Le Chien des Baskerville/Chapitre II

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Traduction par A. de Jassaud.
Libraire Hachette, 1905 (pp. 11-25).

II

LA MALÉDICTION DES BASKERVILLE


« J’ai dans ma poche un manuscrit, commença le docteur.

— Je l’ai aperçu quand vous êtes entré, dit Holmes.

— Il est très vieux.

— Du xviiie siècle — à moins qu’il ne soit faux.

— Comment le savez-vous ?

— Pendant que vous parliez, j’en ai entrevu cinq ou six centimètres. Il serait un piètre expert celui qui, après cela, ne pourrait préciser la date d’un document à une dizaine d’années près. Avez-vous lu ma petite monographie sur ce sujet ?... Je place le vôtre en 1730.

— Il est exactement de 1742, répondit Mortimer, en sortant le manuscrit de sa poche. Ces papiers m’ont été confiés par sir Charles Baskerville, dont la mort tragique a causé dernièrement un si grand émoi dans le Devonshire. J’étais à la fois son médecin et son ami. D’un esprit supérieur, pénétrant, pratique, il se montrait aussi peu imaginatif que je le suis beaucoup moi-même. Cependant il ajoutait très sérieusement foi au récit contenu dans ce document, et cette foi le préparait admirablement au genre de mort qui l’a frappé. »

Holmes prit le manuscrit et le déplia sur son genou.

« Vous remarquerez, Watson, me dit-il, que les s sont indifféremment longs et courts. C’est une des quelques indications qui m’ont permis de préciser la date. »

Par-dessus son épaule, je regardai le papier jauni et l’écriture presque effacée. En tête, on avait écrit : « Baskerville Hall », et, au-dessous, en gros chiffres mal formés : « 1742 ».

« Je vois qu’il s’agit de sortilège, fit Holmes.

— Oui ; c’est la narration d’une légende qui court sur la famille de Baskerville.

— Je croyais que vous désiriez me consulter sur un fait plus moderne et plus précis ?

— Très moderne…. Et sur un point précis, urgent, qu’il faut élucider dans les vingt-quatre heures. Mais ce manuscrit est court et intimement lié à l’affaire. Avec votre permission, je vais vous le lire. »

Holmes s’enfonça dans son fauteuil, joignit les mains et ferma les yeux, dans une attitude résignée.

Le docteur Mortimer exposa le document à la lumière et lut d’une voix claire et sonore le curieux récit suivant :

« On a parlé souvent du chien des Baskerville. Comme je descends en ligne directe de Hugo Baskerville et que je tiens cette histoire de mon père, qui la tenait lui-même du sien, je l’ai écrite avec une conviction sincère en sa véracité. Je voudrais que mes descendants crussent que la même justice qui punit le péché sait aussi le pardonner miséricordieusement, et qu’il n’existe pas de si terrible malédiction que ne puissent racheter le repentir et les prières. Je voudrais que, pour leur salut, mes petits enfants apprissent, non pas à redouter les suites du passé, mais à devenir plus circonspects dans l’avenir et à réprouver les détestables passions qui ont valu à notre famille de si douloureuses épreuves.

« Au temps de notre grande révolution, le manoir de Baskerville appartenait à Hugo, de ce nom, homme impie et dissolu. Ses voisins lui auraient pardonné ces défauts, car la contrée n’a jamais produit de saints ; mais sa cruauté et ses débauches étaient devenues proverbiales dans la province.

« Il arriva que Hugo s’éprit d’amour (si, dans ce cas, l’emploi de ce mot ne constitue pas une profanation) pour la fille d’un cultivateur voisin. La demoiselle, réservée et de bonne réputation, l’évitait, effrayée par son mauvais renom.

« Une veille de Saint-Michel, Hugo, de concert avec cinq ou six de ses compagnons de plaisir, se rendit à la ferme et enleva la jeune fille, en l’absence de son père et de ses frères. Ils la conduisirent au château et l’enfermèrent dans un donjon ; puis ils descendirent pour achever la nuit en faisant ripaille, selon leur coutume.

