Le Chant de l’Amour triomphant/3

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Chapitre VI à X Le Chant de l’Amour triomphant



Sommaire

[modifier] XI

Fabius décida d’attendre son réveil et de se rendre à Ferrare, quand on frappa doucement à la porte. Le jeune homme sortit aussitôt et reconnut son vieux majordome Antonio.

« Signor, le domestique malais vient de nous faire savoir que son maître, le signor Mucius, est indisposé et veut se transporter en ville. En conséquence, il vous demande de bien vouloir lui dépêcher quelques hommes pour l’aider à plier les bagages de son maître. En outre, il réclame, à l’heure du repas, des chevaux de bât et de selle et une petite escorte. L’autorisez-vous, signor ?

— C’est le Malais qui te l’a dit ? De quelle manière ? N’est-il pas muet ?

— Si, signor. Mais il me l’a écrit en notre langue, et fort correctement. Voici le billet.

— Et Mucius, m’as-tu dit, est malade ?

— Oui, signor, très malade, et il est interdit de le voir.

— Avez-vous envoyé chercher un médecin ?

— Non, signor, le domestique s’y est opposé.

— Et c’est lui qui t’a écrit cela ?

— Oui, signor. »

Fabius réfléchit un moment.

« Eh bien, soit, fait comme il te le demande », murmura-t-il enfin.

Antonio se retira.

Fabius le suivit d’un regard perplexe.

« Il n’est donc pas mort », songe a-t-il, sans savoir s’il devait s’en réjouir ou le regretter.

« Malade ? » Pourtant n’avait-il pas vu lui-même un cadavre ?

Le jeune homme retourna dans la chambre à coucher. Valéria s’éveilla et souleva la tête. Les deux époux échangèrent un long regard éloquent.

« Il n’est plus ? » chuchota soudain la jeune femme.

Fabius tressaillit violemment.

« Que veux-tu dire ?… As-tu donc ?…

— Il est parti ? » poursuivit-elle.

Le peintre soupira d’aise.

« Non, pas encore, mais il doit partir aujourd’hui.

— Et je ne le reverrai plus jamais… jamais ?

— Non… plus jamais. »

Un sourire heureux réapparut sur ses lèvres, et elle tendit ses deux mains à son époux.

« Nous ne parlerons plus jamais de lui… jamais… tu me le promets ?… Et je ne sortirai pas de notre chambre tant qu’il ne sera point parti… Voudrais-tu appeler mes servantes ?… Et puis attends, prends cet objet. »

Elle désigna le collier de perles, posé sur sa table de chevet.

« Jette-le vite dans notre puits le plus profond… Étreins-moi… Je suis ta Valéria… à toi seulement… Ne reviens pas avant le départ de… l’autre. »

Fabius prit le collier — les perles lui semblèrent plus ternes —et se conforma aux désirs de Valéria.

Ensuite il se promena dans le parc, en jetant, de temps en temps, un regard du côté du pavillon, où les domestiques s’affairaient déjà aux préparatifs du départ, sortaient les caisses, chargeaient les chevaux. Le Malais ne se trouvait point parmi eux.

Fabius éprouva un besoin invincible de voir ce qui se passait à l’intérieur du pavillon ; se rappelant qu’il y avait une entrée secrète, il se faufila jusque-là, souleva le rideau et jeta un coup d’œil irrésolu à l’intérieur de la pièce.

[modifier] XII

Mucius n’était plus étendu sur le tapis. Revêtu de ses habits de voyage, il était assis dans un fauteuil, mais ressemblait à un cadavre, de même que lors de la première visite de Fabius. Sa tête se rejetait, inerte, sur le dossier, et ses mains immobiles jaunissaient sur ses genoux, posées à plat. Aucun souffle ne soulevait sa poitrine. Tout autour du fauteuil, sur le sol jonché d’herbes sèches, le Malais avait disposé de petites coupes plates remplies d’une liqueur brune qui dégageait une violente odeur de musc. Un petit serpent aux reflets cuivrés s’était enroulé autour de chacune des coupes, et ses yeux obliques jetaient par intervalles des étincelles dorées et métalliques. Face à Mucius se dressait la longue silhouette du Malais, vêtu d’une chlamide1 de brocart, ceint d’une queue de tigre, une tiare cornue sur la tête.

Le domestique n’était pas immobile — loin de là ! Tour à tour, il s’agenouillait et avait l’air de s’absorber dans une longue prière, se redressait de toute sa taille et se levait même sur la pointe des pieds, ouvrait les bras, d’un geste large et majestueux, les portait dans la direction de son maître, impérieux et menaçant, fronçait les sourcils et tapait du pied. Toutes ces pratiques lui coûtaient des efforts pénibles et douloureux : il respirait avec peine et la sueur ruisselait sur son visage.

Tout à coup, il s’immobilisa, aspira l’air à pleins poumons, plissa le front, tendit les bras en avant, crispés, et les retira avec effort, comme s’il avait tenu des rênes… Et Fabius, en proie à une frayeur indicible, vit la tête de Mucius se détacher lentement du dossier où elle reposait et suivre le mouvement des bras du Malais… L’autre se détendit, et la tête retomba… Le domestique répéta son geste à plusieurs reprises, et chaque fois la tête s’exécuta docilement… La liqueur brune contenue dans les coupes commença à bouillonner ; les coupes elles-mêmes tintèrent d’un son doux et argentin ; les serpents de cuivre se tordirent en volutes. Alors le Malais fit un pas en avant, arqua les sourcils, ouvrit démesurément les yeux, remua la tête de haut en bas, et… les paupières du mort frémirent imperceptiblement, se décollèrent et découvrirent un regard terne comme le plomb. Le visage du Malais s’illumina d’orgueil et de joie, d’une joie sauvage et presque méchante ; il ouvrit la bouche et poussa un long hurlement qui semblait venir du tréfonds de son gosier… Les lèvres de Mucius s’entrouvrirent également et répondirent par une faible plainte au cri inhumain du sorcier…

Fabius n’en voulut pas voir davantage : il avait l’impression d’assister à une incantation diabolique ! Poussant un cri strident, il s’enfuit à toutes jambes en se signant fiévreusement et en chuchotant des exorcismes.

[modifier] XIII

Quelque trois heures plus tard, Antonio vint l’avertir que les bagages du signor Mucius étaient prêts et que ce dernier allait partir. Sans rien répondre, Fabius sortit sur la terrasse d’où l’on découvrait le pavillon.

Plusieurs chevaux, lourdement chargés de caisses, se tenaient immobiles devant le bâtiment, encadrant un vigoureux poulain noir qui portait une large selle à deux places. Il y avait des domestiques nu-tête et une petite escorte armée.

La porte du pavillon s’ouvrit, et Mucius apparut sur le seuil, soutenu par le Malais qui avait remis ses habits de domestique. Le visage de Mucius était cireux et ses bras battaient comme ceux d’un mort, mais il marchait… oui, il marchait ; et même, hissé à dos de cheval, il réussit à se tenir droit et à trouver la bride, à tâtons. Le Malais lui chaussa les étriers, enfourcha le poulain, s’installa derrière son maître, l’enlaça par la taille, et le convoi s’ébranla.

Les chevaux allaient au pas. Au moment où ils contournèrent la villa, Fabius crut voir deux taches blanches sur le visage de son ami de naguère… Se pouvait-il qu’il eût tourné les yeux dans sa direction ?… Le Malais seul le salua… ironique, comme toujours.

Valéria avait-elle assisté au départ de Mucius ? Les jalousies de sa croisée étaient baissées… mais peut-être avait-elle guetté à travers les fentes ?

[modifier] XIV

À l’heure du souper, la jeune femme vint à table, douce et affectueuse, mais encore lasse. Il ne restait plus trace de l’angoisse des derniers jours, passés dans l’appréhension d’un péril inconnu. Le lendemain, Fabius se remit à son chevalet et retrouva dans l’expression des traits de son modèle cette chaste candeur dont l’éclipse fugitive l’avait tellement ému. Son pinceau courut sur la toile, alerte et précis.

De nouveau, les deux jeunes gens goûtèrent l’existence d’antan. Mucius s’était évanoui comme un fantôme. D’un accord tacite, l’on se gardait soigneusement d’évoquer son souvenir où de s’informer de son destin, voilé de mystère : l’on aurait pu croire que le magicien avait disparu sous terre.

Une fois, il sembla à Fabius qu’il avait le devoir de relater à son épouse tous les événements de la nuit fatale… mais Valéria, devinant probablement son intention, avait retenu son souffle et cligné les yeux, comme si elle s’était attendue à recevoir un coup… Fabius comprit et se tut.

Par un bel après-midi d’automne, le peintre terminait le portrait de sainte Cécile ; Valéria était assise à l’orgue et ses doigts erraient sur le clavier… Soudain, le chant de Mucius, le chant de l’amour triomphant, s’éleva sous ses doigts, sans même qu’elle s’en rendît compte. Et au même instant elle sentit dans ses entrailles les premiers mouvements d’une vie naissante… La jeune femme tressaillit, s’arrêta… Que lui arrivait-il ?… Était-il possible que.

* * *

Le manuscrit n’en disait pas plus long.

1881

[modifier] Notes

1. L’orthographe habituelle est chlamyde : Manteau retenu au cou par une agrafe, en usage chez les Grecs puis chez les Romains.

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