La Seconde Surprise de l’amour/Acte I

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Acte I
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Sommaire

[modifier] Acte premier

[modifier] Scène première

LA MARQUISE, LISETTE

La Marquise entre tristement sur la scène ; Lisette la suit sans qu'elle le sache.

LA MARQUISE, s'arrêtant et soupirant.

Ah !

LISETTE, derrière elle.

Ah !

LA MARQUISE

Qu'est-ce que j'entends là ? Ah ! c'est vous ?

LISETTE

Oui, Madame.

LA MARQUISE

De quoi soupirez-vous ?

LISETTE

Moi ? de rien : vous soupirez, je prends cela pour une parole, et je vous réponds de même.

LA MARQUISE

Fort bien ; mais qui est-ce qui vous a dit de me suivre ?

LISETTE

Qui me l'a dit, Madame ? Vous m'appelez, je viens ; vous marchez, je vous suis : j'attends le reste.

LA MARQUISE

Je vous ai appelée, moi ?

LISETTE

Oui, Madame.

LA MARQUISE

Allez, vous rêvez ; retournez-vous-en, je n'ai pas besoin de vous.

LISETTE

Retournez-vous-en ! les personnes affligées ne doivent point rester seules, Madame.

LA MARQUISE

Ce sont mes affaires ; laissez-moi.

LISETTE

Cela ne fait qu'augmenter leur tristesse.

LA MARQUISE

Ma tristesse me plaît.

LISETTE

Et c'est à ceux qui vous aiment à vous secourir dans cet état-là ; je ne veux pas vous laisser mourir de chagrin.

LA MARQUISE

Ah ! voyons donc où cela ira.

LISETTE

Pardi ! il faut bien se servir de sa raison dans la vie, et ne pas quereller les gens qui sont attachés à nous.

LA MARQUISE

Il est vrai que votre zèle est fort bien entendu ; pour m'empêcher d'être triste, il me met en colère.

LISETTE

Eh bien, cela distrait toujours un peu : il vaut mieux quereller que soupirer.

LA MARQUISE

Eh ! laissez-moi, je dois soupirer toute ma vie.

LISETTE

Vous devez, dites-vous ? Oh ! vous ne payerez jamais cette dette-là ; vous êtes trop jeune, elle ne saurait être sérieuse.

LA MARQUISE

Eh ! ce que je dis là n'est que trop vrai : il n'y a plus de consolation pour moi, il n'y en a plus ; après deux ans de l'amour le plus tendre, épouser ce que l'on aime ; ce qu'il y avait de plus aimable au monde, l'épouser, et le perdre un mois après !

LISETTE

Un mois ! c'est toujours autant de pris. Je connais une dame qui n'a gardé son mari que deux jours ; c'est cela qui est piquant.

LA MARQUISE

J'ai tout perdu, vous dis-je.

LISETTE

Tout perdu ! Vous me faites trembler : est-ce que tous les hommes sont morts ?

LA MARQUISE

Eh ! que m'importe qu'il reste des hommes ?

LISETTE

Ah ! Madame, que dites-vous là ? Que le ciel les conserve ! ne méprisons jamais nos ressources.

LA MARQUISE

Mes ressources ! À moi, qui ne veux plus m'occuper que de ma douleur ! moi, qui ne vis presque plus que par un effort de raison !

LISETTE

Comment donc par un effort de raison ? Voilà une pensée qui n'est pas de ce monde ; mais vous êtes bien fraîche pour une personne qui se fatigue tant.

LA MARQUISE

Je vous prie, Lisette, point de plaisanterie ; vous me divertissez quelquefois, mais je ne suis pas à présent en situation de vous écouter.

LISETTE

Ah çà, Madame, sérieusement, je vous trouve le meilleur visage du monde ; voyez ce que c'est : quand vous aimiez la vie, peut-être que vous n'étiez pas si belle ; la peine de vivre vous donne un air plus vif et plus mutin dans les yeux, et je vous conseille de batailler toujours contre la vie ; cela vous réussit on ne peut pas mieux.

LA MARQUISE

Que vous êtes folle ! je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.

LISETTE

N'auriez-vous pas dormi en rêvant que vous ne dormiez point ? car vous avez le teint bien reposé ; mais vous êtes un peu trop négligée, et je suis d'avis de vous arranger un peu la tête. La Brie, qu'on apporte ici la toilette de Madame.

LA MARQUISE

Qu'est-ce que tu vas faire ? Je n'en veux point.

LISETTE

Vous n'en voulez point ! vous refusez le miroir, un miroir, Madame ! Savez-vous bien que vous me faites peur ? Cela serait sérieux, pour le coup, et nous allons voir cela : il ne sera pas dit que vous serez charmante impunément ; il faut que vous le voyiez, et que cela vous console, et qu'il vous plaise de vivre. (On apporte la toilette. Elle prend un siège.) Allons, Madame, mettez-vous là, que je vous ajuste : tenez, le savant que vous avez pris chez vous ne vous lira point de livre si consolant que ce que vous allez voir.

LA MARQUISE

Oh ! tu m'ennuies : qu'ai-je besoin d'être mieux que je ne suis ? Je ne veux voir personne.

LISETTE

De grâce, un petit coup d'œil sur la glace, un seul petit coup d'œil ; quand vous ne le donneriez que de côté, tâtez-en seulement.

LA MARQUISE

Si tu voulais bien me laisser en repos.

