La Poésie et le peuple

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La Poésie et le peuple
Revue des Deux Mondes, Nouvelle periode, tome 2, 1849 (pp. 42-58).


La semaine d’un fils, poème de Jasmin

Ce que j’aime, ce que j’admire dans ces heures de crise si fatales à la vertu des ames, à la trempe des caractères, à la distinction des esprits, dans ces momens suprêmes qui sont comme le naufrage de ce qu’il y a de plus pur et de meilleur en nous, c’est un homme, — philosophe ou poète, politique ou artiste, — si généreusement doué, si naturellement supérieur dans sa force ou dans sa grace, qu’il résiste sans effort aux entraînemens vulgaires, qu’il sache rester lui-même au milieu des excitations les plus vives, s’obstinant en quelque sorte dans l’indépendance de son génie et ouvrant dans son cœur un refuge au calme et à la liberté perdus. Les révolutions, en effet, sont une redoutable épreuve non-seulement pour cet être collectif qu’on nomme un pays, l’humanité, mais encore pour chaque être individuel, en qui elles ont leur retentissement secret, qu’elles enveloppent, qu’elles oppriment, qu’elles avilissent parfois. Elles ouvrent l’ère des provocations ardentes, des tentations périlleuses, qui exercent sur l’ame humaine le charme terrible de l’abîme. De toutes parts, il s’élève un souffle singulier qui suscite les instincts orageux, enflamme les convoitises, remue toutes les passions et fait vaciller dans l’homme cette lumière naturelle du juste et du vrai, à laquelle il est tenu de régler ses actions et sa vie. Les révolutions, même les plus pures et les plus légitimes, ont cela de triste, qu’elles sont inévitablement l’issue par où se précipite tout ce qu’il y a de désirs effrénés, d’ambitions inassouvies, de rêves irréalisables, d’exaltations fébriles, — qu’elles entraînent et couvrent mille évolutions imprévues et intéressées de la conscience, qu’elles suspendent le cours de la loi morale ordinaire en créant une mêlée indescriptible où tout est possible, où le hasard et la force trop souvent dominent, où nul n’est à sa place, où chacun marche comme en un tourbillon, à la merci des incidens, complice de ce qu’on nomme la fatalité des choses. Que de nains qui cherchent à se hausser à la taille des géans ! que de violences faites à la fortune et au succès ! que d’impuissances dissimulées sous le masque de l’audace ! que de transformations soudaines un seul jour peut éclairer ! Pour peindre ce monde incandescent et mobile, faible et violent, versatile et orgueilleux du lendemain des révolutions, ce n’est pas la critique ordinaire qui pourrait suffire. A défaut du burin d’un Tacite, il faudrait la verve libre et directe d’un Aristophane, la profondeur comique d’un Molière, la hauteur méprisante d’un Machiavel, — quelque chose, enfin, qui semble, hélas ! ne point exister parmi nous, et dont l’absence fait qu’on va battre des mains à quelque grotesque et inférieure parodie des folies contemporaines.

Dans le domaine plus spécialement littéraire, ce qu’on voit, c’est cette universelle commotion se traduisant par la déviation des esprits, par l’excès des imaginations faussées, par l’inconsistance passionnée des vocations intellectuelles, par l’asservissement de l’inspiration aux accidens et aux surprises de chaque jour, d’où il résulte un infaillible amoindrissement du talent. La notion pure de l’art se corrompt dans cette atmosphère, la pensée s’altère et s’égare, le langage se surcharge des vapeurs grossières qui se dégagent du sol embrasé ; les qualités les plus excellentes, les plus fines, les plus délicates, semblent perdre de leur prix ; le sentiment littéraire fait place à mille autres calculs, sans compter encore les étranges caprices de la fortune, qui se plaît parfois, sans doute pour ajouter à la confusion, à transformer les faiseurs de mélodrames en législateurs, les faiseurs d’almanachs en docteurs politiques, les feuilletonistes sur le retour en prophètes de quelque foi nouvelle. Si donc, sous l’empire de ces influences contagieuses, il reste encore parmi nous des esprits élevés et vigoureux qui sachent se retrancher dans le culte d’un art supérieur et garder dans leur solitude féconde le trésor des traditions pures, ce sont ceux qu’il faut aimer et admirer comme donnant la plus réelle marque de puissance intellectuelle. Il leur faut porter le secours de ses sympathies comme à des amis connus ou inconnus, qui de loin répondent à vos vœux les plus intimes, à vos plus exquis besoins d’un idéal épuré et immortel. Il en est sans doute aujourd’hui dans plus d’un genre qui peuvent justifier ces sympathies ; mais n’y a-t-il pas un intérêt particulier dans un exemple exceptionnel et charmant, celui de ce gracieux et inépuisable inventeur méridional qui a rajeuni une langue et s’efforce de lui donner chaque jour un lustre nouveau, à mesure que les circonstances semblent amonceler des ruines nouvelles autour de ce fragment d’une civilisation évanouie ? Tel est Jasmin. Autrefois, il y a plusieurs siècles, — je veux dire plusieurs années, — c’était l’Aveugle, Marthe, les Deux Jumeaux, que Jasmin écrivait sans céder plus qu’aujourd’hui aux suggestions extérieures, sans se laisser asservir aux caprices régnans ; maintenant, c’est la Semaine d’un Fils qu’il achève aux derniers bruits d’un trône écroulé. Poète de la vraie race des poètes, il y rassemble tous les traits de sa poésie spirituelle et touchante ; homme du peuple, du vrai peuple, il peint encore dans ces pages nouvelles ce qu’il sait de cette vie populaire qu’on travestit, et, comme autrefois, pas un vers, pas un mot, dans ce simple et dramatique récit, n’est né au souffle des passions contemporaines. Homme rare ! homme heureux qui ne laisse point la sérénité de son esprit, la vérité de ses inventions dépendre d’une révolution, et qui d’un œil sûr, au sein de nos jours pleins d’orages, sait retrouver la pure inspiration comme un diamant inestimable au sein des mers troublées ! D’ailleurs, n’y a-t-il simplement que l’impulsion du goût littéraire dans ce détachement des choses qui s’accomplissent ? Il y a, il me semble, quelque chose de mieux : c’est un remarquable esprit de conduite, un tact exquis devenu le complice du juste instinct du poète.

