[modifier] CHAPITRE PREMIER
On a généralement interprété ce titre : La Vita nuova, dans le sens Ce période de la vie succédant à une autre période.
Fraticelli, l’un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de la Vita nuova (comme de la Divina Commedia), pense que le mot nuova peut être pris dans le sens où le Poète l’emploie souvent, nuova età, jeune âge, enfance ou jeunesse. La Vita nuova signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]
Une telle interprétation m’avait paru d’abord très acceptable : mais il me semble que le texte : incipit vita nuova (ici commence une vie nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l’auteur a entendu donner au titre de son livre.
Quoi qu’il en soit, il s’explique lui-même très nettement sur la genèse de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut en rapporter les diverses parties, c’est-à-dire soit la prose soit les vers.
Il y a dans toutes les langues certains mots qui n’ont pas dans telle autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot gentile que l’on rencontre à chaque page dans la Vita nuova.
Si l’on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que gentile s’emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon air ou bonne mine.
Aujourd’hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de gentile (auquel répond gentilezza) est : aimable, avec une idée de distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie.
Dans la Vita nuova, cette qualification accompagne habituellement le mot donna (femme), soit parce qu’il répondait à l’attrait que la femme exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes qu’il introduisait dans son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent désignée simplement par questa gentile, ou la gentilissima. Et la donna gentile est devenue la désignation typique de Béatrice.
Il m’a donc fallu remplacer le mot gentile par les différentes épithètes que m’offrait le vocabulaire français, sauf le mot gentil qui n’aurait guère rencontré ici d’application.
Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot donna. Le mot donna répond exactement au mot français femme, et s’applique comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en italien de mot correspondant exactement au mot dame, qui, en France ne s’applique qu’à certaines conditions sociales.
Le mot signora accompagne en général un nom propre, et ailleurs correspond au mot épouse, que nous n’employons guère dans le langage courant.
Madonna, dont nous avons fait Madone, n’est qu’une abréviation de mia donna. Il ne s’emploie que pour les femmes mariées, et madonna Bice, madonna Vanna semblerait signifier (on l’a du moins supposé), que Bice (Béatrice) et Vanna (Giovanna) étaient mariées.
Mademoiselle se dit madamigella ou signorina ; ce dernier mot, plus usité, accompagne habituellement le nom de la personne.
Dante applique le mot donna aux demoiselles comme aux femmes. Dans la Vita nuova, Béatrice est toujours désignée sous le nom de donna, donna Beatrice, ou la donna gentile.
Il n’emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle : donne e donzelle, dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre XXXII.
[modifier] CHAPITRE II
Ce n’est pas auprès des lecteurs de la Vita nuova qu’il est nécessaire d’insister sur la réalité de l’existence de Béatrice, que l’on s’est plu quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La Vita nuova est un hymne enthousiaste à L’Amour glorieux et un lamento touchant sur l’Amour brisé. C’est la voix d’un cœur qu’elle fait entendre, et le cœur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.
On a élevé des doutes sur l’identité de la Béatrice de la Vita nuova avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l’amie de Dante ne s’appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice était alors un nom banal et tellement répandu qu’il ne pouvait que servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu’il le prononce même avant, mais surtout après la mort de celle qu’il avait tant aimée. Et ceci peut s’appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit : « l’ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner. » Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu’on la voyait, on lui appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait lui convenir.[2]
Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel qu’il paraît pouvoir être reconstitué, d’après Boccace.
Au mois de mai de l’année 1274, avait lieu à Florence la fête du Printemps, qu’une coutume gracieuse et poétique avait sans doute empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient du reste également dans les pays environnans.[3] Réjouissances publiques et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.
Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. L’Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti Guelfe.
A cette époque, il n’y avait pas à proprement parler d’aristocratie à Florence. Celle-ci ne s’y est établie, au profit des marchands riches, que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là comme partout des gens riches et des gens qui ne l’étaient pas, et des familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d’une cité où le travail, l’industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient rarement dans la ville ; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal odorantes[4], qu’y versaient les populations d’alentour, attirées par l’attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des regards défians ou hostiles.
L’Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu’il donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il appartenait également au parti Guelfe : les Alighieri étaient Guelfes par tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n’est du même monde. S’il portait un nom honorable, et s’il y a lieu de croire qu’il possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui venait d’atteindre sa neuvième année, à cette sorte de garden party.
Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de Folco Portinari.[5]
Ce n’est donc qu’après un intervalle de plusieurs années après cette courte entrevue, qui ne paraît pas s’être renouvelée, que le récit reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.
On s’est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très rapproché, le jeune homme n’eût pas trouvé d’occasion de se rapprocher d’elle « bien qu’il cherchât toujours à la voir ». Il peut cependant paraître assez naturel que la toute jeune fille d’un personnage riche et important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être très accompagnée, et qu’un jeune garçon de condition modeste, et sans relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une simple rencontre à l’aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien compte de l’intimidation que son approche exerçait sur lui.[6]
Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le cavaliere Simone dei Bardi[7] et à l’impossibilité de faire tenir la mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace de temps que comporte le récit du Poète.[8]
C’est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés depuis, sur la foi de son Commentaire sull’ amore per Beatrice[9], et, fait remarquer l’un des commentateurs les plus autorisés du Poète, faut-il accepter aveuglément tout ce qu’il nous raconte, sans faire la part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette époque, on s’en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir appartenu par un lien quelconque ?[10]
Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu’il faut considérer la Vita nuova ? Ce n’est pas une biographie précise ni une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s’est sans doute pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.
Qu’importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée Béatrice, qu’elle ait été ou non la fille d’un Portinari, et, plus tôt ou plus tard, épouse d’un Simone dei Bardi ? « c’est à Florence qu’elle est née, qu’elle a vécu et qu’elle est morte. » Voilà ce qu’il nous faut retenir de cette figure énigmatique. C’est à l’âme du Poète que nous devons nous attacher. Et il n’est pas un reflet de cette âme, pas une ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.
[modifier] CHAPITRE III
A ciascun alma presa e gentil cuore....
Ce sonnet se divise en deux parties ; dans la première, je salue et demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l’on doit répondre. Cette deuxième partie commence à : à peine étaient arrivées....
Les réponses suivantes ont été adressées à l’auteur du sonnet.
CINO DA PISTOJA.[11]
Tout amoureux désire[12]
Que son cœur soit connu de sa Dame.
Et c’est cela que l’Amour a entendu te montrer
Lorsque ta Dame humblement
S’est repue de ton cœur brûlant,
Pendant son long sommeil,
Enveloppée d’un manteau et insensible.
L’Amour se montrait joyeux en venant
Te donner ce que ton cœur désirait,
En unissant ainsi deux cœurs.
Et quand il connut la peine amoureuse
Qu’il avait infusée en elle,
Il partit en pleurant de compassion pour elle.
GUIDO CAVALCANTI.
Tu as vu à mon avis toute perfection,[13]
Et tout ce que l’homme peut sentir de bon et de bien,
S’il est dominé par le puissant Seigneur
Qui gouverne le monde de l’honneur.
Il vit[14] la où meurt toute peine,
Et il s’établit dans tous les esprits tendres,
Et il vient charmer les rêves de ceux
Dont il a pris les cœurs. Voyant
Que la mort demandait votre Dame,
Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce cœur.
Quand il te sembla qu’il s’en allait en gémissant,
Ce fut un doux sommeil qui s’achevait,
Car le réveil te gagnait.
L’interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l’objet d’une infinité de controverses et d’interprétations. Que signifie ce contraste entre la joie que témoignait l’Amour en arrivant, et son chagrin quand il partit ?