LISETTE

Quoi ! votre amour-propre ne dit plus mot, et vous n'êtes pas à l'extrémité ! cela n'est pas naturel, et vous trichez. Faut-il vous parler franchement ? je vous disais que vous étiez plus belle qu'à l'ordinaire ; mais la vérité est que vous êtes très changée, et je voulais vous attendrir un peu pour un visage que vous abandonnez bien durement.

LA MARQUISE

Il est vrai que je suis dans un terrible état.

LISETTE

Il n'y a donc qu'à emporter la toilette ? La Brie, remettez cela où vous l'avez pris.

LA MARQUISE

Je ne me pique plus ni d'agrément ni de beauté.

LISETTE

Madame, la toilette s'en va, je vous en avertis.

LA MARQUISE

Mais, Lisette, je suis donc bien épouvantable ?

LISETTE

Extrêmement changée.

LA MARQUISE

Voyons donc, car il faut bien que je me débarrasse de toi.

LISETTE

Ah ! je respire, vous voilà sauvée : allons, courage, Madame.

On rapporte le miroir.

LA MARQUISE

Donne le miroir ; tu as raison, je suis bien abattue.

LISETTE, lui donnant le miroir.

Ne serait-ce pas un meurtre que de laisser dépérir ce teint-là, qui n'est que lys et que rose quand on en a soin ? Rangez-moi ces cheveux qui sont épars, et qui vous cachent les yeux : ah ! les fripons, comme ils ont encore l'œillade assassine ; ils m'auraient déjà brûlé, si j'étais de leur compétence ; ils ne demandent qu'à faire du mal.

LA MARQUISE, rendant le miroir.

Tu rêves ; on ne peut pas les avoir plus battus.

LISETTE

Oui, battus. Ce sont de bons hypocrites : que l'ennemi vienne, il verra beau jeu. Mais voici, je pense, un domestique de Monsieur le Chevalier. C'est ce valet de campagne si naïf, qui vous a tant diverti il y a quelques jours.

LA MARQUISE

Que me veut son maître ? je ne vois personne.

LISETTE

Il faut bien l'écouter.


[modifier] Scène II

LUBIN, LA MARQUISE, LISETTE


LUBIN

Madame, pardonnez l'embarras…

LISETTE

Abrège, abrège, il t'appartient bien d'embarrasser Madame !

LUBIN

Il vous appartient bien de m'interrompre, ma mie ; est-ce qu'il ne m'est pas libre d'être honnête ?

LA MARQUISE

Finis, de quoi s'agit-il ?

LUBIN

Il s'agit, Madame, que Monsieur le Chevalier m'a dit… ce que votre femme de chambre m'a fait oublier.

LISETTE

Quel original !

LUBIN

Cela est vrai ; mais quand la colère me prend, ordinairement la mémoire me quitte.

LA MARQUISE

Retourne donc savoir ce que tu me veux.

LUBIN

Oh ! ce n'est pas la peine, Madame, et je m'en ressouviens à cette heure ; c'est que nous arrivâmes hier tous deux à Paris, Monsieur le Chevalier et moi, et que nous en partons demain pour n'y revenir jamais, ce qui fait que Monsieur le Chevalier vous mande ; que vous ayez à trouver bon qu'il ne vous voie point cette après-dînée, et qu'il ne vous assure point de ses respects, sinon ce matin, si cela ne vous déplaisait pas, pour vous dire adieu, à cause de l'incommodité de ses embarras.

LISETTE

Tout ce galimatias-là signifie que Monsieur le Chevalier souhaiterait vous voir à présent.

LA MARQUISE

Sais-tu ce qu'il a à me dire ? Car je suis dans l'affliction.

LUBIN, d'un ton triste, et à la fin pleurant.

Il a à vous dire que vous ayez la bonté de l'entretenir un quart d'heure ; pour ce qui est d'affliction, ne vous embarrassez pas, Madame, il ne nuira pas à la vôtre ; au contraire, car il est encore plus triste que vous, et moi aussi ; nous faisons compassion à tout le monde.

LISETTE

Mais, en effet, je crois qu'il pleure.

LUBIN

Oh ! vous ne voyez rien, je pleure bien autrement quand je suis seul ; mais je me retiens par honnêteté.

LISETTE

Tais-toi.

LA MARQUISE

Dis à ton maître qu'il peut venir, et que je l'attends ; et vous, Lisette, quand Monsieur Hortensius sera revenu, qu'il vienne sur-le-champ me montrer les livres qu'il a dû m'acheter. (Elle soupire en s'en allant.) Ah !


[modifier] Scène III

LISETTE, LUBIN


LISETTE

La voilà qui soupire, et c'est toi qui en es cause, butor que tu es ; nous avons bien affaire de tes pleurs.

LUBIN

Ceux qui n'en veulent pas n'ont qu'à les laisser ; ils ont fait plaisir à Madame, et Monsieur le Chevalier l'accommodera bien autrement, car il soupire encore bien mieux que moi.

LISETTE

Qu'il s'en garde bien : dis-lui de cacher sa douleur, je ne t'arrête que pour cela ; ma maîtresse n'en a déjà que trop, et je veux tâcher de l'en guérir : entends-tu ?

LUBIN

Pardi ! tu cries assez haut.

LISETTE

Tu es bien brusque. Et de quoi pleurez-vous donc tous deux, peut-on le savoir ?

LUBIN

Ma foi, de rien : moi, je pleure parce que je le veux bien, car si je voulais, je serais gaillard.

