La Vie parisienne (1866)

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La Vie parisienne
opéra-bouffe en 5 actes (première version)

PIÈCE


Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le 31 octobre 1866.

PERSONNAGES


LE BARON DE GONDREMARCK MM. Hyacinthe.
UN BRÉSILIEN \left. \begin{matrix} \  \\ \  \\ \   \end{matrix} \right\} Brasseur.
FRICK
PROSPER
BOBINET Gil Pérès.
RAOUL DE GARDEFEU Priston.
URBAIN Lassouche.
JOSEPH, guide Martal.
GONTRAN.
ALPHONSE, domestique de Gardefeu.
LA BARONNE CHRISTINE DE GONDREMARCK Mmes C. Montaland.
LA DOUAIRIÈRE DE QUIMPER-KARADEC Thierret.
PAULINE Paurelle.
MÉTELLA Honorine.
GABRIELLE Zulma Bouffar.
MADAME DE FOLLE-VERDURE Massin.
LÉONIE Bédard.
LOUISE. Breton.
CLARA Henry.

À Paris, de nos jours. — 1er acte, gare du chemin de fer de l’Ouest. — 2e acte, chez Raoul de Gardefeu. — 3e acte, dans l’hôtel de Quimper-Karadec. — 4e acte, chez Raoul de Gardefeu. — 5e acte, dans un restaurant.


ACTE PREMIER

La gare du chemin de fer de l’Ouest. (Rive gauche.)



Scène PREMIÈRE

EMPLOYÉS, FACTEURS, BURALISTES.

CHŒUR.
––––Nous sommes employés de la ligne de l’Ouest,
––––Qui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest,
––––––––Conflans, Triel, Poissy,
––––––––Barentin, Pavilly,
––––––––Vernon, Bolbec, Nointot,
––––––––Motteville, Yvetot,
––––––––Saint-Aubin, Viroflay,
––––––––Landerneau, Malaunay,
––––––––Laval, Condé, Guingamp,
––––––––Saint-Brieuc et Fécamp.
––––Nous sommes employés de la ligne de l’Ouest,
––––Qui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest.
À la fin du chœur, cloche dans l’intérieur de la gare. Les facteurs et buralistes se dispersent ; un des employés reste en scène. Gardefeu et Bobinet entrent au milieu du brouhaha de la sortie.

Scène II

GARDEFEU, BOBINET, L’EMPLOYÉ.

Gardefeu et Bobinet se promènent quelques instants en s’observant l’un l’autre, puis ils s’approchent de l’employé.

BOBINET.

À quelle heure arrive le train de Rambouillet ?

L’EMPLOYÉ.

Dans cinq minutes, monsieur.

BOBINET, à part.

Pourvu que Métella n’ait pas manqué le train !

L’EMPLOYÉ, se retournant vers Gardefeu.

Monsieur désire quelque chose ?

GARDEFEU.

Non, rien ! J’allais justement vous demander ce que vous a demandé monsieur. (À part.) Métella sera ici dans cinq minutes.

L’employé sort.


Scène III

BOBINET, GARDEFEU.

Les deux jeunes gens continuent à s’observer ; ils se promènent dans la gare et tout en marchant racontent l’histoire suivante ; ils manœuvrent de façon à ne pas se rencontrer, mais quand, par hasard, en arpentant la scène, ils se trouvent l’un en face de l’autre ils s’envoient des regards irrités.

BOBINET, à part.

C’est M. Raoul de Gardefeu. Je ne le salue plus, parce qu’il m’a joué un tour.

GARDEFEU, à part.

C’est le petit Bobinet. Il ne me salue plus, parce qu’il nous est arrivé une aventure…

BOBINET.

J’étais un peu plus que du dernier bien avec Blanche Taupier. Tout Paris sait que j’ai été un peu plus que du dernier bien avec Blanche Taupier.

GARDEFEU.

Blanche Taupier m’a aimé comme elle sait aimer… Tout Paris sait que Blanche Taupier m’a aimé.

BOBINET.

Un matin, Blanche Taupier et moi demeurions alors tous les deux à Ville-d’Avray… Blanche me dit : Petit Bob, si nous invitions à dîner ton ami Gardefeu…

GARDEFEU.

Blanche était à Ville-d’Avray ; elle m’écrit : venez demain à une heure, il n’y sera pas ; en sortant de chez vous, recommandez à votre domestique de dire que vous devez bientôt rentrer.

BOBINET.

Je réponds : soit, invitons Gardefeu. Elle me dit : va le chercher à Paris, il est chez lui à une heure, ne reviens pas sans lui… je pars.

GARDEFEU.

J’arrive à Ville-d’Avray, je trouve Blanche, je ne trouve pas Bobinet, je lui dis : comment avez-vous fait pour l’éloigner ?

BOBINET.

J’arrive chez Gardefeu… son domestique me dit : monsieur va rentrer à l’instant. Il était une heure ; j’attends ; deux heures arrivent, puis trois heures… J’attendais toujours…

GARDEFEU.

Blanche me répond : j’ai pris un moyen très-simple… j’ai dit au petit Bob d’aller vous chercher à Paris, et de ne pas revenir sans vous.

BOBINET.

Enfin, à quatre heures, je me décide à m’en aller tout seul, je retourne à Ville-d’Avray, et je le trouve installé.

GARDEFEU.

Vers cinq heures il est revenu ; je lui ai ait : tiens, pendant que tu étais chez moi, j’étais chez toi ; c’est très-drôle !

BOBINET.

Je ne l’ai pas trouvée drôle !

GARDEFEU et BOBINET, ensemble.

Et voilà pourquoi nous ne nous saluons plus !

Cloche au dehors.

L’EMPLOYÉ.

Le train de Rambouillet, messieurs, le train de Rambouillet !

Entrent des voyageurs.


Scène IV

Les Mêmes, MÉTELLA, GONTRAN, VOYAGEURS, BOBINET, GARDEFEU.

CHŒUR DE VOYAGEURS.
––––––––––Le ciel est noir,
––––––––––Il va pleuvoir
––––––Dans un instant, la chose est sûre !
––––––––––Vite courons,
––––––––––Et nous hâtons,
––––––Ou nous n’aurons pas de voiture.

Ils sortent en courant. Paraît Métella au bras de Gontran.

GARDEFEU.
––Métella !
BOBINET.
––Métella ! Métella !
MÉTELLA, à part.
––Métella ! Métella ! Fichtre ! je suis pincée !
GONTRAN.
––Vous paraissez embarrassée,
––Madame, et votre bras frissonne sur mon bras.
BOBINET ET GARDEFEU, ensemble.
––Madame, en nous voyant, est surprise peut-être.
GONTRAN.
––Ces deux messieurs paraissent vous connaître !
MÉTELLA, froidement.
––––––––Ces messieurs, connais pas !

Elle entraîne Gontran, pendant que sort de l’intérieur une nouvelle fournée de voyageurs.

CHŒUR.
––––––––––Le ciel est noir, etc., etc.

Les voyageurs sortent en se bousculant.


Scène V

BOBINET, GARDEFEU.

Ils se regardent pendant quelque temps, puis tombent dans les bras l’un de l’autre.

BOBINET.

Gardefeu !

GARDEFEU.

Bobinet !

BOBINET.

La trahison de Blanche Taupier nous sépara.

GARDEFEU.

Que la trahison de Métella nous réunisse :

BOBINET.

Eh bien, voyons, comment ça va-t-il ?

GARDEFEU.

Je te remercie.

BOBINET.

Mais ça n’est pas tout ça, revenons à Métella, c’est une rouée !

GARDEFEU.

Une vraie rouée !

BOBINET.

On dit d’une femme : c’est une rouée.

GARDEFEU.

Pourquoi ?

BOBINET.

Parce qu’elle a fait ceci et cela.

GARDEFEU.

La belle affaire !

BOBINET.

Mais Métella, ça n’est pas ça.

GARDEFEU.

C’est autre chose.

BOBINET.

À la bonne heure, quand vous voudrez me parler d’une rouée, parlez-moi de Métella… elle nous trompait…

GARDEFEU.

Elle nous trompait…

BOBINET.

Je m’en doutais depuis quelque temps, du reste. Il y a huit jours je l’ai regardée… là, entre les deux yeux… Quand on tient à savoir la vérité, c’est là qu’il faut regarder les femmes ; donc, je l’ai regardée là, et j’ai tout de suite vu clair dans son jeu… elle ne m’aimait pas.

GARDEFEU.

Crois-tu ?

BOBINET.

Elle se moquait de moi. Oh ! mon Dieu ! je ne lui en veux pas… quel plaisir une femme comme Métella peut-elle trouver dans la société d’un homme tel que moi ? Nous ne parlons pas la même langue. Il y a des moments, dans la conversation, je ne sais pas si tu l’as remarqué…

GARDEFEU.

Non, mon ami.

BOBINET.

Attends donc, tu ne sais pas ce que je veux dire. Il y a des moments où j’aime à aborder des questions élevées… il n’y a pas… on aurait beau me tenir… il faut absolument que j’aborde…

GARDEFEU.

Je l’ai remarqué, Bobinet.

BOBINET.

Ça a fini par assommer Métella, et alors… tant mieux, du reste… sa conduite me décide à mettre tout de suite à exécution un projet que j’avais formé. Il y a longtemps que les femmes du monde, je ne sais pas si tu as remarqué ça…

GARDEFEU.

Non.

BOBINET.

Attends donc, tu ne sais pas ce que je veux dire. Donc, il y a longtemps que les femmes du monde se plaignent d’être délaissées par les jeunes gens à la mode… je trouve qu’elles ont raison, et je suis décidé à revenir à elles.

GARDEFEU.

Tu n’as peut-être pas tort.

BOBINET.

Tel que tu me vois, je voudrais être le chef d’un grand mouvement qui ramènerait la jeunesse brillante dans les hôtels du grand monde.

I
––––––Elles sont tristes, les marquises,
––––––De nous voir, fuyant leur salon,
––––––Aller faire un tas de bêtises
––––––Chez des femmes de mauvais ton.
––––––Les ingrats, disent les pauvrettes,
––––––Chez nous ne trouveraient-ils pas,
––––––Chez nous autres, femmes honnêtes,
––––––Des plaisirs bien plus délicats ?
––––––Allons-y donc, et dès demain
––Repeuplons les salons du faubourg Saint-Germain !
BOBINET ET GARDEFEU, ensemble.
––––––Allons-y donc, et dès demain, etc., etc.
BOBINET.
II
––––––Et puis, cher, ce qui me décide
––––––A quitter le monde galant,
––––––C’est que ma bourse est vide, vide
––––––Vide, que c’en est désolant !
––––––Or, pour peu qu’on y réfléchisse,
––––––Quand on n’a pas le sou, vois-tu,
––––––Il est temps de lâcher le vice
––––––Pour revenir à la vertu.
––––––Allons-y donc, et dès demain,
––Repeuplons les salons du faubourg Saint-Germain.
BOBINET ET GARDEFEU, ensemble.
––––––Allons-y donc, et dès demain, etc., etc.
BOBINET.

Et maintenant, rue de Varennes, chez la petite comtesse Diane de la Roche-Trompette ! Adieu, bon ! à bientôt !… Dis donc, où vais-je en ce moment ?… repeupler les salons du faubourg Saint-Germain.

Bobinet sort.


Scène VI

GARDEFEU, seul.

Être l’amant d’une femme du monde… ce n’est pas une mauvaise idée. Mais il faudrait trouver une femme du monde qui consentît à être ma maîtresse ! le problème est là… Où pourrais-je trouver ? (Entre Joseph.) J’en connaissais une autrefois, qui s’appelait madame de Beaupertuis, elle montrait un mari et se disait baronne. Mais était-elle du monde ?


Scène VII

GARDEFEU, JOSEPH.

JOSEPH.

Non, monsieur, elle n’en était pas.

GARDEFEU.

Joseph, mon ancien domestique.

JOSEPH.

Moi-même. Trop heureux de m’être trouvé là pour donner à monsieur ce petit renseignement.

GARDEFEU.

Et qu’est-ce que tu viens faire ici ?…

JOSEPH.

Je ne suis plus domestique, monsieur, je suis guide.

GARDEFEU.

Guide !… mais tu n’as pas l’uniforme…

JOSEPH.

Il ne s’agit pas du régiment, monsieur, je suis guide… cicerone… attaché au Grand-Hôtel… c’est moi qui suis chargé de promener les étrangers dans Paris et de leur détailler les beautés de la capitale.

GARDEFEU.

Et tu attends des voyageurs…

JOSEPH.

Oui, monsieur… j’attends un baron suédois, qui doit arriver par le premier train… un baron suédois accompagné de sa femme.

GARDEFEU.

Une baronne suédoise !

JOSEPH.

Naturellement.

GARDEFEU.

Une baronne suédoise, mais c’est une femme du monde.

JOSEPH.

J’aime à le croire, monsieur.

GARDEFEU.

C’est le ciel qui me l’envoie !… Joseph…

JOSEPH.

Monsieur…

GARDEFEU.

Ce baron et cette baronne, ils ne te connaissent pas…

JOSEPH.

Pas du tout ; ils ont envoyé une dépêche à l’hôtel, et c’est moi que l’on a chargé…

GARDEFEU.

Rien ne s’opposerait alors à ce que je prisse ta place…

JOSEPH.

Rien du tout, si j’y consentais…

GARDEFEU.

Et tu y consentiras, bon Joseph, moyennant une honnête rétribution.

JOSEPH.

Soit, monsieur. Je vous céderai mon baron et ma baronne, contre indemnité…

GARDEFEU.

Le baron… le baron… je n’y tiens pas… Je ne pourrais pas prendre la baronne seulement ?

JOSEPH.

Oh ! non, monsieur… c’est un lot, il faut tout prendre ou rien.

GARDEFEU.

Va pour le lot, je prends tout, mais comment les reconnaîtrai-je ?

JOSEPH.

C’est mon affaire. Je vais aller dans la gare les recevoir, au sortir du train. Je vous les amène et vous en ferez ce que vous voudrez.

GARDEFEU.

Va, bon Joseph, va, je serai leur guide.

JOSEPH.

Décidément ?

GARDEFEU.

Oui, décidément.

JOSEPH.

Eh bien, alors, voici une lettre qu’on a envoyée pour la baronne au Grand-Hôtel. Vous aurez à la remettre.

GARDEFEU, prenant la lettre.

Je la remettrai, je la remettrai. Mais va me chercher mes Suédois.

JOSEPH.

J’y vais, monsieur, j’y vais.

Il sort.

Scène VIII

GARDEFEU, seul.

Comme c’est drôle ! une femme que je ne connais pas, et je suis ému en l’attendant ! sera-t-elle jolie, cette baronne ? si elle est jolie, on devine facilement où je veux la mener… chez moi d’abord… avec son mari. Ils y seront très-bien ! Ah ! par exemple ! si la baronne n’est pas jolie, ou si elle a soixante ans, je la recampe à Joseph, et c’est lui qui la promènera.

Entre Joseph, suivi du baron et de la baronne.


Scène IX

GARDEFEU, JOSEPH, LE BARON, LA BARONNE.

La baronne est voilée.

JOSEPH, avec précipitation.

Les voici, monsieur, les voici.

GARDEFEU.

Bien, mais ne t’en va pas encore. Il faut d’abord que je sache si ces Suédois me conviennent. (Entrent le baron et la baronne.) Le mari est bien, mais c’est la femme qu’il faut voir.

JOSEPH.

Voici votre guide, monsieur le baron… (À Gardefeu.) Raoul, voici vos voyageurs !

La baronne lève son voile.

GARDEFEU, à part.

Qu’elle est jolie (À Joseph.) Ah ! c’est bien, va-t-en, Joseph, va-t-en ! je serai leur guide !

Joseph sort.


Scène X

LE BARON, LA BARONNE, GARDEFEU.

LE BARON, à Gardefeu.

Kanner ni Paris och kan alpaga mein nicht Krrrrr…

GARDEFEU, à part.

Sacrebleu ! je n’avais pas pensé à cela.

LA BARONNE, s’approchant de Gardefeu.

Kanner ni Paris och kan alpaga mein nicht Krrrrr…

GARDEFEU, à part.

Je ne comprends pas davantage, mais c’est plus doux.

LE BARON, à la baronne à part.

Comment allons-nous faire ? ce guide ne parle pas le suédois…

LA BARONNE.

Si nous lui parlions français.

LE BARON.

C’est une idée, une idée de rien et elle ne me serait pas venue.

LA BARONNE, à Gardefeu.

Dites-moi, mon ami.

GARDEFEU.

Allons, bon ! voilà que je comprends le suédois, maintenant !

LA BARONNE.

Vous connaissez bien Paris, au moins ?

GARDEFEU, à part.

Eh ! non, c’est du français… (Haut avec transport.) Si je connais Paris, madame la baronne ! je crois bien !

TRIO.
GARDEFEU.
–––––––Jamais, foi de cicérone,
–––––––La moderne Babylone
–––––––N’aura vu, soyez-en sûrs,
–––––––––––Dans ses murs,
–––––––Étrangers mieux promenés,
–––––––––––Mieux guidés,
––––––––––––Pilotés,
––––––––––––Amusés,
––––––––––––Dirigés,
––––––––––––Hébergés,
––––––––––––Mieux lotis,
––––––––––––Divertis,
––––––––––––Réjouis,
––––––––––––Éblouis,
–––––––Et pour cela pairez
–––––––Monsieur, ce que vous voudrez !
LE BARON.
––––––––––On vous paiera
––––––––––Ce qu’il faudra.
GARDEFEU.
–––––––Ah ! ne parlons pas de cela,
–––––––Et laissons-là cette misère.
–––––––Nous nous entendrons…
LE BARON.
–––––––Nous nous entendrons… Je l’espère.
LA BARONNE.
––––––––––On vous paiera
––––––––––Ce qu’il faudra.
GARDEFEU.
–––––––Un pareil mot doit me suffire.
––Dites-moi, maintenant où je dois vous conduire.
LE BARON.
––––––Moi, je voudrais voir les théâtres,
––––––Pas ceux où l’on s’embête, mais
––––––Ceux où des actrices folâtres
––––––Offrent aux regards mille attraits.
GARDEFEU.
––––––Soit, monsieur, nous irons-là,
––––––Et vous verrez tout cela.
LE BARON.
––––––Eh ! quoi, vraiment, nous irons-là ?
GARDEFEU.
––––––Oui, vous verrez tout cela !
LA BARONNE.
––––––Je veux, moi, dans la capitale
––––––Voir les divas qui font fureur,
––––––Voir la Patti dans don Pasquale,
––––––Et Thérésa dans le Sapeur !
GARDEFEU.
––––––Madame, oui, nous irons-là,
––––––Et vous verrez tout cela.
ENSEMBLE.
GARDEFEU.
Je serai votre guide
Dans la ville splendide,
Vous visiterez tout
Et vous irez partout.
LE BARON ET LA BARONNE.
Vous serez notre guide
Dans la ville splendide,
Nous visiterons tout
Et nous irons partout !
LE BARON, prenant Gardefeu à part.
––––––––Il est certaines choses
––––––Que je voudrais voir… parlons bas…
––––––Sur ce point il faut, et pour causes,
––––––Que ma femme n’entende pas !
GARDEFEU, bas.
––––––Ah ! vous êtes un gros farceur !
LE BARON, bas.
––––––Oh ! c’est en tout bien, tout honneur !
LA BARONNE, prenant Gardefeu à part.
––––––J’ai deux ou trois courses à faire,
––––––À faire seule, parlons bas…
––––––Sur ce point il est nécessaire
––––––Que mon mari n’entende pas.
GARDEFEU, à part.
––––––Eh ! la baronne me fait peur :
LA BARONNE, bas.
––––––Oh ! c’est en tout bien, tout honneur !
GARDEFEU, au baron et à la baronne.
––––––––––Ne craignez rien,
––––––––––Tout ira bien,
––––––––––Allez, allez,
––––––––––Vous en verrez
––––––Plus encor que vous ne pensez !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
GARDEFEU.
Je serai votre guide, etc., etc.
LE BARON ET LA BARONNE.
Vous serez notre guide, etc.
GARDEFEU.

