Le Christianisme dévoilé/Préface

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Le Christianisme dévoilé
ou Examen des principes et des effets de la religion chrétienne
1756 [date fausse] (pp. i-xxviii).
Préface Chapitre I  ►


Lettre de l’auteur à

Monſieur.

Je reçois, monſieur, avec reconnoiſsance les obſervations que vous m’envoyez ſur mon ouvrage.

Si je ſuis ſenſible aux éloges que vous daignez en faire, j’aime trop la vérité, pour me choquer de la franchiſe avec laquelle vous me propoſez vos objections ; je les trouve aſsez graves, pour mériter toute mon attention. Ce ſeroit être bien peu philoſophe, que de n’avoir point le courage d’entendre contredire ſes opinions. Nous ne ſommes point des théologiens ; nos démêlés ſont de nature à ſe terminer à l’amiable ; ils ne doivent reſsembler en rien à ceux des apôtres de la ſuperſtition, qui ne cherchent qu’à ſe ſurprendre mutuellement par des argumens captieux, et qui, aux dépens de la bonne foi, ne combattent jamais que pour défendre la cauſe de leur vanité et de leur propre entêtement.

Nous deſirons tous deux le bien du genre humain ; nous cherchons la vérité ; nous ne pouvons, cela poſé, manquer d’être d’accord.

Vous commencez par admettre la néceſsité d’examiner la religion et de ſoumettre ſes opinions au tribunal de la raiſon ; vous convenez que le chriſtianiſme ne peut ſoutenir cet examen, et qu’aux yeux du bon ſens il ne paroîtra jamais qu’un tiſsu d’abſurdités, de fables découſues, de dogmes inſenſés, de cérémonies puériles, de notions empruntées des chaldéens, des égyptiens, des phéniciens, des grecs et des romains. En un mot, vous avouez que ce ſyſtème religieux n’eſt que le produit informe de preſque toutes les anciennes ſuperſtitions, enfantées par le fanatiſme oriental, et diverſement modifiées par les circonſtances, les tems, les intérêts, les caprices, les préjugés de ceux qui ſe ſont depuis donnés pour des inſpirés, pour des envoyés de Dieu, pour des interprêtes de ſes volontés nouvelles.

Vous frémiſsez des horreurs que l’eſprit intolérant des chrétiens leur a fait commettre, toutes les fois qu’ils en ont eu le pouvoir ; vous ſentez qu’une religion, fondée ſur un dieu ſanguinaire, ne peut être qu’une religion de ſang ; vous gémiſsez de cette phrénéſie, qui s’empare dès l’enfance de l’eſprit des princes et des peuples, et les rend également eſclaves de la ſuperſtition et de ſes prêtres, les empêche de connoître leurs véritables intérêts, les rend ſourds à la raiſon, les détourne des grands objets qui devroient les occuper. Vous reconnoiſsez qu’une religion, fondée ſur l’enthouſiaſme, ou ſur l’impoſture, ne peut avoir de principes aſsurés, doit être une ſource éternelle de diſputes, doit toujours finir par cauſer des troubles, des perſécutions et des ravages, ſur-tout lorſque la puiſsance politique ſe croira indiſpenſablement obligée d’entrer dans ſes querelles. Enfin, vous allez juſqu’à convenir qu’un bon chrétien, qui ſuit littéralement la conduite que l’évangile lui preſcrit, comme la plus parfaite, ne connoît en ce monde aucun des rapports ſur leſquels la vraie morale eſt fondée, et ne peut être qu’un miſanthrope inutile, s’il manque d’énergie, et n’eſt qu’un fanatique turbulent, s’il a l’ame échauffée.

Après ces aveux, comment peut-il ſe faire que vous jugiez que mon ouvrage eſt dangereux ? Vous me dites que le ſage doit penſer pour lui ſeul  ; qu’il faut une religion, bonne, ou mauvaiſe, au peuple ; qu’elle eſt un frein néceſsaire aux eſprits ſimples et groſsiers, qui ſans elle n’auroient plus de motifs pour s’abſtenir du crime et du vice. Vous regardez la réforme des préjugés religieux comme impoſsible ; vous jugez que les princes, qui peuvent ſeuls l’opérer, ſont trop intéreſsés à maintenir leurs ſujets dans un aveuglement dont ils profitent.

Voilà, ſi je ne me trompe, les objections les plus fortes que vous m’ayez faites, je vais tâcher de les lever.