« De sa prison, la pauvre enfant frissonnait, au bruit des chants et des blasphèmes qui montaient jusqu’à elle. Dans sa détresse, elle tenta ce qui aurait fait reculer les plus audacieux : à l’aide du lierre qui garnissait le mur, elle se laissa glisser le long de la gouttière et s’enfuit par la lande vers la maison de son père, distante d’environ trois lieues.

« Quelque temps après, Hugo quitta ses amis pour monter un peu de nourriture à sa prisonnière. Il trouva la cage vide et l’oiseau envolé. Alors, on l’aurait dit possédé du démon. Dégringolant l’escalier, il entra comme un fou dans la salle à manger, sauta sur la table et jura devant toute la compagnie que, si cette nuit même il pouvait s’emparer de nouveau de la fugitive, il se donnerait au diable corps et âme. Tous les convives le regardaient, ahuris. À ce moment l’un deux, plus méchant — ou plus ivre — que les autres, proposa de lancer les chiens sur les traces de la jeune fille.

« Hugo sortit du château, ordonna aux valets d’écurie de seller sa jument, aux piqueurs de lâcher la meute et, après avoir jeté aux chiens un mouchoir de la prisonnière, il les mit sur le pied. L’homme, en jurant, les bêtes, en hurlant, dévalèrent vers la plaine, sous la clarté morne de la lune.

« Tout ceci s’était accompli si rapidement que, tout d’abord, les convives ne comprirent pas. Mais bientôt la lumière se fit dans leur esprit. Ce fut alors un vacarme infernal ; les uns demandaient leurs pistolets, les autres leur cheval, ceux-ci de nouvelles bouteilles de vin. Enfin, le calme rétabli, la poursuite commença. Les chevaux couraient ventre à terre sur la route que la jeune fille avait dû prendre pour rentrer directement chez elle.

« Les amis de Hugo galopaient depuis deux kilomètres, quand ils rencontrèrent un berger qui faisait paître son troupeau sur la lande. En passant, ils lui crièrent s’il avait vu la bête de chasse. On raconte que la peur empêcha l’homme de répondre immédiatement. Cependant il finit par dire qu’il avait aperçu l’infortunée jeune fille poursuivie par les chiens.

« — J’ai vu plus que cela, ajouta-t-il ; j’ai vu galoper en silence, sur les talons du sire de Baskerville, un grand chien noir, que je prie le ciel de ne jamais découpler sur moi. »

« Les ivrognes envoyèrent le berger à tous les diables et continuèrent leur course.

« Mais le sang se figea bientôt dans leurs veines. Le galop d’un cheval résonna sur la lande et la jument de Hugo, toute blanche d’écume, passa près d’eux, les rênes flottantes, la selle vide.

« Dominés par la peur, les cavaliers se serrèrent les uns contre les autres ; mais ils ne cessèrent pas la poursuite, quoique chacun, s’il eût été seul, eût volontiers tourné bride.

« Ils arrivèrent enfin sur les chiens. La meute était réputée, pour sa vaillance et ses bonnes qualités de race ; cependant les chiens hurlaient lugubrement autour d’un buisson poussé sur le bord d’un profond ravin. Quelques-uns faisaient mine de s’éloigner, tandis que d’autres, le poil hérissé, les yeux en fureur, regardaient en bas, dans la vallée.

« La compagnie, complètement dégrisée, s’arrêta. Personne n’osant avancer, les trois plus audacieux descendirent le ravin.

« La lune éclairait faiblement l’étroite vallée formée par le fond de la gorge. Au milieu, la pauvre jeune fille gisait inanimée, à l’endroit où elle était tombée, morte de fatigue ou de peur. Ce ne fut ni son cadavre, ni celui de Hugo, étendu sans mouvement à quelques pas de là, qui effraya le plus les trois sacripants. Ce fut une horrible bête, noire, de grande taille, ressemblant à un chien, mais à un chien ayant des proportions jusqu’alors inconnues.

« La bête tenait ses crocs enfoncés dans la gorge de Hugo. Au moment où les trois hommes s’approchaient, elle arracha un lambeau de chair du cou de Baskerville et tourna vers eux ses prunelles de feu et sa gueule rouge de sang…. Le trio, secoué par la peur, s’enfuit en criant.

« On prétend que l’un des trois hommes mourut dans la nuit ; les deux autres restèrent frappés de folie jusqu’à leur mort.

« C’est ainsi, mes enfants, que l’on raconte la première apparition du chien qui, depuis cette époque, a, dit-on, si cruellement éprouvé notre famille. J’ai écrit cette histoire, parce que les amplifications et les suppositions inspirent toujours plus de terreur que les choses parfaitement définies.

« Plusieurs membres de la famille, on ne peut le nier, ont péri de mort violente, subite et mystérieuse. Aussi devons-nous nous confier à l’infinie bonté de la Providence qui punit rarement l’innocent au delà de la troisième ou de la quatrième génération, ainsi qu’il est dit dans l’Écriture sainte.

« Je vous recommande à cette Providence, mes chers enfants, et je vous conseille d’éviter, par mesure de prudence, de traverser la lande aux heures obscures où l’esprit du mal chemine. »

(De Hugo Baskerville à ses fils Roger et John, sous la recommandation expresse de n’en rien dire à leur sœur Élisabeth.)

Lorsque le docteur Mortimer eut achevé sa lecture, il remonta ses lunettes sur son front et regarda Sherlock Holmes. Ce dernier bâilla, jeta le bout de sa cigarette dans le feu et demanda laconiquement :

« Eh bien ?

— Vous ne trouvez pas ce récit intéressant ?

— Si ; pour un amateur de contes de fées. »

Mortimer sortit de sa poche un journal soigneusement plié.

« Maintenant, monsieur Holmes, fit-il, je vais vous lire quelque chose de plus récent. C’est un numéro de la Devon County Chronicle, publié le 14 mai de cette année et contenant les détails de la mort de sir Charles Baskerville, survenue quelques jours avant cette date. »

Mon ami prit une attitude moins indifférente. Le docteur rajusta ses lunettes et commença :

« La mort récente de sir Charles Baskerville, désigné comme le candidat probable du parti libéral aux prochaines élections du Mid-Devon, a attristé tout le comté. Quoique sir Charles n’ait résidé à Baskerville Hall que peu de temps, l’amabilité de ses manières et sa grande générosité lui avaient gagné l’affection et le respect de tous ceux qui le connaissaient.

« En ces temps de « nouveaux riches [1] », il est réconfortant de voir des rejetons d’anciennes familles ayant traversé de mauvais jours reconstituer leur fortune et restaurer l’antique grandeur de leur maison.

« On sait que sir Charles avait gagné beaucoup d’argent dans l’Afrique du Sud. Plus sage que ceux qui poursuivent leurs spéculations jusqu’à ce que la chance tourne contre eux, il avait réalisé ses bénéfices et était revenu en Angleterre. Il habitait Baskerville depuis deux ans et nourrissait le grandiose projet de reconstruire le château et d’améliorer le domaine, projet que la mort vient d’interrompre. N’ayant pas d’enfants, il voulait que tout le pays profitât de sa fortune, et ils sont nombreux ceux qui déplorent sa fin prématurée. Nous avons souvent relaté dans ces colonnes ses dons généreux à toutes les œuvres charitables du comté.

« L’enquête n’a pu préciser les circonstances qui ont entouré la mort de sir Charles Baskerville ; mais, au moins, elle a dissipé certaines rumeurs engendrées par la superstition publique.

« Sir Charles était veuf ; il passait pour quelque peu excentrique. Malgré sa fortune considérable, il vivait très simplement. Son personnel domestique consistait en un couple, nommé Barrymore : le mari servant de valet de chambre et la femme, de bonne à tout faire.

« Leur témoignage, confirmé par celui de plusieurs amis, tend à montrer que, depuis quelque temps, la santé de sir Charles était fort ébranlée. Il souffrait de troubles cardiaques se manifestant par des altérations du teint, de la suffocation et des accès de dépression nerveuse. Le docteur Mortimer, ami et médecin du défunt, a témoigné dans le même sens.

« Les faits sont d’une grande simplicité. Tous les soirs, avant de se coucher, sir Charles avait l’habitude de se promener dans la fameuse allée des Ifs, de Baskerville Hall. La déposition des époux Barrymore l’a pleinement établi.

« Le 4 mai, sir Charles fît part de son intention bien arrêtée de partir le lendemain pour Londres. Il donna l’ordre à Barrymore de préparer ses bagages. Le soir, il sortit pour sa promenade nocturne, pendant laquelle il fumait toujours un cigare.

« On ne le vit pas revenir.

« À minuit, Barrymore, trouvant encore ouverte la porte du château, s’alarma et, allumant une lanterne, il se mit à la recherche de son maître.

« Il avait plu dans la journée ; les pas de sir Charles s’étaient imprimés dans l’allée. Au milieu de cette allée, une porte conduit sur la lande. Des empreintes plus profondes indiquaient que sir Charles avait stationné à cet endroit. Ensuite il avait dû reprendre sa marche, car on ne retrouva son cadavre que beaucoup plus loin.

« Il est un point de la déclaration de Barrymore qui reste encore inexplicable : il paraîtrait que la forme des empreintes s’était modifiée à partir du moment où sir Charles Baskerville avait repris sa promenade. Il semble n’avoir plus marché que sur la pointe des pieds.

« Un certain Murphy — un bohémien — se trouvait à cette heure tout près de là, sur la lande ; mais, d’après son propre aveu, il était complètement ivre. Il déclare cependant avoir entendu des cris, sans pouvoir indiquer d’où ils venaient. On n’a découvert sur le corps de sir Charles aucune trace de violence, quoique le rapport du médecin mentionne une convulsion anormale de la face — convulsion telle que le docteur Mortimer s’est refusé tout d’abord à reconnaître dans le cadavre le corps de son ami. On a remarqué fréquemment ce symptôme dans les cas de dyspnée et de mort occasionnée par l’usure du cœur. L’autopsie a corroboré ce diagnostic, et le jury du coroner a rendu un verdict conforme aux conclusions du rapport médical.

« Nous applaudissons à ce résultat. Il est, en effet, de la plus haute importance que l’héritier de sir Charles s’établisse au château et continue l’œuvre de son prédécesseur si tristement interrompue. Si la décision prosaïque du coroner n’avait pas définitivement détruit les histoires romanesques murmurées dans le public à propos de cette mort, on n’aurait pu louer Baskerville Hall.

« L’héritier du défunt — s’il vit encore — est M. Henry Baskerville, fils du plus jeune frère de sir Charles. Les dernières lettres du jeune homme étaient datées d’Amérique ; on a télégraphié dans toutes les directions pour le prévenir de l’héritage qui lui échoit. »

Le docteur Mortimer replia son journal et le replaça dans sa poche.

« Tels sont les faits de notoriété publique, monsieur Holmes, dit-il.

— Je vous remercie, dit Sherlock, d’avoir appelé mon attention sur ce cas, certainement intéressant par quelques points…. Ainsi donc cet article résume tout ce que le public connaît ?

— Oui.

— Apprenez-moi maintenant ce qu’il ne connaît pas. »

Holmes se renversa de nouveau dans son fauteuil et son visage reprit son expression grave et impassible.

« En obtempérant à votre désir, fit le docteur Mortimer, qui commençait déjà à donner les signes d’une violente émotion, je vais vous raconter ce que je n’ai confié à personne. Je me suis tu devant le coroner, parce qu’un homme de science y regarde à deux fois avant d’endosser une superstition populaire… Moi aussi, je crois qu’il serait impossible de louer Baskerville Hall, si quelque chose venait en augmenter l’horrible réputation. Pour ces deux raisons, j’en ai dit moins que je n’en savais — il ne pouvait en résulter pratiquement rien de bon. Mais, avec vous, je n’ai plus les mêmes motifs de garder le silence. »

Et Mortimer nous fit le récit suivant :

« La lande est presque inhabitée, et ceux qui vivent dans le voisinage les uns des autres sont étroitement liés ensemble. Voilà la raison de mon intimité avec sir Charles Baskerville. À l’exception de M. Frankland, de Lafter Hall, et de M. Stapleton, le naturaliste, il n’y a pas, à plusieurs milles à la ronde, de gens bien élevés.

« Sir Charles se plaisait dans la retraite, mais sa maladie opéra entre nous un rapprochement qu’un commun amour de la science cimenta rapidement. Il avait apporté du sud de l’Afrique un grand nombre d’observations scientifiques et nous avons passé ensemble plus d’une bonne soirée à discuter l’anatomie comparée du Bushman et du Hottentot.

« Pendant les derniers mois de sa vie, je constatai la surexcitation progressive de son système nerveux. La légende que je viens de vous lire l’obsédait à tel point que rien au monde n’aurait pu l’amener à franchir la nuit la grille du château. Quelque incroyable que cela vous paraisse, il était sincèrement convaincu qu’une terrible fatalité pesait sur sa famille, et, malheureusement, les archives de sa maison étaient peu encourageantes.

« La pensée d’une présence occulte, incessante, le hantait. Bien souvent il me demanda si, au cours de mes sorties nocturnes, je n’avais jamais aperçu d’être fantastique ni entendu d’aboiements de chien. Il renouvela maintes fois cette dernière question — et toujours d’une voix vibrante d’émotion.

« Je me souviens parfaitement d’un incident qui a précédé sa mort de quelques semaines. Un soir, j’arrivai au château en voiture. Par hasard, sir Charles se trouvait sur sa porte. J’étais descendu de mon tilbury et je lui faisais face. Tout à coup ses regards passèrent par-dessus mon épaule et j’y lus aussitôt une expression de terreur. Je me retournai juste à temps pour distinguer confusément, au détour de la route, quelque chose que je pris pour un énorme veau noir.

« Cette apparition émut tellement sir Charles qu’il courut à l’endroit où il avait vu l’animal et qu’il le chercha partout des yeux. Mais la bête avait disparu. Cet incident produisit une déplorable impression sur son esprit.

« Je passai toute la soirée avec lui, et ce fut pour expliquer l’émotion ressentie qu’il confia à ma garde l’écrit que je vous ai lu. Ce petit épisode n’a d’importance que par la tragédie qui a suivi ; sur le moment, je n’y en attachai aucune et je jugeai puérile l’exaltation de mon ami.

« Enfin, sur mes instances, sir Charles se décida à partir pour Londres. Le cœur était atteint, et la constante angoisse qui le poignait — quelque chimérique qu’en fût la cause — avait une répercussion sur sa santé. Je pensais que les distractions de la ville le remettraient promptement. M. Stapleton, consulté, opina dans le même sens.

« Au dernier instant, la terrible catastrophe se produisit.

« La nuit du décès de sir Charles Baskerville, Barrymore, le valet de chambre qui avait fait la lugubre découverte, m’envoya chercher par un homme d’écurie. Je n’étais pas encore couché et, une heure plus tard, j’arrivais au château.

« Je contrôlai tous les faits mentionnés dans l’enquête : je suivis la trace des pas dans l’allée des Ifs et je vis à la grille l’endroit où le défunt s’était arrêté. À partir de cet endroit, je remarquai la nouvelle forme des empreintes. Sur le sable fin, il n’y avait d’autres pas que ceux de Barrymore ; puis j’examinai attentivement le cadavre, auquel on n’avait pas encore touché.

« Sir Charles était étendu, la face contre terre, les bras en croix, les doigts crispés dans le sol et les traits tellement convulsés sous l’empire d’une violente émotion que j’aurais à peine osé certifier son identité.

« Le corps ne portait aucune blessure…. Mais la déposition de Barrymore était incomplète. Il a dit qu’auprès du cadavre il n’existait nulle trace de pas…. Il n’en avait pas vu…. Elles ne m’ont pas échappé, à moi… nettes et fraîches… à quelque distance du lieu de la scène !…

— Des empreintes de pas ?

— Oui, des empreintes de pas.

— D’homme ou de femme ? » Mortimer nous considéra une seconde d’une façon étrange. Sa voix n’était plus qu’un faible murmure, quand il répondit :

« Monsieur Holmes, j’ai reconnu l’empreinte d’une patte de chien gigantesque ! »



  1. En français dans le texte.