LISETTE

Le plaisant garçon !

LUBIN

Oui, mon maître soupire parce qu'il a perdu une maîtresse ; et comme je suis le meilleur cœur du monde, moi, je me suis mis à faire comme lui pour l'amuser ; de sorte que je vais toujours pleurant sans être fâché, seulement par compliment.

LISETTE rit.

Ah, ah, ah, ah !

LUBIN, en riant.

Eh, eh, eh ! tu en ris, j'en ris quelquefois de même, mais rarement, car cela me dérange ; j'ai pourtant perdu aussi une maîtresse, moi ; mais comme je ne la verrai plus, je l'aime toujours sans en être plus triste. (Il rit.) Eh, eh, eh !

LISETTE

Il me divertit. Adieu ; fais ta commission, et ne manque pas d'avertir Monsieur le Chevalier de ce que je t'ai dit.

LUBIN, riant.

Adieu, adieu.

LISETTE

Comment donc ! tu me lorgnes, je pense ?

LUBIN

Oui-da, je te lorgne.

LISETTE

Tu ne pourras plus te remettre à pleurer.

LUBIN

Gageons que si… Veux-tu voir ?

LISETTE

Va-t'en ; ton maître t'attendra.

LUBIN

Je ne l'en empêche pas.

LISETTE

Je n'ai que faire d'un homme qui part demain : retire-toi.

LUBIN

À propos, tu as raison, et ce n'est pas la peine d'en dire davantage. Adieu donc, la fille.

LISETTE

Bonjour, l'ami.


[modifier] Scène IV

LISETTE, seule.


Ce bouffon-là est amusant. Mais voici Monsieur Hortensius aussi chargé de livres qu'une bibliothèque. Que cet homme-là m'ennuie avec sa doctrine ignorante ! Quelle fantaisie a Madame, d'avoir pris ce personnage-là chez elle, pour la conduire dans ses lectures et amuser sa douleur ! Que les femmes du monde ont de travers !

[modifier] Scène V

HORTENSIUS, LISETTE


LISETTE

Monsieur Hortensius, Madame m'a chargée de vous dire que vous alliez lui montrer les livres que vous avez achetés pour elle.

HORTENSIUS

Je serai ponctuel à obéir, Mademoiselle Lisette ; et Madame la Marquise ne pouvait charger de ses ordres personne qui me les rendît plus dignes de ma prompte obéissance.

LISETTE

Ah ! le joli tour de phrase ! Comment ! vous me saluez de la période la plus galante qui se puisse, et l'on sent bien qu'elle part d'un homme qui sait sa rhétorique.

HORTENSIUS

La rhétorique que je sais là-dessus, Mademoiselle, ce sont vos beaux yeux qui me l'ont apprise.

LISETTE

Mais ce que vous me dites là est merveilleux ; je ne savais pas que mes beaux yeux enseignassent la rhétorique.

HORTENSIUS

Ils ont mis mon cœur en état de soutenir thèse, Mademoiselle ; et pour essai de ma science, je vais, si vous l'avez pour agréable, vous donner un petit argument en forme.

LISETTE

Un argument à moi ! Je ne sais ce que c'est ; je ne veux point tâter de cela : adieu.

HORTENSIUS

Arrêtez, voyez mon petit syllogisme, je vous assure qu'il est concluant.

LISETTE

Un syllogisme ! Eh ! que voulez-vous que je fasse de cela ?

HORTENSIUS

Écoutez. On doit son cœur à ceux qui vous donnent le leur, je vous donne le mien : ergo, vous me devez le vôtre.

LISETTE

Est-ce là tout ? Oh ! je sais la rhétorique aussi, moi. Tenez : on ne doit son cœur qu'à ceux qui le prennent ; assurément vous ne prenez pas le mien : ergo, vous ne l'aurez pas. Bonjour.

HORTENSIUS, l'arrêtant.

La raison répond…

LISETTE

Oh ! pour la raison, je ne m'en mêle point, les filles de mon âge n'ont point de commerce avec elle. Adieu, Monsieur Hortensius ; que le ciel vous bénisse, vous, votre thèse et votre syllogisme.

HORTENSIUS

J'avais pourtant fait de petits vers latins sur vos beautés.

LISETTE

Eh mais, Monsieur Hortensius, mes beautés n'entendent que le français.

HORTENSIUS

On peut vous les traduire.

LISETTE

Achevez donc, car j'ai hâte.

HORTENSIUS

Je crois les avoir serrés dans un livre.

Pendant qu'il cherche, Lisette voit venir la Marquise et dit.

LISETTE

Voilà Madame, laissons-le chercher son papier. (Elle sort.)

HORTENSIUS continue en feuilletant.

Je vous y donne le nom d'Hélène, de la manière du monde la plus poétique, et j'ai pris la liberté de m'appeler le Pâris de l'aventure : les voilà, cela est galant.


[modifier] Scène VI

LA MARQUISE, HORTENSIUS


LA MARQUISE

Que voulez-vous dire, avec cette aventure où vous vous appelez Pâris ? à qui parliez-vous ? Voyons ce papier.

HORTENSIUS

Madame, c'est un trait de l'histoire des Grecs, dont Mademoiselle Lisette me demandait l'explication.

LA MARQUISE

Elle est bien curieuse, et vous bien complaisant : où sont les livres que vous m'avez achetés, Monsieur ?

HORTENSIUS

Je les tiens, Madame, tous bien conditionnés, et d'un prix fort raisonnable ; souhaitez-vous les voir ?