Il faut entendre d’abord que le rôle assigné à l’Amour par le Poète, dans les circonstances où il simule son intervention, n’est autre chose que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
La joie vient ici de l’espérance ou de la révélation que son amour sera partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l’issue funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou une séparation fatale ? Avait-il, derrière les illusions dont ne se départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables ? On a encore supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei Bardi. Mais il serait inutile de s’arrêter à des circonstances qui ne peuvent être encore que de simples suppositions.
Il importe de remarquer que dans le sonnet, c’est-à-dire dans ce que nous devons considérer comme la rédaction primitive, « le retour vers le ciel » ne gisse verso il cielo, n’existe pas. On ne le trouve que dans la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée nel gran secolo.
Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru rencontrer des traces dans bien des passages de la Vita nuova, ne pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès cette première expression formulée et publiée d’une passion encore secrète.
Ne serait-ce pas simplement l’expression d’une profonde mélancolie propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d’élite subissaient aussi bien que les foules ?
Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l’on veut me permettre cette manière de parler, des procédés perdus aujourd’hui et bien difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous devons tant de commentaires précieux de l’œuvre dantesque, ont peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes dans des esprits faits autrement que les nôtres.
La réponse de Guido n’est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet de Dante. J’ai dû la traduire aussi littéralement qu’il m’était possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la terminent, et ne sont qu’indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup plus claire dans son ensemble), l’expression des angoisses de Béatrice, déjà mariée à l’approche d’un amour qui ne pouvait qu’être coupable[15]. Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait imaginaires ?
Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument amphibologique :
Veggendo
Che la vostra donna la morte chiedea....
Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près indifféremment le verbe actif (ce qui n’est usité en français qu’assez exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire : « Votre Dame demandait la mort » ou « la mort demandait (réclamait) votre Dame. » A quel propos cette femme aurait-elle demandé la mort ? Le sonnet de Dante ne contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie, semblable à celle que le poète de la Vita nuova exprimera plus tard (chap. XXVIII) ?
Le langage des rimeurs du trecento, même les plus avancés dans le dolce stil nuovo est, autant qu’il m’a été permis d’en juger par moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui de l’Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l’obscurité symbolique dont il aime à s’envelopper, le style en lui-même est généralement d’une clarté remarquable.[16]
Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de quelques rimeurs (poètes) modernes.
C’est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la Vita nuova.
Quoi qu’il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent d’une part la poésie et de l’autre la prose de la Vita nuova.
Ici la poésie, le sonnet, c’est-à-dire l’expression première, n’exprime que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.
Dans la prose, c’est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée : « avec une courtoisie qui est aujourd’hui récompensée dans l’autre vie ».[17]
Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des deux rédactions.
Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia : « Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe. »
« C’était la première fois que sa voix frappait mes oreilles. » Il paraît donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose pour transporter un amoureux tel que Dante l’était alors.
Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce qui lui vient de la femme qu’il aime, et comment il s’attache à affirmer la noblesse de son propre amour, et à écarter tout vizioso pensiero, qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[18] Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes alors qu’elles se sentent touchées par l’amour, avouer qu’il avait vu plus d’une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[19] Nous devons donc croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de l’affection qu’elle lui portait, qu’il a reçu d’elle des témoignages plus significatifs que ceux qu’il nous laisse à peine entrevoir.
Si, dans les œuvres uniquement consacrées à la représentation des passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l’être moins de voir une œuvre tout idéale et mystique s’éclairer de quelques rayons humains.
[modifier] CHAPITRE VII
O voi che per la via d’Amor passate....
Ce sonnet a deux parties principales : dans la première, j’entends appeler les fidèles de l’Amour par ces paroles du prophète Jérémie : O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus[20], et les prier de vouloir bien m’entendre. Dans la deuxième partie je raconte où m’avait mis l’Amour, dans un sens autre que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que j’ai perdu. Cette seconde partie commence à : l’Amour, non par mon peu de mérite....
On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (spettanti) à la Vita nuova, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être une de ces cosette per rime que Dante dit avoir écrites (il ne signale pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) à propos du départ de la femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour (la quale fece schermo alla veritade[21].
BALLADE
In abito di saggia messaggera....
Revêtue comme une messagère intelligente,
Va, Ballade, sans t’attarder,
Vers cette belle dame à qui je t’envoie.
Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose.
Ta commenceras par dire que mes yeux,
En regardant sa figure angélique,
Avaient coutume de porter la couronne du désir.
Maintenant qu’ils ne peuvent plus là voir
La mort les fait fondre dans une frayeur telle
Qu’ils en ont fait la couronne du martyre.[22]
Hélas ! je ne sais pas vers quel côté les tourner
Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
De sa part. Adresse-lui donc une douce prière.
Si l’on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d’une simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu’il ne l’avoue. Mais il faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd’hui, dans le langage de la polémique usuelle, traiter quelqu’un de scélérat signifie souvent simplement qu’il ne partage pas votre manière de voir, dire à une femme qu’on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu’on avait du plaisir à la voir.
[modifier] CHAPITRE VIII
Piangete amanti perchè piange Amore....
Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, j’appelle et je sollicite les fidèles de l’Amour à pleurer, et je dis que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, ils m’écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l’honneur que l’Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à : l’Amour entend ... la troisième à ; écoutez comment l’amour....
Morte villana, di pietà nemica....
Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j’appelle la Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, m’adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à l’accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle soit bien définie.
La deuxième partie commence à : puisque tu as donné ... la troisième à : et si je te refuse ... la quatrième à : celui qui ne mérite pas....
Les accens douloureux qu’inspire à Dante la mort de cette jeune femme, dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes éplorées, sont de nature à laisser croire que son cœur avait pris une part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir compte de l’exaltation facile de sa sensibilité, et de l’exubérance habituelle propre à la poésie trécentiste. D’ailleurs son âme a toujours été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s’y complaisait ; et l’on pourrait dire que le poète de la Divine comédie a vécu dans la mort.
Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l’image de son idole ne tardera pas à s’évanouir, et une ardente aspiration à s’en aller avec elle.
Mais ce n’est pas seulement un des caractères les plus originaux de la poésie de Dante ; c’est également un des caractères de toute la poésie du dolce stil nuovo, cette mélancolie qui jette son ombre sur les manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[23]. C’est ainsi que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre les triomphes de l’Amour et ceux de la Renommée.
Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du dolce stil nuovo, que : con l’amoroso affetto un desiderio di morte si sente. On connaît le beau poème de Leopardi : Amore e morte.
Le destin a engendré en même temps
Deux frères, l’Amour et la Mort.
Il n’y a dans le monde, il n’y a dans les étoiles
Nulle autre chose aussi belle.
De l’une naît le bien
Et naissent les plus grands plaisirs
Qui se rencontrent dans la mer de l’Être.
L’autre détruit tous les maux
Et toutes les douleurs....
Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et les tristesses, filles des régions embrumées du Nord ?
[modifier] CHAPITRE IX
Cavalcando l’atro ier per un cammino....
Ce Sonnet a trois parties : dans la première, je dis comment je rencontrai l’Amour et sous quelle apparence ; dans la deuxième, je dis ce qu’il m’a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie commence à : quand il me vit ... la troisième à : alors je pris ...
On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une vision ou une hallucination, mais comme le travail d’une imagination hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de ces pensées sous une forme figurative.
Lorsque le Poète évoque la présence et l’inspiration de l’Amour, ce n’est sans doute qu’une manière d’exprimer ce qui se passait au dedans de lui-même. Lorsque l’Amour lui apparaît brillant et joyeux, c’est que son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S’il lui apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c’est que son âme à lui était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c’était la préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour (comme il l’appelait) qu’il avait perdue, et qu’il songeait déjà à remplacer, avec un empressement où l’on ne saurait nier qu’il y n’eût quelque chose de suspect ; c’était enfin un certain malaise, peut-être
quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la belle rivière, symbole de son amour si pur.
