| Richard Minulto | ◄ | Contes | ► | Le Mari confesseur |
- N'a pas longtemps de Rome revenait
- Certain cadet qui n'y profita guère
- Et volontiers en chemin séjournait
- Quand par hasard le galant rencontrait
- Bon vin, bon gîte, et belle chambrière.
- Avint qu'un jour en un bourg arrêté
- Il vit passer une dame jolie,
- Leste, pimpante, et d'un page suivie,
- En la voyant, il en fut enchanté.
- La convoita; comme bien savait faire.
- Prou de pardons il avait rapporté;
- De vertu peu; chose assez ordinaire.
- La dame était de gracieux maintien,
- De doux regard, jeune, fringante et belle;
- Somme qu'enfin il ne lui manquait rien,
- Fors que d'avoir un ami digne d'elle.
- Tant se la mit le drôle en la cervelle,
- Que dans sa peau peu ni point ne durait:
- Et s'informant comment on l'appelait:
- C'est, lui dit-on, la dame du village.
- Messire Bon l'a prise en mariage,
- Quoiqu'il n'ait plus que quatre cheveux gris:
- Mais comme il est des premiers du pays,
- Son bien supplée au défaut de son age.
- Notre cadet tout ce détail apprit,
- Dont il conçut espérance certaine.
- Voici comment le pèlerin s'y prit.
- Il renvoya dans la ville prochaine
- Tous ses valets; puis s'en fut au château:
- Dit qu'il était un jeune jouvenceau,
- Qui cherchait maître, et qui savait tout faire.
- Messire Bon fort content de l'affaire
- Pour fauconnier le loua bien et beau.
- (Non toutefois sans l'avis de sa femme)
- Le fauconnier plut très fort à la dame;
- Et n'étant homme en tel pourchas nouveau,
- Guère ne mit à déclarer sa flamme.
- Ce fut beaucoup; car le vieillard était
- Fou de sa femme, et fort peu la quittait,
- Sinon les jours qu'il allait à la chasse.
- Son fauconnier, qui pour lors le suivait,
- Eut demeuré volontiers en sa place.
- La jeune dame en était bien d'accord,
- Ils n'attendaient que le temps de mieux faire.
- Quand je dirai qu'il leur en tardait fort,
- Nul n'osera soutenir le contraire.
- Amour enfin, qui prit à cœur l'affaire,
- Leur inspira la ruse que voici.
- La dame dit un soir à son mari:
- Qui croyez-vous le plus rempli de zèle
- De tous vos gens ? Ce propos entendu
- Messire Bon lui dit: J'ai toujours cru
- Le fauconnier garçon sage et fidèle;
- Et c'est à lui que plus je me fierois.
- Vous auriez tort, repartit cette belle;
- C'est un méchant: il me tint l'autre fois
- Propos d'amour, dont je fus si surprise,
- Que je pensai tomber tout de mon haut;
- Car qui croirait une telle entreprise ?
- Dedans l'esprit il me vint aussitôt
- De l'étrangler, de lui manger la vue:
- Il tint à peu; je n'en fus retenue,
- Que pour n'oser un tel cas publier:
- Même, à dessein qu'il ne le put nier,
- Je fis semblant d'y vouloir condescendre;
- Et cette nuit sous un certain poirier
- Dans le jardin je lui dis de m'attendre.
- Mon mari, dis-je, est toujours avec moi,
- Plus par amour que doutant de ma foi;
- Je ne me puis dépêtrer de cet homme,
- Sinon la nuit pendant son premier somme:
- D'auprès de lui tâchant de me lever,
- Dans le jardin je vous irai trouver.
- Voilà l'état où j'ai laissé l'affaire.
- Messire Bon se mit fort en colère.
- Sa femme dit: Mon mari, mon époux,
- Jusqu'à tantôt cachez votre courroux;
- Dans le jardin attrapez-le vous- même;
- Vous le pourrez trouver fort aisément;
- Le poirier est à main gauche en entrant.
- Mais il vous faut user de stratagème:
- Prenez ma jupe, et contrefaites-vous;
- Vous entendrez son insolence extrême:
- Lors d'un bâton donnez-lui tant de coups,
- Que le galant demeure sur la place.
- Je suis d'avis que le friponneau fasse
- Tel compliment à des femmes d'honneur !
- Époux retint cette leçon par cœur.
- Onc il ne fut une plus forte dupe
- Que ce vieillard, bon homme au demeurant.
- Le temps venu d'attraper le galant,
- Messire Bon se couvrit d'une jupe,
- S'encornêta, courut incontinent
- Dans le jardin, ou ne trouva personne:
- Garde n'avait: car, tandis qu'il frissonne,
- Claque des dents, et meurt quasi de froid,
- Le pèlerin, qui le tout observoit,
- Va voir la dame; avec elle se donne
- Tout le bon temps qu'on a, comme je croi,
- Lorsqu 'Amour seul étant de la partie
- Entre deux draps on tient femme jolie;
- Femme jolie, et qui n'est point à soi.
- Quand le galant un assez bon espace
- Avec la dame eut été dans ce lieu,
- Force lui fut d'abandonner la place:
- Ce ne fut pas sans le vin de l'adieu.
- Dans le jardin il court en diligence.
- Messire Bon rempli d' impatience
- A tous moments sa paresse maudit.
- Le pèlerin, d'aussi loin qu'il le vie,
- Feignit de croire apercevoir la dame,
- Et lui cria: Quoi donc méchante femme !
- A ton mari tu brassais un tel tour !
- Est-ce le fruit de son parfait amour !
- Dieu soit témoin que pour toi j'en ai honte:
- Et de venir ne tenais quasi compte,
- Ne te croyant le cœur si perverti,
- Que de vouloir tromper un tel mari.
- Or bien, je vois qu'il te faut un ami;
- Trouvé ne l'as en moi, je t'en assure.
- Si j'ai tiré ce rendez-vous de toi,
- C'est seulement pour éprouver ta foi:
- Et ne t'attends de m'induire à luxure:
- Grand pécheur suis; mais j'ai, la Dieu merci,
- De ton honneur encor quelque souci.
- A Monseigneur ferais-je un tel outrage ?
- Pour toi, tu viens avec un front de page:
- Mais, foi de Dieu, ce bras te châtiera;
- Et Monseigneur puis après le saura.
- Pendant ces mots époux pleurait de joie,
- Et tout ravi disait entre ses dents:
- Loué soit Dieu, dont la bonté m'envoie
- Femme et valet si chastes, si prudents.
- Ce ne fut tout; car à grands coups de gaule
- Le pèlerin vous lui froisse une épaule;
- De horions laidement l'accoutra;
- Jusqu'au logis ainsi le convoya.
- Messire Bon eut voulu que le zèle
- De son valet n'eut été jusque-là;
- Mais le voyant si sage et si fidèle,
- Le bonhommeau des coups se consola.
- Dedans le lit sa femme il retrouva;
- Lui conta tout, en lui disant: M'amie,
- Quand nous pourrions vivre cent ans encor,
- Ni vous ni moi n'aurions de notre vie
- Un tel valet; c'est sans doute un trésor.
- Dans notre bourg je veux qu'il prenne femme:
- A l'avenir traitez-le ainsi que moi.
- Pas n'y faudrai, lui repartit la dame;
- Et de ceci je vous donne ma foi.