La Restauration de nos monuments historiques devant l’art et devant le budget

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La restauration de nos monumens historiques devant l’art et devant le budget
Anatole Leroy-Beaulieu


I.


Notre siècle est le premier qui se soit piqué de réparer les édifices des siècles passés sans les défigurer. Jusqu’ici chaque époque appliquait aux monumens des époques précédentes son goût et son style : la nôtre au contraire emprunte souvent, pour les édifices contemporains, les formes et les styles des âges écoulés. Comprenant tous les arts et toutes les époques, n’ayant point, à proprement parler, d’art ou de style original, faisant à volonté du grec ou du romain, du byzantin ou du gothique, nous ne sommes point tentés de déformer les monumens que nous ont laissés nos pères de la façon dont ceux-ci ont déformé les monumens de leurs ancêtres. C’est toujours dans leur style et non dans le nôtre que nous prétendons réparer nos vieilles cathédrales, nos vieux châteaux. Notre temps est le seul qui ait su restaurer les anciens édifices, disons-nous volontiers. Il y a dans cet éloge de nous-mêmes une part de vérité et de justice, une part d’erreur ou d’illusion. Nous ne rhabillons plus, comme nos aïeux, les constructions des autres époques dans un style étranger, nous ne les travestissons plus à la grecque ou à l’italienne ; en réalité, nous ne les en accommodons guère moins à notre goût et à notre caprice. Les monumens n’ont échappé aux périls des restaurations des siècles précédens que pour tomber avec nous dans un péril opposé et comme inverse : ce n’est plus l’ignorance, c’est le savoir même des architectes qui les met en danger.

À force d’études, nous avons réduit l’art et les procédés du moyen âge en théories, en formules, plus nettes et plus fixes que celles qu’il connut jamais lui-même ; nous en sommes arrivés à croire mieux posséder l’art roman ou l’art gothique que les constructeurs des monumens gothiques ou romans. Nous avons sur ces derniers un avantage ; l’art du moyen âge ayant toujours marché de transformation en transformation sans jamais s’arrêter, la postérité, qui le peut embrasser tout entier d’un coup d’œil,, a moins de peine que les contemporains à en comprendre l’ensemble, à en caractériser les différentes phases. Par malheur, cet avantage n’est pas sans contre-partie. Il nous est arrivé en architecture ce qui arrive souvent en histoire naturelle. Nos divisions et nos classifications, nos définitions et nos formules ont été plus marquées, plus exclusives que ne le comportaient les choses elles-mêmes. Le besoin de classer et de généraliser, de faire tout rentrer dans un cadre et dans un système, nous a conduits à nous faire une sorte de type idéal, d’art abstrait et théorique aux règles duquel nous sommes tentés de plier après coup les monumens des siècles passés. Il y a là pour les édifices du moyen âge, pour les édifices gothiques surtout, un danger que nous croyons devoir signaler au monde savant et au public. Bien des églises de France ont été restaurées depuis un demi-siècle, sous le second empire surtout ; dans ce nombre, il y en a peu qui n’aient subi quelques altérations, quelques corrections plus ou moins graves. Aux yeux de la foule, ces modifications ont souvent été insensibles, souvent même elles ont paru dignes d’éloges ; aux yeux de l’archéologue, aux yeux de l’homme préoccupé de l’histoire et des souvenirs du passé, elles ont toujours été regrettables, parfois elles ont été irréparables. Dans un monument historique, il ne devrait y avoir de toléré que les changemens impérieusement exigés par le but de l’édifice, ou par la solidité de la construction. Nous ne voulons point faire de récrimination sur les monumens dont la restauration est achevée. Nous prendrons pour exemple, à peu de distance de Paris, une église actuellement en restauration, la cathédrale d’Évreux. C’est une de ces nombreuses églises où les différens styles se suivent et s’enchaînent les uns aux autres, comme les générations et les siècles, sans que la variété des parties nuise à l’harmonie de l’ensemble. La nef, dans l’étage inférieur au moins, est romane, le chœur gothique, la façade renaissance. La nef avait deux caractères particuliers : les contre-forts supportaient de doubles arcs-boutans, et l’ogive de la voûte centrale était peu accentuée, d’un gothique encore timide et primitif. Dans la restauration projetée, ou mieux dans la reconstruction commencée, ce double caractère doit disparaître. Nous avons vu un plan gravé représentant côte à côte l’église actuelle et le projet de restauration. Les différences ou les améliorations sautent aux yeux ; les nouveaux contre-forts n’ont, comme dans la plupart des églises, qu’un seul arc-boutant, et comme dans la plupart des monumens du XIIIe siècle l’ogive de la nef nouvelle est sensiblement plus aiguë. L’intérieur et l’extérieur du vaisseau central, la seule partie de l’édifice encore atteinte par la restauration, sont ainsi également modifiés dans ce qu’ils ont d’essentiel, dans ce qu’ils ont de particulier et de rare.

Les modifications, comme nous venons de le dire, on ne les déguise point, on les affiche dans les projets officiels, et les partisans de la reconstruction en font valoir les avantages. Ces contre-forts à doubles arcs-boutans étaient une forme vicieuse, cette ogive surbaissée de la nef était lourde, et ne convenait point à un monument de cette époque. En simplifiant les arcs-boutans, en surhaussant l’ogive de la voûte, on donne à l’édifice plus de légèreté, plus d’élégance, plus de pureté. Qu’avez-vous à reprocher à une reconstruction qui ne change les parties et les proportions de l’édifice que pour les corriger et les embellir ? Ce que nous avons à dire, c’est qu’avec de telles corrections, avec de tels perfectionnemens, un édifice perd l’une des principales qualités d’une œuvre d’art, l’originalité, et la première qualité d’un monument historique, l’authenticité.

