Le Clou d’or/Édition 1921/Madame de Pontivy

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
Le Clou d’or
Texte établi par Jules Troubat,  Calmann-Lévy, 1921 (pp. 97-159).
◄  LA PENDULE MADAME DE PONTIVY CHRISTEL  ►



MADAME DE PONTIVY






Non, il n’est pas vrai que l’amour n’ait qu’un temps plus ou moins limité à régner dans les cœurs ; qu’après une saison d’éclat et d’ivresse, son déclin soit inévitable ; que cinq années, comme on l’a dit, soit le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n’entrave et qui meurt ensuite d’elle-même. Non, il n’est pas vrai que l’amour, en des cœurs complets, soit comme un je ne sais quoi qu’un rien a fait naître et qu’un rien aussi fait évanouir ; que cette passion la plus élevée et l’a plus belle soit comme un 100 MADAME DE PONTIVY

cristal précieux que tôt ou tard un accident détruit, et qui d’un coup se brise à terre, sans plus pouvoir se réparer. Gela quelquefois a lieu ainsi. Mais quand la pensée et l’âme y tiennent la place qui convient à ce nom d’amour, quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les cœurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée ne sont pas irréparables. L’amour, comme tout ce qui tient à la pensée, ne saurait être à la merci d’un jeu du dehors, d’un tort sans intention ; il ne se brise pas comme le verre dont le cadre neuf a tout d’un coup joué sous un rayon ardent ou sous une pluie humide. Ces sortes d’images n’ont rien de commun avec lui. Ce n’est pas même un diamant qui peut être MADAME DE PONTIVY 101

rayé. Car, lui, il est l’Ame môme ; il vit d’une vie invisible ; il se guérit par ses propres baumes, il se répare, il recommence, il n’a pas. cessé ; il va jusqu’à la tombe et s’éternise au delà. Voilà bien l’amour, tel qu’il mérite d’être rappelé sans cesse, tel qu’on l’a vu en de tendres exemples. Plus d’un (et des plus beaux sans doute) ont été cacbés : car c’est le propre de l’amour le plus vrai de chérir le mystère et de vouloir être enseveli. Dévoilons-en pourtant, avec la pudeur qui sied, un modèle déplus, déjà bien ancien, et dont les monuments secrets nous sont venus dans un détail heureux où nous n’aurons qu’à choisir. On y verra, en une situation simple, toute l’ardeur et toute la subtilité de ce sentiment éternel ; on y verra surtout la force de vie et d’im

  • 6.

102 MADAME DE PONTIYY

mortalité qui convient à l’amour vrai, cette impuissance à mourir, cette faculté de renaître, et cette jeunesse de la passion recommençante avec toutes ses fleurs, comme on nous le dit des rosiers de Poestum qui portent en un an deux moissons.

Madame de Pontivy, d’abord mademoiselle d’Aulquier, orpheline, avait été appelée par une tante à Paris, et placée avec la faveur de madame de Maintenon à la maison de Saint-Cyr. Au milieu de cette génération gracieuse, jaseuse, légère et peu passionnée, qui allait devenir l’élite des jeunes femmes du commencement de Louis XV, elle gardait sa sensibilité concentrée et dormante. Une sorte de fierté modeste, ou de sauvagerie timide, isolait son âme et permettait de la méconnaître. MADAME DE PONTIVY 103

On l’eût cruo indifférente de nature, quand seulement elle était indifférente aux riens, et qu’elle attendait. Elle no vit point Racine et n’eut point ses leçons pour Esther : il était mort qu’elle naissait à peine. Mais les traditions du tendre instituteur s’étaient transmises ; elle vit jouer ses pièces sacrées, elle y eut son rôle peut-être ; elle dut néanmoins pou réussir à ces jeux, comme si elle se réservait pour les affections sérieuses.

Un voile couvrait sa voix ; un voile couvrait son âme et ses yeux et toutes ses beautés, jusqu’à ce que vînt l’heure. Sa vie devait être comme ces vallées presque closes, où le soleil ne paraît que lorsqu’il est déjà ardent, et sur les onze heures du matin. Pour ses sentiments, comme pour ses agréments, il y avait eu peu de signes 104 MADAME DE PONTIYY

précurseurs et peu de nuances. On aurait pu dire d’elle, en changeant quelque chose au vers du poète :

Et la grâce elle-même attendit la beauté.

Au sortir de Saint~Cyr, quand déjà la mort de Louis XIV entraînait la chute des pouvoirs élevés par ce roi avec le plus de complaisance, mademoiselle d’Aulquier, qui perdait l’appui de madame de Maintenon, fut demandée en mariage par un gentilhomme breton qui la rencontra à la terre de sa tante et en devint soudainement amoureux. Le peu de fortune qu’elle avait, et l’envie de sa tante de se débarrasser d’une pupille de cet âge, décidèrent à l’accorder. M. de Pontivy l’emmena aussitôt en Bretagne dans un manoir des plus sombres. C’était le moment MADAME DE PONTIVY 108

où des troubles commencèrent à éclater dans cette province, et l’on passa vite a la rébellion ouverte. Une correspondance avec l’Espagne envenimait la situation. La jeune fille de Saint-Cyr, tombée ainsi au milieu de ces gentilshommes révoltés, et de ce prochain de Bretagne moins joli et plus tumultueux que jamais, le prit sur un tout autre ton d’intérêt et d’émotion, on peut le croire, que madame de Sévigné en son temps simple spectatrice pour son plaisir, du bout de son avenue des Rochers. M. de Pontivy se trouvait au nombre des plus ardents et des plus compromis. Madame de Pontivy croyait l’aimer, et elle l’aimait d’une première amour peut-être, mais faible et de peu de profondeur : elle ne soupçonnait pas alors qu’on pût sentir autrement. Plus tard elle 106 MADAME DE PONTIYY

se rappela qu’un jour, un soir, six mois environ après lo mariage, elle qui était inquiète d’ordinaire et toute à la minute quand son époux ne rentrait pas, avait laissé sonner l’heure à la petite et à la grosse horloge sans faire attention et s’oubliant à quelque rêverie. C’est qu’à partir de ce jour-là, ce premier amqur, comme un enfant qui ne devait pas vivre, était mort en elle. Mais elle ne se rendit compte de cela qu’ensuite, et alors elle était simplement et aveuglément dévouée, quoique souffrant de cette vie étrange. La révolte manqua, comme on eût pu s’y attendre. Un grand nombre de gentilshommes furent arrêtés. M. de Pontivy avec d’autres parvint à s’échapper par mer, et se réfugia en Espagne. Madame de Pontivy arriva en hâte à Paris, récla MADAME DE P0NT1VY 107

mée par sa tante, qu’effrayait cette idée d’une parente compromise. Pour elle, elle ne songeait qu’à obtenir, à force do démarches, la grâce de son mari, ou du moins le maintien des biens en vue de sa fille ; car elle avait, de la première année de son mariage, une fille qu’elle chérissait avec une passion singulière, telle que M. de Pontivy n’en avait jamais excité en elle, et qui donnait à entrevoir la puissance de tendresse de cette amo encore confuse.