Et maintenant, partons.

LE BARON.

Mais nos bagages… allez les prendre, voici le bulletin :

GARDEFEU.

Oh ! les bagages… on pourrait à la rigueur…

LE BARON.

Comment, on pourrait.

GARDEFEU.

Vous y tenez à vos bagages…

LE BARON.

Comment, si j’y tiens… La baronne qui a quarante-quatre caisses…

GARDEFEU.

Eh bien, je vais aller les chercher.., attendez-moi, ne partez pas sans moi.

LA BARONNE.

Il n’y a pas de danger, puisque vous êtes notre guide.

GARDEFEU.

Au fait, c’est vrai, puisque je suis votre guide ! Et à ce propos… madame, voici une lettre qu’un a remise pour vous au Grand-Hôtel. Je cours chercher les bagages. Attendez-moi.

Il sort.


Scène XI

LE BARON, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Une lettre pour moi ?

LE BARON

Et de qui cette lettre ?

LA BARONNE, ouvrant la lettre et la parcourant.

C’est de Julie… vous savez bien, madame de Folle-Verdure, que j’ai connue à Stockholm… son mari y était venu pour recueillir une succession…

LE BARON.

Et que vous dit-elle ?

LA BARONNE.

Je lui avais annoncé notre arrivée… elle m’écrit qu’elle ne peut être à Paris aujourd’hui, mais qu’elle y reviendra après-demain… nous sommes invités à venir dîner avec elle, chez sa tante, madame de Quimper-Karadec.

LE BARON.

Eh bien, nous irons dîner chez madame de Quimper-Karadec.

Rentre Gardefeu, suivi de tous les voyageurs.


Scène XII

Les Mêmes, GARDEFEU, LE BRÉSILIEN, Voyageurs, diversement et bizarrement accoutrés.

GARDEFEU.

Voici vos bagages, on les apporte… Voulez-vous venir les reconnaître…

LE BARON.

Allons les reconnaître…

Ils sortent à droite.

FINALE.
ENSEMBLE.
–––––A Paris nous arrivons en masse,
–––––A Paris nous nous précipitons !
–––––A Paris, il faut nous faire place !
–––––A Paris nous nous ruinerons.

Entre le Brésilien, suivi de deux petits nègres portant des sacs et des valises.

LE BRÉSILIEN.
––––––Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
––––––Et j’arrive de Rio-Janeire
––––––Plus riche aujourd’hui que naguère,
––––––Paris, je te reviens encor !
––––––Deux fois je suis venu déjà,
––––––J’avais de l’or dans ma valise,
––––––Des diamants à ma chemise,
––––––Combien a duré tout cela ?
––––––Le temps d’avoir deux cents amis
––––––Et d’aimer quatre ou cinq maîtresses,
––––––Six mois de galantes ivresses,
––––––Et plus rien ! ô Paris ! Paris !
––––––En six mois tu m’as tout raflé,
––––––Et puis, vers ma jeune Amérique,
––––––Tu m’as, pauvre et mélancolique,
––––––Délicatement remballé !
––––––Mais je brûlais de revenir,
––––––Et là-bas, sous mon ciel sauvage,
––––––Je me répétais avec rage :
––––––Une autre fortune ou mourir !
––––––Je ne suis pas mort, j’ai gagné
––––––Tant bien que mal, des sommes folles,
––––––Et je viens pour que tu me voles
––––––Tout ce que là-bas j’ai volé !
––––––Ce que je veux de toi, Paris,
––––––Ce que je veux, ce sont tes femmes,
––––––Ni bourgeoises, ni grandes dames,
––––––Mais les autres… l’on m’a compris !
––––––Celles que l’on voit étalant,
––––––Sur le velours de l’avant-scène,
––––––Avec des allures de reine,
––––––Un gros bouquet de lilas blanc ;
––––––Celles dont l’œil froid et calin
––––––En un instant jauge une salle,
––––––Et va cherchant de stalle en stalle
––––––Un successeur à ce gandin,
––––––Qui plein de chic, mais indigent,
––––––Au fond de la loge se cache,
––––––Et dit, en mordant sa moustache
––––––Où diable trouver de l’argent ?
––––––De l’argent ! Moi j’en ai ! Venez !
––––––Nous le mangerons, mes poulettes,
––––––Puis après, je ferai des dettes.
––––––Tendez vos deux mains et prenez !
––––––Hurrah ! je viens de débarquer,
––––––Mettez vos faux cheveux, cocottes !
––––––J’apporte à vos blanches quenottes
––––––Toute une fortune à croquer !
––––––Le pigeon vient ! plumez, plumez…
––––––Prenez mes dollars, mes bank-notes,
––––––Ma montre, mon chapeau, mes bottes,
––––––Mais dites-moi que vous m’aimez !
––––––J’agirai magnifiquement,
––––––Mais vous connaissez ma nature,
––––––Et j’en prendrai, je vous le jure
––––––Oui, j’en prendrai pour mon argent.
––––––Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
––––––Et j’arrive de Rio-Janeire
––––––Vingt fois plus riche que naguère,
––––––Paris, je te reviens encor !
REPRISE DU CHŒUR.
––––––Paris ! Paris ! Paris ! etc., etc.

Rentrent le baron, la baronne et Gardefeu.

LE BRÉSILIEN, LE BARON, LA BARONNE, GARDEFEU.
––––––Entrons, entrons dans la fournaise,
––––––Entrons, voici le grand moment.
––––––Pour les gens qui sont à leur aise,
––––––Paris est un endroit charmant !
QUATRE EMPLOYÉS DE L’OCTROI.

Parlé. N’avez vous rien à déclarer ?

TOUS.

Non, rien…

CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––––––Nous venons,
––––––––––Arrivons,
–––––––De tous les pays du monde,
–––––––Par la terre ou bien par l’onde.
–––––––––––Italiens,
–––––––––––Brésiliens,
–––––––––––Japonais,
–––––––––––Hollandais,
–––––––––––Espagnols,
–––––––––––Romagnols,
–––––––––––Égyptiens,
–––––––––––Et Prussiens.
–––––––––––Nous venons,
–––––––––––Arrivons !
–––––––De tous les pays du monde,
–––––––Par la terre ou bien par l’onde,
–––––––––––Nous venons,
–––––––––––Arrivons !
–––––––La vapeur nous amène,
–––––––Nous allons envahir
–––––––La cité souveraine,
–––––––Le séjour du plaisir.
–––––––On accourt, on s’empresse,
–––––––Pour connaître, ô Paris,
–––––––Pour connaître l’ivresse
–––––––De tes jours, de tes nuits.
–––––––Tous les étrangers ravis
–––––––Vers toi s’élancent Paris !
–––––––––Nous allons chanter,
–––––––––Nous allons crier,
–––––––––Nous allons souper,
–––––––––Nous allons aimer,
–––––––Oh ! mon Dieu, nous allons tous
–––––––Nous amuser comme des fous.
–––––––La vapeur nous amène,
–––––––––Etc., etc.
–––––––Tous les étrangers ravis,
–––––––Vers toi s’élancent Paris,
–––––––––Paris ! Paris !
Tableau. Le chœur fait place au Brésilien. Gardefeu montre le chemin au baron et à la baronne.

ACTE DEUXIÈME

Un salon chez Gardefeu. — Portes au fond, à droite et à gauche.



Scène PREMIÈRE

ALPHONSE, puis FRICK, puis GABRIELLE.

ALPHONSE.

Ah çà ! mais, le train de Rambouillet est en retard, il parait… Monsieur m’avait dit qu’il rentrerait tout de suite… (On sonne.) Ah ! c’est lui… (Il ouvre la porte du fond.) Non, c’est Frick, le bottier.

FRICK parait, portant à la main une paire de bottes d’homme et une de femme. — Accent allemand très-prononcé.

Oui, c’est moi.

ALPHONSE.

Bonjour, monsieur Frick. M. de Gardefeu n’est pas ici, mais il va rentrer.

FRICK.

Mon ami…

ALPHONSE.

Qu’est-ce que c’est ?

FRICK.

Je vous en prie, laissez-moi…

ALPHONSE.

Comment ?

FRICK.

J’ai eu la bonne fortune de rencontrer mademoiselle Gabrielle, la gantière, dans l’escalier ; elle vient ici. — J’ai quelque chose à lui dire… Je vous en prie, laissez-moi.

ALPHONSE.

Voyez-vous ça ?

FRICK.

Je vous en prie… laissez-moi… Je vous ferai des bottes… pour rien… de belles bottes…

ALPHONSE.

Oh ! alors… je vous laisse…

Il sort.

FRICK.

Gabrielle… la gantière… la jolie gantière.

DUO.
FRICK.
––––Entrez ! entrez, jeune fille à l’œil bleu !
––––––Chez l’homme adoré des cocottes,
––––––Monsieur Raoul de Gardefeu,
––––Vous apportez des gants, moi j’apporte des bottes !
GABRIELLE.
––Oui, j’apporte des gants.
FRICK.
––Oui, j’apporte des gants. Moi, j’apporte des bottes,
–––––––––L’aimable gantière !
GABRIELLE.
–––––––––Ah ! le beau bottier !
FRICK.
–––––––––La noble carrière !
GABRIELLE.
–––––––––Le joli métier !
–––––––––Je suis des premières.
FRICK.
–––––––––Je suis des premiers.
GABRIELLE.
–––––––––Parmi les gantières !
FRICK.
–––––––––Parmi les bottiers !
ENSEMBLE.
–––––––––Voilà la gantière !
–––––––––Voilà le bottier !
–––––––––On peut-être fière,
–––––––––On peut-être altier,
–––––––––Quand on est gantière,
–––––––––Quand on est bottier !
REPRISE.
–––––––––L’aimable gantière, etc., etc.
FRICK.
–––––––––––C’est la botte
–––––––––––Qui dénote
–––––––L’homme vraiment élégant,
–––––––––––C’est la botte !
GABRIELLE.
–––––––––––Nul jeune homme
–––––––––––N’est en somme,
–––––––Dans le monde bien noté
–––––––S’il n’est finement ganté.
FRICK.
–––––––S’il n’est finement botté.
–––––––––––C’est la botte
–––––––––––Qui dénote, etc., etc…
GABRIELLE.
–––––––––––C’est le gant !
FRICK, s’animant.
–––––––––––C’est la botte !
GABRIELLE, de même.
–––––––––––C’est le gant !
RONDEAU.
–––––––Autrefois plus d’un amant
––––––––––Tendre et galant,
––––De sa maîtresse osait voler le gant ;
–––––––Au plus vite il l’emportait,
––––––––––Il le cachait,
––––Et de baisers ardents le dévorait.
–––––––Il couvait ce cher trésor
––––––––––Mieux que son or ;
––––Il l’embrassait et l’embrassait encor.
–––––––Et puis, quand on se quittait,
––––––––––On conservait
––––Ce gant mignon, souvenir qui restait.
–––––––Et plus tard, on le trouvait,
–––––––Quand les amours étaient finies,
–––––––Dans le fond d’un vieux coffret,
–––––––A côté des lettres jaunies.
–––––––On gardait nos gants jadis,
–––––––En souvenir de nos menottes ;
–––––––Maintenant nos bons amis
–––––––Pourront aussi garder nos bottes,
–––––––Et plus tard nos amoureux
––––––––––Devenus vieux
––––En rempliront une armoire chez eux ;
–––––––Tout rêveurs, ils l’ouvriront,
––––––––––Contempleront,
––––Et les voyant, ces bottes, ils diront :
–––––––Celle-ci, c’était madame
–––––––Paméla de Sandoval,
–––––––A qui je donnai mon âme,
–––––––Par un soir de carnaval.
–––––––Celle-là, c’était Denise
–––––––La friponne aux blonds cheveux.

Prenant deux bottes de femmes dans les mains de Frick.

–––––––La comtesse et la marquise,
–––––––Les voici toutes les deux.
–––––––O transport d’un cœur glacé !
––––––––––Rêve effacé !
–––––––Ces bottes-là c’est tout notre passé !
–––––––Et voilà, messieurs, comment
––––––––––Le sentiment
––––Peut réunir et la botte et le gant !
FRICK, veut l’embrasser, elle se défend.

Pensez donc ! deux compatriotes… car nous sommes Allemands tous les deux, et… une chose qu’il faut remarquer, c’est que nous n’avons d’accent ni l’un ni l’autre.

GABRIELLE, en riant.

Ça, c’est exact…

FRICK.

Et notez qu’en m’épousant vous n’épouseriez pas un bottier ordinaire.

GABRIELLE.

Comment cela ?

FRICK.

Je ne fais pas seulement des bottes pour les messieurs, moi, mais je fais aussi des bottes pour les dames.

GABRIELLE.

Vraiment, monsieur Frick ?

FRICK.

Des bottes… des petites bottes… quand je dis des petites bottes, je veux dire des grandes bottes…

GABRIELLE.

Eh bien ?

FRICK.

Je vous en ferai moi des grandes bottes… Voulez-vous que je vous prenne mesure ?… Venez, je vais vous prendre mesure.

GABRIELLE.

Mais je ne veux pas.

FRICK.

Moi… je veux absolument… je vais vous prendre mesure.

Entre Alphonse.

Scène II

Les Mêmes, ALPHONSE.

ALPHONSE.

Voilà M. de Gardefeu. Il ne peut vous parler maintenant. Il vous parlera tout à l’heure… entrez là…

FRICK, à Gabrielle.

Je vais vous prendre mesure.

GABRIELLE.

Mais non !… mais non !…

FRICK.

Si fait !

ALPHONSE.

Entrez, entrez donc !

Il les pousse et les fait entrer dans une pièce à gauche.


Scène III

GARDEFEU, ALPHONSE.

GARDEFEU, entrant.

Alphonse !

ALPHONSE.

Monsieur !

GARDEFEU.

Descends et aide les gens qui sont en bas à monter les bagages !

ALPHONSE.

Les bagages !

GARDEFEU.

Eh ! oui, les bagages… dépêche-toi !

Alphonse sort.

Scène IV

GARDEFEU, seul.

Je leur ai dit qu’ils étaient au Grand-Hôtel, et je les ai amenés chez moi. Elle est très-jolie, la Suédoise, et je la tiens. L’important est de la garder. Où en sont-ils, ce mari et cette femme ? Je vais risquer une épreuve.

Entrent le baron, la baronne, Alphonse et une femme de chambre.


Scène V

GARDEFEU, LE BARON, LA BARONNE, ALPHONSE, UNE FEMME DE CHAMBRE.

LE BARON.

C’est très-bien ici… c’est très-bien…

GARDEFEU.

Alphonse ?

ALPHONSE.

Monsieur ?

GARDEFEU, à Alphonse.

Prenez les bagages qui sont à monsieur, et portez-les là… Ce sera votre chambre, monsieur le baron.

Il désigne une porte à gauche.

LE BARON.

Très-bien.

Alphonse sort.

GARDEFEU, à la femme de chambre, désignant une porte à droite.

Et vous, mademoiselle, faites porter là ce qui est à madame… Ce sera votre chambre, madame ! Ici, M. le baron, et là, madame la baronne.

La femme de chambre sort.

LE BARON.

Parfaitement.

LA BARONNE, avec effusion.

Merci, monsieur ! (A part.) Ce garçon a de l’esprit…

Elle entre à droite.

GARDEFEU, à part.

Voilà où ils en sont… Je ne suis pas fâché de le savoir.


Scène VI

GARDEFEU, LE BARON.

GARDEFEU.

Et vous, monsieur le baron, vous n’entrez pas ?

LE BARON.

Tout à l’heure… tout à l’heure !… Dites-moi donc…

GARDEFEU.

Quoi, monsieur le baron ?

LE BARON.

Vous m’avez dit que j’étais au Grand-Hôtel ; il est tout petit cet hôtel !…

GARDEFEU.

Mais oui… vous êtes dans un des petits hôtels du Grand-Hôtel.

LE BARON.

Je ne comprends pas bien.

GARDEFEU.

C’est fort simple : le Grand-Hôtel étant plein, l’administration a dû acheter une foule de petits hôtels pour y loger les voyageurs. C’est dans un de ces petits hôtels que se trouve logé monsieur le baron.

LE BARON.

Ah ! l’administration a dû acheter ?…

GARDEFEU.

Mais oui, monsieur, mais oui, et il est bien probable que, Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra à Paris passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre…

LE BARON.

Et présenter ses hommages à de petites femmes…

GARDEFEU, froidement.

Oui, monsieur le baron.

LE BARON.

Je ne voudrais pas quitter Paris sans avoir présenté mes hommages à une de ces petites femmes.

GARDEFEU, à part.

Ah ! ah ! je te vois venir. Mais…

LE BARON.

Il y a un de mes amis, le baron de Frascata…

GARDEFEU, se rappelant confusément ce nom.

Frascata !…

LE BARON.

Il a connu à Paris une jeune dame qui jouait la comédie… une certaine Métella…

GARDEFEU.

Ah ! j’y suis, je m’en étais toujours douté…

LE BARON.

Vous dites ?…

GARDEFEU.

Je dis que je le savais…

LE BARON.

Et il m’a donné une lettre de… recommandation pour elle. Savez-vous où elle demeure ?

GARDEFEU.

Si je sais où demeure Métella !…

LE BARON.

Comment le savez-vous ?

GARDEFEU.

Nous autres guides…

LE BARON.

Eh bien ! vous lui ferez parvenir cette lettre.

GARDEFEU.

Tout de suite ?

LE BARON.

Oui, le plus vite possible… car…

COUPLETS.
I
––––––Dans cette ville toute pleine
––––––De plaisir, de joie et d’amour,
––––––Dans cette ville souveraine
––––––Je ne ferai qu'un court séjour !
––––––J’y resterai trois mois peut-être !
––––––Or, trois mois, c’est bien peu, je crois,
––––––Surtout quand on veut tout connaître !
––––––Aussi, je veux, dans ces trois mois,
––––––Je veux m’en fourrer jusque-là,
––––––Portez la lettre à Métella,
––––––Je veux m’en fourrer jusque-là !
II
––––––Mon père, un gentilhomme austère,
––––––Tint ma jeunesse avec rigueur.
––––––Il ne comprenait rien, mon père,
––––––Aux exigences de mon cœur !
––––––J’ai dû garder ma robe blanche
––––––Jusqu’à mon mariage, mais
––––––Je prétends prendre ma revanche ;
––––––C’est le moment, ou bien jamais !
––––––Je veux m’en fourrer jusque-là !…
––––––Portez la lettre à Métella,
––––––Je veux m’en fourrer jusque-la !…
GARDEFEU, à part.

Il est enragé. (Haut.) C’est entendu, monsieur, je ferai porter cette lettre.

LE BARON.

C’est très-bien ! A quelle heure dîne-t-on ?

GARDEFEU.

