d’un mélange chaud et parfumé, mesura et composé avec nne exactitude aussi scrupuleuse que s’il se fût agi d’une ordonnance de médecin. Mme Clennam trempa dans ce mélange un certain nombre de biscottes qu’elle mangea, tandis que la vieille en beurrait quelques autres, destinées à être mangées seules. Lorsque l’invalide eut absorbé tontes les biscottes et bu tout le mé* lange, on enleva les deux plateaux ; les livres, la chandelle, la montre, le mouchoir et les lcuettes, furent replacés sur la table. Mme Clennam mit alors les lunettes, et lut tout haut dans un de ces livres certains passages d’une vois dure, farouche, irritée, priant afin que ses ennemis (par son intonation et par son geste, elle en faisait expressément ses ennemis personnels) fassent passés au fil de l’épée, brûlés vifs, frappés delà lèpre et de la peste, complètement exterminés, et que leurs os fussent broyés en poossière. En l’entendant, son fils croyait sentir les années lui tomber de la tête comme dans un rêve, remplacées par les sombres horreurs de son innocente enfance, que l’on préparait habituellement au sommeil, par des lectures semblables.

Mme Clennam referma le livre et resta quelques minutes & se recueillir, le visage caché dans sa main. Le vieillard fit comme elle, sans changer autrement d’attitude ; la vieille femme imita sans doute aussi Vexemple de sa maîtresse dans la partie la plus obscure de la chambre. Puis la malade se disposa à se concber.

« Bonsoir, Arthur. Affery verra à ce qu’il ne vous manque rien. Ne me serrez pas trop la main, elle est tout endolorie. »

Il toucha la laine qui enveloppait la main…..H s’agissait bien de

la laine ; quand même sa mire eût été protégée par un étui de cuivre, cela n’aurait pas mis entre eux une plus forte barrière…. Et il suivit le vieillard et sa femme qui descendaient.

Celle-ci loi demanda, dès qu’elle se trouva seule avec lui dans la salle à manger, s’il voulait souper.

c Non, Affery, pas de souper pour moi.

— Vous en aurez si vous voulez, dit Affery. La perdrix qu’elle doit manger demain est dans le garde-manger. C’est sa première de l’année : dites un mot, et je vous la ferai rôtir, s

Non ; il avait dîné tard, et il ne voulait rien manger.

< Buvez quelque chose, alors, reprit Affery ; vous aurez un verre de son vin de Porto, si vous voulez. Je dirai à Jérémie que vous m’avez donné l’ordre de vous apporter la bouteille. »

Non ; il ne roulait pas non plus.

a Ce n’est pas une raison, Arthur, dit la vieille, se penchan’ pour lui parler à l’oreille, parce qu’ils me font trembler dans ma peau, pour que vous trembliez aussi. Vous avez la moitié de la fortune, n’est-ce pas ?

— Oui, oui.

— Eh bien, alors, qu’est-ce que vous craignez ? Vous êtes ma lin, n’est-ce pas, Arthur ? »


LA. PETITS DORRIT. 37

11 Ht on signe de tête affirroatif, pour contenter la vieille.

« Alors, jouez serré avec eus I Elle est terriblement maligne, e/fe, et il faut quelqu’un de bien malin pour oser lui dire un mot. Lui aussi, il est fièrement malin ; oui, i> est malin !… et il arrange madame, allés 1 quand l’envie loi en prend’

— Votre mari ose ?…

— Ose ! $a me fait trembler des pieds à la tôle de l’entendre arranger madame comme il le fait. Mon mari, Jérâmie Flinlwincb, sait dompter jusqu’à votre mère. Vous voyez s’il faut qu’il soit malin. »

Le pas traînant du viens Jérémie, s’avançant vers la salle à manger, la fit reculer à l’autre bout de la chambre. Bien que Mme Jë-îémie fut une grande femme ans traits durs et à la charpente vigoureuse, qui, dans sa jeunesse, aurait pu s’engager dans un régiment de la garde sans trop craindre d’être reconnue, elle parut s’affaisser sur elle-même à l’approche du petit vieillard ans yeux perçants, à la dégaine d’écrevisse.

t Ah çà, Affery, dit celui-ci à sa femme, à quoi penses-tu ? Est-ce que ta ne peux pas trouver pour M. Arthur quelque chose à grignoter ? »

M. Arthur répéta le refus qu’il avait déjà fait de grignoter quoi que ce fût.

c Très-bien alors, reprit le vieillard ; va faire son Ut, dans ce cas. Remue-toi. »

Le cou de Jérémie était tellement de travers que les bouts du nœud de sa cravate pendillaient ordinairement sons une de ses oreilles ; son aigreur et son énergie naturelles, toujours en lutte avec les efforts continuels qu’il faisait pour les comprimer, donnaient à ses traits une boursouflure bouffie ; en somme, il avait l’air d’un nomme qui se serait pendu un beau jour, mais qui aurait continué à vaquer à ses affaires, gardant toujours au cou la corde qu’on voisin obligeant serait venu couper à temps.

a Vous allez avoir demain maille à partir avec votre mère, dit Jérémie. Elle se doute qu’à la mort de votre père (nous avons pourtant voulu vous laisser le plaisir de lui dire vous-même la chose) vous avez renoncé aux affaires. Ça n’ira pas tout seul.

— J’avais renoncé à tout pour les affaires ; il est bien temps maintenant que je renonce aux affaires à leur tour.

— Très-bien ! s’écria Jérémie, qui voulait évidemment dire : très-mal. Très-bien ! seulement, ne comptez pas, Arthur, que je vais servir de plastron entre votre mère et vous, comme j’ai servi de plastron entre elle et votre père ; parent par-ci, parent par-là, toujours entre l’enclume et le marteau. Je ne veux plus de ça.

-r– Ce n’est pas moi qui vous prierai jamais de reprendre ces fonctions, Jérémie.

— Tant mieux, car je me serais vu obligé de refuser, si on m’en avait prié. En voilà assez, comme dit votre mère, et plus qu’assez sur un pareil sujet, le jour du Seigneur. Affery, femme, n’as-tu pas encore trouvé ce qu’il te faut ? »


38 LÀ PETITE DORBIT.

Elle était en train de prendre dans une armoire des draps et des couvertures ; elle s’empressa de les rassembler et de répondre : « Si, Jérémie. » Arthur Clennam l’aida, en se chargeant lui-même da paquet, souhaita le bonsoir an vieillard, et suivit Affery jusqu’aux combles de la maison.

Ils montèrent d’étage en otage, à travers l’odeur croupie d’une vieille maison mal ventilée et à moitié inhabitée, pour s’arrêter dans une chambre à coucher en mansarde, aussi triste et sue que tontes les autres ; elle paraissait encore plus laide et pins lugubre, grâce ans meubles de rebut dont elle était le lieu d’exil. Son mobilier se composait d’abominables vieilles chaises avec des fonds usés, d’autres vilaines vieilles chaises sans fonds, d’un tapis dont le dessin effacé montrait la corde, d’une table invalide, d’une commode démantibulée, d’une garniture de foyer si amincie qa’on aurait dit des squelettes de pelles et de pincettes défuntes, d’un lavabo qui avait tout l’air d’avoir été exposé pendant des siècles à une sale averse d’ean de savon, et d’un lit sans rideaux, dont les quatre maigres colonnes, terminées en pointes, semblaient se dresser là dans le but sinistre de rendre service aux locataires qui aimeraient mieux s’empaler que de dormir dans nne pareille chambre. Arthur ouvrit la longue croisée pour contempler la forêt de cheminées noires et délabrées, et cette lueur rougeâtre du ciel qu’an temps jadis il prenait pour la réflexion nocturne de ce voisinage infernal et flamboyant, toujours présent à sa jeune intelligence, de quelque côté qu’il dirigeât ses regards.

Il quitta la croisée, s’assit auprès da lit, et regarda Affery qui mettait les draps.

a Affery, vous n’étiez pas mariée lorsque je suis parti ? a

Elle donna à sa bouche la forme qu’il fallait pour dire non, secoua la tête et continua à fourrer un oreiller dans sa taie.

« Comment donc cela s’est-il fait ?

— Mais c’est Jérémie, ça va sans dire, répliqua Affery, qui tenait entre les dents un coin de la taie d’oreiller.

— Il va sans dire que c’est lui qui vous l’a proposé ; mais comment cette idée vous est-elle venue ? Je n’aurais jamais pensé que ni vous ni loi vous eussiez songé à vous marier l’un on l’autre, encore moins que vous eussiez jamais songé à vous marier l’un avec l’antre.

— Je ne l’aurais pas cru moi-même, dit Mme Jérémie, nouant les cordons de la taie d’oreiller.

— C’est ce que je voulais dire. Qu’est-ce donc qui vous a fait changer d’avis ?

— Je n’ai pas changé d’avis. »

Tandis qu’elle caressait l’oreiller qu’elle venait de poser sur le traversin, elle vit que son interlocuteur continuait à la regarder, comme s’il eût attendu la fin de cette phrase ; elle donna un grand coup de poing au milieu de l’oreiller, et ajouta :

c Comment pouvais-je m’en empêcher ?


LÀ PMiïB.DORRIT. 39

— Comment vous pouviez vons empêcher de vous marier ?

— Parbleu ! dit Mme Jérémie. Je n’y suis pour rien. Je n’y aurais jamais pensé, moi. J’avais bien antre cbose & faire que de penser à cela, ma foi ! C’est elle qui s’est mise à mes trousses tout le temps qu’elle ponvait aller et venir dans la maison, et elle était bien allante oans ce temps-là.

— Eh bien, après ?

— Eh bien ! après ? répéta Mme Jérémie, comme un écho : c’est justement ce que je me sois dit. Eh bien, après, à quoi bon réfléchir ? Quand des gens aussi malins que ces deux êtres-là ont mis ja dans leur idée, que voulez-vous que j’y fasse ? rien.

— C’est donc ma mère qui a projeté ce mariage ?

— Le Seigneur vous bénisse, Arthur, et me pardonne d’invoquer son nom ! s’écria Affery, parlant toujours à vois basse. S’il n’avait pas été du môme avis, croyez-vous que jamais cela tût arrivé ? Jérémie ne m’a jamais fait la cour ; je ne devais pas m’y attendre, après être restée tant d’années sons le même toit, et lai avoir obé ainsi que j’ai fait. Il me dit comme ça un matin, qu’il me dit : « Affery, dit-il, j’ai quelque chose à vous demander. Que pensez vons du nom de Flintwinch ? — Ce que j’en pense ? que je dis. — Oni, qu’il me répond, parce que vous allez le prendre. — ht prendre ? que je dis, Jérémie ! — Oh ! il est bien malin, allez ! »

Mme Jérémie s’était mise à étendre sur le lit on second drap, puis une couverture de laine, puis un couvre-pied, comme si elle eût terminé là son histoire.

a Eh bien ? dit encore une fois Arthur.

— Eh bien ! répéta encore Mme Jérémie, toujours comme un écho ; comment ponvais-je m’en empêcher ? D me dit : « Affery, il faut que vons et moi nous nous mariions ensemble, et vous allez voir pourquoi. Elle ne se porte plus aussi bien qu’autrefois, et elle aura presque toujours besoin de quelqu’un dans sa chambre ; alors nous serons constamment après elle, et il n’y aura personne que nous pour l’approcher, lorsque nous ne serons pas là. Bref, ça sera plus commode. Elle est de mon opinion, qu’il dit ; donc, si vous voulez bien mettre votre chapeau, lundi prochain, à huit heures do matin, ce sera une affaire bâclée, s

Mme Jérémie releva le couvre-pied, a Eh bien ?

— Eh bien ! répéta Mme Jérémie ; justement ! Je m’assois et je me dis : « Eh bien ! » Pour lors, Jérémie continue : « Quant ans bans, comme on les publiera pour la troisième fois dimanche prochain (j’ai commencé à les faire publier il y a une quinzaine de jours), c’est pour cela que j’ai fixé lundi. Elle vous en parlera elle-même, et, maintenant que vons voilà avertie, vous ne serez pas prise au dépourvu, Affery. s Le même jour elle m’en a parlé en me disant : « Il parait, Affery, que vous et Jérémie a) ez vous marier ; j’en suis bien aise, et vous aussi, avec raison. C’est une bonne cnose pour vous, et qui ne peut que m’étre agréable dans les cir-


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LÀ PETITE BOBBIT.

constances actuelles. Jérémie est un homme sensé et digne de confiance, plein de persévérance et de piété. » Que pouvais-}© répondre quand lea choses en étaient arrivées là ? Mais quand il se serait agi d’aller me faire…. juguler, au lieu d’aller me marier…. (Mme Jérémie avait eu beaucoup de peine & trouver dans son esprit cet forme d’expression)…. Je n’aurais pas été en état de dire un seul mot pour m’y opposer, aveo ces deux finauds-la contre mol.

— Pour ce qui est de ça, je le crois.

— Vous pouvais le croire, Arthur, Je vous en réponds.

— Atfery, quelle est cette jeune fille que J’ai aperçue tantôt dans la chambre de ma mère ?

— Fille ? demanda Mme Jérémie d’an ton an peu criard.

— C’est certainement une jeune fille que j’ai vue près de vous, presque cachée dans un coin obscur ?

— Ob ! bon ! la petite Dorrit ? Oh ! ce n’est rien du tout, un de ses caprices, à elle…. (Une des singularités de Mme Jérémie consistait à ne jamais désigner Mme Clennam par son nom.) Mais il y b au monde d’autres filles qui valent mieux que celle-là. Avez-vous oublié votre ancienne bonne amie ? depuis longtemps, bien longtemps, je parie ?

— J’ai assez souffert de la séparation exigée par ma mère, pour ne pas l’avoir oubliée. Je me la rappelle très-bien.

— En avez-vous une autre ?

— Non.

<— Je vais vous annoncer une bonne nouvelle, alors : elle est à son aise et veuve ; et, si vous voulez l’épouser, rien n’empêche.

— Comment savez-vous cela, Afiery ?

— C’est les deux finauds qui en ont causé…. Voilà Jérémie sur l’escalier 1 « 

Et au bout d’une minute elle était éclipsée.

Mme Flintwinch venait d’attacher au tissu que l’esprit d’Arthur était en train de broder activement, dans ce vieil atelier où avait existé le métier de sa jeunesse, le dernier fil qui manquait au dessin. La folie éphémère d’un amour d’enfant avait pénétré jusque dans cette sombre maison, et avait rendu Arthur aussi malheureux et aussi désespéré que s’il eût habité un château enchanté. Une semaine à peine auparavant, à Marseille, si le charmant visage de la jeune fille dont il s’était séparé à regret avait éveillé en lui on intérêt inusité et l’avait si vivement occupé, c’était à cause de sa ressemblance réelle ou imaginaire avec le premier visage qui avait plané au-dessus de sa vie dans les brillantes régions de l’imagination. S’accoudant à la longue et étroite fenêtre, il contempla de nouveau cette forêt de noires cheminées, et se mit à rêver : car la tendance uniforme de la vie de cet homme aux instincts spéculatifs, qu’une direction meilleure aurait pu tourner vers des méditations moins stériles, avait contribué à faire de loi on rêveur, et voilà tout »


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[modifier] CHAPITRE 4 - Mme Jérémie fait un rêve.

¦ Lorsque Mme Jérémie rêvait, elle rêvait autrement que le tilt de sa vieille maltresse, c’est-à-dire les yens fermés. Ce soir-là, quelques heures seulement après avoir quitté le fils de sa vieille) maltresse, elle fit un rave d’une vivacité étrange ; et uême cela n’avait nullement l’air d’un rêve, tant il semblait réel sous tous les rapports. Voici comment les choses se passèrent.

La chambre à coucher de M. et Mme Jérémie Flintwinch se trouvait à quelques pas de celle dont Mme Clennam n’était pas sortie depuis si longtemps, bien que les deux appartements ne fussent pas au même étage ; en effet, celui des serviteurs était situé dans un coin de la maison où l’on arrivait en descendant cinq ou sept marches, lesquelles venaient rejoindre l’escalier principal, presque en face de la porte de Mme Clennam. On ne pouvait guère affirmer qu’il se trouvât à portée de la vois de cette dame, tant les murs, les portes, les panneaux du vieil édifice, avaient d’épaisseur ; mais il était facile d’aller d’une chambre à l’autre à toute heure, même en toilette de nuit et quelle que fût la température. Au chevet du lit de Mme Jérémie, à un pied tout au plus de son oreille, on voyait une sonnette, dont le cordon était attaché au poignet de Mme Clennam. Chaque fois que cette sonnette retentissait, Mme Jérémie sautait à bas du lit, et se trouvait dans la chambre de la malade avant d’être bien réveillée.

Après avoir mis sa maltresse au lit, allumé la lampe et dit bonsoir, Mme Jérémie alla se coucher comme de coutume, si ce n’est que son seigneur et maître n’avait pas encore paru. Eh bien ! ce fut justement son seigneur et maître en personne, bien qu’elle n’eût pas songé à lui en se couchant, ainsi que le veulent les psychologues, pour expliquer le mécanisme des rêves, qui devint le héros de celui de Mme Jérémie.

Il lui sembla qu’elle se réveillait, après avoir dormi quelques heures ; elle s’apercevait que Jérémie n’était pas encore couché*, et pourtant qu’en regardant la chandelle laissée allumée, et en mesurant le temps à la façon d’Alfred le Grand, qui n’avait pas apparemment d’autre horloge, elle s’était convaincue, d’après l’état du luminaire, qu’elle dormait déjà depuis longtemps ; que, là-dessus, elle s’était levée, s’était enveloppée dans un peignoir, avait mis ses pantoufles et descendu l’escalier à la recherche de Jérémie, dont l’absence l’intriguait beaucoup.

L’escalier était aussi matériel et aussi solide qu’on pouvait lo


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désirer, et Mme Jérémie le descendit sans aucune de ces déviations qui sont l’essence d’an rêve. Elle ne santa pas de haut en bas, elle, descendit de marche en marche, se dirigeant an moyen de la rampe, attendu que la chandelle venait de s’éteindre. Dans nn des coins dn vestibule, derrière la porte d’entrée, il y avait nue petite chambre d’attente, semblable a l’ouverture d’un puits, et dont l’étroite et longue fenAtra avait l’air d’nne crevasse.

Une lumière brillait dans ce cabinet dont on ne se servait jamais.

Mme Jérémie traversa l’antichambre, dont les dalles glacèrent ses pieds sans bas, et jeta un coup d’oeil à travers les gonds rouilles de la porte entr’ouverte. Bile s’attendait à trouver son époux endormi ou évanoui ; mais non, il était 1&, tranquillement assis auprès d’une table, tout éveillé, et aussi bien portant que jamais, a Mais quoi…. Est-il possible ?… Lo Seigneur ait pitié de moi ! » Mme Jérémie murmura quelques exclamations de ce genre et se sentit tout étourdie.

Car M. Flintwinch éveillé observait M. Flintwincb endormi. Il était assis d’un côté de la petite table, fixant un regard scrutateur sur son image qui dormait en face de lui, le menton sur sa poitrine, avec force ronflements. Le Flintwincb éveillé avait le visage tourné en plein du côté de sa femme ; le Flintwinch endormi se présentait de profil. Le Flintwincb éveillé était le vieil orignal ; le Flintwinch endormi n’était que la copie. Tout étourdie qu’elle pût être, Mme Jérémie saisit cette différence, comme elle eût pu distinguer celle qui existe entre un objet matériel sensible au contact, et la réflexion de cet objet dans une glace.

Si elle eût pu douter an seul instant que le Jérémie éveillé fût son Jérémie à elle, l’impatience naturelle de son cher époux eût dissipé toute incertitude à cet égard. Il chercha autour de lui quelque arme offensive, saisit les mouebettes, et, avant de s’en servir pour enlever le choufleur qui couronnait la mèche de la chandelle, il porta une botte au dormeur, comme s’il eût voulu le percer de part en part.

a Qai est là ? Qu’est-ce qu’il y a ? s s’écria le dormeur, s’éveil-lant en sursaut.

Jérémie fit avec les mouchettes un geste qui annonçait qu’il les lui eût volontiers fait avaler pour lui rentrer les paroles dans le gosier. Le camarade, revenu à lui, ajouta en se frottant les yeux :

« Je ne savais plus où j’étais.

— Savez-vous que vous avez dormi deux heures ? grommela Jérémie, regardant à sa montre ; et vous disiez qu’un petit somme suffirait pour vous reposer !

— Eh bien ! j’ai fait un petit somme, répondit Jérémie numéro deux.

— Deux heures et demie du matin ! marmotta le vrai Jérémie. Où est votre chapeau ? où est votre pardessus ? où est la boite ?


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— Tout est là, répliqua Jérémie numéro deux, s’atlacbant an cache-neu autour du cou, avec un trouble qui se sentait encore de son sommeil. Attendes un instant. Maintenant, donnes-moi la manche.,., pas cette manche-là, l’autre. Ab ! je ne suis plus aussi Jeune qu’autrefois, »

M. Flwtwinch venait de lui passer son habit avec une énergie violente.

o Vons m’ave » promis de me verser un second verre, lorsque je serais reposé.

— Buves ! répliqua Jérémie, et que le diable vous étrangle ! Non, ce n’est pas cela que je voulais dire : bavez et allea-vous-en ! s

Tout en parlant, il prit cette môme bouteille de porto que nous avons déjà vue, pour en remplir un verre.

« C’est le porto de madame, je crois ? dit le fac-siv.ile, goûtant le vin comme un amateur qui visite l’entrepôt et qui a du temps à perdre. À sa santé. »

H avala une gorgée.

< À votre santé. »

D avala une autre gorgée.

« À la santé du nouveau venu, a

Il avala une troisième gorgée.

c Et à la santé de tous nos amis absents. *

Il vida le verre et le reposa sur la table, d’après l’antique pratique des toasts civiques, et prit la boite. C’était une cassette de fer d’environ deux pieds carrés, qu’il pouvait porter assez aisément sous son bras. Jérémie surveilla avec attention la manière dont il l’ajustait, il la tira pour s’assurer que l’autre la tenait solidement ; puis il enjoignit à son compagnon, avec les plus terribles menaces, de prendre garde & ce qu’il faisait ; puis il sortit sur la pointe des pieds pour lui ouvrir la porte. Mme Jérémie, ayant prévu cette sortie, était déjà sur l’escalier. Le reste se passa d’une façon si ordinaire et si naturelle, qu’elle put voir la porte s’ouvrir, sentir l’air frais de la nuit et apercevoir les étoiles qui brillaient an dehors.

Mais c’est alors que le rêve devint étrange. Elle avait tellement peur de son mari, qu’elle resta sur l’escalier sans pouvoir bouger ponr battre en retraite et regagner sa chambre (ce qu’elle aurait très-bien pu faire avant que Jérémie eût refermé la porte), et elle se tint immobile snr une des marches. Aussi, lorsque celui-ci remonta, chandelier en main, ponr aller se coucher, il arriva droit sur elle. H parut étonné, mais ne dit pas un mot. H fixa les yeux sur elle et continua sa route ; Mme Jérémie, sous l’influence de ce regard, reculait à mesure qu’il avançait. De manière qu’ils arrivèrent dans leur chambre dans cet ordre, Mme Jérémie faisant un pas en arrière à chaque pas que M. Jérémie faisait en avant. Ils D’y furent pas plutôt renfermés, que le mari saisit sa femme par la gorge et se mit à la secouer jusqu’à ce qu’elle fut snr le poiui d’étouffer.


M LÀ PETITE DORRIT.

« Ah çà ! Affery, fenw.< »« … Affëry ! dit M, Jérémie Flintwinch. Tu es donc somnambule ? réveille-toi ! Qu’est-ce qui te prend donc ?

— Ce qui…. me prend…. Jérémie’. répondit Mme Jérémie d’une voix haletante, et roulant des yeux effarés.

— An çà ! Affery, femme…. Affery ! tu t’es donc levée tout endormie, ma chère ? Je monte me coucher après m’être endormi moi-même en bas, et je te trouve en peignoir, en proie à un eau » chômât- ! Affery femme, contlnua-t-il avec un sourire amical sur son visage expressif, si jamais tn t’avisas de faire encore un rêve pareil, ça me prouvera que tu as besoin da quelque médecine. El je t’en donnerai, ma vieille…. une telle dose, vois-tu ! a

Mme Jéréniie le remercia et se glissa dans son Ut.

[modifier] CHAPITRE 5 - Affaires de famille

Affaires de fusille.

Le lendemain matin, comme les horloges de la Cité sonnaient neuf heures, Mme Clennam, assise dans son fauteuil, fut roulée vers le grand secrétaire par jérémie Fllnlwioch, qui avait toujours l’air d’un pendu ressuscité. Lorsque, après avoir tourné la clef dans la serrure et ouvert le secrétaire, elle se fut établie devant le bureau, Jérémie se retira, peut-être pour aller se pendre d’une manière plus efficace, et M. Clennam parut.

« Allez-vous un peu mieux ce matin, mère ? ¦

Elle secoua la tète avec ce même air de lugubre satisfaction qu’elle avait montré la veille au soir en parlant du temps.

a Je n’irai jamais mieux. Heureusement pour moi, Arthur, je le sais et j’y suis résignée, » dit-elle.

Tandis qu’elle restait là, les mains posées sur le pupitre du grand bureau qui se dressait devant elle, son fils trouva, et ce n’était pas la première fois, qu’elle avait l’air de jouer sur l’orgue muet d’une église, et vint s’asseoir auprès du secrétaire.

Elle ouvrit un tiroir ou deux, jeta un coup d’oeil sur quelques papiers, puis les-rèmit à leur place. Sa physionomie sévère ne présentait, » dans ses fibres inflexibles, aucun fil d’Ariane qui pût guider l’explorateur à travers le sombre labyrinthe de sa pensée.

c Puis-je vous parler d’affaires, mère ? Êtes-vous disposée à vous en occuper ?

— Si j’y suis disposée, Arthur ? Ne serait-ce pas à moi de vous adresser cette question ? Voilà un an et plus que votre père est mort. Depuis cette époque, je sois à votre disposition, è attendra votre bon plaisir.


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— J’ai en bien des choses à régler avant de pouvoir partir, et, lorsque je suis parti, j’oi voyagé un peu pour me reposer et me distraire. >

Elle le regarda en face, comme si elle n’avait pas bien entendu ou bien compris cette dernière phrase.

i Pour vous reposer et vous distraire ? »

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, et au mouvement de ses lèvres il devina qu’elle répétait ces mots, comme si elle prenait la chambre & témoin du peu de repos on de distraction qu’elle y avait jamais trouvé.

« D’ailleurs, mère, comme vous étiez seule exécutrice testamentaire, et comme vous seule aviez la direction et la gestion de la succession, il me restait peu de chose, ou plutôt il ne me restait rien a faire avant que vous eussies tout arrangé a votre satisfaction.

— Les comptes sont balancés, répondit-elle, je les ai la. Les pièces à l’appui ont été examinées st paraphées ; vous pourrai les voir lorsque vous voudrez, Arthur, tout de suite si cela vous plaît.

—Il me suffit de savoir que tout est en règle. Puis-je continuer, mère ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle d’un ton glacial.

— Bière, depuis quelque temps les affaires de notre maison vont décroissant chaque année, et nos relations commerciales ont diminué progressivement. Nous n’avons jamais témoigné, ni par conséquent provoqué beaucoup de confiance ; nous ne nous sommes pas fait d’amis ; la marche que nous avons suivie n’est plus celle de notre époque, et nous nous trouvons distancés. Je n’ai pas besoin d’insister là-dessus, mère, vous le savez nécessairement.

— Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle d’un* ton moins glacial.

— La maison même où nous causons, poursuivit le fils, est nne preuve de ce que j’avance. Dans les premiers temps de mon père, et, avant lui, du temps de son onde, elle se trouvait dans le quartier des affaires, dans le véritable quartier et au centre des affaires. Aujourd’hui, sa présence ici est une anomalie, une bizarrerie qui ne sont plus de saison et n’ont plus de raison d’être. Depuis longtemps nous sommes obligés d’adresser toutes nos consignations a la maison de commission des Rovingham. Je sais que votre jugement et votre vigilance ont agi comme un frein utile sur nos agents et se sont activement exercés dans l’intérêt de mon père ; mais ces qualités auraient également profité à la fortune de la maison si vous aviez habité toute autre demeure particulière : n’est-il pas vrai ?

, —Pensez-vous, répliqua-t-elle sans répondre à la question de son fils, qu’une demeure n’a aucune raison d’être Arthur, lorsqu’elle protège votre mère infirme et éprouvée, justement, trop justement éprouvée1

— Je ne faisais allusion q ?’à sa raison d’être commerciale.


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— Dans quel but ?

— J’y arrive.

— Je prévois, reprit-elle, fixant les yeux sur son fils, ce que vous allez dire. Mais le Seigneur me préserve de me plaindre, quelle que soit l’affliction qu’il daigne m’imposer ! Une malheureuse pécheresse telle que moi mérite les déboires les plus amers, et j’accepte celui-ci.

— Mère, je suis peiné de vous entendre parler ainsi, bien qu’un triste pressentiment m’y ait préparé.

— Vous le saviez d’avance. Vous me connaissiez trop bien pour ne pas le savoir, » interrompit la mère.

Clennam se tut un instant. Il avait fait jaillir la flamme de cette enveloppe glacée, et il en était tout surpris.

« Eh bien, continua-elle, redevenue aussi froide qu’une pierre, achevez, dites ce que vous avez à dire.

— Vous avez prévu, mère, que j’ai résolu, quant à moi, de ne plu » m’occuper des affaires de la maison ; j’y renonce. Je ne prendrai pas sur moi de vous donner le même conseil ; vous n’êtes pas disposée à y renoncer, à ce que je vois. Si j’avais la moindre influence sur vous, je me contenterais de l’exercer pour vous faire envisager d’un œil plus indulgent les motifs qui m’obligent à tromper ainsi votre attente, pour vous rappeler que j’ai atteint un âge qui constitue la moitié d’un elongne carrière,sans avoir jamaisopposé ma volonté à la vôtre. Je n’oserais affirmer que j’aie pu me conformer, de cœur ou de conviction, à votre manière de voir ; je n’oserais affirmer que les quarante années qui ont passé sur ma tête aient été, selon moi, employées d’une manière profitable ou agréable, soit pour moi-même, soit pour les autres : mais je me suis toujours soumis, et tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’oublier. »

Malheur à l’infortuné, si jamais il put y. en avoir dans ce cas, condamné à solliciter quelque concession du visage inexorable tourné vers ce bureau !… Malheur au débiteur en retard dont l’appel devait se plaider devant le tribunal présidé par ce regard sévère ! Cette femme rigide ->u ! grand besoin, à ce moment, de sa religion mystique, pleine d’austérité et de ténèbres, dont des éclairs de malédiction, de vengeance et de destruction, traversaient parfois les sombres nuages. « Pardonnez-nous nos dettes comme nous pardonnons à nos débiteurs, » était une prière anodine pour Mme Clennam : < Frappe mes débiteurs, Seigneur ; écrase-les, anéantis-les ; fais-leur, ô Seigneur ! ce que je voudrais leur faire, et c’est toi alors que j’adorerai. » Telle était la tour impie, la tour de granit qu’elle se bâtissait pour gagner le ciel à l’escalade.

« Avez-vous fini, Arthur, ou vous reste-t-il encore quelque chose & me dire ? Je ne crois pas. Vous avez été bref, mais vous êtej allé droit an fait !

— Mère, il me reste à vous parler d’une cbosc qui, depuis longtemps, me préoccupe nuit et jour. C’est plus difficile a dire que


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« 7

tout ce que je vous ai dit déjà. Il ne s’agit plus de moi, maintenant, mais de nous tous.

— Nous tous ! Qui entendez-vous désigner par ces mots ?

— Vous, moi, feu mon père, a

Mme Clennom retira ses mains de dessus le secrétaire, les croisa sur ses genoux, et regarda la feu avec l’expression inexprimable d’un sphinx antique.

c Vous avez connu mon père beaucoup mieux que je n’ai jamais paie connaître, et la réserve qu’il gardait avec moi codait devant TOUS. Vous éties de beaucoup la plus forte, et il se laissait diriger par vous. Enfant, j’ai su cela aussi bien que je le sais aujourd’hui. le savais que l’influença que vous exerciez sur lui a été la cause de son départ pour la Chine, où il est allé surveiller nos affaires, pendant que vous les surveilliez ici (bien que j’ignore encore aujourd’hui môme si ce sont bien là les conditions de cette séparation) ; Je sais que c’est d’après votre volonté que je suis resté auprès de TOUS jusqu’à ma vingtième année, et que je suis ensuite allé rejoindre mon père en Chine. Vous ne vous offenseras pas de m’entendre TOUS rappeler ces faits à vingt années de distance ?

— J’attends que vous m’appreniez pourquoi vous les rappelez. » Il baissa la voix, et ajouta avec une hésitation évidente et à contre

cœur : a Je veux savoir, mère, si l’idée vous est jamais venue de soupçonner…. »

Au mot soupçonner, elle tourna un instant les veux vers son Sis avec un sombre froncement de sourcils. Puis elle regarda de nouveau le feu ; mais le froncement de sourcils ne s’effaça pas plus que si le sculpteur de l’antique Egypte l’eût gravé dans un dur visage de granit qui devait conserver pendant des siècles ce regard courroucé.

c …. De soupçonner que mon père fût tourmenté par quelque souvenir secret…. par quelque remords ? si vous n’avez jamais rien remaiv.-é dans sa conduite qui vous ait suggéré une pareille pensée ? si vous ne lui en avez jamais parlé, ou si lui-même il n’y a jamais lait aucune allusion ?

— Je ne comprends pas bien à quelle espèce de souvenir secret votre père, à vous entendre, aurait été en proie, répliqua-t-elle après un moment de silence. Vous parlez avec tant de mystère….

— Ne serait-il pas possible, mère… ? »

Le fils se pencha en avant afin de ’se rapprocher de sa mère et de pouvoir lui parler plus bas, puis il posa la main sur le nécessaire avec un mouvement nerveux.

s Ne serait-il pas possible qu’il eût malheureusement fait du tort à quelqu’un, et qu’il fût mort sans avoir pu le réparer ? »

Lançant a son fils un regard plein de colère, Mme Clennam se recula dans sa chaise afin de s’éloigner de lui ; mais elle ne répondit pas.

c Je sens vivement mère, que, si cette idée n’a jamais traversé votre esprit, une pareille confidence, bien que je ne la fasse qu’à


48 LÀ PETITE DQRRIT.

vous et a voix basse, doit vous paraître « ruelle et dénaturas. Mais cette pensée me poursuit sans cesse : ni le temps ni les voyagea (l’ai essayé ces deux remèdes avant de rompre le silence} ne peuvent rien pour l’effacer. Rappelez-vous bien que j’étais auprès de mon père ; rappelez-vous bien que j’ai va l’expression de son visage lorsqu’il m’a confié la montre en s’efforçnnt de me faire entendre qu’il fallait vous l’envoyer comme un gage que vous comprendriez ; rappelez-vous bien que je l’ai vu, a son dernier moment, tenant un crayon à la main, essayant de tracer un mot que vous dévies lira, mais auquel il ne put donner aucune forme intelligible. Plus le cruel soupçon qui me tourmente est vague et mystérieux, plus les circonstances qui pourraient contribuer à le justiber lui donnent de force. Au nom du ciel ! examinons avec un soin religieux s’il n’a pas été commis quelque injustice qu’il est de notre devoir de réparer. Personne que vous, mère, M peut m’aider à remplir ce devoir. »

Reculant toujours dans le fauteuil de façon à le faire rétrograder par petites saccades, elle semblait se retirer devant lui comme un fantôme irrité, étendant entra elle et lui son bras gauche ployé au coude, le dos delà main to.irné vers son propre visage, et regardant son fils dans une muette immobilité.

