La pastorale de Conlie

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Glady, 1873 (pp. 245-249).
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LA PASTORALE DE CONLIE

 

                    par un mobilisé du morbihan


                         Moral jeunes troupes excellent.
                                                           (Off.)

Qui nous avait levés dans le Mois-noir – Novembre –
        Et parqués comme des troupeaux
Pour laisser dans la boue, au Mois-plus-noir – Décembre –
        Des peaux de mouton et nos peaux !

Qui nous a lâchés là : vides, sans espérance,
        Sans un levain de désespoir !
Nous entre-regardant, comme cherchant la France...
        Comiques, fesant peur à voir !

– Soldats tant qu’on voudra !... soldat est donc un être
        Fait pour perdre le goût du pain ?...
Nous allions mendier ; on nous envoyait paître :
        Et... nous paissions à la fin !


– S’il vous plaît : Quelque chose à mettre dans nos bouches ?...
         – Héros et bêtes à moitié ! –
... Ou quelque chose là : du cœur ou des cartouches :
         – On nous a laissé la pitié !

L’aumône : on nous la fit – Qu’elle leur soit rendue
        À ces bienheureux uhlans soûls !
Qui venaient nous jeter une balle perdue...
        Et pour rire !... comme des sous.

On eût dit un radeau de naufragés. – Misère –
        Nous crevions devant l’horizon.
Nos yeux troubles restaient tendus vers une terre...
        Un cri nous montait : Trahison !

– Trahison... c’est la guerre ! On trouve à qui l’on crie !...
         – Nous : pas besoin... – Pourquoi trahis ?...
J’en ai vu parmi nous, sur la Terre-Patrie,
        Se mourir du mal-du-pays.

– Oh, qu’elle s’en allait morne, la douce vie !...
        Soupir qui sentait le remord
De ne pouvoir serrer sur sa lèvre une hostie,
        Entre ses dents la mâle-mort !...


– Un grand enfant nous vint, aidé par deux gendarmes,
         – Celui-là ne comprenait pas –
Tout barbouillé de vin, de sueur et de larmes,
        Avec un biniou sous son bras.

Il s’assit dans la neige en disant : Ça m’amuse
        De jouer mes airs ; laissez-moi. –
Et, le surlendemain, avec sa cornemuse,
        Nous l’avons enterré – Pourquoi !...

Pourquoi ? dites-leur donc ! Vous du Quatre-Septembre !
        À ces vingt mille croupissants !...
Citoyens-décréteurs de victoires en chambre,
        Tyrans forains impuissants !

– La parole est à vous – la parole est légère !...
        La Honte est fille... elle passa –
Ceux dont les pieds verdis sortent à fleur-de-terre
        Se taisent... – Trop vert pour vous, ça !

– Ha ! Bordeaux, n’est-ce pas, c’est une riche ville...
        Encore en France, n’est-ce pas ?...
Elle avait chaud partout votre garde mobile,
        Sous les balcons marquant le pas ?


La résurrection de nos boutons de guêtres
        Est loin pour vous faire songer ;
Et, vos noms, je les vois collés partout, ô Maîtres !...
         – La honte ne sait plus ronger. –

– Nos chefs... ils fesaient bien de se trouver malades !
        Armés en faux-turcs-espagnols
On en vit quelques-uns essayer des parades
        Avec la troupe des Guignols.

Le moral : excellent – Ces rois avaient des reines,
        Parmi leurs sacs-de-nuit de cour...
À la botte vernie il faut robes à traînes ;
        La vaillance est sœur de l’amour.

– Assez ! – Plus n’en fallait de fanfare guerrière
        À nous, brutes garde-moutons,
Nous : ceux-là qui restaient simples, à leur manière,
        Soldats, catholiques, Bretons...

À ceux-là qui tombaient bayant à la bataille,
        Ramas de vermine sans nom,
Espérant le premier qui vint crier : Canaille !
        Au canon, la chair à canon !...


– Allons donc : l’abattoir ! – Bestiaux galeux qu’on rosse,
        On nous fournit aux Prussiens ;
Et, nous voyant rouler-plat sous les coups de crosse,
        Des Français aboyaient – Bons chiens !

Hallali ! ramenés ! – Les perdus... Dieu les compte, –
        Abreuvés de banals dédains ;
Poussés, traînant au pied la savate et la honte,
        Cracher sur nos foyers éteints !

        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
– Va : toi qui n’es pas bue, ô fosse de Conlie !
        De nos jeunes sangs appauvris,
Qu’en voyant regermer tes blés gras, on oublie
        Nos os qui végétaient pourris,

La chair plaquée après nos blouses en guenilles
        – Fumier tout seul rassemblé...
– Ne mangez pas ce pain, mères et jeunes filles !
        L'ergot de mort est dans le blé.

(1870).


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