Mais à l’heure que vous voudrez.

LE BARON.

Comment, à l’heure que je voudrai…

GARDEFEU.

Sans doute !

LE BARON.

Il n’y a donc pas de table d’hôte ?

GARDEFEU.

Vous tenez à dîner à table d’hôte ?

LE BARON.

Mais certainement, je voyage pour m’amuser… je n’ai pas envie de dîner en tête-à-tête avec la baronne.

GARDEFEU, à part.

Oh ! j’aime ce mot !

LE BARON.

Et puis, je veux voir du monde, observer, rire… et s’il n’y a pas de table d’hôte ici, je m’en vais.

GARDEFEU, à part.

Comment, il s’en va !… (Haut.) Ne vous en allez pas… il y en aura une… il faut qu’il y en ait une à tout prix !

LE BARON.

A la bonne heure ! Mais qu’est-ce que vous entendez par ces mots : à tout prix ?

GARDEFEU.

J’entends que l’on peut payer plus ou moins… si l’on prend des suppléments, par exemple…

LE BARON.

C’est juste ! A propos de prix… qu’est-ce que je vais dépenser ici ?

GARDEFEU.

Combien de personnes êtes-vous ?

LE BARON.

Quatre : la baronne et moi, la femme de chambre et le domestique.

GARDEFEU, à part.

Comment, je vais lui prendre de l’argent pour… oh ! c’est indigne !

LE BARON.

Eh bien, ça me coûtera ?…

GARDEFEU, à part.

Prenons-lui en très-peu, au moins.

LE BARON, à part.

J’irai bien jusqu’à cent, cent vingt francs par jour. (Haut.) Eh bien ?

GARDEFEU.

Eh bien ! mais ça sera dix francs !

LE BARON.

Dix francs !

GARDEFEU.

Aimez-vous mieux cent sous ?

LE BARON.

Par tête ?

GARDEFEU.

Non, pour tout le monde !

LE BARON.

C’est bien bon marché ! Comment pouvez-vous vous en tirer ?

GARDEFEU.

Oh ! je vais vous dire… c’est une compagnie… moi, je suis employé… j’ai un traitement fixe… alors, ça m’est bien égal… si la compagnie fait de mauvaises affaires… ça regarde ceux qui ont des actions… vous devez comprendre que je n’en ai pas, moi ; j’ai un traitement fixe. Je ne tiens qu’à une chose : c’est à ce que mes voyageurs soient de bonne humeur. Pour cela, je les fais payer très-peu… ainsi, je vous ai dit cent sous… voulez-vous que ce soit quatre francs ?… trois francs dix sous…

LE BARON.

Non ! non ! je ne veux pas lésiner… pour une pièce de quinze sous…

GARDEFEU.

C’est entendus alors ?

LE BARON, à part.

Et on dit que la vie est chère à Paris ! (Haut.) A quelle heure la table d’hôte ?

GARDEFEU.

La table d’hôte ?

LE BARON.

Eh bien, oui, la table d’hôte.

GARDEFEU.

Ah ! c’est vrai, je n’y pensais plus… à sept heures, la table d’hôte… à sept heures… Voulez-vous huit heures ? voulez-vous neuf heures ?

LE BARON.

Non ! non ! vous avez dit sept heures. C’est très-bien… J’entre dans ma chambre et je vais m’habiller ! Et que le dîner soit bon, parce que… je veux m’en fourrer jusque-là.

Il sort en fredonnant le refrain.


Scène VII

GARDEFEU, seul.

Une table d’hôte !… On peut tenir vingt dans ma salle à manger, à la rigueur… mais il faudrait, trouver des gens pour cette table d’hôte… où en trouverai-je ?

Entre Gabrielle poursuivie par Frick.


Scène VIII

GARDEFEU, FRICK, GABRIELLE.

GABRIELLE, s’enfuyant.

Ah !

GARDEFEU.

Qu’est-ce que c’est, monsieur Frick.

GABRIELLE.

Voulez-vous bien me laisser, monsieur Frick ?…

FRICK.

J’apporte vos bottes.

GABRIELLE.

Et moi vos gants.

GARDEFEU, avec éclat.

Ah ! quelle idée !

FRICK.

Quoi donc ?

GARDEFEU.

Mes amis, écoutez-moi… vous ne remarquez pas une chose… c’est que nous n’avons jamais dîné ensemble…

FRICK.

Tiens, c’est vrai !

GABRIELLE.

Jamais ! jamais !

FRICK.

Mais quand vous voudrez…

GARDEFEU.

Aujourd’hui, ça vous va-t-il ?

FRICK, hésitant.

Aujourd’hui ?

GARDEFEU.

Serais-tu déjà invité ?

FRICK.

Non… aujourd’hui, ça va.

GARDEFEU.

Très-bien ! mais ce n’est pas tout, vous devez avoir des amis et des amies ?

FRICK.

Sans doute !

GARDEFEU.

Eh bien, si vous profitiez de l’occasion pour amener une dizaine des uns et des autres ?

FRICK.

Je veux bien, moi.

GABRIELLE.

Je ne demande pas mieux.

GARDEFEU.

Et puis, si vous voulez, pour que ce soit tout à fait drôle… au lieu de garder vos noms, vous prendrez ceux de vos clients et clientes. Mais, j’y pense, une table d’hôte ! il n’y a pas de table d’hôte sans major ! Il me faudrait absolument un major ! (A Frick.) Vous rappelez-vous celui dont je vous ai procuré la pratique ?

FRICK.

Parfaitement ; il ne m’a pas payé… je l’ai fait saisir, et j’ai fini par en tirer une vieille redingote à brandebourgs.

GARDEFEU.

C’est tout ce qu’il faut. Ce soir, vous mettrez cette redingote, et vous serez le major Édouard.

FRICK.

Le major… mais je ne saurai pas faire le major…

GARDEFEU.

Bah ! une fois que vous aurez la redingote… et les brandebourgs surtout !… Il me faudrait aussi la veuve d’un colonel.

GABRIELLE.

J’en connais une, et si vous voulez, je me chargerai du rôle.

GARDEFEU.

Voilà qui est entendu alors… vous serez le major… vous serez, vous, la veuve du colonel. A sept heures, revenez !…

FRICK ET GABRIELLE.

A sept heures !

(Frick et Gabrielle sortent.)

GARDEFEU.

Ça va très-bien, j’aurai ma table d’hôte…

(Entre Bobinet, il a l’air navré, il traverse la scène et va tomber avec accablement sur un fauteuil.)


Scène IX

GARDEFEU, BOBINET.

GARDEFEU.

Qu’est-ce que tu as, toi ?

BOBINET.

Et moi qui m’étais décidé à aller chez les femmes du monde parce que je n’avais plus le sou !… Ah ! mon ami ! J’arrive de la rue de Varennes…

GARDEFEU.

La petite comtesse de la Roche-Trompette n’était pas chez elle…

BOBINET.

Elle y était…

GARDEFEU.

Elle ne t’a pas bien reçu ?…

BOBINET.

Elle m’a presque sauté au cou.

GARDEFEU.

Eh bien, alors…

BOBINET.

Je revenais aux femmes du monde parce que je commençais à trouver que les autres coûtaient trop cher… Eh bien ! sais-tu ce qu’elle m’a dit, la comtesse Diane ?… elle m’a dit… mon ami, vous pouvez me sauver, j’ai absolument besoin de cinquante mille francs.

GARDEFEU.

Oh !

BOBINET.

Prêtez-les moi, je vous les rendrai jeudi soir, à sept heures dix minutes ; je lui ai répondu : Comtesse, vous les aurez dans deux heures, et je suis parti.

GARDEFEU.

Comment tu vas ?…

BOBINET.

Moi… mais je n’ai pas le sou.

GARDEFEU.

Eh bien alors tu n’aurais pas dû promettre.

BOBINET.

Ça l’a rendue si heureuse… c’est un bonheur qui ne durera que deux heures… mais enfin, c’est toujours ça… (avec fureur.) Ah ! les femmes du monde !…

GARDEFEU.

N’en dis pas de mal… il y a là… une baronne suédoise… que j’ai trouvée à la gare…

BOBINET.

Oui, je sais, ton domestique vient de me prévenir… j’aurais bien ri si j’avais été moins triste.

GARDEFEU.

Tu es triste ?…

BOBINET.

Je suis navré, profondément navré !

GARDEFEU.

Tant pis ! si tu avais été gai, tu aurais pu me rendre service.

BOBINET.

Ah ! mon ami, que veux-tu, tu me prends dans un mauvais moment… Cependant pour un ami… Si j’avais été gai… dis-tu… Attends un peu. (Il se chatouille et se met à rire d’un rire forcé.) Ah ! ah ! ah ! (Puis ensuite très-froidement.) Je suis gai, maintenant je suis gai.

GARDEFEU.

Comment il ne te faut que ça.

BOBINET.

Pas autre chose.

GARDEFEU.

Eh bien ce soir, pour garder ici le baron et la baronne de Gondremarck, j’ai improvisé une table d’hôte. Demain, pour que la femme restât seule ici et que le baron restât dehors tard, très-tard… il faudrait…

BOBINET.

Il faudrait ?…

GARDEFEU.

Eh ! je ne sais pas ce qu’il faudrait, si je le savais !…

BOBINET.

Ce soir, une table d’hôte, m’as-tu dit ?

GARDEFEU.

Oui !…

BOBINET.

Mieux que cela, moi, demain, la même idée plus en grand, une fête de nuit dans l’hôtel de Quimper-Karadec en l’honneur de ton Suédois.

GARDEFEU.

Ah ! ce serait superbe ! mais comment feras-tu ?

BOBINET.

Ma tante, la douairière de Quimper-Karadec, et ma cousine, madame de Folle-Verdure, sont absentes… L’hôtel est à ma disposition… Il y a dans l’hôtel, avec moi, deux domestiques, Prosper et Urbain, deux drôles qui ont un esprit du diable. Il y a la femme de chambre et les trois nièces du concierge. Voilà les invités… Comme c’est heureux que le frère du concierge ait eu ces trois enfants-là ? Nous n’aurions pas eu d’invités sans cela… Envoie-moi ton baron…

GARDEFEU.

Et tu le retiendras très-tard à la fête…

BOBINET.

Dame ! ce sera l’affaire de ces dames…

GARDEFEU.

Ah ! mon ami, tu me sauves !…

BOBINET.

Tu ne m’as demandé que de la gaieté, toi… Si madame de la Roche-Trompette ne m’avait demandé que ça… Ah ! les femmes du monde !

Entre la baronne.

GARDEFEU, à Bobinet.

Chut !


Scène X

GARDEFEU, BOBINET, LA BARONNE.

LA BARONNE, à Gardefeu.

Quel est ce monsieur ?

BOBINET, bas à Gardefeu.

Présente-moi…

GARDEFEU, à la baronne.

Oh ! madame la baronne, ce n’est rien du tout.

BOBINET, piqué.

Comment…

GARDEFEU.

C’est l’horloger de l’hôtel… c’est lui qui remonte les huit cents pendules du Grand-Hôtel… (Poussant Bobinet vers la porte.) Allez, mon ami, allez…

BOBINET.

Mon Dieu, oui, madame, je suis l’horloger du Grand-Hôtel… (Il va à la cheminée, prend la pendule d’une main et de l’antre la remonte très-vivement.) Voyez-vous, madame, on a tort de se faire un monde de ces sortes de choses… Rien de plus simple… Il n’y a qu’à tourner jusqu’à ce qu’on rencontre une petite résistance. (Le grand ressort se casse avec un bruit effroyable.) Vous voyez, madame, j’ai rencontré la petite résistance.

Il salue et sort en emportant la pendule.


Scène XI

GARDEFEU, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Monsieur !…

GARDEFEU.

Madame…

LA BARONNE.

Voici ce que j’ai trouvé dans une coupe sur la cheminée !

GARDEFEU.

Quoi donc, madame ?…

LA BARONNE.

Cinq bagues très-jolies, ma foi…

GARDEFEU.

Ah ! c’est vrai… c’est à…

LA BARONNE.

C’est à…

GARDEFEU.

A la personne qui logeait là avant vous, madame.

LA BARONNE.

Ah ! il y avait une dame ?…

GARDEFEU.

Oui !

LA BARONNE.

Jolie ?…

GARDEFEU.

Très-jolie…

LA BARONNE.

Il y avait un monsieur aussi ?…

GARDEFEU.

Comment ?

LA BARONNE.

Oui, car j’ai trouvé ce billet… Oh ! je n’ai lu que le premier mot… Mon cher Raoul !

GARDEFEU.

Raoul, c’est mon nom…

LA BARONNE.

Comment, c’est à vous ?…

GARDEFEU, changeant de ton et amèrement.

A moi, non pas, madame, non pas !… Cette lettre est adressée à un autre Raoul… Est-ce qu’on m’écrirait une lettre comme cela à moi ?… Est-ce quelqu’un peut m’aimer, moi ?… (Regard étonné de la baronne… Gardefeu s’arrête et changeant de ton.) Si vous le voulez, madame, je ferai remettre à cette personne les bagues et la lettre.

LA BARONNE.

C’est entendu…


Scène XII

Les Mêmes, MÉTELLA.

ALPHONSE, entrant.

Monsieur, monsieur

GARDEFEU.

Qu’est-ce que c’est ?

ALPHONSE.

Mademoiselle Métella, monsieur…

GARDEFEU.

Métella !

LA BARONNE.

Eh bien ! monsieur, qu’arrive-t-il encore ?

GARDEFEU.

Mais rien du tout, madame, rien du tout.

Métella entre par le fond.

MÉTELLA, à part.

Qu’est-ce que je vois ?

GARDEFEU, essayant de se remettre.

Tenez, madame, voici justement la personne qui logeait là avant vous.

LA BARONNE, saluant.

Madame…

MÉTELLA, saluant.

Madame…

LA BARONNE.

J’ai trouvé divers objets qui vous appartenaient madame… et je viens de charger monsieur de vous les remettre.

MÉTELLA, à part.

Par exemple !

LA BARONNE.

Je rentre chez moi…

MÉTELLA, à part.

Chez elle !

LA BARONNE.

A quelle heure le dîner ?

GARDEFEU.

A sept heures…

LA BARONNE, saluant.

Madame…

MÉTELLA, de même.

Madame…

La baronne entre chez elle.

Scène XIII

MÉTELLA, GARDEFEU.

MÉTELLA.

Eh bien ! mais, dites donc, je venais pour vous donner une explication… Il me semble que je ferais bien de commencer par vous en demander une.

GARDEFEU.

A quoi bon ?

MÉTELLA.

Si j’y tenais pourtant…

GARDEFEU.

Je vous dirais que je suis tombé dans la misère, et qu’alors l’idée m’est venue de louer mon hôtel en garni et de me faire guide.

MÉTELLA.

Guide !

GARDEFEU.

Oui, il y a ici un baron et une baronne, je suis leur guide.

MÉTELLA.

Ah ! enfin !

GARDEFEU.

Voilà mon explication… à votre tour… Quel était ce monsieur tout à l’heure à la gare ?…

MÉTELLA.

A quoi bon ?… c’est fini nous deux…

GARDEFEU.

Oui, c’est fini !

MÉTELLA.

Alors, je trouve bien inutile…

GARDEFEU.

C’est vrai… voilà vos bagues…

MÉTELLA.

Il n’y en a que cinq ?

GARDEFEU.

Est-ce que vous en avez laissé plus ?

MÉTELLA.

Je ne sais pas… je croyais….

GARDEFEU.

Vous avez raison… il y en avait six ; nous retrouverons la sixième.

MÉTELLA.

Était-ce une bague ?… c’était un bracelet peut-être !

GARDEFEU.

Comme vous voudrez…

MÉTELLA.

Un bracelet alors, avec des émeraudes…

GARDEFEU.

Avec des émeraudes…

MÉTELLA.

Adieu, alors !

GARDEFEU.

Non, pas encore adieu !

MÉTELLA.

Comment ?

GARDEFEU.

J’ai une lettre pour vous.

MÉTELLA.

Une lettre de qui ?…

GARDEFEU.

Du baron de Frascata…

MÉTELLA, se souvenant vaguement de ce nom et cherchant ce qu’il lui rappelle.

Le baron de Frascata…

GARDEFEU.

Celui qui l’hiver dernier… Je m’en étais toujours douté !

MÉTELLA.

Mais puisque je vous jure…

GARDEFEU.

Eh ! à quoi bon maintenant ?

MÉTELLA.

Tu es bête !… Et à quel propos m’écrit-il, ce baron de Frascata ?

GARDEFEU.

Mais lisez, vous allez voir.

MÉTELLA, lisant.
––––––––Vous souvient-il, ma belle,
––––––––D’un homme qui s’appelle
––––Jean-Stanislas, baron de Frascata ?
––––––––En la saison dernière,
––––––––Quelqu’un, sur ma prière,
––––Dans un grand bal, chez vous me présenta !
––––Je vous aimai, moi, cela va sans dire !
––––M’aimâtes-vous ? je n’en crus jamais-rien ;
––––Vous le disiez, mais avec quel sourire !
––––De l’amour, non ! mais ça le valait bien !
––––––––Ça dura six semaines,
––––––––Qui furent toutes pleines
––––Des passe-temps les plus extravagants !
––––––––Les verres qui se brisent,
––––––––Et les lèvres qui disent
––––Un tas de mots cavaliers et fringants !
––––Ah ! le bon temps ! six semaines d’ivresses !
––––Les longs soupers, les joyeuses chansons !
––––Et vous surtout, la perle des maîtresses,
––––Vous avant tout… mais sur ce point glissons !
––––––––Vous dirai-je, ma mie,
––––––––Qu’à présent je m’ennuie
––––Comme un perdu dans le fief paternel,
––––––––Et que ma seule joie,
––––––––Dans le noir que je broie,
––––Est de rêver d’un boudoir bleu de ciel !
––––Si vous saviez comme c’est chose rare,
––––Que le plaisir dans notre froid pays,
––––Si vous saviez surtout… mais je m’égare,
––––N’oublions pas pourquoi je vous écris !
––––––––Un digne gentilhomme,
––––––––Mon ami, que l’on nomme
––––De Gondremark, s’en va demain matin.
––––––––Son caprice l’entraîne,
––––––––Vers les bords de la Seine.
––––Je crois qu’il veut s’y divertir un brin.
––––Or, tout à l’heure, il m’a pris pour me dire :
––––Où dois-je aller pour m’amuser, mais là !
––––Moi souriant… pardonnez ce sourire,
––––J’ai répondu : Va-t’en chez Métella !
––––––––Écoutez ma prière,
––––––––Recevez-le, ma chère ;
––––Comme autrefois, soyez bonne aujourd’hui !
––––––––Prenez pour le séduire,
––––––––Votre plus doux sourire,
––––Je vous réponds absolument de lui.
––––Je vous l’envoie, et quand plus tard, ma belle,
––––Il reviendra, car il doit revenir,
––––O Métella ! faites qu’il se rappelle
––––Tout ce dont moi j’ai le ressouvenir !
––––––––En la saison dernière,
––––––––Quelqu’un, sur ma prière,
––––Dans un grand bal, chez vous me présenta.
––––––––Vous souvient-il, ma belle
––––––––De celui qui s’appelle
––––Jean-Stanislas, baron de Frascata ?
MÉTELLA.

Et qu’est-ce que c’est que ce baron de Gondremarck ?

GARDEFEU.

Mais c’est mon locataire.

MÉTELLA.

Allons donc !