Il y a en effet dans le langage énigmatique qu’il se fait tenir par l’Amour la trace d’arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut s’empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.
Si l’Amour lui a rapporté son cœur d’auprès de celle qui avait servi de défense à son secret pour qu’il lui serve près d’une autre, c’est donc que son cœur était en jeu dans cette simulation d’amour et que, comme il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l’occupait y laissait encore quelques places disponibles. N’est-ce pas à cela que l’Amour (ou sa conscience) fait allusion quand il lui dit : « moi je suis toujours le même, mais toi tu changes » ? Et il lui recommande de n’en rien laisser transpirer.
Et ce n’est pas seulement le départ de la dame de l’église qui sollicite l’effusion de son lyrisme : nous voyons encore la mort d’une femme jeune et belle lui inspirer des accens non moins émus.[24] Et plus tard enfin les témoignages de compassion sympathique qu’il recevra de deux beaux yeux rallumeront en lui toutes les visions de l’amour brisé.[25]
Il semble que, dans ce grand poème en l’honneur de Béatrice, il ait tenu à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les soubassemens d’un monument élevé à une gloire qu’on a voulu immortaliser.
On s’est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l’objet constant de ses pensées. Ce n’était certainement pas une partie de plaisir qu’il faisait avec de nombreux (molti) compagnons, mais une obligation qu’il subissait à contre-cœur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait les pensées obsédantes et mélancoliques d’un amoureux contraint s’éloigner d’une maîtresse adorée. J’emprunte au Prof. del Lungo des détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à éclaircir.[26]
Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne manquaient pas de mettre en jeu, qu’il s’agit de se porter au secours de voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.
Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (di fare le oste), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à soixante-dix ans s’inscrivaient sur des listes de cinquante noms chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l’autre rester à la garde de la ville, en payant (pagando). Et l’on formait un ou plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun d’un compagnon bien armé et d’un cheval équipé ; on déployait les enseignes et l’on entrait sur le territoire ennemi (qui n’était généralement pas très éloigné).
Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part. Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l’année 1288 ? Quels en furent le caractère, la destination et la durée ? C’est ce qu’il ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n’était là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de l’Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie ? Quoi qu’il en soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue durée.[27] 4 : Dans le XXIIe chant de l’Enfer de la Comédie, Dante fait allusion à une campagne qu’il aurait faite sur le territoire des Arétins : « J’ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins.... »
[modifier] CHAPITRE XI
Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la Vita nuova cette pensée de Vauvenargues, c’est-à-dire d’un contemporain de Voltaire et de Diderot :
« Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie : son amour devient pour lui toutes les vertus. »
N’est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète italien et au philosophe français ? Et l’on peut se demander si l’un d’eux n’a pas été le reflet direct de l’autre.
[modifier] CHAPITRE XII
Ballata, io vo’che tu ritruovi amore....
Cette ballade se divise en trois parties : Dans la première, je lui dis où elle doit aller, et je l’encourage pour qu’elle s’en aille plus hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis ce qu’il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la fortune. La seconde partie commence à : Dis-lui d’abord avec douceur.... La troisième à : ma gentille ballade....
On pourrait m’adresser un reproche, et dire que l’on ne saurait pas à qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade n’est autre chose que mes propres paroles : aussi je dis que ce doute, j’entends le résoudre et l’éclaircir dans ce petit livre, ainsi qu’un doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et qui voudra me le reprocher de cette manière.
Si jusqu’ici nous n’avons guère vu dans la partie lyrique qu’une répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons ici deux sujets différans dont l’un est la préparation de l’autre.
Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s’abrite sous la fiction de l’Amour, se laisse d’abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu’il s’est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la nouvelle défense de son amour a été compromise (ha ricevuto alcuna noia) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités simulées. Béatrice (laquelle est contraria di tutta la noia) ne se soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l’exécution.
Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la nota suave est pleine de charme, recouvre plus de politique que d’inspiration. Mais cela même témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit.
Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre personnages, l’amoureux qui l’a écrite, l’aimée à qui elle est destinée, la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications, enfin, l’Amour qui devra l’accompagner pour la faire agréer.
Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier. D’abord, il n’ose s’adresser directement à celle qui s’est crue offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus pressantes de la courtoisie et de l’humilité. Il espère que la forme harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore le pardon : mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à ses bonnes raisons. Alors il invoque l’Amour afin qu’il témoigne pour lui et qu’il plaide sa cause. Mais ce n’est pas seulement à l’amour qui habite son propre cœur, qu’il fait appel, c’est peut-être et surtout à l’amour même de Béatrice.
[modifier] CHAPITRE XIII
Tutti li miei pensier parlan d’amore....
Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis et j’établis que toutes mes pensées sont d’amour. Dans la deuxième, je dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s’accorder. Dans la quatrième, je dis que, en voulant parler de l’Amour, je ne sais où je dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que j’appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame (madonna) par mode dédaigneux.
La deuxième partie commence à : et le font.... la troisième à : elles s’accordent seulement.... la quatrième à : c’est à ce point....
[modifier] CHAPITRE XIV
Coll’ altre donne mia vista gabbate....
Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l’on n’établit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi divisées. Il n’y a donc pas lieu de le faire pour que la signification en soit comprise.
Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet, il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l’Amour tue tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent d’instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n’est pas au même degré fidèle de l’Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient compris de ceux qui le sont.
Il n’est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait inutile et même superflue.
La scène qui vient d’être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que faisait ressentir aux Anciens l’approche imaginaire d’un Dieu, et surtout l’approche de sanctuaires particulièrement redoutés ? Il s’agissait là de phénomènes d’hystéricisme soit isolés, soit communiqués aux foules par une véritable contagion. L’état général des esprits pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des manifestations de ce genre. Quelque part que l’on puisse faire à l’enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la Vita nuova, même les plus sûrement réels, on peut être assuré que le Poète n’a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires que l’aspect ou seulement l’approche de Béatrice déterminaient en lui.
Il m’a été reproché d’avoir parlé d’hystérie à propos des phénomènes singuliers qu’il s’attribue à lui-même dans mainte circonstance[28]. Ce sont des témoignages significatifs d’une nervosité véritablement maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou fût même prévue. Il s’agit là d’un phénomène qui rentre dans ceux auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l’osais, je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium.
[modifier] CHAPITRE XV
Ciò che m’incontra nella mente more....
Ce sonnet se divise en deux parties : dans la
première, je dis la raison pour laquelle je ne me décide pas à m’approcher de cette femme ; dans la
seconde, je dis ce qui m’arrive quand je m’approche
d’elle ; et cette partie commence par : et quand je
suis.... Et cette seconde partie se divise aussi en
cinq, suivant ce qui s’y raconte. Dans la première,
je dis ce que l’Amour, sur le conseil de la raison,
me dit quand je suis près d’elle ; dans la seconde,
j’explique l’état de mon cœur d’après celui de mon
visage ; dans la troisième, je dis comment je perds
tout courage ; dans la quatrième, je dis combien a
tort celui qui ne me témoigne aucune compassion,
parce que cela me rassurerait ; dans la dernière, je
dis pourquoi les autres devraient avoir pitié de
moi, c’est-à-dire en raison de l’angoisse qui me
monte aux yeux ; angoisse qui disparaît, c’est-à-dire
dont les autres ne s’aperçoivent pas, à cause de
la moquerie de cette femme, laquelle attire à elle
les regards de ceux qui verraient peut-être cette
angoisse. La seconde partie commence à : mon
visage montre.... la troisième à : et tout frissonnant....
la quatrième à : il a bien tort.... la cinquième
à : et me montre....