Établie chez sa tante, elle se trouva dans le monde le plus différent de celui qu’elle venait de quitter, dans un monde pourtant à sa manière presque aussi belliqueux. On était au fort des intrigues molinistes,.et madame de Noyon, sa tante, liée avec les Tencin, les Rohan, tenait 108 MADAME DE PONTIVY

bannière levée pour ce parti. Mais, à travers toutes les sortes de discussions sur la Bulle, et au plus vif de ses propres inquiétudes pour obtenir la grâce impossible de son mari, madame de Pontivy rencontra chez sa tante M. de Murçay.

M. de Murçay était un caractère très à part, fort peu extérieur et tout nuancé, qu’elle n’aurait jamais eu l’occasion d’apprécier sans doute, si, pour lui rendre service dans l’angoisse touchante où il la vit, il ne s’était approché d’elle avec plus d’entraînement qu’il n’avait coutume. Allié ou parent éloigné de madame de Maintenon, il était né protestant : on l’avait converti de bonne heure à la religion catholique. Fort jeune, il avait servi avec distinction dans la dernière guerre de, Louis XIV, et il avait été honoré à MADAME DE PONTIVY 109

Dcnain d’une magnifique apostrophe do Villars. Mais une délicatesse très éveillée et très fine lui eût défendu, mémo si ce règne avait duré, do se prévaloir de la faveur do sa parente et des avantages d’une conversion imposée a son enfance. Il rougissait à ce seul souvenir ; peu calviniste d’ailleurs, aussi bien que légèrement catholique, homme sensible, comme bientôt on allait dire, inclinant à la philosophie, mais dissimulant tout cela sous une discrétion habituelle. Le poli de ses dehors recouvrait à la fois un caractère ferme et un cœur tendre. Quoique l’expiration du règne de Louis XIV et de la dévotion régnante fût pour lui un énorme poids de moins, quoiqu’il se sentît avec oie délivré de cette condition de faveur à laquelle il aurait pu difficilement se sous 7 HO MADAME DE PONTIVY

traire, et dont l’idée le blessait par unehonte secrète (lui converti, enfant, par

1,1 astuce et intérêt), pourtant il no voyait

dans la Régence qu’un débordement déplorable et la ruine de toutes les nobles mœurs. Sa pensée se reportait en arrière, et ce temps, dont il n’aurait pas voulu la continuation, il le* regrettait par une sorte de contradiction singulière, et qui n’est pas si rare. En un mot, ses mœurs et ses rêves d’idéal étaient assez au rebours de ?.s autres opinions, et, comme on aurait dit plus tard, de ses principes. Celte espèce d’opposition s’est depuis rencontrée souvent, mais jamais, je crois, dans une nature d’âme plus noblement composée et mieux conciliante en ses contrastes que celle de M. de Murçay. MADAME DE PONTIVY 111

Par sa condition dans lo monde et ses avantages personnels, il avait d’ailleurs conservé assez d’accès et de crédit, un crédit toujours désintéressé. Lorsqu’il vit chez madame de Noyon cette jeune nièce, belle et naïve, redevenuo ou restée un peu sauvage malgré l’éducation de SaintCyr, si entièrement occupée d’un mari qui l’avait mise en de cruels embarras, et apportant un dévouement vrai parmi tant d’agitations factices, il en fut touché d’abord, et demanda à la tante la permission d’offrir à madame de Pontivy, avec ses hommages, le peu de services dont il serait capable. Il fut agréé et se mit à solliciter, pour elle, dans une affaire de plus en plus désespérée.

A force de voir madame de Pontivy, de s’intéresser à ce mari en fuite, de cher 112 MADAME DE PONTIYY

cher du moins à maintenir les biens, à force de visiter les gens du roi convoques à l’Arsenal, et de rapporter son peu de succès à la cliente qu’il voulait servir, il l’aima, et ne put plus en douter un soir que son cœur, comme de lui-même, se trahit. Madame de Pontivy était plus charmante ce soir-là que de coutume ; la mode des paniers, qu’elle adoptait pour la première fois, faisait ressortir la finesse d’une taille qui n’en avait pas besoin ; une langueur plus douce semblait attendrir sa figure, soit que ce fût l’effet de la poudre légère répandue sur ses boucles de cheveux jusque-là si bruns, soit que ce fût déjà un peu d’amour. On venait de s’entretenir avec feu du désastre du Système, et la perte que plus d’un interlocuteur y faisait avait animé le discours. On MADAME DE PONTIVY 113

y avait môle, avec non moins do zôle, l’enregistrement do la Bulle. L’affaire de madame do Pontivy, venant après sur lo tapis, profita d’un reste do co feu et do co zèle. Chacun ouvrait un avis et essayait un conseil. Il faut dire encore que la figure et la situation de madame do Pontivy commençaient à faire bruit ; que co dévouement, si naturel chez elle et si simple, allait lui composer, sans qu’elle y songeât, une existence à la mode, et que madame de Noyon, d’abord indifférente ou contrariée, s’accommodait déjà mieux, dans sa vanité de tante, d’une nièce à réputation d’Alcestc. On était donc à s’étendre assez complaisamment à l’article des sollicitations do madame de Pontivy, quand madame de Tencin, qui venait de la complimenter sur son redoublement 114 MADAME DE PONTIVY