GARDEFEU.

C’est celui que je dois guider…

MÉTELLA.

Ah ! c’est le mari de la dame qui…

GARDEFEU.

Justement…

MÉTELLA.

Elle est jolie… mes compliments…

GARDEFEU.

Oh ! je ne les mérite pas encore…

MÉTELLA.

Tu es bête ! (A part.) Ah ! brigand !

Entre le baron.


Scène XIV

Les Mêmes, LE BARON.

LE BARON.

Me voilà, moi !… (Voyant Métella.) Oh !

GARDEFEU.

C’est elle !

LE BARON, avec enthousiasme.

Ah ! c’est elle (Très-froidement.) Qui, elle ?…

GARDEFEU.

Métella !…

LE BARON.

Oh ! madame…

MÉTELLA.

M. de Gondremarck ?

LE BARON.

Lui-même !

MÉTELLA, très-digne.

Le baron de Frascata était de mes amis, monsieur, et je ne fermerai certes pas ma porte à une personne qui m’est recommandée par lui.

LE BARON.

Vous avez lu la lettre ?…

MÉTELLA.

Oui…

LE BARON.

Il y a une réponse.

MÉTELLA, très-digne.

Mais je pense que vous me ferez l’amitié de venir la chercher chez moi… (Gondremarck s’approche vivement de Métella, et lui offre le bras.) dans quelques jours…

LE BARON, affligé.

Dans quelques jours !… Pourquoi dans quelques jours ?

MÉTELLA.

Parce que je le veux ainsi… (Regardant Gardefeu.) Ah je me vengerai… (Saluant le baron.) Monsieur…

LE BARON.

Madame…

Métella sort.


Scène XV

LE BARON, GARDEFEU.

LE BARON.

Dans quelques jours !… j’aurais préféré… Enfin !… sept heures moins dix… dans dix minutes, la table d’hôte !

GARDEFEU.

La table d’hôte… ah ! oui. (A part.) Mais je l’ai oubliée, moi… il n’y aura rien du tout pour dîner…

ALPHONSE, annonçant.

Le major Édouard…

Entre Frick en major, tournure et physionomie entièrement changées, pantalon large, redingote verte avec des brandebourgs.


Scène XVI

Les Mêmes, FRICK.

GARDEFEU.

Ah ! voilà les convives qui commencent à arriver !…

FRICK, bas à Gardefeu.

Suis-je bien ?…

GARDEFEU.

Vous êtes superbe ! (Haut.) M. le baron, je vous laisse avec le major… major, je vous laisse avec le baron, je vais m’occuper du dîner.

Il sort.

LE BARON.

Ainsi vous êtes major ?…

FRICK.

Je le suis…

LE BARON.

Mais… pardonnez-moi cette ignorance, je suis étranger… Qu’est-ce que c’est au juste qu’un major ?…

FRICK.

Un major…

LE BARON.

Oui…

FRICK.

Il y en a de différentes espèces… Il y a d’abord le major, un brave soldat, un soldat respectable… Ça n’est pas moi. Il y a aussi le tambour-major… Ça n’est pas moi non plus. Enfin, il y a le major de table d’hôte… (Avec orgueil.) Ça c’est moi…

LE BARON.

Ah ! ah ! vous êtes…

FRICK.

Écoutez…

COUPLETS.
I
––––––Pour découper adroitement,
––––––Pour assaisonner savamment,
––––––Pour faire sauter les bouchons
––––––Et pour offrir les cornichons,
––––––Pour décocher à tout propos
––––––Des traits malins, de jolis mots,
––––––C’est moi le coq. — Dans cet emploi
––––––Nul ne peut lutter avec moi !
–––––––––Je suis le major.
–––––––––Partout où l’on dîne,
–––––––––D’une façon fine
–––––––––Parait le major !
––––––––––––Je coupe,
––––––––––––Découpe,
–––––––––Fais sauter la coupe,
–––––––––Et possède encor
––––Mille autres talents. Je suis le major !
II
––––J’ai toujours, après dîner,
––––Pour avis qu’il faut cartonner ;
––––Baccarat ou bien lansquenet,
––––J’ai dans ma poche un jeu tout prêt.
––––Mais c’est surtout à l’écarté
––––Que brille ma dextérité.
––––Et quand il faut tourner le roi
––––Nul ne peut lutter avec moi.
–––––––––Je suis le major,
–––––––––Partout où l’on joue,
–––––––––Partout où l’on floue
–––––––––Parait le major !
––––––––––––Je coupe,
––––––––––––Découpe,
–––––––––Fais sauter la coupe,
–––––––––Et possède encor,
––––Mille autres talents. Je suis le major !
FRICK.

Vous savez maintenant ce que c’est qu’un major.

LE BARON.

Vous êtes un farceur… mais je comprends la plaisanterie.

FRICK, regardant les bottes du baron.

Ah çà ! mais…

LE BARON.

Mais quoi ?

FRICK.

Qu’est-ce que vous avez là ? qu’est-ce qui vous a fait ça ?

LE BARON.

Ça, quoi ?

FRICK.

Ça là !

LE BARON.

Mes bottes ?

FRICK.

Vous appelez ça des bottes ! Otez ça… ôtez !… ça n’est pas des bottes… ôtez ça.

LE BARON.

Comment que j’ôte…

FRICK.

Elles sont affreuses !

LE BARON, regardant les bottes de Frick.

Avec ça que les vôtres…

FRICK.

Moi, c’est différent… j’ai le droit d’être mal chaussé, moi.

LE BARON.

Pourquoi ça ?

FRICK.

Il y a un proverbe… Enfin j’ai le droit d’être mal chaussé… mais je vous en ferai, moi, des bottes…

LE BARON.

Vous, major ?

FRICK.

Oui je vous en ferai, et vous verrez ce que c’est que des bottes ! Otez ! ôtez !… je vais vous prendre mesure… (il tire de sa poche un compas de cordonnier et veut s’emparer de l’une des jambes du baron.) Laissez-moi faire…

LE BARON, se débattant.

Mais qu’est-ce que c’est que ce major-là ?

Entre Gardefeu qui se jette entre eux et les sépare.

GARDEFEU, à Frick.

Eh bien, major…

FRICK.

Mais regardez donc ces bottes…

GARDEFEU, au baron.

Voici les habitués de la table d’hôte ; seulement je vous en préviens, ils sont tous Allemands… c’est un jour comme ça…


Scène XVII

Les Mêmes, Bottiers, Gantières, puis GABRIELLE.

CHŒUR.
––––––Nous entrons dans cette demeure,
––––––Avec un appétit d’enfer,
––––––On y dîne à la septième heure,
––––––Rien par tête… ce m’est pas cher.

Vers la fin du chœur parait Gabrielle. Gardefeu va la recevoir.

GARDEFEU, au baron.
––––––Permettez que je vous présente
––––––Madame de Sainte-Amaranthe.
LE BARON.
––––––––––Je rends hommage
––––––––––A sa beauté,
––––––––Mais pourquoi ce nuage
––––––––Sur son front attristé ?
CHŒUR.
––––––––Oui, pourquoi ce nuage
––––––––Sur son front attristé ?
TOUS.

Parlé. Oui, pourquoi ? pourquoi ?

GABRIELLE.
I
––––––Je suis veuve d’un colonel
––––––––Qui mourut à la guerre !
––––––J’ai chez moi… regret éternel !
––––––––Son casque sous un verre !
––––––Maintenant je vis à l’hôtel,
––––––––Mais de telle manière
––––––Que de là-haut, du haut du ciel,
––––––––Sa demeure dernière,
––––––Il est content, mon colonel,
––––––––Ou, du moins, je l’espère.
––––––Es-tu content, mon colonel ?
CHŒUR, faisant le salut militaire.
––––––Es-tu content, son colonel ?
GABRIELLE.
II
––––––Pour remplacer mon colonel,
––––––––Maint et maint téméraire
––––––M’ont parlé d’amour, d’un ton tel,
––––––––Qu’ils m’ont mise en colère !
––––––J’ai par un refus si formel
––––––––Repoussé leur prière,
––––––Que de là-haut, du haut du ciel,
––––––––Sa demeure dernière,
––––––Il est content, mon colonel,
––––––––Ou, du moins, je l’espère.
––––––Es-tu content, mon colonel ?
CHŒUR.
––––––Es-tu content, son colonel ?
GARDEFEU, parlé.

Mesdames et messieurs, le dîner est servi.

CHŒUR.
––––––Wir Wollen, essen, essen, essen.
GARDEFEU.
––––––Bon ! voilà ce que je craignais !
LE BARON.
––––––Ce n’est pas là du bon français.
––––––Vos convives, Dieu me pardonne !
––––––––Ne sont pas distingués.
GARDEFEU.
––––––Que voulez-vous que l’on vous donne
––––––––Pour ce que vous payez ?
FRICK.
––––––––––Par saint Crépin !
––––––Nous arrivons, et le chemin
––––––Pour dîner nous a mis en train.
––––––––––Par saint Crépin !
CHŒUR.
––––––––––Par saint Crépin !
––––––Nous avons une faim du diable,
––––––Et nous voulons nous mettre à table.
––––––––––Par saint Crépin !
GABRIELLE.
TYROLIENNE.
––––––––Auf der Berliner Brück’,
––––––––La la la la la la,
––––––––Hab’ ich doch immer Glück,
––––––––La la la la la la,
––––––Mein Vater ist ein Schneider,
––––––––Und ein Schneider ist er,
––––––Und wenn er was schneidet so
––––––––Ist’s mit der Scher’,
––––––Lodo lodoul lolo lodoul,
––––––Lodo lodoul lolo lodoul,
––––––––La la la la la.
TOUS.
––––––––La la la la la.
CHŒUR.
–––––––––A table, à table,
––––––Nous avons une faim du diable.
–––––––––A table ! à table !
Reprise de la Tyrolienne : Valse générale. Tableau.

ACTE TROISIÈME

Le grand salon de l’hôtel de Quimper-Karadec ; mobilier sévère, portraits de famille.



Scène PREMIÈRE

URBAIN, PROSPER, PAULINE, CLARA, LÉONIE, LOUISE.

Au lever du rideau ils sont tous en train d’allumer les bougies, de mettre des fleurs dans les jardinières, etc.

CHŒUR.
–––––––Il faut nous dépêcher vite
–––––––––De tout arranger,
–––––––Pour recevoir la visite
–––––––––De cet étranger.

Entre Bobinet.


Scène II

Les Mêmes, BOBINET.

BOBINET.

Eh bien, mes enfants, cela commence-t-il à prendre une tournure ?…

PAULINE.

Voyez, monsieur.

BOBINET.

C’est très-bien… mais avant tout, passons la revue de mon personnel. Voyons un peu… les femmes d’abord… comment sont-elles ?… mais très-bien ! très-bien, la femme de chambre !…

PAULINE, amèrement.

C’est aujourd’hui que vous vous en apercevez ?…

BOBINET, l’embrassant.

Fous que nous sommes… nous allons chercher le bonheur bien loin… nous l’avons sous la main. — Très bien, aussi, les nièces du concierge… (Il les embrasse.) Fous que nous sommes… nous allons chercher le… mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit… Écoutez-moi, mes amis, vous m’avez bien compris, vous savez, ce que j’attends de vous… Reproduction exacte d’une soirée dans le grand monde… c’est entendu…

PROSPER, descendant près de Bobinet.

Parfaitement : des personnages de haute distinction…

LÉONIE.

Et des dames de haute excentricité…

BOBINET.

C’est cela même…

URBAIN.

Mais des costumes de haute fantaisie…

BOBINET, aux deux hommes.

Ceux des hommes sont là… (Aux femmes.) Quant à vous, mesdemoiselles, vous avez des toilettes à vos maîtresses…

PAULINE.

Certainement… madame de Folle Verdure ne met jamais ses robes qu’une fois… au plus…

LÉONIE.

Elle nous les donne après cela…

URBAIN.

Ce n’est pas comme monsieur… avec ses pantalons…

BOBINET, à Urbain.

C’est à merveille alors… ne perdons pas de temps ! allez vous habiller.

TOUS.

Allons.

Fausse sortie.

PROSPER.

Ah ! diable, mais il va nous manquer quelque chose…

BOBINET.

Quoi donc ?…

PROSPER.

Du moment que vos domestiques seront vos invités… vous n’aurez pas de domestiques… à moins qu’il ne vienne des invités pour faire les domestiques…

BOBINET.

Ah diable ! c’est vrai…

TOUS.

C’est vrai… c’est vrai…

URBAIN.

Alors tout est perdu…

PROSPER.

Non, tout n’est pas perdu… vous aurez vos invités… vous aurez vos domestiques… vous verrez… vous verrez.

BOBINET.

Bons serviteurs !

SEXTUOR.
BOBINET.
––––––Donc, je puis me fier à vous,
TOUS.
––––––Vous pouvez vous fier à nous.
BOBINET.
––––––Les rôles seront difficiles.
PAULINE
––––––Les artistes seront habiles.
PROSPER.
–––––––––––Les bêtises,
–––––––––––Les sottises,
–––––––Les potins et les caquets
–––––––––––Dont abonde
–––––––––––Le grand monde,
–––––––Sont bien connus des valets !
–––––––––––Ils observent
–––––––––––Ceux qu’ils servent.
–––––––Et le maître qui les a,
–––––––––––Les égaie
–––––––––––Et les paie
–––––––Exactement pour cela !
–––––––––––Les grimaces,
–––––––––––Si cocasses,
–––––––Que maint et maint important
–––––––––––Qu’on admire,
–––––––––––Fait sans rire,
–––––––Nous les ferons en riant !
–––––––En un mot, ne craignez rien,
–––––––Si vous voulez des gens de bien
––––––––On vous en montrera,
–––––––––––Fournira,
–––––––––––Servira,
–––––––Autant qu’il vous en faudra.
TOUS.
–––––––Autant, autant, autant qu’il en faudra.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––Comptez sur nous, notre bon maître,
––––––––––Ne craignez rien,
––––––On dira, nous voyant paraître :
––––––––––Ah ! qu’ils sont bien !
BOBINET.
–––––––C’est cela, mes bons amis !
––––––Ah ! que vous m’avez bien compris !
TOUS.
–––––––Oui, nous avons bien compris.
URBAIN.
––––––Ah ! nous allons vous manigancer
––––––Un petit bal à tout casser!
TOUS.
––––––Un petit bal à tout casser !
PAULINE.
–––––––––––Nous les femmes,
–––––––––––De ces dames
–––––––Nous prendrons le ton galant,
–––––––––––Les manières
–––––––––––Cavalières,
–––––––Leur air crâne et provoquant !
–––––––––––Leur toilette
–––––––––––De conquête,
–––––––C’est nous qui la préparons ;
–––––––––––Ces coquettes
–––––––––––Cocodettes
–––––––C’est nous qui les habillons ;
–––––––––––Pour nous plaire
–––––––––––On va faire
–––––––Un tout contraire métier,
–––––––––––Les comtesses,
–––––––––––Nos maîtresses,
–––––––On va les déshabiller.
–––––––En un mot ne craignez rien,
–––––––Si vous voulez des gens de bien,
–––––––On vous en montrera,
–––––––––––Servira,
–––––––––––Fournira,
–––––––Autant qu’il vous en faudra !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––Comptez sur nous notre bon maître, etc., etc.

Tout le monde sort excepté Bobinet.


Scène III

BOBINET, puis GARDEFEU.

BOBINET.

Allez, mes amis, allez !

Entre Gardefeu.

GARDEFEU.

Bonjour, cher ?…

BOBINET.

Eh bien, ta baronne ?…

GARDEFEU.

Elle est aux Italiens sans son mari, et à minuit elle rentrera seule chez moi…

BOBINET.

Et tes affaires, comment marchent-elles ?…

GARDEFEU.

Tu vas en juger… Ce matin, elle me dit : venez me prendre à trois heures avec une voiture… Je fais atteler ma calèche, et à trois heures, j’arrive… La baronne parait… avec son mari. J’aurais préféré que le mari n’y fût pas… Enfin ! ils s’installent et me disent de monter… Je veux monter dans la voiture… Eh bien ! qu’est-ce que c’est ? me dit fièrement le baron… montez à côté du cocher… et menez-nous au bois de Boulogne, autour du lac !… Au bois de Boulogne… autour du lac… à côté de mon cocher !… J’essaie de faire entendre à ce baron que maintenant l’usage du grand monde est d’aller se promener au bois de Vincennes… Il est très-bien le bois de Vincennes…

BOBINET.

On y voit des artilleurs…

GARDEFEU.

Justement, c’est ce que je lui ai dit… Je tiens à aller au bois de Boulogne, me répond ce mari, marchez !… et nous marchons… J’étais dans un état… si tu veux voir un homme qui n’a pas manqué son effet… tout Paris élégant était au Bois… Il y avait là Carcasson, Bonnivet, Pitou.

BOBINET, avec éclat.

Pitou est à Paris…

GARDEFEU.

Oui…

BOBINET, amèrement.

Et il n’est pas venu me voir…

GARDEFEU.

Il y avait Lagingeole, Tristapatte et Doublemar… Il est bien changé, Doublemar.

BOBINET.

Ça ce n’est pas un mal… il y aurait du changer plus tôt. — Enfin, tout ce qu’il y a de plus distingué était au bois…

GARDEFEU.

Ils étaient à cheval… En me voyant sur le siège, à côté de mon cocher, ils ont été stupéfaits, ils m’ont salué de la main, comme ça… et ils se sont mis à suivre la voiture au petit trot. Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? m’a crié le baron dans le dos ?… Ce sont des amis à moi, des maîtres-d’hôtel… Pendant, ce temps-là, notre escorte grossissait… Ils étaient quarante qui suivaient la voiture… Ça a impatienté le baron !

BOBINET.

Je comprends cela, ça a dû le crisper d’être suivi par tant de maîtres-d’hôtel…

GARDEFEU.

Ça l’a crispé, et il m’a dit : J’en ai assez du bois de Boulogne, mais votre mot d’artilleurs m’a fait venir une idée, conduisez-nous au musée d’artillerie… Le musée d’artillerie, je ne savais pas où c’était, mon cocher non plus… avouer mon ignorance c’était me perdre… j’ai répondu : je vais vous y conduire, et je les ai bravement menés au bazar Bonne-Nouvelle ! Voilà ma journée !

BOBINET.

Mon pauvre ami…

GARDEFEU.

Si je ne me démasque pas ce soir, la journée de demain sera pareille. Voilà pourquoi je tiens absolument à me démasquer ce soir…

BOBINET.

Ton baron a dû recevoir une invitation…

GARDEFEU.

Il en a reçu une ainsi conçue : « L’amiral Walter prie M. de Gondremarck de lui faire l’honneur de passer la soirée… Qu’est-ce que c’est que ça l’amiral Walter ?…

BOBINET.

Tu ne connais pas l’amiral Walter : c’est moi… j’ai un costume d’amiral suisse qui ne m’a servi qu’une fois et que je ne serai pas fâché de remettre…

GARDEFEU.

Mon baron aura sa soirée, alors…

BOBINET.

Il aura sa soirée ; mais ça sera maigre… sept personnes seulement…

GARDEFEU.

Sept…

BOBINET.

Pas une de plus…

GARDEFEU.

Je t’enverrai madame de Sainte-Amaranthe… Comme cela, vous serez huit !

BOBINET.

Oh ! si nous sommes huit… Qu’est-ce que c’est que madame de Sainte-Amaranthe ?…

GARDEFEU.