[modifier] CHAPITRE XVI
Spesse fiate vennemi alla mente....
Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu’il comprend quatre choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n’ai pas besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis donc seulement que la deuxième partie commence à : que l’amour m’assaille.... La troisième à : puis je, m’efforce.... La quatrième à : et je lève mes yeux....
[modifier] CHAPITRE XVIII
Il faut admettre, d’après les dernières paroles qui venaient de lui être adressées, que le Poète s’était plaint hautement de la, sévérité de sa Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque publicité. Et nous voyons qu’il en est honteux et repentant ; et il exprime la résolution « de prendre toujours désormais ses louanges pour sujet de ses paroles », et il se demande comment il a pu parler différemment.
On sait que la Vita nuova ne nous donne pas la reproduction intégrale des pièces qu’il a composées à l’honneur ou à propos de Béatrice. Il en est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu’il aura probablement éliminées lui-même, que l’on trouve généralement annexées au texte de la Vita nuova.
Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous échappe complètement.
Nous voyons que le premier sonnet de la Vita nuova, purement symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. « Sitôt que ce sonnet fut répandu », dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet Donne ch’avete intelletto d’amore.... (chap. XX), il dit encore : « Après que ce sonnet eut été répandu dans le monde.... » (chap. XX).
Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons dans le XVIIIe siècle, et dont Voltaire faisait un si large usage.
N’y avait-il pas également alors quelque chose d’analogue à ce qu’on appelait, au dernier siècle, des bureaux d’esprit ? Nous voyons un de ses amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose à propos d’une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c’est que l’amour (sonnet, page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap. LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.
Les Florentins avaient l’habitude de se réunir le soir, al fresco dei marmi, sur les bancs de marbre que l’on voit encore autour de la cathédrale (Santa Maria del fiore), et où l’on montre il sasso di Dante, la pierre où Dante venait s’asseoir.
C’est là que devaient s’échanger les racontars de la ville et les commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des rimeurs à la mode. N’est-ce pas la fidèle représentation des cafés et des cercles de nos villes de province ?
[modifier] CHAPITRE XIX
Donne, ch’ avete intelletto d’amore....
Cette canzone, afin qu’elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec plus de soin que les précédentes, et j’en ferai ainsi trois parties.
La première partie est la préface de ce qui suit ; la deuxième est le sujet traité ; la troisième est comme la servante (una servigiale) des précédentes. La deuxième commence à : un ange a fait appel... ; la troisième à : Canzone, je sais....
La première partie se divise en quatre.
Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites, et comment j’en parlerais si je l’osais. Dans la troisième, je dis comment je crois devoir m’exprimer, afin que je ne sois pas empêché par timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j’ai voulu m’adresser, je dis la raison pour laquelle j’ai fait ainsi.
La deuxième partie commence à : je dis donc que lorsque... ; la troisième à : et je ne veux pas non plus... ; la quatrième à : avec vous, femmes et jeunes filles....
Puis quand je dis : un ange a fait appel.... je commence à traiter de cette femme ; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première, je dis qu’on s’occupe d’elle dans le ciel, et dans la deuxième qu’on s’occupe d’elle sur la terre : ma dame est désirée.... Cette deuxième partie se divise encore en deux : dans la première, je dis quelle est la noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci. Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant quelques-unes de ses beautés, ainsi : l’amour dit d’elle.... Cette deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des beautés de toute sa personne ; dans la deuxième, je parle de certaines beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne, ainsi : de ses yeux....
Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux : dans l’une, je parle de ses yeux qui sont le principe de l’amour et dans l’autre de sa bouche qui est la fin (le but) de l’amour. Et afin que ceci ne sollicite aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit plus haut : que le salut de cette femme, qui était l’opération de sa bouche, était la fin de mes désirs, quand il m’était permis de le recevoir.
Lorsque ensuite je dis : Canzone, je sais.... j’ajoute une stance qui est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne m’occuperai plus d’autres divisions.
Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait avoir recours à des divisions plus détaillées : mais cependant celui qui n’a pas assez d’entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me déplaît pas qu’il s’en tienne â cela. Car certainement je crains d’avoir expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone.
Le passage de ce sonnet entre « un ange a fait appel à la divine Intelligence » et « ma Dame est donc désirée dans le ciel » est fort difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la sagacité des commentateurs.
On a cru y percevoir d’abord le pressentiment de la fin prématurée de Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.
Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu’il écrivait ce sonnet. On a fait observer que les expressions inferno, l’enfer, et mal nati, les méchans, pourraient s’appliquer simplement à la conception qu’il a plus d’une fois exprimée dans des termes analogues, de la condition de notre monde, un véritable inferno, et des hommes, malvagi ou malnati.
Quoi qu’il en soit de cette interprétation, s’il n’a pas adressé cette Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (ch’avete intelletto d’amore), il dit qu’elle sera envoyée à celle dont il célèbre la louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à l’Amour qui sera près d’elle. Et d’ailleurs, si elle est désirée dans le ciel, c’est qu’elle est encore vivante.
Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense qu’il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus tard, après la mort de Béatrice[29]. Dante ne se conforme pas toujours dans ses récite à l’ordre des temps. La Divine Comédie est pleine de prédictions qui n’étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est permis de croire que la Vita nuova, lors de sa rédaction définitive et de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches, de corrections, d’additions que nous ne pouvons le discerner.
Il ne me paraît pas possible d’admettre que, pendant que se déroulait le roman de la Vita nuova et qu’il écrivait ce poème d’amour, alors qu’il n’avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique, il eût déjà conçu le plan de la Divine Comédie et fait les préparatifs de son voyage sacré.[30]
Dans un article tout récent[31] consacré à l’important ouvrage de Scherillo (alcuni capitoli dalla biografia di Dante) un éminent critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d’une source antérieure à la Vita nuova. Je reproduis à peu près ses paroles :
Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour lequel il n’avait aucun titre, « n’étant pas Énée ni saint Paul ».[32]
Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient pas encore donné l’expérience des besoins du siècle pour lui faire concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[33]
C’est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement en 1289 que Dieu fît dire dans l’Enfer aux perdus par la bouche du Poète : « J’ai vu l’espérance des Bienheureux.... »
Je ne puis m’empêcher de faire encore remarquer le caractère de politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où nous amène la Vita nuova, il se montre toujours d’une correction et d’une courtoisie irréprochables, soit qu’il se rencontre avec des femmes, soit qu’il se trouve en présence de personnages dont il veut reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et de ses expressions nous laisse l’idée que nous nous faisons d’un homme qui a été élevé par des femmes.[34] Il y a là un contraste manifeste avec l’âpreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.
Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu domestique. J’ai déjà rappelé le silence absolu qu’il garde sur sa famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le Virgile qu’il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière de courtoisie ; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la cour d’Auguste qu’avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien superficiels sans doute.
[modifier] CHAPITRE XX
Amor e cor gentil sono una cosa....
Ce sonnet se divise en deux parties : dans la première, je parle de l’amour en tant qu’il est en puissance. Dans la seconde, j’en parle en tant que de la puissance il s’est résolu en acte. Cette seconde commence à : puis la beauté apparaît....
La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l’un est à l’autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à : quand la nature....
Et quand je dis : puis la beauté apparaît ...je dis comment cette puissance s’est résolue en acte, et d’abord comment elle se fait chez l’homme, ensuite comment elle se fait chez la femme, e simil fa la donna.
L’amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu l’occasion de l’appliquer. L’amour en acte est celui qui s’adresse à un objet déterminé.
[modifier] CHAPITRE XXI
Negli occhi porta la mia donna Amore....
Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette femme résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux ; et la troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces deux parties, il s’en trouve une moindre gui a l’air de demander leur aide à celle gui précède et à celle qui suit : et elle commence à : Aidez-moi, Mesdames.... Cette troisième commence à : toute douceur.... La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment par sa vertu tout ce qu’elle voit devient noble, ce gui va jusqu’à amener l’amour en puissance là où il n’était pas. Dans la seconde partie, je dis comment elle résout l’amour en acte dans les cœurs de tous ceux qu’elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu’ensuite par sa vertu elle accomplit dans leurs cœurs.
La deuxième partie commence à : où elle passe.... et la troisième commence à : et son salut.
Quant je dis ensuite : aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui j’ai l’intention de m’adresser, en demandant aux femmes de m’aider à l’honorer. Puis quand je dis : toute douceur ... je répète ce que j’ai dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont l’un est sa douce parole et l’autre son admirable sourire : sauf que je ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les cœurs des autres, parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l’impression qu’il a produite.
[modifier] CHAPITRE XXII
Voi che portate la sembianza umile....
Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première, j’appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d’auprès d’elle, en leur disant que je le crois, alors qu’elles reviennent ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me parler d’elle. Cette seconde partie commence à : et si vous venez....
Se’ tu colui c’hai trattato sovente....
Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme je l’ai exprimé, plus haut, je n’ai pas à les reproduire ; aussi j’en fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à : pourquoi pleures-tu ?... La troisième commence à : laisse-nous pleurer ... la quatrième à : elle a la pitié....
M. Del Lungo nous a conservé le testament de Folco Portinari, daté du 14 janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d’une manière fort minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d’abord et pour la plus grande partie à des œuvres ou fondations pieuses et durables, puis à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice (Béatrice) l’une de ses filles, uxori domini Simonis dei Bardi, pour cinquante florins.[35]
[modifier] CHAPITRE XXIII
Donna pietosa e di novella etate....
Cette canzone a deux parties : dans la première, je dis en parlant à une personne indéterminée comment je fus tiré d’une imagination délirante par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter. Dans la seconde, je dis comment je l’ai fait. La seconde commence à : tandis que je pensais.... La première partie se divise en deux : dans la première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent et firent au sujet de mon délire avant que j’eusse repris ma connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après que feus cessé de divaguer, et elle commence à : ma voix était.... Ensuite, quand je dis : tandis que je pensais ... je dis comment je leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux parties : dans la première, je les raconte dans l’ordre. Dans la seconde, en disant à quelle heure ces femmes m’ont appelé, je les remercie intérieurement ; et cette partie commence à : vous m’avez appelé....
La femme jeune et compatissante (donna pietosa e di novella etate) qui se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et gentille qui n’a fait que passer dans le récit. C’est celle qui se tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.
Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche parente (eta meio di propinquissima sanguinità,) c’est-à-dire sa sœur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli).
[modifier] CHAPITRE XXIV
Io mi sentii svegliar dentro allo core....
Ce sonnet a plusieurs parties.
La première dit comment je sentis s’éveiller en moi le tremblement bien connu de mon cœur, et comment il me sembla que l’amour venait à m’apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla que l’amour parlait dans mon cœur et ce qu’il me semblait dire. La troisième dit comment, après qu’il fut resté ainsi avec moi un peu de temps, je vis et j’entendis certaines choses.
La deuxième partie commence à : et il disait ... la troisième commence à : et comme mon Seigneur....
Cette troisième partie se divise en deux : dans la première, je dis ce que j’ai vu ; et dans la deuxième, ce que j’ai entendu. Et elle commence à : l’amour me dit....
Ceci nous fait assister à la réconciliation de Dante avec Béatrice. Il a plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans doute à cause du caractère solennel qu’il lui attribuait. Il paraîtra peut-être difficile d’en saisir au premier abord la signification : voici l’interprétation qui peut en être donnée.
Guido Cavalcanti « le premier des amis de Dante », avait aussi une amie, qui se nommait Giovanna. Dante la vit donc s’approcher de lui, et derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit. Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de Primavera qu’on lui avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son nom de Primavera par celui de Prima verrà(celle qui viendra la première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient parce qu’il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait annoncé la vraie lumière (Vox clamantis ...).
Ici la vraie lumière, c’est Béatrice. Et c’est Giovanna qui la précède et l’annonce, s’étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et de mettre fin à la brouille qui les séparait.
Tout ceci est bien alambiqué et typique de l’époque, ainsi que cette intrusion d’allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux amans brouillés par suite d’un malentendu. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes au XIIIe siècle.
Voici encore un sonnet, compris dans les rime spettanti alla Vita nuova, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne permettent aucun doute sur son authenticité.[36]
J’ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
C’était le jour de la Toussaint passée.
Et l’une d’elles venait presque la première,
Menant avec elle l’amour à sa droite.
Ses yeux jetaient une lumière
Qui semblait un esprit enflammé :
Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
J’y vis la figure d’un ange.
Cette douce et sainte créature
Saluait de ses yeux
Ceux qui en étaient dignes.
Et le cœur de chacun s’imprégnait de sa vertu.
Je crois que c’est dans le ciel qu’est née cette merveille.
Et qu’elle est venue sur la terre pour notre salut.
Heureuses donc celles qui l’accompagnent.
[modifier] CHAPITRE XXV
Est-ce pour satisfaire aux règles qu’il vient d’établir qu’il exprimera plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans Il Convito ? (Fraticelli.) Et, s’il a transformé la Philosophie en une femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié ? Et, chose assez singulière, les expressions symboliques qu’il adresse à la Philosophie ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des invocations dont Béatrice est l’objet.
On est très embarrassé avec le poète de la Vita nuova et de la Divine Comédie. S’il a bien établi la distinction dans le discours du sens littéral et du sens allégorique[37], il ne nous aide pas souvent à faire la part de l’un et de l’autre. Il fait penser, si l’on ne trouve pas un tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces personnes que nous rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très spirituelles, mais d’un esprit ainsi fait qu’on ne sait jamais si elles parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce qu’elles disent.
[modifier] CHAPITRE XXVI
Tanto gentile e tanto onesta pare....
Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu’il n’a besoin d’aucune division. Je n’y insisterai donc pas.
Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice propre à la personne même de Béatrice.
Il nous dit bien : « quand on la voyait passer, on répétait : ce n’est pas une femme, c’est un des plus beaux anges de Dieu. » Ou bien : « c’est une merveille, béni soit Dieu qui a fait une œuvre si belle ! » Mais nous ne connaissons rien de plus.
Était-elle brune ou blonde ? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux, de ses beaux yeux, begli occhi, qui lui versaient ses joies et ses douleurs. Elle ne reste pour nous qu’un pur esprit, une âme impalpable et insaisissable.
Si, dans les œuvres consacrées à la représentation des passions humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n’aime pas moins à voir une œuvre idéale et mystique s’éclairer de quelques rayons humains.
Aussi je n’ai pu vivre avec elle, comme j’ai vécu, sans chercher à m’en faire une représentation sensible.
Je la vois d’une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque, mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de celle-ci conservé à la Lauranziana de Florence. Ses yeux sont changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d’un saphir étincelant et tantôt d’une teinte assombrie. Elle a la démarche d’une Déesse et le charme d’une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui doivent mourir jeunes....
Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui qu’elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre auprès de ceux qu’elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire doux, indulgent, et par instant légèrement ironique.
[modifier] CHAPITRE XXVII
Vede perfettamente ogni salute....
Ce sonnet a trois parties : dans la première, je dis près de quelles personnes cette personne paraissait le plus admirable ; dans la seconde, je dis combien sa compagnie était agréable ; dans la troisième, je dis l’effet qu’elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence. La deuxième partie commence à : celles qui vont ... la troisième à : et sa beauté....
Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première, je dis l’action qu’elle exerçait sur les femmes au sujet d’elle-même ; dans la seconde, je dis l’action qu’elle exerçait sur elles au sujet des autres ; dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie commence à : à sa vue.... La troisième à : et tout ce qu’elle fait....
Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice répandaient leur reflet « sur les femmes qui allaient avec elle, » et que tous ceux qui l’approchaient se pénétraient de sa perfection au point d’en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d’abord se livrer qu’à quelque amplification poétique.
Lorsqu’il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour qu’elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n’y apercevons d’abord qu’une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la destinée d’une créature dont « le monde où elle vit n’est pas digne ».
Cependant, n’est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce assidu d’une grande beauté ou d’un pouvoir insigne nous relève aux yeux des autres et à nos propres yeux, et que l’intimité avec une intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos jugemens et sur nos actes ?
Et qui, présent aux lamentations d’une mère pleurant une fille adorée ne l’a entendue s’écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète : elle était trop belle et trop bonne, c’est le ciel qui nous l’a prise et qui en a fait un ange ?
C’est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C’est là un des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais une note douteuse.
[modifier] CHAPITRE XXIX
Giuliani pense qu’en s’exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance à la place que Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès de Marie, cette reine bénie, et qu’il faut voir là un « témoignage de l’architecture qui a présidé à toute son œuvre ».[38]
C’est voir les choses de loin. Si l’on suppose que le nom de Marie est invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose mystique se trouvait déjà déterminée dans l’esprit du Poète, on pourrait aussi bien supposer que l’épisode paradisiaque de Marie n’est qu’un souvenir de la Vita nuova.
D’ailleurs Dante nous dit qu’il avait lui-même une dévotion particulière à la Sainte Vierge, et l’invocation qu’il lui adresse (nel paradiso della Divina Commedia) est une des plus belles pages du Poème.
L’idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du Paradis de la Comédie, qu’il devait travailler encore et terminer vingt ans après, c’est-à-dire l’année même de sa mort, me paraît tout à fait inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.[39]
On peut s’étonner de voir exprimées d’une façon aussi dogmatique les raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice.
M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j’ai cité plusieurs fois, s’est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d’habitude, on voit chercher à relier avec l’œuvre future du Poète les passages dont l’interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît cependant assez simple.
Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste, parce qu’on ne comprend pas bien en quoi, de la préface (proemio) du livre, il résulterait que ceci n’entrait pas dans son plan. La seconde raison renvoie ce récit ; qu’il ne saurait entreprendre lui-même (sans doute parce qu’il lui serait trop douloureux), à un autre glossatore : ceci peut être pris dans un sens général sans qu’il soit nécessaire de chercher si l’auteur a entendu faire allusion à un glossateur en particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit sans s’y introduire lui-même, et dans un sens plutôt laudatore. Or il a établi quelque part qu’il est toujours blâmable de parler de soi, sans une nécessité formelle.[40]
[modifier] CHAPITRE XXX
On a pu remarquer, dans maint passage de la Vita nuova, comment Dante s’arrête au nombre 9, toutes les fois qu’il le rencontre.
Les anciens philosophes Grecs supposaient que l’univers avait été réglé par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés mystérieuses. C’est ce qu’on a appelé la Doctrine des Nombres.
Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, « que l’on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu’on n’y comprenait rien ».
On voit que sur ce point Dante n’était pas en avance sur son temps. Comment l’aurait-il été, alors qu’il s’appuyait sur ce qu’enseignaient, après Ptolémée, l’astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la Vulgate « c’est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité infaillible. »[41]
Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la science et de l’expérience, de telles idées ont, pendant des siècles encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire, mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées.
[modifier] CHAPITRE XXXI
« Il écrivit aux princes de la terre.... »
On a dépensé passablement d’érudition et d’imagination à propos de ce passage, dont l’interprétation pourrait être beaucoup plus simple. Qu’étaient ces princes de la terre ? Les potentats qui gouvernaient les pays environnans ?... Les Cardinaux à Rome ? On peut s’étonner que l’on n’ait pas songé que le mot terra s’appliquait souvent au territoire, c’est-à-dire à un espace nettement déterminé. C’était donc sans doute aux notabilités de la république Florentine qu’il s’adressait. Il faut se prêter ici à l’exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle avec laquelle, dans la Comédie, il semble attribuer une si grande part dans l’univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de Florence, qui après tout n’occupait pas une si grande place dans le monde. S’il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue veuve[42] il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux mœurs de cette époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à l’exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en jeu ses passions, ou même ses idées.
[modifier] CHAPITRE XXXII
Gli occhi dolenti per pietà del core....
Afin que cette canzone garde mieux son caractère de veuve, après-qu’elle sera terminée, j’en marquerai les divisions avant de l’écrire, et je ferai ainsi désormais.[43]
Je dis que cette triste canzone a trois parties : la première en est la préface ; dans la seconde, je parle de ma Dame ; dans la troisième, c’est à la canzone que j’adresse mes plaintes. La seconde commence à : Béatrice s’en est allée.... La troisième à : O ma pieuse canzone....
La première se divise en trois. Dans la première division, je dis pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde commence à : et comme je me souviens ... la troisième à : je dirai ensuite.... Quand je dis plus loin : Béatrice s’en est allée ... je parle d’elle, et je fais là deux parties.
Je dis d’abord la raison pour laquelle elle fut enlevée ; après je dis comment les autres ont pleuré son départ ; et je commence cette partie par : s’est séparée.... Cette partie se divise en trois : dans la première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre condition. La seconde commence à : mais tristesse et douleur.... La troisième à : Je ressens les angoisses....
Quand je dis ensuite : O ma plaintive canzone ... je m’adresse à ma canzone en lui désignant les femmes qu’elle doit aller trouver et près de qui elle doit rester.
[modifier] CHAPITRE XXXIII
Venite a intender li sospiri miei....
Ce sonnet a deux parties : dans la première, je fais appel aux fidèles de l’amour pour qu’ils m’entendent. Dans la seconde partie, j’expose ma condition misérable. Cette seconde partie commence à : ils s’échappent inconsolés....
[modifier] CHAPITRE XXXIV
Quantunque volte, lasso ! mi ricorda....
La canzone commence à : toutes les fois, hélas !... et elle a deux parties. Dans l’une, c’est-à-dire dans la première stance, se lamente ce cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente moi-même, c’est-à-dire dans l’autre stance qui commence à : dans mes souvenirs, je recueille....
Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, l’une comme frère, l’autre comme serviteur.
Dante avait annoncé deux sonnets : en fait, il les a confondus l’un dans l’autre : seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée d’introduire deux personnages dans ses vers.
[modifier] CHAPITRE XXXV
Era venuta nella mente mia....
Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis l’effet que me faisait l’amour. Dans la troisième, je parle des effets de l’amour.
La deuxième commence à : l’amour qu.... La troisième à : et chacun sortait....
Cette dernière partie se divise en deux : dans l’une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant ; dans l’autre, comment les uns disaient certaines paroles différentes des autres.
La deuxième commence à : mais ceux qui en sortaient.... L’autre commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne dis pas dans l’autre.
[modifier] CHAPITRE XXXVI
Giuliani remarque que l’aveu de ce nouvel amour est accompagné de son excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment, très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu’il lui rappelait les émotions ressenties naguère.
Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de l’amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble que dans ce cœur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même) que celui qui l’a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement par les marques d’une sincère et profonde sympathie.
Ce n’est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette âme de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses faiblesses et de s’en repentir. C’est dans le Purgatoire que l’on en retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice, aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.