do beauté, ajouta tout d’un coup, comme saisie d’une inspiration lumineuse : « Maîà que ne voit-elle monsieur le Régent ? c’est monsieur le Régent qu’il faut voir. » Un sourire rapide et équivoque passa sur quelques visages de femmes, mais presque toutes s’accordèrent à répéter : « C’est monsieur le Régent qu’il faut que vous voyiez ! » Madame de Noyon, que frappait une nouvelle perspective, entrait dans cet avis avec une facilité et une satisfaction qui ne semblait en peine d’aucune conséquence ; et madame de Pontivy elle-même, dans la franchise de son âme, ouvrait la bouche pour dire : « Eh bien ! oui, je verrai, s’il le faut, monsieur le Régent », quand M. de Murçay, qui jusque-là avait gardé le silence, s’avançant brusquement vers MADAME DE PONTIVY 115

madame de Pontivy, dont lo bilboquet (c’était alors la fureur) venait fort à propos de tomber à terre, lui dit assez bas en le lui remettant et en lui serrant la’ main avec signification : « Gardez-vousen bien ! » Madame de Pontivy, qui allait consentir, rougit subitement, et sans trop savoir pourquoi, répondit avec bonheur : c II serait peu convenable, j’imagine, de voir moi-même monsieur le Régent » ; et l’avis de madame de Tencin, qui allait passer tout d’une voix, se retira et tomba de lui-même comme indifféremment.

Mais, à son geste, à son bond impétueux de cœur, M. de Murçay avait senti qu’il aimait.

Madame de Pontivy avait senti aussi s’agiter en elle quelque chose d’inconnu ; et quand elle fut seule et qu’elle en cher 116 MADAME DE PONTIVY

cha le nom, et que celui d’amour vint à sa pensée, elle s’effraya et se jeta à genoux dans son oratoire en cachant sa face dans ses mains ; et le lendemain, dans la matinée, comme, sans se rendre compte, elle embrassait plus fréquemment sa fille, l’enfant réveilla son effroi en lui disant : « Pourquoi est-ce que vous m’aimez encore plus aujourd’hui ? »

Elle se rassurait pourtant en pensant que toutes les démarches et toutes les conversations de ces derniers jours avaient eu pour but M. de Pontivy, son rappel, ou du moins la conservation des biens et l’honneur de sa maison. Et il arrivait que cette pensée, commençant par M. de Pontivy, n’aboutissait bientôt qu’a sentir et à admirer tout ce qu’avait de délicat la conduite de M. de Murçay, MADAME DE PONTIVY 117

qui, l’aimant (elle n’en pouvait douter), agissait si sincèrement pour le retour et dans l’intérêt d’un rival. Mais cette idée de rival était un trait qui la faisait de nouveau bondir, en lui montrant présent le danger. Ce qui n’empêchait pas qu’à la prochaine visite, en ne voulant causer avec M. de Murçay que des moyens de sauver et de ramener l’absent, elle l’oubliait insensiblement tout à fait, pour jouir du charme de cette conversation si attentive et si tendre, si variée dans son prétexte unique, et si doucement conduite.

Elle luttait ainsi en vain contre une passion dont elle ne s’était pas soupçonnée capable, et qu’elle découvrait déjà formée en elle. Elle souffrait, et sa santé s’en altérait ; mais chaque jour, sous la lan 7. 118 MADAME DE PONTIVY

gueur croissante, dans les traits un peu pâlis de sa beauté, redoublait la grâce. ■>< Le printemps venait de l’emmener dans une terre assez éloignée avec sa tante, lorsque M. de Murçay, qui était resté à Paris jusqu’à la terminaison de l’affaire, arriva une après-midi de mai pour leur en annoncer le résultat. Ces dames étaient au jardin, et il les alla joindre sous les berceaux. Il ne fit qu’entrevoir et saluer en chemin madame de Noyon, qu’une visite, au même moment, rappelait au salon, et il se trouva seul en face do madame de Pontivy qui ne l’attendait pas, assise ou plutôt couchée sur un banc, au pied d’une statue de l’Amour qui semblait secouer sur elle son flambeau, et dans une effusion d’attitude à faire envie aux nymphes. Il la put voir quelques instants MADAME DE P0NT1VY 119

du fond de l’entrée, avant qu’elle l’aperçût. Elle s’élança à sa voix, et balbutia toute troublée. — « J’arrive, lui dit-il ; la grâce absolue a été bien loin rejetée. Le bannissement à vie, c’est h quoi il a fallu se rabattre. Voilà toute notre amnistie. A ce prix, les biens sont conservés. » — « Le bannissement ! » dit-elle, et elle montra du doigt une lettre qu’elle venait de recevoir, et qui était restée entr’ouverte sur le banc du berceau. M. de Murçay, enhardi par ce signe, la prit et la lut, tandis qu’elle gardait le silence ; il y vit que M. de Pontivy, qui l’écrivait, y parlait, en cas deiannissement définitif, d’un projet de départ pour elle-même qui irait le rejoindre en Espagne : « Eh ! quoi ? partirez-vous ? » s’écria-t-il ; et il l’interrogeait bien moins qu’il ne l’implorait. 120 MADAME DE PONTIVY

— « Oh ! je le devrais, répondit-elle avec pleurs, je le devrais pour lui, pour moi. Ma fille, il est vrai, est un lien ; mais.— ma fille !… pour elle aussi je devrais partir ;… et je ne puis, je ne puis ! » Et elle cachait sa tête dans ses mains avec sanglots. Il s’approcha d’elle, et mit un genou en terre ; elle ne le voyait pas. Il lui prit une main avec force et respect, et, sans lever les yeux vers elle : « A toujours I lui ditil ; partez, restez, vous avez ma vie I »

Madame de Noyon, qui ne tarda pas à rentrer dans le cabinet de verdure, rompit leur trouble. Une vie nouvelle commença pour eux. La souffrance de madame de Pontivy se changea par degrés en une délicieuse rêverie qui elle-même, à la fin, disparut dans une joie charmante. M. de Murçay avait une terre voisine de celle MADAME DE PONTIVY 121

de madame de Noyon. Ces dames l’y vinrent voir durant toute une semaine, et il put jouir, à chaque pas, dans ses jardins et ses prairies, de l’ineffable partage d’un amant sensible qui fait les honneurs de l’hospitalité à ce qu’il aime. Quant à elle, la seule idée d’avoir dormi sous le même toit que lui, sous le toit de son ami, était sa plus grande fête et l’attendrissait à pleurer.