C’est ma gantière ; je t’aurais bien aussi envoyé Frick, mon bottier, mais c’est un homme impossible… imagine-toi qu’au milieu du dîner il voulait absolument forcer le baron de Gondremarck à ôter ses bottes…

BOBINET.

Oh ! ne m’envoie pas cet homme-là ! Un homme qui veut que l’on se déchausse au rôti…

GARDEFEU.

Sois tranquille !

BOBINET.

Ce serait une invraisemblance, et, vois-tu… pour que ces sortes de choses réussissent, il ne faut pas d’invraisemblances…

GARDEFEU.

Il n’en faut pas ; s’il y a des invraisemblances, nous sommes perdus…

BOBINET.

Sauve-toi maintenant.

GARDEFEU.

Je me sauve… tâche que Gondremarck reste longtemps

BOBINET.

Je chargerai Pauline de le retenir…

GARDEFEU.

Pauline ?…

BOBINET.

Oui, c’est la femme de chambre. C’est elle qui sera madame l’amirale… elle est très-jolie…

GARDEFEU.

Oh ! alors…

Prosper entre et annonce.

PROSPER.

M. le baron de Gondremarck…

GARDEFEU.

Je vais retrouver la baronne…

BOBINET.

Et moi, je vais m’habiller…

Gardefeu sort par la droite, Bobinet par la gauche. — Au moment où Gondremark entre en saluant, les deux portes se ferment avec violence.


Scène IV

LE BARON, PROSPER.

LE BARON.

Personne. J’arrive trop tôt, il me semble… (A Prosper.) Madame l’amirale ?…

PROSPER.

Chut !

Il met un doigt sur sa bouche.

LE BARON.

Comment ?

PROSPER.

Chut !

LE BARON.

Et l’amiral ?…

PROSPER.

Il met ses ordres et je vais prendre les siens…

Il sort.

Scène V

LE BARON, puis URBAIN ET PROSPER.

LE BARON.

Décidément, j’arrive trop tôt… beaucoup trop tôt… mais que ne pardonnerait-on pas à un noble étranger qui ne connaît pas la haute société parisienne, et qui sur les choses étranges, plus qu’étranges, qui lui en ont été dites… brûle de la connaître ?… c’est ce matin que j’ai reçu mon invitation… L’amiral Walter et madame Walter prient M. de Gondremarck… l’amiral Walter ? je ne connais pas du tout… je ne savais pas si je devais venir… J’ai consulté mon guide, il m’a répondu… Allez-y… Je ne vous dis que ça… — Mais c’est qu’on n’invite pas la baronne… — Vous pouvez l’emmener si vous voulez, mais si j’étais à votre place, moi, je ne l’emmènerais pas ; et mon guide, en me disant cela, avait un air si malin, que, ma foi, je n’ai pas emmené la baronne…

Entre Urbain enveloppé dans une livrée qui lui bat les talons.

URBAIN, annonçant.

Le général Malaga de Porto-Rico !… (Urbain sort.)

LE BARON.

Oh ! oh voilà un personnage… Mon guide m’a dit : il n’y aura pas grand monde… Mais, ça sera d’un choisi…

Rentre Urbain en costume extravagant de général péruvien.

URBAIN.

Monsieur…

LE BARON.

Général…

URBAIN.

M. de Gondremarck, je suis sûr…

LE BARON.

Vous me connaissez ?…

URBAIN.

Je connais tous les habitués de ce salon… vous, je ne vous connais pas, c’est à ça que je vous ai reconnu.

LE BARON.

Quelle perspicacité ! (A part.) Oh les hommes supérieurs !

PROSPER, également en grande livrée qui lui bat les talons.

Le prince Adhémar de Manchabal, ministre ultra plénipotentiaire en disponibilité !

Il sort.

URBAIN, empêchant le baron de se retourner.

Le prince de Manchabal ! l’idéal du diplomate, figure impassible ! je vais vous le présenter.

Rentre Prosper, culotte, habit brodé.

PROSPER.

Hum ! hum !

URBAIN, saluant.

Prince…

PROSPER, saluant.

Général…

URBAIN, présentant le baron.

Le baron de Gondremarck.

PROSPER.

Enchanté !

URBAIN, au baron.

Le prince de Manchabal… (A l’oreille.) Le premier diplomate de l’époque… (Haut.) Maintenant, Prince, présentez-moi…

PROSPER, avec un bégaiement marqué.

Le général Malaga de Porto-Rico. (A l’oreille.) Le premier tic-tac…

URBAIN.

Tac tic…

PROSPER.

Tic tac… tacticien de son temps…

LE BARON.

Il ne s’exprime pas avec fa… facilité… (A part.) Me voilà avec des sommités… (Haut.) Mais l’amiral et sa délicieuse compagne ?

PROSPER.

Chut !

URBAIN.

Chut !

LE BARON, à part.

Je vais donc entendre causer des hommes supérieurs… Nous allons parler littérature, science, hygiène…

PROSPER.

Eh bien, baron, dites-nous un peu ce que vous pensez de Paris ?…

LE BARON.

Mon Dieu, messieurs, il m’a semblé qu’on en exagérait un peu les merveilles… Ainsi, hier, je me suis fait conduire au musée d’artillerie… boulevard Bonne-Nouvelle…

PROSPER et URBAIN.

Boulevard Bonne-Nouvelle…

LE BARON.

Eh bien, je m’en faisais une toute autre idée… J’y ai trouvé beaucoup de batteries de cuisine, mais pas une d’artillerie !

PROSPER, riant.

On vous a mené à la ménagère…

URBAIN, riant.

A la ménagère !… à la ménagère… Voulez-vous y aller, au musée d’artillerie ?…

PROSPER.

Je vous y mènerai, moi !…

URBAIN.

Prince, voilà une chose que je ne tolérerai pas…

PROSPER.

Et quoi donc, général ?…

URBAIN.

J’offre au baron de le conduire au musée d’artillerie, et vous venez me le souffler.

PROSPER.

Qu’est-ce que vous dites ?…

URBAIN.

C’est avec moi que monsieur viendra…

PROSPER.

Non pas, c’est avec moi…

LE BARON.

Messieurs, je vous en prie…

URBAIN.

N’est-ce pas, baron… que c’est avec moi…

PROSPER.

Non avec moi…

URBAIN.

A-t-on jamais vu… diplomate d’occasion !

PROSPER.

Général de paco, paco, paco… je ne pourrai jamais dire pacotille.

LE BARON.

Messieurs, messieurs…

URBAIN.

Ah ! voilà madame l’amirale !

Pauline a paru à la porte du fond. Toilette étourdissante. Urbain et Prosper remontent et redescendent avec elle.


Scène VI

Les Mêmes, PAULINE.

LE BARON.

Ah ! madame l’amirale.

URBAIN, le présentant.

M. de Gondremarck !

LE BARON.

J’ai reçu votre charmante invitation, madame, et je me suis hâté !

PAULINE, très-digne.

Je suis heureuse, monsieur, que vous ayez bien voulu choisir ma maison pour y faire vos débuts dans la haute société parisienne.

LE BARON.

Madame… (A part.) A la bonne heure, je me retrouve ! Me voilà dans mon milieu… parce que tout à l’heure le général de pacotille (Haut.) Et cet excellent amiral, est-ce que nous ne le verrons pas ?…

PAULINE.

Mais il ne peut pas venir.

PROSPER.

Pourquoi ça ?…

PAULINE.

Pas possible d’entrer dans son uniforme…

URBAIN.

Il aura engraissé…

On sonne.

PROSPER et URBAIN.

Voilà ! voilà !

LE BARON.

Qu’est-ce que c’est ?….

On sonne plus fort.

PAULINE à URBAIN et à PROSPER.

Tenez… il s’impatiente…

URBAIN et PROSPER.

On y va ! on y va !

Ils sortent en courant ; le baron ébahi les regarde s’en aller.


Scène VII

LE BARON, PAULINE.

LE BARON.

Qu’est-ce que c’est encore que ça.

PAULINE.

Qu’avez-vous ?…

LE BARON.

Mais il me semble que le prince et le général nous quittent d’une façon un peu singulière.

PAULINE, avec expression.

Vous vous en plaignez…

Coup d’œil, jeu de scène.

LE BARON.

Moi, pas du tout… (À part.) Les voilà donc ces femmes du grand monde parisien… Ah !

PAULINE, à part.

Le retenir ici le plus tard possible. Voilà ce qu’on m’a recommandé !

LE BARON.

Les Parisiennes ! les Parisiennes !

PAULINE.

Venez vous asseoir près de moi… plus près… plus près encore. (Il s’assied… elle s’assied auprès de lui sur le canapé et en étalant ses jupes elle couvre le baron, de sa robe ; celui-ci disparaît complètement.) Où êtes vous, mon ami ?

LE BARON, reparaissant.

Là, madame…

PAULINE.

Ah ! bien… Vous aussi, j’en suis sûre, vous pensez du mal de nous ?…

LE BARON.

Par exemple !

PAULINE.

Oui… vous vous dites : ah ! Ces femmes du monde, coquettes, dépensières… toquées…

LE BARON.

Oh ! oh !

PAULINE.

Tout cela est vrai… mais à qui la faute ?… à la société moderne qui ne laisse aux femmes qu’une place insuffisante…

LE BARON.

Oh ! quant à cela…

PAULINE.

Vous dites ?…

LE BARON, regardant la place que tiennent les jupes de Pauline.

Je dis que quant à la place insuffisante…

PAULINE, lui donnant un petit coup dans l’estomac.

Farceur !

Elle se lève.

LE BARON.

Madame…

PAULINE.

Oui, tout ce que l’on dit de nous est vrai ; mais si l’on savait… on ne sait pas… pourquoi toutes ces folies ? c’est que nous avons besoin de nous étourdir… c’est que nous souffrons… c’est qu’il nous manque quelque chose…

LE BARON.

Quoi donc ?…

PAULINE, rêveuse.

Ah ! pourquoi me le demandez-vous…

LE BARON, ardent.

Pour le savoir…

PAULINE.

Eh bien voilà, il nous manque… (avec un regard de flamme) celui que nous avons rêvé…

LE BARON.

Ce regard…

PAULINE.

Vous savez… jeune fille, on rêve… un idéal, mais quand on est jeune fille, on ne peut pas chercher… voilà le diable… Alors, on se marie pour avoir le droit de chercher, et on cherche…

LE BARON.

C’est pour cela que vous vous êtes mariée…

PAULINE.

Pas pour autre chose…

LE BARON.

Et vous avez cherché ?…

PAULINE.

Je vous en réponds… mais je n’avais pas rencontré… (En le regardant tendrement.) jusqu’à présent…

LE BARON, avec transport.

Jusqu’à présent !

PAULINE.

Je ne l’ai pas dit…

LE BARON.

Vous l’avez dit…

PAULINE, petit coup dans l’estomac.

Ah ! non !

LE BARON.

Ah ! si !

PAULINE, nouveau petit coup dans l’estomac.

Je vous dis que je ne l’ai pas dit…

LE BARON, lui donnant une tape sur l’épaule

Je vous dis que vous l’avez dit.

PAULINE, avec une tristesse mêlée de fierté

Ah ! voilà que vous me méprisez déjà !

LE BARON, confus.

Madame…

PAULINE, gaiement.

On m’appelle Pauline.

LE BARON.

Pauline…

PAULINE, à part, le regardant.

Voilà un homme qui n’a pas envie de s’en aller.

LE BARON, à part.

Comme j’ai bien fait de ne pas amener la baronne… (Haut.) Ah ! pourquoi suis-je marié !

PAULINE.

Puisque je le suis aussi, moi.

LE BARON.

C’est juste ! j’ai dit une bêtise…

PAULINE.

Non… ce n’est pas là l’obstacle.

LE BARON.

L’obstacle !

PAULINE.

C’est que je me méfie…

LE BARON.

Ah !

PAULINE.

Vous êtes là près de moi, vous me regardez, je vous regarde. Eh bien ! là, voulez-vous que je vous dise ? vous ne me faites pas l’effet d’un homme qui sait ce que c’est que l’amour.

LE BARON.

Moi… je ne saurais pas…

DUETTO.
PAULINE.
I
––––––L’amour, c’est une échelle immense
–––––––––––Qui commence
––––––Sur la terre et finit aux cieux !
––––––L’amour, pour moi, c’est le nuage
–––––––––––Qui voyage
––––––Et s’en va vers les pays bleus ?
ENSEMBLE.
–––––––––––O beau nuage,
–––––––––––Qui voyage,
––––––Ne t’en va pas sans nous, sans nous,
––––––Vers ce pays si doux, si doux,
–––––––––––O beau nuage,
–––––––––––Emporte-nous !
PAULINE.
II
––––––Elle est là-bas cette contrée
–––––––––––Adorée,
––––––Où l’on voudrait vivre toujours !
––––––Filons vers la terre promise !
–––––––––––Bonne brise !
––––––Allons aux pays des amours !
ENSEMBLE.
–––––––––––O beau nuage,
–––––––––––Qui voyage, etc., etc.

Scène VIII

Les Mêmes, CLARA, LOUISE, LÉONIE, PROSPER en domestique.

PROSPER, annonçant.

Madame la vicomtesse de la Pépinière.

(Entre Clara en grande toilette.)

LE BARON.

Ah ! quelqu’un…

PAULINE.

Ça ne m’étonne pas, seule avec vous, ce bonheur-là ne pouvait pas durer. (A Clara.) Cette chère vicomtesse.

PROSPER, annonçant.

Madame la baronne de la Haute-Venue (Entre Louise.) Madame la marquise de la Farandole !

Entre Léonie.

PAULINE.

Cette chère baronne, cette chère marquise !

LÉONIE.

Cette chère amirale. Oh ! mais, vous avez un air de contentement.

PAULINE.

Ça se voit…

LÉONIE.

Parfaitement…

PAULINE, à part.

Ah ! mais alors me voilà perdue, moi… (Avec noblesse.) M. le baron de Gondremarck…

LES FEMMES.

Baron…

LE BARON.

Mesdames…

PROSPER, annonçant,

Madame de Sainte-Amaranthe… le général de Porto-Rico déjà nommé !

Entre Gabrielle au bras d’Urbain.

Scène IX

Les Mêmes, GABRIELLE, URBAIN en général.

URBAIN, entrant.

C’est une distribution de prix… on va nous embrasser.

LE BARON, à Gabrielle.

Oh ! madame, quel heureux hasard !

PAULINE, jalouse.

Ah ! vous connaissez madame ?

LE BARON.

A peine !

PAULINE.

Je vous défends de la regarder (A Gabrielle.) Chère madame.

GABRIELLE.

Madame…

PAULINE.

Oh ! mais quelles toilettes, mesdames, quelles toilettes ! qu’en pensez-vous, baron ?

LE BARON.

Je les trouve adorables… Cependant je préfère celles que les Parisiennes font pour se promener à pied. Ainsi, tenez, ce matin, je suis sorti à midi… mon intention était d’aller visiter les Invalides… sur ma route j’ai trouvé un tas de petites femmes qui trottinaient, trottinaient, trottinaient… J’ai complètement lâché les Invalides.

GABRIELLE.

Vous êtes observateur… Il n’y a vraiment que les Parisiennes qui sachent sortir à pied.

COUPLETS.
I
––––––––––On va courir,
––––––––––On va sortir,
––––––Sortir à pied… pas en berline,
––––––––––On va pouvoir
––––––––––En laisser voir
––––––Un peu plus haut que la bottine.
––––––––––Ah ! que d’apprêts,
––––––––––De soins coquets,
––––––Quel tracas pour la chambrière !
––––––––––Enfin c’est fait,
––––––––––Elle parait,
––––––La Parisienne armée en guerre !
––––––En la voyant on devient fou,
––––––Et l’on ressent là comme un choc ;
––––––Sa robe fait frou, frou, frou, frou,
––––––Ses petits pieds font toc, toc, toc.
ENSEMBLE.
––––––Sa robe fait frou, frou, frou, frou,
––––––Ses petits pieds font toc, toc, toc.
GABRIELLE.
II
––––––––––Le nez au vent,
––––––Trottant, trottant, trottant,
––––––Elle s’en va droit devant elle.
––––––––––En la croisant,
––––––––––Chaque passant,
––––––S’arrête et dit : Dieu ! qu’elle est belle !
––––––––––Ce compliment,
––––––––––Elle l’entend,
––––––Et suit son chemin toute fière,
––––––––––Se balançant,
––––––––––Se trémoussant,
––––––D’une façon particulière.
––––––En la voyant on devient fou, etc., etc.
ENSEMBLE.
––––––Sa robe fait frou, frou, frou, frou, etc, etc.
Entre Prosper en diplomate.

Scène X

Les Mêmes, PROSPER, puis BOBINET en amiral suisse, éperons, épaulettes, décorations folles ; à la main un porte-voix ; un grand trou dans le dos.

PROSPER.

Ah ! mesdames… ah ! messieurs…

PAULINE.

Qu’y a-t-il, prince ?

PROSPER.

Si vous saviez.

LE BARON.

Je vous en prie… dites-nous…

PROSPER.

L’amiral, mesdames et messieurs, voici l’amiral.

Tout le monde s’écarte, bouscule les meubles et dégage la porte du fond.

TOUS.

L’amiral ! l’amiral !… (Entre Bobinet.)

BOBINET.

Dieu vous garde, messieurs… (Il arrive sur le devant de la scène.) J’ai fini par entrer dans mon uniforme, et ça m’étonne même d’y être tout d’un coup entré si facilement.

PAULINE.

M. de Gondremarck, mon ami…

BOBINET.

Ah ! ce cher baron…

En allant saluer Gabrielle et Clara, Bobinet passe devant le baron qui voit le trou.

SEXTUOR.
LE BARON.
–––––Votre habit a craqué dans le dos !
BOBINET.
–––––Mon habit a craqué dans le dos !
TOUS.
–––––Son } habit a craqué dans le dos !
–––––Mon
LE BARON.
–––––Cela gâte ce beau costume.
PAULINE.
–––––Ce sont là de nobles accrocs.
PROSPER.
–––––Vous pourriez attraper un rhume.
GABRIELLE.
–––––Baron, c’est l’habit d’un héros.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
–––––Son } habit a craqué dans le dos !
–––––Mon
LE BARON.

Mon Dieu, cher amiral.

PAULINE, bas au baron.

Vous allez parler à mon mari…

LE BARON.

Oui, j’allais…

PAULINE.

Promettez-moi de ne pas le provoquer…

Le BARON.

Pour qui me prenez-vous ? vous allez voir… (Allant à Bobinet.) Vous avez de beaux éperons…

BOBINET.

Cela fait bien.

LE BARON.

Je ne dis pas le contraire ; mais je croyais que les amiraux n’en portaient pas.

BOBINET.

Dans les pays qui ont une marine, mais la Suisse n’en ayant pas…

LE BARON.

C’est juste, mais alors…

BOBINET, avec hauteur.

Mais alors…

LE BARON.

Si la Suisse n’a pas de marine, comment êtes-vous amiral ?…

BOBINET.

C’est de naissance !…

LE BARON.

Drôle d’amiral !…

BOBINET.

Et maintenant, général, sonnez, afin que l’on nous serve à souper.

URBAIN.

Oh ! sonner…

PROSPER.

Pourquoi sonner…

PAULINE.

Si l’on sonne, il viendra des domestiques.

LOUISE.

On ne pourra plus s’amuser.

GABRIELLE.