D’abord je ne crois pas qu’un livre puiſse être dangereux pour le peuple. Le peuple ne lit pas plus qu’il ne raiſonne ; il n’en n’a, ni le loiſir, ni la capacité : d’un autre côté, ce n’eſt pas la religion, c’eſt la loi qui contient les gens du peuple, et quand un inſenſé leur diroit de voler ou d’aſsaſsiner, le gibet les avertiroit de n’en rien faire. Au ſurplus, ſi par hazard il ſe trouvoit parmi le peuple un homme en état de lire un ouvrage philoſophique, il eſt certain que cet homme ne ſeroit pas communément un ſcélérat à craindre.

Les livres ne ſont faits que pour la partie d’une nation, que ſes circonſtances, ſon éducation, ſes ſentimens, mettent au-deſsus du crime. Cette portion éclairée de la ſociété, qui gouverne l’autre, lit et juge les ouvrages ; s’ils contiennent des maximes fauſses, ou nuiſibles, ils ſont bientôt, ou condamnés à l’oubli, ou dévoués à l’exécration publique : s’ils contiennent des vérités, ils n’ont aucun danger à courir. Ce ſont des fanatiques, des prêtres et des ignorans, qui font les revolutions ; les perſonnes éclairées, déſintéreſsées et ſenſées, ſont toujours amies du repos.

Vous n’êtes point, monſieur, du nombre de ces penſeurs puſillanimes, qui croyent que la vérité ſoit capable de nuire : elle ne nuit qu’à ceux qui trompent les hommes, et elle ſera toujours utile au reſte du genre humain.

Tout a dû vous convaincre depuis long-tems, que tous les maux, dont notre eſpéce eſt affligée, ne viennent que de nos erreurs, de nos intérêts mal entendus, de nos préjugés, des idées fauſses que nous attachons aux objets.

En effet, pour peu que l’on ait de ſuite dans l’eſprit, il eſt aiſé de voir que ce ſont en particulier les préjugés religieux qui ont corrompu la politique et la morale. Ne ſont-ce pas des idées religieuſes et ſurnaturelles qui firent regarder les ſouverains comme des dieux ? C’eſt donc la religion qui fit éclore les deſpotes et les tyrans ; ceux-ci firent de mauvaiſes loix ; leur exemple corrompit les grands ; les grands corrompirent les peuples ; les peuples viciés devinrent des eſclaves malheureux, occupés à ſe nuire, pour plaire à la grandeur, et pour ſe tirer de la miſere. Les rois furent appellés les images de Dieu  ; ils furent abſolus comme lui ; ils créerent le juſte et l’injuſte ; leurs volontés ſanctifierent ſouvent l’oppreſsion, la violence, la rapine ; et ce fut par la baſseſse, par le vice et le crime, que l’on obtint la faveur. C’eſt ainſi que les nations ſe ſont remplies de citoyens pervers, qui, ſous des chefs corrompus par des notions religieuſes, ſe firent continuellement une guerre ouverte, ou clandeſtine, et n’eurent aucuns motifs pour pratiquer la vertu.

Dans des ſociétés ainſi conſtituées, que peut faire la religion ? Ses terreurs éloignées, ou ſes promeſses ineffables, ont-elles jamais empêché les hommes de ſe livrer à leurs paſsions, ou de chercher leur bonheur par les voies les plus faciles ? Cette religion a-t-elle influé ſur les mœurs des ſouverains, qui lui doivent leur pouvoir divin ? Ne voyons-nous pas des princes, remplis de foi, entreprendre à chaque inſtant les guerres les plus injuſtes ; prodiguer inutilement le ſang et les biens de leurs ſujets ; arracher le pain des mains du pauvre, pour augmenter les tréſors du riche inſatiable ; permettre et même ordonner le vol, les concuſsions, les injuſtices ? Cette religion, que tant de ſouverains regardent comme l’appui de leur trône, les rend-elle donc plus humains, plus réglés, plus tempérans, plus chaſtes, plus fidéles à leurs ſermens ? Hélas ! Pour peu que nous conſultions, l’hiſtoire, nous y verrons des ſouverains orthodoxes, zélés et religieux juſqu’au ſcrupule, être en même tems des parjures, des uſurpateurs, des adulteres, des voleurs, des aſsaſsins, des hommes enfin qui agiſsent comme s’ils ne craignoient point ce dieu qu’ils honorent de bouche. Parmi ces courtiſans qui les entourent, nous verrons un alliage continuel de chriſtianiſme et de crime, de dévotion et d’iniquité, de foi et de vexations, de religion et de trahiſons. Parmi ces prêtres d’un dieu pauvre et crucifié, qui fondent leur exiſtence ſur ſa religion, qui prétendent que ſans elle il ne peut y avoir de morale, ne voyons-nous pas régner l’orgueil, l’avarice, la lubricité, l’eſprit de domination et de vengeance ? Leurs prédications continuelles, et réitérées depuis tant de ſiécles, ont-elles véritablement influé ſur les mœurs des nations ? Les converſions, que leurs diſcours opérent, ſont- elles vraiment utiles ? Changent-elles les cœurs des peuples qui les écoutent ? De l’aveu même de ces docteurs, ces converſions ſont très-rares, ils vivent toujours dans la lie des ſiécles  ; la perverſité humaine augmente chaque jour, et chaque jour ils déclament contre des vices et des crimes, que la coutume autoriſe, que le gouvernement encourage, que l’opinion favoriſe, que le pouvoir récompenſe, et que chacun ſe trouve intéreſsé à commettre, ſous peine d’être malheureux.

Ainſi, de l’aveu même de ſes miniſtres, la religion, dont les préceptes ont été inculqués dès l’enfance et ſe répétent ſans relâche, ne peut rien contre la dépravation des mœurs. Les hommes mettent toujours la religion de côté, dès qu’elle s’oppoſe à leurs deſirs ; ils ne l’écoutent que lorſqu’elle favoriſe leurs paſsions, lorſqu’elle s’accorde avec leur tempérament, et avec les idées qu’ils ſe font du bonheur. Le libertin s’en mocque, lorſqu’elle condamne ſes débauches ; l’ambitieux la mépriſe, lorſqu’elle met des bornes à ſes vœux ; l’avare ne l’écoute point, lorſqu’elle lui dit de répandre des bienfaits ; le courtiſan rit de ſa ſimplicité, quand elle lui ordonne d’être franc et ſincere. D’un autre côté, le ſouverain eſt docile à ſes leçons, lorſqu’elle lui dit qu’il eſt l’image de la divinité ; qu’il doit être abſolu comme elle ; qu’il eſt le maître de la vie et des biens de ſes ſujets ; qu’il doit les exterminer, quand ils ne penſent point comme lui.

Le bilieux écoute avidement les préceptes de ſon prêtre, quand il lui ordonne de haïr ; le vindicatif lui obéit, quand il lui permet de ſe venger lui-même, ſous prétexte de venger ſon dieu. En un mot, la religion ne change rien aux paſsions des hommes, ils ne l’écoutent, que lorſqu’elle parle à l’uniſson de leurs deſirs ; elle ne les change qu’au lit de la mort : alors leur changement eſt inutile au monde, et le pardon du ciel, que l’on promet au repentir infructueux des mourans, encourage les vivans à perſiſter dans le déſordre juſqu’au dernier inſtant.

En vain la religion prêcheroit-elle la vertu, lorſque cette vertu devient contraire aux intérêts des hommes, ou ne les mene à rien. On ne peut donner des mœurs à une nation dont le ſouverain eſt lui-même ſans mœurs et ſans vertu ; où les grands regardent cette vertu, comme une foibleſse ; où les prêtres la dégradent par leur conduite ; où l’homme du peuple, malgré les belles harangues de ſes prédicateurs, ſent bien que, pour ſe tirer de la miſere, il faut ſe prêter aux vices de ceux qui ſont plus puiſsans que lui. Dans des ſociétés ainſi conſtituées, la morale ne peut être qu’une ſpéculation ſtérile, propre à exercer l’eſprit, ſans influer ſur la conduite de perſonne, ſinon d’un petit nombre d’hommes, que leur tempérament a rendus modérés et contens de leur ſort.

Tous ceux qui voudront courir à la fortune, ou rendre leur ſort plus doux, ſe laiſseront entraîner par le torrent général, qui les forcera de franchir les obſtacles que la conſcience leur oppoſe.

Ce n’eſt donc point le prêtre, c’eſt le ſouverain, qui peut établir les mœurs dans un état. Il doit prêcher par ſon exemple ; il doit effrayer le crime par des châtimens ; il doit inviter à la vertu par des récompenſes ; il doit ſur-tout veiller à l’éducation publique, afin que l’on ne ſeme dans les cœurs de ſes ſujets, que des paſsions utiles à la ſociété.