L’hiver, à Paris, multipliait les occasions naturelles de se voir, chez madame de Noyon et ailleurs ; îeur vie put donc s’établir sans rien choquer. Les assiduités de M. de Murçay, même lorsqu’elles devinrent continuelles, changèrent peu de chose à la situation extérieure de madame de Pontivy. La plus prudente discrétion, il est vrai, ue cessait de régler leurs rap 122 MADAME DE PONTIVY

ports. Et puis le monde, ayant voulu d’abord absolument que madame de Pontivy fût une héroïne conjugale, tint bon dans son dire. Cela arrangeait apparemment. Madame de Pontivy était à peu près la seule en ct> genre, et le monde, qui a besoin de personnifier certains rôles, lui garda le sien dont aucune femme, il faut le dire, n’était bien jalouse. Ce fut donc comme une utilité convenue, dans les propos du monde, que ce rôle de dévouement assigné à madame de Pontivy ; et je ne répondrais pas que bien des femmes n’aient cru faire une èpigramme piquante, en disant d’elle et de ses rêveries, comme madame du Deffand ne put s’empêcher un jour : « Quant à madame de Pontivy, on sait qu’elle n’a de pensée que pour son prochain absent. » MADAME DE PONTIVY 123

La passion, telle qu’elle peut éclater en une âme puissante, illuminait au dedans les jours de madame de Pontivy. L’amour, l’amour même et l’amour seul ! Le reste était comme anéanti à ses yeux, ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l’amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. L’âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire : mais quand l’ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu’elle le partageait, mais parce qu’elle voulait ce qu’elle aimait pleinement heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait lieu en certains mois d’hiver plus observés du monde, elle ne souffrait pas 124 MADAME DE PONTIVY

et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu’elle le vît. Elle était divinement heureuse quand elle avait pu, durant une absence de madame de Noyon, passer une journée entière avec lui-sous prétexte d’aller à la Visitation de Chaillot voir une arnie d’enfance, et elle désirait alors avec passion jours et nuits semblables. Elle n’était pas moins heureuse divinement, quand elle l’avait vu une demi-heure de soirée au milieu d’une compagnie qui empêchait toute confidence, et ce bonheur dû au seul regard et à la présence de la personne chérie la possédait tout entière sans qu’elle crût manquer de rien. Il est des poisons si violents, qu’uuo goutte tue aussi bien que le feraient toutes les doses. Son amour, en sens contraire, était pour elle un de ces généreux poisons. La vio MADAME DE PONTIVY 123

lence du philtre rejetait les mesures. Elle vivait autant d’un quart d’heure de présence quasi muette, qu’elle aurait vécu d’une éternité partagée.

M. de Murçay était aussi bien comblé ; mais le bonheur dans chacun a ses teintes ; elles étaient pâlissantes chez lui. Il s’y mêlait vite une sorte de tristesse qui en augmentait peut-être le charme, mais qui en dérobait l’éclat. C’était l’aspect habituel de son amour : il n’y manquait rien, mais une certaine ardeur désirable ne le couronnait pas. Cet esprit si fin, cette ûme si tendre, qui avait eu tous ses avantages dans les préambules de la passion, se reposait volontiers maintenant et se perdait dans les flammes de son amie, comme l’étoile du matin dans une magnifique aurore. Madame de Pontivy remar 126 MADAME DE PONTIVY

quait par instants ce peu de rayonnement d’un cœur au fond si pénétré, et elle luj en faisait des plaintes tendres qu’apaisaient bientôt de parfaites paroles ou mieux des soupirs brûlants ; et puis, son propre soleil, à eHe, couvrait tout. Ils étaient donc heureux sans que le monde les soupçonnât et les troublât. Pas de jalousie entre eux, nulle vanité ; elle, toute flamme ! lui, toute certitude et quiétude. L’histoire des heureux est courte. Ainsi se passèrent des années.

Il arriva pourtant que le désaccord de la situation et des caractères se fit sentir. Madame de Pontivy ne voyait que la pasBion. Pourvu que cette passion régnât et eût son jour, son heure, ou même seulement un mot à la dérobée et un regard, les sacrifices, les absences et les con MADAME DE PONTIVY 127

trahîtes ne lui coûtaient pas : elle l’estimait de valeur unique qu’on ne pouvait assez payer. M. de Murçay, qui pensait de même, souffrait pourtant à la longue de ces heures vides ou envahies par les petitesses. Esprit libre, éclairé, il avait fini par se révolter de cette fabrique d’intrigues molinistesdontla maison de madame de Noyon devenait le foyer de plus en plus animé. Il en avait ri autrefois, il s’en irritait désormais, car il lui fallait adorer madame de Pontivy dans ce cadre, et l’en séparer sans cesse par la pensée. Son esprit si juste allait par moments jusqu’à l’exagération sur ce point, et quand il se la représentait, elle, sa chère idole, comme au milieu d’un arsenal et d’une fournaise théologique, et qu’il lui recommandait de ne pas s’y fausser les yeux, elle n’avait 128 MADAME DE PONTIYY

qu’un mot à dire pour lui montrer qu’il se grossissait un peu le fantôme, et qu’il oubliait les du Deffand, les Caylus et les Parabère (sans compter lui-même), qui apportaient parfois à cette monotonie de bulles et de conciles un assez agréable rafraîchissement. Son monde à lui, en effet, selon ses goûts, aurait été plutôt celui dont elle citait là les noms, ou encore le monde de madame de Lambert et de M. de Fontenelle. Il penchait assez décidément pour les modernes, et s’il avait fallu placer madame de Pontivy au milieu de quelque querelle, il aurait mieux aimé qu’elle fût dans colle-ci que dans l’autre. Une lettre encore de l’époux arrivait à de certains intervalles, et ramenait, au sein de leur certitude habituelle, une crainte, un point noir à l’horizon, que MADAME DE PONTIVY 129

madame de Pontivy écartait vite de sa passion, comme un soleil d’été repousse les brouillards, mais que lui, moins ardent quoique aussi sensible, ne perdait jamais entièrement de vue. Par une délicatesse rare, autant il avait été question entre eux, au début, de cet époux, leur matière ordinaire, autant, depuis l’amour avoué, il n’en était jamais fait mention qu’à l’extrémité, pour ainsi dire. M. de Murçay, qui peut-être y pensait le plus constamment, évitait surtout d’en parler ; c’était au plus par quelque allusion de lieu qu’il le désignait ; et je croirais, en vérité, que, depuis la déclaration du berceau, il ne lui arriva jamais de nommer le mari de madame de Pontivy par son nom dans le tête-à-tèto. Cette pensée ne laissait pourtant pas d’ôtre une épinecachée. 130 MADAME DE PONTIVY

Madame do Pontivy, sans être exigeante, mais parce qu’elle était passionnée, trouvait nécessaire et simple que M. de Murçay se retranchât quelquefois certaines paroles, certains jugements, certaines relations même, qui pouvaient aliéner de lui l’esprit de sa tante, plus absolue en vieillissant, et rendre leur commerce moins facile. Placée au centre d’une seule idée, elle ne voyait partout alentour que des moyens, et elle no concevait pas qu’un goût de philosophie, judicieux ou non, une opinion quelconque sur les oracles ou les miracles, ou encore sur le chapeau de l’abbé Dubois, pût venir jeter le moindre embarras dans la chose essentielle et sacrée. Il lui répliquait làdessus avec toutes sortes de développe ments : MADAME DE POKTIVY 131

« Mon amie, la passion, croyez-le, est chez moi comme en vous, mais avec ses différences de nature, qu’il faut bien accepter. Vous êtes mon soleil ardent, vous le savez ; je ne suis peut-être que l’astre qui s’éclaire de vous, qui s’éteint en vous, et que vous ne revoyez briller que quand vous semblez disparaître. Mais, quoi qu’il en soit de moi en particulier, n’oubliez pas aussi que l’homme a des facultés diverses, et que l’amour le mieux régnant laisse encore à un amant réfléchi le loisir de regarder. Tâchons donc que ce soit du même point que nous regardions même ce qui n’est pas nous. Et je ne parle pas seulement de ce qui intéresse l’honnêteté naturelle et la justice : soyons d’accord en causant de tout, même des choses de bel-espritj afin de mieux 132 MADAME DE PONTIVY

appuyer l’exact rapport de nos âmes. Voyons avec justesse les spectacles même indifférents à notre amour, pour que la préférence de notre amour ait tout son prix. Quand vous lisez madame de Motteville ou Retz qui vous charment tant, et que nous en causons, il nous est doux do sentir notre amour tendrement animé sous cette concordance unie de notre jugement, comme il nous était doux l’autre jour, en marchant, de causer à travers la grande charmille. On se retrouve à de certaines ouvertures du feuillage ; on se regarde un moment, on se touche la main ; et l’on continue derrière le riant rideau. » Il lui parlait souvent ainsi, essayant d’orner et d’introduire une part de raison durable dans la passion toujours vive, et rien alors ne semblait plus manquer à MADAME DE PONTIVY 133

leur vie embellie. Mais comme l’illusion d’une certaine perspective a besoin do se trouver même dans les choses de l’amour lorsque son règne se prolonge, ces personnages, qui, de loin, sous leurs lambris élégants et leurs berceaux, nous semblent réaliser un idéal de vie amoureuse, enviaient eux-mêmes d’autres cadres et d’autres groupes qui leur figuraient un voisinage plus heureux. Ils auraient voulu vivre près d’Anne d’Autriche avant la Fronde, à la cour de Madame Henriette durant ses voyages de Fontainebleau, ou aux dernières belles années de Louis XIV, dans les labyrinthes encore illuminés de Versailles, entre mesdames de Maintenon et deMontespan. Ils étaient bien d’accord à former ensemble ces vœux, sur lesquels ils reportaient

8 134 MADAME DE l’ONTIVY

et variaient sans cesse leur présent bonheur. Leur roman était là, car lo roman n’est jamais le jour que l’on vit : c’est le lendemain clans la grande jeunesse ; plus tard c’est déjà la veille et le passé.

Aux raisonnements aimables de M. de Murçay, madamo de Pontivy, charmée par instants et souriant en toute complaisance, répondait que c’était juste, niais au fond ne demeurait pas convaincue. Elle en revenait toujours à son idée, que la passion est tout, et le reste insignifiant ou très secondaire ; ou bien elle accordait que les distinctions de M. do Murçay étaient parfaites, qu’il y avait nécessité pour elle de se rendre plus raisonnable et un peu moins tendre, et qu’elle tâcherait l’un et l’autre ; ce qu’il n’entendait pas du tout ainsi. Il résultait de là, souvent de MADAME DE PONTIVY 13b

simples contradictions enjouées, parfois aussi des tiraillements réels et des froideurs, à la suite desquelles, au milieu de leurs entraves, se ménageaient bientôt des raccopimodements passionnés. L’entraînement, après ces désaccords, reprenant avec moins d’équilibre et de prudence, aurait pu leur devenir fatal. En ces instants de vrai déliré, elle était capable de tout témoignage. La mort ou la ruine lui eussent peu coûté ; elle désirait mourir avec lui ; elle allait jusqu’à désirer un fils. Mais ce gage si dangereux lui était refusé. Une chute qu’elle avait faite, il y avait peu d’années, sans lui laisser douleur ni trace, avait apporté quelque dérangement dans son être.