On lit dans le Bullettino della società Dantesca, (vol. 11, fas. 1) « que la femme compatissante de la Vita nuova(c’est-à-dire la femme à la fenêtre) ne devait être qu’une représentation symbolique de la Philosophie, à laquelle Dante dut d’efficaces consolations après la mort de Béatrice ».
Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de s’arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous pouvons dire qu’il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie. Et comme il déclare en même temps qu’il n’écrira plus désormais que ce qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice elle-même que l’on devra s’attendre à trouver la personnification de la Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne rencontrerons plus aucune allusion.
Mais voilà que Il Convito nous fait assister à une rivalité ardente entre le souvenir d’un amour ancien et réel et l’entraînement d’un amour nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.
Dans tous les cas, ce n’est pas encore à cette époque que le symbole de la Philosophie paraît avoir pris figure dans l’esprit du Poète. Dante nous initie dans Il Convito, avec de grands détails, aux consolations qu’il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu’il poursuivit, les enseignements qu’il alla demander aux philosophes et aux théologiens, les lectures où il se plongea. C’est Cicéron (Tullius) et Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C’est dans leur compagnie qu’il s’est épris (on pourrait dire qu’il s’est énamouré) de la Philosophie.[44] Et il me paraît certain que celle-ci ne s’est emparée de lui qu’à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous conduit ici.
Au milieu de tout cela la Femme compatissante n’est plus qu’un épisode de jeunesse où l’entraînement des sens a dû prendre une part, moindre sans doute, que l’énervement qui suit les grandes douleurs.
L’âme de Dante était profondément religieuse ; mais il ne semble pas avoir eu celle d’un dévot.
[modifier] CHAPITRE XXXVII
J’ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu’il avait aperçu plus d’une fois sur le visage de Béatrice cette même pâleur (couleur d’amour) qu’il retrouve sur le visage de cette femme. Qu’il s’agisse de la voix de Béatrice ou de sa physionomie, ce n’est ainsi que comme pur surprise et comme dans un moment d’oubli qu’il laisse échapper les témoignages qu’il a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.
Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu’il prend de tenir l’image de sa bien-aimée enveloppée d’un nuage où l’œil ne découvre que de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera que lorsque, dans les régions célestes, l’enfant habillée de rouge et la jeune fille « couronnée de bonté et de modestie » sera transfigurée en une sainte auréolée d’un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de Béatrice sera devenue toute maternelle.
[modifier] CHAPITRE XXXVIII
L’amaro lagrimar che voi faceste....
Ce sonnet a deux parties : dans la première, je parle à mes yeux comme je parlais à mon cœur en dedans de moi-même ; dans la seconde, je n’ai aucun doute en montrant à qui je m’adresse, et cette partie commence à : ainsi parle.... On pourrait bien encore admettre d’autres divisions, mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair.
[modifier] CHAPITRE XXXIX
Gentil pensiero che parla di vui....
Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes pensées étaient partagées en deux. J’appelle l’une le cœur, c’est-à-dire l’appétit, j’appelle l’autre l’âme, c’est-à-dire la raison. Et je dis comment l’une parle à l’autre. Et, que le cœur doive s’appeler l’appétit et l’âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux par gui il me plaît que ce soit compris.
Il est vrai que dans le sonnet précédent j’opposais le rôle du cœur à celui des yeux ; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement.
C’est pourquoi je dis également ici que c’est le cœur que j’entends par l’appétit, parce qu’il entrait encore plus de désir à me rappeler ma charmante Dame qu’à voir celle-ci, quoique j’en eusse déjà quelque appétit, mais qui paraissait léger. D’où il est visible que l’un de mes dires n’est pas contraire à l’autre.
Ce sonnet a trois parties : dans la première, je commence par dire de cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la deuxième, je dis comment l’âme, c’est-à-dire la raison, parle au cœur c’est-à-dire à l’appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui répond. La seconde commence à : mon âme lui dit ... la troisième à : et mon cœur lui répond....
Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence et en opposition le cœur et l’âme, c’est-à-dire, suivant son langage, l’appétit et la raison. Et l’interprétation que le Poète nous en donne est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone elle-même.
L’appétit, c’est ici le désir, et la raison c’est l’amour. Ne vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison ? Car l’amour ne s’identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage philosophique la raison n’est pas précisément un attribut de l’âme.
Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au désir, au désir sensuel, qu’il appelle appétit, n’ayant employé qu’une fois le mot désir.
Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun doute touchant l’existence réelle de celle qu’on a appelée la dame compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent attribué un caractère purement idéal et symbolique ; aucun doute non plus au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu’elle avait éveillés en lui.
La révolution qui s’est alors opérée dans l’esprit comme dans l’âme de l’auteur d’Il Convito, alors qu’il écrivait celui-ci, se peint d’une manière poignante dans les vers dictés par « l’angoisse de ses soupirs », et dans l’emportement avec lequel il s’acharne à entrer en communion avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C’est à elle que, par une fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l’oubli des émotions passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas sans lutte et sans déchirement qu’il quittera ce deuil auquel il avait convié l’univers tout entier. Et c’est aux péripéties de cette bataille qu’il consacre les vers sibyllins d’une canzone où, sous des voiles d’une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme et aux transports contraires qui l’agitent.[45]
Et, chose curieuse, en regard de l’ineffable pureté qui fait le charme inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s’adressant à un pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement sensuelle. C’est bien alors les attraits et les charmes d’une femme qu’il adore et qu’il célèbre. Et l’on ne peut s’empêcher ici de penser aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.
Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec des accens vibrans et douloureux qu’aucune plainte amoureuse n’a jamais dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la Vita nuova, et demeure un témoignage non moins éloquent de l’existence réelle de cette figure énigmatique.
Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n’ont en réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la place qu’y avait occupée exclusivement d’abord l’image de Béatrice.
[modifier] CHAPITRE XL
J’ai dit lasso (hélas) dans ce sens que je me sentais honteux de ce que mes yeux s’étaient ainsi égarés. Il n’y a pas de division à établir dans ce sonnet, le sens en étant très clair.
Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la fenêtre ? Le repentir que le Poète témoigne « du désir dont il s’est lâchement laissé posséder » ne permet aucun doute sur le caractère qu’on doit lui assigner. Mais ce n’est là, je le répète, qu’un épisode, comme d’autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement rejeté tout désir coupable, « volendo che cota desiderio malvagio e vana tentazione siano distrutti ». Il ne s’occupera plus d’elles mais seulement de cette femme bénie « dont il dira des choses qui n’ont été dites d’aucune autre femme ».
En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore s’élever à son tour entre lui et l’image de Béatrice. Mais cette fois elle sera uniquement symbolique : ce sera la Philosophie. Ici nous quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l’héroïne de la Vita nuova, la Philosophie sera l’héroïne de Il Convito, en attendant que la Donna gentile recouvre plus tard son empire dans le monde céleste.
[modifier] CHAPITRE XLI
Deh peregrini che pensosi andate....[46]
Je dis pèlerins(peregrini) suivant la plus large acception de ce mot. Car pèlerin peut s’entendre de deux manières, l’une large et l’autre étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est peregrino ; dans le sens étroit pèlerin s’entend seulement de celui qui s’en va à la maison de Saint-Jacques[47] et en revient.
Il faut donc savoir qu’on appelle de trois manières ceux qui vont au service du Très haut. On les appelle palmieri quand ils vont dans les pays d’outremer, d’où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle peregrini quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d’aucun autre des apôtres. On les appelle romei quand ils vont à Rome, là où allaient ceux que j’appelle pèlerins. Il n’y a pas de divisions dans ce sonnet parce que la signification en est manifeste.
[modifier] CHAPITRE XLII
Oltre la sfera che più larga gira....
Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités.
Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet endroit dans quelqu’un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi elle y monte, et qui l’y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu’elle y voit c’est-à-dire une femme honorée. Et je l’appelle un esprit voyageur, parce qu’elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu’elle la voit telle, c’est-à-dire dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c’est-à-dire que mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d’élévation) que mon intelligence ne peut le comprendre : attendu que notre intelligence n’est à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit Aristote dans le deuxième chap. de la Métaphysique. Dans la cinquième partie, je dis que si je ne puis voir là où m’emmène ma pensée, c’est-à-dire à une telle hauteur, du moins, je comprends ceci : que telle est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée.
Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis : mes chères dames, pour donner à entendre que c’est bien à des femmes que je m’adresse. La deuxième partie commence à : une nouvelle intelligence ... la troisième à : quand il est arrivé ... la quatrième à : il la voit si grande ... la cinquième à : je sais qu’il parle....
On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire mieux comprendre : mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne m’en occupe pas davantage.
[modifier] CHAPITRE XLIII
Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu clore par un épilogue, la Dame compatissante, l’histoire de sa vie nouvelle.
Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où Dante rencontre pour la première fois celle dont il devait faire sa Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction passagère, grâce à l’obsession même de souvenirs encore vivans, il se promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d’elle ce qui n’a jamais été dit d’aucune autre femme.
C’est encore une vie nouvelle qui commence (incipit vita nuova), partagée entre les angoisses de l’étude et les orages de la vie publique, pour aboutir aux rêves héroïques d’un patriotisme indomptable et aux songes fantastiques d’une imagination effrénée.
Il poursuivra donc sa carrière, marquée d’abord d’une note d’infamie[48], puis empreinte du sceau de la gloire et de l’immortalité. Et il fera participer à celle-ci Béatrice, qu’il nous avait montrée d’abord parée des grâces de l’enfance, et qu’il nous laissera nimbée de l’auréole paradisiaque
[modifier] PÉRENNITÉ DE L’IMAGE DE BÉATRICE
Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels nous avons prêté tous les attributs de la vie.
Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de joies et de douleurs que nous avons partagées.
Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la Vita nuova, alors que, sous l’enveloppe romanesque dont il a recouvert son récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité ! Il ne nous montre pas les traits qui l’ont séduit, il ne nous fait pas entendre la voix dont il s’est enchanté. Mais nous savons quel jour Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour elle est apparue pour la première fois à celui qui devait l’immortaliser.
Qu’importe le reste si nous savons aussi que c’est l’âme de Béatrice dont nous percevons le reflet dans l’âme du poète ?
L’œuvre de l’Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'œuvre enfouis dans la bibliothèque d’Alexandrie, qu’il nous resterait encore l’image de la divine Béatrice.
C’est que si parmi les œuvres humaines il en est d’impérissables, c’est sans doute l’image de la Grâce et de la Beauté.
- ↑ Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età).--lo son pargoletta (jeune fille), Bella e nuova.
- ↑ Béatrix signifie « celle qui porte bonheur.... » (OZANAM, Œuvres complètes, t. VI, p. 95).
- ↑ BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en France (Revue des Deux Mondes, 1ère mai 1896).
- ↑ Che sostener lo puzzo del villan d’Aguglione. (La Divine Comédie, Il Paradiso, chant XVI.)
- ↑ Voir page 28.
- ↑ Voir pages 45 et 58.
- ↑ Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme l’étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.
- ↑ Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l’on ne connaît pas l’époque de ce mariage, et que l’on a pu émettre cette supposition, que l’héroïne du roman n’était pas une jeune fille, mais une femme mariée !
- ↑ BOCCACCIO, Commento sulla Commedia, 1273.
- ↑ SCARTAZZINI, Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari (Giornale Dantesco, an 1, quad. in).
- ↑ Ce sonnet est attribué, dans l’édition de M. Whitehead, à Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l’attribuer à Torino de Castel Fiorentino (alcuni capitoli.... p. 330).
- ↑ Naturalmente chere (chiede) ogn’ amadore....
- ↑ Vedesti al mio parer ogni valore....
- ↑ Ce seigneur c’est-à-dire l’Amour.
- ↑ SCHERILLO, alcuni capitoli della biografia di Dante. Voir aussi un article très intéressant de M. Melodia sur le premier sonnet de Dante, dans le Giornale Dantesco, an V, nouv. série, quaderno i-ii.
- ↑ Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido Cavalcanti, et n’ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet.
- ↑ Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran secolo.
- ↑ P. GIULIANI, la Vita nuova.
- ↑ Voir au chapitre XXXVII.
- ↑ O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s’il est une douleur semblable à la mienne.
- ↑ FRATICELLI, La Vita nuova de Dante Alighieri, Fiorenze, 1890.
- ↑ Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément cernées.
- ↑ SCHERILLO, alcuni capitoli della vita di Dante.
- ↑ Chapitre VIII.
- ↑ Chapitre XXXVI.
- ↑ DEL LUNGO, Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII, Milano,1891.
- ↑ Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la Comédie, Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire des Arétins: « J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins.... »
- ↑ Giornale Dantesco.
- ↑ SCHERILLO, alcuni capitoli della biografia di Dante.« Quand Dieu dit : « il dira, aux âmes des malvagi », c’est déjà une allusion à la Comédie. » (Page 835.)
- ↑ Voir encore sur ce dernier sujet l’intéressant et compendieux travail de M. Leynardi (la Psicologia dell’ arte nella Divina Commedia). L’éminent professeur de philosophie au lycée Doria de Gênes a étudié avec autant de sagacité que de finesse (sottilezza) tous les points qui se rapportent à la composition de la Divine Comédie. Dans la dissertation come avenne la preparazione dell’ opera, il fait observer que l’intention première du Poète, entièrement annoncée dans la Vita nuova, était d’élever un monument à Béatrice : et ce n’est que peu à peu, et suivant le cours des événemens et l’évolution de son propre esprit, et enfin le développement de son génie, que cette œuvre est devenue la Divine Comédie. Et il proteste contre l’idée exprimée par Giuliani d’une construction architecturale de la Divine Comédie, qui aurait été arrêtée dans l’esprit du Poète dès ses années de jeunesse.
- ↑ Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze, octobre, novembre 1896.
- ↑ La Divine Comédie, l’Enfer, ch. IL.
- ↑ Se reporter à mon Introduction, p. 14.
- ↑ Ceci a déjà été signalé dans l’Introduction.
- ↑ Del Lungo, Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII, Milano, 1891.
- ↑ Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla Vita nuova.)
- ↑ Il Convito, Trait, ii.
- ↑ GIULIANI, Commentaires de la Vita Nuova.
- ↑ Se reporter au commentaire du chapitre III.
- ↑ Il Convito, Tratt. i, chapitre 11.
- ↑ Voir Il Convito, Tratt. ii, chap. IV.
- ↑ Voir au chap. XLI.
- ↑ Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces divisions aux Commentaires, afin de ne pas interrompre le récit et les accens poétiques qui en font partie.
- ↑ Il ne paraît pas que les Écritures, c’est-à-dire l’ancien ou le nouveau Testament, ni les Pères de l’Église, aient tenu grande place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie publique (1295). Dans la Divine Comédie, il les célèbre avec éloquence, souvent avec onction ; mais on ne les voit pas apparaître ici.
- ↑ Il Convito. Canzone du Tratt. ii. :
- ↑ Peregrino ou Pellegrino, veut dire voyageur, il ne doit se traduire par pèlerin qu’en raison de l’objet particulier du voyage.
- ↑ Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son pays.
- ↑ C’est sur l’accusation de Baraterie, c’est-à-dire trafic des choses de l’État, comme la Simonie est le trafic des choses de l’Église, qu’avait été basée sa condamnation à l’exil, au feu s’il reparaissait dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens.