Le Capitan/IV

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IV. Le château enchanté
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Le soir venait. Sur la route blanche, Fend-l'Air trottait, le nez au vent, le genou haut. Le chevalier de Capestang, déchiré, poudreux, sanglant, la tête fiévreuse, laissait aller sa monture, n'ayant plus qu'une idée claire : aller trouver dès le lendemain le tout-puissant personnage auquel il est recommandé, Concino Concini, maréchal d'Ancre ! Lui raconter l'algarade et s'en faire un protecteur tout-puissant.

"Car, se disait-il, l'homme que j'ai attaqué est évidemment très haut placé. J'ai entendu ses gens lui donner du monseigneur! Aïe! Capestang, si tu n'obtiens une sauvegarde de l'illustre maréchal, je ne donnerais pas une demi-pistole de ta peau.

Mais en arrivant aux premières maison de Meudon, comme la nuit tombait, il se sentit si affaibli par la perte de son sang qu'il ne pouvait aller plus loin. Il avisa une auberge, y entra, installe Fend-l'Air devant une mangeoire de l'écurie et se fit donner une chambre qui donnait sur la route. L'hôtesse qui examinait avec inquiétude les vêtements en lambeaux de l'aventurier, déclara:

"Excusez-moi, mais à l'auberge de la Pie-Voleuse, nous sommes dans l'habitude de faire payez d'avance. "

"Ma bonne dame, dit-il, les harnais de mon cheval vous serviront de gage si d'ici demain je n'ai pas trouvé la bourse qui était dans cette poche et qui n'y est plus."

La patronne de la Pie-Voleuse sortit sans demander à son hôte ce qu'il voulait boire ou manger. Et Capestang traîna l'unique fauteuil de la chambre jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit dans l'espoir que les brises nocturnes rafraîchiraient son front brûlant. A ce moment, l'hôtesse se montra et dit :

"Ne vous attardez pas à la fenêtre, à cause de la maison d'en face qui est hantée. On y voit apparaître une dame blanche. On y entend des gémissements, bien que le logis soit inhabité depuis peut-être cinquante ans. Enfin, bref, cela porte malheur de regarder la nuit cette demeure. Bien que vous soyez sans argent, je fais mon devoir en vous prévenant. Bonsoir !"

L'hôtesse disparue, Capestang, près de la fenêtre ouverte, s'allongea dans le fauteuil en grommelant:

"J'ai l'enfer dans le gosier et l'estomac dans les talons. J'ai soif ! Et faim!... Qui pouvait être ce seigneur ?..."

Ses yeux, machinalement, se posèrent sur une masse confuse qui se dressait de l'autre côté de la route; la mystérieuse maison qu'au dire de l'hôtesse, il était dangereux de regarder la nuit!

L'un après l'autre , les bruits de l'hôtellerie se turent; la faim, la soif tourmentaient le jeune homme; dans sa tête endolorie, des images imprécises passèrent ; le seigneur inconnu qu'il avait attaqué, la jeune fille qu'il avait défendue, le jeune marquis de Cinq-Mars, Marion Delorme et la dame blanche que logis hanté se mêlèrent dans ses rêves fiévreux.... Capestang s'était endormi.

Un grand cri tout à coup, déchira le profond silence, et réveilla le chevalier, qui se dressa, l'oreille tendue. A ce moment, l'horloge du clocher de Meudon se mit à sonner minuit.

"Minuit! murmura Capestang. Je rêvais que j'entendais un cri. Allons, il est temps que je me..."

La tête en feu, Capestang écoutait ces rumeurs.

"Oh! murmura-t-il, est-ce que vraiment la maison d'en face est hantée ! Oh! mais on dirait qu'on tue, là-dedans.!"


Capestang, en parlant ainsi, enjambait l'appui de la fenêtre. Il y eut dans la nuit noir la chute rapide d'une ombre, puis un bruit mât. Capestang venait de sauter!... D'un bond, il faut à la porte de la maison mystérieuse et, du pommeau de l'épée, se mit à frapper rudement. Une dernière plainte lui parvint. Puis le silence régna, mystérieux, indéchiffrable.

"Je le saurai! fit-il. Je saurai ce qui se passe là-dedans."

En parlant ainsi, le jeune homme s'était mis à longer la façade de la maison puis, son tronçon d'épée à la main, il courut le long d'un mur qui s'enfonçait à travers champs; au bout de cinq minutes de cette course, il parvint à un endroit où le mur avait une sorte de brèche; il la franchit.

A ce moment, la lune monta par-dessus la cime des arbres et éclaira ce décor de ses rayons bleuâtres. Capestang vit qu'il se trouvait dans un parc. Au fond, vers la route, il apercevait la façade arrière de la maison hantée.

Ce logis avait un aspect seigneurial. C'était une façon de castel de la Renaissance semblant à demi-ruiné, rongé par le temps; mais le parc était touffu et immense.

Capestang se sentait attiré comme par une force magnétique vers ce bois. Ecartant d'une main les ronces qui le frappaient au visage, tenant de l'autre main son tronçon d'épée, il monta le perron, et pénétra dans un vestibule éclairé faiblement par une lampe suspendue au plafond.

"Où suis-je ? murmura-t-il. Est-ce la fièvre qui me transporte dans une illusion de rêve ? Ce doit être le château de la dame blanche dont parlait mon hôtesse?"

"Holà ! Qui a appelé au secours ? Voici le secours !"

Nul ne répondit. Le jeune homme parcourut diverses salles, et bientôt il fut convaincu qu'il se trouvait seul dans la maison.

"Il paraît que j'arrive après la bataille! fit-il. Ou plutôt, est-ce que ces cris, ces plaintes de tout à l'heure ne seraient-ce que des imaginations ?...J'ai rêvé...Oh! qu'est cela ?"

Capestang venait d'entrer dans une pièce vaste où il n'y avait aucun meuble. Aux quatre murs étaient accrochés de nombreux costumes complets, depuis les feutres - tous pourvus de la même plume rouge - jusqu'aux bottes, toutes en cuir fauve. Il y avait là de quoi habiller cinquante hommes.

"Beaux costumes!...(Capestang s'approcha et décrocha un manteau). Superbe manteau de velours, bien fourré de soir! Bah! le mien n'est doublé que de bise, mais je t'aime mieux, compagnon fidèle des heures de pluie...Quant à ce pourpoint (il décrochait le pourpoint en question), j'avoue qu'il est tout neuf, tandis que le mien porte autant d'entailles qu'en pouvait porter celui de Roland à Roncevaux. Je regrette que ce pourpoint ne soit pas à moi."

Capestang poussa un soupir, raccrocha le vêtement, qui était élégant et solide, puis il le décrocha de nouveau et tomba dans une méditation admirative.

"Je ne me souviens pas, dit-il, avoir jamais porté un pourpoint neuf; ceux que me confectionnait ma mère étaient taillés dans les vieux pourpoint du chevalier mon père. C'est curieux. Tous ces pourpoints se ressemblent. Et si j'en essayais un ? Il me semble qu'on doit éprouver quelque émotion à se draper de neuf."

Cinq minutes plus tard, le jeune homme avait revêtu l'un des pourpoints et accroché son vêtement troué à la place.

"Ah ! on respire là-dedans! Il me paraît que je vaux vingt pistoles de plus. Si je continuais, pour voir ?"

D'essais en essais, Capestang se trouva habillé de neuf depuis le feutre à la plume rouge jusqu'aux bottes de cuir fauve.

"Je remettrai tout cela en place, en m'en allant, fit-il. Je veux pouvoir regarder dans un miroir ma propre image ainsi parée, et me saluer comme un prince. Un prince ? gueux comme le Job de saintes Ecritures, puisque j'ai perdu ma bourse. Je n'ai même pas de quoi apaiser ma faim et ma soif..."

En parlant ainsi, le chevalier ouvrait une deuxième porte. Il demeura ébahi, les yeux arrondis, les narines dilatées.

"Oh !oh ! Qu'est cela ?"

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