Un monument n’est pas seulement une œuvre d’art destinée à charmer l’œil et le goût, un monument est un document. A ce titre, tous lui doivent le respect, et nul n’a qualité pour y toucher. La falsification des monumens de pierre n’est guère plus excusable que celle des monumens écrits ; la main qui les restaure n’a pas le droit d’en dénaturer le texte. On sait jusqu’où nos éditeurs modernes poussent en pareille matière le scrupule : nous voudrions voir leur exemple suivi des architectes et des réparateurs de nos cathédrales. Que dirait-on d’une réimpression d’un de nos vieux poètes ou de nos vieux historiens, d’un Joinville ou d’un Charles d’Orléans, dont la langue serait modifiée par un lettré ou un philologue contemporain, sous prétexte d’en redresser les fautes et les incorrections, et de leur faire mieux parler le langage de leur temps ? C’est cependant là ce que nous faisons quand nous corrigeons en style du moyen âge les églises du moyen âge. La question n’est pas de savoir si nous faisons mieux, cela se pourrait parfois, car dans les plus beaux édifices, comme dans les plus beaux livres, il est souvent facile d’indiquer une faute ou une incorrection. La question est de respecter ce qui existe, de conserver à l’avenir les monumens du passé en leur intégrité, en leur génie original. Dans les œuvres d’art même, il est une chose que notre époque, toujours critique et chercheuse avant tout, apprécie à l’égal de la beauté, c’est l’authenticité, la sincérité. Là est une des premières préoccupations de la science et du goût contemporains. Nous aimons peu les statues restaurées, les tableaux repeints, nous aimons à savoir à quelle école, à quelle époque nous avons affaire, en toutes choses nous nous défions de la fraude et de la contrefaçon. La contrefaçon et les altérations capricieuses ne doivent point être plus tolérées dans l’architecture que dans la peinture ou la sculpture. Le titre de monumens historiques conféré à la plupart de nos cathédrales indique de soi-même cette préoccupation de respect et de conservation. Qu’est-ce qu’un monument historique dont on dénature arbitrairement les formes et les proportions ? Tout dans ces œuvres vénérables de siècles déjà bien loin appartient à l’histoire ; chaque voûte, chaque muraille, nous dirions volontiers chaque pierre de l’édifice en reçoit une consécration. Vis-à-vis de ces restes augustes de notre vieille France, de ces témoins encore debout de la foi de nos pères et de l’âge héroïque de notre patrie, ce n’est point trop à notre gré d’une sorte de religion, un peu de superstition ne serait pas malséant.

Les barbares incendies de Paris nous ont récemment offert de tristes occasions d’appliquer les vrais principes. Un grand exemple nous a été donné par le pouvoir, dont on l’eût peut-être le moins attendu, à propos d’un monument en soi-même médiocre. La colonne Vendôme a été redressée dans son état original, sans que ni l’art ni la politique aient été admis à y apporter la plus légère modification. L’assemblée qui a volé la déchéance de l’empire a décidé que la statue du premier empereur serait replacée » au sommet de la spirale de bronze où se déroulent les exploits de ses soldats. L’assemblée nationale a fait plus : au mépris du goût populaire et des préventions publiques, au mépris de justes considérations d’économie, elle a fait remettre sur la colonne non le Napoléon en petit chapeau et à la redingote légendaire laissé par le roi Louis-Philippe, mais un Napoléon en empereur romain, tel que le vainqueur d’Austerlitz s’était fait faire lui-même et qu’il avait été rétabli par son neveu. En cela, ce n’est pas seulement aux iconoclastes révolutionnaires, grâce auxquels plus d’un piédestal reste encore dans Paris dépouillé de sa statue, c’est aux artistes et aux architectes, c’est aux villes et aux provinces que la représentation de la France a donné une solennelle leçon. Ce qu’elle a fait pour un monument de peu de style et de peu d’antiquité, contre lequel pouvaient s’élever des préventions politiques, nous voudrions le voir faire pour tous les anciens édifices de la France. Un tel exemple devrait servir de règle dans toutes les reconstructions de monumens historiques. Il y a dans nos campagnes et dans nos villes assez d’églises, assez de monumens du passé qui chaque jour sont transformés selon le goût du temps, ou sont abattus pour faire place à de plus agréables ou de plus commodes. Qu’il y ait au moins une classe d’édifices placés au-dessus de ces vicissitudes du goût public.

L’histoire et la science réclament également le maintien intégral de nos monumens historiques. Ce sont souvent les parties que l’on prétend modifier qui pour l’archéologue ont le plus de valeur. Pour nous en tenir au même exemple, voici la voûte de la nef d’Évreux que l’on veut reconstruire sur un type nouveau. Cette voûte, dont l’ogive est peu accusée, dont les arcs-doubleaux formés d’une simple plate-bande semblent encore tout romans, est un monument précieux pour l’histoire de l’art. A en juger par ces formes archaïques, autant que par les annales de la cathédrale en partie brûlée en 1195 dans le siège de Philippe-Auguste et presque immédiatement relevée, cette voûte ogivale serait une des plus anciennes, peut-être même la première construite en Normandie. Elle tendrait à faire reporter l’introduction de l’ogive dans cette province à une époque plus reculée qu’on ne le fait d’ordinaire, aux premières années du XIIIe siècle, si ce n’est aux dernières du XIIe. Et c’est un pareil témoin, un pareil texte d’architecture, que l’on est en train de détruire pour y substituer une voûte à ogive plus accentuée, à ogive banale ! Il est vrai que les promoteurs de cette modification diminuent de près d’un siècle l’antiquité de la voûte qu’ils veulent faire disparaître. Cette controverse même montre les inconvéniens et les dangers d’un semblable système d’altérations arbitraires. Les monumens qui par d’apparentes anomalies ou bizarreries prêtent aux discussions et aux recherches savantes sont précisément ceux qui, dans les reconstructions modernes, se trouvent le plus exposés aux modifications, aux corrections. L’architecte chargé de la réparation est-il lui-même un archéologue ayant des théories sur l’histoire de l’art, le péril n’en est que plus grand. S’il rencontre des détails de structure qui ne lui paraissent pas d’accord avec ses idées ou le résultat de ses études, l’archéologue architecte sera fortement tenté de les modifier suivant son propre système. Alors même qu’il saurait résister au désir de faire disparaître des preuves ou des argumens qui contrarient ses théories, l’homme de l’art qui est en même temps un homme de science reste exposé à des soupçons qui ne peuvent être entièrement dissipés que par une seule chose, le respect absolu des formes anciennes.

L’histoire et la science ont intérêt au maintien intégral de toutes les parties de nos vieux monumens : pourquoi ne pas leur donner satisfaction ? Est-ce l’intérêt de l’art qui est en opposition avec l’intérêt historique ou scientifique ? En regardant les monumens isolément, et chacun pris à part, on pourrait peut-être parfois avoir quelques doutes sur lui point ; en embrassant d’un coup d’œil toute notre France monumentale, on ne saurait s’y tromper. A cette révision des formes anciennes par les architectes modernes, l’art n’a guère moins à perdre que l’histoire. Les corrections faites aux monumens d’après un système général, presque également applicable à tous, ont pour résultat naturel d’en diminuer le caractère, la physionomie, l’individualité. Sous prétexte de se rapprocher d’une sorte de type abstrait, d’une sorte de gothique absolu, on fait disparaître comme vicieuses ou défectueuses les formes locales, les formes particulières et personnelles des édifices. Évreux nous en fournit encore un exemple. Les contre-forts de cette cathédrale ont de doubles arcs-boutans ; c’est là un trait relativement rare ; il semble qu’on va s’empresser de le conserver. Point du tout, le plan de restauration ramène arcs-boutans et contre-forts au type le plus fréquent et partant le plus commun. Que devient avec un pareil système l’originalité ou la personnalité d’un monument, c’est-à-dire ce que nous apprécions le plus dans les œuvres d’art comme dans les êtres animés ? Que devient la variété de notre France architecturale et la diversité de formes et de types que nous admirons dans le moyen âge ? Appliquant à tous les édifices d’une époque, sans distinction de région ou d’inspiration isolée, un système préconçu, les restaurateurs de nos églises travaillent laborieusement et dispendieusement à nous les ramener toutes à un type uniforme, leur enlevant leurs particularités, leurs traits spéciaux, et nous dérobant une des choses qui dans l’art nous intéressent le plus, les variations et les transformations du style et du goût. Sous cette influence d’architectes du même temps et de la même école, l’art gothique, l’art le plus libre et le plus spontané, risquerait de devenir à la longue quelque chose d’académique et de conventionnel comme l’architecture pseudo-classique de la Russie ou de l’Angleterre. Si l’on songe qu’une telle méthode de restauration peut être suivie pendant des siècles, et que naturellement plus nous nous serons permis de modifications, et plus nos enfans s’en permettront, ne serait-ce que parce que dans nos reconstructions il leur deviendra difficile de distinguer les formes originales des formes altérées, on se sent inquiet du sort de nos grands monumens gothiques, et l’on se demande ce qui pourra rester un jour de l’architecture ogivale.

