Le Chêne (suite de Jéhovah)

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Alphonse de Lamartine Harmonies poétiques et religieuses

Livre deuxième
Le Chêne (suite de Jéhovah)


Voilà ce chêne solitaire 
Dont le rocher s'est couronné, 
Parlez à ce tronc séculaire, 
Demandez comment il est né.

Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre, 
L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons, 
S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire 
Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons; 
Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête 
Il roule confondu dans les débris mouvants, 
Et sur la roche nue un grain de sable arrête 
Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;

L'été vient, l'aquilon soulève 
La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu, 
Et sur le germe éteint où couve encor la sève 
En laisse retomber un peu! 
Le printemps de sa tiède ondée 
L'arrose comme avec la main; 
Cette poussière est fécondée 
Et la vie y circule enfin!

La vie! à ce seul mot tout oeil, toute pensée, 
S'inclinent confondus et n'osent pénétrer; 
Au seuil de l'Infini c'est la borne placée; 
Où la sage ignorance et l'audace insensée 
Se rencontrent pour adorer!

Il vit, ce géant des collines! 
Mais avant de paraître au jour, 
Il se creuse avec ses racines 
Des fondements comme une tour. 
Il sait quelle lutte s'apprête, 
Et qu'il doit contre la tempête 
Chercher sous la terre un appui; 
Il sait que l'ouragan sonore 
L'attend au jour!..., ou, s'il l'ignore, 
Quelqu'un du moins le sait pour lui!

Ainsi quand le jeune navire 
Où s'élancent les matelots, 
Avant d'affronter son empire, 
Veut s'apprivoiser sur les flots, 
Laissant filer son vaste câble, 
Son ancre va chercher le sable 
Jusqu'au fond des vallons mouvants, 
Et sur ce fondement mobile 
Il balance son mât fragile 
Et dort au vain roulis des vents!

Il vit! Le colosse superbe 
Qui couvre un arpent tout entier 
Dépasse à peine le brin d'herbe 
Que le moucheron fait plier! 
Mais sa feuille boit la rosée, 
Sa racine fertilisée 
Grossit comme une eau dans son cours, 
Et dans son coeur qu'il fortifie 
Circule un sang ivre de vie 
Pour qui les siècles sont des jours!

Les sillons où les blés jaunissent 
Sous les pas changeants des saisons, 
Se dépouillent et se vêtissent 
Comme un troupeau de ses toisons; 
Le fleuve naît, gronde et s'écoule, 
La tour monte, vieillit, s'écroule; 
L'hiver effeuille le granit, 
Des générations sans nombre 
Vivent et meurent sous son ombre, 
Et lui? voyez! il rajeunit!

Son tronc que l'écorce protège, 
Fortifié par mille noeuds, 
Pour porter sa feuille ou sa neige 
S'élargit sur ses pieds noueux; 
Ses bras que le temps multiplie, 
Comme un lutteur qui se replie 
Pour mieux s'élancer en avant, 
Jetant leurs coudes en arrière, 
Se recourbent dans la carrière 
Pour mieux porter le poids du vent!

Et son vaste et pesant feuillage, 
Répandant la nuit alentour, 
S'étend, comme un large nuage, 
Entre la montagne et le jour; 
Comme de nocturnes fantômes, 
Les vents résonnent dans ses dômes, 
Les oiseaux y viennent dormir, 
Et pour saluer la lumière 
S'élèvent comme une poussière, 
Si sa feuille vient à frémir!

La nef, dont le regard implore 
Sur les mers un phare certain, 
Le voit, tout noyé dans l'aurore, 
Pyramider dans le lointain! 
Le soir fait pencher sa grande ombre 
Des flancs de la colline sombre 
Jusqu'au pied des derniers coteaux. 
Un seul des cheveux de sa tête 
Abrite contre la tempête 
Et le pasteur et les troupeaux!

Et pendant qu'au vent des collines 
Il berce ses toits habités, 
Des empires dans ses racines, 
Sous son écorce des cités; 
Là, près des ruches des abeilles, 
Arachné tisse ses merveilles, 
Le serpent siffle, et la fourmi 
Guide à des conquêtes de sables 
Ses multitudes innombrables 
Qu'écrase un lézard endormi!

Et ces torrents d'âme et de vie, 
Et ce mystérieux sommeil, 
Et cette sève rajeunie 
Qui remonte avec le soleil; 
Cette intelligence divine 
Qui pressent, calcule, devine 
Et s'organise pour sa fin, 
Et cette force qui renferme 
Dans un gland le germe du germe 
D'êtres sans nombres et sans fin!

Et ces mondes de créatures 
Qui, naissant et vivant de lui, 
Y puisent être et nourritures 
Dans les siècles comme aujourd'hui; 
Tout cela n'est qu'un gland fragile 
Qui tombe sur le roc stérile 
Du bec de l'aigle ou du vautour! 
Ce n'est qu'une aride poussière 
Que le vent sème en sa carrière 
Et qu'échauffe un rayon du jour!

Et moi, je dis : Seigneur! c'est toi seul, c'est ta force, 
Ta sagesse et ta volonté, 
Ta vie et ta fécondité, 
Ta prévoyance et ta bonté! 
Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce, 
Et mon oeil dans sa masse et son éternité!