LA MARQUISE

Montrez.

Un laquais vient.

LE LAQUAIS

Voici Monsieur le Chevalier, Madame.

LA MARQUISE

Faites entrer. (Et à Hortensius.) Portez-les chez moi, nous les verrons tantôt.


[modifier] Scène VII

LA MARQUISE, LE CHEVALIER


LE CHEVALIER

Je vous demande pardon, Madame, d'une visite, sans doute, importune ; surtout dans la situation où je sais que vous êtes.

LA MARQUISE

Ah ! votre visite ne m'est point importune, je la reçois avec plaisir ; puis-je vous rendre quelque service ? De quoi s'agit-il ? Vous me paraissez bien triste.

LE CHEVALIER

Vous voyez, Madame, un homme au désespoir, et qui va se confiner dans le fond de sa province, pour y finir une vie qui lui est à charge.

LA MARQUISE

Que me dites-vous là ! Vous m'inquiétez ; que vous est-il donc arrivé ?

LE CHEVALIER

Le plus grand de tous les malheurs, le plus sensible, le plus irréparable ; j'ai perdu Angélique, et je la perds pour jamais.

LA MARQUISE

Comment donc ! Est-ce qu'elle est morte ?

LE CHEVALIER

C'est la même chose pour moi. Vous savez où elle s'était retirée depuis huit mois pour se soustraire au mariage où son père voulait la contraindre ; nous espérions tous deux que sa retraite fléchirait le père : il a continué de la persécuter ; et lasse ; apparemment, de ses persécutions, accoutumée à notre absence, désespérant, sans doute, de me voir jamais à elle, elle a cédé, renoncé au monde, et s'est liée par des nœuds qu'elle ne peut plus rompre : il y a deux mois que la chose est faite. Je la vis la veille, je lui parlai, je me désespérai, et ma désolation, mes prières, mon amour, tout m'a été inutile ; j'ai été témoin de mon malheur ; j'ai depuis toujours demeuré dans le lieu, il a fallu m'en arracher, je n'en arrivai qu'avant-hier. Je me meurs, je voudrais mourir, et je ne sais pas comment je vis encore.

LA MARQUISE

En vérité, il semble dans le monde que les afflictions ne soient faites que pour les honnêtes gens.

LE CHEVALIER

Je devrais retenir ma douleur, Madame, vous n'êtes que trop affligée vous-même.

LA MARQUISE

Non, Chevalier, ne vous gênez point ; votre douleur fait votre éloge, je la regarde comme une vertu ; j'aime à voir un cœur estimable car cela est si rare, hélas ! Il n'y a plus de mœurs, plus de sentiment dans le monde ; moi qui vous parle, on trouve étonnant que je pleure depuis six mois ; vous passerez aussi pour un homme extraordinaire, il n'y aura que moi qui vous plaindrai véritablement, et vous êtes le seul qui rendra justice à mes pleurs ; vous me ressemblez, vous êtes né sensible, je le vois bien.

LE CHEVALIER

Il est vrai, Madame, que mes chagrins ne m'empêchent pas d'être touché des vôtres.

LA MARQUISE

J'en suis persuadée ; mais venons au reste : que me voulez-vous ?

LE CHEVALIER

Je ne verrai plus Angélique ; elle me l'a défendu, et je veux lui obéir.

LA MARQUISE

Voilà comment pense un honnête homme, par exemple.

LE CHEVALIER

Voici une lettre que je ne saurais lui faire tenir, et qu'elle ne recevrait point de ma part ; vous allez incessamment à votre campagne, qui est voisine du lieu où elle est, faites-moi, je vous supplie, le plaisir de la lui donner vous-même ; la lire est la seule grâce que je lui demande ; et si, à mon tour, Madame, je pouvais jamais vous obliger…

LA MARQUISE, l'interrompant.

Eh ! qui est-ce qui en doute ? Dès que vous êtes capable d'une vraie tendresse, vous êtes né généreux, cela s'en va sans dire ; je sais à présent votre caractère comme le mien ; les bons cœurs se ressemblent, Chevalier : mais la lettre n'est point cachetée.

LE CHEVALIER

Je ne sais ce que je fais dans le trouble où je suis : puisqu'elle ne l'est point, lisez-la, Madame, vous en jugerez mieux combien je suis à plaindre ; nous causerons plus longtemps ensemble, et je sens que votre conversation me soulage.