C’est vrai, ça… quand il y a des domestiques, on est obligé de se tenir…

PAULINE.

Tandis que quand il n’y en a pas…

PROSPER.

Renvoyons les domestiques…

TOUS.

C’est ça… renvoyons-les… renvoyons-les…

BOBINET.

Renvoyez-les, renvoyez-les.

TOUS, parlant aux portes.

Allez-vous en, domestiques, allez-vous en.

Le baron stupéfait regarde tout cela.

PAULINE.

Là, ils sont partis…

PROSPER.

Nous nous servirons nous-mêmes. Allons chercher la table, mes amis, allons chercher la table.

PAULINE.

Voyons, baron, allez chercher la table.

LE BARON.

Quoi, vous voulez…

PAULINE.

Je vous en prie…

LE BARON.

Ah bah ! allons chercher la table.

Il sort.

PAULINE, aux dames.

Vous connaissez la consigne, mesdames, il faut que ce baron ne sorte pas d’ici…

LÉONIE.

Comment le retenir ?…

GABRIELLE.

Si nous commencions par le griser ?

PAULINE.

Grisons-le…

GABRIELLE.

Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal.

Rentrent les hommes apportant trois petites tables. Pendant le chœur qui suit, on se place dans l’ordre suivant : à la table de gauche, Prosper, Clara et Louise ; à celle du milieu, Gabrielle, le baron et Pauline ; à celle de droite, Bobinet, Urbain et Léonie.

FINALE.
GABRIELLE.
––––––Soupons, soupons, c’est le moment,
––––––Et tachons de souper gaîment.
––––––Ne nous lançons pas tout de suite
––––––Allons doucement, piano, piano,
––––––C’est sottise d’aller trop vite,
––––––Qui va piano, va sano.
LE BARON.
––––––––Prenez mon bras, madame.
PAULINE.
––––––––Je le veux bien, baron.
PROSPER.
––––––––Souffrez que je réclame.
CLARA.
––––––––Je ne vous dis pas non.
BOBINET.
––––––––La comtesse est exquise.
LÉONIE.
––––––––Taisez-vous, amiral.
URBAIN.
––––––––M’acceptez-vous, marquise ?
GABRIELLE.
––––––––Comment donc ! général.
ENSEMBLE.
––––––Ne nous lançons pas trop vite, etc., etc.

On s’assied.

BOBINET.
––––––Traçons notre plan de campagne

A Urbain.

––––––Chez vous, en quoi se grise-t-on ?
URBAIN.
––––––En Bourgogne ?
BOBINET, à Prosper.
––––––En Bourgogne ? Et vous ?
PROSPER.
––––––En Bourgogne ? Et vous ? En Champagne.
BOBINET, à Pauline.
––––––Et vous ?
PAULINE.
––––––Et vous ? En Bordeaux.
BOBINET.
––––––Et vous ? En Bordeaux. Et le baron.
LE BARON.
––––––En tout, en tout, moi je me grise en tout.
PROSPER.
––––––Cette réponse est de bon goût.
LE BARON.
––––––Si nous voulons nous amuser,
––––––En nous grisant, il faut, marquises,
––––––Il faut dire un tas de bêtises.
ENSEMBLE.
––––––Nous allons dire des bêtises.
BOBINET.
I
––––––En endossant mon uniforme,
––––––Je vis qu’il n’était pas complet,
––––––Je m’aperçus… lacune énorme !
––––––Que je n’avais pas mon plumet.
PROSPER.
––––––De nos hôtes chantons la gloire,
––––––Tous deux ils savent nous charmer,
––––––Oui, tous deux, car l’un nous fait boire,
––––––Et l’autre elle nous fait aimer.
TOUS.
––––––––Ah ! ah ! ah ! ça commence !
PROSPER.
––––––––Ah ! ah ! ah ! ça commence !
––––––––Tout tourne, tout danse,
–––––––––Et voilà déjà,
––––––––Que ma tête s’en va !
TOUS.
––––––––Tout tourne, tout danse,
–––––––––Et voilà déjà,
––––––––Que ma tête s’en va !
URBAIN.
II
––––––Volontiers, je fais longue pause,
––––––Quand on me verse du bon vin,
––––––Je prends racine où l’on m’arrose,
––––––Comme une fleur dans un jardin.
GABRIELLE.
––––––Ce que je ne m’explique guères,
––––––C’est pourquoi l’on boit à Paris,
––––––Le mauvais vin dans les grands verres,
––––––Et le bon vin dans les petits.
TOUS.
––––––––Ah ! ah ! ah ! ça commence,
GABRIELLE.
––––––––Ah ! ah ! ah ! ça commence !
––––––––Tout tourne, tout danse, etc…
PAULINE, élevant son verre.
––––––––––A vous, baron.
CLARA, même jeu.
––––––––––A vous, baron.
LÉONIE, même jeu.
––––––––––A vous, baron.
CLARA, même jeu.
––––––––––A vous, baron.
LE BARON, qui est gris.
––––––Ah ! mesdames, je vous fais raison.
––––––A la marquise, à la duchesse,
––––––A la baronne, à la comtesse.
BOBINET, également gris.
––––––Baron, je porte une santé,
––––––Et cette santé, c’est la tienne.
LE BARON.
––––––Amiral, ta main dans la mienne.
––––––Ta femme est belle, en vérité.
TOUS, buvant au baron.
––––––––––A vous, baron !
LE BARON.
––––––Pardieu, je vous ferai raison !
PROSPER, regardant le baron.
–––––––––––Il est gris.
BOBINET.
–––––––––––Il est gris.
ENSEMBLE.
–––––––Il est gris, tout à fait gris.
URBAIN.
–––––––––––Il est gris.
LE BARON.
–––––––––––Moi pas gris.
BOBINET.
–––––––––––Il est gris.
LE BARON.
––––––––––Ils sont tous gris.
ENSEMBLE.
LE BARON.
–––––––––––Moi pas gris,
––––––––––Mais vous tous gris.
TOUS LES AUTRES.
–––––––––––Il est gris,
––––––––––Tout à fait gris.
GABRIELLE.
––––––Quand on boit, il est une chose
––––––Qui me surprend fort, mes amis,
––––––Et c’est que pour tout voir en rose,
––––––Il faille soi-même être gris.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
–––––––––––Il est gris.
–––––––––––Etc., etc.

Puis ensuite, sur un mouvement de polka, reprise de l’ensemble : Tout tourne, tout danse. Ils sont tous complètement gris.

CHŒUR FINAL
–––––––––––Feu partout !
–––––––––––Lâchez tout !
–––––––––––Qu’on s’élance,
–––––––––––Que l’on danse !
–––––––––––Feu partout !
–––––––––––Lâchez tout !
–––––––––––Feu partout !
Danse très-animée. — Tableau.

ACTE QUATRIÈME

Décor du deuxième acte. — Bougies allumées. — Minuit.



Scène PREMIÈRE

GARDEFEU, ALPHONSE.

On entend crier : Porte, s’il vous plaît !

GARDEFEU.

C’est la baronne, elle revient des Italiens… Alphonse, Alphonse, descends, tu ouvriras la porte, et après cela…

ALPHONSE.

Après cela ?

GARDEFEU.

Tu iras à la porte Saint-Martin, tu y trouveras la femme de chambre, tu lui diras : Votre maîtresse vous attend à Versailles… et tu l’y conduiras ; vous prendrez le train de minuit et demi.

ALPHONSE.

Et une fois à Versailles ?

GARDEFEU.

Tu installeras la femme de chambre à l’hôtel des Réservoirs, et tu t’installeras, toi, dans l’hôtel qui te plaira le mieux. (Il lui donne de l’argent.) Va vite…

ALPHONSE.

Alors, monsieur me permet…

LE COCHER, en dehors.

Porte, s’il vous pie !

GARDEFEU.

Vais va donc vite, tu vois bien que l’on s’impatiente !

Sort Alphonse.


Scène II

GARDEFEU.

Nous touchons au drame ; je me suis débarrassé du mari, je viens de renvoyer les serviteurs, j’ai coupé tous les cordons de sonnette… et j’ai préparé un petit ambigu… pour deux personnes… Si je ne réussis pas, je n’aurai rien du moins à me reprocher… ce sera une consolation.

Entre la baronne.


Scène III

GARDEFEU, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Tiens, vous êtes resté, ici ?

GARDEFEU.

Oui, j’attendais la femme de chambre de madame la baronne.

LA BARONNE.

Comment, ma femme de chambre n’est pas là ?

GARDEFEU.

Non, madame, elle est sortie.

LA BARONNE.

Et pourquoi est-elle sortie ?

GARDEFEU.

Ah ! voilà !… pourquoi est-elle sortie ?… il est venu un voltigeur…

LA BARONNE.

Un voltigeur ?

GARDEFEU.

Oui, madame…

LA BARONNE.

Qu’est-ce que c’est que ça, un voltigeur ?

GARDEFEU.

C’est un militaire… ah ! madame ne sait pas, il y a des militaires de plusieurs sortes… le voltigeur est le plus petit, mais il n’est pas le moins dangereux… Donc, il est venu un voltigeur, et il a dit à votre femme de chambre : De quel endroit êtes-vous ? — Je suis de Stockholm, a-t-elle répondu… — Comme ça se trouve, a riposté le voltigeur, nous sommes pays. Et ils sont partis.

LA BARONNE.

Ils sont partis ?

GARDEFEU.

Oui, mais je pense qu’elle ne tardera pas à revenir… il me paraît impossible qu’elle ne revienne pas bientôt…

LA BARONNE.

Et mon mari n’est pas encore rentré ?

GARDEFEU, avec joie.

Pas encore, madame…

LA BARONNE.

Comme vous me dites cela !

GARDEFEU.

Je ne peux pas vous le dire autrement ; vous me dites : Mon mari n’est pas encore rentré… je vous réponds : Pas encore, madame…

On frappe.

LA BARONNE.

On a frappé…

GARDEFEU, à part.

Qu’est-ce que c’est que ça ? (Haut.) Vous croyez, madame ?

LA BARONNE.

Comment, je crois… (On frappe.) Vous n’entendez pas ?

GARDEFEU.

Ce n’est pas ici. Quand on frappe ici, on n’entend jamais.

LA BARONNE.

Mais, si fait, c’est ici. Allez ouvrir… c’est mon mari, sans doute !

GARDEFEU, à part.

Les maladroits !… ils l’auront laissé s’échapper !

On frappe très-fort.


Scène IV

LA BARONNE.

Qu’est-ce que tout cela veut dire ? ce guide a véritablement des allures étranges ! Quelle drôle de ville que Paris ! Tout à l’heure, au moment où je rentrais, un jeune homme s’est approché de la voiture… il m’a glissé une lettre dans la main, il m’a dit : lisez, et s’est éloigné aussitôt… Quelle ville singulière ! mais il faut le dire aussi, quelle ville charmante !… J’arrive des Italiens… ah ! quelle soirée j’ai passée !… que d’éclat ! que de lumières !

––––––Je suis encor tout éblouie,
––––––––––Toute ravie !
––––––Quel tableau pour mes yeux surpris !
––––––Je reviens charmée, enivrée,
––––––––––Enthousiasmée !
––––––Enfin, ce soir, j’ai vu Paris !
––––––Des toilettes étourdissantes.
––––––Des fronts chargés de diamants…
––––––Et lorgnant ces femmes charmantes,
––––––Force petits messieurs charmants !
––––––J’arrive, j’entre dans la salle,
––––––––––Et je m’installe
––––––Sous mille regards curieux.
––––––Tout d’abord, deux femmes divines,
––––––––––Mes deux voisines,
––––––Par leur éclat frappent mes yeux.
––––––Toutes deux elles étaient belles,
––––––Mais à faire perdre l’esprit !
––––––Je demande : Qui donc sont-elles ?
––––––Et voilà ce que l’on me dit :
––––––L’une est une femme à la mode,
––––––––––Assez commode,
––––––L’orchestre est plein de ses amants !
––––––L’autre, ah ! l’autre est une comtesse,
––––––––––Et sa noblesse
––––––Date de cinq ou six cents ans.
––––––Examinez bien leur toilette,
––––––Et quand vous aurez vu, parlez,
––––––Dites quelle est la cocodette,
––––––Et quelle est la cocotte ?… allez !
––––––Je regardai : Mêmes frisures,
––––––––––Mêmes allures,
––––––Mêmes regards impertinents,
––––––Même hardiesse à tout dire,
––––––––––Même sourire
––––––Allant aux mêmes jeunes gens.
––––––Pour choisir, ne sachant que faire,
––––––Je dis : la grande dame est là.
––––––C’était justement le contraire ;
––––––Mais comment deviner cela ?
––––––Et, pendant ce temps, de Rosine
––––––––––La voix mutine
––––––Chantait les airs de Rossini,
––––––Et toute la salle grisée,
––––––––––Électrisée,
––––––Battait des mains à la Patti.
––––––J’eus aussi mon succès, je pense,
––––––Car en partant, dans le couloir,
––––––Je vis une énorme affluence
––––––De gens se pressant pour me voir.
––––––Je suis encor tout éblouie,
––––––––––Toute ravie !
––––––Quel tableau pour mes yeux surpris !
––––––Je reviens, charmée, enivrée,
––––––––––Enthousiasmée !
––––––Enfin, ce soir, j’ai vu Paris !

Scène V

LA BARONNE, GARDEFEU, très-troublé.

GARDEFEU.

Madame… madame…

LA BARONNE.

Eh bien ?

GARDEFEU.

Ce n’était pas votre femme de chambre, madame.

LA BARONNE.

C’était mon mari, alors.

GARDEFEU.

Ce n’était pas non plus votre mari, madame.

LA BARONNE.

Mais enfin, qu’est-ce que c’était ?

GARDEFEU.

Deux dames qui désiraient vous parler ; je leur ai dit que cela était impossible à une pareille heure… mais elles ont insisté… il y en a une qui m’a paru douée d’une énergie peu commune… Je vais les renvoyer, n’est-ce pas ?

LA BARONNE.

Mais pas du tout… avant de les renvoyer, il faut savoir…

Entre madame de Folle-Verdure.


Scène VI

Les Mêmes, MESDAMES DE QUIMPER-KARADEC et FOLLE-VERDURE.

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Là… quand je le disais…

LA BARONNE.

Ma chère Julie…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Ma chère Christine !… Venez, ma tante, venez !…

Entre madame de Quimper-Karadec.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Me voilà, moi !… (A Gardefeu.) Qu’est-ce que ce garçon nous disait donc, alors ?

GARDEFEU, à part.

C’est celle-là qui a de l’énergie…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, à madame de Folle-Verdure.

Présente-moi, chère enfant…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Ma chère Christine, je te présente ma tante, madame de Quimper-Karadec… Ma tante, madame la baronne de Gondremarck.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Madame…

LA BARONNE.

Madame…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Avouez d’abord que vous êtes diablement surprise de nous voir chez vous à une pareille heure.

GARDEFEU.

Oh ! oui !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Qu’est-ce que c’est ? ce garçon est à votre service ?

LA BARONNE.

Oui, c’est notre guide… c’est lui qui nous a amenés dans cet hôtel.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Eh bien, mon ami, faites-nous préparer deux chambres ; ma nièce et moi passerons la nuit ici.

GARDEFEU.

Ici ?

MADAME DE FOLLE-VERDURE, à la baronne.

Tu continues à être surprise ; nous t’expliquerons tout cela.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Eh bien, allez ! allez !

GARDEFEU, à madame de Quimper-Karadec.

Mais, madame…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Mais quoi ? nous sommes dans un hôtel, n’est-ce pas ?

GARDEFEU.

Ah ! mais… ah ! mais…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Si nous sommes dans un hôtel, il me semble…

GARDEFEU.

Vous êtes dans un hôtel, cela est vrai ; mais il est plein, cet hôtel… il est plein depuis en haut jusqu’en bas… ainsi…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Ah ! c’est fâcheux !

LA BARONNE.

Mais je vous donnerai bien volontiers l’hospitalité.

GARDEFEU, avec force.

Par exemple !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Comment, par exemple ; il a dit : par exemple, Dieu me pardonne !

GARDEFEU.

J’ai voulu dire que ces dames ne peuvent pas rester ici ; mais si elles veulent, je leur trouverai des chambres dans un autre hôtel…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Nous ne dérangerons pas Christine ; cela vaut mieux, ma tante.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Eh bien, c’est dit, occupez-vous de nous trouver cela, petit homme, et dépêchez-vous !

GARDEFEU.

Soyez tranquille, je ne perdrai pas de temps… (A part.) Allons, c’est moins effrayant que je ne pensais… je leur trouve un appartement dans un véritable hôtel, et elles s’en vont !

Il sort.

Scène VII

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, MADAME DE FOLLE-VERDURE, LA BARONNE.

LA BARONNE.

En attendant qu’il revienne, asseyons-nous, mesdames, et dites-moi maintenant…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Nous allons te dire… Ma tante a eu l’idée de revenir de la campagne quelques jours plus tôt qu’elle l’avait annoncé. C’était afin de voir comment nos gens se comportaient en notre absence.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Cette expérience a réussi, j’ose le dire, elle a complétement réussi.

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Nous arrivons à l’hôtel…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Il était splendidement illuminé, l’hôtel !…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Et on y faisait en vacarme… Nous regardons par une perte entr’ouverte, et qu’est-ce que nous voyons ?… Mesdames nos femmes de chambre et messieurs nos domestiques, revêtus de costumes extravagants, et avec quelques-uns de leurs amis, en train de se livrer à une danse échevelée…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Et voluptueuse… J’emmène ma nièce, nous sortons, et je me fais conduire chez le commissaire de police.

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Nous trouvons là une façon de secrétaire, qui nous dit : M. le commissaire est couché.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je réponds : Qu’il se lève, c’est une dame… Il se lève, arrive et demande : Où est la dame ?… C’est moi la dame… et je le prie d’envoyer une escouade chez moi, pour fourrer tous ces gaillards-là à la porte.

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Le commissaire hésitait…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Un sourire le décide…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Il envoie ses hommes, mais nous, que devenir pendant cette expédition ?… J’avais reçu la lettre où tu me donnais ton adresse… Je dis à ma tante : Allons dans l’hôtel où est logée ma chère Christine.

MADAME DE QUIMPER-KARAREC et DE FOLLE-VERDURE.

Et nous voilà !

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Et j’ai presque envie de remercier nos gens, car c’est à cause d’eux, en somme, que j’ai le plaisir de t’embrasser, vingt-quatre heures plus tôt, ma chère Christine… Voyons, parle, toi, maintenant. Dis-moi un peu ce que tu penses de messieurs les Parisiens ?…

LA BARONNE.

Mais je pense qu’ils sont très-impertinents !

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Ah ! tu as remarqué cela, déjà !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Vous ne perdez pas de temps, vous !

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Et de quelle impertinence s’est-on rendu coupable, dis ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Oh ! oui, dites-nous… voilà des histoires que j’aime… mon Dieu ! comme j’aime ces histoires-là ! Est-elle bien impertinente, l’impertinence ?

LA BARONNE.

Il ne faut pas vous attendre à des choses…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Mais si…

LA BARONNE.

Mais non…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Mais si… mais si…

LA BARONNE.

Je vous assure que non. Tout à l’heure un jeune homme m’a glissé une lettre dans la main.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Pas mal, cela !… pas mal !… et que disait cette lettre ? Vous l’avez, enfin ?

LA BARONNE.

La voici.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Lisez, alors, je vous en supplie… lisez tout de suite…

LA BARONNE.