Observer un homme dans le cours des circonstances ordinaires, lorsqu’il n’a qu’à laisser se dérouler invariablement sa destinée, quand nulle crise inattendue, nulle péripétie soudaine ne vient provoquer quelque résolution virile, mettre à l’épreuve l’infaillibilité de son sentiment et de son choix, ce n’est point le connaître, ce n’est point avoir sondé le mystère de sa nature morale. Il faut l’avoir vu dans une de ces heures où un souffle de révolution traverse l’atmosphère, où chaque illusion cache un piège, où un sacrifice de plus fait à l’obsession de quelqu’une de ces chimères qui flottent dans l’air peut altérer la dignité et la droiture de toute une vie. Au premier éclat de février, s’il est un homme qui eût pu se laisser entraîner à tenter quelque rôle nouveau et actif, n’était-ce pas Jasmin ? Le peuple triomphait, disait-on : Jasmin n’était-il pas le plus pur, le plus brillant fils du peuple ? L’acclamation publique allait rechercher tous les mérites, la France allait se parer aux yeux du monde de tout ce qu’elle avait d’illustre : la gloire, déjà depuis long-temps, n’illuminait-elle pas cette humble boutique où l’auteur de l’Aveugle avait été pauvre, où il avait rêvé si souvent, où il avait souffert, n’ayant sans doute, pour le consoler, que la muse invisible qui l’accompagne ? A l’heure même où ce nouvel horizon semblait s’ouvrir, le rapsode populaire n’achevait-il pas de ramasser des trophées dans ces contrées du Midi qui le fêtent, laissant partout des souvenirs gracieux de son génie et des bienfaits pour les pauvres qu’il n’oublie jamais ? Ouvrier et poète, — la belle auréole en ce temps pour décorer une ambition ! Jasmin, mieux inspiré, a su résolûment mettre le pied sur l’embûche cachée et dire non à ces provocations enivrantes. Heureuse sagesse ! Et en effet, en certains momens, n’est-ce pas bien assez de voir et d’entendre sans se jeter dans la mêlée, sans joindre sa voix à toutes les voix qui s’élèvent ? Heureuse sagesse, dis-je, à qui il ne manque que des sectateurs ! Il y a malheureusement en France une passion nationale, et qui ne fermente pas seulement au cœur des poètes et des avocats, ainsi qu’on le dit : c’est la passion d’agir, de se produire, d’envahir la scène publique, de se proclamer l’unique et essentiel sauveur du pays, de s’attribuer l’universelle intelligence des choses. Ce que la France compte de sauveurs des Pyrénées au Rhin, des Alpes à l’Océan, ne se pourrait bien dire. Qui ne s’est fait, au moins une fois dans la vie, cette discrète et modeste confidence, qu’il était vraiment l’homme le plus propre à exprimer une situation ? Quel est celui qui, doué par la Providence de quelque don heureux, ne s’est point cru investi de la puissance de tout faire, d’une aptitude égale à toutes les missions ? Hélas ! et quel est aussi celui qui ne se lasse point de ce qu’il est, même des qualités qui peuvent faire sa gloire, et ne tourne pas un œil d’envie vers un autre théâtre, vers d’autres succès où il rencontrera d’autres mécomptes ? Vieille et éternelle histoire du désir humain ! « Comment se fait-il, disait Horace il y a dix-huit siècles, que nul n’est satisfait de sa condition ? » N’est-ce point dès-lors une bonne fortune de trouver un homme qui vit content de son sort sans cette amertume secrète de l’ambition déçue, qui a su résister aux périlleuses tentations de la vie publique et a senti que chacun dans sa sphère, chacun dans la voie qui lui est tracée, pouvait servir au bien commun sans s’aller perdre follement dans ce grand et souverain amalgame de toutes les passions, de toutes les haines, de toutes les impuissances, de tous les ressentimens qu’on nomme la politique ? Poète éminent, Jasmin s’est senti monter au cœur la fierté, l’orgueil de la poésie, et il s’est demandé pourquoi il chercherait à être autre chose qu’un grand poète, à quoi bon il irait échanger les dons charmans qu’il possède contre la médiocrité peut-être dans une autre sphère, et ce contentement où il vit contre les soucis cuisans d’une autre ambition à satisfaire. « Ma muse, en politique, s’est faite muette, dit-il ; et par une singularité dont il ne s’est pas peut-être expliqué tout l’à-propos, c’est dans une dédicace de son nouveau poème à M. de Lamartine que Jasmin parle ainsi. Enveloppé dans l’admiration la plus vive, le mot n’en reste pas moins, non sans doute comme une leçon, mais comme un secret et urgent appel à cette muse d’autrefois, la muse des Méditations, qui fut la première de toutes parmi nous, qui a pu se laisser corrompre par la perspective d’une double gloire et a livré sa pure et sereine inviolabilité aux profanations vulgaires. La fidélité de Jasmin à la poésie dans sa modeste situation n’est-elle pas un exemple vivant ? Quant à ce titre d’ouvrier qui fut presque un moment un titre de noblesse, l’auteur de Marthe a compris que, s’il devait à son génie de n’être pas moins poète qu’avant, il devait aussi à sa dignité d’homme de ne pas faire un plus bruyant appel le lendemain que la veille aux souvenirs de son origine, de son caractère populaire.