Un tel système de redressement et de correction des édifices d’un autre âge serait fatal à tous les styles ; à aucun, il ne peut l’être autant qu’au style gothique. Applicable peut-être en certains cas aux restes de l’art antique, cette prétention de corriger et d’épurer selon des règles fixes et préconçues est en contradiction avec le génie même de l’architecture gothique. Nous sommes loin de prétendre que les maîtres maçons du moyen âge n’aient point eu leurs principes et leurs règles. Il est assez démontré aujourd’hui que Fart ogival n’est point l’art confus, capricieux et désordonné que s’imaginaient au commencement du siècle les premiers admirateurs du moyen âge, les romantiques, qui dans nos vieilles églises ne voyaient guère que l’effet pittoresque. Il n’en est pas moins vrai que jamais cette architecture n’a pu se formuler d’une manière arrêtée, qu’elle n’a jamais su s’enfermer et, pour ainsi dire, se cristalliser dans des formes définitives et en quelque sorte immuables et absolues. Elle n’a pas connu d’ordres à la manière antique et n’a pas laissé de canon comme en ont inventé les architectes classiques. Si nous voyons un point culminant au-delà duquel, au lieu de progresser, l’architecture du moyen âge a commencé à décliner, ce faîte de l’art où le style gothique n’a pu se maintenir n’a duré qu’un moment ; ce n’est pour ainsi dire qu’une ligne idéale. Peu importent les causes de cette rapide évolution ou de cette prompte décadence, peu importe qu’elles fussent ou non impliquées dans les principes et le génie même de l’art ogival. Il nous suffît que ce soit là un des traits essentiels, un des caractères de l’architecture du moyen âge comparée à celle de l’antiquité. A toutes les époques, l’une présente quelque chose de moins fixe, de moins arrêté, de moins délimité que l’autre, et cela non-seulement selon l’ordre des temps, de quart de siècle en quart de siècle, mais aussi selon l’ordre des lieux, selon les provinces ou les régions. Par là, il y a double difficulté à ramener l’art gothique à un type uniforme, également applicable à toutes les contrées dont les monumens sont à restaurer. Inférieur à l’antiquité sous le rapport de la perfection absolue, de la précision des formes et des proportions architecturales, le moyen âge l’emporte SOT elle par la variété ; cet avantage, il conviendrait de ne pas le lui enlever.


II

Au fond, nos procédés de réparation ou de reconstruction ne diffèrent point autant de ceux des autres époques que nous aimons à nous le persuader. Comme les siècles précédens, nous restaurons à notre guise, selon les règles dominantes dans nos écoles ; comme les siècles précédens, nous voulons corriger, embellir, améliorer. La grande différence est que nous prétendons le faire dans le goût de l’édifice original, ou, comme l’on dit vulgairement, dans le style de l’époque. Nous aurions du reste mauvaise grâce à faire autrement, puisque notre temps n’a pas d’architecture qui lui soit propre à l’exclusion des autres. Restaurer une église ou un château dans le style du temps, c’est là un mot admirable pour la foule ; c’est même une chose excellente pour le goût ou l’œil d’un amateur ; pour l’histoire et l’archéologie, c’est une bien pauvre garantie. Avec cette belle formule, on pourrait se permettre toutes les altérations, tous les caprices imaginables, on pourrait refaire un monument sans en rien laisser subsister. Le peintre qui retouche un tableau, le sculpteur qui répare un marbre, prétendent bien aussi le restaurer dans le style de l’époque ou de l’école ; cela en vaut-il davantage l’original ? Pour la science et la critique, nos reconstructions arbitraires n’ont pas plus de valeur, A certains égards, nos postiches archéologiques sont même plus dangereux et plus regrettables que les restaurations hybrides des siècles passés : ces dernières, exécutées dans un goût franchement différent, avaient au moins le mérite de se dénoncer elles-mêmes ; elles n’exposaient pas à de fâcheuses méprises. Avec nos savantes et frauduleuses altérations, nous au contraire préparons à l’avenir de singulières erreurs. Les archéologues futurs nous devront là une assez ingrate besogne ; dans nombre des édifices que nous avons restaurés, ils ne sauront à quoi se fier, et il est douteux qu’ils nous soient très reconnaissans de leur avoir rendu si difficile et si équivoque la connaissance des monumens originaux.

Que font nos architectes quand, sous prétexte de les remettre en état, ils corrigent et modifient nos anciennes cathédrales ? Ils n’ont le choix qu’entre deux méthodes : suivre leurs propres conceptions ou reproduire les parties similaires d’édifices du même temps, et dans l’un comme dans l’autre cas ils imitent à leur insu les procédés des restaurateurs de la statuaire antique au XVIe ou au XVIIe siècle. Si les modifications sont de l’invention des architectes, elles portent forcément l’empreinte du goût, de l’éducation et par suite de l’époque des reconstructeurs ; c’est l’histoire de tant de marbres antiques achevés ou rajeunis, et ainsi naïvement défigurés par un ciseau moderne. Dans les statues au moins, quand par hasard on a retrouvé les parties anciennes, on a d’ordinaire eu soin de les leur rendre. On connaît l’aventure de l’Hercule Farnèse : un sculpteur de la renaissance, Guillaume della Porta, lui avait fait des jambes que l’on trouvait si belles que, lorsqu’on découvrit les jambes originales, on hésita d’abord à les leur substituer. N’est-ce pas ainsi qu’agissent nos architectes avec les monumens qu’ils redressent et améliorent à leur guise ? Comme il convient de remettre les statues de l’antiquité sur leurs jambes antiques, il serait bon de laisser les cathédrales, sur les murailles et les arcs-boutans du moyen âge. Si les correcteurs des monumens historiques ne veulent pas s’en fier à leurs propres inspirations, ils n’ont d’autre ressource que de copier d’autres édifices d’un style plus ou moins analogue, que d’emprunter pour leurs restaurations des parties toutes faites à d’autres monumens d’une époque et d’une contrée plus ou moins voisines. On prend par exemple des contre-forts de Reims pour une abside de Paris, et des arcs-boutans de Saint-Louis pour contre-bouter des constructions de Philippe-Auguste. Avec une telle méthode, en appliquant à tous les édifices en reconstruction le meilleur modèle de chaque époque, on amènerait promptement un regrettable appauvrissement de nos richesses architecturales, tout en ne nous laissant que des édifices faits de pièces et de morceaux et plus ou moins disparates. Ce système rappelle encore singulièrement les procédés des restaurateurs de la statuaire antique, mettant à un torse d’Hercule ou de Mars une tête de Mercure ou d’Adonis. L’ensemble peut être fort supportable, agréable même à l’œil ; il n’en répugne pas moins au goût et à la science, il n’en donne pas moins des monumens équivoques ou menteurs.

