La Vallée de la peur/II/7

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Traduction par Louis Labat.
Édition Pierre Lafitte, 1920 (pp. 238-252).
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VII

LE PIÈGE.


Comme l’avait dit Mac Murdo, son logis, situé très à l’écart, dans un faubourg extérieur, loin du chemin, se prêtait admirablement au crime. En toute autre circonstance, les bandits se fussent contentés d’attirer au dehors leur victime et de décharger sur elle leurs pistolets ; dans le cas actuel, il leur importait surtout de savoir quelles informations Birdy Edwards avait pu recueillir et transmettre. Si déjà ils intervenaient trop tard, si le mal était fait, du moins ils auraient le plaisir de la vengeance. Mais ils espéraient que rien de grave n’était venu à la connaissance du détective : bien renseigné, il n’eût pas pris la peine de noter et de télégraphier les balivernes que lui avait contées Mac Murdo. Au surplus, ils le sauraient de lui-même. Quand ils le tiendraient en leur pouvoir, ils le forceraient bien à parler. Ce ne serait pas la première fois qu’ayant affaire à un témoin récalcitrant, ils lui auraient délié la langue.

Ainsi qu’il était convenu, Mac Murdo se rendit à Hobson’s Patch. La police semblait lui porter un intérêt particulier ce matin-là. Le capitaine Marwin voulut l’aborder dans la salle d’attente de la gare, mais il lui tourna le dos. Au retour de sa mission, dans la journée, il vit Mac Ginty à la Maison de l’Union.

« Notre homme viendra, dit-il.

— Bon ! » répondit Mac Ginty.

Le géant était en manches de chemise ; sur l’ampleur de son gilet reluisaient des chaînes et des pendeloques ; un diamant jetait des feux à travers le fouillis de sa barbe. La politique et le commerce des boissons lui avaient donné à la fois la richesse et la puissance, et il trouvait d’autant plus importune l’idée de la prison ou de la potence, brusquement évoquée à ses yeux la veille au soir.

« Pensez vous qu’il sache beaucoup de choses ? » demanda-t-il avec angoisse.

Mac Murdo hocha tristement la tête.

« Il est ici depuis quelque temps, au moins depuis six semaines. Avec l’argent des Compagnies, il a dû obtenir des résultats et ne les aura pas gardés pour lui seul.

— Nous n’avons pas, à la loge, un homme capable d’une faiblesse. Sauf, peut-être, ce capon de Morris… Si quelqu’un de nous mangeait le morceau, ce serait lui. J’ai bonne envie de lui dépêcher avant ce soir deux de nos garçons, qui le secoueront de façon à faire tomber son masque.

— Je n’y vois point d’inconvénient, répondit Mac Murdo. Je vous avoue que j’ai quelque sympathie pour Morris et regretterais qu’il lui arrivât rien de fâcheux. Une ou deux fois j’ai causé avec lui des affaires de la loge ; et bien qu’il ne partage pas toutes nos idées, il ne m’a pas fait l’effet d’un traître. Mais je n’ai pas à m’interposer entre vous et lui.

— Je veux en finir avec ce vieux drôle ! cria Mac Ginty, dans un blasphème. Voilà un an que je le guette.

— Vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire, repartit Mac Murdo. Cependant, quoi que vous fassiez, il faut que vous preniez patience jusqu’à demain. Puisque la question Pinkerton n’est pas réglée, gardons-nous de lever la tête. Nous ne pouvons pas nous permettre aujourd’hui d’ameuter la police.

— Vous avez raison. Dussions-nous lui couper le cœur en morceaux, c’est de Birdy Edwards lui-même que nous apprendrons le nom de son informateur. Il n’a pas eu l’air de flairer le piège ? »

Mac Murdo se mit à rire.

« Je l’ai pris par son point faible. Qu’on le mette sur la piste des Écumeurs, il ira aussi loin qu’on voudra. J’ai accepté son argent… »

Mac Murdo exhibait en ricanant une liasse de banknotes.

« Et je recevrai une somme égale… quand j’aurai montré les papiers.

— Quels papiers ?

— Des papiers imaginaires, parbleu ! statuts, règlements, liste de membres. Il se flatte de ne repartir qu’ayant su la fin de l’histoire.

— Il ne se trompe pas, dit Mac Ginty, d’un ton sinistre. Vous a-t-il demandé pourquoi vous ne lui portiez pas vos papiers ?

— Comme S’il me jugeait capable d’une pareille imprudence, moi, un homme suspect, que le capitaine Marwin interpellait encore aujourd’hui à la gare !

— En effet, j’ai su cela, dit Mac Ginty ; et je crains pour vous les suites de l’incident. Nous pouvons bien, après en avoir fini avec notre homme, le jeter dans quelque vieux puits de mine ; mais quoi que nous fassions, nous n’empêcherons pas qu’il habite Hobson’s Patch et que vous y soyez allé aujourd’hui. »

Mac Murdo haussa les épaules.

« Si nous savons manœuvrer, jamais, dit-il, on ne prouvera que nous l’ayons tué. Personne ne peut le voir entrer dans la maison à la nuit close, et je m’arrangerai pour que personne ne l’en voie sortir. Écoutez-moi, conseiller. Je vais vous expliquer mon plan, vous l’expliquerez ensuite aux autres. Vous venez tous à l’heure convenue. Bien. Il arrive à dix heures. Il frappe trois coups. Je vais lui ouvrir, je l’introduis, et je referme la porte. Le voilà dans nos mains.

— C’est simple et net.

— Mais le reste demande réflexion. Il est armé. Si embobeliné que je le suppose, il doit se tenir sur ses gardes. Imaginez que je le fasse entrer tout de go dans une chambre où il se rencontre avec sept hommes quand il s’attendait à me trouver seul : il peut se servir de son arme et blesser quelqu’un.

— En effet.

— Le bruit peut attirer tous les cognes de la ville.

— Très juste.

— Voici donc comment je procéderai. Vous vous tenez dans la grande chambre, celle où je vous ai reçu un jour. Je le mène dans le parloir à côté de la porte, et je l’y laisse sous le prétexte d’aller chercher mes papiers. Cela me permet d’aller vous indiquer le tour que prennent les choses. Puis je reviens à lui avec des papiers truqués. Quand je le vois plongé dans sa lecture, je bondis et lui empoigne la main dont il tient le pistolet. Vous vous précipitez à mon appel. Plus prompts vous serez, mieux cela vaudra, car il est aussi fort que moi, et je puis avoir du mal à le maintenir jusqu’à votre arrivée ; mais j’y réussirai, j’espère.

— Votre plan me paraît excellent, dit Mac Ginty. La loge aura contracté envers vous une grande dette. Je présume que, le jour où je quitterai mon siège, je saurai qui désigner pour mon successeur.

— Évidemment, je ne suis pas un conscrit, » fit Mac Murdo d’une voix modeste, mais non sans laisser voir le cas qu’il faisait des éloges du grand homme.

Rentré chez lui, il prit ses dispositions en vue de la tragique soirée qui l’attendait. D’abord, il nettoya, graissa et chargea son revolver Smith et Wesson. Puis il inspecta la chambre qui devait servir au guet-apens. C’était une vaste pièce, dont une longue table de bois blanc occupait le centre, et le grand poêle une extrémité. Elle prenait jour sur deux côtés par deux fenêtres sans persiennes, munies simplement de légers rideaux. Mac Murdo en fit la remarque : assurément, elle semblait bien exposée à la vue pour une affaire si secrète ; mais à la distance ou elle se trouvait de la route, l’inconvénient avait moins de gravité. Enfin, Mac Murdo eut une conversation avec son co-pensionnaire. Scanlan, bien qu’appartenant à la bande des Écumeurs, était un inoffensif petit bonhomme, trop mou pour se mettre en opposition avec ses camarades, mais qui, dans le fond, avait horreur des scènes sanglantes. Mac Murdo lui fit part brièvement de ce qui se tramait.

« Avant demain, il y aura ici mort d’hommne. À votre place, je me défilerais, Mike Scanlan, je passerais la nuit dehors.

— Ma foi, Mac, ce n’est pas le bon vouloir, mais l’énergie qui me manque. Quand j’ai vu, l’autre jour, tuer Dunn, le directeur, j’ai mal supporté la secousse. Je ne suis pas fait pour ça, comme vous ou Mac Ginty. Si la loge ne doit pas me le reprocher, je suivrai votre conseil : je vous laisserai seuls. »

Les sept hommes furent exacts au rendez-vous. Ils avaient l’extérieur, la tenue décente de citoyens respectables ; mais leurs bouches étaient dures, leurs yeux impitoyables ; un physionomiste aurait lu sur leurs visages la condamnation de Birdy Edwards. Pas un d’entre eux qui n’eût rougi ses mains une douzaine de fois ; ils apportaient dans le meurtre la même insensibilité que le boucher dans sa profession. Le plus redoutable, d’apparence et de fait, c’était, naturellement, le Maître. Harraway, le secrétaire, était un homme chétif, chagrin, qui avait un long cou décharné et des jambes toujours agitées d’un mouvement nerveux ; poussant la probité jusqu’au scrupule dans la gestion des finances de l’Ordre, il ne connaissait, en dehors de cela, ni foi ni loi. Le trésorier, Carter, figure impassible, plutôt maussade, et qui marquait un certain âge, avait de grands talents d’organisateur : il n’était pas un crime commis par la loge dont il n’eût prémédité tous les détails. Les deux Willaby, grands, jeunes, minces, avaient la mine résolue des gens d’action. Quant à Tigre Cormac, jeune aussi, et de forte carrure, sa férocité naturelle le faisait craindre de ses propres camarades.

Mac Murdo avait placé le whisky sur la table, et tous ils s’étaient hâtés d’y puiser de l’entrain. Déjà Baldwin et Cormac, à moitié ivres, laissaient éclater leurs instincts sauvages. Cormac, les mains tendues à la chaleur du poêle qui ronflait, car les nuits étaient encore froides, jeta dans un juron :

« Voilà qui fait du bien à un homme !

— Oui, dit Baldwin, comprenant l’atroce sous-entendu : qu’on y attache Birdy Edwards, et je gage bien qu’il parlera.

— Il parlera, soyez tranquilles, dit Mac Murdo, dont il fallait que les nerfs fussent singulièrement trempés, car, portant tout le poids de l’affaire, il affichait néanmoins un tel sang-froid, un détachement si absolu, que les autres applaudirent.

— Vous en userez avec lui comme il vous plaira, nous vous l’abandonnons, fit le Maître. Il ne se doutera de rien jusqu’à ce qu’il ait votre main sur la gorge. Dommage qu’il n’y ait pas de contrevents à vos fenêtres. »

Mac Murdo alla de l’une à l’autre tirer les rideaux.

« Personne ne peut nous voir à pareille heure.

— Et s’il ne venait pas ? S’il avait flairé le danger ? dit le secrétaire.

— Je vous garantis qu’il viendra, répondit Mac Murdo. Il n’est pas moins impatient de venir que vous de le voir. Attention ! »

Trois coups avaient retenti à la porte. Les sept hommes, brusquement immobilisés, le verre en main, semblaient des figures de cire.

« Chut ! »

Mac Murdo leur faisait signe de se taire. Ils échangèrent un regard exultant et cherchèrent secrètement leurs armes.

« Sur votre vie, pas un mot ! » chuchota Mac Murdo, en sortant de la chambre, dont il referma soigneusement la porte.

L’oreille tendue, ils s’efforcèrent à la patience. Ils comptèrent les pas de leur camarade s’éloignant dans le corridor. Ils l’entendirent ouvrir la porte d’entrée et faire accueil au visiteur. Un pas étranger résonna sur le seuil, une voix inconnue prononça quelques paroles. Puis la porte retomba bruyamment, la clé tourna dans la serrure : leur proie ne leur échapperait pas. Et Tigre Cormac partit d’un rire si affreux que Mac Ginty lui mit sa grande main en travers de la bouche.

« Du calme, jeune fou ! murmura-il. Vous pourriez encore tout gâter. »

La rumeur d’une conversation arrivait d’une chambre voisine. Il semblait qu’elle ne dût pas s’arrêter. Soudain, la porte s’ouvrit, Mac Murdo apparut, un doigt sur les lèvres.

Il s’approcha du bout de la table et regarda tour à tour ses complices. Un changement subit se manifestait en lui. Il avait l’air d’un homme qui s’apprête à accomplir une grande œuvre. Son visage avait pris la dureté du granit. Ses yeux brûlaient derrière son binocle. Tous le considéraient fixement, avidement, sans rien dire. Et il continuait de promener de l’un à l’autre un regard étrange.

« Eh bien, finit par s’écrier Mac Ginty, est-il là ? Birdy Edwards est-il là ?

— Oui, répondit Mac Murdo, lentement. Birdy Edwards est là : je suis Birdy Edwards ! »

Ces mots prononcés, dix secondes s’écoulèrent, durant lesquelles la chambre parut vide, tant le silence y fut profond. Une bouilloire siffla sur le poêle. Sept visages blêmes s’étaient levés, sept hommes considéraient dans l’épouvante l’homme qui les dominait de tout son haut. Il se fit alors un grand fracas de vitres cassés, des canons de fusil brillèrent dans le cadre des fenêtres, les rideaux sautèrent de leurs tringles. Poussant un grognement d’ours blessé, Mac Ginty se précipita vers la porte à demi ouverte : la menace d’un revolver et les yeux bleus du capitaine Marwin, sévèrement braqués sur lui, le firent reculer jusqu’à son siège.

« Vous êtes mieux là, conseiller, dit celui qui jusqu’alors s’était appelé Mac Murdo. Et quand à vous, Baldwin, laissez donc votre revolver en paix si vous ne voulez tâter de la corde. Allons, obéissez ou, de par Dieu !… Là, c’est bien. Il y a dans la maison quarante gaillards bien armés : calculez vos chances. Qu’on s’assure d’eux, Marwin ! »

Devant tous ces fusils baissés, aucune résistance n’était possible. On désarma les assassins. Mornes, confondus, stupides, ils demeuraient assis autour de la table.

« Je tiens à m’expliquer d’un mot avant que nous nous séparions, dit l’homme qui les avait pris au piège. Nous ne nous reverrons sans doute que devant le juge, et je voudrais, en attendant, vous fournir quelques sujets de réflexion. Vous savez désormais qui je suis. Je puis enfin abattre mes cartes. Je suis Birdy Edwards, de l’agence Pinkerton. Choisi pour anéantir votre clique, j’avais à jouer un jeu difficile et dangereux. Ni mon plus proche parent ni mon ami le plus cher, personne n’en soupçonna rien, personne, à l’exception du capitaine Marwin et de mes chefs. Ce soir, Dieu merci, la partie est finie – et c’est moi qui gagne ! »

Sept pâles figures rigides demeuraient clouées sur la sienne ; elles exprimaient la haine implacable et la menace.

« Vous croyez peut-être que le jeu continue ? Soit ! j’aviserai. En tout cas, je sais plusieurs d’entre vous qui ne prendront plus jamais la main, et je ne parle pas d’une soixantaine de vos acolytes qui, ce soir, coucheront en prison. Je vous l’avoue, quand on me chargea de cette affaire, je refusai de croire qu’il existât une société comme la vôtre. « Imagination de journalistes », pensai-je ; et je me flattai d’en faire la preuve. On me dit que vous dépendiez des Hommes Libres ; j’allai à Chicago, je me fis recevoir parmi eux, et je ne crus que davantage à des racontars de journaux, car je trouvai une société non seulement inoffensive, mais bienfaisante. Cependant j’avais à remplir ma mission : je vins au pays de la houille. Sitôt arrivé, je m’aperçus de mon erreur, je compris que les journaux n’avaient rien inventé. Je restai donc et m’attelai à la besogne. Je n’ai commis aucun meurtre à Chicago. Je n’ai jamais fabriqué un faux dollar. Ceux que je vous ai donnés valaient tous les autres, c’est le meilleur placement que j’aie fait de ma vie. Je savais le moyen d’entrer dans vos bonnes grâces : je me prétendis en butte aux tracasseries de la justice, et j’obtins le résultat que j’espérais. Alors, je m’affiliai à votre loge infernale, je pris place dans vos conseils. Vous direz peut-être que je m’y montrai votre digne émule ? Dites ce qu’il vous plaira, je vous tiens. D’ailleurs, voulez-vous savoir la vérité ? Je fus de la bande chargée de châtier le vieux Stranger ; le temps m’avait manqué pour le prévenir, mais j’arrêtai votre main, Baldwin, au moment ou vous alliez le tuer. Si, pour garder ma situation au milieu de vous, je vous suggérai certaines choses, c’étaient des choses que je ne pouvais empêcher. Faute de renseignements suffisants, je n’ai pu sauver Dunn et Menzies ; mais si les meurtriers échappent à la potence, il n’y aura pas de ma faute. J’eus soin de prévenir Chester Wilcox avant de faire sauter sa maison ; quand elle sauta, il était à l’abri avec sa famille. J’ai malgré moi laissé se commettre bien des crimes ; mais faites un retour en arrière, songez combien de fois il arriva qu’un homme que vous guettiez sur un chemin passât par un autre, ou qu’il fût en ville quand vous alliez le demander chez lui, ou qu’il fût chez lui quand vous le cherchiez en ville : tout cela, c’était mon œuvre.

— Traître ! fit Mac Ginty, les dents serrées, la voix sifflante.

— Oui, oui, John Mac Ginty, affublez-moi des noms que vous voudrez, si ça vous soulage. Vous et vos pareils, vous vous conduisiez ici en ennemis de Dieu et des hommes ; il était temps que quelqu’un s’interposât entre vous et les pauvres diables que vous teniez à la gorge. Mais il n’y avait qu’un moyen d’y réussir, et je l’ai pris. Moi, un traître ? J’imagine que bien des gens me qualifieront de libérateur quand ils sauront que pour les sauver je suis descendu dans l’enfer. J’y ai passé trois mois, et ne voudrais pas avoir à les y passer de nouveau, dût le Trésor de l’État m’ouvrir ses coffres ! J’étais force de rester jusqu’au moment où je vous tiendrais tous dans la main, avec tous vos mystères. J’aurais encore attendu un peu si je n’avais appris que mon secret était en danger : une lettre reçue en ville menaçait de vous le faire connaître. Il fallait agir, j’agis vivement. Je n’ai plus rien à vous dire, sauf que, le jour de ma mort, je m’en irai moins à regret en songeant à ce que j’ai fait dans cette vallée. Qu’on me ramasse tout ça, maintenant, et en route ! »

Dans la soirée, Scanlan, prié de porter une lettre à miss Ettie Shafter, avait accepté sa mission avec une œillade et un sourire d’intelligence, et, des la première heure du matin, un train spécial envoyé par la Compagnie du chemin de fer emportait deux voyageurs, dont l’un était une femme remarquablement belle, et l’autre un homme qui prenait de visibles précautions pour n’être pas reconnu. Leur voyage s’accomplit sans arrêt ni encombre. Ettie et son amoureux ne devaient plus remettre les pieds dans la Vallée de la Peur. Dix jours plus tard, ils se mariaient à Chicago, et le vieux Jacob Shafter assistait à leurs noces.

Le procès des Écumeurs se déroula loin des lieux où aurait pu s’exercer l’influence de leurs adeptes. En vain essayèrent-ils de lutter ; en vain la loge fit-elle, pour les sauver, ruisseler son argent : aucun expédient de leurs défenseurs ne prévalut contre les déclarations froides, nettes, sans colère, d’un homme qui avait étudié dans le moindre détail leurs vies, leur organisation, leurs crimes. Après tant d’années, ils furent enfin brisés et dispersés. La vallée vit se lever le nuage qui pesait sur elle. Le gibet termina les jours de Mac Ginty, qui se fit humble et larmoyant quand il vit venir sa dernière heure. Huit de ses complices partagèrent son sort. Cinquante autres furent condamnés à un emprisonnement de plus ou moins longue durée. L’œuvre de Birdy Edwards était complète.

Cependant, Ted Baldwin avait échappé à la potence ; de même les Willaby et quelques-uns des pires sujets de la bande. Ils disparurent dix ans, puis, un jour, ils se retrouvèrent libres ; et ce jour-là, Edwards comprit que c’en était fait de son repos. Ils avaient juré de venger par sa mort la mort de leurs camarades : ils s’y employèrent par tous les moyens. Ils le chassèrent de Chicago, après deux tentatives d’assassinat manquées de bien peu. Réfugié sous un faux nom en Californie, il y fut pour longtemps assombri par la mort de sa femme. Une fois de plus, il n’évita que de près les assassins, et il s’en alla sous le nom de Douglas travailler dans une gorge solitaire, au fond d’une montagne, où, devenu l’associé d’un Anglais nommé Barker, il amassa une fortune. Enfin averti que ses persécuteurs avaient retrouvé sa trace, il s’enfuit, juste assez tôt, pour l’Angleterre. Il s’y remaria, il épousa une femme digne de lui ; et c’est ainsi que John Douglas mena cinq ans dans le Sussex une existence de gentilhomme campagnard que devaient encore interrompre les étranges événements du Manoir de Birlstone.