Ce qui a guidé Jasmin, ce n’est point un instinct ordinaire assurément ; c’est son génie familier, — ce génie intérieur qui l’a fait résister, en d’autres temps, à d’autres séductions, et qui lui faisait dire dans son épître à un agriculteur de Toulouse : « Je reste ici ; tout ici me convient. — Terre, ciel, air, tout cela m’est nécessaire pour vivre… » Là, en effet, est la vraie place de l’auteur de l’Aveugle, en dehors des querelles, des luttes intéressées des partis ; là, tout le ramène au sentiment de lui-même comme au sentiment des choses qu’il chante. Cette langue qu’il fait reluire selon son expression, qu’il travaille, qu’il refond comme en un creuset d’or, elle est là sur les lèvres de la jeune fille qui passe, dans la bouche du mendiant qui connaît son seuil et ne lui tend pas vainement une main tremblante. Ces mœurs qu’il dépeint, il les a sous les yeux dans leur simplicité naïve ; ces refrains dont il s’empare, il les entend chaque jour retentir dans les campagnes autour de lui. Ces souvenirs personnels, ces impressions intimes dont il aime la douce mélancolie, cent il se plaît à parsemer ses vers, la réalité qui l’environne les éveille naturellement en lui. L’aspect des lieux le ramène au passé et lui en renvoie le pénétrant parfum. Tout est charme et inspiration pour Jasmin. « … A l’heure où je suis seul, dit-il, mes souvenirs fidèles me tiennent compagnie, et les plus vieux - se refont jeunes pour me plaire. — Aujourd’hui il m’en vient un parfum, — Je vois la prairie où je gambadais ; -je vois l’illot où j’allais ramasser des branches, — où j’ai pleuré, où j’ai ri. — Je vois plus loin le bois feuillu, — où, près d’une fontaine, je me faisais songeur… » C’est ainsi que parle Jasmin dans une pièce sur sa vigne, — sur cette vigne long-temps désirée et devenue son lieu de délices, Tibur modeste, retraite heureuse où le bruit des tempêtes publiques n’arrive qu’en se perdant dans le bruit vague qui monte des champs environnans et du fleuve qui serpente au détour du vallon ! Quelle tribune aux harangues, quels rostres tumultueux égaleraient pour Jasmin ce petit coin de terre où, en homme libre et sage, il a su enfermer ses désirs ! Peu sensible aux faux enthousiasmes, aux exaltations calculées, aux creuses déclamations, c’est là que l’auteur de Marthe court se réfugier au premier éclair de soleil. Et que faut-il pour qu’il oublie aussitôt le monde auquel il vient d’échapper ? Il lui suffit sans doute de jeter les yeux, du haut du coteau où il a bâti sa petite maison, sur le paysage qui se déploie, sur cette combe profonde qui se déroule à ses pieds, pleine de verdure et de fleurs, de voir au loin le fleuve qui suit son cours paisible, — image trompeuse de la vie présente, — d’assister en un mot à un de ces spectacles de la nature qui élèvent l’ame, la tranquillisent, lui rendent son ressort, lui conseillent de mettre un peu moins de fureur aux œuvres humaines, et la détournent surtout des tentations vulgaires. Là, Jasmin est vraiment à l’aise ; nulle contrainte ne pèse sur lui et ne vient comprimer le libre essor de son esprit. Cette vigne de quelques arpens est comme le théâtre naturel où se doit plaire sa muse. Là, l’inspiration fidèle l’attend, tandis que le soleil qui dore le penchant de la colline mûrit des fruits dont il sait le nombre, fait germer les grains qu’il a semés, échauffe et féconde cette terre, qu’il peut embrasser d’un regard. C’est là son domaine, son empire ; une haie vive le borne à peine ; si mal close que soit la porte, elle n’a pas cependant laissé passer l’ambition et l’envie. Avoir compris ce qui convenait à sa position et à la nature de ses facultés, ce qui convenait à son art, ce n’est pas une des moindres gloires de Jasmin. On peut bien, du reste, insister sans danger sur ce phénomène moral : le prosélytisme de la solitude, de l’indépendance, du détachement volontaire des luttes publiques, ne menace point encore, il me semble, d’envahir le monde, de dépeupler la scène populaire, d’appeler au désert les ambitions pacifiées ; la France n’est pas près de rester sans grands politiques. Il est un peu plus à craindre qu’elle ne reste sans grands poètes.

Et qu’on ne s’y trompe pas d’ailleurs : dans son rare et aimable bon sens, par ce tact supérieur et par qu’il met dans sa conduite, sans y songer peut-être, Jasmin trace instinctivement le rôle de la poésie elle-même, -de la vraie poésie. Il résume avec un gracieux éclat dans sa personne ce qu’elle doit être ; il lui assigne cette vie libre et indépendante qu’elle doit avoir. Méconnaître cette indépendance élevée de la poésie, c’est méconnaître son essence même. Qui ne comprend que, — pour la poésie, — s’appuyer sur ces émotions artificielles et passagères que la politique suscite et entretient, c’est bâtir sur un de ces sables mouvans de la Loire qu’un caprice du fleuve fait disparaître en une nuit, — se jeter dans le tourbillon des partis, c’est se faire l’instrument de leurs passions étroites, de leurs colères factices, de leurs préjugés, de leurs injustices, au lieu de rester un art supérieur ayant son but, ses lois, ses conditions propres d’existence ? C’est s’amoindrir dans les mille fluctuations, les mille morcellemens des opinions qui se disputent l’empire ; c’est s’asservir à l’expression de quelques entraînemens accidentels et inférieurs, au lieu de réfléchir ce qu’il y a de plus pur, de plus permanent, de plus élevé dans l’ame humaine ; c’est s’exposer à ne reproduire qu’une image étroite, systématique, tronquée, de notre nature, au lieu d’en révéler tous les côtés, tous les aspects, toutes les tendances par une libre et magique évocation. Que reste-t-il, peu après, de ces Némésis irritées qui secouaient leurs torches, lançaient les foudres et les éclairs ? Un peu de cendre froide qu’on remue indifféremment en s’étonnant qu’il en ait pu un jour jaillir des flammes. Les circonstances sont passées, la flamme s’est évanouie, le trait émoussé est retombé dans le vide ; l’allusion a perdu son à-propos et sa fraîcheur ; l’intérêt actuel de la moquerie ou de la colère s’est effacé. Il faut l’œil d’un érudit pour recomposer toute cette vie tombée en poussière et oubliée : œuvre ingrate où l’esprit se lasse à la poursuite d’un présent qui se dérobe déjà, et contracte une certaine tristesse à mesure que les faits et les régimes qui se succèdent lui offrent le spectacle de leur fatigante mobilité.

