III. Adhémar de Trémazenc de Capestang
En la matinée de ce même jour, un jeune cavalier d'une vingtaine d'années galopait d'un petit galop flâneur, à quelques lieues de Longjumeau.
Mince, de taille hardie, souple, il avait une figure irrégulière et narquoise, belle à sa façon, d'une témérité qui s'ignore. Ses yeux disaient sa confiance illimitée en son étoile. Il portait avec élégance un costume en velours gris perle, quelque peu râpé, et une solide rapière à poignée de fer ciselé.
Tout à coup, le cheval s'arrêta devant un large ruisseau, la rivière de Bièvre longeant à cet endroit l'orée d'une forêt. La route qui franchissait la rivière, à une lieue en amont, pénétrait, là, dans la forêt où elle se perdait.
Sur cette route, était arrêté un carrosse — invisible pour note jeune cavalier, abrité derrière un rideau de jeunes ormes. Et, du fond de la voiture, un femme guettait le jeune homme qui bavardait avec son cheval :
"Mon digne compagnon, à quoi servirait-il de s'appeler Fend-l'Air, s'il fallait passer les rivières sur des points ? Si nous nous défonçons quelques côte, notre défaite n'aura pour témoin que le soleil. Hop, Fend-l'Air, hop, hop!..."
Le cavalier avait pris du champ. Le cheval s'avança vers l'obstacle, se tendant comme un ressort à chaque foulée. Brusquement, l'homme rendit les rênes : l'animal se rua en tempête avec un bondissement prodigieux dans l'espace; l'instant d'après, sur l'autre rive, Fend-l'Air, emporté par l'élan, fonça sur la route jusque sous bois, pour aller s'arrêter à quelques pas du carrosse invisible.
"Bravo! Fend-l'Air! cria le cavalier. Merveilleux!
— Merveilleux !" répondit une voix du fond des frondaisons.
Le jeune homme se redressa, effaré.
"Ouais! fit-il. Serait-ce ici la demeure du seigneur Echo ?
— Vraiment merveilleux, reprit en se montrant alors la dame du carrosse. Mais vous risquiez de vous tuer."
"La petite de Longjumeau ! murmura le cavalier. Ce n'était pas la peine de quitter la route pour la fuir!...pour rêver à mon aise à ma belle amazone en velours bleu!"
"Vous ne me répondez pas, monsieur! fit l'inconnue.
— La peste soit de l'enragée, pour jolie qu'elle soit!'
Et, tout en pestant, le cavalier gratifia celle qu'il appelait la petite d'un grand salut de son feutre. C'était presque une enfant. On lui eût donné quinze ans. Elle était d'une beauté capiteuse, éclatante, avec de yeux déjà pervers.
"Ainsi, reprit-elle, comme vous me le disiez à Longjumeau, vous allez au hasard, c'est-à-dire nulle part ?
— Si fait, madame, fit le jeune homme, je vais à Paris.
— Moi aussi ! s'écria l'étrange jeune fille. Et, dites-moi, mon cher compagnon de voyage, qu'allez-vous faire à Paris ?
— Mon Dieu, madame, je vais y faire fortune!
— Tiens ! Toujours comme moi ! Faisons-nous route ensemble ? Je puis vous être utile. Je connais du monde à Paris; par exemple, M.l'évêque de Luçon, à qui je suis fort recommandée. Je lui parlerai de vous.
— Mais moi aussi je suis recommandé. Et à l'illustre maréchal d'Ancre en personnem Mais quant à faire route avec vous, comme je vous l'ai dit..."
Elle eut un nouvel éclat de rire.
"Adieu donc ! reprit-elle. En tout cas, écoutez. Je descendrai rue de Tournon, en l'hôtellerie des Trois-Monarques. Si le hasard veut que vous ayez envie de me revoir, venez là..Vous demanderez Marion Delorme.
Le carrosse qui emportait Marion Delorme avait disparu à ses yeux, lorsqu'une voix tira notre jeune homme de sa rêverie. Il releva la tête et se vit en présence d'une tout jeune gentilhomme qui montait un superbe rouan. Ce nouveau venu portait, lui aussi, un costume en velours gris perle.
"Monsieur, dit-il d'un ton furibond, voici près de trois minutes que je tourne autour de vous.
— Trois minutes! C'est bien long ou bien court.
— Ce que j'ai à vous dire sera plus court encore!
— Parlez donc ! Qu'avez-vous à me dire ?
— Ceci: que, à l'auberge de Longjumeau, vous avez parlé à cette jeune fille qui vient de passer ici.
— Vous voulez dire qu'elle m'a parlé.
— L'un ou l'autre me déplaisent également. Et il me déplaît que vous vous soyez arrêté pour lui parler encore.
— Est-ce tout ? grommela le maître de Fend-l'Air.
— Non, je veux vous dire encore que vos airs de capitan sont d'un goût détestable.
