Perceval
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PERCEVAL ― LES AVENTURES VAINES [modifier]
LES ÉCHECS [modifier]
QUAND Perceval se fut séparé de Lancelot, il chevaucha assez longtemps dans les halliers avant de retrouver la grand-route. Il passa la nuit à un petit ermitage abandonné, et le lendemain il chevaucha encore toute la journée sans rencontrer âme qui vive. L’après-midi s’achevait, le soir allait tomber, et Perceval se répétait mélancoliquement qu’il eût bien aimé trouver pour la nuit d’autre gîte que les fourrés épineux de la forêt... Soudain, entre les cimes des arbres, brilla le faîte doré d’une grosse tour. De joie, Perceval fit bondir son cheval. Quelques pas plus loin, le chemin s’étant élargi princièrement, il découvrit le plus beau château du monde. Le pont sur les douves était baissé, les portes ouvertes : au galop de son cheval il entra. Sur l’un des côtés de la cour s’étalaient les marches d’un perron ; il s’y dirigea tout droit, mit pied à terre, passa la bride de son cheval à un anneau, puis gravit les degrés d’un pas rapide le heaume en tête et l’épée à la cuisse. Il n’avait encore rencontré personne. Au haut du perron la grand-salle s’ouvrit devant lui : elle était déserte. Il la traversa sans s’arrêter, et poussa jusqu’à une chambre qui était tapissée de tentures, jonchée de fleurs fraîches, mais déserte comme la salle, comme la cour et comme l’entrée du château Assez étonné, il revint sur ses pas. Quel prodige est-ce là ? se demandait-il. Cette chambre est parée nouvellement, quelqu’un certes y était il n’y a qu’un instant ― pourquoi ne vois-je ici nul être vivant ? Il se mit a faire le tour de la vaste salle. Devant une fenêtre il vit un échiquier d’argent poli ; des échecs y étaient rangés, les uns noirs, les autres d’ivoire blanc, en bel ordre et prêts pour le jeu. Perceval les regarda longuement prit un des pions d’ivoire, le mania, l’admira, puis, en le reposant, machinalement il le poussa en avant. Mais ô surprise, voici qu’un des pions noirs, de lui-même se déplaça aussi. Stupéfait, Perceval se demande s’il a bien vu. Il avance un autre pion d’ivoire : aussitôt un autre pion noir s’avance. Alors, acceptant cette étrange partie, Perceval s’assit et se mit à jouer. A chacun de ses coups les pièces adverses ripostaient de telle façon que trois fois de suite elles le matèrent. Par Dieu, s’écria-t-il, voilà bien la plus sotte merveille que j’aie vue ! Echecs du diable, sois-je maudit si vous faites jamais plus pareil affront, à moi ni à personne ! Il les ramassa dans le pan de son haubert et s’approcha de la fenêtre pour les jeter à l’eau profonde qui courait sous les murs. Hé ! là, chevalier ! La colère vous fait agir comme un vilain, vous qui voulez jeter à l’eau mes beaux échecs ! Il lève la tête, et, à la fenêtre d’une tour voisine, il aperçoit un visage de femme. Ah ! se dit-il, enfin quelqu’un !
― Demoiselle jolie, reprit-il, si vous daigniez descendre jusqu’ici, je ne les jetterais pas.
― Je ne descendrai pas ; mais vous, remettez mes échecs en place, et vous serez un chevalier courtois.
― Comment ? Vous ne voulez rien faire pour moi et vous me demandez quelque chose ? Non, par tous les saints de Bretagne, si vous ne descendez je les jette ! Et il soulevait déjà le pan de son haubert.
― Allons ! Remettez mes échecs, sire chevalier : j’aime mieux descendre que de les perdre. Joyeux, Perceval rejeta les échecs pêle-mêle sur l’échiquier ; d’eux-mêmes, ils se remirent à leurs places, mieux et plus vite qu’aucun homme n’eût pu le faire. Mais Perceval n’y prêtait plus d’attention, car au fond de la salle une porte s’était ouverte, et, précédée de trois sergents en bel arroi, entourée de dix jeunes filles, une femme apparaissait. Il se mit à la contempler, cependant que des serviteurs s’affairaient à le désarmer. Et il est vrai que c’était la plus jolie jeune fille du monde. Une chambrière jeta sur les épaules de Perceval un court mantelet d’écarlate, puis le mena vers sa maîtresse qui s’était assise dans la chambre jonchée de fleurs. Or Perceval pensait à part lui qu’il serait trop fol et niais si, se trouvant seul et de loisir avec une si belle créature, il ne la priait pas d’amour. Il se mit donc tout aussitôt à la requérir, à la presser ; de toutes les manières qu’il savait il essaya de la persuader. Elle lui répondit enfin :
― Sire chevalier, je vous écouterais volontiers si j’étais sûre que vous êtes en actions aussi magnifique qu’en paroles. Vous vous dites capable de mille prouesses extraordinaires pour l’amour de moi ; je vous crois sans doute, mais je vous en demanderai une. Si vous faites ce que je vais vous dire, vous serez mon ami et le seigneur de ce château.
― Ah ! Madame, il n’y a rien au monde que je ne fasse pour vous ; parlez vite
― Hé bien, il faut aller chasser le grand cerf blanc, qui hante la forêt voisine, et m’en rapporter la tête. Je vous donnerai, pour vous aider, un petit braque au nez très sûr. Une fois en forêt, laissez-le aller, et il vous mènera droit au cerf. Vous n’aurez plus qu’à forcer la bête..., et à revenir.
― Vraiment, madame, je me crois capable d’un tel exploit, si Dieu le permet, s’écria Perceval en riant.
― Nous verrons bien. L’heure du dîner était venue. En quelques instants des serviteurs dressèrent la table et la couvrirent de tous les mets qu’on pouvait désirer. Puis, quand après le repas le chevalier eut encore devisé quelque temps avec son hôtesse, les serviteurs revinrent, le déshabillèrent prestement et le couchèrent en un lit bel et riche. Bel et riche était le lit, mais sachez que Perceval y dormit peu, tant il pensait à la jolie châtelaine. Le lendemain, dès l’aube, Perceval était debout. Tandis que deux valets l’armaient, deux autres lui amenaient son cheval. Au moment où il montait en selle, la jeune fille parut avec son chien.
― Sire chevalier, lui dit-elle, si vous m’aimez gardez mon chien, je vous en prie, aussi chèrement que votre amour !
― Par Dieu, madame, répondit Perceval, il n’est rien au monde que je ne préfère perdre, plutôt que ce joli petit braque, puisqu’il me vient de vous Il mit le chien sur l’encolure de son chevai et partit en caracolant. La foret est haute, sombre, silencieuse. Perceval a mis le chien à terre. L’animal quête un instant, puis soudain file droit à travers la futaie. Il va vers un grand fourré, s’y enfonce : aussitôt le cerf en débouche. Il était de taille gigantesque et blanc comme la neige ; rabattant en arrière sa vaste ramure, il s’enfuyait...
Mais Perceval enfonce ses éperons aux flancs de son bon cheval et se lance à la poursuite. A quoi bon faire de cette chasse un long récit ? Tant elle dura que le cerf lassé fut aux abois, et le braque le tenait par les deux cuisses. Perceval sauta de son cheval, tira l’épée et, tout joyeux, coupa la tête du beau cerf blanc. Pendant qu’il s’occupait d’attacher cette tête à l’arçon de sa selle, parut une vieille femme montée sur un palefroi qu’elle menait avec une vigueur et une adresse surprenantes. Elle s’empara du chien, sans mot dire, et repartit à vive allure. Le braque s’était laissé prendre comme s’il la connaissait. Perceval eut vite fait de remonter en selle et de rejoindre la vieille. Tout en galopant près d’elle, il la saisit par les épaules, l’arrêta et lui cria :
― Dame, rendez-moi mon braque ; c’est grand vilenie de me l’enlever ainsi !
― Maudit celui qui m’arrête, et qui prétend que ce chien est à lui ! Je crois plutôt que vous l’aviez volé, mais je le reporterai à qui il appartient.
― Dame, si vous ne me le rendez de bon gré, la colère va me prendre, et arrivera ce qui pourra, mais je l’aurai !
― Vous le prendrez de force, beau sire force n’est point droit. Mais si vous vouliez faire une chose que je vous dirais, je vous le rendrais sans discussion.
― Qu’est ce donc ? Parlez, car je n’ai nulle envie de me battre avec vous.
― Voici. Un peu plus loin, dans ce chemin, vous trouverez un tombeau sur lequel est peinte une figure de chevalier. Allez-y et prononcez bien haut ces mots : Chevalier, menteur fut celui qui te peignit ici ! Puis revenez vers moi, seigneur, et vous aurez votre chien.
― Certes, répond Perceval, je ne vais pas perdre le braque pour Si peu. Quelques instants après il était devant le tombeau et y criait la phrase convenue. Et déjà il revenait vers la vieille, quand il entendit derrière lui un galop furieux. C’était un chevalier géant qui accourait, la lance baissée ; noir était son cheval, et noire son armure. Assez effrayé de son aspect, Perceval voulut néanmoins lui tenir tête. Il tourna bride, baissa sa lance, et éperonna... La rencontre fut terrible : les lances éclatèrent, les écus se rompirent, les deux cavaliers se heurtèrent de la poitrine et du casque si rudement que leurs cœurs faillirent se briser ; leurs yeux se troublèrent, ils lâchèrent rênes, boucliers, et roulèrent à terre pâmés. Un homme de pied eût pu parcourir deux arpents avant qu’ils reprissent connaissance. Mais dès que leur revinrent les sens et la mémoire, tous deux se relevèrent, tirèrent l’épée et reprirent le combat. Tandis qu’ils ferraillaient de toute leur puissance, un cavalier survint qui prit la tête du cerf, le chien que tenait la vieille, et les emporta au galop. Perceval l’aperçoit ; de colère et de chagrin il est presque forcené : comme il bondirait sur les pas du voleur, sans cet adversaire qui durement l’assaille ! La fureur double sa force ; il presse le chevalier noir si invinciblement que l’autre tourne les talons et s’enfuit vers le tombeau. A son approche, la dalle se soulève, il se jette dans la fosse. Perceval allait l’y suivre, mais la dalle était déjà retombée, si lourdement que la terre alentour trembla. Perceval restait là, ébahi, devant l’énorme pierre que plusieurs hommes n’eussent pu soulever sans machines. Trois fois il appela son adversaire : rien ne répondit. Il revint alors à son cheval, et prit la piste du ravisseur. Bientôt il aperçut devant lui la vieille qui s’en allait au trot. Assez décontenancé, il lui demanda ce que c’était que ce chevalier du tombeau, et si elle connaissait l’homme qui avait emporté le chien. Sans s’arrêter, elle répondit : Un tombeau dans la forêt, un chevalier noir qui en surgit, un chien de chasse qu’un cavalier emporte, qu’est-ce que tout cela ? Je n’en sais rien, et bien niais qui me le demande ! Si vous avez perdu quelque chose, beau sire, cherchez-la ; cherchez, jusqu’à ce que vous trouviez. Mais vos affaires ne me regardent pas. Et elle poussa son cheval Perceval comprit qu’il ne tirerait rien d’elle. Ah ! vielle maudite, lui cria-t-il, je te recommande au diable ! Et il reprit sa poursuite. Il n’avait pas fait vingt pas qu il entendait derrière lui un grand éclat de rire, un rire de femme jeune, frais, moqueur. Il se retourna ; la vieille avait disparu, et il ne vit rien que les grands troncs et les ramures de la futaie, entre lesquelles un rais de soleil se jouait, scintillant comme une robe de fée. Tout le jour, et bien des jours ensuite, Perceval courut l’immense forêt à la recherche du cavalier furtif : jamais il n’entendit parler de lui. Et jamais plus il ne revit le château merveilleux ni la jolie châtelaine au sourire décevant.
LE ROI BLESSE [modifier]
Un jour, comme le soir tombait, Perceval entendit une cloche sonner sur sa droite, dans le lointain. Il s’y dirigea, et arriva à une grande abbaye close de murs et de fossés profonds. On lui fit bon accueil parce qu’il était chevalier errant, et son cheval reçut une pitance de fourrage et d’avoine comme il n’en avait pas eu depuis longtemps. En cet heureux gîte, Perceval se croyait bien loin des prestiges et des embûches de la forêt. Le lendemain, dès l’heure de prime, il voulut entendre la messe. Mais en entrant au moutier il trouva la grille du chœur fermée : force lui fut de prendre place dans la basse nef. Or il y avait dans le chœur, au bas des degrés de l’autel, un lit richement atourné de soieries blanches ; une forme humaine y gisait, si enveloppée de blancs voiles que Perceval n’en pouvait rien distinguer. Mais au moment de l’Élévation le gisant se redressa sur son séant et découvrit son visage C’était un vieil homme aux cheveux blancs, qui avait une couronne d’or sur la tête ; ses épaules et sa poitrine étaient percées de plaies effrayantes. Quand le prêtre éleva l’Hostie au-dessus de sa tête, le vieux roi joignit les mains et s’écria : Beau doux Père Jésus-Christ ne m’oubliez pas ! Et il resta en cette attitude jusqu’à la fin de l’office. Longtemps Perceval le considéra ; ses blessures, l’air de prodigieuse vieillesse qu’il lui trouvait le déconcertaient. Mais son étonnement fut au comble quand il le vit recevoir l’Hostie, puis se recoucher et reprendre sous son blanc linceul l’immobilité de la mort. Avant de quitter l’abbaye, Perceval demanda à un moine l’explication de ces choses, et il apprit que le vieillard n’était autre que le roi Evalach, l’antique défenseur des premiers chrétiens, celui-là même qui quatre cents ans auparavant avait passé d’Orient en Bretagne pour secourir Joseph d’Arimathie. Un jour, pendant que se déroulait la mystérieuse liturgie du Graal, Evalach voulut voir de près le Vase sacré comme il s’en approchait, une voix céleste lui cria de s’arrêter ; il continua d’aller. Alors une nuée l’enveloppa subitement, et quand elle se fut dissipée, le roi gisait aveugle, percé d’innombrables blessures et tous ses membres privés de mouvement. Mais parce que jusque-là il avait courageusement servi le Christ, il lui fut promis qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu le Bon Chevalier. Depuis, il vivait ainsi, d’une existence toute semblable à la mort, mais animée par l’espérance. Sa seule nourriture était l’hostie que chaque jour le prêtre lui donnait, et il ne reprenait semblant de vie que pour la recevoir. Mais à la venue du Bon Chevalier ses plaies séculaires guériraient, ses yeux verraient...
Vous pouvez donc connaître, seigneur chevalier ajouta le moine, que vous n’êtes pas celui que nous attendons. Et il le quitta sans autre salut.
FANTASMAGORIE [modifier]
Pensif, Perceval reprit sa chevauchée. Longtemps il erra par les landes et les bois sans trouver d’aventure, jusqu’à un jour où, traversant une forêt, il arriva à une large clairière. Une rivière y coulait, formant un gué, et de l’autre côté s’étendaient les plus beaux prés du monde ; un pavillon aux couleurs vives y étaient dressé, non loin du bord de l’eau. Perceval était entré dans le gué et y faisait boire son cheval, tout en rêvant à la calme douceur de ce lieu, quand il s’entendit rudement interpeller. Hé ! chevalier, on ne passe pas sans bataille ! En garde ! C’était un chevalier qui sortait tout armé du pavillon et qui déjà galopait vers lui. Tous deux sont de grande prouesse, le combat est ardent ; mais à la fin Perceval a jeté son adversaire à terre et lui tient l’épée levée au-dessus de la tête L’autre crie merci, et Perceval lui répond qu’il l’aura s’il lui dit pourquoi il défend ce gué. Le chevalier avait à peine commence à lui raconter qu’il le faisait pour l’amour d’une dame dont le château était voisin et dont il était devenu l’ami en des circonstances extraordinaires, quand un vacarme effrayant se fit entendre et un nuage remplit toute la clairière Puis une grande plainte s’éleva et une voix cria au chevalier du gué : Si tu m’aimes, reviens vite, ou bien tu me perdras ! Le chevalier implore Perceval qui, étonné ne répond pas ; vingt fois il le supplie de le laisser aller Perceval reste muet. Enfin il se relève, court à son cheval et allait y remonter quand Perceval le saisit par le pan de son haubert en criant : Par Dieu, chevalier, vous ne m’échapperez pas ainsi ! Une seconde fois la voix se fit entendre : Hâte-toi, ou tu vas me perdre à jamais ! ! Le chevalier, toujours maintenu par Perceval, se pâma d’angoisse ; et Perceval le regardait de plus en plus stupéfait, quand il se vit brusquement entouré d’une telle nuée d’oiseaux que le ciel en était obscurci. C’étaient de grands oiseaux noirs au col gracieux, mais qui paraissaient furieux ; ils tournoyaient et fondaient sur lui, comme s’ils voulussent lui arracher le heaume de la tête. Le chevalier revenait de pâmoison ; en les voyant il se mit à rire et cria : Que je meure si je ne vous aide ! Puis, ramassant prestement son écu et son épée, il courut sur Perceval.
― Comment, chevalier, s’exclame Perceval, voulez-vous donc recommencer ?
― Je vous défie ! Alors c’est contre Perceval une étrange ruée du chevalier et des oiseaux, un combat fantastique où les becs et les griffes aident l’épée. Harcelé, tiraillé, aveuglé par les battements d’ailes, étourdi de cris, Perceval sent que ces méprisables adversaires vont finir par avoir raison de lui. Pour se dégager, il lance un grand revers d’épée à travers la nuée d’oiseaux ; l’un d’eux tombe, atteint en plein corps, mais, une fois à terre, son cadavre est celui d’une femme merveilleusement belle. Aussitôt tous les oiseaux s’abattent autour d’elle et l’emportent dans les airs avec des cris plaintifs. Délivré d’eux, Perceval ne tarda pas à réduire encore une fois le chevalier à merci ; et cette fois encore il lui accorda la vie, à condition que l’autre lui expliquât enfin tous ces prodiges. Vous saurez donc, seigneur, dit le chevalier, que je suis fils de reine et que le roi Artus en personne m’arma jadis chevalier à Carduel en Galles. J’ai longtemps erré par les pays, couru mainte aventure, combattu maint chevalier, et je puis bien dire qu’avant vous je n’en avais jamais rencontré un seul que je n’eusse vaincu. Une nuit que je chevauchais au gré du hasard, je fus surpris en une contrée boisée par une tempête terrible. La pluie, le tonnerre faisaient rage, et tout le ciel flamboyait d’éclairs si angoisseusement que je me croyais perdu ; mon cheval, saisi de terreur s’était emporté et galopait comme si tous les diables d’enfer l’eussent harcelé. J’entendais derrière moi une trombe qui cassait les branches, arrachait les arbres, et qui semblait me suivre. Au milieu de cette tourmente je vis soudain, à vingt pas devant moi, une femme montée sur une mule. Elle allait le petit trot sans paraître se soucier des fureurs de la tempête. Au train de mon cheval, je pensais la rejoindre à l’instant mais au bout de quelque temps je m’aperçus avec stupeur que la distance entre nous restait toujours la même. J’excitai encore mon cheval, au risque de me faire tuer ; mais sa ruée folle parvint tout juste à suivre le petit trot paisible de la mule. A la lueur des éclairs je m’acharnai à cette poursuite vertigineuse. Nous étions en une forêt, quand brusquement un grand château surgit devant nous. La voyageuse y entra, je m’y jetai après elle ; elle mit pied à terre au bas d’un perron, monta des degrés : je sautai de cheval au même endroit, enjambai les degrés, et pénétrai dans la grande salle sur ses pas. Là, seigneur, je la rejoignis enfin Car elle ne fuyait plus, bien au contraire, elle vint vers moi, me tendant ses bras nus et m’offrant son baiser ! puis comment vous dire la magnificence et la douceur de l’accueil qui me fut fait ? Le festin exquis le vin, les plats d’or, et son merveilleux visage penché vers le mien ! L’amour commençait à m’étreindre le cœur. Je le lui dis ; elle ne me repoussa pas, mais m’imposa pour condition de demeurer toujours avec elle dans son château. J’acceptai aussitôt avec ravissement, comme vous pensez. Pourtant je regrettais un peu la chevalerie, les galopades à lance baissée, le fracas des armures, les épées brandies, et sur l’herbe verte l’adversaire sanglant qui crie merci. Alors elle se leva et me mena par la main à une fenêtre. L’orage avait cessé, je ne sais comment, et la nuit était limpide, sereine. Voyez, ami , me dit-elle d’une voix à laquelle nul cœur humain ne pouvait résister, voyez, tout près des murs, ce gué qui reluit sous la lune. Vous y tendrez un pavillon, tout contre cette poterne, et vous demanderez joute aux chevaliers errants qui viendront abreuver là leurs chevaux. Le château leur restera invisible. Ainsi vous aurez votre passe-temps de chevalerie, et je vous garderai près de moi, à l’abri des regards mortels. Depuis cet instant, seigneur, nous vivons unis, et les jours, les mois, les ans peut-être, passent pour nous dans une félicité parfaite qui doit durer à jamais. Le temps ici est aboli, et je ne connais plus l’amertume des choses qui finissent. La grâce et la ferveur de l’éternelle jeunesse sont promises à nos amours secrètes. Notre château est là, devant vous, et vous ne le voyez pas ; personne ne peut le voir, sauf elle et moi. Mon amie est princesse parmi les Fées : le fracas que vous avez entendu, c’est l’écroulement des tours qu’elle a découronnées pour la douleur de ma défaite. Les oiseaux qui vous ont assailli sont ses suivantes, les gracieux petits esprits qui nous servent. Celle que vous avez atteinte de l’épée n’est point morte, car ses compagnes l’emportent en l’île d’Avalon, séjour d’immortalité. La voix qui m’appelait était celle de mon amie. Elle m’attend encore. O seigneur, par pitié, maintenant que vous savez tout, laissez-moi la rejoindre ! Perceval le lui octroya ; l’autre s’enfuit, en si grande hâte qu’il ne prit ni ses armes ni son cheval. Mais à peine avait-il fait quelques pas qu’il disparut, emporté à travers les airs. Et quand Perceval, qui l’avait suivi des yeux, ramena son regard autour de lui, il ne vit plus sur le pré ni les armes ni le cheval que son étrange adversaire avait laissés. Il se décida alors à quitter ces lieux emplis d’enchantements. Longtemps, il erra par les campagnes et les bois, passant les nuits sous le couvert des taillis et ne mangeant que des fruits sauvages, qu’il connaissait depuis son enfance. Et sans cesse il pensait à ses aventures fantastiques, dont il restait ébahi.
L’OCCASION PERDUE [modifier]
Une après-midi, vers l’heure de none, Perceval passait par un carrefour où était érigée une belle croix ; auprès s’élevait un grand arbre à la ramure immense, Perceval s’arrêta pour l’admirer ; tout à coup il y découvrit deux petits enfants tout nus, qui couraient de branche en branche, jouaient et par moments s’embrassaient mignonnement. Longtemps Perceval s’amusa à les regarder ; puis, craignant encore quelque sortilège, il les conjura au nom de la Sainte Trinité de lui dire s’ils étaient de Dieu. Les enfants s’arrêtent et l’un des deux, s’asseyant sur une branche, lui répond : Chevalier qui nous as conjurés, sache que nous sommes des créatures de Dieu et que nous sommes venus du Paradis terrestre exprès pour te parler. Nous savons bien qui tu es, Perceval, et que tu poursuis la Quête du Graal. Prends le chemin de droite, et si tu es tel qu’il faut être, tu y trouveras ce que tu désires. Perceval, les yeux baissés, médita un instant ; quand il releva la tête, les enfants, l’arbre immense, la croix même, tout avait disparu. Il était au comble de la perplexité se demandant s’il n’avait pas été le jouet d’un rêve, s’il allait vraiment prendre le chemin de droite. Tandis qu’il restait là, immobile, ne sachant que faire, une ombre passa le long des fourrés et traversa la route à quatre pas de lui. Une seconde fois elle repasse, puis une troisième. Le cheval saute et se cabre de peur ; Perceval le contraint à aller vers cette ombre, où il croit discerner une forme humaine. Elle glisse vers le chemin de droite, et Perceval s’y engage à sa suite. Mais l’ombre bientôt disparut, et Perceval n’en continua pas moins à suivre ce chemin, puisque le hasard l’ y avait fait entrer. Cependant qu’il avance au petit pas, absorbé dans ses pensées, il s’aperçoit tout à coup que quelqu’un marche à côté de lui. C’est un vieux faucheur, la faulx sur l’épaule. Il s’arrête pour lui parler, et aussitôt le vieux crie lui : ― Musard ! que tardes-tu donc ? Oui, ce chemin est le bon il mène où tu veux aller.
― Vieillard, qui es-tu ?
― Je suis un pauvre faucheur, cela se voit.
― Comment sais-tu ce que je cherche ?
― Dès avant ta naissance je savais tout de toi.
― Oh ! De par le Haut Seigneur je te conjure ! Que tu sois de Dieu ou que tu sois de l’Autre, dis ton nom !
― Merlin. Et à ce mot le faucheur disparaît, comme avaient disparu l’ombre passante et l’arbre et les enfants divins. Perceval l’appela trois fois, mais rien ne lui répondit. Il continua d’aller, résolu, bien qu’un peu inquiet de ces rencontres surnaturelles qui se multipliaient à mesure qu’il avançait. A la forêt succéda une prairie, au bout de laquelle coulait une large rivière. Perceval s’approcha de l’eau ; à ce moment passait une barque très bien équipée. A l’arrière, couché sur de riches coussins, un vieillard pêchait. Quand il fut à la hauteur de Perceval, il le héla et l’invita à passer la nuit en son château : on n’avait qu’à remonter un peu la rivière pour y arriver. Perceval suit donc le bord de l’eau, tandis que la barque disparaît à un tournant. Il regarde à droite et à gauche, et ne voit point de maison. Peu à peu les campagnes autour de lui deviennent plus désolées il ne découvre ni hameaux ni cultures, mais partout des terres en friche, des herbes séchées ; aux vergers abandonnés pas un arbre qui porte fruit bien qu’on soit dans la saison. Au cœur de Perceval naît le déception, et l’impatience de ces rives désertes et de ces landes sans fin. Maudit sois-tu, s’écrie-t-il, vieux pêcheur qui m’as trompé ! Tu n’as ici nul château Au même instant, devant lui, très haut entre deux collines, parut le sommet d’un donjon Réconforté, et un peu honteux aussi de sa folle parole, il pressa son cheval. Bientôt il fut devant un grand château qu’entourait un bras de rivière, et très bien semblait une demeure royale. Le pont étant abaissé, il entra. Des valets s’empressent autour de lui on lui tient l’étrier, on lui jette sur les épaules un riche manteau d’écarlate. Il pénétra alors dans la grand-salle. Là, sous un dais, entouré de sergents et de barons un roi était couché, la couronne en tête ; il était et frêle et infirme, mais d’une majesté qu’on ne saurait décrire. Perceval le vit et, stupéfait, reconnu aussitôt le vieillard qui pêchait. Or sachez que ce château était Corbenic et que ce vieillard était le roi du Graal. Perceval fut reçu avec une extrême courtoisie ; admis à la table royale, il y vit se renouveler le festin du Graal, plus merveilleux encore qu’à la cour d’Artus le jour de la Pentecôte. Car à peine les convives étaient-ils assis qu’une jeune fille sortit d’une chambre voisine, portant dans ses mains deux tailloirs d’argent ; après elle venait un valet qui tenait très haut une lance dont le fer laissait couler des gouttes de sang. Enfin le Graal parut, soutenu par des mains invisibles. Deux fois il passa le long des tables, qui aussitôt se couvrirent de tous les mets que chacun désirait. Mais Perceval ne semblait pas voir ce divin miracle. Tandis que tous s’inclinaient profondément, même le vieux roi douloureux, lui seul restait immobile. Ses yeux étaient comme appesantis de sommeil subit ; ce qu’il regardait avait l’apparence brumeuse du rêve. Il entendait que le roi lui parlait, mais il ne saisissait pas le sens de ses paroles, et ce qu’il répondait n’était pas ce qu’il eût fallu dire... Quand, le lendemain, il s’éveilla dans la belle chambre où il ne lui souvenait pas d’avoir été conduit, nul valet ne s’empressa pour l’habiller : ses armes gisaient à terre en un coin. Les salles qu’il traversait étaient vides, derrière lui les portes se refermaient rudement ; dans la cour déserte son cheval, sellé et bridé, était attaché à un anneau. Il eût souhaité de rencontrer quelqu’un qui lui expliquât les étrangetés de ce château ; ne trouvant personne il monta et sortit ; après son passage le pont-levis se releva si vite que son cheval avait encore un pied dessus et faillit tomber. Mal assuré, inquiet de cette mésaventure, il allait devant lui, au hasard. Quels chemins avait-il pris, depuis combien de temps errait-il ? Il ne le savait pas quand il découvrit, assise au pied d’un arbre, une jeune fille qui pleurait. Pitoyable, il approchait, mais dès qu’elle le vit :
― Ah ! malheureux Perceval, lui cria-t-elle, malheureux et maudit puisque tu as été au château du Graal et n’en as pas achevé la sublime aventure ! Il ne s’irrita pas, car ce reproche s’accordait à ses propres pressentiments ; mais, s’arrêtant, il pria l’inconnue, au nom de Dieu, de lui dire ce qu’elle savait. Perceval, reprit-elle, tu seras donc toujours simple comme un enfant ? Hier, quand tu vis devant toi passer le Saint Graal, quelle fut ta conduite ? Si tu avais à ce moment fait les gestes qu’il fallait, prononcé les paroles qu’on attendait, tu aurais accompli la plus haute prouesse du monde. Car aussitôt toutes les peines de Bretagne auraient pris fin ; le vieux Roi infirme se serait levé, guéri soudain du mal qui depuis si longtemps l’accable ; et les terres du royaume, en même temps que lui, seraient revenues à la vie. Ces campagnes que tu vois dévastées auraient retrouvé leur fécondité de jadis ; ces arbres à demi effeuillés se seraient couverts de frondaisons et de fruits. Et de beaux poissons auraient joué, couleur d’or, d’argent et de pierreries, dans les mornes eaux où, chaque jour espérant la fin de sa misère, le Pêcheur dolent tend en vain ses lignes. Voilà ce que tu as perdu, et je pleure les joies que tu pouvais nous rendre. Sans doute tu n’étais pas digne d’une si grande mission. Tu as la vaillance, ô guerrier mais il te manque la sagesse. Tu agis au hasard ; les événements, les rencontres fortuites, te conduisent et t’égarent. Quelqu’un te dit d’aller et tu vas, de frapper et tu frappes. Tu es le jouet des apparences ; tes yeux, accoutumés à ne regarder que les choses de la matière, ne voient point celles de l’Esprit. Tu ignores le sens vrai du monde ; et toi-même, tu ne sais seulement si tu es bon ou mauvais. O Perceval, héros irréfléchi, tu atteindras un jour ce bien suprême que tu viens de manquer ; mais il te faudra auparavant prouver d’autres mérites, qui s’acquièrent dans la souffrance et la méditation.
Ayant ainsi parlé elle lui fit un signe d’adieu ; et Perceval, confus, ne sachant que dire, s’éloigna.
L’EPREUVE [modifier]
Ne pouvant éloigner de sa pensée le souvenir troublant de ses aventures, Perceval allait par les pays, suivant les caprices des chemins. Un soir qu’il traversait une forêt, il vit soudain devant lui une petite troupe armée. L’un des cavaliers se détacha et lui demanda qui il était ; il répondit qu’il était de la maison du roi Artus. Or donc sus à lui ! crièrent les autres en s’élançant à l’attaque. Perceval, tout de suite serré de trop près pour pouvoir se servir de sa lance, tire l’épée et frappe à droite et à gauche en désespéré. Mais ils sont plus de vingt ; son cheval est tué, il roule à terre et, pendant qu’il se relève, il reçoit sur ]a tête, sur les épaules, tant de coups qu’il retombe à genoux. Les assaillants frappent, martèlent en poussant des cris féroces ; son heaume est arraché, il est perdu. Perceval, l’enfant des forêts galloises, le héros insoucieux du danger, à qui était promise la gloire suprême du Saint Graal, Perceval va mourir, massacré par une bande de ribauds au coin d un bois !
Alors le Bon Chevalier parut. Droit dans son armure vermeille, la lance haute, à l’orée de la futaie ; il voit le chevalier accablé sous le nombre, il voit les agresseurs ignobles. Il fond sur eux, transperce le premier qu’il atteint, puis frappe de l’épée quand sa lance est brisée ; aucun n’est touché par lui sans voler à terre. Bientôt blessés, épouvantés, tous s’enfuient et se dispersent dans les grands bois. Trois restaient étendus, morts, parmi les tronçons de lances et les heaumes fendus : Perceval en avait tué un et Galaad les deux autres. Dès qu’il eut mis Perceval hors de danger, Galaad se rejeta vivement au plus épais de la forêt, comme pour éviter d’être reconnu. Mais Perceval avait bien vu que son sauveur était celui-là même dont il désirait la compagnie plus que toute chose au monde. Il l’appela à grands cris, Galaad ne se retourna pas. Passait un valet à cheval et tenant à la main un beau destrier. Perceval lui demande de le lui prêter, le valet répond qu’il faudrait le prendre de force. Mais Perceval ne commet pas de telles vilenies, il n’attaque pas des valets sans armes. Perdra-t-il donc le Chevalier ? A cette pensée le cœur lui manque ; pâle il tombe au pied d’un arbre... Puis, brusquement, il arrache son casque, tend son épée à l’homme et lui crie : Tue-moi donc, car je ne puis vivre avec ce chagrin ! Et peut-être que le Bon Chevalier saura un jour que je suis mort pour l’amour de lui, qui m’avait sauvé ! Le valet hausse les épaules et s’éloigne. Ainsi tout espoir est perdu de rejoindre le Bon Chevalier, qui là-bas s’en va vers l’aventure splendide du Graal. Perceval se lamente et se désole ; nulle infortune n’est comparable à la sienne ; parce qu’il ne peut obtenir ce qu’il désirait si ardemment, son âme enfantine regrette la mort... Perceval s’est couché, le visage contre terre. Cependant le jour baisse ; lentement les ombres du crépuscule se glissent entre les grands arbres et resserrent autour de Perceval leur cercle magique. La nuit. Soudain un bruit léger le tire de sa torpeur ; il lève la tête : une femme est devant lui. Un rayon de lune la pare d’une beauté féerique, et sa voix est douce.
― Perceval, que fais-tu là ?
― Ni mal ni bien, mais si j’avais un cheval je ne resterais pas ainsi !
― C’est donc là la cause de ta tristesse ? Eh bien, si tu me promettais de faire ma volonté quand je te le demanderai, je te donnerais, moi, un bon et beau cheval qui te conduise où tu veux aller. Il promit tout, sans hésiter. Elle s’écarta sous bois et presque aussitôt revint, tenant par la bride un grand cheval très fort, mais noir à faire peur. Perceval, un instant surpris à l’aspect effrayant de la bête, y monta pourtant hardiment. Le cheval part à vive allure ; peu à peu son galop s’accélère, devient surnaturel ; la forêt immense a déjà disparu et Perceval, cavalier effaré, voit sous le clair de lune les plaines et les monts, les landes et les vallées glisser au long de sa course. Soudain il voit devant lui reluire à perte de vue des eaux tumultueuses : la mer ! Son cheval s’y précipite : alors, devant les hautes vagues qui se recourbent pour l’engloutir, Perceval, pour la première fois de sa vie, connaît l’épouvante. Il lâche les rênes, se signe et ferme les yeux... Quand il les rouvrit, il était couché sur un rivage inconnu, battu de flots furieux où son cheval s’engloutissait, dans des jaillissements qui flamboyaient comme le feu ; les vagues semblaient les flammes d’un incendie, on eût dit que toute la mer brûlait. Il comprit enfin qu’il avait été le jouet du Démon ; il souhaita le jour, la douce lumière de Dieu, et, s’agenouillant, il pria avec ferveur... Une lueur paraît à l’orient, et bientôt c’est le jour, clair et beau. Perceval regarde en quelle contrée il a été jeté ; le rivage où il se trouve est escarpé, il le gravit et découvre qu’il est dans une île. La mer tout autour s’étend, large et déserte ; nulle terre n’y apparaît, sauf peut-être en un point, tout au fond de l’horizon où traînent encore les brumes matinales. Sur l’île il n’y a ni château ni village, aucune habitation humaine ; mais des bêtes sauvages errent dans les gorges et sur les pentes incultes : des ours, des léopards, des lions, des dragons. Au milieu de l’île est un haut rocher ; Perceval s’y dirige, pensant qu’il pourra mieux s’y garder des bêtes et qu’il verra mieux, de là, si quelque navire au large passe... Comme il allait y atteindre, il aperçut à quelque distance un dragon qui dans sa gueule emportait un lionceau ; au loin un lion accourait en rugissant. Perceval comprit que ce lion se lamentait pour son petit et en eut pitié. Il attaque le dragon, qui vomit sur lui feu et flamme ; avec son écu il se garantit de son mieux, et frappe à la tête s’il peut. Son épée était bonne et tranchante, elle finit par entailler la carapace de la bête ; un second coup, tombé par bonheur dans la plaie ouverte, trancha aisément les os du monstre ; il retombe flasque, mort. Le lion s’approcha alors de Perceval, remuant la queue et marquant sa joie à la façon des chiens. Et Perceval lui parlait, lui caressait de la main la tête et le col. Tout le jour le lion lui tint compagnie ; et quand le soir tomba, il alla porter son lionceau à son repaire et revint se coucher auprès de son ami. Perceval dort, la tête appuyée sur le lion. Il rêve. Il lui semble que devant lui sont deux femmes, belles comme des fées ; toutes deux lui demandent d’être leur champion ; elles sont rivales et se disputent son amitié, il ne sait que faire... Il ne s’éveilla que quand le soleil, déjà chaud et ardent, le baignait de ses rayons ; et son âme était encore troublée de ces visions confuses. Il courut au sommet de son rocher, scruta l’île et la mer : nulle forme humaine dans l’île, nulle voile sur la mer... Enfin, vers midi, une voile paraît au loin. C’est une nef qui cingle vers l’île. Elle vient au vent arrière, si rapide qu’on voit l’eau jaillir des deux côtés de la proue ; bientôt elle accoste. Perceval a dévalé de son rocher jusqu’à la rive ; à l’arrière de la nef est assise une femme d’une grande beauté, somptueusement vêtue ; mais, ô merveille, il croit reconnaître en elle l’une des figures de son rêve. Dès qu’elle le voit, elle se lève et lui dit : ― Perceval, que faites-vous dans cette île sauvage ? Vous n’y trouverez ni manger ni boire et y mourrez promptement sous la dent des bêtes, si d’aventure on ne vous en tirez ― Dame, si j’y mourais, ce serait la preuve que je suis un mauvais serviteur. Car le Maître à qui j’appartiens ne laisse nul des siens dans le besoin. Il dit : Demandez et vous obtiendrez, frappez et il vous sera ouvert.
― Laissez cela, Perceval, et dites-moi si vous avez mangé aujourd’hui. Il répond que depuis deux jours il n’a rien mangé.
― Vous voyez bien que personne ne se soucie de vous, sauf moi ! Écoutez, Perceval. Le soleil de midi est brûlant, et j’ai en cette nef le plus beau pavillon du monde. Nous allons le faire tendre et nous nous y reposerons jusqu’à ce que tombe la chaleur du jour. Voulez-vous ? Il accepte. En un instant le pavillon est dressé sur la rive ; les serviteurs désarment Perceval et le font asseoir sur de riches tapis. Pour lui et pour la dame un festin abondant et exquis est servi. Assis l’un près de l’autre, ils mangent et devisent. Quand Perceval demande à boire, on lui apporte du vin à son grand étonnement, car en ce temps-là c’était un luxe presque inconnu en Bretagne. Il le trouve si délicieux qu’il en boit sans mesure ; sa tête s’échauffe. Il regarde la dame et la trouve plus belle encore qu’à son arrivée : jamais, pense-t-il, on n’a vu de créature comparable : sa parure, son doux langage achèvent le charme ; brusquement le désir s’empare de lui. Il la prie d’amour, elle refuse ; 1l devient plus pressant, elle se défend plus mollement ; enfin elle consent, à condition qu’il promette d’être tout à elle, de ne faire jamais que ce qu’elle lui demandera. Perceval promet tout. Discrètes, des chambrières s’empressent de dévêtir la dame, de la coucher en un lit magnifique. Perceval allait l’y rejoindre... Mais voici qu’il aperçut à terre son épée, jetée au hasard parmi les hardes. Par habitude de combattant, il voulut la ramasser, la placer près de lui, contre le lit. La poignée est en forme de croix, et dans le pommeau sont de saintes reliques. Un scrupule lui vient-il à cette vue ? Toute droite, la poignée vers le ciel, il élève devant ses yeux la loyale épée, et soudain le lit, le pavillon, tout s’écroule dans une fumée et une puanteur horribles... Sur la mer soulevée en tempête la nef s’enfuit dérivant, chavirant dans la rafale, cependant que debout sur la poupe, échevelée, la femme crie : Perceval, tu es un traître ! Ainsi toute cette scène était une machination du démon ; la promesse d’amour fidèle était un pacte avec Satan ! Perceval s’en aperçoit enfin. D’avoir été si près de succomber, de n’avoir échappé à la tentation qu’après tant de faiblesses, sa honte et sa douleur sont extrêmes. Hélas ! soupire-t-il, serai-je donc toujours le simple d esprit dont on se joue ? Il tire son épée et se fait à la cuisse gauche une large blessure, par pénitence. Longuement il se lamenta et, agenouillé vers l’orient, il implorait le pardon divin. A l’aube du jour suivant, Perceval, encore à demi endormi, entendit que quelqu’un près de lui parlait. Il ouvrit les yeux et ne vit personne. Mais si doux était le son de cette voix que son âme en était emplie de suavité et que la douleur de son corps blessé en était apaisée. Et le consolateur invisible murmurait : Heureux les simples ! Heureux ceux qui ont le cœur pur ! Perceval, tu es pardonné. Va au rivage, et monte en la nef que tu y trouveras. Partout où tu iras désormais, je serai avec toi. C’était une jolie nef toute blanche, aux voiles de soie, sans équipage. Perceval bondit ; aussitôt qu’il est à bord, la brise gonfle la voile et la nef glisse sur la mer paisible. Mais ici le livre interrompt l’histoire de Perceval pour conter celle de Bohort.
BOHORT [modifier]
MESSIRE BOHORT était un chevalier austère et pieux. Depuis qu’il était entré en la Quête du Saint Graal, il recherchait la compagnie des sages et vivait en ascète. Ses confesseurs même s’étonnaient de la pureté de ses mœurs, de l’exactitude de sa dévotion. Plusieurs fois ses aventures l’amenèrent à prendre la défense de veuves déshéritées, de vilains opprimés par des seigneurs ; et il gagnait ainsi la gloire en faisant le bien, laborieusement. Il eut aussi de ces aventures d’amour que les chevaliers de la Table Ronde rencontraient si fréquemment au cours de leurs expéditions. Des châteaux où il arrivait au soir tombant offrirent au chevaucheur lassé des fêtes, des festins, des femmes parées et voluptueuses. Mais Bohort savait résister au trouble des sens ; moins ingénu que Perceval, le démon de la luxure, qui aime à prendre des apparences féminines, ne put jamais le détourner du chemin du Graal, quelques séductions qu’il inventât. Un jour, comme il traversait la forêt, il vit à un carrefour un pitoyable spectacle. Son frère Lyonel passait, lié sur un mauvais cheval, le torse nu et les mains attachées derrière le dos ; deux cavaliers le battaient, chemin faisant, à coups de verges épineuses, si rudement que le sang ruisselait. Bohort allait s’élancer à son secours quand d’une autre allée déboucha un chevalier qui tenait devant lui, sur sa selle, une belle jeune fille et l’emportait au plus épais de la forêt. Elle criait à l’aide et, dès qu’elle vit Bohort, le supplia de la délivrer. L’angoisse de Bohort est grande : que doit-il faire ? Une seconde il hésite, puis, recommandant son frère à Dieu, il vole d’abord au secours de la jeune fille. En quelques instants il a contraint le chevalier au combat et l’a jeté à terre grièvement blessé. Il pense alors pouvoir rejoindre son frère ; mais la jeune fille lui demande de la reconduire chez son père. Il n’ose refuser et, à contre cœur, s’éloigne avec elle. Heureusement, peu de temps après, ils rencontrèrent une troupe de cavaliers lancés à la recherche de la jeune fille. Ceux-ci firent grand honneur à son sauveur et eussent voulu le ramener avec eux, pour le festoyer. Mais Bohort, anxieux, refusa énergiquement et s’échappa. A toute bride, il court aux lieux où il a vu son frère, prête l’oreille aux bruits, scrute la poussière des chemins et l’ombre des couverts : rien. Il s’engagea alors dans le chemin qu’il croyait les avoir vus prendre. Il ne le retrouva pas ce jour-là. Et le jour suivant, continuant sa recherche, il interrogeait tous les passants. Il apprit ainsi d’un valet qu’un grand tournoi devait se disputer le lendemain sous les murs d’un château du pays : il y alla, dans l’espoir d’y apprendre des nouvelles de son frère. Or comme il arrivait à ]a bordure des prés où les joutes devaient avoir lieu, il aperçut Lyonel assis, sans armure, à la porte d’un ermitage où il avait pris logement. Dire sa joie est impossible. Il saute en bas de son cheval et se précipite vers Lyonel en criant : Mon frère ! est-ce bien vous, et vivant ? ) Lyonel le voit et ne bouge pas ; enfin il dit : Bohort, il n’a pas tenu à vous hier que je ne fusse tué, quand vous m’avez abandonné pour aider une inconnue. Jamais frère n’a commis une telle félonie. Aussi gardez-vous de moi désormais ; sitôt que je vais être armé, n’attendez de moi qu’une chose, en quelque lieu que je vous trouve : la mort ! Bohort voudrait s’expliquer, le calmer ; il se jette à genoux, ]’implore à mains jointes. Lyonel ne veut rien entendre ; il rentre dans la maison de l’ermite, s’arme promptement et, une fois à cheval, il redit : Gardez-vous, Bohort, chevalier déloyal ! A cheva donc, ou je vous tue comme vous êtes, à pied ! La honte en sera pour moi, mais peu m’importe la honte, pourvu que ie vous punisse ! Bohort ne sait que falre. pour rien il ne voudrait combattre contre son frère ; à genoux devant les pieds du cheval, il demande encore pardon, s’il a mal agi. Lyonel pousse son cheval contre lui, le fait tomber, puis le fait piétiner par la lourde bête. Évanoui, Bohort ne se relève plus. Lyonel saute à terre et tire froidement l’épée pour lui couper la tête. A ce moment l’ermite, qui suivait la querelle accou-rut et se jeta sur Bohort, les bras en croix.
― Au nom de Dieu, franc chevalier, cria-t-il à Lyonel, aie pitié de ton frère et de toi-même : pense à l’horrible crime que tu vas commettre ! L’ermite était vieux et ancien.
― Otez-vous, lui dit Lyonel, ou je vous tue avec lui !
― Si quelqu’un doit périr, mieux vaut que ce soit moi que lui, la perte sera moindre ! Et le vieillard enlace Bohort plus étroltement. Lyonel lui décharge un tel coup d’épée qu’il lui tranche la nuque jusqu’à la gorge ; le corps du pauvre vieux se roidit de l’angoisse de la mort. La fureur de Lyonel n’est pas apaisée : il commence à délacer le heaume de Bohort pour le lui enlever. En cet instant passait, par la volonté de Dieu, Calogrenant, l’un des bons chevaliers de la Table Ronde. Il voit le cadavre, il reconnaît Bohort étendu, sans mouvement, et Lyonel qui va l’égorger. Il saute à terre, empoigne Lyonel et le tire si fort qu’il lui fait lâcher prise.
― Qu’est-ce donc, Lyonel ? Avez-vous perdu la raison, que vous voulez tuer votre frère, l’un des meilleurs hommes du monde ?
― Comment, fait Lyone], vous le défendez ? Si vous vous en mêlez je m’en prendrai à vous. Calogrenant le regarde, interdit :
― C’est donc pour tout de bon, Lyonel, que vous faites mine de le tuer ?
― Oui certes, il le mérite, et ni vous ni personne ne m’y fera renoncer. Là-dessus Lyonel se jette de nouveau sur Bohort, l’épée haute. Mais Calogrenant se place devant lui, et le combat commence entre eux. Tous deux sont preux et de grande force ; la melée dure si longtemps que Bohort revient à lui et se redresse un peu. Il voit le combat et comprend que son sort s’y décide, mais une terrible anxiété le saisit : que ce soit Calogrenant son défenseur ou Lyonel son frère qui périsse sous ses yeux, il n’y aura pour lui-même que honte et douleur. Il voudrait les aller séparer, mais tous ses membres sont comme rompus : impossible de remuer ! Cependant Calogrenant a le dessous ; blessé en maint endroit, l’écu en pièces, le heaume à demi brisé, il va mourir. Alors, voyant que Bohort s’est relevé, il lui adresse un appel désespéré.
― O Bohort, voyez en quel péril je me suis mis pour vous, qui êtes plus vaillant que moi ! Venez m’aider, car si je mourais, le monde vous en blâmerait.
― Tout cela ne te sauvera pas ! ricane Lyonel. Rien n’empêchera que je ne vous tue tous les deux de cette épée : regarde-la bien ! Par un effort surhumain Bohort se lève ; malgré sa faiblesse, il veut secourir Calogrenant : il est trop tard !
Lyonel, d’un coup rapide, lui a fait voler le heaume de la tête ; d’un second coup il l’étend mort à ses pieds, le crâne ouvert. Bohort en est donc venu au combat contre son frère Non, Dieu ne le permit pas. La foudre, tombant soudain entre eux, les sépara en les jetant tous deux à terre Quand ils reprirent connaissance, ils se regardèrent longuement, et Bohort, voyant Lyonel sain et sauf, s’écria : Beau Seigneur Dieu, loué et béni soyez-vous de m’avoir sauvé mon frère !
Une voix répondit du haut des cieux : « Bohort, bon chevalier, ne reste pas avec ce furieux, mais achemine-toi vers la mer, où Perceval t’attend. »
La frénésie de Lyonel était passée ; il promis de faire ensevelir dignement ses victimes, et Bohort s’éloigna sur la route de la mer. Tout le reste du jours, il chevaucha ; et la nuit dans une bonne abbave où il avait trouvé gîte, il était à peine endormi que la voix divine lui enjoignait de repartir. Sans bruit il se réarma, reprit son cheval, et, pour ne pas déranger le frère portier, sortit par une brèche du mur. I e jour n’était pas encore levé quand il atteignit le rivage de la mer ; dans un petit havre se trouvait une jolie barque blanche, à la voile blanche. Bohort, met-tant pied à terre, y monta ; et sitôt qu’il y fut la nef s’envola sur les flots. Surpris, il regretta son cheval, qui était resté sur la rive. Puis, accoté au bordage, il regarda les étoiles scintiller dans l’eau calme ; il médita quelque temps sur les bizarreries de sa destinée, s’en remit à la Providence, et finalement s’endormit... Il était grand jour quand il s’éveilla. A l’autre de la nef, un chevalier le regardait en souriant : c’était Perceval.