Une chose me frappe : voilà un grand poète, le plus grand poète politique peut-être sous une forme légère, — Béranger, qui depuis long-temps s’est tu. Vainement l’auteur du Roi d’Yvetot disait à sa chanson de reprendre sa couronne ; ce n’était qu’un éclair qui ne laissait pas de témoigner quelque amertume, et il semble se répéter à lui-même ces vers d’une mélancolie charmante :

Ma gaîté s’en est allée ;
Sage ou fou, qui la rendra
A ma pauvre ame isolée,
Dieu l’en récompensera !

Cette tristesse, elle n’est pas cependant dans la nature du génie de Béranger. Ce silence, ce n’est pas jusqu’ici l’insuccès qui l’a pu motiver. N’est-ce pas plutôt aux déceptions de la muse politique qu’on peut l’attribuer ? Et pourtant quel stimulant nouveau ne devrait-il pas y avoir pour un esprit d’une telle élévation et d’une telle finesse dans le spectacle de tant de folies qui prétendent à la direction de l’humanité ! Quels fruits n’aurait-on pu attendre d’une verve libre et vive retrouvant son feu et ramenant au sentiment du juste et du vrai les ames incertaines ou égarées ! — Voici, d’un autre côté, un poète qui chante la nature et le ciel, la douleur et la joie, « les ruisseaux, les pauvres, l’amour, » comme il le dit avec une bonhomie un peu ironique : — c’est Jasmin ; sa gaieté ne s’est point envolée, les ans n’ont point tari ses illusions, et tandis que l’inspiration poétique semble, parmi nous, fléchir sous une sorte de compression, Jasmin travaille encore ; il chante sans découragement ; il laisse aller au sein de la tourmente contemporaine ces vers de la Semaine d’un Fils, qui n’ont pas moins de grace, d’éclat et de valeur morale que les précédens. Ce serait donc une erreur singulière de croire que la meilleure condition pour la poésie, c’est d’intervenir dans le domaine orageux de la politique. Sa source, ses élémens sont ailleurs ; son intérêt, non d’un jour, mais de tous les instans, consiste dans la reproduction idéale des sentimens immuables et spontanés de notre nature, de ses instincts profonds, de la réalité émouvante et diverse de la vie. Il arrive parfois, au surplus, que cette libre et sincère reproduction de la vérité humaine sous toutes ses faces peut puiser d’une façon inattendue dans les circonstances cet attrait d’actualité si recherché, auquel les esprits secondaires sacrifient souvent toutes les autres conditions d’art. Ce double intérêt ne se rencontre-t-il pas dans quelques-uns des poèmes de Jasmin ? En peignant, comme il l’a fait dans ses œuvres, la vie populaire avec ses mœurs, ses habitudes, ses traditions, ses plaisirs naïfs et ses déchiremens inconnus, l’auteur de Marthe, outre les résultats poétiques qu’il a obtenus, ne se trouve-t-il pas avoir substitué d’avance à cette image grossière d’un peuple factice qu’on retrace - l’image d’un autre peuple simple, droit et sérieux, qui est le vrai peuple vivant hors du cercle où s’enferme l’idéal des sectaires ?

Le peuple en effet, — celui qui est l’objet des peintures de Jasmin, — a ses coutumes qui lui sont chères, ses mœurs au-dessus desquelles les révolutions passent sans les altérer sensiblement, ses goûts et ses idées, qui sont moins empreints de vulgarité que d’une ingénuité vigoureuse et simple. Toute cette existence a mille accidens dramatiques et originaux à qui il ne manque que d’être mieux connus. Il y a dans toute cette nature des mystères de force et de résignation qui ont un charme secret pour ceux qui les pénètrent ; et entre tous ces mystères, ne faut-il pas placer cet attachement singulier de l’homme de travail dans les campagnes pour la terre qu’il cultive ? Il lutte avec elle et il l’aime comme on aime tout ce qui coûte de la peine et des sueurs. Les saisons se succèdent et éveillent toujours en lui de nouvelles espérances, de nouvelles anxiétés. Chaque rosée féconde le réjouit comme pour la première fois, chaque gelée tardive est un souci et une déception. Il met sa vie et celle de sa famille, de ses enfans, dans ce coin de terre. Toute son ambition est d’y faire germer des moissons prospères, de l’agrandir, s’il peut. La moralité, la dignité de cette existence modeste dans laquelle passent ignorées des générations entières, c’est le travail même qui élève l’homme, qui est pour lui un instrument de liberté et lui procure le moyen de satisfaire ce sentiment intime, impérieux, de solidarité qui fait qu’il vieillit et se retire content du monde en voyant ses enfans recueillir l’héritage de ses sueurs. Que d’autres cherchent une issue dans ces masses profondes pour y faire arriver l’envie et la haine ! Jasmin n’y hasarde son regard que pour relever justement cette condition laborieuse en montrant tout ce qu’il y a d’animé, tout ce qu’on y peut découvrir d’élémens vigoureux en faisant assister à tout ce qui se développe, là comme ailleurs, de sentimens, de passions, de drames obscurs ou d’épisodes heureux. De la vie du peuple méridional il n’oublie rien, ni ses rigoureux labeurs, ni ses délassemens enivrans, ni ses jours de deuil, ni ses fêtes charmantes. Tout se reflète dans ses vers où la plus singulière exactitude technique s’allie à la richesse de l’imagination, dans la description du travail de tous les jours, des noces joyeuses et pittoresques, de ces veillées du soir où les anciens content pour la centième fois les vieilles histoires, tandis que les plus jeunes se parlent tout bas « au bruit amer et doux du dévidoir. » Est-ce la faute du poète, si la politique tient peu de place dans les préoccupations de ce monde rustique et laborieux ? Hélas ! le nom même des dieux nouveaux est inconnu de la plupart de ceux qu’ils veulent convertir à leur religion et à leurs systèmes, qu’ils croient peut-être déjà avoir convertis. La politique populaire, la seule qui existe, — qu’elle soit une vue profonde ou un préjugé, — c’est celle que révélait Jasmin dans un morceau sur Latour d’Auvergne, lorsqu’il montrait, en finissant, l’image de l’empereur descendant dans les masses et les enivrant de son prestige familier. « Quand tout devient petit, disait-il, lui seul semble grandir. C’est que, pour lui, le peuple a toute sa mémoire ; c’est que, malgré tant de livres payés, de l’empereur, de ses soldats, le peuple hardiment désobscurcit l’histoire, et seul, il en fait luire les mille soleils ; car le peuple est ici, jusqu’au dernier des siècles, le grand poème de Dieu, qui fait tout retentir quand pour la gloire il chante et qui a trente millions de voix et de feuillets ! » - Les poètes ne sont-ils pas quelque peu prophètes ?

