La Retraite
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Alphonse de Lamartine — Premières méditations poétiques
Méditation treizième
La Retraite
A M. de C***
La Retraite
A M. de C***
- Aux bords de ton lac enchanté,
- Loin des sots préjugés que l'erreur déifie,
- Couvert du bouclier de ta philosophie,
- Le temps n'emporte rien de ta félicité ;
- Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie
- L'azur calme et serein du beau soir de ta vie !
- Ce qu'on appelle nos beaux jours
- N'est qu'un éclair brillant dans une nuit d'orage,
- Et rien, excepté nos amours,
- N'y mérite un regret du sage ;
- Mais, que dis-je ? on aime à tout âge :
- Ce feu durable et doux, dans l'âme renfermé,
- Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;
- C'est le souffle divin dont tout l'homme est formé,
- Il ne s'éteint qu'avec son âme.
- Etendre son esprit, resserrer ses désirs,
- C'est là ce grand secret ignoré du vulgaire :
- Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre
- Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;
- Tes vœux ne passent point ton champêtre domaine,
- Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
- Et, du monde embrassant la scène,
- Le flambeau de l'étude éclaire ta raison.
- Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
- En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
- L'homme partout est l'homme, et qu'en cet univers,
- Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;
- Tu vois les nations s'éclipser tour à tour
- Comme les astres dans l'espace,
- De mains en mains le sceptre passe,
- Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;
- Sujets à cette loi suprême,
- Empire, gloire, liberté,
- Tout est par le temps emporté,
- Le temps emporta les dieux même
- De la crédule antiquité,
- Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême
- Osaient nommer la vérité.
- Au milieu de ce grand nuage,
- Réponds-moi : que fera le sage
- Toujours entre le doute et l'erreur combattu ?
- Content du peu de jours qu'il saisit au passage,
- Il se hâte d'en faire usage
- Pour le bonheur et la vertu.
- J'ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures
- J'ai goûté l'hospitalité,
- A l'ombre du jardin que ses mains ont planté,
- Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures
- En chantant sa félicité.
- Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance.
- Il ne vous lasse point d'un inutile vœu ;
- Gardez-lui seulement sa rustique opulence,
- Donnez tout à celui qui vous demande peu.
- Des doux objets de sa tendresse
- Qu'à son riant foyer toujours environné,
- Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
- Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.
- Que sous l'or des épis ses collines jaunissent ;
- Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;
- Que de ses beaux jasmins les ombres s'épaississent ;
- Que son soleil soit doux, que son ciel soit d'azur,
- Et que pour l'étranger toujours ses vins mûrissent.
- Pour moi, loin de ce port de la félicité,
- Hélas ! par la jeunesse et l'espoir emporté,
- Je vais tenter encore et les flots et l'orage ;
- Mais, ballotté par l'onde et fatigué du vent,
- Au pied de ton rocher sauvage,
- Ami, je reviendrai souvent
- Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.