Eh ! mon Dieu ! madame, puisque cela vous fait tant de plaisir…

Elle ouvre la lettre.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

A la bonne heure…

LA BARONNE, parcourant la lettre des yeux.

Oh !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Qu’est-ce que c’est ?

LA BARONNE.

Oh !

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Mais parle donc !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Non. Elle veut que je meure… je vois clairement son idée… ton amie veut que je meure !

LA BARONNE.

Cette lettre n’est pas écrite par un homme… elle est signée Métella.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Un nom de cocotte !

LA BARONNE.

Cette demoiselle Métella m’avertit que cet homme que nous avons trouvé à la gare, et qui s’est fait passer pour un guide, n’est autre que le brillant vicomte Raoul de Gardefeu !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Continuez, je vous en prie, continuez…

LA BARONNE.

Je me figure être dans un hôtel garni… je suis dans l’hôtel de M. de Gardefeu… c’est lui qui a éloigné mon mari, c’est lui qui a éloigné mes domestiques… et me tenant ainsi, seule, chez lui, il espérait…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Achevez… Qu’est-ce qu’il espérait ?

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Ma tante !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Eh bien, je trouve que cela sent son œil-de-bœuf.

LA BARONNE.

Qu’est-ce que vous dites ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je dis que, par le temps qui court, on n’est pas fâché de se trouver en face d’une nature quelque peu audacieuse, exceptionnelle…

LA BARONNE.

Cependant, madame…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je suis de l’ancien régime, moi ! Que voulez-vous ? Je préfère M. de Richelieu et M. de Lauzun à Rocambole !… A cela près, je trouve que ce M. de Gardefeu est un polisson !

LA BARONNE.

Partons… partons tout de suite !

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Que veux-tu faire ?

LA BARONNE.

Partir d’ici… courir après mon mari…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Sans te venger… sans punir l’insolent qui a osé…

LA BARONNE.

Le punir…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Il le faut.

I
––––––Quoi, ces messieurs pourraient, ma chère,
––––––A leur aise nous insulter,
––––––Et nous, malgré notre colère,
––––––Nous devrions tout supporter !
––––––Non, pardieu ! vengeons-nous, ma chère,
––––––Ne nous laissons pas outrager.
––––––Vengeons-nous ! il faut nous venger !
ENSEMBLE.
––––––Vengeons-nous ! il faut nous venger !
II
––––––Pense donc à cela, ma chère,
––––––Sans le hasard qui te sauva,
––––––Cet insolent qu’allait-il faire ?
––––––On tremble en songeant à cela
––––––Il faut punir le téméraire,
––––––Ne nous laissons pas outrager,
––––––Vengeons-nous ! il faut nous venger !
ENSEMBLE.
––––––Vengeons-nous ! il faut nous venger !

Scène VIII

Les Mêmes, GARDEFEU.

GARDEFEU, entrant par le fond.

Madame…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, à part.

C’est lui !

GARDEFEU.

J’ai retenu deux chambres au Grand-Hôtel.

LA BARONNE.

Je croyais qu’il n’y en avait plus.

GARDEFEU.

On en a retrouvé deux heureusement, j’ai pris les numéros, et quand ces dames voudront…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Vous avez une voiture ?

GARDEFEU.

Il y en a une en bas…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

C’est très-bien ! Faites mettre nos bagages dans cette voiture. (A la baronne.) Chère madame, nous allons maintenant vous dire adieu.

GARDEFEU, à part.

Enfin, elles vont partir.

Il sort.


Scène IX

Les Mêmes, moins GARDEFEU.

LA BARONNE.

Comment !… vous me laissez.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

N’ayez pas peur… et vite, affublez-vous de tout cela… (Elle lui met son chapeau sur la tête, et sur les épaules son manteau de voyage.) Et tâchez que l’on ne vous reconnaisse pas… Où est votre chambre ?

LA BARONNE, la lui montrant.

Là…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Très-bien !… marchez un peu sur la pointe des pieds… pour vous grandir… comme cela… Du reste, comme il ne se méfie pas… il n’est pas probable…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Mais vous, ma tante…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, avec énergie.

Moi ! Je reste !!!

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Et vous n’aurez pas peur ?…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Moi… ah ! j’en ai vu bien… allez ! allez vite !…

REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––Vengeons-nous ! il faut nous venger !
––––––––––––––––––Etc., etc.

Les deux femmes sortent.


Scène X

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, puis GARDEFEU.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Ah ! ah ! M. de Gardefeu, vous aimez les aventures régence… eh bien, nous allons voir… c’est une femme du monde qu’il vous fallait, en voici une… sarpejeu !… Je l’entends ! le voici !…

Parait Gardefeu. — Madame de Quimper-Karadec s’est assise de façon à tourner le dos à Gardefeu rentrant.

GARDEFEU, au fond.

Enfin ! elles sont parties… (Haut.) Madame, c’est encore moi ; madame, je vous en prie, n’ayez pas peur… et ne vous étonnez pas de ce que je vais vous dire… Je conviens qu’au premier abord, cela peut paraître étonnant, mais… Elle me laisse parler… Madame… (Il prend la main que madame de Quimper-Karadec laisse pendre négligemment.) Ah ! madame… madame…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, se retournant.

Qu’avez-vous, petit homme ?

GARDEFEU, terrifié.

Oh !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, souriant.

Eh bien ?

GARDEFEU.

C’est vous… vous, qui êtes ici !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

C’est moi.

GARDEFEU.

Et la baronne ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Envolée, la baronne… mais je suis restée, moi.

GARDEFEU, à part.

Fichtre !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je suis restée et nous allons rire !

GARDEFEU, lugubre.

Croyez-vous ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je l’espère, et voulez-vous que je vous dise pourquoi je suis restée, petit homme, dites, le voulez-vous ?

GARDEFEU.

Oui.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, à part.

Pauvre garçon ! (Haut.) Eh ! bien, je suis restée, parce que je vous avais remarqué…

GARDEFEU.

Hein ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Parce que je vous avais remarqué, et que moi, lorsque j’ai remarqué un jeune homme… (A part.) Tu veux de la régence, en voilà !

GARDEFEU.

Qu’est-ce que vous avez dit ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Cela vous étonne ; n’ayez pas peur, dans un instant, vous en entendrez bien d’autres.

GARDEFEU, à part.

Si c’est pour ça que j’ai coupé mes cordons de sonnette ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Seulement, il y a une chose, qui me chiffonne.

GARDEFEU.

Vraiment ! et quoi donc ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Ce qui me chiffonne, c’est que je ne suis pas sûre de votre discrétion ; ainsi, tenez, en ce moment, j’ai une envie folle de vous sauter au cou.

GARDEFEU.

Par exemple !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Eh bien, je me contiens ; je me contiens avec peine, mais je me contiens… et pourquoi ça ?… parce que je ne suis pas sûre de votre discrétion. Je me dis : attention, ne nous compromettons, pas le petit homme qui est là serait capable d’aller raconter demain à tout Paris…

GARDEFEU.

Oh ! quant à ça vous pouvez y compter…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, tendrement.

Mais supposons que j’en sois sûre, de votre discrétion…

GARDEFEU.

Écoutez, ne supposons rien, je vais aller vous chercher une voiture.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Non, j’aime mieux supposer… Supposons que vous soyez un homme du monde…

GARDEFEU, à part.

Comment ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Un homme du monde, qui pour attirer chez lui une femme jeune et belle…

GARDEFEU.

Oh ! oh !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Qui pour attirer chez lui une femme jeune et belle, aurait imaginé un joli traquenard dans lequel il aurait fini par se laisser prendre lui-même comme un véritable niais.

GARDEFEU.

Madame…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Voyez comme alors la situation serait changée… J’en serais bien sûre de votre discrétion. Je vous tiendrais dans ma main, mon bon monsieur de Gardefeu…

CARDEFEU, à part.

Mon nom !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je vous tiendrais et je vous tiens !

GARDEFEU, à part, en la regardant.

Ah ! ah nous voulons nous moquer de papa !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Et s’il me prenait fantaisie de croquer avec vous les pommes… que vous comptiez bien croquer avec la baronne, gamin, il vous serait impossible de refuser…

GARDEFEU.

Voyez-vous ça, gourmande ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Tout à fait impossible !

GARDEFEU.

Vraiment !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Qu’est-ce que vous en dites ?

GARDEFEU.

Vous êtes une gaillarde, il parait !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Ah ! je crois bien !

GARDEFEU, changeant tout à coup de ton et avec énergie.

Eh bien, ça se trouve à merveille… car, moi aussi, je suis un gaillard !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, effrayée.

Qu’est-ce qui lui prend ?

GARDEFEU.

Il y a du bon dans ton raisonnement.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, de plus en plus effrayée.

Comment dans ton… il me tutoie !

GARDEFEU.

Tu t’étonnes de ça… as pas peur, tout à l’heure tu en entendras bien d’autres… (Il va fermer les portes du fond.)

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il fait ? il ferme les portes !

GARDEFEU, revenant à madame de Quimper-Karadec.

Il y a du bon dans ton raisonnement, mais il pèche par la base… Tu dis que tu me tiens, et ça c’est possible… mais moi… je ne te tiens pas, tu n’as pas remarqué cela…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je te défends de me tutoyer…

GARDEFEU.

Je ne te tiens pas… et pour que je te tienne, il faut qu’il se passe ici une petite scène que tu ne pourras pas raconter, et…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Et…

GARDEFEU.

Et elle va se passer, la petite scène.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, s’enfuyant.

D’abord, je crierai… on m’entendra.

GARDEFEU.

On ne t’entendra pas.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Ah ! les sonnettes.

GARDEFEU.

C’est inutile, elles sont coupées.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Je suis perdue.

GARDEFEU.

Tu te figures donc que je ne sais pas mon métier… elles sont coupées. Je ne les avais pas coupées à ton intention, mais enfin puisqu’elles sont coupées !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Monsieur… monsieur…

Elle tombe sur un fauteuil.

GARDEFEU.

Allons, va, n’aie pas peur… j’ai pitié de ta jeunesse et de ton innocence…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Ah ! monsieur !

GARDEFEU.

Mais vous voyez bien, madame, que vous n’êtes pas une gaillarde… vous voyez bien que vous êtes une femme du meilleur monde…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Vous vous en étiez aperçu ?

GARDEFEU.

Est-ce que ça ne se voit pas tout de suite ? Vous pouvez entrer dans cette chambre et y reposer sans crainte…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Dans cette chambre ?

GARDEFEU.

C’est celle de la baronne.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Écoutez, vicomte, je vais vous donner une preuve de confiance… je vais y entrer… mais, dites-moi, y a-t-il une cheminée dans cette chambre ?

GARDEFEU.

Oui, il y en a une…

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Y a-t-il des pincettes, près de cette cheminée ?

GARDEFEU.

Sans doute… pourquoi me demandez-vous ça ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

J’ai mon idée… adieu… j’entre dans cette chambre… j’ai confiance, comme vous voyez… (A part.) S’il a le toupet de franchir cette porte, je tombe dessus à coups de pincettes… la voilà ma confiance !

Elle entre.

Scène XI

GARDEFEU, puis le BARON, BOBINET et URBAIN.

GARDEFEU.

Oh ! eh bien, il est évident que je ne me serais pas fait guide, si j’avais su où cela me conduirait… Qu’est-ce que c’est que ça ?

Rentrent le baron, Bobinet et Urbain se tenant par le bras, complètement gris tous les trois.

LE BARON, BOBINET, URBAIN.
–––––––––Tout tourne, tout danse,
–––––––––Et voilà déjà
––––––––Que ma tête s’en va.
GARDEFEU.
––Bonsoir, messieurs.
LE BARON.
––Bonsoir, messieurs. J’amène ici mes deux amis.
––Moi j’ai tout mon sang-froid, mais ces messieurs sont gris.
BOBINET, à Gardefeu.
––––––Il a voulu nous emmener !
GARDEFEU, à Bobinet.
––––––Ne dites rien, nous allons rire.
––––––(Au baron.) La baronne voudrait vous dire
––––––Quelques mots en particulier.
LE BARON.
––––––––––––Vraiment !
GARDEFEU.
––––––––––––Vraiment !
LE BARON.
––––––––––Moment charmant !
––––––La baronne, vous entendez,
––––––La baronne, vous permettez…
––––––Que peut-elle avoir à me dire ?
GARDEFEU, BOBINET, URBAIN.
––––––––––Nous allons rire !

Le baron entre dans la chambre. Forté à l’orchestre. Cris et tapage dans la chambre. Le baron sort épouvanté de la chambre. Madame de Quimper-Karadec parait à la porte, armée d’une paire de pincettes.

ACTE CINQUIÈME

Un salon dans un restaurant.



Scène PREMIÈRE

GARÇONS DE CAFÉ, puis URBAIN.

CHŒUR DES GARÇONS.
––––––Bien bichonnés et bien rasés,
––––––Bien pommadés et bien frisés,
––––––––––––Pimpants,
––––––––––––Fringants,
––––––––––––Proprets,
––––––––––––Coquets,
––––––––––––Et discrets,
––––––Quand vient minuit, l’heure joyeuse,
––––––––––L’heure amoureuse,
––––––Nous servons dans les cabinets

Entre Urbain.

URBAIN.

La maison compte sur vous, messieurs ; nous avons ce soir ici une grande fête, un bal masqué offert à toutes ces dames et à tous ces messieurs, par un Brésilien, fraîchement débarqué ; ce sera charmant et le souper sera formidable. Appelé seulement depuis hier à l’honneur de vous commander, je ne crois pas inutile de vous donner quelques conseils.

I
––––––Avant toute chose, il faut être
––––––Mystérieux et réservés ;
––––––N’ayez jamais l’air de connaître
––––––Ces messieurs, quand vous les servez !
––––––Si parfois, au bras d’une actrice,
––––––Un homme grave ici se glisse,
––––––––––Fermez les yeux !
––––––Ne gênons pas les amoureux,
––––––––––Fermez les yeux !
TOUS.
––––––––––Fermons les yeux !
––––––Ne gênons pas les amoureux,
––––––––––Fermons les yeux !
URBAIN.
II
––––––Quelquefois la porte résiste,
––––––Soyez prudent en pareil cas ;
––––––Le garçon maladroit insiste,
––––––Mais le malin n’insiste pas.
––––––Sans frapper, partez au plus vite
––––––Et quand vous reviendrez ensuite,
––––––––––Fermez les yeux
––––––Ne gênons pas les amoureux,
––––––––––Fermez les yeux !
TOUS.
––––––––––Fermons les yeux !
––––––Ne gênons pas les amoureux,
––––––––––Fermons les yeux !

(Parlé.) Allez, messieurs, et chacun à son poste.

Sortent les garçons de café.

Scène II

URBAIN, seul.

Une grande fête ! Pas fâché de ça… moi ! je vais donc les voir… ces dix ou douze adorables femmes, qui, depuis quinze ans, dans la galanterie française, tiennent le haut du pavé. Toujours les mêmes !… La vieille garde !… qui se rend toujours et ne meurt jamais !… Les autres ont beau crier : place aux jeunes ! Le public n’aime que les noms connus. Pourquoi ça ? Je me le demande !

Entre le baron de Gondremarck.


Scène III

URBAIN, LE BARON.

URBAIN.

Tiens ! v’là monsieur de Gondremarck !

LE BARON.

Cette figure…

URBAIN.

Vous ne vous trompez pas ; c’est moi… Porto-Rico… Ça va bien depuis que nous avons trinqué ensemble ?

LE BARON.

C’est vrai, nous avons trinqué ensemble… S’est-on assez moqué de moi ! ah ! M. de Gardefeu, quand je vous retrouverai ! (A Urbain.) Et vous voilà ici maintenant ?

URBAIN.

Dame ! après que madame de Quimper-Karadec nous a eu mis à la porte, il a bien fallu chercher un abri… Prosper, le prince de Manchabal, s’est fait cocher, et je suis entré ici grâce à la protection de M. de Bobinet.

LE BARON.

L’amiral suisse, M. de Bobinet ?

URBAIN.

Eh oui !

LE BARON.

S’est-on assez moqué ! Eh bien, puisque vous êtes garçon dans ce restaurant, il me faudrait un cabinet pour moi tout seul… parce que j’attends une personne…

URBAIN.

Qui ça, dites ?

LE BARON.

Je ne sais pas si je dois…

URBAIN.

Allez donc !

LE BARON.

Mademoiselle Métella.

URBAIN.

Comment peut-elle souper avec vous ce soir ? Elle doit être invitée au bal du Brésilien.

LE BARON.

Oui, elle me l’a dit ; mais elle a ajouté qu’elle trouverait moyen de s’échapper.

URBAIN.

Farceur !

LE BARON.

Qu’est-ce que c’est ?

URBAIN.

Eh ! bien ! quoi ? quand on a trinqué ensemble. (Entre Métella.) Tenez, la v’là, mademoiselle Métella !


Scène IV

Les Mêmes, MÉTELLA.

LE BARON.

Ah ! madame !

MÉTELLA, lui tendant sa sortie de bal.

Je vous en prie, débarrassez-moi !

LE BARON.

Comment donc…

MÉTELLA, bas, pendant que le baron s’éloigne.

Garçon !

URBAIN.

Madame !

MÉTELLA.

Tout à l’heure, une dame masquée viendra me demander… Dès qu’elle sera venue, vous m’avertirez.

URBAIN.

Ça suffit !

Il sort en reprenant à demi-voix le refrain : Fermons les yeux.


Scène V

MÉTELLA, LE BARON.

LE BARON.

Ah ! Métella…

MÉTELLA, préoccupée.

Laissez-moi un instant…

LE BARON.

Qu’est-ce que vous avez ?

MÉTELLA.

Quelque chose que je cherche et que je ne peux pas… Je viens de rencontrer un jeune homme…

LE BARON.

Un jeune homme ?…

MÉTELLA.

Oui, c’est très-singulier. Je me souviens que je l’ai aimé à folie, et je ne peux pas me rappeler son nom.

LE BARON.

Oh ! oh !

MÉTELLA.

Je vous ai fâché ?…

LE BARON.

Non… mais…

MÉTELLA.

Vous êtes surpris ?

LE BARON.

Dame ! je venais à vous… je peux le dire, je venais à vous… avec des trésors de tendresse plein le cœur… et puis, dès le premier mot, vous me cassez bras et jambes…

MÉTELLA.

Oh ! bien !… vous en entendrez bien d’autres !…

LE BARON.

Vraiment !…

MÉTELLA.

Nous sommes dans le restaurant à la mode, mon cher, et minuit vient de sonner.