Parmi nous, l’éducation n’occupe preſque point la politique ; celle-ci montre l’indifférence la plus profonde ſur l’objet le plus eſsentiel au bonheur des états. Chez preſque tous les peuples modernes, l’éducation publique ſe borne à enſeigner des langues inutiles à la plûpart de ceux qui les apprennent ; au lieu de la morale, on inculque aux chrétiens, les fables merveilleuſes et les dogmes inconcevables d’une religion très-oppoſée à la droite raiſon : dès le premier pas que le jeune homme fait dans ſes études, on lui apprend qu’il doit renoncer au témoignage de ſes ſens, ſoumettre ſa raiſon, qu’on lui décrie comme un guide infidéle, et s’en rapporter aveuglément à l’autorité de ſes maîtres. Mais quels ſont ces maîtres ? Ce ſont des prêtres, intéreſsés à maintenir l’univers dans des opinions dont ſeuls ils recueillent les fruits. Ces pédagogues mercénaires, pleins d’ignorance et de préjugés, ſont rarement eux-mêmes au ton de la ſociété. Leurs ames abjectes et rétrécies ſont-elles bien capables d’inſtruire leurs éléves de ce qu’elles ignorent elles-mêmes ? Des pédans, avilis aux yeux mêmes de ceux qui leur confient leurs enfans, ſont-ils bien en état d’inſpirer à leurs éléves le deſir de la gloire, une noble émulation, les ſentiments généreux, qui ſont la ſource de toutes les qualités utiles à la république ? Leur apprendront-ils à aimer le bien public, à ſervir la patrie, à connoître les devoirs de l’homme et du citoyen, du pere de famille et des enfans, des maîtres et des ſerviteurs ? Non ſans doute ; l’on ne voit ſortir des mains de ces guides ineptes et mépriſables, que des ignorans ſuperſtitieux, qui, s’ils ont profité des leçons qu’ils ont reçues, ne ſavent rien des choſes néceſsaires à la ſociété, dont ils vont devenir des membres inutiles.

De quelque côté que nous portions nos regards, nous verrons l’étude des objets les plus importans pour l’homme, totalement négligée. La morale, ſous laquelle je comprens auſsi la politique, n’eſt preſque comptée pour rien dans l’éducation européenne ; la ſeule morale qu’on apprenne aux chrétiens, c’eſt cette morale enthouſiaſte, impraticable, contradictoire, incertaine, que nous voyons contenue dans l’évangile ; elle n’eſt propre, comme je crois l’avoir prouvé, qu’à dégrader l’eſprit, qu’à rendre la vertu haïſsable, qu’à former des eſclaves abjects, qu’à briſer le reſsort de l’ame ; ou bien, ſi elle eſt ſemée dans des eſprits échauffés, elle n’en fait que des fanatiques turbulens, capables d’ébranler les fondemens des ſociétés.

Malgré l’inutilité et la perverſité de la morale que le chriſtianiſme enſeigne aux hommes, ſes partiſans oſent nous dire que ſans religion l’on ne peut avoir des mœurs. Mais qu’eſt-ce qu’avoir des mœurs, dans le langage des chrétiens ? C’eſt prier ſans relâche, c’eſt fréquenter les temples, c’eſt faire pénitence, c’eſt s’abſtenir des plaiſirs, c’eſt vivre dans le recueillement et la retraite. Quel bien réſulte-t’il pour la ſociété de ces pratiques, que l’on peut obſerver, ſans avoir l’ombre de la vertu ? Si des mœurs de cette eſpéce conduiſent au ciel, elles ſont très inutiles à la terre. Si ce ſont là des vertus, il faut convenir que ſans religion l’on n’a point de vertus. Mais, d’un autre côté, on peut obſerver fidélement tout ce que le chriſtianiſme recommande, ſans avoir aucune des vertus que la raiſon nous montre comme néceſsaires au ſoutien des ſociétés politiques.

Il faut donc bien diſtinguer la morale religieuſe de la morale politique  : la premiere fait des ſaints, l’autre des citoyens ; l’une fait des hommes inutiles ou même nuiſibles au monde, l’autre doit avoir pour objet de former à la ſociété des membres utiles, actifs, capables de la ſervir, qui rempliſsent les devoirs d’époux, de peres, d’amis, d’aſsociés, quelques ſoient d’ailleurs leurs opinions métaphiſiques, qui, quoiqu’en diſe la théologie, ſont bien moins sûres que les regles invariables du bon ſens.

En effet, il eſt certain que l’homme eſt un être ſociable, qui cherche en tout ſon bonheur ; qu’il fait le bien, lorſqu’il y trouve ſon intérêt ; qu’il n’eſt ſi communément méchant, que parce que ſans celà il ſeroit obligé de renoncer au bien être. Cela poſé, que l’éducation enſeigne aux hommes à connoître les rapports qui ſubſiſtent entr’eux, et les devoirs qui découlent de ces rapports ; que le gouvernement, à l’aide des loix, des récompenſes et des peines, confirme les leçons que l’éducation aura données ; que le bonheur accompagne les actions utiles et vertueuſes ; que la honte, le mépris, le châtiment, puniſsent le crime et le vice, alors les hommes auront une morale humaine, fondée ſur leur propre nature, ſur les beſoins des nations, ſur l’intérêt des peuples et de ceux qui les gouvernent. Cette morale, indépendante des notions ſublimes de la théologie, n’aura peut-être rien de commun avec la morale religieuſe ; mais la ſociété n’aura rien à perdre avec cette derniere morale, qui, comme on l’a prouvé, s’oppoſe à chaque inſtant au bonheur des états, au repos des familles, à l’union des citoyens.

Un ſouverain, à qui la ſociété a confié l’autorité ſuprême, tient dans ſes mains les grands mobiles qui agiſsent ſur les hommes ; il a plus de pouvoir que les dieux, pour établir et réformer les mœurs. Sa préſence, ſes récompenſes, ſes menaces, que dis-je ? Un ſeul de ſes regards, peuvent bien plus que tous les ſermons des prêtres.

Les honneurs de ce monde, les dignités, les richeſses, agiſsent bien plus fortement ſur les hommes les plus religieux, que toutes les eſpérances pompeuſes de la religion. Le courtiſan le plus dévot craint plus ſon roi que ſon dieu.

C’eſt donc, je le répéte, le ſouverain qui doit prêcher ; c’eſt à lui qu’il appartient de réformer les mœurs ; elles ſeront bonnes, lorſque le prince ſera bon et vertueux lui-même, lorſque les citoyens recevront une éducation honnête, qui, en leur inſpirant de bonne heure des principes vertueux, les habituera à honorer la vertu, à déteſter le crime, à mépriſer le vice, à craindre l’infamie. Cette éducation ne ſera point infructueuſe, lorſque des exemples continuels prouveront aux citoyens que c’eſt par des talens et des vertus que l’on parvient aux honneurs, au bien être, aux diſtinctions, à la conſidération, à la faveur, et que le vice ne conduit qu’au mépris et à l’ignominie. C’eſt à la tête d’une nation nourrie dans ces principes, qu’un prince éclairé ſera réellement grand, puiſsant et reſpecté. Ses prédications ſeront plus efficaces que celles de ces prêtres, qui, depuis tant de ſiécles, déclament inutilement contre la corruption publique.

Si les prêtres ont uſurpé ſur la puiſsance ſouveraine le droit d’inſtruire les peuples, que celle-ci reprenne ſes droits, ou du moins qu’elle ne ſouffre point qu’ils jouiſsent excluſivement de la liberté de régler les mœurs des nations et de leur parler de la morale ; que le monarque réprime ces prêtres eux-mêmes, quand ils enſeigneront des maximes viſiblement nuiſibles au bien de la ſociété. Qu’ils enſeignent, s’il leur plaît, que leur dieu ſe change en pain, mais qu’ils n’enſeignent jamais que l’on doit haïr, ou détruire ceux qui refuſent de croire ce myſtere ineffable. Que dans la ſociété nul inſpiré n’ait la faculté de ſoulever les ſujets contre l’autorité, de ſemer la diſcorde, de briſer les liens qui uniſsent les citoyens entr’eux, de troubler la paix publique pour des opinions. Le ſouverain, quand il voudra, pourra contenir le ſacerdoce lui-même. Le fanatiſme eſt honteux quand il ſe voit privé d’appui ; les prêtres eux-mêmes attendent du prince les objets de leurs deſirs, et la plûpart d’entr’eux ſont toujours diſpoſés à lui ſacrifier les intérêts prétendus de la religion et de la conſcience, quand ils jugent ce ſacrifice néceſsaire à leur fortune.