« Atorcede saisir l’argent d’une main avide et de concluredes marchés avantageux (j’ai commencé, et il faut bien, maintenant, que je parle de cas choses-là, mère), on peut avoir gravement trompé, lésé, ruiné quelqu’un. Avant que je vinsse au monde, vous étiez déjà la cheville ouvrière de nos affaires ; depuis plus de quarante ans, votre esprit, plus ferme, a influencé toutes les transactions de mon père ; je crois que vous pourries dissiper tous mes doutes en m’aidant franchement à découvrir la vérité. Voulez-vous, mère ? »

H se tut, dans l’espoir que sa mère allait lui répondre ; mais les lèvres comprimées de Mme Clennam restèrent aussi immobiles que les deux bandeaux de sa chevelure grise.

« S’il est une réparation, s’il est une restitution que nous puissions faire, sachons-le, et faisons-la ; ou plutôt, mère, si mes moyens me le permettent, laissez-moi la faire. J’ai reconnu que l’argent est si peu capable de donner le bonheur ; l’argent, à ma connaissance, a apporté si peu de calme dans cette maison ; il en a donné si peu à cemr qui l’habitent, qu’il a moins de valeur ponr moi que pour tout eutre. H ne, saurait rien me procurer qui ne devienne pour moi une source de reproche et de misère, si je me sens poursuivi par le soupçon qu’il a assombri par un remords les dernières heures de mon père, et qu’il ne m’appartient pas honné-f tement et loyalement. »

Un cordon de sonnette pendait le long d’une des boiseries du mur, à deux ou trois pieds du secrétaire. Par, un rapide et soudain mouvement de son pied, elle fit brusquement rouler son fauteuil m arrière et sonna avec une violence extrême, tenant toujours son bras gauche en guise de bouclier, comme si son fils eût menacé de la frapper et qu’elle cherchât à parer le coup.


LÀ PETITE DORRIT. 41 »

One Jenne fille accourut tout effroy t’a.

• Envoyes-moi Jérémie 1 »

L’instant d’après, la Jeune fille s’était retirée et le vieillard K tenait debout sur la seuil.

« Quoi ! vous vous accordes déjà ensemble comme l’enclume et le marteau ? dit-il en se caressant tranquillement le visage. Je me doutais que vous en viendriez la ; j’en étais à peu près sûr. •

— Jérémie I s’écria la mère, voyes mon fils, voyez-le 1

— Eu bien ! je l’ai regardé, s répliqua Jérémie.

Mme Ctennam allongea le bras qui lui avait servi de bouclier, et continua en désignant ainsi l’objet de sa colère :

a À peine y a-t-il quelques heures qu’il est de retour, à peine la chaussure qu’il porte a-t-elle eu le temps de sécher, qu’il vient calomnier la mémoire de son père en présence de sa mère I II prie sa mère de s’associer à lui pour espionner la vie passée de feu son père ! U craint que les biens de ce monde, que nous avons pénible » ment amassés en travaillant du matin au soir, en nous fatiguant, en nous épuisant et nous privant de tout ; il craint que ces biens ne soient qu’un butin mal acquis, et il demande à qui U faut les céder à titre de réparation et de restitution ! »

Bien que sa colère fût devenue de la fureur, elle parlait d’une voix contenue, moins élevée mâme que d’habitude. On ne pouvait pas s’exprimer non plus d’une manière plus distincte.

c Réparation I reprit-elle, oui vraiment ! Il peut parler de réparation, celui qui vient de voyager et de s’amuser dans je ne sais quels pays étrangers, et de mener une vie de vanité et de plaisir. Mais qu’il me regarde, moi, qu’il trouve emprisonnée et enchaînée ici. J’endure tout cela sans me plaindre, parce qu’il a plu au Seigneur de m’imposer cette existence en réparation de mes péchés. Réparation ! Croit-on qu’il n’y en a eu aucune dans cette chambre ? Croit-on qu’il n’y en ait pas eu à rester ici pendant ces quinze dernières années ? »

C’est ainsi qu’elle balançait toujours ses comptes avec la majesté du ciel, inscrivant dans le grand-livre tous les articles payés à son crédit, établissant rigoureusement son solde et réclamant son dû. En cela, elle misait comme tant d’autres, si ce n’est qu’elle y mettait peuttêtre plus de vivacité et d’énergie. Des milliers de milliers d’individus ne font pas autre chose tous les jours de leur vie, chacun k sa manière.

< Jérémie, donne-moi ce livre. »

Le vieillard prit un livre sur la table et le donna à sa maltresse Celle-ci posa deux doigts entre les pages du volume, le referma, puis étendit le bras vers son fils d’un air menaçant.

« An temps jadis, Arthur, au temps dont parle ce divin Commentaire, il a existé des hommes pieux, aimés du Seigneur, qui auraient maudit leur fils pour moins que ceci ; qui auraient chassé leur fils, exterminé des nations entières, si ces nations avaient osé soutenir l’enfant maudit ; et tonte leur race, proscrite de Dieu et des hommes

i. — 4


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aurait péri jusqu’au dernier rejeton, sans excepter l’enfant a la mamelle. Mais je ne veux pas aller si loin. Saches seulement que, si jamais vous revenes avec mol sur ce sujet, je vous renierai ; je vous chasserai de ma présence de façon à vous faire regretter de n’avoir pas perdu votre mère des le berceau. Je ne vous reverrai, je ne vous reconnaîtrai plus ; et ai, malgré tout, vous reveniez dans cette chambre assombrie pour regarder une dernière fois mon visage inanimé, mon cadavsd saignera, si je puis le faire saigner, pour vous maudire lorsque vous approcheras de moi ! »

Calmée en partie par la violence de cette menace, et en partie (quelque monstrueux que cela paraisse) par une vague impression qu’elle venait d’accomplir une sorte de devoir religieux, elle rendit le livre au vieillard et se tut.

t Ah çà, dit Jérémie, tout en vous prévenant que je ne veux pas me placer entre vous deux comme un plastron, j’oserai vous demander, puisqu’on m’a appelé pour me prendre à témoin, ce que cela signifie.

— Vous en demanderez, M elle vent, l’explication à ma mère, répondit Arthur, voyant que Mme Clennam ne prenait pas la parole. Restons-en là : ce que j’ai dit, je ne l’ai dit qu’à ma mère.

— Oh ! fit le vieillard, à votre mère ? que je demande une explication à votre mère ? Très-bien ! mais votre mère vient de dire que vous avez soupçonné votre père. Ce n’est pas d’un boa fils, ça, monsieur Arthur. Qui donc ne soupçonnerez-vous pas, si vous soupçonnes votre père ?

— Assez ! dit Mme Clennam, tournant son visage de façon à ne S’adresser pour le moment qu’à Jérémie ; qu’on ne parle plus de cela.

— Oui ; mais un moment, un moment, persista le vieillard : voyons un peu où nous en sommes. Avez-vous dit à M. Arthur qu’il ne doit pas soupçonner son père ? qu’il n’a pas le droit de le soupçonner ? qu’il n’y a pas le moindre fondement à ses soupçons ?

— Je le lui dis maintenant.

— Ah ! très-bien ! reprit le vieillard, vous le lui dites maintenant. Vous ne le lui aviez pas encore dit, mais vous le lui dites maintenant. Bien, bien ! voilà qui est entendu. Vous savez que j’ai servi si longtemps de plastron entre son père et vous, qu’il semble que la mort n’ait changé et que je sois encore à mon poste. Et, ma foi, si j’y reste, ie voudrais voir les choses bien nettement établies. Arthur, sachez, s’il vous plaît, que vous n’avez pas le droit de soupçonner votre père, et qu’il n’y a aucun fondement à cela, a

11 posa les deux mains sur le dos du fauteuil à roulettes, et, marmottant quelques paroles à voix basse, roula lentement sa maîtresse vers le secrétaire.

« Maintenant, reprit-il, debout derrière Mme Clennam, pour ne pas m’en aller en laissant ma besogne à moitié faite, et qu’on ne me rappelle pas quand vous en arriverez à l’autre moitié et que vous vous emporterez de nouveau, je vous demanderai si Arthur tous 8 dit ce qu’il a décidé an sujet des affaires de la maison.


LÀ PETITE D0BR1T, 51

— J’y renonce.

— En faveur de personne, je suppose ? a

Mme Clennam tourna les yeux vers son fils, appuyé contre une des croisées. Il remarqua ce coup d’œil et dit :

« En faveur de ma mère, naturellement ; elle fera ce qu’elle voudra.

— Et moi, dit Mme Clennam après une courte pause,s’il pouvait y avoir quelque plaisir après une si amère déception, lorsque je comptais voir mon fils, dans toute la force de l’Age, donner à notre vieille maison une nouvelle vigueur pour la rendre riche et puissante, ce serait l’occasion qu’elle me procura de faire monter en grade un viens et fidèle serviteur. Jérémie, le capitaine abandonne son navire ; mais vous et moi nous coulerons ou nous voguerons sous notre ancien pavillon, s

Jérémie, dont les yeux brillèrent comme s’ils voyaient de l’argent, lança au fils un regard rapide qui semblait dire : o Ce n’est pas a vous que j’en ai l’obligation ; vous n’y êtes pour rien, vous,’ » Puis il dit & la mère qu’il la remerciait, qu’Affery la remerciait, qu’il ne l’abandonnerait jamais, ni Affery non plus. Finalement, il tira sa montre des profondeurs où elle était plongée, et ajouta : a Onze heures. C’est l’heure de vos huîtres ! s Et ayant ainsi changé le cours de la conversation, sans toutefois changer de ton ni d’allure, il sonna.

Mais Mme Clennam, décidée à se traiter avec d’autant plus de rigueur qu’on l’avait soupçonnée d’ignorer ce que c’est qu’une réparation, refusa de manger les huîtres lorsqu’on les lui apporta. Elles avaient pourtant une mine appétissante ; il y en avait huit, disposées en rond sur une assiette blanche posée sur un plateau recouvert d’une serviette blanche, escortées de la moitié d’un petit pain tout beurré et d’un verre d’eau et de vin d’une fraîcheur tentante ; mais elle résista à toutes les sollicitations et renvoya le plateau, inscrivant sans doute cet acte d’abnégation à son crédit dans son journal de l’Éternité.

Ce repas d’huîtres n’avait pas été servi par Affery, mais par la ienne fille qui était déjà accourue au bruit de la sonnette, la même que nous avions entrevue la veille au soir dans cette chambre mal éclairée. Arthur reconnut que sa petite taille, ses traits délicats, sa toilette peu avantageuse, où l’on avait ménagé l’étoffe, la faisaient paraître beaucoup plus jeune qu’elle ne l’était en effet. Bien qu’elle n’eût probablement guère moins de vingt-deux ans, on ne loi aurait pas donné beaucoup plus de la moitié de cet âge, en la voyant passer dans la.rue. Non qu’elle fût très-jeune de visage : ses traits, au contraire, annonçaient pins de soins et de soucis que l’on n’en a d’ordinaire à vingt-deux ans ; mais elle était si petite et si légère, si peu bruyante et si timide, elle paraissait se trouver si déplacée au milieu de ces trois vieillards durs et secs, qu’elle avait tout à mit l’air d’une petite Cendriiion.

Toujours avec sa dureté ordinaire, mais avec des variations qui


52 LÀ PETITE DORRIT.

allaient de la protection a l’oppression et qoi ressemblaient tantôt à la pluie bienfaisante d’un arrosoir, tantôt à l’étreinte cruelle d’une presse hydraulique, Mme Cleimam témoignait pourtant de l’intérêt à sa jeune protégée. Même, lorsque celle-ci avait répondu au violent coup de sonnette, tandis que la mère repoussait le fils avec un geste bizarre, les yeux de Mme Clennam avaient en un éclair de regard adouci qui semblait uniquement réservé pour la jeune tille. De môme qu’il existe des degrés de dureté dans le plus dur métal, et des nuances de couleur jusque dans le noir, de même, dans l’aigreur des relations de Mme Clennam avec l’humanité en général et avec la petite Dorrit en particulier, il y avait une gradation de teintes diverses.

La petite Dorrit était couturière à la journée, à tant par jour, on plutôt à si peu par jour. De huit heures à buil heures, elle était à louer. Aussi ponctuelle qu’une horloge, la petite Dorrit arrivait à la minute ; à la minute elle disparaissait de même. Que devenait la petite Dorrit de huit à huit ? C’était là le mystère.

On remarquait chez la petite Dorrit un autre phénomène moral. Outre sa paye, il était stipulé dans le contrat quotidien de l’ouvrière qu’elle serait nourrie. Or, elle montrait une répugnance extraordinaire à dîner en société ; elle ne le faisait jamais, s’il y avait moyen d’échapper à cette nécessité. Elle alléguait toujours qu’elle avait ce petit bout d’ouvrage à commencer ou cet autre petit bout d’ouvrage à terminer avant de pouvoir se mettre à table ; elle inventait une foule de petites combinaisons astucieuses, à ce qu’il parait, car elle ne réussissait à tromper personne, afin de dîner seule. Lorsqu’elle en était venue à ses fins, heureuse d’emporter son assiette n’importe où, dût-elle se faire une table de ses genoux, d’une boite, du parquet, ou même, à ce que l’on supposait, se tenir sur la pointe des pie "¦ pour faire son modeste dîner sur une cheminée, et elle était ccatente tout le soir.

Il n’était pas facile de déchiffrer le visage de la petite Dorrit : elle était si réservée, elle travaillait toujours dans des coins si écartés, et s’enfuyait d’un air si effrayé lorsqu’on la rencontrait dans l’escalier ! Mais ce visage semblait pâle et transparent, avec une grande mobilité d’expression, bien que ses traits n’eussent rien d’admirable, si l’on excepte sss doux yeux d’un brun de noisette. Une tête délicatement penchée, une taille mignonne, une paire de petites mains actives, une toilette râpée (et il fallait que cette toilette fut bien usée pour paraître râpée, soignée comme elle était), telle était la petite Dorrit assise à son ouvrage.

Ce fut grâce à ses propres yeux et grâce à la langue de Mme Jé-rémie que M. Clennam apprit dans le courant de la journée ces particularités ou plutôt ces généralités sur la petite Dorrit. Si Mme Jérémie eût eu une opinion à elle, cette opinion eût sans doute été défavorable à la petite Dorrit. Mais les deux autres qui sont si malins, auxquels Mme Jérémie faisait sans cesse allusion et dans lesquels sa personnalité se trouvait absorbée, ayant tout


LÀ PETITK DORRIT. 53

naturellement accepté la petite Dorrit, l’épouse de maître Jérémie n’avait pins qu’à rendre de la même couleur, comme on dit au jeu de whist : tout comme elle aurait fait, si le malin couple avait résolu d’assassiner la petite Dorrit à la nuit tombante, et qu’on lui eût donné l’ordre de tenir la chandelle ; car Mme Affery n’y aurait pas manqué.

Ce fut durant les intervalles de loisir que lui laissèrent le rôtissage de la perdrix destinée à la malade et la confection du pâté de bifteck et du pouding destinés aux autres convives que Mme Jérémie fit à Arthur les communications dont nous avons fait notre profit ; ne manquant jamais, à la suite de chaque confidence, d’entr*-ouvrir la porte pour y passer sa tête soupçonneuse et d’enjoindre à Arthur de résister aux deux finauds. Le désir qu’éprouvait Mme Jérémie de voir le fils unique de la maison se mesurer contre ces deux malins personnages était devenu une véritable monomanie.

Dans le courant de la journée, Arthur eut aussi le loisir de parcourir la maison. Il la trouva morne et sombre. Ces squelettes de chambres, désertes depuis tant d’années, semblaient tombées dans une léthargie dont rien ne pouvait plus les tirer. Le mobilier, à la fois incomplet et incommode, semblait être venu là dans ces chambres pour s’y cacher plutôt que pour les meubler ; toute trace de couleur avait disparu de la maison ; celles qui avaient pu y exister autrefois avaient depuis longtemps enfourché des rayons de soleil égarés, peut-être pour aller se faire absorber par une fleur, un papillon, une plume d’oiseau, une pierre précieuse, que sais-je ? Il n’existait pas un seul parquet qui fût d’aplomb, depuis les fonda-tions jusqu’aux combles ; les plafonds étaient cachés sous des suagjs de fumée et de poussière si fantastiques qu’une vieille devineresse eût pu y lire plus couramment la bonne aventure que dans les feuilles restées au fond de sa tasse de thé. Dans ces foyers aussi glacés que la mort, rien n’annonçait qu’un feu les eût jamais réchauffés, qui s’élevaient en petits tourbillons bruns dans la chambre, dès qu’on ouvrait une porte. Dans une salle qui avait été un salon, on voyait encore une paire de maigres miroirs avec de funèbres processions de bonshommes noirs qui marchaient tout autour des cadres en soutenant des guirlandes en deuil ; encore ces bonshommes eux-mêmes n’avaient plus, pour la plupart, ni jambes ni têtes ; un petit Cupidon à mine de croque-mort avait jugé à propos de tourner sur son axe et de rester les pieds en l’air et la tête en bas ; un de ses collègues moins heureux était tombé par terre. La salle qui avait servi de cabinet de travail au défunt père d’Arthur Clennam (tel que celui-ci se rappelait l’avoir vu dans son enfance) était si peu changée qu’on pouvait se figurer que le négociant, devenu invisible, la gardait comme sa veuve visible gardait cette autre chambre à l’étage supérieur, tandis que Jérémie Fiintwinch continuait d’aller en négociateur d’un époux à Vautre. Le portrait non et-sombre de M. Clennam père, accroché an mur où il conservait un silence inquiet, les yeux ardemment fixés sur son fils comme au


ftfc LÀ PETITE DOHfUT.

moment on la mort allait éteindre son regard, paraissait enjoindre à Arthur, sous les peines les plus terribles, d’achever la tâche qu’il avait courageusement commencée. Par malheur, Arthur n’avait aucun espoir d’obtenir de sa mère la moindre concession & cet égard, et, quant à tout autre moyen de vérifier ses doutes et de calmer ses scrupules, il avait dû y renoncer depuis longtemps. An fond des caves, aussi bien que dans les chambres à coucher, une foule de vieux objets qu’il reconnut avaient été changés par le temps et la décomposition, mais sans avoir changé de place, jusqu’aux vieilles barriques vides, recouvertes d’un frimas de toiles d’araignées, et aux bouteilles vides, étranglées à la gorge par une fourrure de champignons velus. La aussi, au milieu de porte-bouteilles hors d’emploi, éclairée par quelques paies rayons de lumière qui arrivaient obliquement de la cour, était la chambre de sûreté, remplie de viens livres de comptes qui exhalaient une odeur aussi moisie et aussi corrompue que s’ils eussent été régulièrement vérifiés, au plus fort de la nuit, par un régiment de vieux teneurs de livres ressuscites.

Vers deux heures, le pâté de bifteck fut servi avec une humilité toute chrétienne, sur une nappe insuffisante, à un bout delà grande table de la salle à manger, et Arthur y dîna en compagnie de M. Jérémie Flintwinch, le nouvel associé. M. Flintwinch loi annonça que Mme Clennam avait maintenant recouvré sa sérénité, et qu’il n’y avait plus à craindre qu’elle fit aucune allusion à ce qui s’était passé le matin.

a Mais n’allez plus porter d’accusations contre votre père, monsieur Arthur, ajouta Jérémie ; une fois pour toutes, ne vous avisez plus de cela ! Maintenant, en voilà assez à ce sujet, s

M. Flintwinch avait déjà commencé à arranger et à épousseter son petit bureau particulier, sans doute en l’honneur de sa récente nomination. Il se remit à cette besogne, dès qu’il se fut repu de bifteck et qu’il eut ramassé avec la lame de son couteau toute la sauce contenue dans le plat, non sans avoir fait des emprunts assez considérables à un baril de petite bière placé dans l’arrière-cuisine. Ainsi restauré, il releva les manches de sa chemise pour se remettre à l’ouvrage ; M. Arthur, l’ayant observé à la besogne, vit clairement qu’il valait autant compter sur le portrait de son père ou sur sa tombe que sur ce vieux renard, pour lui apprendre quelque chose.

« Ah çà, Affery, femme, dit M. Jérémie Flintwinch, tandis que son épouse traversait le vestibule, tu n’avais pas encore fait le lit de M. Arthur, la dernière fois que je suis monté là-haut. Remue-toi. Dépêchons. »

Mais M. Arthur trouvait la maison trop vide et trop lugubre, et se sentait peu disposé à être témoin d’une invocation de vengeance implacable contre les ennemis de sa mère ; il n’était même pas Lieu sûr de u’etre pas compris, la première fois, dans le nombre de ceux qu’elle chargeait le Seigneur de défigurer dans ce monde


LÀ PETITS DOMUT. &5

et de damner dans l’autre. Il annonça donc qu’il préférait loger & l’hôtel où il avait laissé ses bagages. Comme M. Flinlwinch était ravi de se débarrasser de loi, et que Mme Clennam n’en était pas fâchée, ne s’occupant que dans on bot d’économie des arrangements domestiques qui n’étaient pas bornés par les murs de sa propre chambra, Arthur n’eut pas de peine à opérer ce changement de do-micile sans soulever de nouvelles colère. Il fut convenu que Mme Clennam, M. Flinlwinch et lui, se réuniraient chaque jour et consacreraient certaines heures à la vérification indispensable de divers livres de comptes et de divers papiers ; U quitta le foyer natal qu’il venait de retrouver après tant d’années : 0 avait le cœur bien serré.

Et la petite Dorrit ?

Pendant deux semaines environ on s’occupa des affaires en question, depuis dix heures jusqu’à sis heures, déduction faite des intervalles de repos pendant lesquels la malade suivait fidèlement son régime d’huîtres et de perdrix, et dont Arthur Clennam profitait pour faire une promenade. Quelquefois la petite Dorrit était là, occupée à quelque travail d’aiguille ; quelquefois elle n’y était pas ; d’autres fois elle se présentait en qualité d’humble visiteuse, et c’est sans doute à ce titre qu’elle était venue le dimanche du retour d’Arthur. La curiosité qu’elle avait tout d’abord inspirée à M. Clennam augmenta de jour en jour, à force de la voir, de la regarder et d’y penser. Sous l’influence de la préoccupation plus sérieuse qui finit par devenir comme une idée fixe, il prit même l’habitude de discuter en lui-même la question de savoir s’il n’était pas possible que la petite Dorrit se trouvât mêlée d’une façon quelconque à ses sujets de scrupules. Bref, il résolut à la fin de la suivre et de prendre des informations sur son compte.

[modifier] CHAPITRE 6 - Le père de la Maréchaussée

h » pSre de la Maréchaussée.

H y a trente ans, à quelques portes en deçà de l’église Saint » Georges, commune de Sonthwark, à ga« che de la rue en allant bien vers le sud, s’élevait la prison de la Maréchaussée ’. Il y avait. des années qu’elle était là, et elle y est restée quelques années après cette époque ; mais aujourd’hui elle a.dispara, et le monde n’en va pas plus mal pour cela. ’

C’était un corps de* bâtiments oblong, une espèce de caserne di-

4. Prison pour dettes.


56 LÀ PETITE D0RR1T.

visée en misérables maisons qui se tenaient dos à dos, de sorte qu’elles n’avaient pas de chambres de derrière, environnée d’une étroite cour pavée, entourée de murs élevés, couronnés de pointes de fer, comme il convient & nne prison.

Cette prison, étroite et malsaine, renfermait elle-même dans son sein une autre prison encore plus étroite et pins malsaine, à l’usaga des contrebandiers. Les criminels qui, ayant offensé les lois du fisc, ou les règlements de la régla ou de la douane, avaient encouru des ’ amendes qu’ils ne pouvaient payer, étaient censés incarcérés derrière nne porte doublée de fer, qui se refermait sur une seconda geôle, laquelle se composait de deux ou trois cellules très-solides et d’une allée borgne d’environ un mètre et demi de large, qui formait la mystérieuse limite de la cour fort restreinte on les prisonniers pour dettes amusaient leur chagrin en Jouant aux quilles.

Je dis qu’ils étaient censés incarcérés derrière cette porte, parce qu’en réalité les cellules solides et les allées borgnes commençaient à passer de mode. On avait fini, dans la pratique, par considérer ces moyens de répression comme tant soit peu exagérés, bien qu’en théorie ils pussent se croire toujours aussi florissants. C’est ce’qui arrive encore aujourd’hui pour d’autres cellules ’ qui ne sont pas du tout solides, et pour d’autres allées non-seulement borgnes, mais aveugles. Par conséquent, les contrebandiers fréquentaient les prisonniers pour dettes (qui les accueillaient à bras ouverts), excepté à diverses époques constitutionnelles où certain fonctionnaire arrivait de certain bureau, afin de remplir la formalité d’inspecter certaines choses, dont ni lui ni personne ne savait le premier mot. Durant ces inspections vraiment britanniques, les contrebandiers, s’il y en avait, feignaient de rentrer dans les cellules solides ou dans l’allée borgne, tandis que le fonctionnaire faisait semblant de remplir une formalité qu’il ne remplissait pas dn tout, et s’en allait pour de bon, quand il avait fini de ne pas la remplir ; résumé très-clair et très-succinct de l’administration publique, telle qu’elle se pratique généralement dans notre bonne et brave petite lie.

On avait amené à cette prison, bien avant le jour où le soleil dardait sur Marseille des rayons incandescents, bien avant l’époque où s’ouvre cette histoire, un débiteur qui doit jouer un rôle dans notre récit.

Ce débiteur, à l’époque dont il s’agit, était un gentleman entre deux âges, très-aimable’ et très-innocent, n comptait bien être. promptement élargi, n était persuadé qu’il allait l’être dans le plus bref, délai, comme de raison, car jamais les portes de la prison pour dettes ne se sont refermées sur un débiteur qui n’eût la même conviction, n avait apporté son portemanteau, mais il se demandait si c’était bien la peine de le défaire, tant il était persuadé, comma

1. Les habitations des pauvres.


XÀ PETITE JDOBBIT. 5 ?

tonales antres, remarqua le guichetier, qu’on lèverait son écran au bout d’un jour ou deux.

C’était un homme timide et réservé ; d’assez bonne mine, quoiqu’il eût l’air un peu efféminé, avec une voix douce, des cheveux bouclés, des mains ornées de bagues •. c’était la mode dans ce temps-là. 11 porta ses mains toujours agitées à sas lèvres tremblantes, avec un tic nerveux, plus de cent fois durant sa première demi-heure de captivité. H s’inquiétait surtout de sa femme.

c Croyez-vous, monsieur, deinanda-t-ï1 au guichetier, qu’elle soit très-péniblement affectée, si elle s’arrêta demain devant la porte de la prison ? »

Le guichetier, déclara, comme résultat de son expérience personnelle, que les unes étaient péniblement affectées et que les autres ne l’étaient pas du tout. En général, il y avait plutôt à parier pour non que pour oui.

c Comment est-elle, d’abord ? demanda-t-tt philosophiquement ; car, voyez-vous, ça y fait beaucoup.

— Elle est très-délicate et n’a pas du tout d’expérience.

— Tant pis, dit le guichetier, ça met les chances contre elle.

— Elle est si peu habituée & sortir seule, reprit le prisonnier, que Je ne vois pas dn tout comment elle trouvera son chemin, si elle vient jusqu’ici à pied.

— Peut-être, supposa le guichetier, prendra-t-elle nn Sacre ?

— Peut-être. »

Les doigts irrésolus se portèrent aux lèvres tremblantes, c Je l’espère. Il est possible qu’elle n’y songe pas.

— Ou peut-être, dit le guichetier, qui, du haut de son siège luisant, offrait ces consolations au nouveau venu, comme il les eût offertes à un enfant dont la faiblesse lui inspirait de la pitié, peut-être priera-t-elle son frère ou sa sœur de l’accompagner ?

—Elle n’a ni frère ni sœur.

— Sa nièce, son neveu, son cousin, sa bonne, sa femme de chambre, son épicier, sapristi ! Elle trouvera toujours bien quelqu’un, répliqua le guichetier, prévenant d’avance toutes les objections qu’on pourrait lui adresser.

— Je crains…. j’espère que cela n’est pas contre les règlements, qu’elle amène les enfants ?

— Les enfants, ! répéta le guichetier ; les règlements ! Mais, mon cher monsieur, nous avons ici tout un pensionnat d’enfants Des enfants ! Mais on ne voit que cela ici. Combien en avez-vous ?

— Deux, répondit le prisonnier pour dettes, portant de nouveau à ses lèvres sa main irrésolue et quittant le guichet pour rentre ; dans la prison.

— Deux enfants et vous, ça fait trois, se dit le guichetier en le suivant des yeux. El je parie un écu que votre femme est aussi enfant que vous, ce qui fait quatre. Et je parie un demi-écu qu’il y en a un antre en route, ce qui fera cinq. Et je parierais bien encore trente


SB LÀ PETITE D0RR1T.

sons de pins que Je sais quel est le pins innocent, de vous on de l’enfant qui est encore & naître ! ¦

11 ne se trompait pas. La femme arriva le lendemain avec on petit garçon de trois ans, une petite fille de deux ans, et il était clair que le guichetier aurait gagné tons ses paris.

s Vous avez déjà loué une chambre, n’est-ce paal demanda le S uichetier an débiteur.

— Oui, j’ai loié une très-bonne chambre.

— Aves-vons quelques petites nippas pour la meubler ?

— J’attpnds les meubles indispensables, qui doivent arriver par les petites messageries, cette après-midi.

—Madame et les petits viendront vous tenir compagnie ? —Mais oui ; nous avons pensé qu’il valait mieux ne pas nous dis-perser, même pour quelques semaines.

— Même pour quelques semaines, naturellement, » répéta le guichetier, qui suivit encore une fois des yeux son nouveau locataire et hocha la tête sept fois de suite, lorsque celui-ci se fut éloigné.

Les affaires de ce prisonnier se trouvaient fort embrouillées, grâce à une association commerciale, au sujet de laquelle il ne savait qu’une seule chose, c’est-à-dire qu’il y avait embarqué toute sa fortune ; grâce aussi à des difficultés juridiques à propos de transferts et de contrats, d’actes de transmission par-ci et d’actes de transmission par-là ; grâce à un sonpçon de préférence illégale en faveur de tel ou tel créancier, et à une mystérieuse disparition de telle et telle valeur. Comme personne au monde n’était plus incapable que le débiteur lui-môme d’expliquer un seul chiffre de cet amas de confusion, il était impossible d’y rien comprendre. L’interroger en détail pour tâcher de faire concorder ses réponses ; l’enfermer avec des experts et d’adroits procureurs au courant de tontes les ruses des banqueroutiers et des faillis, c’était faire croître les complications de la cause avec la rapidité d’une somme placée à intérêts composés. Ses doigts irrésolus se promenaient autour de ses lèvres d’une manière de plus en pins inefficace à chaque nouvelle tentative de ce genre, et les praticiens les plus madrés renoncèrent à rien tirer de lui.

e S’en aller, lut ? dit le guichetier. Allons donc ! il ne s’en ira jamais, à moins que ses créanciers ne s’avisent de le prendre par les épaules pour le pousser dehors, s

11 y avait cinq ou six mois qu’il était là, lorsqu’il arriva un matin, pâle et essoufflé, annoncer au guichetier que sa femme.était malade.

« Parbleu ! il était facile de voir qu’elle serait malade, remarqua ce fonctionnaire.

— Nous comptions, continua le prisonnier, qu’elle irait demain occuper un petit logement à la campagne. Que faire ? grand Dieu ! que faire ? *

—Ne perdez pas votre temps à joindre les mains et & vous mor-


LÀ PETITE DORWT.

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dra les doigta, répondit le guichetier plus positif, en prenant son Interlocuteur par le conde, nais venea a »ec moi. »

Le guichetier conduisit le détenu (qui tremblait de tous ses membres et s’écriait & chaque instant a voix basse : « Que faire ? > tandis que ses doigts irrésolus barbouillaient son visage avec les larmes qui coulaient de ses yeux) au hant d’un des plus pauvres escaliers de la prison, vers une porte qui s’ouvrait sons les mansardes. Le guichetier frappa avec sa clef.

« Entres ! » cria une vois de l’intérieur.

Le guichetier, ouvrant la porte, laissa voir, au fond d’une misérable petite chambre qui ne sentait pas bon, deux personnages en* roués, aux visages rouges et boursouflés, qui, assis devant une table aux pieds inégaux, jouaient & l’impériale en fumant leurs pipes et en buvant de l’eau-de-vie.

« Docte ar, dit le guichetier, voici un gentleman dont la femme a besoin de vous : il n’y a pas un instant à perdre 1 »

L’ami du docteur était, comme lui, enroué, ronge, boursouflé, sale, animé par le jeu, le tabac et l’eau-de-vie ; mais, supposé, qu’on pût le prendre pour un adjectif, nous dirions qu’il en était resté au positif, tandis que le docteur, au contraire, avait atteint le comparatif, étant plus enroué, plus rouge, plus boursouflé, plus sale et plus animé par le jeu, le tabac et l’eau-de-vie. Le docteur paraissait atrocement rApé, avec sa lourde vareuse de drap grossier, toute déchirée et rapiécée, trouée aux coudes, veuve de presque tous ses boutons (c’était là, dans son temps, Y habile médecin dont parlait l’annonce d’un bâtiment de transport), son pantalon blanc aussi sale qu’il soit donné à l’homme d’en imaginer un, ses chaussons de lisière et son linge invisible.

c Un accouchement ? dit le docteur : je suis votre homme ! »

Sur ce, il chercha un peigne sur la cheminée, se rebroussa les cheveux (c’était là apparemment sa manière de se laver) prit saboite ou sa trousse médicale, d’un aspect des plus sordides, dans l’armoire ou se trouvaient sa tasse, sa soucoupe et son charbon, ajusta son menton dans un cache-nez dégoûtant, et se trouva transformé en on lugubre épouvantail médical.

Le docteur et le débiteur descendirent l’escalier en courant, laissant le guichetier retourner an guichet, et se dirigèrent vers la chambre de la malade. Toutes les dames de la prison avaient eu vent de la nouvelle et se trouvaient rassemblées dans la cour. Deux d’entre elles avaient déjà accaparé les deux enfants et les emmenaient, dans des dispositions hospitalières ; d’autres étaient en train d’offrir diverses petites douceurs tirées de leurs maigres provisions ; d’autres témoignaient de leur sympathie avec une extrême volubilité. Les prisonniers miles, pensant qu’ils ne pouvaient jouer là dedans qu’un rôle taès-secondaire, s’étaient retirés, ou plutôt s’étaient glissés, l’oreille basse, dans leurs chambres, d’où la. plupart d’entre eux, postés aux croisées ouvertes, saluèrent de coups de sifflet le docteur qui traversait la cour, tandis que d’autres, séparés


m LÀ PETITE BORRIT.

par une hauteur de deux oa trois étages, échangèrent des allusions sarcastiques au sujet de l’agitation générale.