Quand donc les grandes œuvres de l’architecture inspireront-elles le même respect que celles de la peinture ou de la sculpture ? Personne ne s’imaginerait aujourd’hui de corriger en la restaurant une fresque du moyen âge ou une toile de la renaissance. Chez les maîtres du XIVe et du XVe siècle, les fautes de perspective, d’anatomie et de dessin sont cependant assez fréquentes et assez apparentes : on ne songe point pour cela à repeindre une composition des Memmi ou des Orcagna. On comprend que dans ces anciennes écoles les défauts sont presque aussi intéressans et aussi respectables que les qualités, et que qualités et défauts se tiennent ; on sent que dans ces œuvres primitives, dont la gaucherie même est si souvent pleine de charme, la valeur historique prime encore la valeur esthétique. Comment les édifices contemporains des plus vieilles de ces peintures gothiques, des édifices qui le plus souvent leur sont infiniment supérieurs par la science et la perfection de l’art, reçoivent-ils de notre époque un traitement si différent ? Comment, lorsqu’on tient si justement à n’avoir que des tableaux purs de toute retouche, accepte-t-on si facilement des altérations capricieuses dans les œuvres d’art qui de toutes sont les plus aisées à restaurer, à restituer intégralement ?

Chose remarquable en effet, l’art avec lequel nous prenons le plus de liberté dans nos restaurations est celui qui de sa nature a le plus de ressources pour réparer les ravages des hommes ou du temps, c’est le seul qui ait les moyens de se recompléter, de se rétablir, de se rajeunir indéfiniment. A cet égard, les œuvres de l’architecture ont un immense avantage sur celles de la peinture ou de la statuaire ; pour guérir leurs plaies, pour cicatriser leurs blessures, elles n’ont besoin que de soin et d’argent. Avec un sage entretien, un monument peut être éternel ; grâce à la substitution d’une pierre neuve à la pierre usée, il peut se renouveler à la manière des êtres vivans, qui, grâce aux alimens, réparent sans cesse leurs pertes, avec cette différence que dans les édifices cette continuelle réparation n’a point de limite, et que les parties vieillies se peuvent toujours reconstruire. Si une œuvre architecturale vient à périr ou à être mutilée, la faute en est à l’époque qui l’a laissée tomber ou défigurer. Avec un fragment d’un monument, on peut refaire sûrement toutes les parties similaires d’une manière si complète, si parfaite, que rien ne distingue les portions refaites des portions conservées.

Cette faculté de restauration indéfinie est si grande qu’en certains cas elle a pu exciter des scrupules. Pour ne pas tromper les siècles futurs, il est des monumens antiques où, en relevant les parties tombées, on a pris soin de les distinguer des parties anciennes, soit par la qualité de la pierre, soit par l’absence de moulure ou de poli. Ce serait là l’idéal scientifique d’une restauration qui n’aurait d’autre soin que de soutenir et de perpétuer le monument et dédaignerait de faire illusion à l’œil. Cette manière de distinguer les portions refaites de l’œuvre originale est certainement le mode de reconstruction le plus rationnel ; par l’excès même des scrupules et des précautions, ce procédé ne convient qu’à des monumens typiques en ruines ou hors d’usage, aux restes d’une lointaine antiquité, aux débris d’un art dont la plupart des œuvres ont péri ; c’est ainsi qu’il a été employé avec raison à l’Erechthéion de l’Acropole d’Athènes par exemple. Il est à noter qu’une pensée analogue a récemment inspiré certains plans de reconstruction des ruines léguées à Paris par la commune, des Tuileries et de l’Hôtel de Ville en particulier. Dans le premier de ces monumens, on voudrait isoler des constructions postérieures le palais primitif de Philibert Delorme ; dans le second, on voudrait qu’au lieu de chercher à se confondre ; avec l’hôtel de François Ier les parties nouvelles s’en distinguassent nettement et fissent ressortir les anciennes. De semblables tentatives sont en réaction contre le système, suivi jusqu’à présent dans notre siècle, de compléter ou d’agrandir les monumens des époques précédentes en en imitant le style. Au lieu de donner une unité apparente à des œuvres qui n’en sauraient avoir de réelle, on chercherait l’harmonie dans le contraste même des constructions originales et des contemporaines. Ces essais, peut-être périlleux pour l’effet et pour les habitudes de notre œil, nous semblent devoir être encouragés au point de vue de l’art comme à celui de l’histoire ; ce serait le meilleur moyen de faire la part aux artistes anciens et aux artistes vivans sans sacrifier les uns aux autres.

Ce n’est aucun de ces procédés d’une savante critique que nous réclamons pour la restauration de nos églises. Ce que nous demandons pour elles, c’est le respect des formes existantes, d’ordinaire assez bien conservées, assez nettement indiquées pour qu’il soit aisé de les reproduire. Ce que nous demandons, c’est que les reconstructions de nos cathédrales les renouvellent sans les déformer, c’est que la restauration, si facile en architecture, ne serve point de prétexte à l’innovation, c’est en un mot que les monumens contemporains soient abandonnés au goût et à l’invention des artistes vivans, et que les monumens des siècles passés soient soustraits à leurs caprices et à leurs fantaisies. Un tel vœu paraît modeste, il semble que personne n’y puisse refuser son acquiescement. Il y a cependant pour les restaurateurs de nos églises deux manières d’échapper à l’obligation que leur devrait imposer le respect des monumens originaux du moyen âge ; il y a deux motifs ou deux prétextes d’innovation d’autant plus dangereux qu’ils se couvrent de l’intérêt même de l’édifice et de l’archéologie. C’est d’abord le besoin de fortifier et d’améliorer la construction, de modifier les parties défectueuses pour mieux assurer la solidité et la préservation des autres ; c’est ensuite la prétention de remettre toutes choses en l’état primitif, de débarrasser l’église du XIIIe siècle des adjonctions ou des altérations des siècles suivans pour la ramener entièrement au plan original. C’est ainsi au nom de leur conservation qu’on démolit nos cathédrales, et au nom de l’antiquité qu’on les transforme et les défigure. Une église mise en restauration est exposée à être modifiée d’un côté au profit de la construction, de l’autre au profit de la science archéologique, et, comme il n’existe aucune autorité incontestée pour décider dans l’un ou l’autre cas, il y a peu de parties de l’édifice qui soient sûres d’échapper aux remaniemens.