Cet amour durait depuis des saisons et composait, après tout, un rare bonheur 136 MADAME DE PONTIVY

dans uno exacte fidélité, sans aucune des coquetteries du monde, ni aucun échec du dehors ; il n’était troublé que de luimême et par des torts légers. Un jour qu’ils étaient à une grande fête de Sceaux (quand la duchesse du Maine, dans les années qui suivirent sa prison, eut rouvert sa cour), la soirée avait été belle ; la nuit étoilée repoussait de sa blancheur les flambeaux qui luttaient avec elle d’éclat ; les promenades s’étaient prolongées tard dans les parterres, au bruit des orchestres voilés, et les couples fuyants et reparus, les clartés scintillantes dans le feuillage, les douces bizarreries des ombres sur les gazons, devenaient une magie complète où ne manquait pas le concert des deux amants. M. de Mur çay, après les lents détours vingt fois MADAME DE PONTIYY 137

recommencés, salua madame dePontivy, comme pour retourner à Paris cette nuit même, y ayant une affaire dès le malin ; il promettait d’être de retour à Sceaux au réveil des dames. Elle lui dit : « Quoi ! vous ne restez pas !» — « C’est impossible, répondit-il, j’ai promis » ; et il répéta qu’il serait de retour au lever même. Mais cette idée, après une nuit presque toute passée ensemble dans les bosquets, de coucher encore sous le même toit (même sans aucune autre facilité de tendresse), cette pure idée lui échappa : il eut un tort. Le lendemain au réveil, il était là, il avait dévoré le chemin. Mais l’impression n’était pas la même. « Oh ! ce n’eût pas été ainsi dans les premiers temps », lui dit-elle alors, en respirant tristement’la rose et le réséda du matin

8. 138 MADAME DE PONTIVY

qu’il lui offrait ; et cllo lo fit souvenir du sentiment délicieux qu’elle avait eu en dormant chez lui à la campagne, sous son toit, dans ce premier printemps : c Oh ! alors ce n’eût pas été ainsi », répétaitelle. Il comprit qu’il avait manqué ; il se confessa coupable de n’avoir pas saisi à l’instant cette même impression. Mais la passion de madame de Pontivy avait souffert, et elle travaillait sur ellemême, pour la diminuer, disait-elle, et la mettre à ce niveau de raisonnable tendresse.

c Allez I lui disait-elle encore d’autres fois, l’âge arrive, le cœur se flétrit, même dans le bonheur ; je n’aurai plus tant d’efforts à faire bientôt pour éteindre en moi ce dont votre juste affection se plaint, cette flamme imprudente où elle se brûle. » MADAME DE PONTIVY 139

Et il la rassurait, la conjurait de rester ainsi, et qu’il l’aimait pour telle, et qu’il s’estimerait éternellement malheureux comme objet d’une passion moindre. Elle le croyait un moment ; mais le lendemain elle revenait à la charge, et disait : « Hier, dans mon amour de vingt ans, je croyais qu’il n’y a rien d’impossible, de la part d’un homme qui aime, pour l’objet aimé. Mon ami, c’était une illusion. Aujourd’hui j’ai vieilli, j’ai réfléchi, je me suis donné tort ; et vous n’avez, mon ami, à recevoir aucun pardon, n’étant en rien coupable. » La combattant sur ce découragement qu’il sentait injuste, il obtenait de meilleurs aveux, et négligeait ces petits souvenirs accumulés, les croyant dévorés chaque fois par la passion survenante. Il comptait de toute certitude sur elle, sur 140 MADAME DE PONTIVY

son amour toujours le môme, quand un automne arriva.

Madame do Pontivy, emmenéo par sa tante dans une campagne éloignée, dut ne pas voir durant tout ce temps M. do Murçay, qui (en refroidissement d’ailleurs avec madame de Noyon pour quelques sorties un peu vives contre l’esprit persécuteur) se confina de son côté dans une terre isolée, autre que celle où il avait reçu une fois son amie. C’est alors que, sans cause extérieure, et en ce calme triste et doux, une révolution faillit arriver dans leur amour. Les lettres de madame de Pontivy étaient plus rares, plus abattues ; tous les souvenirs attiédissants s’accumulaient en elle de préférence, et lui devenaient son principal aliment. Une sorte de scrupule de convenance lui naissait aussi, comme MADAME DE PONTIVY iii

prétexte qu’elle se donnait involontairement dans ses sentiments un peu froissés. L’idée dosa fille, encore au couvent, mais qui n’avait plus un très grand nombre d’années pour en sortir, l’idée aussi de son mari, alors en Amérique, et qui avait peu de chances sans doute, peutêtre môme assez peu de fantaisie de revenir en France, mais dont pourtant, depuis la mort du Régent, on pouvait parler à M. le Duc, ces flottantes pensées s’élevaient et grossissaient en elle comme des vapeurs, dans le vide où elle se sentait. Elle n’y résistait pas, et s’en laissait entourer, réservant seulement en son sein l’affection profonde, c Oh ! mon ami, lui écrivait-elle, quelle femme riche d’amour et de flamme est morte en moi ! Ne croyez pas, mon bien cher ami, que je puisse ne plus 112 MADAME DE POXTIVY

vous aimer ; au fond et au-dessous vous êtes toujours l’être nécessaire a mon existence… Mais votre Hermione n’est plus qu’une bien triste Aricie. Mon ami, j’ai bien souffert ! » Et lui, sans.douter d’elle, sans croire à la mort de l’amour, ne pouvait pourtant se dissimuler un changement essentiel. Il se disait qu’elle ne l’aimait plus autant, qu’elle ne l’aimait plus de la même manièï ? qu’aux autres absences des dernières années ; que quelque chose s’était calmé en elle à son sujet ; et, tout en se répétant cela dans l’avenue la plus enfoncée et la plus ténébreuse où il passait ses journées, il heurtait machinalement du pied chaque tronc d’arbre, il aspirait le soupir du vent à travers les feuilles à peine émues, et se surprenait à désirer de se perdre bientôt dans d’autres MADAME DE PONTIVY i 43

Elysées funèbres, sans plus garder de sentiment immortel ni do souvenir.

La crise était grave. Cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accident du dehors, se mourait, en quelque sorte, do lui-môme et de sa propre langueur. Quant à M. deMurçay pourtant, son sentiment, un peu éclipsé durant le règne enflammé de l’autre, recommençait à briller dans sa nuance la plus douce, et cette saison solitaire lui était d’un attendrissement inexprimable, dont les plaintes n’arrivaient qu’imparfaites dans ses lettres à madame de Pontivy.