LA MARQUISE

Tenez, sans compliment, depuis six mois je n'ai eu de moment supportable que celui-ci ; et la raison de cela, c'est qu'on aime à soupirer avec ceux qui vous entendent : lisons la lettre. (Elle lit.) J'avais dessein de vous revoir encore, Angélique ; mais j'ai songé que je vous désobligerais, et je m'en abstiens : après tout, qu'aurais-je été chercher ? Je ne saurais le dire ; tout ce que je sais, c'est que je vous ai perdue, que je voudrais vous parler pour redoubler la douleur de ma perte, pour m'en pénétrer jusqu'à mourir. (Répétant les derniers mots, et s'interrompant.) Pour m'en pénétrer jusqu'à mourir ! Mais cela est étonnant : ce que vous dites là, Chevalier, je l'ai pensé mot pour mot dans mon affliction ; peut-on se rencontrer jusque-là ! En vérité, vous me donnez bien de l'estime pour vous ! Achevons. (Elle relit.) Mais c'est fait, et je ne vous écris que pour vous demander pardon de ce qui m'échappa contre vous à notre dernière entrevue ; vous me quittiez pour jamais, Angélique, j'étais au désespoir ; et dans ce moment-là, je vous aimais trop pour vous rendre justice ; mes reproches vous coûtèrent des larmes, je ne voulais pas les voir, je voulais que vous fussiez coupable, et que vous crussiez l'être ; et j'avoue que j'offenserais la vertu même. Adieu, Angélique, ma tendresse ne finira qu'avec ma vie, et je renonce à tout engagement ; j'ai voulu que vous fussiez contente de mon cœur, afin que l'estime que vous aurez pour lui excuse la tendresse dont vous m'honorâtes. (Après avoir lu, et rendant la lettre.) Allez, Chevalier, avec cette façon de sentir là, vous n'êtes point à plaindre ; quelle lettre ! Autrefois le Marquis m'en écrivit une à peu près de même, je croyais qu'il n'y avait que lui au monde qui en fût capable ; vous étiez son ami, et je ne m'en étonne pas.

LE CHEVALIER

Vous savez combien son amitié m'était chère.

LA MARQUISE

Il ne la donnait qu'à ceux qui la méritaient :

LE CHEVALIER

Que cette amitié-là me serait d'un grand secours, s'il vivait encore !

LA MARQUISE, pleurant.

Sur ce pied-là, nous l'avons donc perdu tous deux.

LE CHEVALIER

Je crois que je ne lui survivrai pas longtemps.

LA MARQUISE

Non, Chevalier, vivez pour me donner la satisfaction de voir son ami le regretter avec moi ; à la place de son amitié, je vous donne la mienne.

LE CHEVALIER

Je vous la demande de tout mon cœur, elle sera ma ressource ; je prendrai la liberté de vous écrire, vous voudrez bien me répondre, et c'est une espérance consolante que j'emporte en partant.

LA MARQUISE

En vérité, Chevalier, je souhaiterais que vous restassiez ; il n'y a qu'avec vous que ma douleur se verrait libre.

LE CHEVALIER

Si je restais, je romprais avec tout le monde, et ne voudrais voir que vous.

LA MARQUISE

Mais effectivement, faites-vous bien de partir ? Consultez-vous : il me semble qu'il vous sera plus doux d'être moins éloigné d'Angélique.

LE CHEVALIER

Il est vrai que je pourrais vous en parler quelquefois.

LA MARQUISE

Oui, je vous plaindrais, du moins, et vous me plaindriez aussi, cela rend la douleur plus supportable.

LE CHEVALIER

En vérité, je crois que vous avez raison.

LA MARQUISE

Nous sommes voisins.

LE CHEVALIER

Nous demeurons comme dans la même maison, puisque le même jardin nous est commun.

LA MARQUISE

Nous sommes affligés, nous pensons de même.

LE CHEVALIER

L'amitié nous sera d'un grand secours.

LA MARQUISE

Nous n'avons que cette ressource-là dans les afflictions, vous en conviendrez. Aimez-vous la lecture ?

LE CHEVALIER

Beaucoup.

LA MARQUISE

Cela vient encore fort bien ; j'ai pris depuis quinze jours un homme à qui j'ai donné le soin de ma bibliothèque ; je n'ai pas la vanité de devenir savante, mais je suis bien aise de m'occuper : il me lit tous les jours quelque chose, nos lectures sont sérieuses, raisonnables ; il y met un ordre qui m'instruit en m'amusant : voulez-vous être de la partie ?

LE CHEVALIER

Voilà qui est fini, Madame ; vous me déterminez ; c'est un bonheur pour moi que de vous avoir vue ; je me sens déjà plus tranquille. Allons, je ne partirai point ; j'ai des livres aussi en assez grande quantité, celui qui a soin des vôtres les mettra tout ensemble, et je vais appeler mon valet pour changer les ordres que je lui ai donnés. Que je vous ai d'obligation ! peut-être que vous me sauvez la raison, mon désespoir se calme, vous avez dans l'esprit une douceur qui m'était nécessaire, et qui me gagne : vous avez renoncé à l'amour et moi aussi ; et votre amitié me tiendra lieu de tout, si vous êtes sensible à la mienne.

LA MARQUISE

Sérieusement, je m'y crois presque obligée, pour vous dédommager de celle du Marquis : allez, Chevalier, faites vite vos affaires ; je vais, de mon côté, donner quelque ordre aussi ; nous nous reverrons tantôt. (Et à part.) En vérité, ce garçon-là a un fond de probité qui me charme.


[modifier] Scène VIII

LE CHEVALIER, LUBIN


LE CHEVALIER, seul, un moment.

Voilà vraiment de ces esprits propres à consoler une personne affligée ; que cette femme-là a de mérite ! je ne la connaissais pas encore : quelle solidité d'esprit ! quelle bonté de cœur ! C'est un caractère à peu près comme celui d'Angélique, et ce sont des trésors que ces caractères-là ; oui, je la préfère à tous les amis du monde. (Il appelle Lubin.) Lubin ! il me semble que je le vois dans le jardin.


[modifier] Scène IX

LUBIN, LE CHEVALIER


LUBIN répond derrière le théâtre.

Monsieur !… (Et puis il arrive très triste.) Que vous plaît-il, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Qu'as-tu donc, avec cet air triste ?

LUBIN

Hélas ! Monsieur, quand je suis à rien faire, je m'attriste à cause de votre maîtresse, et un peu à cause de la mienne ; je suis fâché de ce que nous partons ; si nous restions, je serais fâché de même.