— Monsieur, le capitan de la comédie n'a qu'une épée de bois, tandis que la mienne est en acier trempé. Dégainez à l'instant, s'il vous plaît !
— Nous voici d'accord! fit l'inconnu. Seulement, je suis pressé de courir après cette chaise de poste.
— Bon. Vous voulez du crédit, n'est-ce pas ?... Accordé !
— Vous êtes charmant. Venez, dans trois jours, me demander à déjeuner. Puis nous irons nous couper la gorge.
— A merveille? Et où devrais-je vous rejoindre?
— Mais à l'hôtellerie des Trois-Monarque, rue de Tournon, à Paris. C'est là que nous prendrons rendez-vous pour la petite saignée qui vous soulagera.
— Très bien. Maintenant, dites-moi : moi, je me nomme Adhémar de Trémazenc de Capestang. Et vous ?
— Monsieur, dit l'inconnu, je m'appelle Henri de Ruzé d'Effiat, marquis de Cinq-Mars."
Les deux jeunes gens d'un seul geste, se découvrirent, et s'inclinèrent jusque sur l'encolure de leurs chevaux.
Puis ils partirent : le marquis de Cinq-Mars sur la route qu'avait prise le carrosse, le chevalier sur un sentier qui tournait à gauche.
"Bon! murmura Adhémar, me voici avec un duel sur les bras ! Ce n'est pas cela qui m'aidera à me retrouver!"
Au bout d'une heure, il se trouva tout à fait égaré. Alors il s'arrêta au premier bouchon qu'il rencontra, et s'attabla.
Le soleil était un peu tombé, l'hôte lui indique son chemin : il n'avait qu'à suivre la route à travers bois pour arriver au village de Meudon, et de là, à Paris.
Le chevalier de Capestang se remit donc en route, rêvant à l'amazone au costume bleu qui, la veille, à Longjumeau, avait produit sur lui une si profonde impression.
Notre aventurier s'aperçut tout à coup qu'il se faisait tard et que sa monture avait pris une sentier s'écartant du grand chemin royal. Faisant entendre un claquement de langue familier à son cheval, le jeune routier se dirigea droit vers le chemin de Paris.
Comme il allait l'atteindre, et qu'il n'en était plus séparé que par un taillis assez épais, il s'arrêta court : là, sur la route, il y avait un homme et une jeune fille qui échangeaient des paroles violentes, qu'il n'entendait pas... Mais à la vue de la jeune fille, il éprouva comme un éblouissement et son coeur se mit à battre à grands coups sourds.
"Elle ! Puissance du ciel ! C'est elle !"
L'homme et la jeune fille, tous deux à cheval, étaient arrêtés au milieu de la route; face à face, avec des physionomies violentes comme les paroles qu'ils échangeaient.
"Giselle, écoutez-moi, grondait l'homme d'un accent de menace. Ce soir même il sera trop tard ! Je puis vous sauver d'un effroyable danger, vous et votre père! et en échange de mon dévouement...
— Votre dévouement m'est odieux !
— En échange de l'amour d'un homme qui vous adore...
— Chacune de vos paroles est une insulte !
— Giselle, en échange de ce dévouement et de cette adoration, je ne vous demande qu'un seul mot d'espoir !
— Tout ce que je puis faire; la seule parole que je puis vous accorder est celle-ci : Passez votre chemin, monsieur !
— Est-ce votre dernier mot ? rugit sourdement l'homme.
— Allez, monsieur ! répondit la jeune fille.
— Eh bien, donc, gronda l'homme, livide de fureur et de passion, ne t'en prends qu'à toi même, si l'abîme s'ouvre sous tes pas, si ton père meurt dans le désespoir, et si toi-même tu péris misérablement... car, j'en jure Dieu..."
A ces mots, l'homme poussa son cheval sur celui de la jeune fille, blanche comme un lis. Et Concino Concini, maréchal d'Ancre, leva la main pour saisir la fille du duc d'Angoulême ! Elle se renversa en arrière avec un cri d'horreur.
A ce moment, quelque chose d'impétueux jaillit de la forêt... le cheval de Concini recula dans un écart de terreur... une épée longue, large et solide flamboya et la voix du chevalier de Capestang tonna :
"Arrière, monsieur le drôle ! Arrière, monsieur l'insulteur de femmes ! ou ta dernière heure est venue !"
Giselle, palpitante, eut la soudaine vision d'un cavalier qui lui apparaissait dans un flamboiement de beauté furieuse. Et ce cri de joie, d'espoir, d'orgueil, retentit dans son être, au plus profond, au plus secret de son coeur :
"Lui! Henri de Cinq-Mars !"
Blafard, une sueur froide au front, Concini vit à deux pouces de sa poitrine la pointe de la forte rapière.
"Quel est ce truand de grande route ! bégaya-t-il.