RONDEAU.
––––C’est ici l’endroit redouté des mères,
––––L’endroit effroyable où les fils mineurs
––––Font sauter l’argent gagné par leurs pères,
––––Et rognent la dot promise à leurs sœurs.
––––A minuit sonnant commence la fête,
–––––––––Maint coupé s’arrête ;
–––––––––On en voit sortir
––––De jolis messieurs, des femmes charmantes
–––––––––Qui viennent pimpantes
–––––––––Pour se divertir !
––––La fleur du panier, des brunes, des blondes,
––––Et bien entendu, des rousses aussi…
––––Les jolis messieurs sont de tous les mondes ;
––––C’est un peu mêlé ce qu’on trouve ici !
––––Tout cela s’anime et se met en joie ;
–––––––––Frou frou de la soie,
–––––––––Le long des couloirs ;
––––C’est l’adagio de la bacchanale,
–––––––––Dont la voix brutale
–––––––––Gronde tous les soirs !
––––Rires éclatants, fracas du champagne,
––––On cartonne ici, l’on danse là-bas,
––––Et le piano qui grince accompagne
––––Sur des airs connus d’étranges ébats !
––––Le bruit monte, monte et devient tempête,
–––––––––La jeunesse en fête
–––––––––Chante à plein gosier
––––Est-ce du plaisir ou de la furie ?
–––––––––On parle, l’on crie
–––––––––Tant qu’on peut crier !
––––Quand on ne peut plus, il faut bien se taire,
––––La gaieté s’en va petit à petit ;
––––L’un dort tout debout, l’autre dort par terre,
––––Et voilà comment la fête finit.
––––Quand vient le matin, quand parait l’aurore,
–––––––––On en trouve encore,
–––––––––Mais plus de gaîté !
––––Les brillants viveurs sont mal à leur aise,
–––––––––Et dans le grand seize
–––––––––On voudrait du thé !
––––Ils s’en vont enfin, la mine blafarde,
––––Ivres de champagne et de faux amour,
––––Et le balayeur s’arrête, regarde,
––––Et leur crie ! « Ohé ; les heureux du jour ! »
LE BARON.

Moi aussi, je suis venu pour me divertir.

Il veut prendre la taille de Métella ; celle-ci se dégage.


Scène VI

Les Mêmes, MESDAMES DE QUIMPER-KARADEC, LA BARONNE et DE FOLLE-VERDURE, toutes trois en domino noir et masquées. Elles entrent lentement et descendent vers le baron, pendant que l’orchestre joue le trio des masques de Don Juan.

LE BARON.

Le trio des masques… Qu’est-ce que c’est que ça ?

MÉTELLA.

C’est une de vous, mesdames, lui demande à parler à mademoiselle Métella ?

LA BARONNE.

Oui, c’est moi…

MÉTELLA, montrant le baron.

Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai fait venir ?

LA BARONNE.

Je le comprends.

LE BARON.

Mais qu’est-ce que c’est que ça ? qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne connais pas ces dames, moi !

MÉTELLA.

C’est possible ; mais elles vous connaissent.

LE BARON.

Elles me connaissent.

LA BARONNE.
––––––––––Je te connais !
LE BARON.
––––––––––Tu me connais !
MADAME DE QUIMPER-KARADEC.
––––––––––Je te connais !
LES QUATRE FEMMES.
––––––––––Je te connais !
LA BARONNE.
I
––––––Tu venais avec l’espérance
––––––De t’amuser à Paris, mais
––––––On dit que tu n’as pas de chance,
––––––Et que tu n’as pas fait tes frais.
––––––––––Je te connais.
LE BARON.
––––––––––Tu me connais, etc., etc.
MADAME DE FOLLE-VERDURE.
II
––––––Te croyant, le ciel me pardonne !
––––––Dans le grand monde, tu faisais.
––––––Tu faisais la cour à la bonne,
––––––Mais tu ne faisais pas tes frais.
––––––––––Je te connais, etc.
MÉTELLA.
––––––Et ce soir, dans ta folle ivresse,
––––––Mari coupable, tu voudrais
––––––Prendre Métella pour maîtresse,
––––––Mais tu ne feras pas tes frais.
––––––––––Je te connais, etc.

Entre Urbain.


Scène VII

Les Mêmes, URBAIN.

URBAIN.

Mademoiselle Métella ?

MÉTELLA.

On est là ?

URBAIN.

Oui…

MÉTELLA.

Adieu, alors.

LE BARON.

Comment, vous me laissez…

MÉTELLA.

Je vais retrouver le jeune homme dont je vous parlais tout à l’heure, j’ai fini par me rappeler son nom.

LE BARON.

Et ce nom ?

MÉTELLA.

Raoul de Gardefeu.

Elle sort.

LE BARON, avec colère.

Raoul de Gardefeu !… oh !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Et nous ?

URBAIN.

Quand ces dames voudront… le cabinet des femmes du monde…

LE BARON.

Des femmes du monde !… et vous allez me quitter ?…

MADAME DE FOLLE-VERDURE.

Dame !

LE BARON.

Vous avez fait partir Métella, et vous croyez que je vais vous laisser vous en aller ?

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Mon Dieu, oui, nous le croyons…

LE BARON.

Eh bien, vous vous trompez ; je vais souper avec vous.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Comme ça… sans savoir si nous sommes jeunes, si nous sommes jolies…

LE BARON.

Bah ! je me risque !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, se démasquant.

Et tu n’as pas tort !

LE BARON.

Ah ! la dame aux pincettes !

Il recule.

URBAIN.

La vieille garde !

Les trois femmes entrent en riant dans le cabinet dont Urbain leur a ouvert la porte.

Scène VIII

LE BARON, URBAIN.

LE BARON.

Encore un tour de cet infernal Gardefeu !… Ah ! il faut en finir !

URBAIN.

Eh bien ! vous n’entrez pas ?

LE BARON.

Non ; mais si vous voulez m’être agréable, dites-moi où je pourrai le trouver, ce M. de Gardefeu ?

URBAIN.

Il sera ici tout à l’heure ; au bal du Brésilien.

LE BARON.

Moi aussi j’y serai à ce bal.

URBAIN.

Mais comment ?

LE BARON.

C’est vrai, je n’ai pas d’invitation.

URBAIN, lui remettant une carte.

En voulez-vous une ? J’en ai des tas ; mais il vous faut autre chose encore.

LE BARON.

Quoi donc ?

URBAIN.

Un costume ; ici on n’est reçu que masqué !

LE BARON.

N’est-ce que cela ? j’aurai un costume.

URBAIN.
Ayez-le vite, car je les entends ; voici la bande joyeuse qui arrive… (Sort le baron ; resté seul, Urbain danse un petit pas.) Eh allez donc ! voilà les vrais viveurs ! ohé ! ohé !

Scène IX

masques hommes et femmes, puis LE BRÉSILIEN et GABRIELLE ; tous les deux en costumes de Brésilien et de Brésilienne ; puis BOBINET et GARDEFEU.

CHŒUR.
–––––––En avant, les jeunes femmes ?
–––––––En avant les gais, viveurs !
–––––––En amant, petites dames !
–––––––On vous dira des douceurs.
–––––––Nous arrivons tous amoureux,
–––––––––––Et joyeux,
–––––––Puis, nous partirons un peu gris
–––––––––––Et ravis.
LE BRÉSILIEN, entrant avec Gabrielle.
––––––Mes bons amis, je vous présente
––––––Une gantière autrefois innocente,
––Et qui, pour moi, renonce à vingt ans de vertu.
LE CHŒUR.
––––––––––Turlututu !
I
GABRIELLE.
––––––Hier, à midi, la gantière
––––––Vit arriver un Brésilien.
LE BRÉSILIEN.
––––––Il lui dit : voulez-vous, gantière ;
––––––Vendre des gants au Brésilien ?
GABRIELLE.
––––––C’est mon état, dit la gantière.
––––––Quelle couleur, beau Brésilien ?
LE BRÉSILIEN.
––––––Sang de bœuf, charmante gantière,
––––––Lui riposta le Brésilien.
GABRIELLE.
––––––Votre main, lui dit la gantière.
––––––La voici, dit le Brésilien,
LE BRÉSILIEN.
––––––Et dans la main de la gantière
––––––Tremblait la main du Brésilien.
CHŒUR.
––––––Et dans la main de la gantière
––––––Tremblait la main du Brésilien
II
GABRIELLE.
––––––C’est pas tout ça, belle gantière,
––––––Dit tout à coup le Brésilien.
LE BRÉSILIEN.
––––––Les gants, bien moins que la gantière,
––––––Ont attiré le Brésilien.
GABRIELLE.
––––––Partez, s’écria la gantière,
––––––Partez, séduisant Brésilien !
LE BRÉSILIEN.
––––––Tu veux donc, cruelle gantière,
––––––Tu veux la mort du Brésilien !
GABRIELLE.
––––––Un sourire de la gantière
––––––Ressuscita le Brésilien !
LE BRÉSILIEN.
––––––Et voilà comment la gantière
––––––Sauva les jours du Brésilien !
CHŒUR.
––––––Et voilà comment, etc.

Entrent Bobinet et Gardefeu déguisés.

BOBINET et GARDEFEU.

Nous voilà, nous voilà !

LE BRÉSILIEN.

Eh arrivez donc ! il ne manquait plus que vous, et maintenant, allons souper.

TOUS.

Allons souper. (Entre le baron déguisé.)

LE BARON, entrant.

Un instant ! un instant !

GABRIELLE.

Qu’est-ce que c’est que cela ?


Scène X

Les Mêmes, LE BARON.

LE BARON.

Où est M. de Gardefeu ?

GARDEFEU.

Me voici, monsieur.

LE BARON.

Nous avons un terrible compte à régler ensemble, monsieur.

GARDEFEU.

Je suis à vos ordres !

GABRIELLE.

On va se battre !

TOUS.

On va se battre !

LE BRÉSILIEN.

N’ayez pas peur, mes amis. Laissez-nous tous les quatre arranger cette petite affaire. Allez vous mettre à table. A tout à l’heure, charmante gantière !

GABRIELLE.

A tout à l’heure, beau Brésilien.

Ils sortent. L’orchestre joue en sourdine le motif de la Gantière et du Brésilien.


Scène XI

LE BARON, LE BRÉSILIEN, GARDEFEU, BOBINET.

GARDEFEU.

Petit Bob veux-tu te charger ?…

BOBINET.

Mais sans doute.

LE BARON, au brésilien.

Je suis étranger, monsieur, vous l’êtes aussi.

LE BRÉSILIEN.

Je le suis.

LE BARON.

Oserai-je, alors, en qualité de compatriote… oserai-je vous prier de m’assister ?…

LE BRÉSILIEN.

Avec plaisir…

BOBINET.

Un mot d’abord. Je consens à me charger de cette affaire, mais à une condition.

TOUS.

Laquelle ?

BOBINET.

C’est que l’on me permettra d’être sérieux… si l’on ne me permet pas d’être sérieux, j’aime autant ne pas m’en mêler.

LE BRÉSILIEN.

Si ce n’est pas sérieux, il vaut mieux s’en aller. Je m’en vais.

GARDEFEU, le retenant.

Mais non, mais non.

LE BRÉSILIEN.

Je m’en vais, je m’en vais.

GARDEFEU.

Ce sera sérieux… mais puisque on vous dit que ce sera sérieux !

LE BRÉSILIEN.

C’est entendu.

LE BARON.

C’est entendu.

BOBINET.

Commençons, alors.

LE BRÉSILIEN.

Commençons ! J’ai une idée : nous éteignons tout dans ce cabinet.

BOBINET.

Bien !

LE BRÉSILIEN.

Nous y laissons ces deux messieurs tout seuls chacun avec un petit couteau comme celui-ci.

Il tire deux énormes couteaux de sa ceinture.

BOBINET.

Bien !… Très-bien cela !

LE BRÉSILIEN.

Nous nous en allons, nous fermons les portes, nous allons souper gaîment, et demain matin, avant de partir, nous venons constater le résultat.

BOBINET, au baron et à Gardefeu.

Pas mal du tout ! Ça vous va-t-il ça ?

LE BARON.

Peuh !

GARDEFEU.

Peuh !

LE BARON.

J’aimerais mieux être enfermé tout seul dans un cabinet.

GARDEFEU.

Oui, chacun son cabinet.

LE BARON.

Et chacun son couteau.

BOBINET.

Ça n’a pas l’air de vous aller… autre chose alors…

GARDEFEU.

Oui, autre chose…

BOBINET.

Je vois votre affaire, je la vois ; elle est simple comme bonjour. Nous allons, monsieur et moi, rédiger un petit procès-verbal.

LE BRÉSILIEN, mécontent.

Un procès-verbal !

LE BARON.

J’aime mieux ça.

GARDEFEU.

Il n’y pas autre chose à faire.

BOBINET.

Voyons, d’abord, qui est-ce qui se plaint ?

LE BARON.

Mais c’est moi, pardieu ! c’est moi !

BOBINET.

Et de quoi vous plaignez-vous ?

GARDEFEU.

Oui, de quoi ?

LE BRÉSILIEN.

Répondez… de quoi ?

LE BARON.

Je vais vous le dire… je me plains de la farce un peu violente qui m’a été jouée par monsieur…

Il montre Gardefeu.

BOBINET.

Précisez la farce.

GARDEFEU.

On vous dit de préciser.

BOBINET.

Voulez-vous préciser, oui ou non ?

LE BRÉSILIEN.

Si vous ne précisez pas, je m’en vais.

LE BARON, le retenant.

Mais non ! mais non ! je vais préciser. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai trouvé monsieur à la gare… Monsieur s’est fait passer pour un guide et m’a mené chez lui.

BOBINET.

Y étiez-vous mal, chez lui ?

LE BARON.

Non, j’y étais très-bien !

GARDEFEU.

Et combien vous ai-je demandé par jour ? Dites un peu.

LE BARON.

Cent sous par jour… cent sous !

GARDEFEU.

Et pour quatre personnes.

BOBINET.

Cent sous pour quatre personnes, et vous vous plaignez ?

LE BARON.

Ce n’est pas de cela que je me plains.

BOBINET.

Pourquoi en parlez-vous alors ?

LE BRÉSILIEN.

Si le cabinet ne vous va pas… décidément, il ne vous va pas, le cabinet ? aimez-vous mieux un fiacre ? nous vous mettons tous les deux dans un fiacre avec deux petits couteaux. (Il tire de nouveau les couteaux), nous fermons les portières, et puis v’lan, v’lan, v’lan !

BOBINET.

Vous n’y pensez pas, mon ami.

LE BRÉSILIEN.

Pourquoi ?

BOBINET.

Pas un cocher ne permettra ça, à cause des coussins… Et puis, vous savez bien que ces messieurs préfèrent un petit procès-verbal.

LE BARON et GARDEFEU.

Oui, oui.

BOBINET.

Voyez, leur figure s’illumine dès qu’on parle de procès-verbal… Eh ! bien, baron, continuez à nous dire de quoi vous vous plaignez…

LE BARON.

Monsieur m’a fait croire que j’étais invité dans le grand monde, et m’a envoyé chez vous… vous savez bien ?

BOBINET.

Eh ! eh !… cela devient une affaire personnelle… dites tout de suite que vous vous y êtes ennuyé chez moi.

LE BARON.

Je ne peux pas dire ça… d’abord, parce que ça ne serait pas poli… et puis parce que ça ne serait pas vrai.

GARDEFEU.

Vous ne vous êtes pas ennuyé ?

LE BARON.

Oh ! non !

BOBINET.

Vous vous êtes amusé peut-être ?

LE BARON.

Et ferme !

TOUS.

De quoi vous plaignez-vous alors ?

LE BRÉSILIEN.

Écoutez-moi bien. De quoi vous plaignez-vous, puisque vous vous êtes amusé ?

LE BARON.

C’est vrai, au fait ! puisque je me suis amusé, de quoi est-ce… Je n’avais pas considéré la question à ce point de vue.

BOBINET, éclatant.

Non vraiment, messieurs, c’est trop fort… Comment ! mon ami vous trouve à la gare… Il se dit ! voilà un malheureux étranger qui va être berné, volé, pillé… Il vous emmène chez lui, il vous loge, il vous héberge… il vous fait faire ma connaissance !… et vous vous plaignez ?

TOUS LES TROIS, furieux.

Et vous vous plaignez ?

BOBINET.

Est-ce que mon vin de champagne n’était pas bon ?

LE BARON.

Si fait ! très-bon !

BOBINET.

Et madame l’amirale… hé ?

LE BARON.

Oh ! madame l’amirale !… très-bonne aussi, madame l’amirale.

GARDEFEU.

Eh bien, alors ?

LE BARON.

C’est vrai… en examinant bien la chose… je ne vois pas du tout de quoi je pourrais me plaindre.

BOBINET.

Tout est arrangé, alors ?

LE BRÉSILIEN.

Il n’y a plus qu’à leur donner les petits couteaux.

GARDEFEU.

Puisqu’on vous dit que l’on n’en veut pas.

BOBINET.

Il est insupportable à la fin !

LE BRÉSILIEN.

Qu’est-ce que vous avez dit ?

BOBINET.

J’ai dit que vous étiez insupportable.

LE BRÉSILIEN.

Alors, c’est toi qui va le prendre le petit couteau ?

BOBINET, furieux.

Eh bien donnez-le moi !

LE BARON, voulant les séparer.

Messieurs nos témoins ! messieurs nos témoins !

Toutes les portes s’ouvrent. Paraissent d’un côté la baronne, madame de Quimper-Karadec et madame de Folle-Verdure ; de l’autre côté, Métella et Gabrielle. Elles se jettent au milieu des hommes qui se disputent. Entrée des chœurs sur quelques mesures du motif du troisième acte : Feu partout, lâchez tout !

LES CINQ FEMMES.

Messieurs !… messieurs !

LA BARONNE, au baron.

Vous ne vous battrez pas !

LE BARON.

Ma femme !

LA BARONNE.

Oui.

LE BARON.

Pardonnez-moi.

LA BARONNE.

Oui, je vous pardonne, mais partons.

MADAME DE QUIMPER-KARADEC, à Bobinet.

Polisson ! polisson !

BOBINET.

Ma tante !

MADAME DE QUIMPER-KARADEC.

Prends le bras de ta cousine et protége-nous.

GABRIELLE, au Brésilien.

Tenez-vous tranquille, tout est arrangé.

LE BRÉSILIEN.

Eh bien ! puisque tout est arrangé, allons souper. Du bruit du champagne pendant toute la nuit, buvons et chantons.

FINALE.
GABRIELLE.
––––––Par nos chansons et par nos cris
–––––––––Célébrons Paris.
TOUS.
–––––––––Célébrons Paris.
LE BRÉSILIEN.
I
––––––––En cherchant dans la ville,
––––––––On trouverait, je crois,
––––––––Quelque maison tranquille,
––––––––Pleine de bons bourgeois.
––––––––Ces dignes personnages
––––––––Ne font pas comme nous,
––––––––Ils disent qu’ils sont sages,
––––––––Nous disons qu’ils sont fous !
––––––––Et pif, et pif, et pif, et paf !
TOUS.
––––––––Et pif, et pif, et pif, et paf.
––––––––Oui, voilà la vie parisienne,
––––––––Du plaisir à perdre l’haleine,
––––––––Oui voilà la vie parisienne !
GABRIELLE.
II
––––––––Des amants, des maîtresses,
––––––––Qui s’aiment en riant !
––––––––Des serments, des promesses
––––––––Qu’emportera le vent !
––––––––Des chansons qui babillent,
––––––––Baisers pris et rendus !
––––––––Des flacons qui pétillent !
––––––––En avant les grands crus !
––––––––Et pif, paf, etc., etc.
TOUS.
––––––––Et pif, et paf, etc., etc.
––––––––Oui, voilà la vie parisienne, etc., etc.
LA BARONNE.
III
––––––––Des maris infidèles,
––––––––Au bercail ramenés.
MÉTELLA.
––––––––Des séducteurs modèles
––––––––Bernés et consolés.
GABRIELLE.
––––––––Drames et comédies,
––––––––Allant tant bien que mal,
––––––––Puis après ces folies,
––––––––Un pardon général.
TOUS.
––––––––Et pif, et pif, et pif, et paf.
––––––––Oui, voilà la vie parisienne, etc., etc.


FIN