Nous parlons du peuple et de ses mœurs, qui sont la manifestation extérieure de son génie. Ne croyez pas que Jasmin commette l’infidélité de travestir le caractère populaire au point d’effacer Dieu de ces consciences naïves. Cette fleur toujours vivante du sentiment religieux, il peut la recueillir de toutes parts autour de lui, dans les habitudes, dans les ames, dans les usages pieux, dans les traditions consacrées par la foi publique. La croyance n’a point perdu son empire sur les cœurs, et ce n’est pas sans émotion, ce n’est pas sans se découvrir et s’agenouiller qu’on voit encore dans les campagnes le prêtre bénir au printemps les moissons. Dites, je vous prie, à celui qui assiste chaque jour à tous les miracles de la nature, qui, plus que tout autre, connaît les bienfaits des saisons, dont la vie tout entière se passe à la clarté du ciel, qui, sans en raisonner doctement peut-être, dans cette admirable harmonie des choses, sent la main d’un ordonnateur suprême, — dites-lui qu’il vous plaît un instant de casser aux gages cette providence infidèle qui a le tort de ne pas entrer dans vos vues ! il rira de vous, et lequel sera l’ignorant ? lequel sera l’insensé ? Jasmin n’est que l’écho de la voix populaire lorsqu’il sème ses récits d’incidens où perce le sentiment religieux. C’est cet accord de l’instinct public et de l’instinct du poète qui donne un accent de naturel et de vérité au portrait qu’il fait du prêtre de campagne. « J’aime le prêtre de campagne, dit-il ; comme celui de la ville, lui n’a pas besoin, pour faire croire au bon Dieu, pour faire croire au démon, de dresser son esprit sur la sainte montagne… Autour de lui tout croit, tout prie : aussi bien, ils pèchent souvent, comme nous le faisons tous ; mais le prêtre des champs n’a qu’à élever la croix, et le mal devant elle plie, et le péché déjà né en herbe s’arrache. Oh ! le prêtre des champs, je l’aime, je le trouve beau : de son siège de bois, rien n’échappe à son œil ; sa cloche chasse au loin la grêle et le tonnerre. Il a les feux toujours ouverts sur son troupeau ; un pécheur le fuit, il le sait, il le va chercher. Pour les fautes il a des pardons, pour les chagrins un baume bien doux. Son nom court béni ; les vallées en sont pleines. Chacun l’appelle dans son cœur le grand médecin des peines » On veut chasser Dieu de la conscience des hommes. Si cela se pouvait pour quelques esprits superbes qui vivent de fictions et des mensonges de leur orgueil, le sentiment religieux ne conserverait-il pas un refuge assuré dans le cœur de ceux qui souffrent et qui ont quelque chose à espérer ?

Dans cette vie populaire, en effet, dont les œuvres du poète méridional sont en quelque sorte le miroir, il y a de vives et poignantes misères « qui se cachent partout entre deux murailles ; » il y a des indigences cruelles, des pauvretés sans nom. Nul mieux que Jasmin n’a peint ces réduits obscurs où la faim et le froid se disputent un être humain, ces « maisonnettes encombrées de famille où le manœuvre au visage rêveur dit à ses enfans : — Ah ! pauvrets, que le temps est dur ! » mais aucune de ces misères ne lui apparaît qu’il ne la montre éclairée et calmée par la lumière divine de la bienfaisance, qui désarme les irritations secrètes et empêche la douleur de s’aigrir. Cet intervalle qui sépare les heureux de ce monde de ceux qui souffrent, et que d’autres s’efforcent d’élargir en y faisant germer la haine, — une haine inextinguible, — il le comble par la charité qui rapproche et unit. Dans la pauvreté telle que la peint le poète, il n’y a ni fiel ni envie ; il y a de la résignation, de la force, du bon sens, souvent un héroïsme obscur qui s’ignore, et c’est ce qui la rend plus touchante que les misères envenimées par l’orgueil et défigurées par l’esprit de révolution. Il n’y a pas bien long-temps encore, dans une saison rigoureuse d’une de ces dernières années de détresse, il s’élevait déjà des présages sinistres de cette guerre sociale inaugurée depuis dans le sang. La famine et le froid, disait-on, allaient enflammer la fureur populaire contre les riches et les châteaux. Jasmin écartait ces prédictions dans une pièce qui a pour titre : Les Prophètes menteurs. Il les démentait éloquemment pour le peuple, pour le vrai peuple laborieux et sain, et il mêlait dans ses vers des conseils austères dignes d’être entendus. Il s’exprimait ainsi dans un passage :

… Lou puple may fort, àro que n’en sat may,
Gardo, fôro del mal, sa bèlo pajo blanco,
Et n’es pas negre al co coumo nou l’an pintrat.
Bol èstre agnèl, pourbu qu’atge un bri d’hèrbo al prat…
Et se l’an bis lioum, ès quan l’hèrbo li manquo.
Riches, bouta-ne doun en rezèrbo per el
Pes grans frets, quan n’a plus ni manno, ni sourel,
Et sarés benezitz ; et touto la semmàno
Recoultares d’amou d’oustalet en cabâno,
Demandas an aques apôtros de nostre atge
Que sen Bincen de Pol caouzis, et que s’en ban
Gari chel bièl et chel maynatge
Las plàgos que lou fret et la mizèro fan.
Es que bezon tout, bous diran :
Qu’à peno la plàgo se barro,
La may apîlo sous pichous
Et dit : « Paourots, à ginouillous !
« Cal prega Diou pes riches, âro,
« Car lous riches se fan millous. »
Bous diran que lous pays, à la rigou de l’ayre
Bachon un bras de fer aoutres cots menaçayre,
Et se dizon entr’es - « Nostres bièls, malhurous,
« Faouto d’un baoume counsoulayre,
« Toumbâbon lous castèls, nous aous escourren lous
« Car lous riches se fan millous !! »
Riches, nou cambiés plus et que tout bous daoureje,
Sur des moùfles tapis coulas beziadomen
Bostro bito de sedo, et de mèl, et d’encen ;
Mais perqué res aciou per bous aou n’amaréje,
N’oublides pas un seul moumen
Que des paoures la grando cloûco
Se rebèillo toutjour dambé lou rire en boûco,
Quan s’endron sans abé talen !!

« … Le peuple, plus fort maintenant qu’il sait davantage, — garde à l’abri du mal sa belle page blanche. — Il n’a pas le cœur noir comme on nous l’avait peint ; — il veut rester agneau, pourvu qu’il ait un brin d’herbe au pré, — et si on l’a vu lion, c’est quand l’herbe lui manquait. — Riches, mettez-en donc en réserve pour lui, — pour les grands froids, quand il n’a plus ni manne, ni soleil, — et vous serez bénis, et toute la semaine - vous amasserez une moisson d’amour de chaumière en cabane -… Interrogez les apôtres de notre âge - que saint Vincent de Paul choisit et qui s’en vont - guérir chez le vieillard et chez l’enfant - les plaies que font le froid et la misère : — eux qui voient tout, ils vous diront - qu’à peine la blessure fermée, — la mère rassemble autour d’elle ses petits - et dit : « Pauvrets à genoux ! — il faut prier Dieu pour « les riches maintenant, — car les riches se font meilleurs. » - Ils vous diront que les pères, dans la rigueur de la saison, — abaissent un bras de fer autrefois menaçant, — et se disent entre eux : « Nos anciens malheureux, — faute d’un baume consolateur, — renversaient les châteaux ; nous autres étayons-les, — car les riches se font meilleurs ! » - Riches, ne changez plus et que tout vous prospère. — Sur de moelleux tapis coulez heureusement - des jours de soie et de miel et d’encens ; — mais, pour que rien ici pour vous ne soit amer, — n’oubliez pas un seul moment - que du pauvre la grande couvée - se réveille toujours avec le rire sur les lèvres, — quand elle s’endort sans avoir faim ! »

Malheureusement cette plaie terrible de la pauvreté, il n’est peut-être au pouvoir de personne de la guérir, de la supprimer entièrement. Toutes les recettes économiques, toutes les combinaisons rêvées peuvent-elles arriver à autre chose qu’à la déplacer ? N’est-ce point une des faces de la couleur humaine qui tient à l’essence même de notre nature ? Mais si c’est un problème insoluble de chercher à extirper le principe même de cette plaie, il est du moins donné à tous, au poète comme à l’homme d’état, de l’adoucir, d’en tempérer l’amertume, en pacifiant, en élevant les cœurs au lieu de leur souffler la haine et la guerre, en développant ces germes de sympathie mutuelle que Dieu a placés en nous comme un des signes les plus manifestes de notre grandeur morale. L’auteur des Souvenirs ne l’oublie pas plus dans ses vers que dans ses actions. Nul n’a eu de plus éloquentes inspirations pour chanter la charité, — non celle qui se fait avec faste, qui aime à se laisser voir et humilie la fierté humaine, mais cette charité active, qui va sans bruit, dans l’ombre, chercher ceux qui gémissent, soulager tous les dénuemens, qui laisse à la misère sa dignité, et est la réalisation de ce mot sacré : Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

C’est avec cet instinct sûr, c’est avec cette connaissance exacte du monde des pauvres, comme il le dit, de ses mœurs, de ses croyances, de ses habitudes familières, de ses besoins, de ses résignations et de ses joies, c’est en rassemblant tous ces traits, toutes ces nuances d’une nature fidèlement observée, que Jasmin est parvenu à donner un intérêt de vérité, en même temps que l’intérêt de l’invention, à ses poèmes, à ces petits drames qui ne sont que la mise en action de la vie populaire et se déroulent sur un théâtre qui est partout, dans les vallées, dans les cabanes couvertes de chaume, au seuil d’une église ou sur le penchant des coteaux, au coin d’un chemin ou dans la chambre étroite et nue visitée par le deuil. L’Aveugle, Franconnete, Marthe, les Deux Jumeaux, dans leur variété de détails et de richesse poétique, portent la même empreinte, sont nés de la même pensée, de la même inspiration, et c’est pour cela que, tout en mettant dans ses peintures un art savant et raffiné, Jasmin reste vraiment un poète populaire. Ce qu’il faut surtout aussi remarquer dans ces compositions, c’est le parfum moral qui s’en exhale. Le drame des passions et des sentimens y sert à manifester la pureté du cœur, la puissance du devoir. Quel tableau plus poignant, plus profond et plus innocent tout ensemble de l’amour que l’Aveugle, que Marthe, — Marthe, la pauvre jeune fille, courageuse et douce dans sa passion, qui rassemble ses épargnes, use sa vie dans le travail pour arriver à pouvoir racheter du sort son fiancé Jacques, qui ne la paie que par l’abandon et l’oubli, et lui rapporte la folie en échange de son amour ! C’est dans Marthe que se trouve cet hymne - d’une grace poétique exquise - aux hirondelles : « Les hirondelles sont revenues, — je vois mes deux au nid là-haut… - On ne les a pas séparées, — elles, comme nous autres deux !… Restez, ma chambre est au soleil ; — je ferai tout pour que vous vous attachiez à moi ; — restez, oiseaux aimés de Jacques ! etc., etc. » Ce n’est pas le sacrifice innocent, l’abnégation de l’amour qui fait le mérite des Deux Jumeaux ; c’est un sentiment aussi pur qui éclate dans ce récit, — le dévouement fraternel. Ai-je besoin d’ajouter que la Semaine d’un Fils a le même caractère ? Simple épisode de cette épopée populaire de Jasmin, — et non le plus considérable, — la Semaine d’un Fils est une bien humble histoire, sans faste, sans recherche, sans effets savans et sonores ; peut-être même l’action serait-elle trop peu liée, trop peu consistante, si l’intérêt n’était relevé par le sentiment intime qui circule dans le récit, par le charme des détails et ces traits soudains de sensibilité qui révèlent toujours le poète. Le poème s’ouvre par une de ces scènes naïves, empreintes de je ne sais quelle grace touchante, je ne sais quel mystère émouvant, et qu’il faut lire, si je puis ainsi parler, avec le cœur.

L’hiroundelo fugio nostre ayre bengut fret ;
Nostre tan bel sourel se fazio soureillet,
La campagno tournabo mudo
Al nègre beni de Toutsan ;
Et de la cabeillo mièy nudo
La feillo jaouno et fregeludo
Toumbâbo morto en biroulan.
Un tantos, al sourti d’une bilo bezino,
A l’houro oun lou ciel s’illumino
Dus pichous, fray et so, paresquéron tout souls ;
Tout dus à l’un cot gemisqueron ;
Apey daban la crouts del cami s’en angueron
Et s’y bouteron à ginouls.
Abel, Jano, al cla de la luno
Restèron lounten sans poulsa ;
Apèy coumo l’orgo à l’aouta
Las dios boues fasqueron tinda
Dios prieros que n’en fan q’uno
Et qu’al ciel semblabo mounta :
« May de Diou, bierges pietadouzo
« Mando toun angel che nous aou
« Et garis nostre pay malaou ;
« Nostro may tournara jouyouzo
« Et nous-aou dus, biergeto-may,
« T’aymaren se pouden, enquero, enquero, may ! »

« L’hirondelle fuyait notre air devenu froid ; — notre si beau soleil se faisait soleillet ; — la campagne redevenait muette - à la noire approche de la Toussaint, — et de la cime moitié nue (de l’arbre) - la feuille jaune et frileuse -tombait morte en tournoyant. — Un soir, à la sortie d’une ville voisine, — à l’heure où le ciel s’illumine, -deux enfans, frère et sœur, parurent tout seuls. — Tous deux à la fois soupirèrent ; — puis, devant la croix ils s’en allèrent, — et s’y mirent à genoux. — Abel, Jeanne, au clair de la lune, — restèrent long-temps sans parler ; — ensuite, comme l’orgue à l’autel, — les deux voix firent tinter - deux prières qui n’en faisaient qu’une, — et qui au ciel semblaient monter : — « Mère de Dieu, Vierge compatissante, — envoie ton ange dans notre maison - et guéris notre père malade ; — notre mère redeviendra joyeuse, — et nous autres, Viergette-mère, — nous t’aimerons, si nous pouvons, encore, encore mieux !… »

Il est difficile sans doute de rendre complètement le charme gracieux et poétique de ces vers consacrés à la prière commune de deux enfans ; il est plus aisé, il me semble, d’en saisir le sentiment dans sa pureté. C’est ce sentiment religieux dont je parlais, qui est partout, qui se ravive à chaque épreuve, qui s’alimente aux plus intimes sources du cœur, et que les enfans puisent avec le lait de leur mère ; c’est cet instinct mystérieux et naturel des choses invisibles, d’un être puissant et protecteur auquel il faut recourir dans les momens d’abandon. Ce sentiment, cet instinct est un besoin pour la nature humaine ; c’est son penchant invincible, indestructible. Ces deux enfans que le poète amène au pied d’une croix, à la clarté sereine de la lune, pour demander la vie de leur père, ne sont-ils pas le symbole naïf de cet élan religieux de l’ame humaine ? — De quoi s’agit-il donc dans le poème de Jasmin ? C’est un pauvre maçon, ancien militaire, — Alari, — déjà près de succomber au mal qui le ronge. S’il meurt, il emporte avec lui le pain de sa femme, de ses enfans, qui est dans son travail. Il ne laissera après lui que la ruine, le dénûment et toutes les tristesses de la misère jointes aux tristesses de la mort. La prière des enfans a-t-elle été écoutée ? Il le faut croire : en rentrant, Abel et Jeanne trouvent leur père déjà mieux et délivré de la fièvre qui brûlait son sang. La mère attendrie et joyeuse les serre sur son sein avec passion, et tous trois ils prient Dieu encore, « à genoux, dit le poète, entre quatre colonnes d’un vieux lit en serge où maintenant formait d’un sommeil plus doux le bon père… »

Un peu d’espérance rentre donc dans la maison attristée ; la confiance et la joie y reviennent. Alari retrouve peu à peu la santé, après avoir lutté fièrement avec le mal ; mais les forces ne reviennent que lentement, et il ne peut encore recommencer sa vie de travail. Dans l’attente où chaque jour se passe, il se préoccupe de sa famille ; il voit son fils Abel grandir, et s’inquiète de ce qu’il deviendra. « Nous sommes pauvres, — dit-il à son fils un matin où Abel vient assister à son réveil, — et nous n’avons que mon travail pour vivre. — Le ciel, en me guérissant, a voulu nous sauver. — Toi, mon fils, tu as quinze ans déjà ; — tu sais lire, tu sais écrire, — au travail il faut songer. — Je sais que tu es chétif ; tu as des heures de langueur, — tu es plus joli que fort. Tes petits bras plieraient, — quand sur la pierre ils frapperaient. — Mais notre percepteur, qui aime ta bonne mine, — te trouve l’air monsieur, — et veut de toi faire quelque chose. — Va-t-en chez lui, et fais tout pour lui plaire. — Surtout pas de gloriole, Abel, comme j’en ai vu. — Écrivain, ouvrier, chacun a son travail. — Plume, marteau, ce sont des outils ; — l’esprit comme le corps fatigue notre vie … » Le bon Alari rêve déjà un avenir brillant pour son fils ; il se réjouit d’avoir trouvé pour cette nature fine et délicate un travail plus doux, une condition plus heureuse, tandis que lui il poursuivra sa tâche rude et grossière. Voici pourtant qu’un coup de foudre inattendu vient flétrir ces espérances, renverser ce bonheur modeste. « Le plaisir chez le pauvre est de courte durée. » Alari n’a point encore regagné ses forces, et il reçoit l’ordre de reprendre aussitôt son travail, s’il ne veut pas qu’il lui soit enlevé. « Je suis guéri ! s’écrie-t-il en se relevant par un mouvement spontané ; » mais, trop faible, il retombe pâle, abattu, sous le poids de la menace qui fui est faite, accablé par le sentiment de son impuissance. Il lui faudrait encore à peine quelques jours de repos, — une semaine ! Le spectre de la misère se relève déjà au sein de la pauvre famille désespérée et muette, quand tout à coup Abel, l’œil en feu, s’échappe ; le courage illumine sa figure et la fait rayonner ; « la force bout dans ses petits bras, » selon l’expression du poète, et lorsqu’il rentre, il s’approche de son père, le rassure d’un regard souriant, et lui dit que cette semaine de repos dont il a besoin encore, il l’aura, — qu’un ami s’est chargé de son travail et tiendra sa place. « Sauvé par un ami !… Il y a donc encore des amis ! s’écrie amèrement l’auteur. Hélas ! il y a de bons fils,… des amis peut-être plus ! » C’est Abel qui, malgré sa jeunesse, est allé s’offrir à la place de son père, et chaque jour il va au travail, pétrit le mortier, escalade les échafaudages, remue hardiment la pierre, tandis qu’Alari le croit occupé aux écritures du percepteur. Abel ne néglige rien d’ailleurs pour cacher à son père sa pieuse ruse ; sa mère seule la sait, et « d’un clin d’œil il répond au clin d’œil de sa mère. » La ruse ne se décèle, le voile ne se déchire aux yeux du père que par un coup terrible, par la mort d’Abel, qui tombe du haut de la maison à laquelle il travaille, et une triste fatalité amène Alari sur le lieu même où son fils s’éteint dans l’agonie. Abel a à peine le temps de le reconnaître. « il penche sa tête vers lui ; pendant un demi-quart d’heure il tient sa main dans ses mains, et il lui sourit en mourant ! » Il n’a pu jusqu’au bout achever sa semaine, interrompue par la mort. — Ce sourire, qui clôt le poème, n’apparaît-il pas comme une pure révélation de la volupté secrète que laisse dans l’ame d’Abel le sentiment d’un devoir accompli sans regret et sans faste ? C’est le rayon calme et doux qui décore un dévouement naïf poussé sans effort jusqu’à la plus extrême limite. Ici, comme ailleurs, dans ce dernier élan de mansuétude charmante, éclate l’élévation de la pensée de l’auteur, la pureté de son inspiration. Et pourtant, on le conçoit, la tentation était facile pour un esprit vulgaire. Le poète pouvait aisément céder à l’attrait de l’actualité en remuant des passions contemporaines, en éclairant de quelque sinistre flamme de haine la dernière heure de la jeune victime du travail. Jasmin a préféré ne songer qu’à la transfiguration même du dévouement dans un ineffable sourire ; il a mieux aimé être simple, émouvant et vrai dans ce petit drame dont je n’ai pu donner que le squelette sans vie et sans couleur.

C’est ainsi qu’à l’heure même où la poésie semble s’éteindre dans les esprits lassés ou détournés par l’ardent attrait des luttes présentes, elle jaillit de nouveau aussi fraîche, aussi vivante que jamais d’une imagination libre et énergique. Au milieu des mille transformations, des mille changemens, des mille fluctuations qui altèrent l’ame humaine, qui étonnent et fatiguent le regard, il n’est pas sans une austère douceur de s’arrêter un instant à observer un homme qui consent à être ce qu’il fut toujours, — un homme heureux dans son indépendance, un grand poète dans son antique et populaire langage. Il y a dans la simplicité, dans le naturel et le vrai, qu’ils se manifestent dans une existence, qu’ils éclatent dans une œuvre poétique, un charme secret toujours nouveau et dont on se sent d’autant mieux disposé à goûter le prix, qu’il semble plus inattendu peut-être dans nos heures de hâte, de transition et d’épreuve. La simplicité nous venge de tant de vanités théâtrales, de tant de boursoufflures de l’orgueil en révolte, de tant de violentes profanations d’Érostrates désespérés ! Le naturel et le vrai nous consolent de tant d’hyperboliques chimères, de tant de falsifications de notre pauvre être moral ! Ces conditions élevées et pures de toute poésie, je n’ai pas besoin de les indiquer à Jasmin ; il les connaît, il s’y rattache invariablement, sans nul effort, comme à une loi qu’il est doux de suivre, et de là l’intérêt soutenu de ses aimables productions, de là cette rectitude, cette sérénité qu’on remarque dans son inspiration. — Heureux homme, disais-je, qui a su régler sa vie sans y laisser place aux calculs vulgaires, sans tenir toujours sa porte entr’ouverte aux bruits du dehors, aux appels des passions corruptrices, et qui, de cette vie paisible, a su faire un foyer actif d’où jaillit par momens la plus belle des poésies, celle qui repose le cœur sans l’énerver et le conduit d’émotion en émotion au sentiment généreux et libre du devoir humain !


CH. DE MAZADE.