C’était une chaude journée d’été, et les chambres de la prison cuisaient entra les murs élevés qui entouraient la geôle. Dans la petite salle dont se composait l’appartement de notre débiteur, Mme Beaugham, femme de tournée et commissionnaire, qui n’était pas une détenue (bien qu’eue se fût trouvée autrefois an nombre des captives), mais qui servait aux prisonniers, dont elle avait la clientèle, de moyen de communication avec le monde extérieur, Mme Baugham, disons-nous, avait offert ses services en qualité de chasse-moucbes et de surveillante générale pour tous les soins à donner à la malade. 11 y avait tant de mouches, en effet, que les murs et le plafond en étaient noirs. D’une main Mme Baugham, habile à inventer de rapides expédients, éventait la patiente avec sue feuille de chou, tandis que de l’antre elle dressait des embûches aux moucbes en remplissant divers pots à pommade d’un mélange de sucre et de vinaigre, tout en émettant des sentiments d’une nature flatteuse et encourageante adaptés à la circonstance.

« Les mouches vous tourmentent, n’est-ce pas, ma chère dame ? disait Mme Baugham ; mais peut-être aussi qu’elles vous serviront à vous distraire-, cela ne peut que vous faire du bien. Grâce au cimetière voisin, à l’épicier, aus écuries des messageries, et autres comestibles, nos mouches ici deviennent très-grosses ; peut-être le ciel nous les envoie-t-il comme ttche de consolation, sans que nous nous en doutions. Comment allez-vous maintenant, ma chère dame ? Pas mieux ? Non ; vous ne pouviez pas vous y attendre : ça ira plus mal avant d’aller mieux ; et vous le savez bien, n’est-ce pas ? Oui. À la bonne heure ! Et penser qu’un cher petit amour de chérubin va venir au monde dans la prison ! N’est-ce pas charmant ? N’y a-t-il pas de quoi vous faire prendre les choses en douceur ? Savez-vous que ça n’est pas arrivé ici, ma chère dame, depuis je ne sais combien de temps ! Et voilà que vous pleurez, continua Mme Baugham, afin de relever de plus en plus le courage de la malade, quand vous allez faire parler de vous partout ! quand les mouches tombent dans les pots par centaines ! et quand tout se passe si bien 1 Et tenez, poursuivit Mme Baugham en voyant ouvrir la porte, ne voilà-t-il pas votre cher homme qui amène le docteur Haggage ! Ah ! maintenant, nous n’avons plus rien à désirer, je crois ! »

Le docteur n’était guère l’espèce d’apparition qu’il eût fallu pour qu’une malade n’eût rien au monde à désirer ; mais ce personnage n’ayant pas tardé à donner comme son opinion ! « Nous allons aussi bien que possible, madame Baugham, et nous nous en tirerons à merveille, s et Mme Baugham et lui s’étant emparés de ce pauvre couple, incapable de résister à qui que ce fût, les moyens qu’on venait de trouver sous la main étaient aussi bons, en somme, que si on en avait eu de meilleurs. Le traitement que le docteur Haggage jugea à propos d’adopter en cette circonstance n’offrit aucune particularité bien remarquable, si ce n’est dans sa résolution bien arrô-


LÀ PETITE DORRIT. 61

Ida de maintenir Mme Baugham à la hauteur da son emploi. Exemple ?

« Madame Baugham, dit le docteur, qui se trouvait à peine là depuis vingt minutes, vous ailes descendre chercher un peu d’eau-de-vie, ou bien vous succomberas à l’émotion.

— Merci, monsieur, pas pour moi ; mes systèmes nerveux sont en bon état, répondit Mme Baugham.

— Madame Baugham, riposta le docteur, j’ai été appelé auprès de cette dame en qualité de médecin, et je ne souffrirai pas que vous discuti" ?, avec moi. Vons ailes descendre chercher un peu d’eau-de-vie, car je prévois qu’autrement vous ne résisteries pas à la fatigue.

— Je dois vous obéir, dit Mme Baugham en se levant ; et, si vous y trempiez les Ibvres vous-même, je crois que cala ne pourrait pas vous faire de mal, car vous n’avez pas l’air trois bien portant, monsieur.

— Madame Baugham, répliqua le docteur, s’il vous plait, j’ai le droit de me mêler de vos affaires, mais les miennes ne vous regardent pas. Ne vous occupez pas de moi, de grâce. Ce que vous avez à faire, c’est d’exécuter mes ordres et d’aller chercher ce que je vous dis. »

Mme Baugham se soumit ; et le docteur, lui avant administré une potion, se versa la sienne. Il renouvela ce traitement d’heure en heure, déployant toujours la même fermeté à l’endroit de Mme Baugham. Trois ou quatre heures s’écoulèrent ; les mouches tombaient dans les pièges par centaines ; enfin une petite existence, à peine plus vigoureuse que celle de ces nombreuses victimes, vit le jour au milieu de cette multitude de morts infimes.

a Une très-jolie petie fille, ma foi, dit le docteur ; petite, mais bien conformée. Holà, madame Baugham ! Vous avez l’air tout drôle ! Vous allez déguerpir à l’instant et chercher encore un peu d’eau-de-vie, ou bien nous allons vous voir tomber en attaque de nerfs, s

Déjà les bagues avaient commencé à tomber des doigts irrésolus du prisonnier, comme les feuilles tombent d’un arbre aux approches de l’hiver. Il ne lui en restait plus une seule, ce soir-là, lorsqu’il mit dans la main graisseuse du médecin quelque chose qui rendit un son métallique. Dans le courant de la journée, Mme Baugham avait visité à plusieurs reprises un établissement du voisinage, à l’enseigne des Trois boules d’or* où elle était très-connue.

« Merci, dit le docteur, merci. Votre bonne dame est tout à fait calme. Elle se porte à ravir.

— J’en suis très-heureux et très-reconnaissant, répliqua le prisonnier, bien qu’il y ait eu un temps où je ne pensais guère que….

  • . En Angleterre, cette enseigne indique la boutique d’an préteur sur gBgBS. (tloto du traducteur^


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LÀ PETITS DORRIT.

— Qu’il vous « attrait un enfant dans un endroit comme celui-ci ? interrompit le médecin. Bah ! bahl monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? que nous manque-t-il ? un peu d’espace, voilà tout. Ici, nous sommes tranquilles} ici, on ne vient plus nous tourmenter ; ici, monsieur, il n’y a pas de marteau pour aider vos créanciers a tambouriner snr votre porte et à vous faire trembler dans voira peau ; ici, personne ne vient demander si vous êtes à la maison et déclarer qu’il n’Atera pas les pieds du paillasson de votre antichambre jusqu’à ce que vous soyez rentré ; ici, personne ne songe à vous adresser des lettres menaçantes pour vous demander de l’argent : c’est la liberté, monsieur, la vraie liberté. J’ai été appelé bien des fois à remplir mes fonctions de tout à l’heure, soit en Angleterre, soit à l’étranger, soit en suivant mon régiment, soit en mer, et je puis « erlifier une chose : je ne crois pas les avoir jamais exercées au milieu d’un calme aussi parfait que celui dont j’ai été entouré aujourd’hui. Partout ailleurs les gens sont soucieux, tourmentés, pressés, inquiets de ceci ou de cela. Ici, quelle différence, mon » sieur ! Nous avons passé par toutes ces phases, nous avons subi les dernières rigueurs du sort ; nous sommes arrivés au fond de l’abîme, et qu’avons-nous trouvé ? la paix. Voilà le mot de notre situation : la paix, a

Ayant achevé cette profession de foi, le docteur, vrai pilier de prison, qui se trouvait plus imbibé de cognac qu’à l’ordinaire, stimulé d’ailleurs par la présence inusitée d’une somme d’argent dans sa poche, s’en retourna auprès de son ami et collègue en enrouement, en bouffissure, en teint rouge, en impériale, en tabac, en saleté et en eau-de-vie.

Or, notre détenu ne ressemblait en rien au docteur ; mais il n’en avait pas moins commencé à voyager, en suivant un segment opposé du même cercle, vers le même but que son conseiller médical. Anéanti tout d’abord par son incarcération, il n’avait pas tardé à y trouver un triste soulagement. On l’avait mis sous clef, mais la clef qui l’empêchait de sortir défendait à maint ennui d’entrer. Si le prisonnier eût été doué d’assez d’énergie pour faire face à ces ennuis et les combattre, peut-être aurait-il rompu les mailles du réseau qui l’enveloppait, peut-être aussi son cœur se fût-il brisé à la tâche ; mais étant ce qu’il était, il se laissa glisser avec langueur le long de cette pente, sans faire un pas de plus pour se relever.

Lorsqu’il fut débarrassé de ses affaires embrouillées que rien ne pouvait éclaircir, et dont une douzaine de procureurs refusèrent l’un après l’autre de s’occuper davantage, déclarant qu’elles n’avaient ni queue ni tête, le captif commença à s’apercevoir que la prison était un lieu de refuge plus calme qu’il ne l’avait d’abord pensé. Il avait défait son portemanteau depuis longtemps, et ses deux aines descendaient régulièrement jouer dans la cour. Chacun dans la geôle connaissait la petite fille venue an monde sous les anspicns <1n docteur Haggage, et se croyait sur cette enfant un droit de copropriétaire.


LÀ PETITE DQRIUT. 63

t Savex-voua que je commence à devenir tout fier de vons ? dit nn jour au détenu son ami ta guichetier, Vons serez bientôt le plus ancien habitant de l’endroit. 11 nous manquerait quelque chose si vons veniez à nous quitter, vous et votre famille, s

Le guichetier était réellement fier de son prisonnier. Il en parlait en termes louangeurs aux nouveaux venus, lorsque son favori avait le dos tourné.

t Avez-vous remarqué, demandait-il, l’homme qui vient de sortir de ma loge ? ¦> Le nouveau venu répondait probablement oui. « Si jamais personne a été élevé en gentleman, c’est bien cet homme-là. On n’a pas regardé à ia dépense, allez ! pour son éducation. 11 est monté un jour chez le gouverneur pour essayer un piano neuf. Il vous a joué dessus, à ce qu’on m’a dit, à enfoncer nn orgue de Barbarie…. c’était ravissant ! Quant aux langues, il parle tout ce qu’on veut. Nous avons eu un Français ici, dans le temps, et je crois que mon gaillard savait plus de français que le Français lui-môme. Nous avons eu un Italien ici, dans le temps, et mon gaillard lui a fermé la bouche en un rien de temps. Vous trouverez des gens curieux à voir dans d’autres prisons, je ne dis pas le contraire-, mais, si vous voulez un échantillon premier numéro, sous le rapport du savoir, il faut venir le chercher à la Maréchaussée, a

Lorsque la plus jeune de ses filles eut atteint sa huitième année, la femme dn prisonnier, dont la santé languissait depuis longtemps (elle était naturellement faible de constitution, car, pour le séjour de la prison, elle ne s’en affectait pas plus que son mari), alla passer quelque temps à la campagne chez une humble amie, une ancienne nourrice, où elle trépassa. Le mari resta enfermé dans sa chambre pendant quinze jours, et un clerc d’avoué, qui se trouvait là en qualité de débiteur insolvable, rédigea, de sa plus belle main, une adresse de condoléance minutée comme un bail et qu’il fit signer à tous les prisonniers. Lorsque le veuf se remontra, ses cheveux étaient plus gris (ils avaient commencé à grisonner de bonne heure), et le guichetier remarqua que ses mains irrésolues recommençaient à se porter aussi fréquemment à ses lèvres tremblantes qu’au moment de son arrivée. Mais il se remit au bout d’un mois ou deux, et les enfants continuèrent de jouer dans la cour ; seulement ils étaient en deuil.

Puis Mme Baugham, qui durant tant d’années avait été le principal moyen de communication avec le monde extérieur, commença à devenir infirme et à se laisser glisser sur les trottoirs plus souvent que par le passé, dans un état comateux, versant à terre le contenu de son panier et égarant dix-huit à vingt sous de la monnaie qu’elle aurait dû rapporter à ses pratiques. Le fils de Mme Baugham commença à la remplacer : c’était un garçon très-habile à faire les commissions, et qui connaissait la prison et les rues de la ville sur le bout de son doigt.


64 LÀ PETITE DORHIT.

Le temps poursuivit son vol, et le guichetier commença à faiblir. Sa poitrine se gonfla, ses jambes devinrent moins solides, et sa respiration moins facile. 11 se plaignait d’avoir dépasse la saison où l’escabeau de bois officiel, qu’nn long « sage avait si bien verni, cessait d’être in <>iége agréable. Il se tenait donc dans un fauteuil rembourré, et sa respiration sifflante devenait si courte, qu’il se passait quelquefois plusieurs minâtes avant qu’il fût capable d’ouvrir on de refermer la porte de la prison. Lorsque ces crises duraient trop longtemps, le prisonnier prenait la clef et remplissait les fonctions de geôlier.

« Vous et moi, dit le porte-"lefs, un soir d’hiver qu’il neigeait, et où la loge bien chauffée aval* attiré une société assez nombreuse, nous sommes les plus anciens habitants de la prison. Il n’y avait pas plus de sept ans que j’étais ici lorsque vous êtes arrivé. Je n’j suis plus ponr bien longtemps. Quand le bon Dieu lèvera mon écrou ponr tout de bon, vous serez le Père de la Maréchaussée. »

L’écrou du guichetier fat levé et il sortit de la geôle de ce monde le lendemain même. On se rappela et on répéta ses dernières paroles. Une tradition qui se transmettait de génération en génération (on peut calculer que, dans la prison de la Maréchaussée, les générations avaient une durée moyenne d’environ trois mois) établissait que ce vieil insolvable râpé, qui avait des manières si affables et des cheveux si blancs, était le Père de la Maréchaussée.

U avait même fini par devenir très-fier de ce titre. S’il se fût présenté quelque imposteur, jaloux de l’en dépouiller à son profit, le vieillard aurait versé des larmes de rage devant cette tentative d’usurpation. On commença même à reconnaître chez lui une certaine disposition à exagérer le nombre des années qu’il avait passées en prison ; on savait en général qu’il fallait déduire quelques unités de son total prétendu : les générations éphémères de la geôle disaient qu’il se vantait.

Tous les nouveaux venus lui étaient présentés. Il tenait énormément à ce qu’on remplit cette formalité. Les beaux esprits de l’endroit procédaient à cette cérémonie avec une pompe et une politesse exagérées ; mais il leur eût été difficile de se montrer trop graves aux yeux du Père de la Maréchaussée. H recevait son monde dans sa pauvre chambre (car il trouvait qu’une présentation faite en pleine cour n’avait pas un caractère assez officiel ; il ne voulait pas avoir l’air de tout le monde ) avec une sorte de patronage modeste. Ils étaient les bienvenus, leur disait-il, dans la Maréchaussée, dont il se reconnaissait le Père. C’était là le titre que le monde voulait bien lui donner, et non sans motif, ponr peu qu’un séjour de plus de vingt années lui assurât quelques droits à ce titre. L’endroit paraissait un peu restreint au premier abord ; mais on y trouvait une société distinguée, bien qu’un peu mêlée…. un peu mêlée, nécessairement…. Quant à l’air, il était excellent.


LÀ PETITE DORRIÎ. éo

n arrivait assez souvent qu’on glissait le soir sons la porte du viens débiteur des lettres adressées au Père de la Maréchaussée, renfermant tantôt une derai-couronne, tantôt deux demi-couronnes et parfois, à d’asses longs intervalles, une demi-guinée : a Avec les compliments d’un membre de la communauté qui va prendre congé de ses camarades, » Le bénéficiaire acceptait ces cadeaux comme un libre tribut offert à un personnage officiel par ses sujets reconnaissants. Parfois aussi ces correspondants adoptaient les pseudonymes facétieux, tels que : Fier-Gaillard, Souffle-Dessus, Vieille-Ganache, l’Éveillé, Concombre, Grognon, Va-Toujours, le Marchand de Tripes ; mais notre doyen regardait ces plaisanteries comme de mauvais goût, et il n’aimait pas cela,

À la longue, cette correspondance offrant des symptômes d’épuisement, et paraissant exiger, de la part des correspondants, un effort que peu d’entre eux étaient capables de faire au milieu du brouhaha d’un départ précipité, le doyen prit l’habitude d’accompagner jusqu’au guichet les libérés d’une certaine position sociale, et de leur faire ses adieux sur le seuil même de la prison. Le libéré ainsi bonoré, après avoir échangé une poignée de main avec le doyen, s’arrêtait ordinairement pour envelopper quelque chose dans un morceau de papier, et revenait sur ses pas pour crier :

« Eh I dites-donc ! a

Le doyen se retournait alors d’un air surpris.

« Moi ? » demandait-il avec un sourire.

À cet endroit de la conversation, le débiteur libéré ayant rejoint le doyen, celui-ci ajoutait d’un ton paternel :

« Qu’avez-vous oublié ? que puis-je faire pour vous ?

— J’ai oublié de faire remettre ceci, répondait l’autre, presque toujours, au Père de la Maréchaussée.

— Mon cher monsieur, répliquait le doyen, il vous est infiniment obligé, a

Mate jusqu’à la fin la main irrésolue d’autrefois restait dans la poche où elle avait glissé l’argent, pendant que le doyen faisait deux ou trois tours dans la cour, pour dissimuler autant que possible la gratification à la masse de la communauté.

One après-midi qu’il avait fait les honneurs de l’endroit à un assez grand nombre do ses enfants qui venaient de sortir ce jour-là, il rencontra un prisonnier appartenant à la classe la plus pauvre des détenus, lequel, ayant été incarcéré une semaine auparavant pour une somme fort minime, avait réglé dans le cours de la matinée et se trouvait également sur le point d’être con« édié. Cet homme était un simple maçon, dans son costume de manœuvre ; il avait avec lui sa femme et un paquet, et se montrait on ne peut plus joyeux.

« Dieu vous bénisse, monsieur ! dit-il en passant. ’ — » Et vous pareillement, » répondit le Père de la Maréchaussée d’an ton protecteur et bienveillant.

Os étaient déjà à quelque distance l’un de l’antre, allant chacon

»• — 3


66 LÀ PETITE DORBIT.

de leur coté, lorsque le maçon cria : < Dites donc, monsieur ! et revint vers le doyen. C’est bien peu de chose, dit le maçon, déposant nu petit tas de sons dans la main dn vieillard, mais l’intention est bonne. »

C’était la première fois que l’on offrait son tribut an vénérable doyen sons la forme d’âne monnaie de billon. Ses enfants avalent souvent accepté une redevance de ce genre, qui, du plein consentement du père, était retombée dans la bourse commune pour servir à acheter de la viande qu’il avait mangée et de la bière qu’il avait bue ; mais une blouse tout éclaboussée de chaux blanche oser le regarder en face en lui faisant hommage de quelques sous ! Voilà du nouveau par exemple !

« Continent osez-vous… ? dit-il à cet homme ; puis il eut la faiblesse de fondre en larmes.

Le maçon lui tourna le visage vers le mur, afin qu’on ne vit pas qu’il pleurait ; et il y avait quelque chose de si délicat dans sa façon d’agir, et il paraissait si pénétré de repentir, et demandait pardon si franchement, que le vieillard ne put faire moins que d’accepter ses excuses en disant :

¦ Je sais que l’intention était bonne. N’en parlons plus.

— Je crois bien, monsieur, qu’elle était bonne, continua le maçon. J’irai un peu plus loin que les autres pour vous obliger, j’en réponds.

— Comment cela ?

— Je reviendrai vous voir après qu’on m’aura laissé sortir.

— Rendes-moi l’argent, s’écria le vieillard avec empressement ; je veux le garder et je ne le dépenserai jamais. Et je vous remercie, je vous remercie beaucoup ! Vous reviendrez me voir ?

— Vous me reverrez dans huit jours, si je suis encore en vie. a Ils échangèrent une poignée de main et se séparèrent. Ce soir*

là, les prisonniers réunis pour festoyer dans une sorte de café se demandèrent ce qui était arrivé à leur Père : il se promenait si tard dans l’obscurité de la cour et paraissait si triste !

[modifier] CHAPITRE 7 - L'enfant de la Maréchaussée

L’enfant de la Maréchaussée.

L’enfant qui, en venant au monde, avait respiré dans son premier souffle l’odeur de l’eau-de-vie du docteur Haggage, fut transmise de génération en génération parmi les pensionnaires, ainsi que l’avait été la tradition relative à leur Père commun. Dans les premiers temps de son existence, elle fut même transmise d’une


LÀ PETITE DOWUT. 6 ?

façon plus positive et plus prosaïque que ne pouvait l’être une tradition, attendu que chaque nouveau pensionnaire se voyait, pour ainsi dire, obligé de prendra dans ses bras la petite fille qui était venue au monde dans la prison.

c Comme de juste, dit le guichetier la première fois qu’on lui montra l’enfant, c’est moi qui dois être son parrain. ¦

Le doyen y songea un instant d’un air irrésolu, et dit :

a Est-ce que vraiment vans consentiriez à devenir son parrain ?

— Oh ! mot, j’y consens volontiers, répliqua le geôlier, si vous voulez bien m’accepter. »

Il arriva donc que l’enfant fut baptisé, un dimanche, dans l’après-midi, lorsque le geôlier, relevé de sa faction, avait pu quitter sa loge et présenter sa filleule devant les fonts baptismaux de l’église Saint-Georges, où, pour me servir des expressions employées par lui à son retour, 0 avait, au nom de la petite, renoncé tout de bon à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.

Cette circonstance donna au guichetier de nouveaux droits sur l’enfant, sans compter cens que lui conférait sa position officielle. Aussi, lorsqu’elle commença à marcher et à parler, il s’attacha de plus en plus à elle. H lui acheta un petit fauteuil qu’il plaça près du grand garde-feu qui se dressait devant la vaste cheminée de sa loge ; il aimait à avoir l’enfant auprès de lui, lorsqu’il était de garde, ; il l’attirait chez lui par l’appât de quelques jouets peu coûteux. L’enfant, de son côté, s’attacha assez à son parrain pour grimper spontanément les marches de la loge à toute heure de la journée. Quand elle s’endormait dans le petit fauteuil, au coin du feu, le guichetier loi couvrait le visage avec son mouchoir ; lorsqu’elle s’y tenait éveillée, habillant et déshabillant une poupéa (laquelle ne tarda pas à n’avoir plus rien de commun avec les poupées du monde extérieur ; et tout au plus ressemblait-elle I l’horrible Mme Baugham}, il la contemplait avec une extrême don » cerir du haut de son siège officiel. Témoins de cette conduite, les pensionnaires ne manquaient pas de remarquer tout haut que la guichetier, qui était célibataire, avait manqué sa vocation ; qu’il aurait fait un bon père de famille. Hais celui-ci se contentait da leur répondre : « Merci bien. Non, non, toute réflexion faite, je crois que c’est bien assez de voir ici les enfants des autres, s

À quel âge la précoce petite fille commença-t-ello à se douter que tout le monde n’avait pas l’habitude de vivre sous clef, entouré de murs élevés, couronnés de pointes de fer ? C’est là un point difficile à éclaircir. Mais toujours est-il qu’elle était encore bien, bien petite, lorsqu’elle s’aperçut (je ne saurais dire comment) qu’il fallait toujours lâcher la main de son père sur le seuil de cette porte qu’ouvrait la grande clef de son parrain ; et que, tandis que ses pieds légers étaient libres de franchir cette limite, coux de « on père ne devaient pas la dépasser. Le regard sympathique et compatissant que, tout jeune encore, elle avait commencé à


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LÀ PETITE DORRIT.

diriger sur son père, fut sans doute un des résultats de cette découverte.

Elle avait un regard sympathique et compatissant pour tout ce qu’elle voyait, mais elle y mêlait quelque chose de protecteur pour le plus ancien des détenus, pour lui tout seul. Ce fut ainsi que l’enfant de la Maréchaussée, l’enfant du doyen des prisonniers, continua, pendant les huit premières années de sa vie, à venir s’asseoir au coin du feu dans la loge de son ami le guichetier, à courir dans la chambre paternelle ou à errer dans la cour de la geôle. Toujours arec un regard compatissant et sympathique pour sa capricieuse petite sœur, pour son paresseux de frère, pour les grands murs vides, pour les jeux des enfants de la prison qui roulaient leurs cerceaux, couraient ou jouaient à cache-cache, choisissant pour but les barreaux do la grille intérieure. Mais cela ne l’empêchait pas, pendant les beaux jours d’été, de rester pensive et étonnée près du grand garde-cendres, à contempler longtemps le ciel à travers les barreaux de la fenêtre, tournant la tête à chaque bande de lumière qui pénétrait dans la loge, pour regarder cet ami invisible qu’elle ne faisait qu’entrevoir comme les autres à travers une grille.

« Tu penses aux prairies, dit un jour le guichetier après l’avoir observée quelque-temps, n’est-ce pas ?

— Où est-ce que c’est ? demanda l’enfant.

— Eh mais…. c’est…. là-bas, ma chère, répondit le guichetier, en brandissant sa clef d’une façon assez vague. À peu près de ce côté-là.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un pour les ouvrir et les fermer ? Les tient-on sous clef ? »

Le guichetier fut pris <iv>. dépourvu.

c Sous clef ? répéta-l-U ; mais non, pas en général.

— Sont-elles jo’ies, Bob ? »

Elle l’appelait Bob ’, à la prière et sur les instances de,son ami.

« Ravissantes ! pleines de fleurs ! Il y a des boutons d’or et des marguerites, et des…. > Le porte-clefs hésita dans sa nomenclature, ses connaissances botaniques étant fort restreintes…. « Et des pissenlits, et toutes sortes de jolies choses.

— Est-ce qu’on s’y amuse beaucoup, Bob ?

— Je crois bien ! répliqua le geôlier.

— Père y est-il jamais allé ?

— Hem ! toussa le guichetier. Oui, oui, il y est allé…. quelquefois.

— Est-il bien fâché de ne plus pouvoir y aller ?

— P…. pas trop, répondit Bob.

— Ni les autres non plus ? demanda l’enfant, jetant un couf d’œil sur la foule oisive et ennuyée qui se promenait dans la cour. Oh ! est-ce sûr et certain, Bob ? • ’

4. Pelil nom, oour Robert.


LÀ PETITE DORRÏT. 69

À cet endroit embarrassant de l’entretien, Bob abandonna la partie et changea de sujet de conversation pour passer à des morceaux de sucre d’orge. C’était toujours sa dernière ressource, lors » qu’il s’apercevait que sa petite amie menaçait de le mettre au pied du mur et de le bloquer dans quelque coin politique, social on théologique, dont il lui serait impossible de sortir à son honneur. Néanmoins, ce fut là l’origine d’une suite d’excursions dominicales que ces deux étranges compagnons ne tardèrent pas à faire, en se tenant par la main comme une pair » de bons amis. Us avaient coutume de sortir de la loge tons les quinze jours, et de se diriger avec toute la gravité possible vers quelque prairie on quelque verte allée que le guichetier avait désignée d’avance dans le courant da la semaine, après avoir cherché bien longtemps. Là, l’enfant cueillait de l’herbe et des fleurs qu’elle rapportait avec elle, tandis que le geôlier fumait sa pipe. Plus tard, on visita les jardins publics, où l’on prit du thé, des crevettes, de l’aie et autres friandises ; puis ils revenaient en se donnant la main, à moins toutefois que la petite, plus fatiguée que de coutume, ne se fût enaormie sur l’épaule de son parrain.

Même à cette époque, le gwcneher se mit à réfléchir profondément sur une question qui lui donna tant de tracas et lui causa tant d’incertitudes qu’il mourut sans la résoudre. Il s’était décidé à léguer à sa petite filleule le fruit de ses économies, et se demanda comment il pourrait s’y prendre pour que sa protégée seule profitât de ce legs. L’expérience qu’il avait acquise durant son séjour dans la prison lui avait si clairement démontré la difficulté qu’il y avait à laisser une somme quelconque à une personne quelconque, de manière qu’elle seule pût y toucher, et la facilité déplorable avec laquelle des mains étrangères parvenaient à en faire leur profit, que, pendant plusieurs années, il soumit cette question épineuse à chaque nouveau procureur ou à toute autre personne du métier qui venait visiter ses clients insolvables.

<r Supposons, disait-il, se servant de sa clef officielle pour mieux o expliquer son affaire, en l’appuyant sur le gilet de l’homme de loi, supposons qu’un individu ait envie de léguer ses biens à une jeune personne du sexe féminin, et qu’il désire s’y prendre de façon que nul autre qu’elle ne mette jamais la main dans le sac, comment feriez-vous pour lui en garantir la propriété ?

— Il faudrait les mettre sur sa tête par acte régulier, lui répondait le procureur avec complaisance.

— Oui ; mais voyons un peu, poursuivait le porte-clef. Supposons qu’elle ait comme qui dirait un frère ou un père ou un mari, qui serait disposé à mettre le grappin dessus, lorsque ces biens reviendraient à la jeune personne, comment feriez-vous dans ce cas ?

— Les biens étant placés sur la tête de la jeune personne, en son propre et privé nom, les antres Vy auraient pas plus de droit légal que vous, répliquait l’homme du métier. « 

— Un instant, disait le guichetier’ ; supposons qu’elle ait le cœur


70 LÀ PETITS DORTOÏ.

trop tendre et que les antres sachent la retourne ! comme un gant : on e9t ] » loi qui pent empêcher ça ? »

Le légiste le plus profond auquel le guichetier arracha une consultation gratuite fut incapable de citer une loi qui permit de placer des biens d’une façon assez solide pour obvier a l’éventualité supposée. De sorte que le guichetier, après ; avoir songé toute sa vie, finit, malgré tout, par mourir intestat.

Mais sa mort n’arriva que longtemps après, lorsque sa filleule avait dépassé sa seizième année. Elle avait à peine atteint la moitié de cet ftge, lorsque son regard compatissant et sympathique vit son père devenir veuf. À partir de ce moment, l’air de protection que ses yens étonnés lui avaient toujours exprimé se traduisit par des actions, et l’enfant de la prison se dévoua à un nouveau rôle auprès du Père de la Maréchaussée. ’

Dans les commencements, une enfant de cet âge ne put guère faire autre chose pour son père que de rester assise auprès de lui, renonçant à vivre plus gaiement dans la loge de son parrain pour tenir compagnie au veuf. Mais ce fut assez pour lui faire si bien prendre l’habitude de la voir près de loi, que sa présence lui devint nécessaire, et qu’il manquait quelque chose au vieillard lorsqu’elle n’était pas là. Voilà la petite porte par où elle passa de l’enfance à l’apprentissage d’un monde chargé de soucis.

Comment, à cette éqoque reculée de sa vie, son regard compatissant jugea-t-il le père, la sœur, le frère qui habitaient la même prison ? Plut-il à Dieu de ne lui dévoiler qu’une faible partie de la triste vérité ? Ce sont là des secrets qui sont enterrés avec bien d’autres mystères. Il suffit de savoir qu’elle fut inspirée du désir de devenir quelque chose que ses proches n’étaient pas, quelque chose d’actif et de’laborieux, et cela par amour pour eux et pour pouvoir leur venir en aide. Appellerons-nous cela de l’inspiration ? Oui ! Mous parlons bien de l’inspiration d’un poète ou d’un prêtre ; pourquoi ne pas lui donner le même nom chez un cœur poussé par l’amour et le dévouement à remplir la plus humble des missions dans le plus humble pèlerinage de la vie ? g,

C’est là que, sans ami sur cette terre pour l’aider, ni même pour la voir, sauf son étrange compagnon ; sans même posséder aucune connaissance des plus simples usages journaliers des membres de la communauté libre qui vit en dehors des prisons ; venue au monde et élevée dans une situation sociale qui semblerait encore une position fausse, même devant les positions les plus fausses connues de l’autre côté de ces murs élevés ; s’abrenvant dès l’enfance à un puits dont les eaux avaient une souillure qui leur était propre, un goût malsain et corrompu, "-’est là aue l’enfant de la Maréchaussée commença & devenir une femme.

Peu importe le nombre de ses méprises et de ses découragements, les moqueries (faites’sans méchanceté, mais craelleiueut senties) que lui valurent sa jeunesse et sa taille exiguë ; peu importe la conscience qu’elle avait elle-même de ses apparences enfantines


LÀ PETITE ! DOBRIT.

71

et de sa faiblesse, même lorsqu’il s’agissait de soulever on de porte » la moindre cbose, ses fatigues, ses défaillances, ses larmes cachées ; elle continua ses efforts jusqu’au moment ou on la regarda comme nn personnage utile et même indispensable. Ce moment arriva. Bile prit la place de l’aînée des trois enfants, sans en avoir les privi léges ; elle devint le chef de cette famille tombée, dont elle portait concentrées an fond de son cœur tontes les inquiétndes et toutes les bontés.

À treiae ans, elle pouvait lire et tenir des comptes ; c’est-a-dire qu’elle pouvait inscrire le nom et le pris des articles de première nécessité dont la famille avait besoin, et la somme qui loi manquait pour les acheter. De temps à autre, elle avait trouvé moyen de se rendre, par échappées de quelques semaines consécutives, à une école du soir tenue en dehors de la prison, et de faire envoyer son frère et sa sœur à d’autres pensions, où les deux enfants allèrent, par boutades irrégulières, pendant trois ou quatre années. Il n’y avait aucune espèce d’instruction pour eux à la maison ; mais la jeune fille savait bien, personne ne le savait mieux qu’elle, qu’un homme assez abattu pour être devenu le Père de la Maréchaussée ne pouvait guère servir de père à ses propres enfants.

À ces tristes moyens d’éducation, elle en ajouta un autre dont elle était l’unique inventeur. Un jour, parmi la foule hétérogène des prisonniers, apparut un maître de danse. La sœur aînée paraissait avoir une vocation pour la danse, qu’elle désirait vivement apprendre. A. l’Age de treize ans, l’enfant de la Maréchaussée se présenta devant le professeur, un petit sac à la main, et formula son humble pétition.

a S’il vous plaît, monsieur, je suis née ici.

— Oh ! c’est vous qui êtes la petite demoiselle, hein ? répondit le maître do danse examinant la taille exigué de l’enfant et son visage levé vers lui.

— Oui, monsieur.

— Et que puis-je faire pour vous ?

— Bien pour moi, monsieur, merci bien, reprit l’enfant défaisant d’un air inquiet les cordons du petit sac ; mais si vous vouliez bien pendant que vous resterez ici, donner des leçons à ma sœur…. & bon marché….

— Mon enfant, je lui donnerai des leçons pour rien, s interrompit le maître de danse en refermant le sac.

Or, ce maître de danse était bien le meilleur enfant qui fût jamais arrivé de pirouette en pirouette jusqu’à la prison pour dettes, et il tint parole.

La sœur aînée montra tant de dispositions pour la chorégraphie, et les loisirs du professeur étaient si abondants (il lui fallut quelque chose comme trois mois pour balancer ses créanciers, faire un chassé croisé avec les syndics et en avant deux avec ses occupations habituelles), que l’élève fit de merveilleux progrès. Le professeur fut même si fier de ces progrès rapides et si désireux d’en


78 LÀ PETITE DOKMT.

fournir des preuves, avant son départ, à une société d’amis intimes choisis parmi l’aristocratie des détenus, qu’on profita d’un temps favorable pour exécuter un menuet de la cour. Cette représentation eut lieu en plein air, à sis heures du matin, dans le promenoir des pensionnaires (aucune des chambres de la communauté n’ayant les dimensions voulues), et on parcourut tant de surface et les pas furent exécutés avec tant de conscience, que le maître de danse, qui était obligé en outre do jouer de la pochette en dansant, en était tout essoufflé. .

Le SUCCÈS de ce début, qui engagea le professeur & continuer ses leçons après qu’on eut levé son écron, encouragea la sœur de la débutante. Elle guetta et attendit pendant des mois entiers l’arrivée d’une couturière. Enfin, elle vit venir une modiste, et elle se présenta cette fois pour son propre compte,

« Pardon, madame, dit-elle, eutr’ouvrant timidement la porte de la modiste, qu’elle trouva dans son lit toute en larmes ; mais je suis née ici. »

Il faut croire que la première personne dont on entendait parler dès qu’on mettait le pied dans la geéle, c’était elle ; car la modiste se souleva dans son lit, en lui disant, tout comme avait fait le maître de danse :

a Oh 1 c’est vous qui êtes l’enfant ?