LE CHEVALIER

Nous ne partons point, ainsi ne fais rien de ce que je t'avais ordonné pour notre départ.

LUBIN

Nous ne partons point !

LE CHEVALIER

Non, j'ai changé d'avis.

LUBIN

Mais, Monsieur, j'ai fait mon paquet.

LE CHEVALIER

Eh bien ! tu n'as qu'à le défaire.

LUBIN

J'ai dit adieu à tout le monde, je ne pourrai donc plus voir personne ?

LE CHEVALIER

Eh ! tais-toi ; rends-moi mes lettres.

LUBIN

Ce n'est pas la peine, je les porterai tantôt.

LE CHEVALIER

Cela n'est plus nécessaire, puisque je reste ici.

LUBIN

Je n'y comprends rien ; c'est donc encore autant de perdu que ces lettres-là ? Mais, Monsieur, qui est-ce qui vous empêche de partir, est-ce Madame la Marquise ?

LE CHEVALIER

Oui.

LUBIN

Et nous ne changeons point de maison ?

LE CHEVALIER

Et pourquoi en changer ?

LUBIN

Ah ! me voilà perdu.

LE CHEVALIER

Comment donc ?

LUBIN

Vos maisons se communiquent ; de l'une on entre dans l'autre ; je n'ai plus ma maîtresse ; Madame la Marquise a une femme de chambre toute agréable ; de chez vous j'irai chez elle ; crac, me voilà infidèle tout de plain-pied, et cela m'afflige ; pauvre Marton ! faudra-t-il que je t'oublie ?

LE CHEVALIER

Tu serais un bien mauvais cœur.

LUBIN

Ah ! pour cela, oui, cela sera bien vilain, mais cela ne manquera pas d'arriver : car j'y sens déjà du plaisir, et cela me met au désespoir ; encore si vous aviez la bonté de montrer l'exemple : tenez, la voilà qui vient, Lisette.


[modifier] Scène X

LISETTE, LE COMTE, LE CHEVALIER, LUBIN


LE COMTE

J'allais chez vous, Chevalier, et j'ai su de Lisette que vous étiez ici ; elle m'a dit votre affliction, et je vous assure que j'y prends beaucoup de part ; il faut tâcher de se dissiper.

LE CHEVALIER

Cela n'est pas aisé, Monsieur le Comte.

LUBIN, faisant un sanglot.

Eh !

LE CHEVALIER

Tais-toi.

LE COMTE

Que lui est-il donc arrivé à ce pauvre garçon ?

LE CHEVALIER

Il a, dit-il, du chagrin de ce que je ne pars point, comme je l'avais résolu.

LUBIN, riant.

Et pourtant je suis bien aise de rester, à cause de Lisette.

LISETTE

Cela est galant : mais, Monsieur le Chevalier, venons à ce qui nous amène, Monsieur le Comte et moi. J'étais sous le berceau pendant votre conversation avec Madame la Marquise, et j'en ai entendu une partie sans le vouloir ; votre voyage est rompu, ma maîtresse vous a conseillé de rester, vous êtes tous deux dans la tristesse, et la conformité de vos sentiments fera que vous vous verrez souvent. Je suis attachée à ma maîtresse, plus que je ne saurais vous le dire, et je suis désolée de voir qu'elle ne veut pas se consoler, qu'elle soupire et pleure toujours ; à la fin elle n'y résistera pas : n'entretenez point sa douleur, tâchez même de la tirer de sa mélancolie ; voilà Monsieur le Comte qui l'aime, vous le connaissez, il est de vos amis, Madame la Marquise n'a point de répugnance à le voir ; ce serait un mariage qui conviendrait, je tâche de le faire réussir ; aidez-nous de votre côté, Monsieur le Chevalier, rendez ce service à votre ami, servez ma maîtresse elle-même.

LE CHEVALIER

Mais, Lisette, ne me dites-vous pas que Madame la Marquise voit le Comte sans répugnance ?

LE COMTE

Mais, sans répugnance, cela veut dire qu'elle me souffre ; voilà tout.

LISETTE

Et qu'elle reçoit vos visites.

LE CHEVALIER

Fort bien ; mais s'aperçoit-elle que vous l'aimez ?

LE COMTE

Je crois que oui.

LISETTE

De temps en temps, de mon côté, je glisse de petits mots, afin qu'elle y prenne garde.

LE CHEVALIER

Mais, vraiment, ces petits mots-là doivent faire un grand effet, et vous êtes entre de bonnes mains, Monsieur le Comte. Et que vous dit la Marquise ? Vous répond-elle d'une façon qui promette quelque chose ?

LE COMTE

Jusqu'ici, elle me traite avec beaucoup de douceur.

LE CHEVALIER

Avec douceur ! Sérieusement ?

LE COMTE

Il me le paraît.

LE CHEVALIER, brusquement.

Mais sur ce pied-là, vous n'avez donc pas besoin de moi ?

LE COMTE

C'est conclure d'une manière qui m'étonne.

LE CHEVALIER

Point du tout, je dis fort bien ; on voit votre amour, on le souffre, on y fait accueil, apparemment qu'on s'y plaît, et je gâterais peut-être tout si je m'en mêlais : cela va tout seul.

LISETTE

Je vous avoue que voilà un raisonnement auquel je n'entends rien.

LE COMTE

J'en suis aussi surpris que vous.