Si l’on me dit que les princes ſe croiront toujours intéreſsés à maintenir la religion et à ménager ſes miniſtres, au moins par politique, lors même qu’ils en ſeront détrompés intérieurement ; je réponds qu’il eſt aiſé de convaincre les ſouverains par une foule d’exemples, que la religion chrétienne fut cent fois nuiſible à leurs pareils ; que le ſacerdoce fut et ſera toujours le rival de la royauté ; que les prêtres chrétiens ſont par leur eſsence les ſujets les moins ſoumis : je réponds, qu’il eſt facile de faire ſentir à tout prince éclairé, que ſon intérêt véritable eſt de commander à des peuples heureux ; que c’eſt du bien être qu’il leur procure, que dépendra ſa propre sûreté et ſa propre grandeur ; en un mot, que ſon bonheur eſt lié à celui de ſon peuple, et qu’à la tête d’une nation, compoſée de citoyens honnêtes et vertueux, il ſera bien plus fort, qu’à la tête d’une troupe d’eſclaves ignorans et corrompus, qu’il eſt forcé de tromper, pour pouvoir les contenir, et d’abreuver d’impoſtures, pour en venir à bout.

Ainſi, ne déſeſpérons point que quelque jour la vérité ne perce juſqu’au trône. Si les lumieres de la raiſon et de la ſcience ont tant de peines à parvenir juſqu’aux princes, c’eſt que des prêtres intéreſsés, et des courtiſans faméliques, cherchent à les retenir dans une enfance perpétuelle, leur montrent le pouvoir et la grandeur dans des chiméres, et les détournent des objets néceſsaires à leur vrai bonheur. Tout ſouverain, qui aura le courage de penſer par lui-même, ſentira que ſa puiſsance ſera toujours chancelante et précaire, tant qu’elle n’aura d’appui que dans les phantômes de ſa religion, les erreurs des peuples, les caprices du ſacerdoce. Il ſentira les inconvéniens réſultans d’une adminiſtration fanatique, qui juſqu’ici n’a formé que des ignorans préſomptueux, des chrétiens opiniâtres et ſouvent turbulens, des citoyens incapables de ſervir l’état, des peuples imbécilles, prêts à recevoir les impreſsions des guides qui les égarent ; il ſentira les reſsources immenſes que mettroient dans ſes mains les biens ſi long-tems uſurpés ſur la nation par des hommes inutiles, qui, ſous prétexte de l’inſtruire, la trompent et la dévorent. à ces fondations religieuſes, dont le bon ſens rougit, qui n’ont ſervi qu’à récompenſer la pareſse, qu’à entretenir l’inſolence et le luxe, qu’à favoriſer l’orgueil ſacerdotal, un prince ferme et ſage ſubſtituera des établiſsemens utiles à l’état, propres à faire germer les talens, à former la jeuneſse, à récompenſer les ſervices et les vertus, à ſoulager des peuples, à faire éclore des citoyens.

Je me flatte, monſieur, que ces réfléxions me diſculperont à vos yeux. Je ne prétens point aux ſuffrages de ceux qui ſe croyent intéreſsés aux maux de leurs concitoyens ; ce n’eſt point eux que je cherche à convaincre ; on ne peut rien prouver à des hommes vicieux et déraiſonnables. J’oſe donc eſpérer que vous ceſserez de regarder mon livre comme dangereux et mes eſpérances comme totalement chimériques.

Beaucoup d’hommes ſans mœurs ont attaqué la religion, parce qu’elle contrarioit leurs penchans ; beaucoup de ſages l’ont mépriſée, parce qu’elle leur paroiſsoit ridicule ; beaucoup de perſonnes l’ont regardée comme indifférente, parce qu’elles n’en ont point ſenti les vrais inconvéniens : comme citoyen, je l’attaque, parce qu’elle me paroît nuiſible au bonheur de l’état, ennemie des progrès de l’eſprit humain, oppoſée à la ſaine morale, dont les intérêts de la politique ne peuvent jamais ſe ſéparer. Il me reſte à vous dire avec un poëte ennemi, comme moi, de la ſuperſtition : ſi tibi… etc.

Je ſuis, etc…

Paris le 4 mai 1758.

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