— Oui, madame.

— Je suis fâchée de n’avoir rien à vous donner, reprit la modiste, secouant la tête.

— Ce n’est pas pour cela que je viens. S’il vous plaît, madame, je voudrais apprendre la couture.

— Pourquoi voulez-vous apprendre un pareil état, répondit la modiste, avec un exemple tel que moi devant les yeux ? Cela ne m’a pas servi à grand’chose, vous voyez.

— Je vois bien que tous ceux qui viennent ici n’ont pas trouvé grand secours dans leur état, répondit-elle dans sa simplicité ; mais c’est égal, je voudrais apprendre tout de même.

— Je crains que vous ne soyez trop faible, voyez-vous ? objecta la modiste.

— Je ne crois pas que je sois faible, madame.

— Vous êtes si petite, ma mie ! Car vous êtes extrêmement petite, voyez-vous ?

— Oui, j’ai peur d’être bien petite en effet, » répondit l’enfant de la prison ; et elle commença à sangloter en songeant à ce malheureux défaut qui venait si souvent contrecarrer ses bonnes intentions.

La modiste (car elle n’était ni morose ni méchante ; elle n’était que de mauvaise humeur de sa nouvelle situation et de son nouveau domicile) fut touchée de la voir si patiente et si douce ; elle mit de la bonne volonté à l’accueillir, et fit bientôt de son élève do-die et zélée une ouvrière très-adroite.

À la même époque précisément, le doyen des détenus commen-


LÀ PETITE DORRIT,

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(ait a se montrer sous un nouveau jour. Plus il était paternel envers les prisonniers, plus il se trouvait réduit à compter sur les contributions volontaires de sa changeante famille, et plus il tenait à sa poser en gentilhomme ruiné. Avec la même main qui, une dorai, heure auparavant, avait empoché l’écu de trois francs dont on lui avait fait hommage, il essuyait les larmes qui inondaient ses joues, des qu’on disait devant lui que ses filles étaient obligées de gagner leur pain. L’enfant de la prison, en sus de ses autres soucis journaliers, eut donc celui d’entretenir la fiction élégante qu’ils vivaient tous en mendiants comme il faut.

La sœur aînée se fit danseuse. 11 existait dans la famille an oncle ruiné…. ruiné par son frère, le Père de la Maréchaussée, et ne sachant pas plus que ce dernier ni comment ni pourquoi, mais acceptant le fait comme une nécessité : c’est lui qui dut devenir le protecteur de sa nièce. Homme d’une nature simple et timide, il n’avait pas paru affecté de la perte de sa fortune, lorsque cette calamité l’avait frappé. Seulement il renonça à se laver le jour où il apprit la triste nouvelle, et commença, par cette économie, la suppression de tout luxe dans son régime. Ou temps de ses beaux jours, il avait fait d’assez mauvaise musique d’amateur, et, lorsqu’il fit faillite avec son frère, il s’avisa de jouer, pour vivre, du cornet à piston dans l’orchestre d’un petit théâtre. Sa nièce y devint une des danseuses de la localité qui le comptait déjà lui-même parmi ses ornements, longtemps avant qu’elle vint y prendre l’humble rang qu’elle y occupait ; et il avait accepté la tâche de lui servir d’escorte et de cavalier, absolument comme il aurait accepté une maladie, un héritage, un festin, la faim, en un mot comme il aurait accepté toute chose…. hormis le savon dont il ne voulait toujours pas entendre parler.

Pour obtenir à la sœur aînée la permission de gagner ses très-modestes appointements hebdomadaires, l’enfant de la Maréchaussée fut obligée de manœuvrer avec adresse auprès du Père : il fallut la croix et la bannière.

o Fanny ne va plus demeurer avec nous pour le moment, père. Elle passera ici une bonne partie de ses journées, mais elle demeurera en ville avec notre oncle.

— Tu m’étonnes ! Et pourquoi ce changement ? .

— Je crois que notre oncle a besoin de quelqu’un pour lui tenir compagnie. Il a besoin qu’on le soigne et qu’on s’occupe de lui.

— Besoin de compagnie ? Mais Û passe presque ftot son temps ici, où tu le soignes et t’occupes de lui, beaucoup p »us que ne le fera jamais ta sœur. Vous êtes toujours sorties, l’une et l’autre, toujours dehors. »

Ceci n’était pas dit sévèrement ; c’était seulement pour entretenir la fiction qu’il n’avait pas la moindre idée qu’Amy elje-même allât travailler en journée.

<r Mais nous sommes toujours enchantées de revenir, père ; voyons, n’est-ce pas ? Et quant à Fanny, outre qu’elle soignera


74 LÀ PETITE DORRIT.

notre oncle, Il vaut peut-être mieux pour elle qu’elle ne demeure pas constamment ici. Elle n’y est pas née comme moi, tu sais, père.

— Allons, Amy, allons. Je ne comprends pas tout à fait ton raisonnement ; mais il est natnrel, Je suppose, que Fanny aime la promenade, et que tu ne la détestes pas non plus. Ainsi donc, ma chère, toi et Fanny et ton oncle, vous ferez ce que bon vous semble. Soit, soit. Je ne me môle de rien ; ne vous occupez pas de moi. »

H fallut ensuite s’occuper de faire sortir son frère de la prison, l’arracher à la survivant des commissions de Mme Baugham, et à l’échange des phrases d’argot qu’il apprenait avec les camarades d’une honnêteté problématique que lui procuraient on pareil séjour et une pareille profession. Ce ne fut pas là la tâche la plus facile d’Amy. Il n’avait que dix-huit ans ; mais il était déjà si bien résigné à vivre au jour le jour et son à sou, qu’il aurait bien continué ce métier-là jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Il n’entra par malheur personne dans la prison dont il pût apprendre quelque bon état, et la petite sœur ne sut lui découvrir d’autre patron que son vieil ami, son parrain.

a Cher Bob, dit-elle an jour, que deviendra notre pauvre Tip ? »

H s’appelait Edouard ; mais Ned, le diminutif de ce nom, était transformé, je ne sais pourquoi, en Tip, dans le royaume de la geôle.

Bob avait une opinion personnelle bien arrêtée relativement à la destinée future du pauvre Tip, et, dans son désir d’empêcher l’accomplissement de cette opinion prophétique, il était allé jusqu’à demander à Tip, d’une façon adroite et détournée, si un jeune homme comme lui ne ferait pas bien de prendre la clef des champs et de servir son pays, l’habit rouge sur le dos. Mais Tip l’avait remercié. Il aimait mieux, disait-il, ne pas servir son pays.

« Eh bien, ma chère, répondit Bob, il faut voir à en faire quelque chose. Si j’essayais de le placer chez un himme de loi ?

— Ce serait si bon de votre part, Bob ! a

À dater de ce moment, Bob ent une question de plus à adresser aux gens du métier qui allaient et venaient dans la Maréchaussée pour les affaires de leurs clients. B posa celle-ci avec tant de persévérance, qu’un siège peu reciourré et douze shillings par se* maine furent mis enfin à la dissosition de Tip dans un grand palladium national, la cour ctu palais, qui figurait alors sur la liste fort longue des éternelles sauvegardes de la dignité et du saint d’Albion, dont quelques-mes ont disparu sans que le pays s’en porte plus mal pour cela.

Tip languit dans les sombres cours de Clifford’s-Inn’ pendant six mois ; puis, à l’expiration de ce laps de temps, il revint un soir,

4. Corps de bâtiments occupés presque exclusivement far des hommes de loi, et où so trouvait la cour du palais tu« uliimu« e plus uaui.

(Note du traducteur.)


LÀ PETITE DORRIT.

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d’unoir flâneur, les mains dans les poches, et fit remarquer, comme en passant, à sa sœur qu’il ne retournerait plus à son bureau.

« N’y plus retourner ? dit la pauvre enfant, qui, an milieu de ses Inquiétudes, ne manquait jamais de faire des calculs et des projets au profit de Tip.

— J’en suis tellement fatigué, annonça Tip, que je l’ai planté là. »

Tip se fatiguait de tout. Sa sœur avait beau faire et varier ses tentatives d’apprentissage, il revenait toujours flâner à la geôle et reprendre la survivance de la bonne petite Mme Bauyham, sa se* conde mère. Dans l’intervalle, avec l’aide du digne guichetier, elle le fit entrer dans un entrepôt ; cbez un maraîcher ; chez un marchand de houblon ; cbez un homme de loi, pour la seconde fois ; chez un commissaire-priseur ; chez un brasseur ; cbez un agent de change ; chez un propriétaire de voitures ; dans on roulage ; encore chez un homme de loi, pour la troisième fois ; dans un chantier} chez un quincaillier ; dans le commerce du poisson ; dans le négoce des fruits et dans les docks. Mais à peine Tip était-il entré quelque part qu’il en sortait fatigué, annonçant qu’il avait planté là son nouvel établissement. Partout où il allait, ce Tip prédestiné semblait emmener avec lui les murs de la prison et les dresser autour de lui dans chacune de ses nouvelles professions, rôdant dans l’espace restreint que limitaient ces murs imaginaires, avec ses vieilles allures indolentes, irrésolues, ayant toujours l’air de traîner la savate, quelle que fût sa chaussure, jusqu’au moment où les mnrs réels et indestructibles de la prison exerçaient de nouveau sur lui leur puissance fascinatrice et le rappelaient au milieu des détenus. Néanmoins, la courageuse petite sœur avait tellement pris à cœur de sauver son frère, que, tandis que Tip essayait ces incarnations plus nombreuses que celles de Vichnou, elle finit, à force de privations et de travail, par amasser de quoi payer son passage au Canada. Lorsque Tip fut fatigué de ne rien faire, il fut assez aimable pour consentir à s’embarquer pour le Canada. Et il y eut dans le cœur de la petite mère bien du chagrin de le voir s’éloigner ; mais bien de la joie de songer qu’elle avait enfin réussi à le mettre en bon chemin.

« Dieu te bénisse, cher Tip. Ne sois pas trop fier pour venir nous voir quand tu auras fait fortune.

— N’a pas peur ! » répondit Tip, et il partit.

Mais il n’alla pas jusqu’au Canada ; en un mot, il s’arrêta i Li-verpooL Après avoir fait le trajet de Londres à ce port de mer, il se trouva si disposé à planter là le bâtiment, qu’il se décida à s’en revenir à pied. Ayant mis ce projet à exécution, il se présenta devant sa sœur, un mois après son départ, en haillons, sans souliers à ses pieds, plus fatigué que jamais.

Autre reprise de la survivance de Mme Bangham, mais cela ne dura pas longtemps ; i) se procura Im-roême une occupation, et annonça cette grande nouvelle à sa petite sœur.


76 LÀ PETITE DORMT.

« Amy, j’ai trouvé un emploi.

— Bin » vrai, Tip ?  :i

— N’a pas peur, cette fois. Ça va marcher maintenant. Ta n’as plus besoin de t’inquiôter de moi, ma bonne petite vieille.

— Quel emploi as-tn trouvé, Tip ? « 

— Tu connais de vue mon ami Slingo ? g

— Tu ne veux pas parler de cet homme qu’on nomme le mar– g chand ? t

— Si, parbleu ! On lève son écrou lundi prochain et il m’em– ç ! mène. t"

— Quelle marchandise vend-il, Tip ?

— Des chevaux. N’a pas peur ! ça va marcher maintenant, Amy. »  ?

Elle le perdit da vue pendant quelques mois et ne reçut de ses nouvelles qu’une seule fois. Le bruit courut parmi les détenus les plus anciens qu’on avait aperçu Tip dans Moorsfields, à une vente £ montée par des escrocs, ou il figurait en qualité de compère ; c’était lui qui faisait semblant d’achaterdu plaqué pour de l’argenterie mas– r* sive et de solder ses achats en billets de banque avec une édifiante libéralité. Un soir elle travaillait toute seule, debout auprès de la croisée, mettant à profit le crépuscule qui rôdait encore au haut des N murs, lorsque Tip ouvrit la porte et entra. |

Elle l’embrassa et lui souhaita la bienvenue ; mais elle n’osa lui adresser aucune question. En la voyant inquiète et craintive, U parut éprouver du repentir.

’« J’ai bien peur, Amy, que tu no sois vraiment fichée cette fois. Parole d’honneur ! î

— Ne dis pas cela, Tip ; ça me fait de la peine. Te voilà donc re– ^ venu encore une fois ?

— Mais…. oui. s

— Comme je n’espérais pas que l’emploi que tu as trouvé pût f te convenir longtemps, je suis moins surprise et moins chagrinée i que je ne l’aurais été sans cela, Tip. ]

— Ah ! mais je ne t’ai pas tout dit.  ; -

— Comment, tout ?

— Allons, ne prends pas cet air effrayé. Non, Amy, je ne t’ai pas tout dit. Je suis revenu, comme tn vois ; mais…. ne prends donc pas cet air effrayé…. aujourd’hui je fais ma rentrée ici dans ce qu’on peut appeler un nouveau rôle. Je n’y figure plus sur la liste des volontaires ; me voilà incorporé dans les troupes régulières. ’

— Oh ! Tip, tu ne veux pas dire que tu es prisonnier ! Non, non, n’est-ce pas Tip ?

— Mais je ne veus rien dire du tout, répondit Tip à contre-cœur ; seulement, si tn ne me comprends pas à demi-mot, que veux-tu que je fasse ? Je suis coffré pour quarante misérables guinées. « 

Pour la pièwiàre fois depuis bien des années, Amy succomba Bons le poids de ses épreuves. Elle s’écria, en élevant ses mains


LÀ PETITE BORRIT.

7 ?

Jointes au-dessus de sa tête, que leur père en mourrait de chagrin s’il venait jamais aie savoir ; et elle tomba aux pieds de ce mauvais garnement.

Tip eut beaucoup moins de peine à faire revenir sa sœur à elle que sa sœur n’en eut à le convaincre que, si le doyen des détenus venait à apprendre la vérité, il en serait tout bouleversé. La chose était incompréhensible pour Tip : ce ne pouvait être, selon lui, qu’une idée purement fantastique. Ce fut enfin pour contenter ce qu’il regardait comme un caprice, qu’il finit par céder ans prières d Amy, appuyées par celles de la sœur aînée et de l’oncle Comme ce n’était pas la première fois qu’il revenait au gîte, on n’eut pas besoin d’autre formalité pour expliquer au père ce nouveau retour. Les détenus, qui comprenaient mieux que Tip la nécessité de cette pieuse fraude, gardèrent loyalement le secret.

Voilà l’existence, voilà la biographie de l’enfant de la Maréchaussée jusqu’à sa vingt-deuxième année. Avec une affection inépuisable pour cette misérable cour et ce misérable corps de bâtiment qui étaient sa patrie et son domicile, elle passait et repassait pourtant maintenant dans la geôle d’un air modeste et effrayé : car son instinct de femme loi disait qu’on la montrait toujours comme une curiosité aux regards des nouveaux venus. Depuis qu’elle avait commencé & travailler en ville, elle avait cru nécessaire de ne pas aire où elle habitait et d’aller et venir aussi secrètement que possible entre la libre cité et la grille de fer, en dehors de laquelle elle n’avait pas couché une seule fois depuis qu’elle était an monde. Ce mystère dont elle se voyait obligée de s’entourer augmenta sa timidité naturelle, et son pas léger et sa taille mignonne semblaient glisser à regret dans les rues populeuses où il lui fallait passer.

Elle ne connaissait que trop les misères et les nécessités de la vie, mais elle était aussi innocente pour tout le reste que dans sa première enfance. Innocente, oui, toujours innocente et pure au milieu de ce brouillard derrière lequel elle entrevoyait son père, et • des eaux troubles de cette rivière vivante qui coulait à travers la prison, se renouvelant sans cesse.

Voilà l’existence, voilà la biographie de la petite Dorrf*. qui, an moment oùnons parlons, retourne chez elle par une triste soirée de septembre, suivie de loin par Arthur Clennam. Voilà l’existence, voilà la biographie de la petite Dorrit, que nous voyons tourner au coin de London-Bridge, traverser ce pont, retourner sur ses pas, continuer son chemin jusqu’à l’église Saint-Georges, retourner une seconde fois assez brusquement sur ses pas, et disparaître comme une ombre à travers la grille extérieure et la petite cour de la prison de la Maréchaussée.

C£>


W LÀ PETITE DORBIT.

[modifier] CHAPITRE 8 - La geôle

la geôle.

Arthur Clennam s’arrêta au milieu de la rue, guettant quelque passante qui il pût demander quel était cet endroit. H laissa passer, sans les interroger, plusieurs personnes dont le visage ne semblait pas promettre une réponse polie, et se tenait encore en faction, lorsqu’on vieillard se dirigea de ce côté ponr entrer dans la cour.

Le dos voûté, il marchait d’un pas lourd et d’un air préoccupe qui devait rendre assez dangereuse pour lui une promenade à travers les rues encombrées de Londres. Sa mise était sale et misérable ; une redingote jadis bleue, blanchie à toutes les coutures, lui descendait aux chevilles et était boutonnée jusqu’au menton, où elle se perdait dans un vieux squelette de col-cravate en velours. Le bout d’un morceau de bouracan rouge (qui avait servi autrefois à soutenir le velours, quand il en existait encore), maintenant dénudé, se retroussant derrière la tète du vieillard, au milieu d’une confusion de cheveux gris, ne montrait plus qu’une étoffe rouillée comme la boucle qui la tenait attachée, et menaçait à chaque instant en se relevant de renverser le chapeau : un sale chapeau crasseux, sans poil, dont les bords brisés et chiffonnés se rabattaient sur les yeux île son propriétaire et dont s’échappait un bout de mouchoir déchiré. Son pantalon était si long et si mal attaché, ses souliers si larges et si mal faits, qu’il traînait les pieds comme un éléphant, sans qu’on pût dire si c’était sa dégaine naturelle, ou si ce n’était pas plutôt la faute de son accoutrement et de sa chaussure incommodes. Il avait sons le bras on étui écloppé et usé qui renfermait quelque instrument de musique ; il tenait de la même main un petit cornet de papier gris contenant pour un sou de tabac à priser, à l’aide duquel il régalait sans trop de frais son pauvre vieux nez bleu, d’une prise à dessein prolongée, lorsque Arthur Clennam fixa les yeux sur lui.

Ce fut à ce vieillard qu’il adressa sa question, après avoir traversé la cour et lui avoir frappé doucement sur l’épaule. Le vieillard s’arrêta et se retourna, laissant lire dans l’expression terne de ses yeux gris que sa pensée revenait d’un long voyage et qu’il avait par-dessus le marché l’oreille un peu dure.

« Poavez-vous me dire, monsieur, demanda Arthur, répétant sa question, quel est ce,t endroit ?

— Ah oui 1 cet endroit ? répondit le vieillard arrêtant sa prise de Ubac à ud-clieiuin, et indiquant l’endroit sans le regarder. C’est ’a Maréchaussée, monsieur.


LÀ PETITS DORRIT.

19

-— La prison pour dettes ?

— Oui, monsieur, » répliqua le vieillard d’un ton qui annonçait qu’il ne croyait pas qu’il fût absolument nécessaire d’appuyer sur cette dernière désignation « la prison pour dettes, s

11 se retourna et poursuivit son chemin.

« Pardon, reprit Arthur, l’arrêtant une seconde fois ; mais voulez-vous me permettre de vous adresser encore une question ? Tout le monde est-il libre d’entrer là dedans ?

— D’y entrer, oui, s répondit le vieillard ; et l’accent qu’il donnait à sa réponse disait clairement : « Mais, par exemple, tout le monde n’est pas libre d’en sortir. »

—Pardonnes mon indiscrétion. Connaissez-vous bien cet endroit ?

— Monsieur ! répliqua le vieillard, froissant son petit cornet de tabac et regardant son interrogateur comme si cette question l’eût blessé : oui, je le connais très-bien.

— Veuillez m’excuser. Ne croyez pas que je sois poussé par une curiosité impertinente, mais au contraire par un bon motif. Connaissez-vous par hasard le nom de Oorrit ?

—Mon nom, monsieur, répliqua le vieillard, est Dorrit. >

À cette réponse inattendue, Arthur lui ôta son chapeau.

« Accordez-moi la faveur de quelques mots d’entretien. Je suis tout surpris de ce que vous venez de me dire, et j’espère que cette assurance est une excuse suffisante de la liberté que j’ai prise de m’adresser à vous. Je suis tout récemment de retour en Angleterre, après une longue absence. J’ai va chez ma mère…. Mme Clennam, dans le quartier de la Cité…. une jeune fille travaillant à l’aiguille, que je n’ai jamais entendu appeler ou désigner sous d’autre nom que celui de la petite Dorrit. Je m’intéresse sincèrement à elle, et j’ai le plus grand désir d’apprendre quelque chose sur ce qui la concerne. Une minute peut-être avant de vous accoster, je l’ai vue passer par cette porte. »

Le vieillard examina attentivement les traits d’Arthur.

« Vous êtes marin, monsieur ? » demanda-t-il. U parut un peu contrarié lorsque l’autre lui répondit non par un signe de tête négatif. « J’aurais cru, à votre teint bruni, que vous deviez être un marin. Parlez-vous sérieusement, monsieur ?

— Je vous assure que je n’ai jamais parlé plus sérieusement, et vous prie bien de le croire.

— Je ne connais que fort peu le monde, monsieur, reprit le vieillard, qui avait une voix faible et chevrotante. Je ne fais qu’y passer comme l’ombre sur le cadran solaire. Cela ne vaudrait pas la peine de me tromper…. la chose serait vraiment trop facile ; ce serait un trop pauvre succès pour qu’on pût en tirer la moindre vanité. La jeune femme que vous avec vue entrer là dedans est la fille de mon frère. Mon frère est William Dorrit ; moi, je suis Frédéric. Vous dites que vous avez rencontré ma nièce chez votre mère (je sais que votre mère la protège), que vous vous intéressez à elle et désirez savoir ce qu’elle fait ici : venez voir. *


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ta PETITS DORMIT.

Il continua son chemin, et Arthur l’accompagna. « Mon frère, poursuivit le vieillard, s’arrêtent sur le seuil de la prison et se retournant lentement, habite ici depuis bien des années ; et, pour des motifs qu’il est inutile de vous expliquer maintenant, nous ne loi parlons guère de ce qui se passe en dehors de ces murs, même par rapport à nous. Soyez assez bon pour ne lui rien dire des travaux de couture de ma nièce. Soyez assez bon pour ne rien dire de plus que ce que vous verres que nous en disons nous-mêmes : et alors vous ne risquerez pas d’aller trop loin. Maintenant, venez voir. * Arthur le suivit à travers une allée étroite, au bout de laquelle il vit s’ouvrir une porte solide, après avoir entendu tourner une clef à l’intérieur. Us purent alors passer dan ? une loge ou vestibule, qu’ils traversèrent pour arriver à une grille, et de là dans l’intérieur de la prison. Le vieillard, qui marchait toujours devant, de son pas traînard, se retourna avec sa démarche lente, roide et voûtée, lorsqu’ils arrivèrent auprès du guichetier de faction, comme pour présenter son compagnon. Le porte-clefs fit un signe de tête, et Arthur entra sans qu’on lui demandât chez qui il allait. -

La nuit était sombre et les chandelles qui brillaient faiblement aux croisées de la prison, derrière une foule de vieux rideaux fripés et de persiennes délabrées, ne la rendaient pas beaucoup moins sombre. Quelques prisonniers flânaient encore cà et là, mais la plus grande partie de la population était rentrée dans ses foyers. Le vieillard, se dirigeant vers le côté droit de la cour, passa sous la troisième on quatrième porte et commença à monter un escalier. « L’escalier est un peu sombre, monsieur, dit-il ; mais vous ne rencontrerez aucun obstacle. »

Il s’arrêta un moment sur le palier du second étage, avant d’ouvrir unepurte.Hne l’eut pas plus tôt ouverte que le visiteur aperçut la petite Dorrit et s’expliqua pourquoi elle tenait tant à dîner tonte seule. Elle avait rapporté la viande qu’elle aurait dû manger elle-même et elle était déjà en train de la faire réchauffer sur un gril, pour son père, qui, vêtu d’une vieille robe de chambre grise et d’une culotte noire, attendait son souper. Une nappe blanche couvrait la table devant laquelle il venait de s’asseoir ; fourchette, couteau, cuiller, salière, poivrière, verre et pot d’étain pour la bière, rien n’y manquait, pas même certains excitants variés, spécialement destinés à aiguiser l’appétit du doyen, tels que sa petite fiole d’essence de poivre rouge et une soucoupe où s’étalaient pour deux sons de cornichons.

La jeune fille tressaillit, devint très-rouge, puis très-pâle. Le visiteur, mieux encore par son regard que par le léger mouvement de la main dont il lui faisait signe de ne pas se déranger, la supplia de se rassurer e’t de n’avoir pas peur de lui.

<c William, j’ai trouvé ce gentleman, dit l’oncle…. M. Clennam, fils de l’amie de ma petite nièce que voilà…. dans la rue, désireux de vous présenter ses respects en passant, mais hésitant s’il devait entrer ou rester à la porte. Vous voyez mon frère William,monsieur.


LÀ PETITE D0RR1T. 81

— J’espère, dit Arthur, ne sachant trop que dire, que le respect que j’ai pour votre fille explique et motive suffisamment le désir que j’avais de vous être présenté, monsieur.

— Monsieur Clennam, répondit le doyen en se levant, otant sa calotte et la gardant dans le creux de sa main, tout prêt à la remettre, c’est nn honneur pour moi. Soyez le bienvenu, monsieur : (avec un profond salut) Frédéric, une chaise. Prenez nn siège, je vous prie, monsieur Clennam. »

Il remit sa calotte comme ii l’avait ôtée et se rassit. Il y avait dans ses façons un merveilleux air de bienveillance et de protection, l’air officiel avec lequel il recevait les détenus.

< Vous êtes le bienvenu ici, monsieur. J’ai souhaité cette bienvenue à une foule de gentlemen. Peut-être savez-vous…. Ma fille Amy a pu vous le dire…. que je suis le Père de la Maréchaussée ?

— Je…. c’est ce que j’ai entendu dire, répondit Arthur, lançant cette assertion à tout hasard.

— Vous n’ignorez pas, sans doute, que ma fille Amy est née ici. Une bonne fille, monsieur, une chère fille, qui depuis longtemps est ma consolation et mon soutien. Amy, ma bonne, tu peux servir ce plat ; M. Clennam voudra bien excuser les habitudes primitives auxquelles nous sommes réduits dans ce modeste asile. Oserais-je vous demander si vous voulez bien me faire l’honneur de….

— Merci, répondit Arthur. Pas un morceau. >

Il ne comprenait rien aux façons de cet étrange vieillard, et s’étonnait de voir qu’il n’eût pas l’air de se douter que sa fille eût jamais dissimulé ses relations de famille.

Elle remplit le verre de son père, mit à portée de sa main tous les petits objets dont il pouvait avoir besoin, puiss’assit à côté de lui, tandis qu’il soupait. Ce fut évidemment afin de ne pas déroger à une règle établie qu’elle posa devant elle nn morceau de pain et porta le verre à ses lèvres ; mais Arthur vit qu’elle était agitée et qu’elle ne prenait rien. Le regard dont elle enveloppait son père, regard où on lisait qu’elle ne savait si elle ne l’admirait pas encore plus qu’elle ne le plaignait, si elle en devait être fière ou honteuse, mais que, dans tous les cas, elle était pour lui tout dévouement et tout amour, pénétra M. Clennam jusqu’au fond du cœur.

Le Père de la Maréchaussée témoigna à son frère cette nuance légère de condescendance que l’on doit à un homme aimable, bien intentionné,mais qui est toujours resté plongé dans l’obscurité delà vie privée,sans pouvoir atteindre aucune espèce de distinction sociale. « Frédéric, dit-il, je sais que vous et Fanny soupez en ville, ce soir. Qu’avez-vous fait de Fanny, Frédéric ?

— Elle se promène avec Tip.

— Tip, ainsi que vous le savez peut-être, est mon fils, monsieur Cleunam. H a eu une jeunesse assez étourdie et trouve difficilement à s’établir, mais son début dans le monde a été (l’orateur haussa les épaules en laissant échapper un léger soupir, et regarda autour de la chambre) peu propice. Cest vo’re première visite, monsieur ?

i. — 6


« a

LÀ PfiTlTO WRRIT.

— Ma première.

—– Il no voua aurait guère été possible de venir loi « mon insu depuis voira adolescence. Il est bien rare qu’aneun visitonrun pua comme il faut passe « onloniont un Jour ici sans m’âlre présenté.

^ On a présenté jusqu’à quarante ou cinquante personnes a mon frère dans la méma journée, dit Frédério s’éeloirant légorement d’an faible rayon d’orgueil.

— Ont, reprit le Père de la Maréchaussée, nous avons mémo dépassé ce chiffra. Lorsqu’il fait beau le dimanche, durant la ses-sion, o’est tout a fait un lever comme a la cour,… tout a fait on lover. Aroy, ma chère, toute cette après-midi J’ai cherché en vain à me touvenir du nom de co gentleman do Cnmuwwoll qui mo fut présenté l’année dernière, n NoBl, par cet agréable marchand de charbon dont la enaso a été ronvoyén a sis mois.

— Je ne me rappelle pas son nom, mon père.

— ïïtvons, Frédério ? »

Frédéric répondit qu’il ne croyait pas l’avoir jamais entendu nommer. En vérité, Frédéric était bien la dernière personne au monde dont on pût espérer on renseignement de ce genre.

• Vous savez bien, continua son frère, le gentleman qui a mis tant de délicatesse a foira cotte be’le action…. Allons 1… J’ai beau chercher 11* nom ne me revient pas. Monsieur Clenn&m, puisque j’ai parlé d’une belle action, ver* ne seras peut-être pas taché d’apprendre de ouol il s’agit.

— An contraire, dit Arthur cessant de regarder Amy qui commençait à courber sa tête délicate, et dont le polo visage annonçait une nouvelle inquiétude.

— L’action est vraiment si généreuse et indique un sentiment si élevé que c’est presque un devoir de la publier. J’ai dit, dans le temns, que je ne mouçuerais jamais une occasion convenable de la rendre publique, sans me laisser influencer par aucan scrapule de sensibilité personnel ! »…. Aheml… Or donc… bem I… il est inu ¦ tile de déguiser le fait…. Vous saurez donc, monsieur Clennam, qu’il arrive parfois que les personnes qui viennent ici désirent présenter quelque petit…. souvenir…. au Père de la Maréchaussée…. »

C’était bien triste, bien triste de voir la maind’Amy se poser suc le bras de son père comme dans une supplication timide et muette, et la pauvre créature se détourner toute honteuse.

t Tantôt, continua le vieillard, d’un ton pen élevé, doux et embarrassé, s’arrétant de temps en temps pour donner passage à une petite toux afin de s’éclaircir la voix, tantôt ce souvenir prend une forme, tantôt une autre ; mais en général…. ahèm…. c’est de l’argent. Et, je sois obligé del’avoner, trop souvent lacbose eslfort… bem…. acceptable. Le gentleman dont je parle me fut présenté,’ monsieur Clennam, d’une manière très-fiâtlense pour moi, et s’exprima non-seulement avec beaucoup de politesse, mais avec beaucoup de…. abem…. d’instruction…. » Pendant tout ce temps, bien qu’à eût fini de souper, 0 faisait aller son conlean et sa ftrarch.’Ue


LA PETITS DORRIT. aa

aor le plat avao nn mouvement nerveux, comme ail na voyait pas bien qu’il n’y restait plus tien…, « Si bien donc que la gentleman ma confia qui ! possédait an Jardin, quoiqu’il eût en la délicatesse de n’en pas parler tant d’abord, sachant que les jardins.,., ahem.,.. ma sont interdits, Mais il m’en fil l’aveu lorsque j’admirai an 1res » beau géranium…. nn magniflqua géranium,… qu’il avait fait an »

Îiorter de « a serra. Tandis que j’admirais les couleurs éelatantea de ’arbnsta, il me montra une banda de papier qul l’entonrait et sur lequel était écrit ; Pour la Pèra de la Haréchauisée, et m’en fit hommage. Mais ea n’est,… nem…. ce n’est pas tout, fin prenant congé, 11 me pria inatanunentd’attendreune doml-baure pour oter ce papiar.Je,,. hera.„le fia, et je m’aperçus qu’U ranrermait,.„ahem.„ deux guinées, Jo vous assura, monsieur Clennam, que j’ai reçu…. hem…, des souvenirs de toute espèce et de diverses valeurs, et que ces…. aauvenira ont toujours été…. hem…, malheureusement fort acceptables : mais encan ne m’a fait autant de plaisir que ce.,., ahem…. souvenir particulier. »

Arthur était on train de dire tout ce qu’on peut dire en pareille circonstance, lorsqu’une cloche commença à sonner : on entendit alors nn bruit de pas qui se dirigeaient vers la porte. Une jolie fille d’une taille plus avantageuse et plu développée que celle de la petite Dorrit, bien qu’elle parût beaucoup pins jeune de visage lorsqu’on les voyait ensemble, s’arrêta sar le seuil en apercevant un étranger, et un jeune nomme qui l’accompagnait s’arrêta aussi.

t Fanny, jo voua présente M. Clennam. Monsieur Clennam., je vous présente ma fille aînée et mon fils. Cette cloche annonce aux visiteurs qu’il est temps de ee retirer et mes enfants viennent me dire bonsoir ; mais rien ne presse. Mes filles, si vous avez & vous occuper de quelque arrangement domestique, M, Clennam vous excusera. Il sait probablement que nous ne possédons ici qu’une seule chambre.

— Je n’ai que ma robe blanche à demander à Amy, pare.

— Et moi, mes habits. > ajouta Tip.

La petite Dorrit ouvrit un tiroir dans un vieux meuble dont le haut formait une commode et le bas un Ut, et en tira deux petits paquets qu’elle donna & son frère et à sa sœur. « Raccommodée ? • demanda tout bas l’aînée, et M. Clennam entendit la plus jeune répondre : c Oui. » Il s’était levé et saisit cette occasion pour Jeter un coup d’œil autour de la chambre. Les murs étaient sans papier : ils avaient été peints en vert (évidemment par une main inhabile) : sur le fond on voyait pour toute décoration quelques pauvres gravures. Des rideaux aux croisées, un tapis sur le parquet ; des planches, des patères et autres commodités de ça genre que les années y avaient accumulées. C’était une petite chambre étroite, mal aérée et pauvrement meublée ; et la cheiptaée fumait par-dessus le marché : autrement, pourquoi en aurait-on bouché l’ouverture avec one plaque 4’étain ? mais i force d’attentions et de


84 IJi PETITE DÛWUT.

soins soutenus on « voit réussi & loi donner dans en qu’elle Mail m » air tros-propre, ol mênto « peu près confortable.

Cependant 1 » cloche continuait » sonner, et l’oncla était pressa do partir.

• Allons, l-’onny, allons ! dit-li, remettant sousaon bras l’étui font déforma et tout usé qui renfermait son cornet h piston ; on forme, non enfant, on ferme I »

Fnimy dit bonsoir a son pore et s’esquiva d’an pas léger. Tip liait déjà descendu en faisant beaucoup de tapage dans l’escalier,

« Vono », monsieur donnant, dit en se retournant l’onclo qul s’éloignait aassi do son pas traînard ; on ferme, monsieur, « a ferme. •

M. donnant avait deux choses a faire avant do le salvro : il s’a gtssait, d’abord, d’offrir son souvenir au Pcre do In, Maréchaussée sans blesser la jeune tille, puis de dire quoique c,,oso a lft jeune fille elle-même, ne fût-ce qu’on seul mot peur lui expliquer lo motif de sa visite,

c Permettes-moi, dit le père, de vous reconduire. •

Lnpotito Dorrit s’était glissée hora delà chumbre pour aller rejoindre les nutrea, et ils se trouvaient seuls.

t Non, non, pour don au monde, jo ne le soultrlrat pas, s’ont* pressa de répondre lo visiteur. Veuilles me permettre de…. •

On entendit un tintement métallique.. c Monsieur Clenuam, dit le Père, je suis profondément, bien profondément…. ¦

Mois son interlocuteur loi avait fermé la main pour empêcher le tintement, et descendait l’escalier à la haie.

Il n’aperçut pas la petite Dorrit en descendant ; il ne la rencontra pas non plus dans la cour. Deux ou trois relardaires se dirigeaient rapidement vers la loge et il les suivait, lorsqu’il aperçut la jeune couturière dans l’allée do la maison la plus rapprochée du guichet. Il se retourna vivement.

« Pardonnez-moi de vous adresser la parole ici ; je vous en prie, dit-il, pardonnes-moi d’être venu 1 Je vous ai suivie ce soir. Je l’ai fait dans l’intention de me rendre utile à vous et à votre famille. Vous savez dans quels termes je vis avec ma mère, et vous ne vous seras sans doute pas étonnée que je n’aie jamais cherché à me rapprocher de vous sous son toit ; j’aurais craint, malgré mes bonnes intentions, de la rendre jalouse, de l’irriter peut-être, ou de vous faire quelque tort dans son estime. Ce que j’ai vu ici, dans on si court espace de temps, a beaucoup augmenté mon désir empressé de vous rendre service. Ce serait me faire oublier bien des mécomptes que de me laisser espérer que je puis gaguer votre confiance. »

Elle avait été tout enrayée d’abord ; mais, à mesure qu’il parlait, elle avait paru se rassurer.

c.Vous êtes bien bon, monsieur. Vous aves l’air de me parler avec tant de sincérité. Mais…. je regrette que vous m’ayes suivis, a


M. PETITE DORÏUT. 85

It comprit que la ton ému dont alla disait cela tenait « aa pléM ftliala} il la respecta at sa tut,

« J’ai de grandes obligations a Mme Clennam ; je no sais pas ea que nons aurions fait « ans l’ouvrage qu’alla m’a donné ; ja crains que ce ne aoit montrer do l’Ingratitude que d’avoir des secrets ponr elle ; Ja no puis en dira davantage ce soir, monsieur. Je sais aura que vona nous voules du bien. Moral, merci.

— Permetteg-moi de vona faire ono question avant âa n’éloigner. Y a-t-ll longtemps que vons commisse) ! ma rabra ?

—¦ Ja crois qu’il y a environ doux ans, monsieur…. La cloche a cessé….

— Gomment l’aves-vous connue ? Vons n-t-olln envoyé chercbor ici ?

— Non. Ella na sait seulement jmn quo j’y demeure. Nous avons on ami,père et moi…. un panne ouvrier, nmls !« meilleur de »amis..,. J’ai fait annoncer que Je désirais foira dos travaux do couture et J’ai donné son adresse. Il a fait alllchor moa annonces dans quelques endroits on cela ne coûtait rien, et c’est commo cela que Mme donnant m’a connue et m’a envoya chercher. La grille va aa fermer, monsieur ! *

Elle était si tremblante et si agitée, ot lui si vivement touché de compassion pour elle \ il s’intéressait tellement h ce premier aperçu de son histoire, qu’il avait de la peino à la laisser partir. Mais le silence de la clocbe et la tranquillité qui régnait dons la cour l’avertissaient de quitter la prison ; et, aptes lui avoir dità la hâte quelques bonnes paroles, il la laissa retourner auprès do son père.

Mais il avait trop tardé ; la grille intérieure était fermée, etla loge déserte. Apres avoir fait quelques vaines tentatives en frappant avec lamoin, il s’abandonnait à la désagréable perspective d’avoir une mauvaise nuit à passer, lorsqu’une voix l’accosta par derrière.

c Pris dans la souricière, bein 1 dit la voix. Mous voilà obligé de découcher…. Ab ! c’est donc vous, monsieur Clennam ? »

C’était la voix de Tip ; et Us restèrent à se regarder l’un l’autre dans la cour de la prison, tandis qu’il commençait à pleuvoir.

»’ Vous vous êtes mis dedans, remarqua Tip ; il faudra être plus alerte que ça une autre fois.

—Mais vons voilà renfermé aussi, dit Arthur.

— Unpeu, que le le suis 1 répondit Tip d’un ton sarcaslique. Do (en 1 mais pas comme vons. Je sois de la boutique ; seulement ma sœur a comme ça une théorie, c’est que mon père ne doit Jamais le savoir. Pourquoi ? Je n’en sais rien !

— Puis-ie trouver un abri ? demanda Arthur. Qu’oJ-je de mieux à foire ?

— La première chose à faire, c’est de mettre la main sur Amy, répliqua Tip, qui en référait tout naturellement à elle dès qu’il s’agissait de sortir d’un embarras quelconque.

— J’aimerais mieux me promener toute la nuit,… que de la dé-Eàuger ; uuo uuil est bientôt passée.


86

LA PETITE mmvt.

— Voua n’en saroa pas réduit la, pour peu que von » no regardie* (iaa a payer un lit. Si vous n’y regardes pas, on vous en donnera un sur « no de » lublea du eafé, vu les « Ireonstancaa. 8 » cela voua va, venai aven moi, je voua présenterai, a

Gomme Ha traveraalent la cour, Arlhnr leva le » yoos veral » orolaéa do la chambre qu’il venait de quitter j U y vit briller encore une lumière.

t Oui nionslenr, dltTipaulvanila direction que prenait le regard de M. donnants o’eat la chniobro du gouverneur. Amy va passer encore une heure avec lui pour lui lire le Journal d’hier, ou quolquo chose comme ça j puis elle sortira comme une petite Me et disparaîtra « an » bruit.

— Jo ne voua comprends pas.

— » Lo gouverneur (e’est l’onteor de mes jours) couche dans cotte chambra, et Amy a un loifoniont chou le guichetier : la promltiro maison on entrant, ajouta Tip désignant la porto « nus laquollo sa sœur s’était retirée ; premier étago en descendant du ciel. Elle aurait & moitié pris un logement qui vaudrait lo double de celui-là, si elle voulait domourer on villo ; mais olle no veut pas abandonner le gouverneur. Pauvre chero fille 1 elle le soigne nuit et jour. »

Cet entretien les amena devant l’espèce de taverne située à l’antre extrémité de la prison ; les détenus venaient d’en déserter la salle, rendez-vous ordinaire de leur club nocturne.-L’appartement du rex-de*chaussée, où U se tenait, étuit ce môme café dont nous avons déjà parlé ; le fauteuil olUciol du président, les pots d’élain, les verres, les pipes, les cendres de tabac, et le parfum général des membres de cette association de bons vivants, s’y trouvaient encore tels que les avait laissés le club en se dispersant. Le café possédait deux des trois qualités qui passent pour être essentielles à un grog destiné aux dames, car la salle était chaude etforte (oaisforta comme l’haleined’on ivrogne). Quant à la troisième qualité requise, l’abondance, il faut avouer qu’elle manquait, l’estaminet en question étant fort petit*.

Un visiteur inexpérimenté, qui serait venu par hasard du dehors, devait naturellement prendre pour des détenus tous les habitants de l’endroit, cafetier, sommelier, servante, garçon : rien n’annonçait qu’ils fussent libres, rien ne prouvait le contraire, si ce n’est qu’ils avaient tons un air râpé. Le patron d’an commerce d’épicerie, dont le comptoir se trouvait dans un salon donnant sur la cour principale, et qui prenait en pension des gentlemen insolvables, aida à foire le lit. U avait été tailleur dans son temps, et avait roulé en tilbury, à ce qu’il disait. Il se vantait de défendre, en avocat officieux, les intérêts de la communauté ; et il avait une idée indéfinie et indéfinissable que le gouverneur de la prison interceptait une renie qui revenait de droit aux détenus. Il aimait à entretenir cette

I. Allusion a une recelte laconique pour U fabrication du grog : « Hol. atrong, and plenty ofit. [Chaud, fort, et beaucoup.) a (Note du traducteur.)


LÀ PETITE DQRMT. 8 ?

Inbln, otno manquait jamais do faire part de ce griot vaporeux ans nouveaux venus et nnx étrangers, bien qu’il lut « ut été absolument iui(inas(li)o d’expliquer quelle était la rente dont il parlait, ni de quelle façon cette Idée saugrenue avait pénétré dans son cerveau. Il avait l’intime conviction, nonobstant, que la part qui loi reve-italien propre aur ladite rente a’élavaUà quatre francs soixante-cinq centimes par semaine ; et que, tons les lundis, le gouverneur de la prison lui filoutait régulièrement celte somma, à laquelle il avait droit en sa qualité de d À terni. S’il nlda a faire le Ut, ce fut sans donte pour ne pas perdra une occasion de plaider sa cause. Après avoir ainsi soulagé son esprit ot annoncé (menaça souvent renouvelée, mais qui n’aboutissait jamais) qu’il allait adresser aux jour » nanxune lettre on il dévoilerait les méfaits du gouverneur, Il voulut bien prendre part n la conversation comme tout lo monde, il était clair, h on juger par lo ton général do cotte conférence, quo les assistants étaieul arrivés a envisager l’insolvabilité comme l’étal normal do la société, ot lo pavement d’une dette comme une ma. ladie occasionnelle.

Devant cette seone étrange et an milieu de ces spectres non inoins étranges qui voltigeaient autour de lui, Arthur donnant contempla les préparatifs do sou coucher, comme s’ils so fussent passas dans on rêve. Cependant Tip, dopuis longtemps initié a tous les mys-tores de l’endroit, animé d’une lugubre admiration pour les res- ?ources culinaires du café, montrait a M. Cienuam le foyer nourri a » moyendo souscriptions volontaires, le rdserroird’eftucbaudeentreleRâ do la mémo façon, et divers autres aménagements qui laissaient a penser que le moyen d’être bien portant, riche et sage, c’était de venir habiter la prison de la Maréchaussée.

Les deux tables, rapprochées dans un coin, furent enfin transformées en an lit passable, et l’étranger fut abandonné aux chaises, au fautenil officiel, & l’atmosphère chargée de bière, à la sciure de bois, aux porte-allumettes, aux crachoirs et au repos. Mais le sommeil fut un article qui manqua longtemps, bien longtemps à rejoindre les autres ci-dessus énumérés. La nouveauté de ce séjour inattendu, le sentiment delà captivité, le souvenir de cette chambre où il était monté, de ces deux frères, de cette jeune fille à la taille d’enfant, de ce visage craintif ou il lisait maintenant l’histoire de bien des années de nourriture insuffisante, sinon de besoin, le tinrent éveillé et malheureux.

Puis des pensées qui se rattachaient à la prison de la façon la. pins étrange, mus qui se rapportaient toujours à elle, traversèrer son esprit comme autant de cauchemars, tandisqu’ildemeuraitéveilld. Tenait-on des cercueils tout prêts à recevoir ceux qui venaient à mourir dans la geôie ? On et comment gardait-on ces cercueils ? Où enterrait-on les gens morts dans la prison ? Comment les morts sortaient-ils ? Quel cérémonial observait-on ? Un créancier implacable avait-il le droit de saisir an cadavre ? Quelles étaient les chances d’évasion ? Un prisonnier pouvait-il escalader un mur as moyen


88 LÀ PETITE HOP.WT.

d’une corde avec un grappin ? Et, dans ca cas, comment pouvait-il redescendra 3a l’autre coté ? Pouvait-il grimper sur un toit, glisser jusqu’au bas d’un escalier, ouvrir la porte de la rue et ae perdre dans la foula ? El puis, qu’arriverait-il si un inoendia venait àéclatar tandis qu’il était couche la ?

Ces fleuris d’imagination n’étaient, après tout, que le cadra perpétuel d’un autre tableau qui lui représentait toujours trois personnages : son père, avec ce regard fixe qu’il avait conservé en mourant, tri que l’avait montré par anticipation son périrait prophétique ; sa mare, le bras étendu, repoussant les scrupules soupçonneux de son fils ; la petite Barrit, posant la main sur le bras îWgradô du doyen, et détournant sa tête toute bonten-a.

Et, si Mme dennam avait quelque motif, delà ancien et connu d’elle seule, pour s’adoucir avao cette jeune ftlle ? Si le prisonnier, qui en ce moment donnait tranquillement, Pieu le veuille 1 devait, a la luour du jugement dernier, accuser Mme Clennam d’avoir causé sa ruine ? Si quelque action secrète do Mme Clennam ou do son mari avait contribué, même do loin, & courber dans l’abjection la têt ? grise de ces deux frères ?

Une pensée rapide traversa l’esprit d’Arthur. Dans ce long emprisonnement entre les murs de la geôle et sa longue captivité, à elle, entre les mors de sa chambre, Mme Clennam ne voyait-elle pas par hasard une balance de comptes & établir ? c Oui, j’avoue que je suis pour quelque chose dans la ruine de cet homme. Mais j’ai subi les mêmes souffrances que lui. Il a vieilli dans sa prison, moi dans la mienne. Il y a compensation, >

Lorsque toutes les autres pensées se furent évanouies, celle-ci continua à l’obséder. Quand il s’endormit, sa mère se présenta a lui dans son fauteuil à roulettes, le repoussant à l’aide de cette justification. Lorsqu’il se réveilla en sursaut, effrayé sans motif, il entendit les paroles suivantes résonner à son oreille aussi clairement que si la voix de sa mère les eût lentement prononcées à son chevet : t II languit dans sa prison, je languis dans la mienne ; l’inexorable justice a eu son cours : voilà un compte réglé, je no dois plus rien là-dessus 1 »

CHAPITRE IX.

[modifier] CHAPITRE 9 - Petite mère

Le lendemain matin, le jour ne mit aucun empressement à se glisser jusqu’au sommet des murs de la prison ou à jeter un regard sur les croisées du club, et lorsque enfin il se montra, il ne fat sas


LÀ PETITE DOMUT. 89 « 

aussi Mon rejm qu’il l’aurait été s’il lut venu seul, « u lieu d’arriver en eompagnied’uneaversa. Mais les rafales de l’équinoxa balayaient les mers, ot l’impartial vent du sud-ouest no dédaigna pas de visiter 1* prison delà Maréchaussée, quelque restreinte que lut celle localité. Grondant a travers le beffroi de l’église Saint-Georges et faisant tournoyer les capuchons de toutes les cheminées du voisinage, il s’abattit comme un oiseau de proie anr la fumée du quartier et la précipita sur la prison ; puis se plongeant jusqu’au fond des cheminées des détenus, peu nombreux encore, qui avaient déjà commencé a allumer leur feu, il les asphyxia ou peu s’en faut,

Arthur Clennam n’eût guère été disposé à paresser dans son Ut, quand même ce lit se fût trouvé dans un endroit plus retiré, où on ne sérail pas venu le déranger pour enlever les cendres do la veille, pour allumer un nouveau feu sous la bouilloire du club, pour remplir & la pompe ce récipient digne do la frugalité spnrtiato, pour balayer et sabler la salle commune, ou pour uminl autre préparais du mémo genre. Ravi de voir poindre le Jour, bien que la nuit ne l’eut pas beaucoup reposé, U se leva dès qu’il put distinguer les objets qui l’entouraient, et arpenta la cour pendant deux longues heures avant qu’on vint ouvrir la grille.

Les murs étaient si rapprochés, et les nuages cm ricieux passaient si rapidement par-dessus la cour, qu’il ressentait quelque chose comme un commencement de mal de mer chaque fois qu’il lavait les yeux vers ce ciel orageux. La pluie, poussée par des rafales intermittentes, descendait obliquement et noircissait ce côté du bâtiment qu’Arthur avait visité la veille ; mais elle laissait (pour parler en marin) sous le vent du mur un petit entre-deux sec, où M. Clennam se promena au milieu d’épaves de paille, de poussière et de papier, au milieu de petites flaques d’eau que des iraladroits avaient versées en revenant de la pompe, et de quelques feuilles égarées provenant du chou ou de la salade de la veille. L’existence, ainsi envisagée, prenait un aspect aussi lugubre que possible.

Nulle apparition de la petite fée qui l’avait amené là ne vint rompre la monotonie de cette promonade. Peut-être s’était-elle glissée jusqu’à la porte de la maison habitée par le doyen, tandis qu’Arthur avait le dos tourné ; dans tous les cas, il ne la vit pas. Il était de trop bonne heure pour Tip ; lorsqu’on avait passé cinq minutes avec lui, on le connaissait assez pour savoir qu’il ne mettrait pas d’empressement à quitter son lit, quelque peu séduisante que fût la couche où il avait passé la nuit : aussi, tandis qu’Arthur Clennam se promenait en attendant l’heure de la liberté, U songea aux moyens d’investigation que loi offrait l’avenir, et non à ceux qu’il avait sous les yeux.

Enfin la grille de la loge tourna sur ses gonds, et le porte-ciels, debout sur le seuil, se donnant un coup de peigne matinal, fnt prêt à le laisser sortir. C’est avec un joyeux sentiment de délivrance qu’Arthur traversa la loge et se trouva da nouveau dans la petite cour où la veille il avait accosté Frédéric Dorrit,


no

hk PETITE DORH1T.

On voyait déjil arriver a la fila des flâneurs qu’on reconnaissait facilement pour Isa commissionnaires, les tnessagara, las sarvitaura hétéroclites de l’endroit. Quelques-uns) avaient attendu, lea pieds dans l’eau et la pluie aur la têta » le moment oit ils pourraient entrer ; d’autres, qui avaient calculé leur temps avec plus d’exacli-tuda, no faisaient que d’arriver et entraient avec des sacs de papier d’un gris humide sortant da chas l’épicier, des pains, « la beurre, des œufs, da lait et d’autres provisions du même genre. L’aspeet misérable de ces serviteurs da la misera offrait un curieux spectacle ; la pauvreté da ces domestiques insolvables de gens insolvables n’était pas moins remarquable. À la foira aux chiffons on no voyait pas das habits ou des pantalons aussi râpés, des robes ou des choies aussi tripes, des chapeaux d’homme ou do femme aussi aplatis ; nulle part on n’eut trouva do telles chaussures, de tels parapluies » de telles cannes. Personne ne portail des vêtements qui « tussent été faits pour lui ou pour elle ; tous ces gens sera » Matent formés de pièces et de morceaux ayant appartenu à d’autres individus sans avoir aucune existence qui leur appartint en propre. Leur démarche même était la démarche d’une race & part. Us avaientl’air revêche et fartifde gens condamnés à tourner éternellement des coins de rue afin de se glisser, sans être vos, chez quelque prêteur sur gages. Lorsqu’ils toussaient, ils toussaient comme dos mendiants habitués à se voir oublier sur le pas des portos ou dans des passages exposés aux courants d’air, attendant des réponses a des lettres en encre jaunie qui plongent ceux qui les reçoivent dans un grand embarras mental et les laissent dons un cruel état d’indécision.

Lorsqu’ils regardèrent l’inconnu en passant, ce fut avec un regard d’emprunteur, regard affamé, perçant, qui semble demander si l’étranger ne serait pas par hasard assez niais pour leur donner une bonne petite somme, dans le cas où ils seraient assez heureux pour se glisser dans sa confiance. La mendicité enfin perçait dans leurs épaules ramassées et voûtées, dans leur démarche traînante et indécise, dans leurs vêtements boutonnés, épingles, reprisés et étirés, dans leurs boutonnières éraillées, dans les sales petits bouts de ruban qui sortaient de çà et de là, dans leur baleine imprégnée d’alcool.

Comme ces gens passaient devant Arthur, qui ne s’était pas encore décidé à sortir de la cour, en voyant l’un d’eux se retourner pour lui offrir ses services, l’idée lui vint d’avoir encore un bout de conversation avec la petite Dorrit avant de s’éloigner. Elle était sans doute remise de son premier mouvement de surprise et pourrait causer plus tranquillement avec lui. Il demanda donc à ce membre externe de la communauté (lequel tenait deux harengs saurs à la main avec un pain et une brosse à décrotter sous le bras) quel était l’établissement le plus voisin où l’on pût se faire servir une tasse de café. Le serviteur hétéroclite des détenus lui fit une réponse encourageante et lo conduisit à une lavera »


LÀ PETITES DORRIT. 91

qui se trouvait dans la tue infime, & une portas de pierre de la prison,

« Connalasex-vous Mile Dorrlt ? » demanda 1 » nouveau client.

La commissionnaire hétéroclite connaissait deux demoiselles Dorrit ; une qui était née dans la prison…, c’est celle-làI… An ! e’est celle-là ? Le commissionnaire la connaissait depuis bien des années. Quant a l’outre Mlle Dorrit, elle habitait avec son oncle la m6me maison que ledit commissionnaire.

Ce dernier renseignement changea les intentions du client, qut s’était presque décidé & envoyer le messager hétéroclite en éclaireur, et à attendra dnna le café qu’il revint lui dire que la petite Dorrit s’était montrée dans la rne, 11 aima mieux le charger d’un message confidentiel pour la Jeune fille, à laquelle il fit dire, on résumé, que le visiteur qu’elle avait vu la veille chea le doyen désirait lui dire quelques mots çhex son oncle, Arthur avant obtenu des renseignements précis quant au domicile de ce dernier, qui demeurait dans le voisinage, expédia donc le commissionnaire, qu’il renvoya enchanté d’une gratiQcalion de trois shillings ; puis, après avoir dé* jeune & la uftta, il s’empressa de se diriger vers la demeure du vieux musicien.

Il y avait tant de locataires dans la maison en question que les montants de la porte étaient ornés de boutons de sonnette aussi nombreux que ceux du clavier d’un orgue de cathédrale. Ne sachant pas au juste distinguer quelle était la sonnette du vieux musicien, il cherchait le moyen de résoudre ce problème, lorsqu’un volant, sorti comme une fusée d’une fenêtre du rez-de-chaussée, vint s’abattre sur son chapeau. Il remarqua alors qu’un store a hauteur d’appui qui protégeait le bas de celte croisée portail l’inscription suivante : INSTITUTION CRIPPLES, et un peu plus bas : CLASSB DU SOIR. Derrière le store se trouvait un petit garçon très-pâle, avec une tranche de pain beurrée et une raquette. La fenêtre étant accessible de l’extérieur, Arthur Clennam avança la tôle par-dessus le store, rendit le volant et demanda la solution de son problème.

a Dorrit ? répéta le petit garçon très-pâle (un jeune Cripples, soit dit en passant) ; monsieur Dorrit ? troisième sonnette à droite et nu seul coup de marteau. »

La visiteur sonna et frappa. Les élèves de M. Cripples semblaient avoir pris la porte pour un cahier d’écriture, tant elle était couverte de griffonnages au crayon. La fréquente répétition des mots vieux Dorrit et taligaud de Dick’, en juxtaposition, donnait à penser que ces petits drôles avaient voulu se livrer à d’offensantes personnalités. M. Clennam eut tout le temps de faire ces observa » lions avant que le pauvre vieillard en personne vint lui ouvrir.

a Ah 1 dit-il, vous avez été pris hier soir ? >

H lui avait fallu plusieurs minutes pour reconnaître Arthur.

1. Oinrfimtif de Frtaérts.


98 LÀ PETITE DORRIT.

• En effet, monsieur Dorrit, Je compte voir votre nièce chea vont ce matin,

— Oh I répondit le vieillard d’un ton rdvaur, la présence do mon Itère vans aurait gêné} s’est juste, Voulea-voua monter et attendre chea mol ?

— Merci. »

Se retournant avec la même lenteur qu’il mettait a tourner dans son esprit tout ce qu’il pouvait dire ou entendre, le vieillard monta l’étroit escalier afinde montrer le chemin. La maison manquait d’air et on y respirait des odeurs malsaines. Les petites fenêtres de cet escalier donnaient sur les croisées de derrière d’habitations non mois malsaines que la demeure dn viens Dorrit, et de ces croisées sortaient des percheB ou des cordes ou pondaient des loques peu agréables à voir ; comme si les locataires se fussent livrés & la pecbo au linge, et n’eussent pris que de misérable blanchaille qui ne valait pas la peine d’âtre décrochée. Dans une mansarde donnant sur la cour, chambre nauséabonde, ornée d’an lit pouvant se transformer en commode et auquel une main pressée avait si récemment donné cette dernière forme, que les couvertures bouillonnaient & la surface comme l’eau qui soulève le haut d’une marmite, on voyait, sur une table à pieds inégaux, un déjeurner à moitié terminé, qui se composait de café et de rflties pour deux. Il ne s’y trouvait personne. Le vieillard, après avoir réfléchi, marmotta que Fanny s’était sauvée, et se dirigea vers la chambre voisine pour la ramener. Le visiteur, remarquant qu’on retenait la porte en dedans et qu’on s’était écrié : < N’ouvre donc pas, nigaud ! s lorsque l’oncle avait voulu entrer, supposa que la demoiselle était en négligé du matin, hypothèse confirmée bientôt par un coup d’cell indiscret qui loi fit entrevoir des bas rabattus sur les talons et un Jupon de flanelle mal attaché. L’oncle, toujours également indécis, revint en traînant la jambe, s’assit devant la cheminée et commença & se chauffer les mains, sans pourtant qu’il fit froid, on qu’il songeât le moins du monde à l’état de l’atmosphère.

« Que pensez-vous de mon frère, monsieur ? demanda-Ml, lorsqu’au bout de quelque temps il se rat aperça de ce qu’il faisait et qu’il se fut arrêté pour lever le bras et atteindre l’étui du cornet à piston qui se trouvait sur la cheminée.

—J’ai été bien aise, dit Arthur assez embarrassé, car il songeait en ce moment à celui des deux frères qui venait de l’interroger, de le trouver si bien portant et si peu abattu.

— Ah ! marmotta le vieillard, si peu abattu ; oui, oui, oui, oui ! »

Arthur se demandait quel besoin son hâte pouvait avoir de son cornet à piston ; mais celui-ci n’en avait pas besoin du tout. Il finit par découvrir que cet instrument n’était pas le petit cornet de tabac (qui se trouvait aussi sur la cheminée), le remit en place, chercha sa tabatière de papier et se réconforta en humant une prise. Il la dégustait avec la même faiblesse, la même hésitation, la même


IÀ PETITE DORRIT. 93

lenteur qu’il mettait à taire tonte antre chose ; néanmoins « es aspirations amenaient sur ses traits fatigués, aux pauvres coins de sa boucha et de sas yeux, quelque chose comme l’ombre d’un plaisir, c fit Amy ? que pensez-vous d’elle, monsieur Clennaraî —Je soie vivement touché, monsieur Dorrlt, de tout ce que j’ai vu et de tout ce que je connais d’elle.

— Je ne sais pas ce que mon frère aurait fait sans Amy, répondit le vieillard, je ne sais pas ta que nous aurions tous fait sans elle. C’est uno très-bonne Bile qu’Ara ; ; elle fait bien son devoir, a

Arthur se figura, en protestant intérieurement contre cette froideur apparente, qu’il y avait dans ces louanges un certain ton de convention qu’il avait déjà remarqué la veille dans le langage du père. Ce n’est pas qu’ils ménageassent leurs éloges ou qu’ils parussent insensibles a tout ce que la Jeune fille faisait pour eus ; seulement, par paresse d’esprit, ils s’étaient habitués a ses soins comme aux autres nécessités de leur position. Il sa figura aussi que, bien qu’Us eussent chaque jour sous les veux les moyens d’établir des comparaisons entre Amy et eux-mêmes, Us ne la regardaient pas moins comme une parente qui occupait tout bonnement an milieu d’eux la place que la nature lui avait assignée, et qui remplissait des devoirs qui lui étaient inhérents comme son nom ou son fige. Il se figura enfin qu’au lieu de la considérer comme s’étant élevée au-dessus de l’atmosphère délétère de la prison. Us ne voyaient en elle qu’une dépendance de la prison mAme,° et qu’à leurs yeus enfin eUe était ce qu’elle devait être, et rien de plus.

L’oncta Frédéric, sans plus songer & son hôte, avait repris son déjeuner interrompu, et mâchonnait des rôties trempées dans le café, lorsque la troisième sonnette à droite retentit de nouveau, c C’est Amy, ¦> dit-il ; et il descendit pour ouvrir la porte, laissant dans l’esprit de son visiteur, peu habitué à ce spectacle, une image aussi vivante de ses mains sales, de son visage crasseux et de sa décrépitude, que s’U fût resté affaissé sur sa chaise.

Amy remonta derrière lui, toujours vêtue avec le même simplicité, et toujours avec le même air de timidité. Ses lèvres restaient entr’ouvertes, comme si le cœur lui eût batta plus fort qu’à l’ordinaire.

« Amy, dit l’oncle, voilà déjà quelque temps que M. Clennam t’attend.

— J’ai pris la liberté de vous envoyer un commissionnaire.

— H a fait votre commission, monsieur.

— Allez-vous chez ma mère, ce matin ? H me semble que non, & moins que vous n’y alliez plus tard que d’habitude.

— Je n’y vais pas ce matin, monsieur. On n’a pas besoin de moi aujourd’hui.

— Voulez-vous me permettre de vous accompagner un peu dans la direction où vous avez affaire ? Je pourrais alors causer avec vous tout en marchant, sans vous retenir et sans abuser plus longtemps de l’hospitalité de votre oncle. »


9fc LA. PETITE DÛRtUT.

Elle parut embarrassée, mais elle répondit : t Comme il vous plaira. » Il feignit d’avoir égaré sa canne, afin de laisser à la peUta Dorrit le temps d’arranger la lit de répondra a quelques coups impatients frappés par Fanny eo– re le mur de l’autre chambre, et do dire quelques bonnes paroles a son vieil oncle. Puis il retrouva sa canne et ils descendirent, elle d’abord, lui après, l’oncle se tenant sur le palier, où il les oublia sans doute avant qu’ils fussent seulement au bas de l’escalier.

Les élevés de M. Cripples, qui arrivaient en ce moment, suspendirent leur récréation matinale (elle consistait a se battra a coups, de gibecières et à coups de dictionnaires), pour dévorer des yeux l’étranger qui avait bonoré d’une visite Dick le Saligaud. Ils supportèrent en silence ce speetacle inouï, jusqu’au moment où la mystérieux visiteur lut assez éloigné pour diminuer les dangers d’une déclaration de guerre ; mais alors ils lancèrent une grêle de cailloux et de cris, se livrèrent a des danses insultantes ; en un mot, ils enterrèrent le calumet de la paix avec une foule de cérémonies si sauvages que, si M. Cripples eût été le chef enluminé d’une tribu de Cripple-wagboys, ils n’auraient pas pu faire mieux honneur à leur éducation.

Au milieu de cet hommage, M. Arthur Ciennam omit son bras à la petite Dorrit, et la petite Oorrit l’accepta.

« Voulez-vous que nous prenions le pont suspendu ? nous y serons à l’abri du tapage de la me, » demanda le cavalier.

La petite Dorrit répondit encore : ¦ Comme il vous plaira, » et bientôt elle se rassura assez pour exprimer l’espérance que M. Ciennam n’en voulait pas aux élèves de l’institution Cripples, attendu qu’elle avait elle-même appris le peu qu’elle savait à la classe du soir de ce pensionnat. M. Ciennam répliqua qu’il ne leur en voulait pas le moins du mond> \ et qu’il leur pardonnait de tout son cœur. Ce fut ainsi que Crippfc » devint, sans le savoir, le maître des cérémonies qui présenta les deux promeneurs l’un à l’autre et les mit plus à l’aise que n’eût pu le faire Beau Nash*, s’ils avaient vécu durant les belles années de son règne et qu’il fut descendu de son équipage à six chevaux tout exprès pour lenr faire faire connaissance.

Il faisait toujours beaucoup de vent et les rues étaient horriblement boueuses, bien qu’il ne tombât plus d’averse pendant qu’ils se dirigeaient vers le pont. Sa petite compagne lui paraissait si jeune, qu’à plusieurs reprises il eut besoin de s’observer pour ne pas lui parler comme à une enfant. Peut-être, de son côté, paraissait-il très* âgé à celle qu’il trouvait si jeune. ,

a Je suis bien fâchée du désagrément que vous avez eu, monsie ur, 4e passer la nuit en prison ; c’est fort ennuyeux

». Richard Nash, ptaa connu sou » le sobriquet de Beau Nash,nêert 167 »> mort en 1764, célèbre maître des cérémonies des bals qui donnèrent lung* U. mes la vogue 4 la ville do Gain.      [Note d* tmrlnctmr.)


LÀ PETITE DORRIT.

95

— Ce n’est rien. J’avais un très-bon lit.

— Oh ! oui, répondit-elle avec vivacité ; je crois qu’il y a d’excellents lits au café. »

Arthur remarqua qu’aux yeus de la petite Dorrit le eafé était un hâtol magnifique, et qu’elle en paraissait fièro.

« Je sais que tout y coûte très-cher ; mais père m’a dit qu’on pouvait s’y procurer un dîner superbe. On y trouve même du vin, ajouta-t-elle timidement.

— Y avez-vous dîné quelquefois ?

— Oh ! non. Je ne suis Jamais allée que dans la cuisine, pour chercher de l’eau chaude, »

Quand on pense qu’a son âge elle en était encore a ne parler qu’avec respect du luxe d’un établissement comme l’hôtel de la Maréchaussée !

c Je vous ai demandé hier soir, dit Clennam, comment vous avies fait connaissance avec ma mère. Aviez-vous jamais entendu prononcer son nom avant qu’elle vous envoyât chercher ?

— Non, monsieur.

— Pensez-vous que votre père l’ait jamais entendu ?

— Non, monsieur. »

li lut tant de surprise dans le regard qui rencontra sa vue (la petite Dorrit eut bien peur, par parenthèse, lorsque leurs yeus se rencontrèrent et détourna bien vite les siens), qu’il crat devoir ajouter :

< J’ai mes raisons pour vous faire cette question, quoique je ne puisse pas très-bien vous les expliquer ; mais surtout n’allés pas supposer un seul instant qu’elles soient de nature à vous causer la moindre alarme ou la moindre inquiétude ; au contraire. Ainsi donc, vous croyez qu’à aucune époque de la vie de votre père mon nom de Clennam ne lui a été connu particulièrement ?

— Oui, monsieur, »

Jl devina, à l’intonation de sa voix qu’elle levait de nouveau 1er yens vers lui avec ces lèvres entr’ouyertes qui annonçaient une agitation intérieure ; il regarda donc devant lui, plutôt que de faire battre plus vite encore le cœur de la jeune fille en lui adressant d’autres questions.

Ce fut ainsi qu’ils s’avancèrent sur le pont suspendu, qui, au sortir des rues tumultueuses, semblait aussi tranquille que s’il se fût trouvé en pleine campagne. Le vent souillait, les rafales humides passaient auprès d’eux en grondant, enlevant les flaques d’eau sur la route et sur le trottoir et les faisant pleuvoir dans la rivière. Le vent chassait avec furie les nuages qui parsemaient un ciel couleur de plomb ; la fumée et le brouillard semblaient vouloir lutter di vitesse avec les nuages, et la sombre rivière roulait dans la même direction. Quant à la petite Dorfit, elle semblait la plus petite, la plus tranquille, la plus faible des créatures du bon Dieu.

< Laissez-moi vous mettre en voiture, s dit Arthur Clennam, qui fut sur le point d’ajouter : « Ma pauvre enfant ! »


V

f)«  LÀ PETITE DQRRIT.

Ella sa hftta de refuser, disant qua la. ploie oa le soleil ne lot importaient guère, habituée comme elle était a sortir par tous las temps. Il savait qu’elle disait vrai, at cela ne fit qu’augmenter la pitié qu’alla lui inspirait, en songeant que ce frôle pâlit étra était obligé de traverser la nuit las rues humides, sombres et bruyantes de Londres, pour regagner un lieu de repos comme celui qu’il venait de quitter.

a ’"ous m’avez témoigné tant d’intérêt nier soir, monsieur, et J’ai su p.48 tard qua vous vous étiez montré si généreux envers mon para, que Je n’ai pas pu résister & votre message, quand ce n’aurait été que pour vons remercier ; surtout comme Je désirais beaucoup vous dite…. a

Elle hésita et trembla ; des larmes loi montèrent aux yeux, mais ne coulèrent pas.

a Me dire… ?

— Que j’espère que vous ne vous méprendras pas sur le caractère de mon père. Ne la jugez pas comme vous jugeriez quelqu’un en dehors de la prison. Il y a si longtemps qu’il y est ! Je ne l’ai jamais vu ailleurs, mais je sais qu’il a dû changer sous beaucoup de rapports depuis qu’il y est.

— Je ne suis pas du tout disposé & porter sur lui un jugement injuste ou sévère, soyez-en sûre.

¦=>– Non qu’il ail à rougir de quoi que ce soit, reprit-elle avec on peu d’orgueil, la pensée lui étant évidemment venue qu’elle pouvait avoir l’air de trahir le vieillard, ou que j’aie moi-même aucun motif de rougir de lui. I ! faut seulement le connaître. Tout ce que je demande, c’est qu’on soit assez juste pour se rappeler l’histoire de sa vie. Tout ce qu’il a dit est parfaitement exact. Tout cela est arrivé comme il vous l’a raconté. On le respecte beaucoup. Les nouveaux venus sont toujours heureux de faire sa connaissance. Sa société est plus recherchée que celle d’aucun autre détenu. On fait bien moins de cas du gouverneur que de lui. »

Si jamais orgueil fut excusable, ce fut celui de la petite Dorrit faisant l’éloge de son père.

a J’ai très-souvent entendu dire que ses manières sont celles d’un vrai gentleman, et tout à fait exemplaires. Je ne vois personne là qui puisse rivaliser avec lui : tout le monde, au contraire, reconnaît qu’il est supérieur aux autres prisonniers. C’est autant pour cela qu’on lui fait des cadeaux que parce qu’on sait qu’il est pauvre. On ne peut le blâmer d’être pauvre. Qui donc pourrait habiter une prison pendant un quart de siècle et devenir riche ? »

Quelle affection dans ses paroles, quelle sympathie dans ses larmes refoulées, quelle ardeur de fidélité dans son âme, quelle sincérité dans son empressement à entourer le vieillard d’une auréole, hélas ! peu méritée !

« Si j’ai cru qu’il valait mieux cacher mon adresse, ce n’est pas que je rougisse de lui. Dieu m’en préserve 1 Je ne rougis même pas de ma demeure autant qu’oit pourrait le supposer. Ceux qui vien-


LA. PETITE D0RK1T. 9 ?

nenl la ne sont pas nécessairement pour cela de mauvaises gens, J’ai connu beaucoup de parsonnesindustrieuses, braves et honnêtes, qui y ont été amenées sans qu’il y ait eu do lonr faute. Presque tous ont bon cœur et s’aident entre eux. Et je serais par trop ingrate si j’oubliais que J’y ai passa bien des heures tranquilles et agréables ; que, lorsque j’étais toute petite, j’y ai trouvé un excellent ami qol m’aimait beaucoup ; que c’est la que j’ai appris mon état, que j’y ai travaillé, que j’y ai dormi paisiblement. H y aurait presque do la lâcbeté et de la méchanceté a ne pas m’y attacher un peu, après tout cela ! »

Soulagée par ces conildonces où elle avait épnncbé le trop-plein de son cœur fidèle, la petite Dorrit ajouta d’un ton modeste, avee un regard qui semblait implorer l’indulgence de son nouvel ami :

« Je n’avais pas l’intention de vous en dire tant, et c’est la se-conde fois seulement qu’il m’arrive d’en parler. Mais il me semble que cola vons mettra mieux à même do juger dus » choses quo vous n’avez pa le faire bier soir. Je vous disais alors quo ]e regrettais que vous m’eussiez suivie, monsieur. Maintenant je le regretta moins, pourvu que vous ne pensiez pas…. je ne le regrette môme plus du tout, pourvu quo je n’aie pas parlé trop confusément pour que…. pour que vous me compreniez bien, car j’ai grand’penr qu’il n’en soit rien. »

Arthur répondit avec une sincérité parfaite qu’elle avait grand tort de le croire, et, se plaçant entre elle et la rafale, la protégea de son miens.

« Je me sens encouragé mainlenant,reprit-il,à vons demander encore quelques renseignements. Votre père a-t-il beaucoup de créanciers ?

— Oh {beaucoup.

— Jo veux dire beaucoup de créanciers opposants qui le retiennent où il est ?

— Oh ! oui, beaucoup !

— Savez-vous…. je pourrais sans doute obtenir ce renseignement ailleurs, si vous n’êtes pas à même de me le donner…. savez-vous quel est celui d’entre eus qui possède le plus d’influence ? »

La petite Dorrit répliqua, après avoir réfléchi un peu, qu’elle se-rappelait avoir entendu parler autrefois d’un M. Tenace Mollusque, personnage très-puissant. Il était commissaire du gouvernement, ou pembre d’un conseil, ou administrateur, ou quelque chose. H demeurait dans Grosvenor-Square, à ce qu’elle croyait, ou tout près de là. H occupait une place…. un emploi très-élevé dans le ministère des Circonlocutions. La petite Dorrit paraissait s’être fait dès l’enfance une idée si terrible de ce formidable M. Tenace Mollusque de Grosvenor-Square ou des environs, et du bureau des Circonlocutions, que le nom seul parut l’intimider.

a II n’y aura pas de mal, pensa Arthur, d’aller voir ce M. Tenace Mollusque, s

La pensée ne se présenta pas à^i si rapidement que la petite Dorrit ne pût l’intercepter au pasâage,X,

’""-\ i. — I


98 IÀ PETITE DORRIT.

« Ah ! fit-elle, secouant la tête avec nn désespoir que les aouflas avaient adouci, beaucoup do personnes ont songé, dans lo temps, & faire sortir mon pauvre çbrej mais vona ne savez pas combien il ;

pen do chances de succès. »

Elle oublia nn moment sa timidité, dans l’empressement sincère ei désintéressé qa’elle mit à détourner son compagnon da naviro ou glontt qu’il désirait retirer de l’abîme, et elle le regarda aveo des yeux qui, Joints a son visage résigné, à sa taille si frôle, a sa toile tte mesquine, a la pluie et au vent, ne firent que le confirmer davantage dans sa résolution de lui venir eu aide.

« quand même on réussirait, reprit-elle…. ot il est clair mainte* nant qu’on ne peut pas réussir…. ou donc père vivrait-il et corn-ment vivrait-il ? J’ai souvent pensé que, si un tel changement pouvait se foira, ce serait loin d’être un avantage pour lai. Les gens da dehors n’auraient peut-être pas de lui une opinion aussi favorable que les pensionnaires de la Maréchaussée. Ou ne serait peut-être pas aussi bon avec lui. Peut-être aurait-il lui-même beaucoup de peine à se faire à un autre genre de vie. >

Alors, pour la première fois, la petite Dorrit no put réprimer ses larmes, et les mains maigres et mignonnes qu’il avait suivies des yens lorsqu’elles étaient si occupées, tremblèrent en se rejoignant.

« Ce serait un nouveau chagrin pour lui que d’apprendre que je travaille pour gagner un peu d’argent et que Fauny en fait autant. Il s’occupe tant de nous et de notre sort, voyez-vous, dans cette prison ou il est renfermé sans espoir)… C’est un si bon, si bon pire ! a

Arthur laissa passer cet éclat de douleur avant de recommencer n parler : il n’eut pas besoin d’attendre longtemps. La jeune fille n’était pas habituée à songer à elle-même ni à importuner les autres de ses confidences et de ses chagrins. Il avait à peine eu le temps de diriger les yeux vers les masses de toits et de cheminées au-dessus desquels la fumée roulait pesamment, et vers la forêt de mâts et de clochers qui s’élevaient les uns sur la rivière, les autres sur la terre ferme, mais qui se mêlaient et se confondaient dans la brume orageuse, que déjà sa compagne était aussi calme que si elle eût été en train de coudre dans la chambre do Mme Clennam.

c Vous seriez heureuse de voir votre frère recouvrer sa liber té ?

— Oh ! bien, bien heureuse, monsieur !

— Eh bien alors, espérons toujours que nous pourrons faire qu elque chose pour lui. Vous m’avez parlé hier soir d’un ami….

— Cet ami s’appelait Plornish, remarqua la petite Dorrit.

— Et où demeurait Plornish !

— Plornish habitait la cour du Cœur-Saignant. Ce n’était qu’un ma çon, ajouta la petite Dorrit, comme pour avertir M. Clennam de ne pas se faire d’illusions quant à la position sociale de Plornish.’ 11 occupait la dernière maison de l’impasse du Cœur-Saignant, et s on nom se trouvait au-dessus de la sorte, a


Ui PETITE DQWMT. 99

Arthur prit note de cette adressa et donna la sienne. Il avait fait maintenant tout ce qu’il avait espéra faire pour la moment ; seulement il ne voulait pas quitter sa compagne sans l’avoir bien persuadée qu’elle pouvait compter snr lui et sans lui faire promettre de ne pas oublier ses offres.

« Voila toujours un ami d’inscrit 1 reprit-il on remettant son portefeuille dans sa poche. Pendant que je vous ramène che ; vous…. vous retournes cbea vous, n’est-ce pas ?

— Oui, Je rentre tout droit à la maison.

— Pendant que je vous ramène…. (les mats à la maison avaient sonné désagréablement a son oreille), permettez-moi de vous prioi d’être intimement convaincue que vous avez un ami de plus. Je lit fais pas de phrases et ne vous en dirai pas davantage.

— Vous êtes vraiment bien bon pour moi, monsieur, et von ? n’avez pas besoin do m’en donner d’autre assurance : j’y crois volontiers. »

Us revenaient à travers les misérables rues boueuses, passant devant les pauvres et sales boutiques, bousculés par cette foule de regrattiers qui abondent dans les quartiers pauvres. Il n’y avait rien le long delà route qui fut de nature à réjouir aucun de nos cinq sens. Et pourtant cette promenade à travers la pluie, la boue et lu vacarme, avait un charme peu ordinaire pour celui qui donnait U bras à cette jeune fille si mignonne, si frêle, si soigneuse. La regardait-il toujours comme une enfant ? Et lui, ne paraissait-il pas bien âgé aux yeux de sa compagne ? N’étaient-ils pas l’un pour l’autre1 un mystère impénétrable dans cette rencontre prédestinée de leurs existences ? C’est ce qu’il nous importe peu de savoir pour le moment. Toujours est-il qu’Arthur Clennam songea qu’elle avait vu le jour et qu’elle avait été élevée au milieu de ces ruines qu’elle traversait d’un air craintif, et qui lui étaient familières, bien qu’ell y fût déplacée ; il songea à la longue connaissance qu’elle avn ; faite des ignobles petites misères de la vie, à son innocence, à s.. sollicitude pour les autres, à sa jeunes », et à sa taille enfantine.

Ils avaient gagné High-Street, où se trouvait la prison, lorsqu’une voix s’écria : « Petite mère ! petite mère I » Don., s’étant arrêtée et retournée, une personne étrange vint d’un a :-empressé se jeter sur eux, sans cesser de crier : « Petite mère ! ¦ et renversa, en tombant dans la boue, le contenu d’un grand panic : de pommes de terre.

c Oh ! Maggy, dit la petite Dorrit, vilaine maladroite ! >

Maggy, ne s’étant fait aucun mal, se releva tout de suite et s<-mit à ramasser les pommes de terre, occupation dans laquelle elK fut aidée par Dorrit et Clennam. Maggy retrouvait fort peu de se : tubercules ; mais en revanche elle ramassait une grande quanti M de boue : néanmoins on finit par les recueillir tous et par les do -poser dans le panier. Maggy débarbouilla avec son châle son visa ?-couvert de boue, puis, présentant ce visage à M. Clennam comin< un modèlede propreté, lui permit enfin de voir à qui elle ressemblait


100 l*\ PETITE DORHIT.

Elle Malt environ vingt-huit ans, de gros os, de gros traits,’ di grosses moins, de gros pieds, de gras yeux, et pas de cheveux. Ses gros yens étaient transparents et presque Incolores ; le jour ne paraissait gntre les affecter, car ils conservaient une immobilité anormale. On lisait aussi sur son visage cette expression attentive qu’on remarque che* las aveugles ; mais elle n’âtait pas aveugle, ayant conserva un œil qui voyait tant bien que mal. Quoique sa physionomie ne fût pas d’une laideur excessive, il s’en fallait de peu, car elle eût été repoussante sans son sourire, sourire plein de btnheurct assu ?. agivable en lui-même, mais qui faisait mnl n voir, parce qu’il était la a poste lise sans s’effacer jamais. Un vaste bonnet blanc, orné d’une masse de ruches épaisses qui sa relevaient ou s’abaissaient sans cosse, rendait si diflicilo l’équilibre de son vieux chapeau noir, qu’il retombait on arrière et restait suspendu par les brides, comme l’oufuut que la bohémienne porto attaché sur son dos. Une commission do fripiers aurait seule été capable de faire un rapport sur les étoffes qui composaient le reste de sa pauvre toilette ; mais cette toilette, vue a vol d’oiseau, ressemblait & une collection d’horbes marines, auxquelles on aurait ajouté çft et la une gigantosquo feuille de thé. Son cMlo surtout avait l’air d’uno gigantesque feuille do thé, bouillie longtemps dans la théière.

Arthur Clennam regarda la petite Dorrit avec une expression de visage qui voulait dire : « Oserais-jo vous domander quelle est cette dame ? » I>a petite Dorrit, dont Maggy avait commencé ï< caresser la main en continuant ft l’appeler petite nitire, répondit de vivo voix (les interlocuteurs se trouvaient sous une porte coebère où la plupart des pommes de terre avaient roulé en tombant) :

« C’est Maggy, monsieur.

— Maggy, monsieur, répéta comme un écho le personnage ainsi présenté. Petite mère I

— C’est la petite Dite…. reprit Dorrit.

— Petite Pile, répéta Maggy.

— De ma vieille nourrice, qui est morte depuis longtemps. Maggy, quel ftgo as-tu ?

— Dix ans, mère, répondit Maggy.

— Vous ne pouvez vous figurer comme elle est bonne, ajouta Dorrit avec une tendresse infinie.

— Comme elle est bonne, répéta Maggy, renvoyant d’une façon très-expressive le pronom souligné à sa petite mère.

— Et comme elle est adroite, poursuivit Dorrit. Elle fait les commissions aussi bien que qui que ce soit, a Maggy se mit à rire. « Elle est aussi sûre que la banque d’Angleterre. » Maggy se mil à rire plus fort. < Elle gagne sa vie sans rien demander à personne, monsieur 1 dit la petite Dorrit d’un air de triomphe, mais parlant un peu plus bas ; très-sérieusement, monsieur !

— Quelle est son histoire ? demanda Clennam.

— V^Uà de quoi te rendra fiera, Maggy 1 s’écria Dorrit lai’


IÀ PETITE PORRIT. 101

prenant ses deux grosses mains qu’elle frappa l’une contre l’autre. Un monsieur qui orrivo de je ne sais combien do millier » de lieues d’ici, « ni v<mt savoir ton histoire !

— Mon histoire, petit » more ?

— fi’est moi qu’elle appelle ainsi, remarqua Dorrit en rougissant un peu. Elle m’est Ires-attachéo. Sa vieille givinil’juere n’a pas étâ aussi norme pour elle qu’elle aurait du, n’est-ce pas, Maggy ? s

Mn’/gy lit on signo detdte négatif, transforma son poing fermé en un vase a boire, le porta a sa boucha et dit ; « Goni&vro, * Puis elle se mit a frapper un enfant imaginaire, en ajoutant : « Manche a balai et pincettes.

— À l’Age de dis ans. reprit Dorrit, les yeux fixés sur lo visasjo de la pauvre 011e, Mnggy eut une vilaine lièvre, luoiisimir, et do-puis ce temps-la elle n’a plus vieilli.

— Dix ens, répéta Mag^y avec un signe do tôle approbateur. Mais quel bel hôpital ! C’est la qu’on est bien, n’est-ea pas ? Oh ! le bel endroit !

— Kilo n’avait jamais au un moment de tranquillité avant d’aller la, monsieur, reprit la petite Dorrit en se tournant vers Arthur ot parlant bas ; aussi olto no tarit pas quand on la met sur ce chapitre.

— Quels bons lits ! s’écria Maggy, Quelles limonades ! quelles oranges 1 quelles délicieuses soupes ! quel vin ! quels bons morceaux de poulet ! Oh ! n’est-ce pas que c’est un endroit ravissant pour ceux qui peuvent y demeurer ?

— Aussi Maggy y est deiuouréo le plus longtemps qu’elle a pu, poursuivit sa petite mère du moine ton qu’auparavant, comme si elle racontait une histoire pour amuser un enfant ; eteniin, lorsqu’un n’a plus voulu-la garder, il a bien fallu qu’elle s’en allftt. Alors, comme elle ne devait jamais avoir plus de dix ans tant qu’elle vivrait….

— Tant qu’elle vivrait, répéta Maggy.

— Et comme elle était très-faible, si faible que, lorsqu’elle commençait à rire, elle ne pouvait plus se retenu*…. et c’était bien dommage. >

Moggy’devient tout à coup très-sérieuse. – a La grand’mère ne savait trop que faire d’elle, et pendant plusieurs années elle se montra très, très-méchante. À la fin, avec les temps, Maggy commença h écouter ce qu’on lui disait, et à tâcher d’être bien sage et bi’en attentive et bien laborieuse ; et petit à petit on la laissa sortir et rentrer aussi souvent qu’elle voulait, et elle gagna assez pour se suffire à elle-même, et aujourd’hui elle se tire d’affaire toute seule. Et voilà, poursuivit la petite Dorrit en frappant de nouveau les deux grosses mains l’une contre l’autre, voilà tonte l’histoire de Maggy, ainsi que Maggy peut vous l’affirmer elle-même ! » Mais Arthur Clennam aurait deviné ce qui manquait pour corn-


108 LÀ PETITE DORRIT.

pléter cette histoire, quand même il n’eût pas entendu ea nom de petite utero, quand même il n’eût pas vu Mngffy caressant la main grêle et mignonne de sa protectrice, quand môme il n’eût pas aperçu les larmes qui tremblaient dans ces gros yeux incolores, quand infime il n’eût pas prêta l’oreille au sanglot qui avait étouffé le rire hébété de la protégée. Lorsque plus tard il songea a celte rencontre, il ne ravit jamais dans aa pensée, sans attendrisse’ ment, cette sole porte cochere où le vent et la pluie s’engouffraient, et où la manne aux pommes de terre boueuses attendait qu’on les renversât ou qu’on les ramassât de nouveau. Jamais, jamais I

Lear promenade touchait presque & sa fin, et ils quittèrent l’en » droit où ils s’étaient réfagiés pour prendre congé l’un de l’autre. Mois pour contenter Maggy, U ne fallut rien moins qu’une longue station à quelques pas de la prison, devant une boutique d’épicier, où elle les arrêta pour leur faire admirer ses connaissances littéraires. 01e savait à peu près lire, et ello énuméra fisses correcte-ment les grands chiffres (c’était à ceux-là qu’elle donnait la préfèrent o) qui indiquaient les prix. Bile trébucha aussi, sans commettre trop d’erreurs, a travers diverses recommandations philanthropiques qui engageaient lespnssnntsà : ESSAYEZ NOTRE MÉLANGE,—ESSAYEZ

NOTRE SOUCHONO ORDINAIRE, — ESSAYEZ NOTRE PERD À SAVEUR ORANOEE, QUI PEUT SOUTENIR LÀ COMPARAISON AVEC LES TRES LES

PLUS PARFUMES, tout en priant le public de se tenir en garde contre les charlatans du voisinage et les denrées falsifiées. Lorsque Arthur Clennam vit, à la légère rougeur qui animait le visage de la petite Dorrit chaque fois que Maggy devinait Juste, combien elle prenait plaisir au succès de sa protégée, il sentit qu’il pourrait, s’il voulait, les tenir là, à convertir en bibliothèque à leur usage la montre de l’épicier, jusqu’à ce que la pluie et le vent fussent fatigués.

Enfin la cour extérieure de la goftle les reçut, et là, il dit adieu à la petite Dorrit. Bien petite, en offet : il l’avait toujours trouvée teHe ; mais jamais elle ne lui avait para plus petite que lorsqu’il la vit rentrer dans la loge de la prison, cette petite mère, suivie de ea grosse fille.

La porte de la cage s’ouvrit, et, lorsque le petit oiseau y fut rer tré volontiers en battant des ailes, Arthur Clennam s’éloigna.

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LÀ PETITE DORRIT. ll »,i

[modifier] CHAPITRE 10 - Renfermant toute la théorie de l'art de gouverner

Renfermant faute I » théorie de l’art de gouverner.

Nous n’apprendrons rien à personne en disant que le ministère des Circonlocations est le pins important des ministères. Tout le monda soit cela. Nulle affaira publique, de quelque nature qu’aile soit, na peut, sous aucun prétexta, foira un pas sans la consentement da ministère des Circonlocutions. Il faut toujours qu’il mette la main a la pftte dans les affairas publiques, soit qu’il s’agisse d’une énormo brioche ou d’un petit gfttonu. Il est également impossible de foire l’acte le plus légal ou de redresser le tort le plus évident sans la permission expresse du ministère des Circonlocutions. Si on découvre jamais une seconde conspiration des poudres, trente minutes avant l’heure fixée pour mettre le feu a la mèche, personne ne se croira autorisa à empêcher le parlement de sauter, avant que le ministère des Circonlocutions ait nommé une vingtaine de commissions, expédia un hofsseau de notes, plusieurs sacs de rapports officiels, et une correspondance peu grammaticale, mais assez volumineuse pour remplir un tombeau de famille.

Cette glorieuse administration a commencé à fonctionner des que l’unique et sublime principe qui renferme, pour ainsi dire, tout l’art de gouverner on peuple, a été clairement révélé aux hommes d’État. Elle a été la première à étudier cette brillante révélation et à en appliquer la salutaire influence à tout l’engrenage des procédés officiels. S’agit-il de faire quelque chose, le ministère des Circonlocutions l’emporte sur toutes les administrations publiques dans l’art de reconnaître comment il faut s’y prendre…. POUR HS

PAS LÀ PAIRE.

Grâce à sa délicate intuition, grâce au tact avec lequel il met cette intuition i profit, grâce au génie qu’il déploie dans la pratique, le ministère des Circonlocutions est arrivé & éclipser toutes les autres administrations publiques ; et la situation publique s’est élevée jusqu’à…. mais vous n’avez qu’à voir ce qu’elle est.

n est vrai que l’art de ne pas faire les choses semble la pria c> pale étude et la grande affaire de toutes nos administrations pub 1. ques et de tous les hommes d’État qui entourent le ministère du Circonlocutions. H est vrai que chaque nouveau président du conseil et chaque nouveau gouvernement qui arrivent an pouvoir, parce qu’ils ont soutenu qu’on aurait dû faire telle ou telle chose, ne sont pas plus tôt au pouvoir, qu’Us s’appliquent avec une vigueur incroyable à trouver le meilleur moyen de ne pas la faire. Ù est vrai que les élections sont à peine terminées, que tous ces députés qui


104 LÀ PETITE nORBIT.

viennent de M démener connue des possédés sur les huatiaga, parée qu’on n’a pas fait telle on telle chose, et qui ont sommé les amis do leur honorable adversaire de dire pourquoi on ne l’a pas faite, et qui ont affirmé qu’on doit la falro et qui se sont engagea a la faire faire ; il est vrai, dis-je, que chacun d’eux, une fois colloque, se dépêche de rechercher les moyens de ne pas la faire. Il est vrai que les débats de la chambra des communes et de la chant » bre des lords, depuis le commencement Jusqu’à la Du de chaque session, aboutissent invariablement a une discussion prolongée sur les moyens de ne pas la faire. 11 est vrai qu’a l’ouverture de dm » cnne de ces sessions, le discours du trône dit virtuellement : a Mi-lords et Messieurs, vous aves une bonne dose de besogne à faire, et vous voudras bien vous retirer chacun dans vos chambres raspec-tives et disenter sur les meilleurs moyens de…. no pas la foire. » Il est vrai qu’a la lin de chacune de ces sessions, le discours du trône dit virtuellement : « Miiords et Messieurs, vous venea de passer plusieurs mois pénibles à rechercher avec beaucoup de loyauté et de patriotisme les moyens de ne rien fuire, et vous avez réussi ; et, après avoir demandé la bénédiction du ciel pour la prochaine récolte (naturelle et non politique, ne pas confondre), je vous invite à retourner dons vos foyers. » Tout cela est très-vrai, j’en conviens, mais le ministère des Circonlocutions va beaucoup plus loin.

Car le ministère des Circonlocutions poursuit chaque jour sa morale mécanique, imprimant un mouvement perpétuel à ce tout-puissant rouage gouvernemental, grâce auquel on parvient à ne rien faire, & ne rien laisser faire. Car, dès qu’on fonctionnaire public est assez malavisé pour vouloir faire quelque chose et parait, grâce & quelque accident incroyable, avoir la moindre chance d’y réussir, le ministère des CirconloculitJis ne manque jamais de lui tomber dessus avec une note ou un rapport, ou une circulaire qui extermine du coup l’audacieux employé. C’est cet esprit d’aptitude universelle qui, petit à petit, a conduit le ministère des Circonlocutions à se mêler de tout. Mécaniciens, chimistes et physiciens, soldats, marins, pétitionnaires, auteurs de mémoires, gens ayant des griefs, gens voulant empêcher des griefs, redresseurs de torts, fripons, dupes, gens dont on refuse de récompenser le mérite, gens dont on refuse de punir l’incapacité ; tous sont enfouis pêle-mêle dans le ministère des Circonlocutions, sous des rames de papier tellière.

Une foule de gens se perdent dans le ministère des Circonlocutions. Des malheureux envers lesquels on a commis des injustices, ou qui arrivent chargés de projets pour le bien-être général (et ils feraient mieux de commencer par apporter des griefs tout faits, que d’employer cette recette britannique infaillible ponr se créer de nouveaux sujets de plainte) ; qui, à force de temps et d’angoisses, ont traversé sains et saufs les autres administrations ; qui, d’après les règlements établis, ont été bousculés dans ce bureau-ci, éludes


LÀ PETITS DQWUT.

m

dans celui-là et évincés par cet antre, se voient enfin renvoyés an ministère des Circonlocutions pour ne pins reparaîtra jamais. Les commissions se rassemblent pour examiner la question, les sacrô-taires rédigent des minutes, les rapporteurs bredouillent, les rai« nistres enregistrent, prennent des notes, paraphent, et on s’en tient la. En nu mot, toutes les affaires du paya traversent le ministère des CirconlocnUons, excepté celles qui n’en sortent jamais, et celles » la sont innombrables.

Parfois quelques esprits courroucés interpellent le ministre des Circonlocutions. Parfois des questions parlementaires, on des motions ou des menaces do motions s’élèvent a ce sujet, émanées do démagogues asse » vulgnires et assoit ignorants pour soutenir que l’art do bien gouverner ne consiste pas a tout entraver. Alors quelque noble lord ou quelque très-honorable gentleman, auquel est confié la soiu de défendre le ministère des Circonlocutions, met dans sa pocbe une orange de discorde et transforme la chambre en nu champ de bataille. Alors on le voit se lever en frappant la table d’une main indignée et combattre face à face l’bonorable préopinant. Alors l’orateur ministériel se présento pour apprendre à l’ho-norablo préopinant que l’administration des Circonlocutions, loin de mériter le plus léger blâme, est digne des plus grands éloges, et qu’on ne saurait lui en accorder assez ; que le ministère des Circonlocutions a toujours eu raison envers et contre tous, mois que jamais il n’a eu plus complètement raison qu’en cette occasion. Alors il affirme que l’bonorable préopinant eût fait preuve de plus de goût, de plus de talent, de plus de raison, de pins de bons sens, de plus de…. tons les lieux communs du dictionnaire…. en laissant le ministère des Circonlocutions tranquille, et en n’ouvrant pas la bouche & ce sujet. Et enfin, l’œil fixé sur un souffleur diplomatique, appartenant au ministère des Circonlocutions et assis au-dessous de la barre de la chambre, il écrase l’bonorable préopinant par le récit officiel « de la manière dont les choses se sont passées. Il arrive toujours de deux choses l’une’ : ou bien le ministère n’a rien à dire pour sa défense et s’acquitte de cette tâche avec son habileté ordinaire, on bien le noble orateur se trompe, pendant une moitié de.son discours et oublie l’autre moitié ; mais cela n’empêche pas une majorité accommodante d’approuver la conduite dn ministère des Circonlocutions.

Cette administration a fini par devenir une si admirable pépinière d’hommes d’État, que plusieurs lords, aux allures roides et imposantes, passent pour des prodiges surhumains dons la pratique des affaires, rien que pour avoir dirigé pendant quelque temps le ministère des Circonlocutions et s’y être exercés dans l’art de mettre partout et toujours des bâtons dans les roues. Quant aux prêtres et aux initiés inférieurs de ce temple politique, ledit système a en pour résultat de le3 diviser en deux camps, jusqu’au dernier des garçons de bureau ; les uns regardent le ministère des CirconlocnUons comme nue institution divine qui a le droit absolu de tout en »


106 LÀ PETITE DORÏUT.

traver, tandis que les antres, afncnant nue incrédulité complète, le considèrent comme un abns flagrant.

Les Mollusques aident depuis longtemps & administrer le ministère des Circonlocutions, La branche Tenace Mollusque croit même avoir des droits acquis a tons les emplois de ce ministère, et elle se fâche tout ronge si quelque antre lignée tait mine de vouloir s’y installer. C’est nne famille très-distinguée que celle des Mollusques, et nne famille très-prolifique. Ses membres sont dispersés dans tons les bureaux publics et remplissent tontes sortes d’emplois officiels. Ou bien le pays est écrasé sons le poids des services rendus par les Mollusques, on bien les Mollusques sont écrasés sons les bienfaits dn pays ; on n’est pas tout 6 fait d’accord sur ce point. Les Mollusques ont leur opinion, le pays a la sienne.

M. Tenace Mollusque, qui, & l’époque en question, était chargé de préparer et de bourrer de renseignements l’bomme d’État qui se trouvait alors à la tète du ministère des Circonlocutions (lorsque ce noble personnage ne se tenait pas très-solidement en selle, par suite des coups de lance de quelque gradin de journaliste), avait pins de sang illustre dans les veines qu’il n’avait d’argent dans les poches. En sa qualité de Mollusque, il avait nne place qui était nne asses Jolie petite sinécure ; et, toujours en sa qualité de Mollusque, il avait placé son fils Mollusque jeune dans son bureau. Malheureusement il avait épousé une miss des Échasses, aussi riche que lui sous le rapport du sang, mais aussi pauvre en fait de meubles ou d’immeubles, et de cette union étaient nés un fils et trois filles. Aussi, grâce aux besoins patriciens de Mollusque jeune, des trois demoiselles de Mme Mollusque, née des Échasses, et grâce à ses dépenses personnelles, M. Tenace Mollusque trouvait fort longs les intervalles qui s’écoulaient entre chaque payement trimestriel de son salaire ; circonstance qu’il ne manquait jamais d’attribuer à la lésinent » du pays.

Pour la cinquième fois, M. Arthur Clennam se présenta ud matin au ministère des Circonlocutions et demanda à voir "M. Tenace Mollusque. Les autres jours, il avait successivement attendu ce personnage dans une antichambre, dans une galerie vitrée, dans un salon d’attente et dans un passage à l’épreuve du feu, où l’administration semblait renfermer sa provision de courants d’air. Cette fois on ne répéta pas au solliciteur que M. Mollusque se trouvait en conférence avec le noble prodige qui dirigeait le ministère. On se contenta de lui dire qu’il était absent. On voulut bien, néanmoins, lui annoncer que Mollusque jeune, le satellite secondaire de cet astre imposant, était visible à l’horizon.

M. Clennam déclara qu’il désirait voir Mollusque jeune, et il le trouva en train de se roussir les mollets devant le foyer paternel, le dos appuyé contre la tablette de la cheminée..C’était nne salle confortable, élégamment meublée à la mode de la haute bureaucratie : l’épais tapis, le bureau revêtu de cuir où l’on écrivait assis, le bureau revêtu de cuir où l’on écrivait debout, le formidable fau-


LÀ PETITE DORWT,

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teutt, la chancelier », le paravent, les lettres déchirées, les boitas à dépêches ornées d’étiquettes, comme autant de fioles médicinales, rodenr prédominante de cnir et d’acajou, tont cela avait nn certain air grandiose de boutique à ne rien faire qui donnait nue idée ma-jes tueuse du Mollusque absent.

Le Mollusque présent, qui tenait encore a la main la carte de M. Clennam et paraissait fort jeune, avait les plus drôles de petits favoris pelucheux qu’on ait jamais vus. C’était un si maigre duvet que celui qui recouvrait son menton adolescent, qu’il ressemblait à un oiseau dont les plumes commencent à pousser ; et un observateur compatissant aurait pu craindre que ce poussin cbétif ne mourût de froid, s’il n’avait pas eu la précaution de se roussir les mollets. Un charmant lorgnon était suspendu à son cou ; mais, par malheur, les jeux de l’employé avaient des orbites si plats et de petites paupières si flasques, que le lorgnon no voulait pas loi tenir dans l’œil, et retombait sans cesse contra les boutons de son gilet avec nn brait sec qui molestait le porteur.

« Ob ! dites-moi : vous savez que mon père n’est pas là et ne sera pas là de toute la journée, dit Mollusque jeune. Est-ce quelque chose que je puisse faire ? »

(Clic ! Voilà le lorgnon qui tombe. Mollusque jeune, tout effrayé, cherche autour de lui sans pouvoir le retrouver.)

« Vous êtes bien bon, répond Arthur Clennam ; mais je désire parler à M. Tenace Mollusque.

— Mais dites donc ! Vous n’avez pas d’audience, vous savez, » riposte Mollusque jeune.

(Q retrouve son lorgnon et le rajuste.)

« Non ! c’est justement une audience que je désire.

— Mais dites donc ! Voyons un peu : s’agit-il d’une affaire publique ? » demande Mollusque jeune. •

(Clic ! Voilà le lorgnon qui tombe encore. Mollusque jeune est tellement occupé à le chercher, que, pour le moment, M. Clennam juge inutile de répondre.)

c S’agit-il, reprend Mollusque jeune, remarquant le teint bftlé du solliciteur, s’agit-il de…. tonnage…. ou de quelque chose de ce genre-là ? »

(En attendant la réponse, il ouvre son œil droit avec sa main et y colle son monocle d’une façon si inflammatoire, que l’œil se met à pleurer atrocement.)

« Non ; il ne s’agit pas de tonnage.

— Voyons donc un peu. S’agit-il d’une affaire personnelle ?

— Je ne sais vraiment pas an juste. Il est question d’un M. Dorrit.

—Dites donc, vous n’avez qu’une chose à faire, savez-vons ! Passez chez nous, si vous allez de ce côté-là : 24, Mews-Slreet, Grosve nor-Square. Mon père a une attaque de goutte qui le retient à la maison, a

(Il est clair que le malavisé Mollusque jevte devient aveugle de


108 LÀ PETITE DOBRIT.

l’œil qui retient le lorgnon, mais la bonté l’empêche de rien changer quant à présent ans dispositions qu’il a prises avec tant de peine.) « Merci. J’y vais de ce pas. Bonjonr. » Mollusque jeune est tout déconcerté, car il ne s’imaginait pas le moins du monde qu’on songerait & snivre son conseil.

« Êtes-vons bien sûr, demande-t-il, ne renonçant qu’à regret à l’idée lumineuse qui lui était d’abord venue, et*rappelant le visiteur, dont la main se trouvait déjà sur la porte, qu’il ne s’agit pas de tonnage ? — Parfaitement sur. a

Après avoir donné cette assurance, M. Clennam se retira afin de poursuivre ses investigations, se demandant ce qui serait advenu dans le cas où il aurait on effet été question de tonnage.

Mews-Street, Grosvenor-Square, n’est pas tont à fait Grosvenor-Square, mais il ne s’en faut pas beaucoup ; et pourtant, malgré ce voisinage aristocratique, c’est une bideuse petite rue où l’on ne voit guère que des murs de clôture, des écuries, des remises surmontées de greniers babités par des familles de cochers, lesquelles •ont la manie de sécber le linge en plein air, et de décorer l’allège des fenêtres avec des barrières de péage en miniature. Le ramoneur en vogue de ce quartier distingué habite au fond de cette impasse, non loin d’ud établissement très-fréquenté le matin et à l’heure du crépuscule, pour la vente de bouteilles d’occasion et de graisses de cuisine. Les barraques de polichinelle viennent s’appuyer contre les murs de clôture de Mews-Street, tandis que les directeurs de ces théâtres vont dîner ailleurs ; et les chiens du voisinage se donnent dans cette môme localité des rendez-vous auxquels ils se gardent bien de manquer. Néanmoins* il existe à l’entrée de Mews-Street deux ou trois bicoques où l’on étouffe faute d’air, mais qui se louent à des prix fabalenx, parce que ce sont des dépendances infimes du quartier fashionable. Dès qu’une de ces horribles petites cages à poulets est à loner (ce qui arrive très-rarement, car elles sont très-recherchées), l’agent chargé de la location la désigne dans les annoncée comme une résidence de gentleman, située dans le quartier aristocratique, habitée uniquement par tke élite of the beau monde.

Si une résidence digne d’un gentleman, et strictement renfermée dans l’étroite limite ci-dessus mentionnée, n’eût pas été un des accessoires obligés du sang des Mollusques, le chef de la branche Tenace Mollusque aurait pu choisir partout ailleurs, parmi »u moins…. mettons un chiffre rond…. dix mille maisons, un loj, s cinquante fois plus commode et trois fois moins coûteux. Quoi qu’il en soit, M. Tenace Mollusque, se trouvant fort gêné dans les étroites limites de la résidence aristocratique qu’il payait si cher, s’écriait que c’était la faute du pays, et y trouvait une nouvelle preuve de la lésinerie nationale.

Arthur Clennam s’arrêta devant une maison resserrée, d’une architecture bizarre, à façade cintrée, et dont le petit fossô destiné


LÀ PETITE DOÏUUT. 109

à éclairer la cuisina souterraine avait l’air d’nne pocha de gilet humide : c’était là le n° 24 de Mews-Streot (attenant a) Grosvenor-Square. À en juger par l’odorat, cette maison ressemblait en quelque sorts à une bouteille d’essence concentrée de fumier ; et, lorsque le valet de pied vint ouvrir, il sembla qu’on débouchait le flacon.

Le valet de pied en question était aux valets de pied de Gros » venor-Square ce que les maisons de Mews-Sireet sont à celles de Grosvenor-Square. Il était très-bien dans son genre, mais c’était la genre d’un domestique d’impasses et d’escaliers dérobés. Sa splendeur n’était pas sans un certain mélange de malpropreté ; son teint et sa corpulence avaient eu à souffrir de l’état atmosphérique de son office. Une fluidité jaunâtre gâtait l’expression de sa physionomie au moment ou il daigna ouvrir la porte…. je vous dire lorsqu’il fit sauter le bouchon pour mettre le flacon sous le nez de M. Clennam. a Veuilles remettre celte carte à M. Tenace Mollusque, et lui dire que je viens de voir M. Mollusque jeune, qui m’a engagé à passer ici. »

Le valet de pied (qui avait sur les parements de ses poches tant de larges boutons aux armes des Mollusques, qu’on pouvait croire qu’il portait sur lui l’argenterie et les joyaux de la famille, tous soigneusement boutonnés), rédéchit un instant en regardant la carte, puis il dit : e Entrez. » Il fallut quelque présence d’esprit pour obéir à cette injonction, sans se cogner contre la porte intérieure de l’antichambre et sans rouler de là jusqu’au bas de l’escalier de la cuisine, aa milieu de la confusion morale et de l’obscurité physique causées par cette entrée difficile. Le visiteur, grâce au ciel, débarqua sain et sauf sur le paillasson de l’antichambre.

Le valet de pied continuant à dire : « Entrez, » le visiteur con-. tinua à le suivre. À la seconde porte, nouveau flacon, nouveau bouchon. Le nez d’Arthur dégusta à cette autre fiole un mélange de provisions concentrées et de lavures de vaisselle. Après une légère escarmouche dans l’étroit passage, occasionnée par une bévue du valet, qui ouvrit de confiance la porte d’une lugubre salle à manger, et qui, en reconnaissant avec consternation qu’elle n’était pas habitée, recula en désordre, au risque d’écraser les pieds du visiteur, ce dernier fut enfermé, tandis qu’on l’annonçait, dans un petit salon de derrière tout moisi. Là il fut à même de respirer à la fois les parfums rafraîchissants des deux flacons combinés, avec la vue d’un pan de mur éloigné de trois pieds, qui n’admettait qu’un jour de souffrance. Il se demandait, pour se distraire, s’il était possible qu’il y eût en Angleterre beaucoup de familles Mollusques assez serviles pour se condamner à habiter de pareils trous.

M. Mollusque voulait bien le recevoir, « Monsieur veut-il se donner la peine de monter ? s Monsieur voulut bien, et il le prouva en montant tout de suite ; et dans le salon il trouva, le pied étendu sur un tabouret, M. Mollusque en personne, image vivante et frappante de l’art de rien, rien, rien. $L Mollusque datait d’une époque plus propice, d’une époque où


110 • IÀ PETITE DORUIT.

le paya montrait moins de lésinerie, et oîi le ministre des Cireon-œutions était moins importuné qu’aujourd’hui. De mâma qu’il entourait le col du pays d’innombrables rouleaux de ficelle rouge et de paperasses bureaucratiques, de môme il entourait son propre COQ d’innombrables rouleaux de cravate blanche. Ses manchettes et son faux-col avaient une majesté écrasante ; sa voix et ses manieras ne faisaient pas moins d’effet. Il portait une grosse chaîne de montre et des breloques, un habit trop serré, un gilet idem, des pantalons qui ne faisaient pas un pli, et des bottes d’une roldeur admirable. En somma, il était superbe, massif, accablant et inabordable. On eût dit qu’il avait posé toute sa vie devant sir Thomas Lawrence.

« M. Clennam, je crois ? dit M. Tenace Mollusque. Frênes un siège, u

M. Clennam prit un siège.

c Vous êtes venu plusieurs fois, si je ne me trompe, me demander aux Circonlocutions ? » Dans sa bouche ce dernier mot avait une longueur d’environ vingt-cinq syllabes.

a J’ai pris cette liberté, »

M. Mollusque salua d’une façon solennelle, comme qui dirait :

« C’est une liberté, je n’en disconviens pas ; prenez encore la liberté de m’expliquer votre affaire.

— Permettez-moi de vous dire tout d’abord que je viens de passer quelques années en Chine, que je suis presque un étranger dans mon propre pays, et que ce n’est pas nn motif d’intérêt personnel qui me dicte la question que je vais vous faire, »

M. Mollusque tambourina légèrement sur la table qui se trouvait près de lui, comme s’il se fût mis à poser pour un second artiste à lui inconnu, et qu’il eût voulu lui adresser cette recommandation tacite :

« Si vous voulez bien avoir la complaisance de me représenter avec l’expression de dignité que je viens de donner à ma physionomie, vous m’obligerez.

— J’ai rencontré dans la prison de la Maréchaussée nn prisonnier du nom de Dorrit, qui se trouve là depuis bien années. Je désire me renseigner sur l’état de ses affaires, qui me semblent fort embrouillées, afin de voir s’il n’y aurait pas moyen d’améliorer sa position après une si longue captivité. On m’a désigné. M. Tenace Mollusque comme nn des créanciers les plus influents. Ce renseignement est-il exact ? >

Comme le ministère des Circonlocutions avait pour principe de ne jamais donner une réponse catégorique, sous quelque prétexte que ce fût, M. Mollusque se contenta de répondre :

< C’est possible.

— Comme représentant de l’Etat, ou comme simple particulier ?

— Il est possible, monsieur, répondit M. Mollusque, que le ministère des Circonlocutions ait conseillé…. cela est possible, je n’affirme rien…. de poursuivre certaine réclamation que l’État a pu


LÀ PETITE DORIUT.

111

élever, par suite de la faillite d’une compagnie on d’une association dont cette personne a pu faire partie. Il se peut que cette question ait été soulevée au ministère des Circonlocutions, dans le cours officiel des affaires ; il se peut que le ministère ait rédigé ou confirmé une note conseillant de poursuivre ladite personne.

— Alors je dois supposer que tes faits se sont ainsi passés ?

— Le ministère des Circonlocutions, répondit M. Mollusque n’est responsable des suppositions de qui que ce soit.

— Oserai-je vous demander oit je puis obtenir des renseignements officiels sur l’état réel de la question ?

— Il est loisible, répliqua M. Mollusque, & tout membre du…. public… (U ne prononçait qu’avec répugnance le nom de cette obscure corporation, qu’il regardait comme son ennemie personnelle) d’adresser une requête au ministre des Circonlocutions. On peut se faire indiquer quelles sont les formalités indispensables à suivre, en s’adressant an bureau spécial de ce ministère.

— Quel est ce bureau ?

— Monsieur, répliqua M. Mollusque, tirant on cordon de sonnette, on vous l’indiquera au ministère, auquel je dois vous renvoyer, si vous désires obtenir une réponse formelle à cette question.

— Pardonnez-moi si j’ajoute….

— Le ministère est ouvert au…. public (M. Mollusque a toujours du mal à prononcer ce mot impertinent), pourvu que le…. public observe les formes officielles ; si le…. public n’observe pas ces formes, c’est le public qui a tort, »

M. Mollusque fit un salut profond, salut d’homme du monde offensé, de bureaucrate offensé, et d’habitant du quartier fashiona-ble non moins offensé, ces trois personnes ne formant qu’un seul et même individu. M. Ciennam lui rendit son salut et fut reconduit jusqu’à la porte de Mews-Street par le valet de pied aux joues flasques.

Dans cette extrémité Arthur Ciennam résolut, afin de s’exercer à la persévérance, de retourner au ministère des Circonlocutions, et d’essayer quelle satisfaction il pourrait tirer d’une seconde visite. H s’y présenta donc de nouveau et envoya une seconde carte à Mollusque jeune, par un garçon de bureau, qui trouva très-mauvais que le solliciteur se fût permis de revenir, d’autant plus qu’il était en train de manger des pommes de terre au jus derrière un para-Vent, auprès de la cheminée de l’antichambre.

Il obtint une nouvelle audience de Mollusque fils, et trouva le

Senne gentleman occupé cette fois à se roussir les genoux et à Ailler, en invoquant quatre heures, qui s’obstinaient à ne pas sonner.

« Dites donc ! voyez-vous ! vous vous accroches à nous d’une satanée façon, » remarqua Mollusque jeune, regardant par-dessus son épaule, c Je veux savoir….

— Dites donc ! ma parole d’honneur, il ne faut pas Tenir comme


Il2 LÀ PETITE DORAIT.

Îin chas nous pour nous dira que vous voulez savoir, vous savez, nterrompit d’nn ton de remontrance Mollusque jeune, qui se re* tourna en ajustant son lorgnon.

— Je veux savoir, répéta Arthur donnant, qui s’était décidé h adopter nno formule laconique ot à ne pas sortir de la, d’une façon précise la nature de la réclamation que l’État élevé contre nn pri* sonnier pour dettes du nom de Dorrit.

— Dites donc ! voyez-vous ! vous ailes vraiment trop vite, savez* vous ! Et vousn’aves pas même une lettre d’audience, s’écria Mol » lusque Jeune, comme si l’affaire commençait a devenir très-sérieuse.

— Je veux savoir…. s reprit Arthur. Et il répéta sa question. Mollusquo Jeune le regarda on ouvrant de grands yeux, jusqu’à

ce que son lorgnon fût tombé, puis il recommença le môme ma* aége.

a Vous n’aves pas le droit de faire de ces choses-la, reprit-U enBn avec tous les symptômes d’une faiblesse excessive, voyez-vous ! Qu’entendez-vous par-la ? Vous disiez tout J l’heure que vous ne saviez pns s’il s’agissait ou non d’une affaire publique.

— Je viens de m’en assurer, répliqua le solliciteur, et Je veux savoir…. » Et il répéta encore sa monotone question.

Celte redite eut pour résultat d’affaiblir de plus en plus le jeune Mollusque, qui s’écria de nouveau :

« Voyez-vous ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez 1 »

Lù-dessus Arthur Clenuam répète sa question dans les mêmes termes et sur le même ton, ce qui fait que le jeune Mollusque devient un merveilleux modèle de découragement et d’impuissance.

a Eh bien, voyez-vous ! ce que vous avez de mieux à faire, c’est do demander au secrétariat, » dit-il enfin, se glissant vers le cordon de la sonnette, qu’il tira. Le garçon de bureau qui avait fini de manger les pommes de terre au jus, répondit à cet appel, o Jenkin-son, « jouta Mollusque, conduisez chez M. Wobbler. »

Arthur Clennam, s’étant imposé la tâche de prendre d’assaut le ministère des Circonlocutions, et décidé à ne pas reculer, accompagna le garçon de bureau à un autre étage, où ce fonctionnaire lui désigna le bureau de M. Wobbler. Il entra dans cet appartement et trouva deux gentlemen, assis en face l’un de l’autre à une table spacieuse et commode. L’un d’eux était occupé à polir un canon de> fusil avec son foulard, tandis que l’autre étendait de la marmelade sur une tartine de pain, avec un couteau à papier.

s M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Les deux gentlemen levèrent les yeux et le regardèrent nn instant, surpris de tant d’audace.

a …. De sorte qu’il a pris le chemin de fer, dit l’employé armé d’un fusil, qui parlait très-lentement, et il est parti pour la campagne de son cousin, emmenant le chien avec lui. Un vrai bijou, que " ce chien : il a santé à la gorge de l’individu chargé de le mettre


LÀ PETIT » DORWT. 118

dans le wagon des hâtes, et aux jambes du conducteur « roi est venu le faire sortir. Une fois la-bas, notre nomme a rassemblé une demi" donsaine d’individus dans « ne grange avec nne bonne provision do rats, et compta combien le cbien mettait de temps à les happer. Voyant que le chien s’en tirait on ne peut miens, il a organisa un combat et parié des sommes folles ponr le cbien. Mais voila qu’au

Jour dit on a graissé la patte dn garde, mon cher ; il aura grisé la ifite, et le maître de la halo a été refait : il ne lui est pas resté an penny.

— M. Wobbler ? a demanda le solliciteur.

Le gentleman qui étendait la marmelade répondit sans lever les yens : < Comment se nomme le claien ?

— Charmant, répliqua l’autre ; son maître prétend qu’il rassemblait étonnamment a la vieille tante dont il compte hériter…. surtout quand elle est ivre.

— M. Wobbler ? » répéta le solliciteur.

Les deux gentlemen restèrent quelques minutes à rire. Le gentleman au fusil, trouvant après inspection que le canon avait un éclat satisfaisant, demanda l’avis do sdn collègue ; confirmé par celui-ci dans son opinion, il remit cette partie de l’armo a sa place dans la boite qui se trouvait devant lui, prit la crosse et commença à la polir, sifflant à mi-voix.

« M. Wobbler ? redemanda le solliciteur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit alors M. Wobbler, la boucbo pleine.

— Je veux savoir…. » Et Arthur Clennam expliqua machinalement ce qu’il voulait.

o Peux pas vous dire, remarqua M. Wobbler, qui semblait adresser la parole à sa tartine ; n’en al jamais entendu parler ; ça ne me regarde pas. Demandez à M. Clive, seconde porte & gauche, dans le couloir voisin.

— Peut-être me fera-t-il la même réponse.

— Probablement. N’en sais rien, D répliqua M. Wobbler.

Le solliciteur s’éloigna, et il était déjà dans le corridor lorsque le gentleman au fusil loi cria :

« Eh ! m’sieur ! Eh là-bas I »

Le solliciteur revint.

a Fermez donc votre porte : vous nous envoyez un satané courant d’air ! »

M. Clennam n’eut que quelques pas à faire pour arriver à la seconde porte à droite dans le couloir voisin. Dans ce bureau-là il trouva trois employés : numéro un n’avait pas grand’cbose à faire ; numéro deux se croisait les bras ; numéro trois regardait par la fenêtre en bâillant. Os semblaient néanmoins prendre nne part plus directe que les autres dans l’exécution efficace du grand principe de ce ministère, car il y avait là nne imposante porte à deux battants, qui communiquait avec on appartement intérieur où les chefs du aurean de3 Circonlocntions paraissaient tenir conseil, d’os, il sortait

i. — 8


114 LÀ PETITE DORRIT,

nne effrayante quantité de papiers, et où U en entrait « ne quantité non moins efftayanlo. C’était un va-et-vient presque incessant, dont an autre employé, le numéro qiulra, était l’instrument actif,

« Je vêtu savoir, » dit Arthur Clennam, qui répéta aa demanda avec le même ton d’orgue de barbarie. Numéro un le renvoya a numéro deux, et celui-ci l’ayant engagé à s’adresser a numéro trois, il eut l’occasion de répéter trois fois sa formule avant qu’on s’accordât pour le renvoyer au numéro quatre, aupel il redit aa phrase stéréotypée.

Numéro quatre était on Jeune et Joli garçon, a l’air vif et aimable. Il appartenait a la famille Mollusque, mais a une branche plus animée de cette noble race, et il répondit avea la plus grande aisance :

« Oh ! voua feriei mieux de ne PAS vous casser la têto & ça, croyez-moi.

— Ne pi\s me casser la télé !

— Oui ! je vous conseille de perdre votre temps d’une façon moins assommante. »

C’était là une manière si nouvelle d’envisager la chose, qu’Arthur Clennam ne sut trop comment prendre l’avis qu’on lui donnait.

« Vous POUVOB continuer si ça vous amuse. Je puis vous donner an tas d’imprimés officiels à remplir. Prenez-en nne douzaine si vous voulez ; mais vous n’aurez jamais la patience d’aller jusqu’au bout, continua numéro quatre.

— Est-il donc impossible d’obtenir ces renseignements ? Pardonnez mon importunité ; mais je suis presque un étranger.

— Je ne dis pas que c’est impossible, répliqua numéro quatre avec an sourire plein de franchise ; je n’émets aucune opinion à cet égard. Je crois seulement que vous n’anrez pas la patience d’aller jusqu’au bont. Je présume que votre homme aura soumissionné quelque fourniture et qu’il aura failli à ses engagements. Est-ce ça ?

— Je n’en sais vraiment rien. ,

— Allons ! vous pouvez toujours vous renseigner là-dessus. Ensuite vous tâcherez de savoir qoel bure&a a adjugé la fourniture, et alors on vons donnera les détails.

— Pardon ; mais comment obUendrai-je cette première indication ?

— Ma foi, vous…. vons le demanderez jusqu’à ce qu’on vous réponde. Lorsqu’on vons aura répondu, vous adresserez une lettre à ce bureau (d’après le modèle que vons tâcherez de vous faire indiquer) pour obtenir la permission d’envoyer une requête an secrétariat, n sera pris acte de votre demande dans ce bureau, qui devra la renvoyer pour être enregistrée an secrétariat, qui devra la transmettre à un autre bureau qui, après l’avoir aposlillée, devra la renvoyer pour être coutre-signée par an autre bureau, et alors votre demande se trouvera régularisée. Vons saurez la marcbp qu’aura suivie votre requête en demandant à chaque bureau j » qu’à ce qu’on vous réponde, i


h\ PETITE DORRIT. 115

Arthur Olennajm ne put a’empoehor de remorquer que « ’était un drÂte de inaven d’avancer les affaires.

Cette observation amusa beaucoup le gracieux petit Mollusque, qui ne pouvait pas se figurer qu’on M » assoa naïf pour ecnsiirv.ir Je moindre doute à cet égard. Cet actif petit Mollusque savait fort bien qu’on aurait dû suivre une tout nuire marche. Ce léger petit Mollusque avait étudia l’engrenage des Circonlocutions en qualité de secrétaire particulier, nlln d’être préparé n sauter sur le premier emploi lucratif qui pourrait se présenter, et il comprenait parfaitement que ce ministère était une jonglerie politico-diplomatique, qui avait pour but d’aider les bureaucrates a tenir le vulgaire n distance. Bref, cet élégant petit Mollusque ne pouvait manquer de devenir un homme d’État et de se distinguer dans cette carrière.

c Quand l’affaire su trouvera régulièrement instruite devant un bureau quelconque, poursuivit ce brillant petit Mollusque, vous surveillerez de temps en temps ce bureau-la. Lorsqu’elle sera régulièrement instruite devant tel autre bureau, vous visiteras de temps en temps ce bureau-là. Nous aurons a en référer a droite et & gauche, et quand nous l’aurons attribuée à quelqu’un, vous aurez u survoilier ce quelqu’un-lik. Quand on nous la renverra, alors c’est nous que vous fores bien de surveiller. Quand l’affaire aura l’air de s’arrêter en route, vous aurez a donner un coup d’épaule. Lorsque vous aurez écrit & ce bureau-ci ou & ce bureau-lit sans obtenir de réponse, ce que vous aurez de mieax à faire, c’est de…. continuer & écrire, »

Arthur Ciennam parut très-indécis, o Dans tous les cas, dit-il, je vous remercie de votre politesse.

— Pas du tout, répliqua cet aimable petit Mollusque. Vous n’avez qu’à essayer ; venez si cela vous amuse ; Rien ne vous obligera à continuer si vous vous sentez fatigué. Vous ferez bien d’emporter un tas d’imprimés…. Remettez-lui un tas d’imprimés à remplir, a

Ayant donné cet ordre au numéro deux, ce pétillant petit Mollusque prit une nouvelle poignée de lettres des mains des numéros un et deux, et emporta ces documents dans le sanctuaire, afin de les offrir aux idoles qui dirigeaient le ministère des Circonlocutions.

Arthur Ciennam mit les imprimés dans sa poebe d’un air assez sombre, et redescendit le long couloir et le long escalier, n était arrivé auprès de la porte à battants mobiles qui s’ouvre sur la rue, et attendait avec impatience que deux personnes qui se trouvaient devant lui lui permissent d’avancer, lorsque la vois de l’une d’elles ésonna familièrement à son oreille. 11 regarda l’orateur et reconnut M. Meagles. M. Meagles, qui avait la teint très-animé, plus animé que vingt voyages n’auraient pu faire, tenait au collet un homme de petite tailie qui se trouvait là, et lui criait :

« Sortons, gradin, sortons ! »

Ce langage, cîuus la bouche de M. iSaagias, oaraissait si étranso.


116 LÀ PETITE DORWT.

c’était on spectacle si inattendu de voir M. Meagles ouvrir d’an coup de pied les nattants de 1K porto, et ontralnor dehors son corn-nagnon, qui avait l’air très-inoffansif, que Clennam, demeura un instant immobile, échangeant avec le concierge nn regard de mutuelle surprise. Il se hâta de la suivra et le vit descendre la rue a coté de son adversaire. Arthur eut bientôt rejoint son ancien compagnon de vovage. l& visage irrita que M. Meagles tourna vers Ini sa rasséréna, dès qu’il reconnut a qui il avait affaire, et il lui tendit amicalement la main.

t Comment vous portes-vous ? s’écria M. Meagles. Gomment ça va-t-il ? Je ne fais que d’arriver. Charmé de vous voir !

— Et moi, ravi de vous retrouver.

— Merci, merci !

— Mme Meagles et voira fille ?…

— SA portent à merveille, répondit M. Meagles. Je voudrais seulement que vous m’eussies rencontré moins animé, s

Quoique la température fût loin d’être chaude, M. Meagles était si échauffé qu’À attirait VattenUon des passants, d’autant plus qu’il venait de s’appuyer contre une grille, d’ôter son chapeau et sa cravate pour essuyer vigoureusement son crâne et son visage fumants, ses oreilles et son cou tout rougos, sans se soucier le moins du monde de l’opinion publique.

« Ouf 1 reprit M. Meagles, se rhabillant. Cela m’a fait du bien. J’ai moins chaud maintenant.

— Vous veues d’être agacé, monsieur Meagles. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Attendez un instant, et je vous le dirai. Avez-vous le temps de faire un tour dans le parc ?

— Autant de tours qu’il vous plaira.

— Eli bienl venez…. Ah ! oui, regardez-le. C’est un individu qui mérite bien qu’on le regarde. ¦>

M. Clennam avait par hasard tourné les yeux vers le criminel que M. Meagles avait saisi au collet d’une manière si furibonde. Ce criminel n’avait rien de remarquable ni dans sa taille ni dans sa mise ; c’était tout bonnement un homme assez court, trapu, ordinaire, dont les cheveux grisonnaient et dont la physionomie était traversée par des lignes profondes que la réflexion y avait gravées comme sur nn bois dur. Ses vêtements noirs étaient très-convenables, quoique un peu poudreux ; il avait l’air de quelque industriel passé maître dans son état. Il tenait à la main un étui à lunettes qu’il tournait et retournait, tandis qu’on parlait de lui, avec cette souplesse de pouce qu’on ne rencontre guère que chez les gens habitués à manier des outils.

« Restez avec nous, dit M. Meagles d’un ton menaçant, et je vais vous présenter tout à l’heure. Allons, en route 1 a

Tandis qu’ils se dirigeaient vers le parc par le chemin le plus court, Clennam, assez étonné, se demanda ce que l’inconnu, qui obéissait avec la plus gronde docilité. MUV&U avoir fait. À en juger


IÀ PETITE DQRWT,

11 ?

d’après les apparences, on ne pouvait pas le soupçonner d’avoir été surpris cherchant a soustraire le foulard de M. Meagles, Il R’avait pas non plus l’air querelleur ni emporté. Son extérieur annonçait, an contraire, an homme calme, simple et sans prétention ; il ne cherchait pas & s’échapper ; il semblait bien un peu découragé, mais Il ne témoignait ni bonté ni repentir. Si c’était là on criminel, il fallait que ce fût un hypocrite incorrigible ; mais s’il n’avait commis aucun délit, M. Meagles lui auroiMl sauté au collet en sortant du ministère des Circonlocutions ? Arthur reconnut bleu vite que si cet homme était ponr lui « ne énigme, il n’embarrassait pas moins M. Meagles ; car leur conversation, durant lo court trajet du ministère au parc, fat tort décousue. Le regard de M. Meagles se dirigeait constamment vers l’inconnu, même lorsqu’ils causaient de tonte autre chose.

Enfin, quand Us lurent arrivés sous les arbres, M. Meagles s’ar-rêta brusquement et dit :

« Monsieur Clennam, faites-mot le plaisir de regarder cet homme : il s’appelle Doyce, Daniel Doyce. Vous ne devineriSE jamais que cet homme est un insigne gradin, n’est-ce pas ?

— Non, certainement »

La question était embarrassante, faite en présence de celui dont il s’agissait,

c Non, vous ne vous en séries pas douté ; le le sais bien. Vous ne devineriez pas que c’est un grand criminel ?

— Non.

—> Non ? Eh bien I vous avez tort : cet homme est un grand criminel. Quel crime croyez-vous qu’il ait commis ? Est-ce un assassin, un homicide par imprudence, un incendiaire, un faussaire, un escroc, un voleur avec effraction, un voleur de grands chemins, un filou, un conspirateur, un concussionnaire ?

— Je crois, répliqua Arthur Clennam, remarquant un faible sourire sur le visage de Daniel Doyce, qu’il n’est rien de tout cela.

— Et vous avez raison, dit Meagles ; mais il est habile, et il a voulu que son habileté profitai à son pays. H n’en a pas fallu davantage ponr faire de lui un grand criminel. *

Arthur regarda celui dont on parlait, lequel se contenta de ho-&er la tête.

a Ce Doyce que voilà, continua M. Meagles, est mécanicien-forgeron et ingénieur, n ne fait pas énormément d’affaires, mais ù est d’une habileté bien connue. H y aune douzaine d’années, il perfectionna une invention par un procédé secret tres-curieux qui est d’une grande importance pour son pays et pour ses semblables. Je ne vous dirai pas combien d’argent cette invention lui a coûté, ni combien d’années il y a perdues, mais voilà bien douze ans qu’il l’a enfin perfectionnée. C’est bien douze ans, hein ? demanda M, Meagles en s’adressent à Doyce. Il n’y a pas au monde d’être plus agaçant que celui-là", il ne se plaint jamais !


118 LÀ PETITE DQRÏUT.

— Oui ; il y « on plus de danse, ans.

— Un peu plus ! répéta M. Meuglas. El cela ne vous exaspéra pas ? Allons, monsieur Clennara, je reviens à mon Histoire. Doyca s’adresse au gouvernement. Dès ce moment 11 est devenu un mal ;-faiteur de l’humanité ! Oui, monsieur, poursuivit M. Meagles, tout prêt a s’échauffer encore outre mesure. Dès ce moment H cessa d’être un honnête citoyen pour devenir nn criminel. À dater de ce Jour, on le traite comme un homme qui a commis quelque action infernale. C’est on homme à éviter, à repousser, a intimider, a tourner en ridicule. Ce jeune employé de bonne famille le renvoie a cat autre vieil employé do bonue famille, qui le renvoie au premier, qui recommence le même exercice ; son temps, sa fortune ne lui appartiennent plus ; il est mis hors la loi et on a le droit de se débarrasser de lui par tous les moyens possibles. »

M. Clennam, grâce à l’expérience qu’il venait d’acquérir lui-même, fut beaucoup moins incrédule quo M. Meagles ne l’aurait cru.

a Doyco, au lieu de vous amuser & tourner votre étui à lunettes entre vos doigts, s’écria M. Meagles, parles et racontez & M. Clennam ce que vous m’avez avoué.

- 11 n’est que trop vrai qu’on m’a un peu traité, dit l’inventeur, comme une espèce de malfaiteur. Lorsqu’il m’a fallu perdre mon temps dans les divers bureaux, on m’y a toujours reçu comme si je commettais un crime en osant m’y présenter. Plus d’une fois, afin de ne pas me décourager tout à fait, j’ai été obligé de réfléchir que je n’avais réellement rien fait pour mériter de figurer dans les causes célèbres ; que je cherchais, au contraire, à procurer au pays une grande économie dans l’intérêt du progrès.

— Là ! fit M. Meagles. Vous voyez si j’ai rien exagéré l Maintenant vous pourrez croire ce qu’il me reste à vous dire. »

Ce préambule terminé, M. Meagles raconta la fin de l’histoire : cette histoire stéréotypée, qui a fini par devenir ennuyeuse ; cette histoire inévitable du solliciteur, que nous savons tous par cœur. H raconta comme quoi, après des courses et une correspondance interminables, après une foule d’impertinences, d’ignorances et d’insultes, Leurs Seigneuries avaient rédigé une minute, n° 3472, autorisant le coupable à faire certaines expériences à ses propres frais ; comme quoi ces expériences eurent lieu devant on comité de six vieux et nobles invalides, dent deux étaient trop aveugles pour rien voir, deux autres trop sourds pour rien entendre, le cinquième trop boiteux pour y aller voir, et le dernier trop borné pour y rien comprendre, comme quoi, avec les années, les impertinences, les ignorances et les insultes augmentèrent ; comme quoi Leurs Seigneuries rédigèrent alors une minute, n° 5103, par laquelle ils soumirent la question au ministère des Circonlocutions ; comme quoi le ministère, après les délais de rigueur, avait repris l’affaire, absolument comme s’il se fàt agi d’une nouveauté de la veille, et dont personne n’avait encore entendu parler ; comment ils gâche-


LÀ PETITE DORfUT.

110

tant l’affaire, l’enftrouillorant, la ressassèrent ; comme quoi les impertinences, les Ignorances et les insultes forent multipliées par tous les chiflraa de la table de. Pyttoagora ; comme quoi l’invention fat renvoyée ft l’examen de trois Mollusques et de leur cousin Des Échasaes, qui n’en savaient pas le premier mot, et dont le cerveau rebelle ne put rien y comprendre, si bien qu’ils s’en lassèrent et constatèrent des impossibilités matérielles dans le rapport qu’ils firent a ce sujet ; comme quol le ministère des Circonlocutions déclara duos ona minute, n°8740, qu’il ne voyait aucun motif pour revenir sur la décision de Leurs Seigneuries ; comme quoi le ministère des Circonlocutions, étant prévenu que Leurs Seigneuries n’avaient rien décidé dn tout, avait mis l’affaire de côté ; comme quoi, le matin mémo, il y avait eu audience finale avec le chef au> guatade ce ministère, et comme quoi le chef, tout bion considéré, vu les circonstances et envisageant la question sous toutes sos faces, était davis qu’il n’y avait que deux eboses à faire : se tenir tranquille on recommencer tout sur nouveaux frais.

« Sur ce, dit M. Meagles, en ma qualité d’homme pratique, en présente du ministre et de son cabinet, j’ai saisi Doyce au collet, je lui ai dit que je voyais clairement que c’était un infâme gredin, un traître conspirant contre le repos du gouvernement, et Je l’ai entraîné ainsi jusqu’à la porta d’entrée du ministère, afin que le concierge même vit que j’étais un homme pratique, et que j’appréciais la manière dont la sagesse officielle rend justice aux gredin » de son espèce. Et voilà ! »

Si ce léger petit Mollusque de tantôt se fût trouvé là, peut-être leur eût-il franchement avoué que le ministère des Circonlocutions avait atteint le but qu’il se proposait ; que tout ce que les Mollusques désirent, c’est de s’accrocher aussi longtemps que possible au vaisseau national ; qu’arranger, alléger, nettoyer ledit vaisseau, ce serait les jeter à la mer, et qu’il n’y avait qu’une manière de les y jeter, c’était de faire sombrer le vaisseau tandis qu’ils continuent à s’y accrocher ; pour ce qui était de ça, c’était l’affaire du pays et non la leur.

t La ! fit M. Meagles, maintenant vous connaissez l’histoire de Doyce ; excepté (ce qui, je l’avoue, ne contribue pas à me mettre de bonne humeur) que, même en ce moment, vonsne l’entendes pas se plaindre.

— Il mut que vous ayez beaucoup de patience, dit Arthur donnant, le contemplant avec on certain étonnement, et beaucoup de magnanimité.

— Non, répliqua le mécanicien, je ne crois pas avoir plus de patience qu’on autre.

— Si, parbleu !… vous en avez toujours plus que moi ! » s’écria M. Meagles.

Ijoyce sonrit en disant à Clennam :

t Voyez-vous ! je ne suis pas le premier à qui cela arrive ; j’en ai va bien d’autres. Mon sort est le sort commun. Je ne suis pas


Î20 LÀ PETITE JBORWT.

plus maltraita qu’un » centaine d’antres individus qui se sont mis dans la môme position que mol, pas pins maltraité que tons les an-très, ponr miens dire.

— Je ne crois pas que cette pensée me consolât beaucoup, si J’étais à votre place ; mais je suis bien aise de voir qu’elle rende vos regrets moins amers.

— Comprenez-moi bienl Je ne veux pas dire, répliqua l’antre avec son air calme et réfléchi, et regardant an loin comme s’il mesurait la distance, que ce soit une bonne manière de récompenser les travaux et les espérances d’an homme, mois c’est une sorte de soulagement de savoir que je devais m’y attendre, a

Il parlait avec cet air tranquille et résolu, ce ton modéré qu’on remarque souvent ches un mécanicien habitué a étudier et à ajuster ses pièces avec une grande précision. Ces manières lui étaient aussi naturelles que la souplesse de son pouce ou sa façon de rejeter la tête en arrière en renversant son chapeau, comme s’il réfléchissait sur la dernière main à donner à quelque travail à moitié fini.

o Désappointé ? poursuivit-il, marchant sous les arbres entre ses deux compagnons. Oui, sans doute, je suis désappointé. Froissé ? Oui, sans doute, je suis froissé. Rien de plus naturel. Mais ce que je voulais dire en rappelant que tons ceux qui se mettent dans la môme position que moi sont presque toujours traités comme je l’ai été….

— En Angleterre, interrompit M. Meagles.

— Oh I cela va sans dire, en Angleterre. Lorsqu’un inventeur se décide à vendre sa découverte à l’étranger, les choses se passent bien différemment, et voilà pourquoi tant de découvertes sont perdues pour nous, s

M. Meagles redevint très-rouge.

o Ce que je voulais dire, c’est que, d’une façon ou d’une autre, notre gouvernement est tombé dans cette voie. Pouvez-vous citer un inventeur quelconque qui n’ait été repoussé, découragé, maltraité ?

— Je ne saurais dire que j’en connaisse un seul,

— Avez-vous jamais vu l’État prendre l’initiative dans l’adoption de quelque chose d’utile ?

— J’ai pas mal d’années de plus que mon ami que voilà, c’est donc moi qui répondrai à cette question. Jamais.

— Mais chacun de nous, je crois, continua l’inventeur, pourrait citer un grand nombre de cas où notre gouvernement a prouvé qu’il était fermement résolu à rester bien loin et bien longtemps en arrière de nous tous ; où il a persisté, an vu et au su de tout le monde, à employer des vieilleries reléguées depuis longues années au rancart, et cela lorsque let nouveaux procédés, reconnus meilleurs, étaient bien connus et généralement adoptés ? a

Tout le, monde fut d’accord sur ce point. ’

« Eh bien donc, poursuivit Doyce avec un soupir, de même que


LÀ PETITE DORRIT. 181

je sais ce que tel ou tel métal fera à telle température, et te] on tel corps soumis a une certaine pression, de même J’aurais du savoir, si je m’étais donné la peine de réfléchir, de quelle manière ees grands lords et ces grands gentlemen traitent une requête comme la mienne. Je n’ai pas le droit d’être surpris, ayant une tête sur les épaules et une mémoire dans ma tète, si je tombe dans la même ornière que ceux qui m’ont précédé. J’aurais dû laisser tout ça là ; u’avais-je pas assez d’exemples sous les yeux pour m’averfar ? »

Là-dessus, il mit son étui à lunettes dans sa poche et dit à Arthur :

. « Si je ne sais pas me plaindre, monsieur Clennam, je sais être reconnaissant : et je vous assure que je le suis beaucoup & notre ami commun de m’avoir encouragé bien des fois et de bien des manières.

— Bab, bah ! » dit M. Meagles.

Arthur ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur Daniel Doyce pendant le silence qui suivit. Quoique la nature de son caractère et le respect de lui-même empêchassent le mécanicien de s’exhaler en plaintes oiseuses, on voyait clairement que ses luttes prolongées l’avaient vieilli avant le temps et qu’elles l’avaient rendu plus taciturne et plus pauvre. M. Clennam ne put s’empêcher de songer combien cet homme eût été plus heureux s’il avait suivi l’exemple des gentlemen qui daignent diriger les affaires du pays, et appris d’eux l’art de ne rien faire.

Pendant cinq minutes environ, M. Meagles fut aussi rouge que découragé, puis il se calma et devint moins sombre.

« Allons, allons 1 s’écria-t-il, ce n’est pas en prenant des aire refrognés que nous donnerons une meilleure tournure à cette affaire. Où allez-voas, Daniel ?

—’ Je retourne à la fabrique, répondit Daniel.

— Eh’ bien, nous irons tous à la fabrique, ou du moins nous vous reconduirons de ce côté, répliqua M. Meagles ; M. Clennam ne refusera pas de venir avec nous à le cour du Cœur-Saignant.

— Cour du Cœur-Saignant ! Mais c’est justement le que j’a< affaire.

— Tant mieux i s’écria Meagles ; venez svec nous. >

Tandis qu’ils continuaient leur promenade, il y eut au moins un des promeneurs (sans doute plus d’un) qui pensa que la cour du Cœur-Saignant était une habitation fort convenable pour une personne qui avait été en correspondance avec Leurs Seigneuries et avec les Mollusques ; peut-être aussi eut-on un pressentiment que la verte Albion elle-même pourrait bien se trouver réduite, un de ces quatre matins, à chercher un logement dans la cour du Cœur-Saignant, si elle s’obstinait à outrer cet admirable système des Circonlocutions.


tas

LÀ PETITE DORRIT.

[modifier] CHAPITRE 11 - Le voilà lâché, gare !

Le voilà liché, garai

Due tardive et sombre nuit d’automne s’abattait sur la Saône. La rivière, pareille à un miroir souilla suspendu dans un lieu sombre, réfléchissait lourdement les nuages ; ça et là les bords du fleuve se penchaient en avant, comme s’ils eussent été à la fois * curieux et effrayés de voir leur image s’assombrissant dans l’eau. Le pays plat qui environne Cbalons s’étendait comme un long et monotone tapis, découpé de temps en temps par une rangée de peupliers qui se détachaient sur ce crépuscule couronné. Les bords de la Saône étaient boueux et solitaires ; la nuit descendait rapidement.

Un homme, qui s’avançait lentement dans la direction de Châ-Ions, était le seul être animé visible dans ce paysage ; Caln lui-môme n’aurait pas été plus isolé ni plus évité. Un vieux havre-sac de peau de mouton sur le dos, la main armée d’un gros bâton coupé dans quelque bois et dépouillé de son écorce ; couvert de boue, les pieds meurtris, les souliers et les guêtres déchirés, les cheveux et la barbe incultes, le manteau rejeté sur l’épaule et ses vêlements trempés parla pluie, il s’avançait en boitant, lentement et péniblement. On eût dit que les nuages fuyaient devant lui, que le vent gémissait et que l’herbe frissonnait à son approche ; que le mystérieux clapotement de l’eau l’accusait à voix basse ; que sa présence enfin jetait le trouble dans cette orageuse nuit d’automne.

U lançait un coup d’oeil à droite, un coup d’ail à gauche, d’un air sombre mais craintif, s’arrétant parfois, se retournant et regardant autour de lui. Puis il continuait son pénible voyage, boitant et grommelant :

« Au diable cette plaine sans fin I An diable ces pierres tranchantes comme une lame de couteau ! Au diable cette sinistre obscurité’ qui vous enveloppe et vous donne le frisson ! Je vous bais ! >

Et, au regard menaçant qu’il lança autour de lui, on pouvait deviner qu’il aurait volontiers fait sentir sa naine, s’il en avait eu le pouvoir. Il s’avança encore de quelques pas, et, regardant au loin devant lui, s’arrêta de nouveau.

t Moi, j’ai soif, je tombe de faim et de fatigue. Vous, imbéciles, là-bas ou j’aperçois des lumières, vous mangez, vous baves, vous vous chauffez ! Si je pouvais mettre votre ville à sac, je vous ferais payer ça, mes enfantai »


LÀ PETITE DORRIT.

153

Mais les dents qu’il montrait à la ville et le poing qu’il levait contre la ville, n’abrégeaient pas la route. La faim, la soif et la fatigue n’avaient fait que s’accroître lorsque ses pieds touchèrent le pavé raboteux de Chàlons et qu’il s’arrêta pour regarder autour de lui.

Voilà l’hôtel avec sa porte cochere et ses parfums de cuisine appétissante ; voilà le café avec ses croisées lumineuses et son bruit de dominos ; voilà la boutique du teinturier avec ses banderoles d’étoffe rouge pour enseigne ; voilà le magasin du bijoutier avec ses boucles d’oreilles et ses ornements d’autel ; voilà le débit da tabac avec son groupe animé de pratiques en pantalon de garance qui sortent la pipe à la bouche ; voilà les puanteurs de la ville, la boue et les ordures des ruisseaux ; les lanternes sans éclat pendues en travers de la rue, et l’énorme diligence avec sa montagne de bagages et ses six chevaux gris aux queues retroussées, qui s’apprête à partir, stationnée devant le bureau. Mais comme il n’y avait là aucun petit cabaret assez modeste pour un voyageur peu chargé d’écus, il lui fallut, avant d’en trouver un, tourner un coin obscur où le pavé était jonché de feuilles de choux écrasées, aux environs de la fontaine publique, sous les pieds des femmes qui n’avaient pas encore uni d’emplir leurs seaux. Là, dans une rue de traverse, il trouva une modeste auberge, Au Point du Jour. Les rideaux empêchaient de voir à l’intérieur : mais le Point du Jour paraissait bien éclairé et bien chauffé, et des inscriptions lisibles, ainsi que les accessoires artistiques de queues et de billes annonçaient qu’on pouvait y jouer au billard, y manger, y boire, y loger à pied et à cheval ; qu’on y trouvait bon vin, bonnes liqueurs, bonne eau-de-vie. Le voyageur tourna le bouton de la porte du Point du Jour et entra en boitant.

En entrant, il porta la main à son chapeau mou et décoloré, pour saluer quelques habitués qui se trouvaient rassemblés dans la salle. Deux d’entre eux jouaient aux dominos à une des petites tables ; trois ou quatre autres, assis autour du poêle, causaient en fumant leur pipe ; pour le moment, le billard qui occupait le milieu de la salle.était libre ; l’hôtesse du Point du Jour trônait dans son petit comptoir de plomb au milieu de ses bouteilles de sirop nuageux, de ses paniers de gâteaux, et travaillait à quelque ouvrage d’aiguille.

Se dirigeant vers une petite table non occupée, dans un coin de ta salle derrière le poêle, il posa à terre son havre-sac et son manteau. En se redressant, après avoir terminé ce premier préparatif d’installation, il trouva l’hôtesse auprès de lui.

c On peut loger ici ce soir, madame ?

— Certainement ! répondit l’hôtesse d’une voix élevée, chantante et encourageante.

— Bon. On peut dîner…. ou souper, si vous aimez mieux ?

— Certainement ! s’écria l’hôtesse avec la même intonation.

— Dépêchons alors* madame,’s’il vous plaît. Donnez-moi à


m

LÀ PETITE DQRRIT.

manger aussi vite que vans pourras, et apportes-moi du vin tout de suite. Je n’en puis plus !

—11 fait vilain temps, monsieur.

  • — Un sacré temps !

— Et la route a dû vous sembler longue f

— Une sacrée rente ! »

Sa vois enronée lui fit défaut et il s’accouda à table, la tête appuyée sur ses mains, pendant qu’on lui apportait du comptoir une bouteille de vin. Ayant rempli et vidé son verre deux fois de suite et cassé une croûte dn grand pain qu’on avait posé devant lui avec la nappa et la serviette, l’assiette à soupe, le sel, le poivre et l’huile, il s’appuya le dos contre le coin du mur, s’allongea sur le banc on il était assis et commença à grignoter son pain en attendant que son repas fût prêt.

Il y avait eu uue interruption momentanée dans la conversation entamée autour du poêle, comme il arrive toujours en pareille compagnie, à l’arrivée d’un étranger qui attire naturellement l’attention des causeurs et occasionne des distractions ; mais elle ne dura pas longtemps, et les habitués, après avoir regardé le nouveau venu, reprirent leur entretien interrompu.

« Voilà pourquoi, dit l’on d’eus, terminant use histoire qui touchait à sa fin, voilà pourquoi on a dit que le diable était lftché. o

L’orateur était le grand suisse de l’église, et il apportait dans cette discussion quelque chose de l’autorité de l’Église, puisqu’il s’agissait du diable.

L’hôtesse, après avoir appelé son mari, qui remplissait les fonctions de cuisinier du Point du Jour, et donné ses ordres pour le repas du voyageur, était retournée à son comptoir, où elle avait repris son ouvrage. C’était une petite femme vive, soigneuse et intelligente, coiffée d’un ample bonnet et montrant ni ! peu trop le haut de ses bas ; elle se mêla à la conversation en débutant par plusieurs signes de tête animés, mais sans lever les yeux de son ouvrage.

a Ah ciel ! s’écria l’hôtesse, lorsque le bateau est arrivé de Lyon, et qu’on a répandu le bruit que le diable était lâché dans les rues de Marseille, il y a des gobe-mouches qui ont cru cela. Mais pas moi. Non, non.

— Madame, vous avez toujours raison, répondit le grand suisse. Mais vous dévies être bien enragée contre cet homme, madame ?

— Ah ! mais oui, répliqua l’hôtesse cessant de regarder son ouvrage pour ouvrir de grands yeux et jeter sa tête en arrière. Et C’est tout simple I

— C’était on mauvais sujet ?

— C’était un misérable meurtrier, dit l’hôtesse, et il méritait bien le sort auquel il a eu la chance d’échapper. C’est bief dommage.


LÀ PETITE DORRIT. ISS

— Un instant ! madame, raisonnons nu pan, répliqua le aulssa tournant son cigare entre ses lèvres, de l’air d’un nomme qui va soutenir un argument. Peut-être ce malheureux a-t-il été entraîné par sa destinée. Peut-être a-Ml été le jouet des circonstances. Il n’en est pas moins possible qu’il ait eu et qu’il ait encore une foule de bonnes qualités, le tout est de les découvrir. La philosophie philanthropique nous apprend…. »

Les autres membres du petit groupe rassemblé autour du poêle témoignèrent par un murmure qu’ils s’opposaient à l’emploi de ces mots formidables. Les deux joueurs de dominos cessèrent un moment leur partie, comme ponr protester contra l’introduction, même verbale, de la philosophie philanthropique dans le café du Point du Jour.

« Laissez là votre philanthropie, s’écria l’hôtesse souriant et avec des signes de tête plus animés que jamais. Écoutes donc. Je ne suis qu’une femme, moi ; je ne sais pas ce que c’est que votre philosophie philanthropique ; mais je sais ce que j’ai vu et observé dans le monde où je me trouve ; et je peux vous dire une chose, mon ami, c’est qu’il y a des hommes (et des femmes aussi, malheureusement) chest qui on ne trouve rien de bon ; qu’il y u des gens qu’il faut détester de tout cœur ; qu’il y a des gens qu’on doit traiter comme des ennemis de l’humanité ; qu’il y a des gens qui n’ont pas un cœur d’homme, et qu’on doit écraser comme des bâtes féroces, afin d’en débarrasser le monde. U y en a fort peu, je l’espère ; mais j’ai vu (dans le monde où je me trouve, et même dans mon petit Point du Jour) qu’il existe de ces gens-là, et je ne doute pas que cet homme…. j’oublie son nom…. ne soit du nombre, »

Le discours plein de vivacité de l’hôtesse fut plus favorablement accueilli par les habitués du Point du Jour, qu’il ne l’eût été par les aimables défenseurs en titre de la classe contre laquelle elle paraissait avoir des préjugés si déraisonnables.

a Ma foi ! si votre philosophie philanthropique, continua l’hôtesse, posant son ouvrage sur le comptoir et se levant pour aller prendre la soupe de l’étranger des mains de son mari qui venait d’apparaître à une petite porte de côté, si votre philanthropie doit nous mettre à la merci de ces gens-là, en transigeant le moins du monde avec eux en paroles ou en actions, vous pouvez la garder ; pour moi, je n’en donnerais pas un son.

— Eh bien ! reprit le premier orateur, revenons à la question : laissons le reste de côté, messieurs. C’est seulement parce que cet-homme a été acquitté par le jury, que les Marseillais ont crié qu’on avait lâché le diable. Voilà comment la phrase a commencé a circuler ; voilà tout ce qu’on a voulu dire, rien de plus.

— Comment le nomme-t-on ? demanda l’hôtesse. Birand, n’est-ce pas ?

— Bigaud, madame, répondit le suisse.

— Rigaud 2 c’est juste, »


128 LÀ PETITE DORRIT.

Le potage dn voyageur fat suivi d’un plat do viande, puis d’un plat de légumes. 11 mangea tout ce qu’on mit devant lui, vida sa bouteille de vin, se fit servir dn café et do rhum, et fuma une cigarette en buvant sa demi-tasse. À mosuro qu’il oubliait sa fatigua, il se mettait aussi plus à son aise et il finit par se mêler à une conversation insignifiante avec des airs de condescendance protectrice, comme s’il eût été d’une condition bien supérieure a celle qu’annonçait son costume.

Peut-être la société avait-elle d’antres engagements ailleurs, peut-être ne se sentait-elle pas digne de ce monsieur ; dans tous les cas, elle se dispersa pou il peu, et n’étant pas remplacée, elle laissa son nouveau protecteur en possession du Point du Jour, L’hôte faisait résonner les ustensiles de cuisine, l’hôtesse cousait tranquillement, et le voyageur, restauré, fumait auprès du poêle, oit il chauffait ses pieds déchirés par la route.

c Pardon, madame, mais il parait que ce Blrand….

— Rigaud, monsieur.

— Rigaud. Pardon encore une fois…. que ce Rigaud a encouru votre disgrâce. Comment cela ? »

L’hdtosse, qui avait déjà varié dans ses jugements en elle-même, trouvant tantôt que ce voyageur était un joli garçon, tantôt qu’il avait mauvaise mine, en remarquant sou nés qui s’abaissait et sa moustache qui remontait, fut plus disposée que jamais à s’en tenir à sa dernière opinion.

o Rigaud, répondit-elle, était un criminel qui avait tué sa femme.

— Tiens, tiens ! mort de ma vie ! Voilà un assez vilain criminel. Mais comment savez-vous (a ?

— Tout le monde le sait.

— Ah I et pourtant il a échappé à la justice ?

— Monsieur, la loi n’a pas pu trouver assez de preuves ; du moins, c’est ce qu’a dit la loi. Néanmoins tout le monde sait qu’il a commis le crime. Le peuple le savait si bien qu’il a voulu le mettre en morceaux.

— Avec ça que les Marseillais vivent tous en si bonne intelligence avec leurs propres femmes, dit le voyageur. Ha ! bal »

L’hôtesse dn Point du Jour le regarda de nouveau, et fut plus que jamais confirmée dans sa dernière décision. Il avait pourtant une jolie main et il savait bien la faire voir, ce qui donna encore une fois à penser & la dame qu’il n’avait pas trop mauvaise mine, après tout.

<j Et savez-vous, madame, ou bien quelqu’un de ces messieurs savait-il ce qu’est devenu ce…. Ri…. baud ? »

L’hôtesse secoua la tête (jusqu’alors elle s’était contentée de. lui imprimer un mouvement vertical en parfaite harmonie avec ses paroles), et répondit qu’an dire des habitués du Point du Jour et d’après les journaux, on le retenait en prison dans son propre intérêt.


IÀ PETITE DORAIT,

197

c Quoi qu’il en soi », ajouta-t-elle, il a échappa1 & la punition qu’il mérite ; « t’est bien dommage. »

La voyageur la regarda en achevant de fumer sa dernière cign-retle, tandis que la dame penchait la tôte sur son ouvrage, aveq une expression qui aurait probablement dissipé tons ses doutes et aurait permis à l’hôtesse de se former nne opinion bien arrêtée sur sa bonne ou mauvaise mine. Mais elle n’en vit rien ; lorsqu’elle releva la tête, l’expression avait disparu. La petite main caressait la moustache hérissée.

« Peut-on demander a monter a sa chambre, madame ?

— Très-volontiers, monsieur. Holà ! mon mari ! Mon mari va vous y conduire. Il s’y trouva déjà un voyageur endormi, qui s’est retiré de très-bonne heure, car il tombait de fatigue ; mais c’est nne gronde chambre & deux lits, et ou pourrait y coucher vingt personnes. •

L’hôtesse du Point du Jour donna ces explications d’une voix , d’oiseau qui gazouille, s’intorrompant & plusieurs reprises pour se retourner vers la porte de la cuisine et crier :

t Holà, mon homme ! •

Mon homme se montra enfin, en disant : « Mo voici, ma femme ! > et. coiffé de son bonnet de coton officiel, éclaira, dans un escalier roide et étroit, le voyageur portant lni-même son manteau et son havre-sac, après avoir souhaité bonsoir à l’hôtesse et fait une allusion flatteuse au plaisir qu’il aurait à la revoir le lendemain. La chambre à coucher était en effet une grande salle, grossièrement planchéiée, avec un plafond où l’on voyait les poutres à découver’, et deux lits placés daus des coins opposés. La mon homme, lançant un regard oblique au voyageur qui se baissait pour défaire son navre-sac, lui dit d’un ton assez rude : « Le lit & droite ! » et le laissa. L’aubergiste, qu’il fût bon ou mauvais physionomiste, avait jogé sans hésitation que sa nouvelle pratique avait une mine suspecte.

Ce dernier jeta un regard plein de mépris sur les draps propret mais de grosse toile qu’on lui avait préparés, et, s’asseyant sur une chaise de paille, tira son argent de sa poche et se mit à le compter dans sa main.

a I] faut bien manger, murmara-t-il, mais le diable m’emporte s’il ue faudra pas que je mange demain aux dépens d’an de mes semblables I •

Tandis qu’il réfléchissait sur sa enaise, soupesant macninaio-ment sa monnaie dans la paume de sa main, la respiration bruyante du voyageur endormi frappa si régulièrement son oreille qu’elle attira son attention de ce côté. Le dormeur était chaudement couvert et avait tiré le rideau blanc au chevet de son lit, de sorte qu’on pouvait bien l’entendre, mais non le voir. Cette respiration régulière et sonore continuait à se foire entendre, tandis que l’autre était.ses guêtres et ses souliers usés, et même après qu’il eut retiré son habit et sa cravate, finit par exciter sa curiosité et


198 LÀ PETITE ! DORRIT.

par lui inspirer te désir da vo » io visas » da son easaarada d » chambrée.

La voyageur éveillé sa glissa nn pou plus près du lit du voya-gew endormi, Jusqu’à ce qu’il fût arrivé tout coutra. Mais aven tout cala, il na put pas satisfaire sa curiosité, car Vautra avait tiré le drap sur son ne ». La respiration régulière continuait toujours, il avança sa main lisse et blanche (quelle traltrasao da petite maint comme elle savait se glisser avao adresse I ) vers le drap, qu’il souleva doucement.

c Mort de ma via I dit-il Unit bns en se reculant, c’est Gavaletto ! »

Le petit Italien, dont le gemmait avait peut-être été instinctivement troublé par la présence furlive de son ex-compagnon, cessa ses aspirations régulières et ouvrit les yeux. D’abord ses vous, tout ouverts qu’ils étaient, na parurent pas éveillés. Il resta quelques secondes a contempler d’un air hébété son camarade do prison ; puis tout a coup, avec un cri da surprise et d’alarme, il sauta à bas du lit.

c Silence ! Qu’est-ce qui te prend donc ? Tiens-toi tranquille, te dis-jo I C’est moi. Tu ne me reconnais pas ?

Mais Jean-Baptiste, écarquillant les yens sans rien regardor, laissa échapper une foule d’invocations et d’oxclamations, se recula en tremblant vers un coin de la chambre, passa son pantalon, attacha autour de son coules manches de sa redingote, et manifesta un désir très-clair de s’enfuir plutôt que de renouveler connaissance. Son.meien camarade, s’apercevanl de ces dispositions peu aimables, se dirigea à reculons vers la porte, contre laquelle il appuya les épaules.

t Cavalelto ! Réveille-toi, mon garçon 1 Frotte-toi les yeux et regarde-moi. Ne me donne pas le nom que tu me donnais autrefois…. pas ce nom-là…. Lagnier, entends-tu ? Je m’appelle Lagnier l n Jean-Baptiste, le regardant avec des yeux effarés, recommença dix fois de suite ce geste national et négatif qui consiste à lever les bras et à ramener l’index en arrière, comme s’il était bien décidé1 à nier d’avance une bonne fois tout -ce que l’autre pouvait avoir a lui dire pendant le reste de ses jours, « Gavaletto î Donne-moi la main. Tu reconnais Lagnier le gentilhomme ? Touche la main d’un gentilhomme. »

Docile comme autrefois au ton d’autorité condescendante adopté par Lagnier, Jean-Baptiste, qui n’était pas encore bien solide sur ses jambes, s’avança et mit la main dans celle de son patron. Le protecteur se mit à rire, loi serra la main, la secoua en l’air et la âcha.

« On ne vous a donc pas…. bégaya Jean-Baptiste.

— Rasé ? Non. Regarde-moi ça 1 s’écria Lagnier tournant la tète à droite et à gauche. Aussi solide pela tienne. »

Jean-Baptiste, avec un léger frisson, regarda tout autour de la chambre cnmmn pour se rappeler où il était. Son patron saisit cette occasion pour fermer la porte à clef, pu’s il s’assit sur son lit.


LÀ PETITE DORRIT, 1W

t Tiens I raprit-ii, montrant ses souliers et ses goâtros. Tu vas ma dira qua j’ai la une pitouso chaussura pour nn gentilhomme. C’est égal, tu verras comme ja vais réparer cela en nn rien do temps. Allons, assois-toi. Reprends ton ancienne plaeo I »

Jean-Baptiste, qui ne paraisoit rien moins que rassuré, s’assit pat terre auprès du lit, at tint les yeux axés sur son compagnon.

« À la bonne heuro ! s’écria Lagnier. Au moins nous ne sommes plus dans ca satané trou de la-bas, bein ? Quand est-ce que ta en 03 sorti ?

— Deux jours après vous, mon maître.

— Comment es-tu venu ici ?

— On m’a conseillé do no pas rester a Marseille, de sorte que J’ai quitté la villa tout de suite, et depuis j’ai voyagé par-ci, par-la. J’ai trouvé a gagner quelques sous a Avignon, à Pont-Esprit, a Lyon ; sur lu Rhône et sur la Satine ! »

Tout en parlant, il dessinait rapidement aveo son doigt httlê l’itinéraire de sa route sur la poussière du parquet, c Et où vas-tu maintenant ?

— Ou jo vais, mon maître ?

— Oui ! »

Jean-Baptiste parut vouloir éluder cette question sans trop savoir comment.

« Por Bacco I dit-il enfin, avec contrainte, comme s’il n’eût pas voulu lâcher cet aveu, j’ai quelquefois eu l’idée d’aller à Paris, et peut-être même en Angleterre.

— Cavaletto, je te le dis en confidence ; moi aussi, je me rends à Paris, et peut-être en Angleterre. Nous voyagerons ensemble. »

Le petit Italien hocha la tête et montra ses dents ; néanmoins il ne paraissait pas tout à fait convaincu que ce fût la un arrangement des plus désirables.

a Nous voyagerons ensemble, répéta Lagnier. Tu verras comme il me faudra peu de temps pour reconquérir mes droits de gentilhomme, et tu en profiteras. Est-ce entendu ? Sommes-nous d’accord ?

— Certainement, certainement ! répondit le petit Italien. —Dans ce cas, tu sauras, avant que je m’endorme…. (et en deux

mots, car j’ai besoin de dormir)…. comment il se fait que ta me."stronves ici, moi, Lagnier. Rappelle-toi bien cela : mais surtout ras l’autre nom.

—Altrotaltro I Pas Ri…. »

Avant que Jean-Baptiste eût pu prononcer la seconde syllable de ce nom, son camarade lui avait mis la main sons le menton et loi avait fermé la bouche d’un air féroce.

a Tonnerre ! À quoi penses-tu ? Veux-tu donc me faire écharper et lapider ? et toi aussi, par-dessus le marché ; ce qui ne manquerait pas d’arriver. Car tu ne t’imagines sans doute pas qu’en tombant sur moi, on irait épargner mon compagnon de geôle ? Ne l’espère pas, an moins ! »

i.-9


130

LÀ PETITS DQRRIT,

Lorsqu’il relâcha le menton de son ami, ses traits avaient une expression pou agréable qui fit comprendre a Cavaletto que, si on venait a écharper ou a lapider quelqu’un, M. Lagnier s’arrangerait pour désigner son ami a l’attention publique afin qu’il en eut sa bonne part. Il se rappela que M. Lngnier était un gentilhomme cosmopolite, au-dessus des scrupules et des préjugés.

« Je suis un homme contre lequel la société s’est montrée bien injuste depuis la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, poursuivit M. Lngnier. Tu sais que je suis brave et sensible, et que mon caractère est de vouloir toujours elre le maître. Comment la société a-t-ollo respecté en moi cas qualités ? Bile m’a hué dans les rues. On a été obligé de me protéger sur mon chemin, contre des hommes et surtout contre des femmes disposées à m’attaquer avec toutes les arnica qui leur tombaient sous la main. J’ai dû rester en prison afin de ne pas être mis en pièces. Il a fallu cacher le lieu de ma détention, de peur qu’on ne vint m’en arracher et m’assom-mer de mille coups. Il a fallu me mettre dans une charrette, me conduire hors de Marseille au beau milieu de la nuit et me faire faire plusieurs lieues emballé dans de la paille. H eût été dangereux pour moi de me hasarder dans le voisinage de ma propre maison ; et, avec quelques sous dans ma poche, comme an mendiant, il m’a fallu aller à pied, k travers une boue ignoble et par un temps at-freux, depuis le jour où je suis descendu de mon équipage. Aussi, vois comme mes pieds sont meurtris 1 Telles sont les humiliations que la société m’a fait subir, a moi qui possède les qualités que tu connais. Mais la société me le payera I »

Il dit tou\ cela à l’oreille de son compagnon et la main devant la bouche.

« Aujourd’hui encore, conUnua-t-il sans changer d’attitude, jusque dans cette mesquine auberge, la société me poursuit I Madame me calomnie, et ses pratiques me diffament 1 Moi qui ai des manières et des talents de gentilhomme qui devraient les confondre t Mais les torts que la société s’est donnés avec moi, j’en conserve le souvenir dans cette poitrine de gentilhomme 1 »

Jean-Baptiste, prêtant une oreille attentive aux paroles étouffées et à la voix enrouée de son interlocuteur, répondait de tomps à antre : « Certes, certes ! > hochant la tète et fermant les veux, comme s’il eût été impossible de formuler contre la société une accusation pins candide et plus juste.

a Mets mes souliers dans ce coin, continua Lagnier. étends mon manteau auprès de la porte afin qu’il sèche. Prends mon chapeau. »

Cavaletto obéit à ces ordres, à mesure qu’il les reçut.

« Et voilà le lit auquel la société me condamne ! Ah ! très-bien ! »

Tandis que M. Lagnier s’étendait tout de son long sur cette couche indigne de lui, la tète entourée d’un foulard tout déchiré, et ne montrant au-dessus des couvertures que sa physionomie sinistre, Jean-Baptiste songea à ce qui avait failli arriver pour empocher


LÀ PETITE DOÎUUÎ.

iat

cette moustache de se relever et ce nea da s’abaisser comme ils faisaient en ce moment.

« Allons I voila que le hasard m’a encore Jeté dans ta société I Par le ciel ! tant miens pour toi I tu en profiteras. J’ai besoin d’un long repos. Tu ne me réveilleras pas demain matin, entends » » ? »

Jean-Baptiste répondit qu’il le laisserait dormir en paix, et, loi souhaitant une bonne nuit, souffla la chandelle. Il était naturel de supposer que la première chose que l’Italien allait faire serait de se déshabiller : mais il fit tout le contraire et s’habilla des pieds à la tête, à l’exception de ses souliers. & toilette achevée, il s’allongea sur son lit, ramena la « ouverture sur lui, et, gardant sa redingote toujours attachée & sou col, se disposa a passer ainsi la nuit.

Lorsque Cavaletto se réveilla en sursaut, le véritable point da jour commençait à Jeter un coup d’œil sur l’auberge a laquelle il avait servi de parrain. Le petit Italien se leva, tourna la clef dans la serrure avec beaucoup de précaution et descendit, ses souliers a la main. Il n’y avait encore rien d’éveillé, si ce n’est un parfum de café,de vin, de tabac et de sirop ; et le petit comptoir de madame, mais solitaire. Comme Cavaletto avait réglé avec madame la veilj-as soir, et qu’il ne tenait pas à rencontrer quelqu’un, tout ce qu’À demandait, c’était de pouvoir mettre ses souliers, son havre-sac, ouvrir la porte et se sauver.

C’est ce qu’il fit. Aucun bruit, aucune voix ne se fit entendre lorsqu’il ouvrit la porte ; nulle tête de Méduse entourée d’au fou » lard déchiré n’apparut i la croisée d’en haut. Lorsque le disque do soleil se fut montré tout entier au-dessus du plat horizon, faisant scintiller la longue route boueuse et pavée avec sa monotone avenue de petits arbres, un point noir s’avançait le long de ce chemin, pataugeant au milieu des brillantes flaques d’eau laissées par la pluie. Ce point noir n’était autre que Jean-Baptiste Cavaletto qui fuyait son protecteur.

CHAPITRE xn.

ta cour do Cœur Saignant.

La cour du Cœur-Saignant est située dans Londres même, bien qu’elle se trouve sur la vieille route rurale conduisante un faubourg célèbre où. du temps de William Shakspeare, auteur et acteur, le roi avait des maisons de chasse, mais ou il n’existe plus aujourd’hui de gibier que pour les chasseurs d’hommes. L’endroit avait beaucoup perdu et son aspect était bien changé, mais il avait néanmoins conservé un reflet de son ancienne splendeur. Deux ou trois


138 LÀ PETITE DûMUt. *

énormes blocs de cheminées an-dessus des toits, quelques vastes et sombres chambres qui avaient échappé an sort général et qu’on s’était abstenu de murer cm de subdiviser, de façon que personne ne pût sa faire « no idée de leurs dimensions primitives, donnaient un certain caractère à la cour. Elle était habitée par de pauvres gens qui s’installaient an milieu de ces gloires éclipsées, comme les Arabes du désert déploient leurs tentes au milieu des pierres tombées des pyramides ; dons tous les cas, la cour avait un caraetère. C’était la une conviction romanesque que partageaient tous les habitants de l’endroit, comme membres d’une même famille.

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