LE CHEVALIER

Ma foi, Monsieur le Comte, je faisais tout pour le mieux ; mais puisque vous le voulez, je parlerai, il en arrivera ce qu'il pourra : vous le voulez, malgré mes bonnes raisons ; je suis votre serviteur et votre ami.

LE COMTE

Non, Monsieur, je vous suis bien obligé, et vous aurez la bonté de ne rien dire ; j'irai mon chemin. Adieu, Lisette, ne m'oubliez pas ; puisque Madame la Marquise a des affaires, je reviendrai une autre fois.


[modifier] Scène XI

LE CHEVALIER, LISETTE, LUBIN


LE CHEVALIER

Faites entendre raison aux gens, voilà ce qui en arrive ; assurément, cela est original, il me quitte aussi froidement que s'il quittait un rival.

LUBIN

Eh bien, tout coup vaille, il ne faut jurer de rien dans la vie, cela dépend des fantaisies ; fournissez-vous toujours, et vive les provisions ! n'est-ce pas, Lisette ?

LISETTE

Oserais-je, Monsieur le Chevalier, vous parler à cœur ouvert ?

LE CHEVALIER

Parlez.

LISETTE

Mademoiselle Angélique est perdue pour vous.

LE CHEVALIER

Je ne le sais que trop.

LISETTE

Madame la Marquise est riche, jeune et belle.

LUBIN

Cela est friand.

LE CHEVALIER

Après ?

LISETTE

Eh bien, Monsieur le Chevalier, tantôt vous l'avez vue soupirer de ses afflictions, n'auriez-vous pas trouvé qu'elle a bonne grâce à soupirer ? je crois que vous m'entendez ?

LUBIN

Courage, Monsieur.

LE CHEVALIER

Expliquez-vous ; qu'est-ce que cela signifie ? que j'ai de l'inclination pour elle ?

LISETTE

Pourquoi non ? je le voudrais de tout mon cœur ; dans l'état où je vois ma maîtresse, que m'importe par qui elle en sorte, pourvu qu'elle épouse un honnête homme ?

LUBIN

C'est ma foi bien dit, il faut être honnête homme pour l'épouser, il n'y a que les malhonnêtes gens qui ne l'épouseront point.

LE CHEVALIER, froidement.

Finissons, je vous prie, Lisette.

LISETTE

Eh bien, Monsieur, sur ce pied-là, que n'allez-vous vous ensevelir dans quelque solitude où l'on ne vous voie point ? Si vous saviez combien aujourd'hui votre physionomie est bonne à porter dans un désert, vous aurez le plaisir de n'y trouver rien de si triste qu'elle. Tenez, Monsieur, l'ennui, la langueur, la désolation, le désespoir, avec un air sauvage brochant sur le tout, voilà le noir tableau que représente actuellement votre visage ; et je soutiens que la vue en peut rendre malade, et qu'il y a conscience à la promener par le monde. Ce n'est pas là tout : quand vous parlez aux gens, c'est du ton d'un homme qui va rendre les derniers soupirs ; ce sont des paroles qui traînent, qui vous engourdissent, qui ont un poison froid qui glace l'âme, et dont je sens que la mienne est gelée ; je n'en peux plus, et cela doit vous faire compassion. Je ne vous blâme pas ; vous avez perdu votre maîtresse, vous vous êtes voué aux langueurs, vous avez fait vœu d'en mourir ; c'est fort bien fait, cela édifiera le monde : on parlera de vous dans l'histoire, vous serez excellent à être cité, mais vous ne valez rien à être vu ; ayez donc la bonté de nous édifier de plus loin.

LE CHEVALIER

Lisette, je pardonne au zèle que vous avez pour votre maîtresse ; mais votre discours ne me plaît point.

LUBIN

Il est incivil.

LE CHEVALIER

Mon voyage est rompu ; on ne change pas à tout moment de résolution, et je ne partirai point ; à l'égard de Monsieur le Comte, je parlerai en sa faveur à votre maîtresse ; et s'il est vrai, comme je le préjuge, qu'elle ait du penchant pour lui, ne vous inquiétez de rien, mes visites ne seront pas fréquentes, et ma tristesse ne gâtera rien ici.

LISETTE

N'avez-vous que cela à me dire, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Que pourrais-je vous dire davantage ?

LISETTE

Adieu, Monsieur ; je suis votre servante.


[modifier] Scène XII

LUBIN, LE CHEVALIER


LE CHEVALIER, quelque temps sérieux.

Tout ce que j'entends là me rend la perte d'Angélique encore plus sensible.

LUBIN

Ma foi, Angélique me coupe la gorge.

LE CHEVALIER, comme en se promenant.

Je m'attendais à trouver quelque consolation dans la Marquise, sa généreuse résolution de ne plus aimer me la rendait respectable ; et la voilà qui va se remarier ; à la bonne heure : je la distinguais, et ce n'est qu'une femme comme une autre.

LUBIN

Mettez-vous à la place d'une veuve qui s'ennuie.

LE CHEVALIER

Ah ! chère Angélique, s'il y a quelque chose au monde qui puisse me consoler, c'est de sentir combien vous êtes au-dessus de votre sexe, c'est de voir combien vous méritez mon amour.

LUBIN

Ah ! Marton, Marton ! je t'oubliais d'un grand courage ; mais mon maître ne veut pas que j'achève ; je m'en vais donc me remettre à te regretter comme auparavant, et que le ciel m'assiste !…

LE CHEVALIER, se promenant.

Je me sens plus que jamais accablé de ma douleur.

LUBIN

Lisette m'avait un peu ragaillardi.

LE CHEVALIER

Je vais m'enfermer chez moi ; je ne verrai que tantôt la Marquise, je n'ai plus que faire ici si elle se marie : suis-je en état de voir des fêtes ? En vérité, la Marquise y songe-t-elle ? Et qu'est devenue la mémoire de son mari ?

LUBIN

Ah ! Monsieur, qu'est-ce que vous voulez qu'elle fasse d'une mémoire ?

LE CHEVALIER

Quoi qu'il en soit, je lui ai dit que je ferais apporter mes livres, et l'honnêteté veut que je tienne parole. Va me chercher celui qui a soin des siens : ne serait-ce pas lui qui entre ?


[modifier] Scène XIII

HORTENSIUS, LUBIN, LE CHEVALIER


HORTENSIUS

Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, Monsieur ; je m'appelle Hortensius. Madame la Marquise, dont j'ai l'avantage de diriger les lectures, et à qui j'enseigne tour à tour les belles-lettres, la morale et la philosophie, sans préjudice des autres sciences que je pourrais lui enseigner encore, m'a fait entendre, Monsieur, le désir que vous avez de me montrer vos livres, lesquels témoigneront, sans doute, l'excellence et sûreté de votre bon goût ; partant, Monsieur, que vous plaît-il qu'il en soit ?

LE CHEVALIER

Lubin va vous mener à ma bibliothèque, Monsieur, et vous pouvez en faire apporter les livres ici.

HORTENSIUS

Soit fait comme vous le commandez.


[modifier] Scène XIV

LUBIN, HORTENSIUS


HORTENSIUS

Eh bien, mon garçon, je vous attends.

LUBIN

Un petit moment d'audience, Monsieur le docteur Hortus.

HORTENSIUS

Hortensius, Hortensius ; ne défigurez point mon nom.

LUBIN

Qu'il reste comme il est, je n'ai pas envie de lui gâter la taille.

HORTENSIUS, à part.

Je le crois ; mais que voulez-vous ? il faut gagner la bienveillance de tout le monde.

LUBIN

Vous apprenez la morale et la philosophie à la Marquise ?

HORTENSIUS

Oui.

LUBIN

À quoi cela sert-il, ces choses-là ?…

HORTENSIUS

À purger l'âme de toutes ses passions.

LUBIN

Tant mieux ; faites-moi prendre un doigt de cette médecine-là, contre ma mélancolie.

HORTENSIUS

Est-ce que vous avez du chagrin ?

LUBIN

Tant, que j'en mourrais, sans le bon appétit qui me sauve.

HORTENSIUS

Vous avez là un puissant antidote : je vous dirai pourtant, mon ami, que le chagrin est toujours inutile, parce qu'il ne remédie à rien, et que la raison doit être notre règle dans tous les états.

LUBIN

Ne parlons point de raison, je la sais par cœur, celle-là ; purgez-moi plutôt avec de la morale.

HORTENSIUS

Je vous en dis, et de la meilleure.

LUBIN

Elle ne vaut donc rien pour mon tempérament ; servez-moi de la philosophie.

HORTENSIUS

Ce serait à peu près la même chose.

LUBIN

Voyons donc les belles-lettres.

HORTENSIUS

Elles ne vous conviendraient pas : mais quel est votre chagrin ?

LUBIN

C'est l'amour.

HORTENSIUS

Oh ! la philosophie ne veut pas qu'on prenne d'amour.

LUBIN

Oui ; mais quand il est pris, que veut-elle qu'on en fasse ?

HORTENSIUS

Qu'on y renonce, qu'on le laisse là.

LUBIN

Qu'on le laisse là ? Et s'il ne s'y tient pas ? car il court après vous.

HORTENSIUS

Il faut fuir de toutes ses forces.

LUBIN

Bon ! quand on a de l'amour, est-ce qu'on a des jambes ? la philosophie en fournit donc ?

HORTENSIUS

Elle nous donne d'excellents conseils.

LUBIN

Des conseils ? Ah ! le triste équipage pour gagner pays !

HORTENSIUS

Écoutez, voulez-vous un remède infaillible ? vous pleurez une maîtresse, faites-en une autre.

LUBIN

Eh ! morbleu, que ne parlez-vous ? voilà qui est bon, cela. Gageons que c'est avec cette morale-là que vous traitez la Marquise, qui va se marier avec Monsieur le Comte ?

HORTENSIUS, étonné.

Elle va se marier, dites-vous ?

LUBIN

Assurément, et si nous avions voulu d'elle, nous l'aurions eu par préférence, car Lisette nous l'a offert.

HORTENSIUS

Êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites ?

LUBIN

À telles enseignes, que Lisette nous a ensuite proposé de nous retirer, parce que nous sommes tristes, et que vous êtes un peu pédant, à ce qu'elle dit, et qu'il faut que la Marquise se tienne en joie.

HORTENSIUS, à part.

Bene, bene ; je te rends grâce, ô Fortune ! de m'avoir instruit de cela. Je me trouve bien ici, ce mariage m'en chasserait ; mais je vais soulever un orage qu'on ne pourra vaincre.

LUBIN

Que marmottez-vous là dans vos dents, Docteur ?

HORTENSIUS

Rien, allons toujours chercher les livres, car le temps presse.

<La Seconde Surprise de l'amour