— Va t'en ! rugit Capestang.
— Sais-tu bien qui je suis ? l'échafaud, la torture, si...
— Va t'en ! " tonna Capestang.
Et une si mortelle décision parut sur son visage que Concini sentit le froid de l'agonie jusqu'à ses moelles.
"C'estbien !" balbutia-t-il de ses lèvres écumantes de rage.
Et il se recula de quelques pas. Le chevalier de Capestang volta, se trouva face à Giselle. UN seconde ils se regardèrent, tremblants tous deux de la même profonde émotion. Il s'inclina devant la jeune fille.
"Madame, dit-il avec une infinie douceur, tant que j'aurai l'honneur de me trouver près de vous en cette circonstance, je vous supplie de ne plus rien craindre..."
Elle secoua sa tête, un reflet de fierté nimba son front.
"Je ne crains rien, monsieur, mais remercié soyez-vous."
En ce moment, Concini tira d'un sifflet d'argent un coup strident. Et alors le bruit d'une furieuse galopade se fit entendre.
"Saisissez cet homme!" hurla Concini.
Huit ou dix cavaliers se ruèrent sur le chevalier de Capestang. Et Concini lui-même, un rire terrible au coin des lèvres, marcha sur Giselle!... et il leva la main sur elle.
Le jeune homme enveloppa les flancs de Fend-l'Air d'une puissante pression : l'animal se rua d'un bond furieux; des cris, des hurlements, des malédictions retentirent; Fend-l'Air, dans la vivante muraille des assaillants, faisait une trouée sanglante et passait.
Aussitôt, Capestang sautait à terre et, de sa ceinture, tirait un poignard solide. Et, dans le moment précis où Concini allait saisir Giselle, son cheval, frappé au poitrail, s'abattit. Et il vit Capestang, l'épée à la main, devant la monture de Giselle.
"Garde à vous, mnoseigneur! vociférèrent les acolytes de Concini qui se jetaient en masse sur le jeune homme.
— Fuyez, mademoiselle, dit Capestang qui, d'un coup d'épée, écarta le plus avancé.
— Non! répondit doucement Giselle.
— Vous allez me faire tuer, reprit Capestang, qui para un coup destiné à lui fendre le crâne.
— Prenez-le vivant! rugit Concini, qui, excellent cavalier, était retombé sur ses pieds.
— Tandis que, seul, je puis m'en tirer, continua le jeune homme. A vous, monsieur ! Vous êtes mort."
Un homme tomba. Deux autres étaient blessés. Concini défaillait de fureur.
"Sangdieu ! Mordieu ! Nous l'écorcherons vif!
— Mademoiselle, râla Capestang, si vous restez une minute de plus, je suis mort!
— Adieu donc, murmura-t-elle, adieu. Peut-être ne vous reverrai-je jamais, mais vous vivrez, là, tant que je vivrai."
La jeune fille plaça la main sur son sein palpitant. Dans le même instant, Concini jeta un hurlement. Giselle, piquant son cheval, disparaissait dans un galop effrené.
"Arrêtez-la, Rinaldo, mille écus si tu la rattrapes !
— A nous deux, Fend-l'Air !" cria Capestang.
D'un bond il fut en selle. D'un autre bond il fut au milieu du chemin. Rinaldo et ses compagnons se précipitaient à la poursuite de Giselle.
"On ne passe pas !" tonna Capestang.
Il n'avait plus qu'un tronçon d'épée à la main; le sang lui coulait d'une épaule et d'un bras, et d'une estafilade au cou; il était déchiré, hagard, hérissé, flamboyant d'une sorte de folie! Son profil maigre se détachait en médaille, sa fine silhouette, campée sur la formidable silhouette de Fend-l'Air, prenait une attitude épique.
"Place! Place!" rugirent les cavaliers.
Et ce fut alors une des ces rapides vision comme en engendre la fièvre. Fend-l'Air tenait toute la route en ses bondissement prodigieux; il était ici, il était là, il détachait de formidables ruades; il pointait, plongeait, se dressant tout debout, voltait, se secouant, s'ébrouant... Un cheval tomba, le poitrail fracassé d'une ruade...Un autre s'abattit, le genou brisé... et toute cette scène frénétique était dominée par la voix de Capestang: On ne passe pas !
Cela dura trois minutes. La plupart des hommes de Concini étaient démontés; trois ou quatre gisaient sur la route; les autres reculèrent... Capestang était vainqueur, Giselle avait disparu. Concini prit sa tête à deux mains et pleura. Son regard suivit le jeune aventurier, qui s'éloignait d'un bon trot.
"Ah! murmura-t-il alors, dix ans de ma vie pour te tenir, te brûler à petit feu, et jeter tes restes aux chiens !
— Je m'en charge! fit la voix de Rinaldo. Je retrouverai ce fou furieux, et, quant à la petite... tout n'est pas perdu.