Le Capitaine Gueux

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Le Capitaine gueux
Léon Gozlan

Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 26, 1841





LE


CAPITAINE GUEUX.


On aurait difficilement obtenu de voir les lettres en vertu desquelles Jérôme Harbour, — que plus loin nous ne nommerons plus que Grenouille pour nous conformer aux traditions locales, — prenait ou se laissait donner le titre de capitaine. Sur les bords de la Manche, depuis Cherbourg jusqu’à Saint-Valéry et fort au-delà, personne n’a jamais connu Jérôme Harbour ; et qui n’y a pas entendu parler du capitaine Grenouille ? Son oncle, honnête tisserand de Vannes, lui dit au moment de mourir : « Je te lègue vingt mille francs honorablement gagnés, mais à la condition que tu les emploieras ou dans le commerce des chanvres, ou dans celui des toiles, ou dans celui… » Le vieil oncle mourut avant d’avoir pu achever la série des clauses conditionnelles, en sorte que le neveu se crut en droit, sans léser sa conscience d’héritier, de ne s’arrêter à aucune, et de donner aux vingt mille francs une destination plus à sa guise. Quoique Jérôme Harbour n’eût alors que vingt-quatre ans, il ne comptait pas moins de quatorze années de navigation. D’abord mousse, il avait été ensuite matelot, puis il était resté matelot. Il s’était arrêté là, point extrême, borne presque infranchissable pour les marins qui n’unissent pas la théorie à la pratique. Ce n’est pas que ses parens ne l’eussent cent fois engagé à apprendre les mathématiques, afin de pouvoir passer ses examens ; il avait sans cesse trouve des prétextes pour éloigner toute étude sérieuse. Il n’était qu’un matelot, mais un matelot de toute pièce, accompli, ayant navigué sous toutes les latitudes et résisté aux variations de tous les climats, supportant les fatigues et les privations de la mer avec insouciance, et tout aussi propre au dur service d’une pêche à la baleine dans les glaces du pôle, que capable de s’élancer à l’abordage, la hache d’armes d’une main, le pistolet de l’autre.

Quand nous disons qu’il était un matelot accompli, nous n’entendons parler que de sa force physique, de ses connaissances pratiques et de son courage ; de graves défauts ternissaient ses quelques bonnes qualités. Il jouait beaucoup, il buvait tout ce qu’il ne perdait pas au jeu et tout ce qu’il y gagnait, et il avait en outre le plus grand vice dont un marin puisse être affecté, il détestait la discipline. La hiérarchie lui faisait horreur. Le mot de capitaine lui déchirait la bouche. Ce n’était qu’en frémissant qu’il portait la main à son chapeau ciré, lorsque, enrôlé par force dans la marine militaire, il était obligé de saluer ses chefs de tous les grades. Combien de fois n’avait-il pas été mis aux fers pour leur avoir manqué de respect ou pour cause de désobéissance ! Le marin, pour lui, c’était le matelot ; le reste ne comptait pas. Qui ferle les voiles pendant les gros temps ? se disait-il, qui pèse sur les cordages raidis par le froid ? qui tourne au mouillage la roue du cabestan ? qui arrache l’ancre du fond rocailleux de la mer ? qui tient d’une main ferme le gouvernail ? n’est-ce pas le matelot ? Il eût été parfaitement inutile de lui faire observer que sans l’intelligence du capitaine les voiles, les cordages, le gouvernail et l’ancre fonctionneraient sans but comme sans utilité ; il n’eût pas écouté, il n’aurait pas voulu comprendre. S’il eût compris, il aurait été obligé de soumettre sa capacité à celle d’un autre, de reconnaître des supériorités, et, les ayant reconnues, de leur obéir. Précisément c’était là l’incurable infirmité de son caractère.

À l’époque où il hérita des 20,000 francs de son oncle le tisserand de Vannes, somme énorme en Bretagne et en Normandie, la France était en guerre à peu près avec tout le monde ; c’était en 1802 ou 1803. Le moment était peu favorable au commerce. D’ailleurs notre personnage ne l’aimait pas plus qu’il n’y était propre. Quel écoulement ménagerait-il à ses 20,000 francs ? Libéré du service, il n’avait plus rien à démêler avec la conscription ou la levée des matelots. Après un an de séjour à terre, il commença pourtant à se lasser de Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/452 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/453 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/454 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/455 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/456 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/457 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/458 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/459 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/460 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/461 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/462 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/463 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/464 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/465 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/466 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/467 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/468 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/469 Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 26.djvu/470 l’un que pour l’autre capitaine, car à cette époque on ne connaissait pas trop les sympathies de la Hollande, comprise dans le système du blocus continental et recevant pourtant de toutes mains les marchandises anglaises.

— Quel est celui de nous qui est prisonnier de l’autre ? demandèrent les deux audacieux capitaines en touchant le vaisseau hollandais.

— Vous n’êtes prisonniers de personne, leur fut-il répondu : Napoléon a cessé de régner, La France a signé une paix perpétuelle avec l’Angleterre.

— En voilà une, dit le capitaine Grenouille, à laquelle j’étais loin de m’attendre.

— Entendez-vous ! dit le capitaine Gueux, une paix perpétuelle ! Votre main ?

— Perpétuelle ! dit Grenouille en retirant la main… j’attendrai.

On les débarqua tous les deux à Dunkerque.

Un an après, le capitaine Gueux envoyait au capitaine Grenouille, au nom de la société des naufrages de Londres, une médaille d’or sur laquelle était gravé ceci :

Donnée au capitaine français Grenouille pour avoir sauvé dans sa chaloupe, malgré la guerre, le capitaine anglais surnommé le capitaine Gueux.

Et de l’autre côté de la médaille, on lisait :

Donnée au capitaine anglais Gueux pour avoir, malgré la guerre, épargné la vie du capitaine français Grenouille.

Au cordon de la médaille, on lisait encore :

Amitié éternelle entre ces deux hommes comme entre leurs deux nations.

Le capitaine Grenouille est vieux, mais il a trois enfans au service de la marine. L’histoire pourrait bien ne pas être finie.


LÉON GOZLAN.

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