Tout pour lui donnait cours et sujet à l’unique pensée. Que ne le savait-elle ? que ne le suivait-elle dans les bois ? Il était sorti un matin selon son habitude ; les derniers jours avaient été ardents ; et il 144 MADAME DE P0XT1VY

regagnait son avenue voilée, quoique le ciel, ce jour-là, fût plus frais et comme formé d’un dais de petits nuages suspendus. Il remarquait pour la première fois quelque arbre qui avait déjà jonché la terre de ses feuilles jaunies : « Oh ! ce n’est pas l’automne, c’est un coup de soleil, disait-il ; c’est ce pauvre arbuste des îles qui se dépouille avant l’heure. » Mais, le soir, quand les nuages eurent fui, et qu’il vit, vers les collines, sur un horizon transparent et froid, la lune naissante, il comprit que c’était l’automne, venu cette année-là plus tôt, et il en tirait présage, se demandant et demandant à ce croissant, à ce ciel pâli, à la nuit, si c’était déjà aussi l’automne de l’amour. Il y avait des moments plus sombres et MADAME DE PONTIVY 145

comme désespérés, quand le silence de madame de Pontivy, après une lettre tendre qu’il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire à luimême ces mots : Laissez-moi, tout a fui ! Et, pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d’Orphée.

Ce qu’il écrivait de ses pensées" rompues à madame de Pontivy ne recevait que réponses rares et bonnes, mais chaque fois plus découragées. L’automne s’achcvant, il revint à Paris, et il attendait, pour se présenter chez madame de Noyon, qu’il avait quittée en froid, un mot, un signe de madame de Pontivy, elle-même de retour ; Mais rien. Il allait se hasarder à une démarche, quand, un soir, en

9 146 MADAME DE PONTIVY

entrant chez madame de Ferriol qui avait nombreuse compagnie, il y trouva madame de Noyon et sa nièce déjà arrivées. Sa vue avait porté du premier coup d’œil sur madame de Pontivy : il contint mal son émotion.

Elle était entourée de femmes, assez proche de la cheminée, dont la séparait un seul fauteuil occupé ; et elle semblait ellemême assez émue pour ne pas songer à se prêter à un entretien avec lui. Elle no bougea point de sa place. Après plus d’une heure d’attente et de propos saccadés, frivoles, par où s’exhalait une irritation étouffée, après avoir essuyé quelques traits de madame de Noyon, et avoir fait une ospèce de paix suffisante pour lo moment, M. de Murçay, allant droit à madame de Pontivy, toujours entourée, MADAME DE POXTIVY 147

lui dit assez haut pour que sa voisine du coin de la cheminée l’entendît, qu’il désirait l’entretenir quelques instants de ce qu’elle savait, et qu’il lui en demandait la faveur avant qu’elle se retirât. « Certainement », répondit madame de Pontivy ; et la voisine, qui voulut bien comprendre à demi, se leva après quelques minutes. M. de Murçay, s’asseyant à la hâte près de celle dont il ne pouvait se croire désuni, commença en des termes aussi passionnés que le permettait le lieu, et avec des regards que mouillaient, malgré lui, des larmes à grand’peine dévorées : c Quoi ! lui disait-il, est-il possible ? est-ce bien possible que ce soit là en effet la fin d’un amour comme le nôtre ? Quoi ! madame, le ralentissement, le silence, et puis rien ? Quoi ! si je n’avais insisté près 148 MADAME DE P0NT1VY

que contre la convenance tout à l’heure, je manquais, après des mois, la première occasion de vous parler ? Quoi ! votre cœur n’a pas eu un cri à ma rencontre ? J’ai eu des torts, des détails do froideur, de négligence ; je le confesse et j’en pleure : mais que sont-ils ? et combien me les suis-je reprochés ! combien de fois en ai-je souffert ! je les aurais rachetés aussitôt échappés, mais le monde survenant me contraignait ; et ma foi en vous, d’ailleurs, répondait à tout. Je croyais à un feu perpétuel qui purifie. Je croyais tellement à un abîme sans fond où aucun de mes torts ne s’amassait ! Oh ! madame, ajoutait-il, en élevant de temps en temps la voix sur ce mot (car il fallait aussi songer au monde d’alentour), cette amitié, cette affection que vous m’offrez à tou MADAME DE PONTIVY 149

jours et avec fidélité, avec une fidélité à laquelle je crois tout aussi fermement que jamais, oh ! je ne la méprise pas, je ne la rejette pas avec dédain, cette affection, mais je ne puis m’en satisfaire. Elle me laisse vide et désert au prix des précédentes douceurs. Je ne veux pas être aimé ainsi. Non, et si les obstacles qui séparent notre existence cessaient, si celui d’Amérique mourait demain dans son exil, je ne voudrais pas, au taux de cette tendresse que vous m’offrez sans passion, je ne voudrais pas des douceurs d’un commerce et d’une union continue. Non, être aimé comme devant, ou être malheureux toujours ! Le souvenir de la passion perdue m’est plus beau qu’une tiède jouissance. Je partirai, j’irai en de lointains voyages, je reviendrai dans cette vieille 150 MADAME DE PONTIVY

terre pleine de vous, où je vous ai reçue ; je ne vous reverrai jamais ! mais je vivrai d’un passé détruit, et ma vie sera u^e désolation éternelle et fidèle. » Et en parlant ainsi, il reprenait ses avantages près de ce cœur qui le revoyait s’animer comme au temps des premiers charmes. Cette nature sensible, à côté de l’autre nature plus passionnée mais lassée, lui rendait en ce moment tous les rayons pleins de chaleur qu’il en avait longtemps reçus, et elle le regardait avec larmes : < Eh bienl c’est assez ; demain, onze heures, à Ghaillot », lui dit-elle ; et il se retira dans une angoisse et une attente voisines des plus jeunes serments.

Le lendemain, à l’heure de midi, par un de ces ciels demi-riants dont on ne saurait dire la saison, ils marchaient MADAME DE PONTIVY 151

ensemble dans les allées solitaires, et vertes encore, d’un vaste jardin non cultivé, qui ne recovait qu’eux. M. de Murçay, reprenant le discours de la veille, récapitulait leur amour et disait : « Quoi ! tout cela brisé en un jour… sans cause I pour un mot dit ou omis çà et là sans intention ! pour un tort indéfinissable et dont on ne saurait marquer le moment ! Quoi ! l’amour brisé comme un simple ressort, comme une porcelaine tombée des mains ! vous ne le croyez pas !… Laissez-moi faire, ômon amiel Oubliez, oubliez seulement. Promettez que rien n’est accompli, supposez que rien n’est commencé. Redevenez Sylvie. Je veux reconquérir votre cœur ; je l’espère. Je veux remonter en vous pas à pas les dcgré3 de mon trône. Je le ferai ; vous ne me reconnaîtrez plus, 152 MADAME DE PONTIVY