Le danger que font courir aux monumens gothiques les prétendus besoins de la construction est le principal parce qu’il est le plus général. La construction est en effet la partie faible de l’architecture du moyen âge, de l’architecture gothique en particulier. A ce point de vue, elle est franchement inférieure à l’architecture de l’antiquité. On a souvent remarqué l’air vieux et parfois décrépit de nos cathédrales comparé à l’air de force et de jeunesse de temples grecs en réalité plus âgés de quinze ou vingt siècles. Cette infériorité tient à deux causes, l’une accidentelle, accessoire, l’autre normale et pour ainsi dire constitutive. La première est dans le mauvais choix, la mauvaise qualité des matériaux, souvent aggravée par une construction hâtive ; la seconde est dans l’esprit, le génie même du style ogival, qui, à force de chercher l’élévation et la légèreté, semble parfois se complaire à défier les lois de la pesanteur. A de mauvais matériaux, à des maçonneries mal établies ou mal soignées, une restauration a toujours le droit et le devoir de remédier. Il en est tout autrement quand il s’agit des formes mêmes de la construction : les modifier, c’est dénaturer l’édifice original. Un style d’architecture comme le style gothique n’est pas tout entier dans les résultats obtenus, il est aussi dans les moyens employés. Les procédés de construction sont une partie intégrale d’un système architectural. A ce point de vue, les arcs-boutans et les contre-forts de nos églises ne sont guère moins à respecter que les voûtes, et modifier les premiers sous prétexte de consolider les secondes, c’est une altération qui ne peut être excusée que par un besoin impérieux. Il est rare qu’on en soit réduit à cette extrémité. Comment admettre en effet qu’avec tous les moyens en notre possession nous ne puissions reproduire dans nos reconstructions des formes auxquelles les architectes du XIIIe siècle ont bien su assurer cinq ou six siècles d’existence ? Qu’importe que ces formes semblent plus ou moins défectueuses, dès qu’elles ont fait leurs preuves de durée ? Prétendre corriger sur ce point les artistes du moyen âge, ce serait en réalité proclamer notre infériorité comme constructeurs. Les architectes diocésains ont à ce sujet une singulière théorie, ils soutiennent que l’on peut se permettre dans une réédification générale des modifications qui seraient périlleuses dans une simple restauration [1] Que deviendraient les monumens historiques avec l’adoption d’une telle maxime ? La correction des formes prétendues défectueuses est un des plus grands dangers de nos églises gothiques, danger d’autant plus grand que, pour les raisons que nous avons indiquées, la plupart sont destinées à être plus ou moins rebâties dans le cours des siècles. En face de cette perspective, il importe de maintenir le principe de la reproduction scrupuleuse des formes originales du monument. Toute reconstruction d’un monument historique ne doit être qu’une restitution ; en dehors de cette règle, il n’y a place qu’à la fantaisie et à l’arbitraire. La prétention de ramener les églises gothiques à leur état primitif n’est souvent ni moins spécieuse, ni moins dangereuse que celle d’en améliorer la construction. Le plus souvent en effet nous n’avons sur un ancien édifice d’autre document que l’état actuel, et c’est en respectant ce dernier que l’on conserverait le mieux le plan original. Il y a une autre difficulté ; cette prétention de tout remettre en l’état primitif est souvent inconciliable avec la manière dont ont été élevées ou reconstruites, à la suite de démolitions ou d’incendies partiels, la plupart de nos grandes églises. La nef et les collatéraux, le chœur et le transept appartenant fréquemment à des époques et à des styles divers, où prendre le type premier de l’édifice et comment le ramener à une unité qu’il n’a peut-être jamais eue ? Avec un tel système, il faudrait logiquement détruire toutes les parties ajoutées après coup ; dans les églises du XIIIe siècle par exemple, il faudrait renverser les chapelles latérales et absidales, il faudrait renouveler les vitraux de la fin de l’âge gothique ou de la renaissance pour les remplacer par des verrières postiches du style du monument. Si les architectes ne vont pas jusque-là, ils s’autorisent fréquemment de remaniemens antérieurs pour s’en permettre de nouveaux. Les différentes parties de l’édifice se trouvent ainsi mises en suspicion et discutées à chaque restauration. Rien ne nous prouve, dit le rapport de M. Viollet-Le-Duc, que la courbure actuelle des arcs-boutans d’Évreux soit celle qu’avait adoptée l’architecte du XIIIe siècle. — Avec un tel scepticisme, il faut que la date d’un monument soit bien nettement indiquée pour qu’il n’ait rien à redouter des correcteurs modernes. Dans l’incertitude, il semblerait que le bénéfice du doute dût toujours être pour les constructions existantes. On ne voit pas qu’il y ait avantage pour l’archéologie à substituer à une conception douteuse du moyen âge une conception indubitablement contemporaine. Avec un tel système, on ouvre la porte à toutes les conjectures, et l’on en revient toujours à n’avoir d’autre règle que l’arbitraire. Il y a des gens qui, en pareille matière, accordent volontiers à un savant ou à un artiste une sorte de divination ; en toute chose, il est prudent de se défier de ce don de seconde vue. Dans un monument historique, une altération doit être bien visible, bien incontestable pour qu’on la puisse corriger ; autrement on risque d’être victime, des systèmes préconçus et des traditions d’école, on risque de voir le style gothique original plié de force au gothique théorique et artificiel du XIXe siècle. A ce point de vue encore, ce qu’il y a de mieux dans l’intérêt même de l’archéologie, c’est peut-être une restauration qui ne se pique pas trop de science archéologique, ou qui soit au moins contenue par une sorte de modestie et de timidité. Ces grandes restaurations sur le plan prétendu primitif ont encore un autre grave inconvénient : elles sont naturellement les plus dispendieuses, et alors même que les modifications ont été clairement indiquées par une visible déviation des formes anciennes, les résultats ne sont pas toujours en proportion de la grandeur des sacrifices.
III

Le péril dont sont menacés les principaux monumens religieux de la France n’est pas tout entier dans le goût du public ou des architectes ; il est dans les habitudes prises, il est dans la constitution même du service préposé à la conservation et à la restauration de nos cathédrales. Cette administration, qui remonte aux premières années du second empire, est une des moins heureuses créations du régime déchu. Quand on songe combien l’entretien de nos monumens est chose délicate et en même temps chose dispendieuse, il semble que, dans l’intérêt du budget comme dans celui de l’art, ce service public n’ait pu être entouré de trop de garanties. Or, dans l’état actuel, ces garanties sont faibles, pour mieux dire elles sont nulles. Avec le système inauguré en 1853, la direction et le contrôle, la proposition et la décision sont dans les mêmes mains ou dans des mains ayant des intérêts identiques. Par le décret de 1853, les cathédrales ont été réunies aux évêchés et aux séminaires sous la dénomination d’édifices diocésains, et le soin de l’entretien de ces édifices si différens de but et. d’intérêt a été confié à trois inspecteurs-généraux entre lesquels est réparti tout le territoire français. Tout ce qui regarde les travaux de nos cathédrales, ces inspecteurs diocésains, réunis en comité sous la présidence d’un directeur des cultes, le règlent souverainement sous le seul contrôle du ministre, contrôle le plus souvent illusoire et nominal. Autrefois les cathédrales ne pouvaient être réparées qu’après avis de la commission des monumens historiques ; aujourd’hui, tout en demeurant sur la liste de ces monumens, les églises métropolitaines en sont virtuellement exclues. Les plus vastes et les plus imposans de nos vieux édifices sont confondus avec des évêchés insignifians et de vulgaires séminaires ; ils ne sont pas plus défendus contre le caprice des restaurations que le dernier palais épiscopal. Une simple église de campagne, un simple portail roman d’une chapelle en ruines, s’il est classé comme monument historique, a plus de garanties de protection que nos grandes cathédrales.

Au-dessous des trois inspecteurs-généraux sont placés des architectes diocésains, chargés de proposer et d’exécuter les réparations des monumens. D’aprés le décret de 1853, ces architectes devaient, croyons-nous, résider aux chefs- lieux de leurs diocèses respectifs. Dans les derniers temps de l’empire, l’administration s’est affranchie de cette règle. Aujourd’hui le comité des inspecteurs et les bureaux du ministère distribuent comme ils l’entendent les travaux des cathédrales à des architectes de Paris. La résidence ne serait cependant pas sans avantage ; elle permettrait à l’architecte de veiller constamment sur les édifices confiés à ses soins, d’en réparer les dégradations au fur et à mesure qu’elles se produisent, au lieu d’attendre, pour y porter remède, qu’elles aient pris de dangereuses proportions. Ce ne serait pas là tout le profit. Le séjour sur les lieux donnerait aux architectes ce qui leur manque souvent, la connaissance de l’histoire, des traditions, des légendes locales, toutes choses qui d’ordinaire sont intimement liées à nos grandes églises, et dont l’intelligence n’est pas inutile à leur restauration. Une cathédrale en effet n’est pas seulement un monument d’histoire générale, c’est en même temps, c’est avant tout le monument d’une province, d’un diocèse ou d’une ville. C’est aux annales locales, aux annales légendaires ou historiques, que se rattachent nombre de statues et de bas-reliefs, de tombes et d’inscriptions, de peintures et de vitraux dont, le sacrifice ou l’altération dépouille souvent nos églises restaurées d’un de leurs principaux intérêts et d’un de leurs plus grands charmes.

Les architectes diocésains ont un droit de tant pour 100 sur les travaux qu’ils dirigent, et ce droit est plus élevé pour les reconstructions et les gros ouvrages que pour les simples travaux d’entretien. Par là, l’architecte est sans le vouloir doublement intéressé à préférer les grandes et dispendieuses entreprises de reconstruction pu de restauration générale à de modestes et économiques réparations. Une telle disposition, si elle ne peut être modifiée, réclame au moins un sévère et minutieux contrôle. Aucun particulier ne voudrait mettre sa maison, ses bâtimens industriels ou agricoles au régime où sont nos cathédrales. Il y a là, nous nous faisons un devoir de le signaler, un ordre de choses défectueux, des habitudes pernicieuses pour l’art, pour la science et, ce qui n’importe pas moins, pour les finances publiques. Il y aurait injustice à attaquer les personnes, on ne saurait le plus souvent contester ni leur science, ni leur goût, ni leur désintéressement. Notre école d’architecture a rendu de grands services à l’archéologie et aux monumens, il y aurait ingratitude à le nier. Les personnes sont au-dessus de toute attaque et de tout reproche, et, si le système actuel n’a point produit plus de mal, c’est en partie grâce à elles. Malheureusement, ici comme ailleurs, ce n’est point dans les hommes, c’est dans les institutions qu’on doit chercher des garanties. Absence de débats contradictoires, absence de tribunal d’appel, absence de contrôle, tels sont les défauts que l’on doit faire disparaître de l’administration préposée à la conservation de nos cathédrales. Il y a là des réformes à exécuter, et nulle part les réformes ne sont plus urgentes parce que nulle part le mal n’est moins réparable. Chaque jour de retard dérobe à nos enfans une part de l’héritage de nos ancêtres.

Liés entre eux par la position et les intérêts, souvent par des relations d’étude et d’école, les inspecteurs-généraux et les architectes diocésains forment un véritable corps, ayant son esprit propre, ses maximes, ses habitudes, et ne souffrant pas volontiers l’ingérence et l’intrusion d’aucun étranger. A l’autorité de la science et d’une compétence spéciale, à la puissance jalouse d’une corporation dont tous les membres se soutiennent les uns les autres, se joint l’appui des bureaux ministériels, la force omnipotente d’une administration contre laquelle il n’y a point de recours et qui jamais ne consent à revenir sur ses décisions. Avec une telle organisation, avec une pareille puissance arbitraire d’hommes portés à reconstruire et à innover par goût et par métier, on ne saurait comprendre ce qu’il faut parfois d’efforts pour sauver nos églises. Chaque année, deux ou trois de nos cathédrales sont vouées aune périlleuse rénovation, il ne faudrait peut-être pas plus d’un demi-siècle pour que toutes y aient passé. Nous pourrions citer telle ou telle cathédrale qui n’a dû le salut qu’à l’énergie de son évêque. Là où l’autorité diocésaine est moins courageuse ou moins éclairée, là surtout où le clergé et le public ont le goût des changemens et des travaux, le goût du neuf et des murailles blanches, le danger est difficile à conjurer. Une fois la reconstruction décidée par le comité des inspecteurs-généraux, l’affaire est malaisée, impossible même à arrêter. Toute réclamation, tout appel échoue contre le dédain des architectes diocésains et la force d’inertie des bureaux ministériels. La cathédrale d’Évreux en a récemment offert un singulier exemple. Après bien des efforts, on était arrivé à obtenir du ministre des cultes un sursis et la nomination d’une nouvelle commission d’enquête. A Evreux, comme souvent ailleurs, l’administration et les bureaux ont été plus forts que le ministre. Avant que les ordres ministériels eussent été officiellement transmis, les parties de l’édifice en cause, les contre-forts et la voûte de la nef étaient rapidement abattus, et la démolition précédait l’enquête destinée à établir s’il y avait lieu à démolir. Ceci se passait au mois d’août 1874. De tels faits ne sont peut-être pas assez rares pour exciter beaucoup d’étonnement ; ils méritent cependant d’être connus avant qu’on puisse espérer de les voir prévenus.

A Évreux, comme dans la plupart des cas, c’est une question de solidité, une question de construction qui a été mise en avant pour déterminer la démolition de la cathédrale actuelle et la réfection de l’édifice sur un plan nouveau. C’est une chose délicate que de décider quand une église a besoin d’être reconstruite à neuf. Sur ce terrain, l’architecte, l’homme de l’art, a facilement raison de ses adversaires ; étant seul compétent, il n’a point de peine à être omnipotent. L’archéologue essaierait en vain de prendre sous sa protection au nom de l’antiquité des bâtimens condamnés par l’architecte au nom de la solidité. Dans tous les édifices, dans une église d’un usage journalier surtout ; cette question prime toutes les autres, et la première chose est de prévenir un péril public. Que répondre à un homme du métier déclarant après examen que telle voûte est suspecte, que telle muraille va tomber ? Lorsqu’un pareil verdict est prononcé sur un édifice, la panique saisit facilement les plus braves défenseurs. Il y a bien dans les bâtimens qui menacent ruine quelques symptômes extérieurs, des lézardes et des crevasses aux voûtes, des déviations dans les murailles. Les profanes n’en ont pas moins mauvaise grâce à vouloir s’autoriser contre les hommes de l’art de la présence ou de l’absence de tels accidens, ils sont naturellement accueillis par une fin de non-recevoir. En pareille matière, l’architecte seul est souverain juge ; or c’est précisément sur ce point où il est le plus difficilement contrôlé qu’il a plus besoin de l’être. A l’homme du métier, il faut opposer des gens du métier, aux études et aux rapports des architectes attachés aux cathédrales les enquêtes et l’examen d’architectes ou d’ingénieurs étrangers à cette administration. Plus d’une fois on a vu condamner solennellement des édifices qui n’en ont pas moins vécu, et l’événement a montré qu’en dépit de la précision des sciences de construction, les architectes ne sont pas toujours plus infaillibles que les médecins. Pour ne pas sortir de la Normandie, on a vu, il y a quelques années, la tour centrale de la cathédrale de Bayeux, une tour du commencement du XVIe siècle, unique en France et peut-être en Europe, menacée de destruction, et la destruction commencée au nom de la préservation de l’édifice. La ville et le diocèse, les autorités civile et ecclésiastique, eurent beau se révolter, les plaintes furent inutiles, et l’ordre de destruction impitoyablement exécuté. Pour l’arrêter, il fallut une intervention du chef de l’état, et la tour condamnée par les architectes diocésains fut relevée et consolidée par un ingénieur sorti de l’École centrale.

il serait puéril de notre part de discuter si les cathédrales récemment reconstruites ou restaurées, Sens, Clermont, Moulins, Séez, etc., si la cathédrale d’Évreux en particulier, étaient réellement dans un état qui exigeât le recours à une telle mesure, nous regrettons seulement que le fait n’ait pas été établi par des enquêtes plus sévères, nous regrettons qu’à Evreux l’œuvre de démolition n’ait pas attendu l’arrivée des commissaires envoyés par le gouvernement. L’écartement des murs supérieurs de la nef était fort ancien et n’avait pas sensiblement augmenté depuis le commencement du XVIe siècle. A cette époque, les contre-forts avaient reçu un renfort en maçonnerie qui depuis trois siècles n’avait pas bougé, et dont l’aplomb parfaitement conservé semblait indiquer que le mouvement des murs était arrêté. Peu nous importe du reste : la décision de semblables questions est une affaire d’architecte ; nous voudrions seulement qu’en cette épineuse matière on fût mieux protégé contre les erreurs individuelles ou les entraînemens collectifs de l’esprit de corps. Un fait assez curieux confirme nos appréhensions. Il est passé par Évreux, au moment où l’on commençait les travaux de démolition, une nombreuse troupe d’architectes et d’archéologues anglais venus en France pour étudier nos églises gothiques. « Croyez-vous, leur demanda leur guide en leur montrant la voûte de la nef, croyez-vous que cette voûte puisse être conservée ? » La question leur parut si singulière qu’il fallut la leur répéter. « En Angleterre, répondirent-ils, on ne douterait pas que la réparation ne fût possible, et l’opinion publique ne permettrait point la démolition. » En France, les choses vont autrement, et dans le domaine de l’art, comme dans celui de la politique, l’opinion n’a pas le même empire.

Ce n’est pas seulement l’archéologie et l’histoire qui réclament des enquêtes sévères, un contrôle sérieux sur la reconstruction de nos églises, ce sont les finances, c’est la grande victime de toutes nos fantaisies administratives, le bouc émissaire de toutes nos fautes, le budget. Une réédification générale est toujours bien autrement dispendieuse qu’une simple restauration. Tout le monde le sait ; mais, quand les travaux sont demandés au nom de l’art et de la religion, personne n’en veut refuser les fonds. De toutes les dépenses inscrites au budget, ces dépenses de luxe sont les moins discutées, les moins contestées. Ni les commissions parlementaires, ni la presse, ni l’opinion publique, n’osent mettre en doute l’opportunité ou la nécessité de sacrifices imposés par la préservation de nos plus nobles monumens. Dans cette aveugle générosité d’un pays dont le budget vient d’être augmenté de 500 à 600 millions, il y a quelque chose de hautement respectable, quelque chose qui fait honneur au génie et à l’âme de la France. Ce soin libéral des monumens ne les en expose pas moins quelquefois à un réel danger, et dans certains cas l’avarice leur eût été plus favorable. Chose triste à avouer, l’intérêt de l’art et de l’histoire n’est point toujours ici en désaccord avec l’intérêt des finances.

En fait de restaurations, les plus simples et les moins coûteuses sont souvent les meilleures ; ce sont au moins celles qui déforment le moins l’édifice. Le plus souvent il vaudrait mieux répartir sur un plus grand nombre d’églises les sommes employées à la reconstruction de quelques-unes. Combien dans nos provinces de rares et de curieux édifices souffrent de vétusté et dépérissent sous nos yeux faute de quelques secours ! Combien de ces monumens, inutilement classés comme historiques, attendent en vain un renfort de maçonnerie ou une réparation de couverture qui1 suffirait à leur assurer des années et souvent des siècles d’existence ! Le tort est de délaisser la masse des monumens historiques au profit de quelques-uns, au profit des monumens des centres les plus importans, d’en abandonner à la ruine le plus grand nombre pour en rajeunir ou refaire à neuf quelques privilégiés, qui ne doivent pas toujours Cette faveur à leur valeur historique ou architecturale. Il y a des églises, l’abbaye de Saint-Denis par exemple, qui ont été deux ou trois fois restaurées ou reconstruites dans ce siècle, et chaque fois suivant un système nouveau. L’importance historique de Saint-Denis peut expliquer des dépenses aussi répétées ; il n’eu est plus de même quand il s’agit de monumens moins illustres. Dans quelques-unes de ces églises plusieurs fois restaurées, dans l’église d’Eu entre autres, on dirait que les divers gouvernemens qui se sont trop rapidement succédé en France aient pris à tâche d’effacer l’œuvre et le souvenir les uns des autres. En face de la situation actuelle de nos finances, devant les besoins de l’armée, de l’instruction et des travaux publics, il conviendrait peut-être de renoncer, provisoirement au moins, aux reconstructions générales, et de se borner à soutenir les monumens, à les faire durer, en un mot à les réparer, en répartissant sur un plus grand nombre les fonds destinés à ce noble usage.

Ce que les architectes diocésains semblent entendre le moins, c’est précisément la réparation, c’est l’entretien journalier et prévoyant des édifices. Souvent une cathédrale reste vingt ou trente ans sans le moindre secours, comme si on attendait que les détériorations fussent devenues assez graves pour exiger une restauration générale. Evreux nous en fournit encore un exemple. Pendant tout le second empire, l’administration a laissé sans la moindre réparation la voûte, les contre-forts, les arcs-boutans, dont aujourd’hui les architectes nous peignent si vivement le triste état. Il semblerait que, ces cathédrales étant vouées d’avance à une grandiose reconstruction, on ait négligé les modestes travaux d’entretien qui eussent pu rendre cette reconstruction inutile. Lorsqu’il y a des réparations partielles, elles sont souvent tout extérieures, superficielles, s’appliquant avec un goût enfantin aux détails et aux parties décoratives, aux clochetons ou aux balustrades, et négligeant les parties essentielles, les supports réels de l’église. Ici encore il y a toute une réforme à faire : moins de restauration et plus d’entretien. Il en est d’un monument public comme d’une maison privée : pour ne pas se dégrader, il a besoin de soins constans. On sait ce qui arrive aux propriétaires qui par incurie ou par fausse économie négligent les bâtimens de leurs terres et les laissent lentement se détériorer ; pour les remettre en état, il leur en coûte un jour beaucoup plus que ne leur eussent coûté des réparations faites à temps. C’est l’histoire de la plupart de nos monumens historiques ; la méthode qui leur est appliquée est celle du propriétaire négligent ou sottement avare.

A cet égard, il y a cependant des modèles, à l’étranger au moins, Saint-Pierre de Rome par exemple. A la vaste basilique est attaché un contingent permanent d’ouvriers qui n’ont d’autre mission que de la maintenir en état. Il en était de même jadis pour beaucoup d’autres églises lorsqu’elles avaient des revenus fixes. Chez nous, aujourd’hui on dépense en quelques années des sommes considérables pour la réédification de monumens auxquels en temps ordinaire on refuse presque toute dépense d’entretien. Pour la cathédrale d’Évreux, on a évalué le devis des travaux à 1,100,000 francs, et de la façon dont on procède avec la nef il est permis de douter qu’une telle somme suffise pour l’ensemble de l’édifice [2]. Il n’y a pas en ce moment moins de six ou sept cathédrales inscrites au budget pour ces grandes restaurations ou reconstructions. L’état, une fois engagé dans de tels travaux, est obligé de faire de nouveaux sacrifices pour en permettre l’achèvement. Ce ne sont pas le plus souvent les crédits qui sont demandés au fur et à mesure des besoins de restauration, ce sont plutôt les restaurations qui sont proportionnées aux crédits obtenus ou espérés. Ce système ne peut être avantageux que pour deux classes de personnes, pour les architectes, qui dans des travaux plus considérables trouvent à la fois plus de gloire et plus de profit, pour les gouvernemens ou pour les hommes politiques, qui, de pareilles entreprises, peuvent aussi se faire un titre d’honneur ou un moyen de popularité et d’influence. Cette méthode ruineuse des grandes restaurations, des grandes reconstructions, était en harmonie avec l’impulsion donnée aux travaux publics sous le second empire, avec les vastes démolitions et les vastes constructions poursuivies systématiquement dans la plupart de nos grandes villes. Entre le mode de restauration des anciens édifices et le mode de construction des nouveaux, il y avait une naturelle analogie, et ce qui, dans les deux parties de cette même œuvre, a été le plus universellement vanté n’était pas toujours ce qui méritait le plus d’éloge.

Aux fastueuses restaurations aujourd’hui à la mode, nous voudrions voir préférer d’humbles réparations, de simples travaux d’entretien. Au lieu d’artistes désireux de s’illustrer par de grands travaux, nous voudrions voir près de nos cathédrales des hommes qui se contentassent d’être les respectueux et religieux conservateurs des monumens confiés à leurs soins. Ce que nous réclamons avant tout, c’est la réforme de l’administration préposée à l’entretien des plus beaux édifices de la France. Que les cathédrales cessent d’être confondues avec les séminaires ecclésiastiques, qu’elles reprennent en fait comme en titre le rang de monumens historiques auquel elles ont plus de droit qu’aucune autre classe d’édifices. Que pour elles au moins ce titre de monumens historiques cesse d’être une vaine dénomination, qu’il signifie protection, et devienne une assurance contre les démolitions ou les altérations arbitraires. A l’architecte, à l’esprit naturellement novateur et révolutionnaire en architecture, qu’on oppose l’esprit conservateur par excellence de l’archéologue. Il ne serait pas impossible de trouver une combinaison réunissant les deux élémens et offrant d’égales garanties aux droits de la science et de l’histoire, aux besoins de l’art et de la construction. N’y a-t-il plus de commission des monumens historiques, et n’est-il pas possible d’en restaurer ou d’en élargir les attributions ? Il y aurait une mesure meilleure encore.

A tort ou à raison, nous avons en France une représentation officielle de la science et de l’art ; qu’on lui confie la haute surveillance de tous les travaux entrepris dans nos grands monumens historiques. Avec la division en académies et la répartition des académies en sections, l’Institut se prêterait facilement à une telle réforme. L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et l’Académie des Beaux-Arts pourraient fournir les élémens d’une commission mixte, où les deux intérêts en présence, où les deux tendances en lutte trouveraient également des représentant et dont nul ne pourrait contester la compétence ou l’indépendance. Avec une commission ainsi composée, on aurait enfin un tribunal à la hauteur des causes à débattre devant lui ; on aurait une sorte de haute cour archéologique où la science et l’histoire en pourraient toujours appeler. Il ne s’agit pas seulement dans cette question d’un intérêt scientifique, il s’agit d’une œuvre patriotique par excellence. Notre pays s’est vanté de bien des gloires ; entre toutes celles qui nous échappent, il en est une qu’on ne saurait nous disputer : nous possédons les plus nombreuses, les plus belles, les plus vastes églises du moyen âge. Ces cathédrales, les plus insignes monumens de notre génie dans le passé, donnons-leur des gardiens dignes d’elles, et préservons-les d’un danger d’autant plus redoutable qu’aux yeux de la foule il est moins apparent.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.


  1. Rapport fait au comité des inspecteurs-généraux des édifices diocésains par M. Viollet-Le-Duc, le 27 janvier 1873.
  2. Il est à remarquer que les travaux de la cathédrale d’Évreux, qui, dans le rapport fait aux inspecteurs-généraux des édifices diocésains, sont représentés comme une reconstruction, ne figurent au Budget de l’exercice 1875 (p. 1022) que sous le titre modeste de restauration.