ce sera un autre que vous croirez aimer, et ce n’est qu’à la fin, en comparant, que vous verrez que c’était bien le même. Laissez, je veux ressusciter en vous l’Amour, cet enfant mort qui n’était qu’endormi. » Elle écoutait avec charme et silence, et, soulevant du doigt, pendant qu’il parlait, la dentelle noire qui la voilait à demi, elle ne perdait rien de ce qu’ajoutaient les regards. « Ohl permettez-moi, disait-il en lui tenant la main avec le respect le plus tendre, dites que vous me permettez de reprendre courage et de vous adresser mes timides espérances, dites que vous tâcherez de m’aimer et que vous me permettez de vouloir vous convaincre. » — « Eh bien I je tâcherai, lui dit-elle avec une grâce attendrie, et je vous permets. A ce soir donc, MADAME DE PONTIVY 153

chez ma tante. » Et elle s’échappa làdessus, et courut à la petite porte qui donnait vers le souvent voisin, le laissant assez étonné de sa brusque sortie, et comme si, dans ce début nouveau qu’il implorait, elle essayait déjà les ruses des premières rencontres.

Elle n’eut pas à s’efforcer beaucoup ni à raffiner les ruses ; la flamme revint naturelle, où l’ardeur n’avait pas cessé. Un peu plus d’attention, de volonté, s’y mêla sans doute de part et d’autre, mais pour unir tout et sans rien refroidir. Il reprit son assiduité chez madame deNoyon, et, partout où madame de Pontivy alla durant cet hiver, il était le premier, en entrant, qu’elley rencontrât ; le dernier, à la sortie, qui la quittât du regard. Il l’entourait d’un soin affectueux, d’une fraî "9. 134 MADAME DE PONTIVY

cheur de désir et de jeunesse, que son sentiment n’avait jamais connue d’aboïd dans cette vivacité, mais qu’une fois averti, il puisait avec vérité dans sa profondeur. Elle recevait tout avec une grâce plus clairvoyante, avec un sourire plus pénétré, qu’elle-même n’en avait témoigné autrefois dans le temps de l’aveugle ardeur. Il y avait un léger échange de rôles entre eux ; ils s’étaient donné l’un à l’autre quelque chose d’eux-mêmes qui s’entre-croisait dans cette seconde moisson ; ou plutôt ils arrivaient à la fusion véritable et parfaite des âmes. Elle évitait pourtant de se prononcer encore. Aux premiers jours du printemps, ils allèrent à Sceaux pour une semaine ; la petite cour s’y trouvait d’un brillant complet. Une aprês-dînée, la conversation tourna, comme il arrivait souvent, sur les questions de cœur, et on y agita les caractères et la durée de l’amour. De grandes autorités furent invoquées ; on cita le grand Condé, alors duc d’Enghien, aux prises avec Voiture et mademoiselle de Scudéry ; on cita M. le Duc son fils, à la maison de Gourville à Saint-Maur, tenant tête à mesdames de Coulanges et de La Fayette, en leurs grands jours de subtilités. Madame du Maine, en vraie Condé qu’elle était, possédait à merveille tous «es précédents. Mais lorsqu’on en vint à la durée de l’amour, même fidèle, madame du Deffand, de son esprit railleur, éclata, et dit que la plus longue éternité, quand éternité il y avait, en était de cinq ans. Et comme quelques-uns se récriaient sur ce lustre tracé au compas, M. de 156 MADAME DE PONTIVY

Malezieu, l’oracle, ot qui avait connu La Bruyère, cita de lui ce mot : « En amour, il n’y a guère d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimés.» M. de Murçay et madame de Pontivy se regardèrent et rougirent ; ils se taisaient dans une même pensée plus sérieuse que tous ces discours. On discuta à perte de vue ; mais on en était généralement à adopter la pensée de La Bruyère dans le tour plus épigrammatique de madame du Deffand, quand madame du Maine, s’adressant à mademoiselle de Launay qui ne s’était pas mêlée aux propos : < Et vous, Launay, que décidez-vous ? » dit-elle. Et celle-ci, de ce ton de gaieté, pourtant sensible, où elle excellait : « En fait d’amour ot de cœur, je ne sais qu’une maxime, répliqua-t-elle ; le MADAME DE PONTIVY 1S7

contraire de ce qu’on en affirme est possible toujours. »

À un quart d’heure de là, M. de Murçay et madame de Pontivy, qui avaient le besoin de se voir seuls, se rencontrèrent, par un instinct secret, en un endroit couvert du jardin. De subites larmes brillèrent dans leurs yeux, et ils tombèrent aux bras l’un de l’autre. Après le premier épanchement et le renouvellement confus des aveux, M. de Murçay, promenant ses regards, fit remarquer à son amie que ce berceau, dans sa disposition, était tout pareil à celui où ils s’étaient pour la première fois déclarés. Une statue de l’Amour était ici également ; mais le dieu (sans doute pour les illuminations des nuits) élevait et croisait sur sa tête deux flambeaux : « Voilà notre second amour, 188 MADAME DE POiNTIVY

dit-il. Oh ! non, ce n’est pas l’automne encore ! » i,

t Ils eurent de la sorte plusieurs printemps, et, dans cette harmonie rétablie, il eût été de plus en plus malaisé de distinguer en eux les différences premières. Son ardeur, à elle, laissait les nuances ; ses lueurs, à lui, allaient à l’ardeur. L’ivresse entre eux régnait plus égale, plus éclaircie, bien que toujours de l’ivresse. Le mari cependant, qui était aux Antilles, mourut. Mais il était tard déjà, et ils se trouvaient si heureux, si amoureux du passé, qu’ils craignirent de rien déranger à une situation accomplie, d’où disparaissait même la crainte lointaine. Sa fille d’ailleurs avait grandi ; et c’était elle plutôt qu’il fallait songer à marier. On la maria en effet ; mais bientôt elle mourut à son premier enfant. Ce fut une grande douleur, et leur lien encore, s’il était possible, se resserra. Et ils s’avançaient ainsi dans les années qu’on peut appeler crépusculaires, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés.

15 mars 1837.

FIN DE MADAME DE PONTIVY
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils