Le Cottage Landor

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères, 1871 (pp. 291-318).
LE COTTAGE LANDOR
POUR FAIRE PENDANT AU DOMAINE D’ARNHEIM
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Pendant un voyage à pied que je fis l’été dernier, à travers un ou deux des comtés riverains de New-York, je me trouvai, à la tombée du jour, passablement intrigué relativement à la route que je suivais. Le sol était singulièrement ondulé ; et, depuis une heure, le chemin, comme s’il voulait se maintenir à l’intérieur des vallées, décrivait des sinuosités si compliquées, qu’il m’était actuellement impossible de deviner dans quelle direction était situé le joli village de B…, où j’avais décidé de passer la nuit. Le soleil avait à peine brillé, strictement parlant, pendant la journée, qui pourtant avait été cruellement chaude. Un brouillard fumeux, ressemblant à celui de l’été indien, enveloppait toutes choses et ajoutait naturellement à mon incertitude. À vrai dire, je ne m’inquiétais pas beaucoup de la question. Si je ne tombais pas sur le village avant le coucher du soleil, ou même avant la nuit, il était plus que possible qu’une petite ferme hollandaise, ou quelque bâtiment du même genre, se montrerait bientôt à mes yeux, quoique, dans toute la contrée avoisinante, en raison peut-être de son caractère plus pittoresque que fertile, les habitations fussent, en somme, très-clair-semées. À tout hasard, la nécessité de bivouaquer en plein air, avec mon sac pour oreiller et mon chien pour sentinelle, était un accident qui ne pouvait que m’amuser. Ayant confié mon fusil à Ponto, je continuai donc à errer tout à mon aise, jusqu’à ce que enfin, comme je commençais à examiner si les nombreuses petites percées qui s’ouvraient çà et là étaient réellement des chemins, je fusse conduit par la plus invitante de toutes dans une incontestable route carrossable. Il n’y avait pas à s’y méprendre. Des traces de roues légères étaient évidentes ; et, quoique les hauts arbustes et les broussailles excessivement accrues se rejoignissent par le haut, il n’y avait en bas aucune espèce d’obstacle, même pour le passage d’un chariot des montagnes de la Virginie, le véhicule le plus orgueilleux de son espèce que je connaisse. Cependant la route, sauf par ce fait qu’elle traversait le bois (si le mot bois n’est pas trop important pour peindre un tel assemblage d’arbustes), et qu’elle gardait des traces évidentes de roues, ne ressemblait à aucune route que j’eusse connue jusqu’alors. Les traces dont je parle n’étaient que faiblement visibles, ayant été imprimées sur une surface solide, mais doucement humectée et qui ressemblait particulièrement à du velours vert de Gênes. C’était évidemment du gazon, mais du gazon comme nous n’en voyons guère qu’en Angleterre, aussi court, aussi épais, aussi uni et aussi brillant de couleur. Pas un seul empêchement ne se laissait voir dans le sillon de la roue ; pas un fragment de bois, pas un brin de branche morte. Les pierres qui autrefois obstruaient la voie avaient été soigneusement placées, non pas jetées, le long des deux côtés du chemin, de manière à en marquer le lit avec une sorte de précision négligée tout à fait pittoresque. Des bouquets de fleurs sauvages s’élançaient partout, dans les intervalles, avec exubérance.

Que conclure de tout cela, je n’en savais naturellement rien. Indubitablement, il y avait là de l’art ; ce n’était pas ce qui me surprenait ; toutes les routes, dans le sens ordinaire, sont des ouvrages d’art ; et je ne peux pas dire non plus qu’il y eût beaucoup lieu de s’étonner de l’excès d’art manifesté ; tout ce qui semblait avoir été fait ici pouvait avoir été fait avec les ressources naturelles (comme disent les livres qui traitent du jardin-paysage), avec très-peu de peine et de dépense. Non ; ce n’était pas la quantité, mais le caractère de cet art, qui m’arrêta et me poussa à m’asseoir sur une de ces pierres fleuries, pour contempler en tous sens cette avenue féerique, pendant une demi-heure au moins, avec ravissement. Il y avait une chose qui, à mesure que je regardais, devenait de plus en plus évidente, c’est qu’un artiste, doué de l’œil le plus délicat à l’endroit de la forme, avait présidé à tous ces arrangements. On avait pris le plus grand soin pour conserver un juste milieu entre l’élégance et la grâce, d’un côté, et de l’autre, le pittoresque, entendu dans le vrai sens italien. On n’y voyait que peu de lignes droites, et encore étaient-elles fréquemment interrompues. En général, un même effet quelconque, de ligne ou de couleur, à quelque point de vue qu’on se plaçât, n’apparaissait pas plus de deux fois de suite. Partout la variété dans l’uniformité. C’était une œuvre composée, dans laquelle le goût du critique le plus rigoureux aurait difficilement trouvé quelque chose à reprendre.

En entrant dans cette route, j’avais tourné à droite ; quand je me relevai, je continuai dans la même direction. Le chemin était tellement sinueux, qu’en aucun moment je n’en pouvais deviner le parcours pour plus de deux ou trois pas en avant. Quant au caractère, il ne subissait aucun changement matériel.

En ce moment, un murmure d’eau frappa doucement mon oreille, et, quelques secondes après, comme je tournais avec la route, un peu plus brusquement qu’auparavant, j’aperçus une espèce de bâtiment situé au pied d’une pente très-douce, juste devant moi. Je ne pouvais rien voir distinctement à cause du brouillard qui remplissait toute la petite vallée inférieure. Une légère brise s’éleva cependant, comme le soleil allait descendre ; et, pendant que je restais debout sur le sommet de la pente, le brouillard se fondit en ondulations et se mit à flotter au-dessus du paysage.

Pendant que la scène se révélait à ma vue, graduellement, comme je la décris, — morceau par morceau, ici un arbre, là un miroitement d’eau, et puis là un bout de cheminée, — je ne pouvais m’empêcher d’imaginer que le tout n’était qu’une de ces ingénieuses illusions exhibées quelquefois chez nous sous le nom de tableaux fondants.

Toutefois, pendant le temps que le brouillard avait mis à disparaître, le soleil était descendu derrière les coteaux, et, de là, comme s’il avait fait un léger chassé vers le sud, il était revenu se montrer en plein, brillant d’un éclat de pourpre, à travers une brèche qui s’ouvrait dans la vallée du côté de l’ouest. Ainsi, comme par une puissance magique, la vallée, avec tout ce qu’elle contenait, se trouva brillamment illuminée.

Le premier coup d’œil, quand le soleil glissa dans la position que j’ai indiquée, me causa une impression presque semblable à celle que j’éprouvais quand, étant enfant, j’assistais à la scène finale de quelque mélodrame ou de quelque spectacle théâtral bien combiné. Rien n’y manquait, pas même la monstruosité de la couleur ; car la lumière du soleil jaillissait de l’ouverture, toute teintée de pourpre et d’orangé ; et le vert éclatant du gazon de la vallée était réfléchi, plus ou moins, sur tous les objets par ce rideau de vapeur, qui restait toujours suspendu dans les airs, comme s’il lui répugnait de s’éloigner d’un spectacle si miraculeusement beau.

Le petit vallon, dans lequel mon œil plongeait alors, de dessous ce pavillon de brume, n’avait pas plus de quatre cents yards de long ; sa largeur variait de cinquante à cent cinquante, peut-être à deux cents. Il était plus étroit à son extrémité nord et s’élargissait en s’avançant vers le sud, mais sans beaucoup de précision ni de régularité. La partie la plus large était à peu près de quatre-vingts yards à l’extrémité sud. Les pentes qui délimitaient la vallée n’auraient pas pu être gratifiées du nom de collines, excepté du côté du nord. Là, un rebord escarpé de granit s’élevait à une hauteur d’environ quatre-vingt-dix pieds ; et, comme je l’ai déjà fait observer, la vallée, en cet endroit, n’avait pas plus de cinquante pieds de large ; mais, à mesure que le visiteur descendait de ces rochers vers le sud, il trouvait, à sa droite et à sa gauche, des déclivités moins hautes, moins abruptes, moins rocheuses. Tout, en un mot, allait s’abaissant et s’adoucissant vers le sud ; et cependant tout le vallon était entouré d’une ceinture d’éminences, plus ou moins hautes, excepté sur deux points. J’ai déjà mentionné l’un de ces points. Il se trouvait placé vers le nord-ouest, là où le soleil couchant, comme je l’ai expliqué, se frayait une voie dans l’amphithéâtre, par une brusque tranchée ouverte dans le rempart de granit ; cette fissure pouvait avoir dix yards de large dans sa plus grande largeur, aussi loin du moins que l’œil pouvait pénétrer. Elle semblait monter comme une avenue naturelle vers les retraites des montagnes et des forêts inexplorées. L’autre ouverture était située directement à l’extrémité sud de la vallée. Là, les collines n’étaient plus en général que de molles inclinaisons, s’étendant de l’est à l’ouest sur un espace de cent cinquante yards environ. À la moitié de cette étendue, il y avait une dépression qui descendait jusqu’au niveau du sol de la vallée. En ce qui concernait la végétation, aussi bien que dans tout le reste, le paysage allait s’abaissant et s’adoucissant vers le sud. Au nord, au-dessus du précipice rocheux, à quelques pas du bord, s’élançaient les magnifiques troncs des nombreux hickories, des noyers, des châtaigniers, entremêlés de quelques chênes ; et les grosses branches latérales, projetées principalement par les noyers, se déployaient par-dessus l’arête du rocher. En s’avançant vers le sud, l’explorateur rencontrait d’abord la même classe d’arbres ; mais ceux-ci étaient de moins en moins élevés et s’éloignaient de plus en plus des types favoris de Salvator ; puis il apercevait l’orme, plus aimable, auquel succédaient le sassafras et le caroubier ; ensuite se montraient des espèces d’un caractère plus doux, le tilleul, le redbud, le catalpa et le sycomore, suivis à leur tour de variétés de plus en plus gracieuses et modestes. Toute la surface de la pente sud était simplement recouverte d’arbustes sauvages, à l’exception, par-ci par-là, d’un saule gris ou d’un peuplier blanc. Au fond de la vallée (car on doit se rappeler que la végétation dont il a été question jusqu’à présent ne recouvrait que les rochers ou les collines), on n’apercevait que trois arbres isolés. L’un était un orme de belle taille et d’une forme admirable ; il faisait sentinelle à la porte sud de la vallée. Le second était un hickory, beaucoup plus gros que l’orme, en somme un beaucoup plus bel arbre, quoique tous les deux fussent excessivement beaux. Il semblait avoir charge de surveiller l’entrée du nord-ouest. Il s’élançait d’un groupe de roches dans l’intérieur même de la ravine et projetait au loin son corps gracieux dans la lumière de l’amphithéâtre, suivant un angle de quarante-cinq degrés environ. Mais, à trente yards, à peu près, à l’est de cet arbre se dressait la gloire de la vallée, l’arbre le plus magnifique, sans aucun doute, que j’aie vu de ma vie, excepté, peut-être, parmi les cyprès de l’Itchiatuckanee. C’était un tulipier à triple tronc, liriodendron tulipiferum, de l’ordre des magnolias. Ses trois tiges se séparaient de la tige mère à trois pieds environ du sol, et, divergeant lentement et graduellement, n’étaient pas espacées de plus de quatre pieds au point où la plus grosse s’épanouissait en feuillage, c’est-à-dire à une élévation d’environ quatre-vingts pieds. La hauteur totale de la tige principale était de cent vingt pieds. Il n’est rien qui puisse dépasser en beauté la forme et la couleur verte, éclatante, luisante, des feuilles du tulipier. Dans le cas en question, ces feuilles avaient bien huit bons pouces de large ; mais leur gloire elle-même était éclipsée par la splendeur fastueuse d’une extravagante floraison. Figurez-vous, étroitement condensé, un million de tulipes, des plus vastes et des plus resplendissantes ! C’est, pour le lecteur, le seul moyen de se faire une idée du tableau que je voudrais lui peindre. Ajouter la grâce imposante des tiges, en forme de colonnes, nettes, pures, finement granulées, la plus grosse ayant quatre pieds de diamètre à vingt pieds du sol. Les innombrables fleurs, s’unissant à celles d’autres arbres à peine moins beaux, quoique infiniment moins majestueux, remplissaient la vallée de parfums plus exquis que les parfums d’Arabie.

Le sol général de l’amphithéâtre était revêtu d’un gazon semblable à celui que j’avais trouvé sur la route ; plus délicieusement doux peut-être, plus épais, plus velouté et plus miraculeusement vert. Il était difficile de comprendre comment on avait pu atteindre un tel degré de beauté.

J’ai déjà parlé des deux ouvertures dans la vallée. De celle placée au nord-ouest jaillissait un petit ruisseau qui descendait le long de la ravine, avec un doux murmure et une légère écume, jusqu’à ce qu’il se brisât contre le groupe de roches d’où s’élançait l’hickory isolé. Là, après avoir contourné l’arbre, il inclinait un peu vers le nord-est, laissant le tulipier à vingt pas environ vers le sud, et ne faisant plus de déviation sensible dans son cours, jusqu’à ce qu’il arrivât au point intermédiaire entre les frontières est et ouest de la vallée. À partir de ce point, après une série de courbes, il tournait court à angle droit, et tendait généralement vers le sud, serpentant à l’occasion, et tombant enfin dans un petit lac de forme irrégulière, quoique grossièrement ovale, qui miroitait à l’extrémité inférieure du vallon. Ce petit lac avait peut-être cent yards de diamètre dans sa plus grande largeur. Aucun cristal n’aurait pu rivaliser en clarté avec ses eaux. Le fond, qu’on apercevait distinctement, consistait uniquement en cailloux d’une blancheur éclatante. Les bords, revêtus de ce gazon d’émeraude déjà décrit, arrondis en courbe, plutôt que coupés en talus, s’enfonçaient dans le ciel clair placé au-dessous ; et ce ciel était si clair et réfléchissait parfois si nettement tous les objets qui le dominaient, qu’il était vraiment difficile de déterminer le point où la vraie rive finissait et où commençait la rive réfléchie. Les truites et quelques autres variétés de poissons, dont cet étang semblait, pour ainsi dire, foisonner, avaient l’aspect exact de véritables poissons volants. Il était presque impossible de se figurer qu’ils ne fussent pas suspendus dans les airs. Une légère pirogue de bouleau, qui reposait tranquillement sur l’eau, y réfléchissait ses plus petites fibres avec une fidélité que n’aurait pas surpassée le miroir le plus parfaitement poli. Une petite île, aimable et souriante, avec ses fleurs en plein épanouissement, — tout juste assez grande pour contenir une petite construction pittoresque, ressemblant à une cabane destinée aux oiseaux, — s’élevait au-dessus du lac, non loin de la rive nord, à laquelle elle s’unissait par un pont qui, bien que d’une nature très-primitive, avait l’air incroyablement léger. Il était formé d’une seule planche de tulipier, large et épaisse. Celle-ci avait quarante pieds de long, et enjambait tout l’espace d’une rive à l’autre, appuyée sur une seule arche, très-mince mais très-visible, destinée à prévenir toute oscillation. De l’extrémité sud du lac s’épanchait une continuation du ruisseau, qui, après avoir serpenté pendant trente yards à peu près, passait décidément à travers cette dépression, déjà décrite, placée au milieu des collines du sud, et, tombant brusquement au bas d’un précipice d’une centaine de pieds, se frayait un cours vagabond et inaperçu vers l’Hudson.

Le lac avait, en quelques points, une profondeur de trente pieds ; mais la profondeur du ruisseau dépassait rarement trois pieds, et sa plus grande largeur était de huit environ. Le fond et les bords étaient semblables à ceux de l’étang ; s’il y avait quelque défaut à leur reprocher au point de vue du pittoresque, c’était leur excessive propreté.

L’étendue du gazon était relevée, çà et là, de quelque brillant arbuste, tel que l’hortensia, la boule-de-neige commune, ou le seringat aromatique ; ou, plus fréquemment encore, d’un groupe de géraniums, d’espèces variées, magnifiquement fleuris. Ces derniers croissaient dans des pots soigneusement enfouis dans le sol, de manière à leur donner l’apparence de plantes indigènes. En outre, le velours de la pelouse était délicieusement tacheté d’une foule de moutons qui erraient dans la vallée, en compagnie de trois daims apprivoisés et d’un grand nombre de canards d’un plumage brillant. Un très-gros dogue semblait avoir commission de veiller attentivement sur tous ces animaux, sans exception.

Le long des collines de l’est et de l’ouest, vers la partie supérieure de l’amphithéâtre, là où les limites de la vallée étaient plus ou moins escarpées, le lierre croissait à profusion, de sorte que l’œil pouvait à peine entrevoir çà et là un morceau de la roche nue. De même, le précipice du nord était presque entièrement revêtu de vignes d’une remarquable richesse, quelques-uns des plants jaillissant du sol ou de la base du rocher, et d’autres suspendus aux saillies de la paroi.

La légère élévation, qui formait la frontière inférieure de ce petit domaine, était couronnée par un mur de pierre uni, d’une hauteur suffisante pour empêcher les daims de s’évader. Aucune espèce de barrière ne se faisait voir ailleurs ; car nulle part, excepté là, il n’était besoin d’une clôture artificielle ; si quelque mouton, par exemple, s’écartant, avait tenté de sortir de la vallée par la ravine, il aurait trouvé, au bout de quelques yards, sa marche arrêtée par la saillie escarpée du roc, d’où tombait la cascade qui avait attiré tout d’abord mon attention quand je m’étais approché du domaine. Bref, il n’y avait d’autre entrée ni d’autre issue qu’une grille, occupant une passe rocheuse sur la route, à quelques pas au-dessous du point où je m’étais arrêté pour reconnaître le paysage.

J’ai dit que le ruisseau serpentait très-irrégulièrement dans tout son parcours. Ses deux directions principales, comme je l’ai fait observer, étaient, d’abord de l’ouest à l’est et ensuite du nord au sud. À l’endroit du coude, il fuyait en arrière et décrivait une sorte de bride, presque circulaire, de manière à former une presqu’île, imitant une île autant qu’il est possible, et enfermant environ le seizième d’un acre de terre. C’était sur cette presqu’île que s’élevait la maison d’habitation, — et en disant que cette maison, comme la terrasse infernale aperçue par Vathek, était d’une architecture inconnue dans les annales de la terre[1], je veux faire entendre simplement que son ensemble me frappa par le sentiment le plus fin de poésie combiné avec celui d’appropriation, — en un seul mot, de poésie, — (car il me serait difficile d’employer d’autres termes pour donner une définition abstraite, plus rigoureuse, de la poésie), et je ne veux pas dire qu’en aucun point cette construction se distinguât par un pur caractère d’outrance.

En réalité, rien de plus simple, rien de moins prétentieux que ce cottage. Son merveilleux effet consistait uniquement dans son arrangement artistique, analogue à celui d’un tableau. J’aurais pu m’imaginer, pendant que je l’examinais, que quelque paysagiste de premier ordre l’avait bâti avec sa brosse.

Le point de vue, d’où j’avais d’abord contemplé la vallée, n’était pas absolument, quoiqu’il s’en rapprochât beaucoup, le meilleur point de vue pour juger la maison. Je la décrirai donc telle que je la vis plus tard, en prenant position sur le mur de pierre à l’extrémité méridionale de l’amphithéâtre.

Le bâtiment principal avait environ vingt-quatre pieds de long et seize de large, — pas davantage à coup sûr. Sa hauteur totale, depuis le sol jusqu’au sommet du toit, n’excédait pas dix-huit pieds. À l’extrémité ouest de cette construction une autre se rattachait, plus petite d’un tiers environ, dans toutes ses proportions ; — sa façade faisant un retrait de deux yards à peu près en arrière de la façade du corps principal, et le toit se trouvant naturellement placé beaucoup plus bas que le toit voisin. Faisant angle droit avec ces bâtiments, et, en arrière du principal, mais non exactement au milieu, s’élevait un troisième compartiment, très-petit, et, en général, d’un tiers moins grand que l’aile de l’ouest. Les toits des deux plus grands étaient très-escarpés, décrivant à partir de la ligne de faîtage, une longue courbe concave, et dépassant de quatre pieds au moins les murs de la façade, de manière à faire toiture pour deux portiques. Ces derniers toits, naturellement, n’avaient aucun besoin de supports ; mais, comme ils avaient l’air d’en avoir besoin, des piliers fort légers et parfaitement polis y avaient été adaptés, seulement dans les coins. La toiture de l’aile du nord était simplement la prolongation d’une partie de la toiture principale. Entre le plus grand bâtiment et l’aile de l’ouest s’élevait une très-haute et très-svelte cheminée carrée, faite de briques hollandaises durcies, alternativement noires et rouges, et couronnée d’une légère corniche de brique faisant saillie. Au-dessus des pignons, les toits se projetaient aussi très en dehors ; dans le bâtiment principal, cette saillie était environ de quatre pieds vers l’est et de deux pieds vers l’ouest. La porte principale n’était pas symétriquement placée dans le corps principal de logis, car elle était un peu à l’est, et les deux fenêtres à l’ouest. Ces dernières ne descendaient pas jusqu’au sol, mais étaient plus longues et plus étroites que de coutume ; elles avaient un volet simple, semblable à une porte, et des carreaux en forme de losanges très-allongés ; la porte était vitrée dans sa partie supérieure, faite aussi de carreaux losangés, avec un volet mobile qui la protégeait pendant la nuit. L’aile de l’ouest avait sa porte placée sous le pignon, et une unique fenêtre regardant le sud. L’aile du nord n’avait pas de porte extérieure, et une fenêtre unique, là aussi, s’ouvrait sur l’est.

Le mur soutenant le pignon oriental était flanqué d’un escalier qui le traversait en diagonale, la montée regardant le sud. Sous l’abri formé par le rebord très-avancé du toit, ces degrés aboutissaient à une porte qui conduisait aux mansardes, ou plutôt au grenier ; car cette partie n’était éclairée que par une seule fenêtre donnant sur le nord, et semblait avoir été destinée à servir de magasin.

Les piazzas du corps principal et de l’aile de l’ouest n’étaient pas planchéiées selon l’usage ; mais devant les portes et les fenêtres de larges dalles de granit, plates et irrégulières de forme, étaient enchâssées dans le merveilleux gazon, et fournissaient en toute saison un confortable chemin pour les pieds. De commodes trottoirs, faits de même matière, non pas rigoureusement ajustés, mais laissant entre les pierres de fréquents intervalles par où jaillissait le velours du tapis naturel, conduisaient, soit de la maison vers une source de cristal, à cinq pas environ plus loin, soit vers la route, soit vers un ou deux pavillons situés au nord, au delà du ruisseau, et complètement cachés par quelques caroubiers et catalpas.

À six pas tout au plus de la porte principale se dressait le tronc mort d’un fantastique poirier, si bien habillé, de la tête aux pieds, de magnifiques fleurs de bignonia, qu’il était difficile de deviner quel singulier et charmant objet ce pouvait être. Aux divers bras de cet arbre étaient suspendues des cages pour des oiseaux divers. Dans l’une, vaste cylindre d’osier avec un anneau au sommet, s’ébattait un oiseau-moqueur ; dans une autre, un loriot ; dans une troisième, l’impudent passereau des rizières ; et trois ou quatre prisons plus élégantes retentissaient du chant des canaris.

Les piliers de la piazza étaient enguirlandés de jasmin et de chèvrefeuille, et de l’angle formé par le corps principal de logis et l’aile de l’ouest s’élançait une vigne d’une richesse sans exemple. Défiant toute contrainte, elle avait d’abord grimpé jusqu’au toit inférieur, puis s’était élancée sur le supérieur, et, là, rampant et se contorsionnant le long du faîtage, elle jetait ses vrilles à droite et à gauche, jusqu’à ce qu’elle atteignît le pignon de l’est, d’où elle se laissait retomber et traînait sur l’escalier.

Toute la maison, ainsi que les ailes, était construite en bardeaux, à la vieille mode hollandaise, larges et non arrondis par les coins. Ce mode a cela de particulier qu’il fait paraître les maisons ainsi bâties plus larges de la base que du sommet, à la manière des architectures égyptiennes ; et, dans le cas actuel, cet effet excessivement pittoresque était augmenté par de nombreux pots de fleurs magnifiques qui circonscrivaient presque entièrement la base des bâtiments.

Les bardeaux étaient peints en gris sombre ; et tout artiste comprendra toute de suite combien cette teinte neutre se fondait heureusement dans le vert éclatant des feuilles de tulipier qui ombrageaient en partie le cottage.

C’était en se plaçant près du mur de pierre, dont j’ai déjà parlé, qu’on trouvait la position la plus favorable pour examiner les bâtiments ; — car, l’angle du sud-est se projetant en avant, l’œil pouvait à la fois embrasser la totalité des deux façades, avec le pittoresque pignon de l’est, et prendre un aperçu suffisant de l’aile du nord, ainsi que d’une partie de la jolie toiture de la serre, et presque de la moitié d’un léger pont qui enjambait le ruisseau tout près des bâtiments principaux.

Je ne restai pas très-longtemps sur le sommet de la colline, mais assez toutefois pour étudier complètement le paysage placé sous mes pieds. Il était évident que je m’étais écarté de la route du village, et j’avais ainsi une excellente excuse de voyageur pour ouvrir la porte et pour demander mon chemin, à tout hasard ; ainsi, sans plus de cérémonies, j’avançai.

La porte passée, la route semblait se continuer sur un rebord naturel qui descendait en pente douce le long de la paroi des rochers du nord-est. Elle me conduisit au pied du précipice du nord, de là sur le pont, et, en contournant le pignon de l’est, à la porte de la façade. Chemin faisant, j’observai qu’il était impossible d’apercevoir les pavillons.

Comme je tournais au coin du pignon, le dogue bondit vers moi, menaçant et silencieux, avec l’œil et la physionomie d’un tigre. Je lui tendis cependant la main, en témoignage d’amitié, et je n’ai jamais connu de chien qui fût à l’épreuve de cet appel fait à sa courtoisie. Celui-ci, non-seulement ferma sa gueule et remua sa queue, mais m’offrit positivement sa patte, et même étendit ses civilités jusqu’à Ponto.

Comme je n’apercevais pas de cloche, je frappai avec ma canne contre la porte, qui était à moitié ouverte. Immédiatement une personne s’avança vers le seuil, — une jeune femme de vingt-huit ans environ, — élancée ou plutôt légère, et d’une taille un peu au-dessous de la moyenne. Comme elle s’approchait, avec une démarche à la fois modeste et décidée, absolument indescriptible, je me dis en moi-même : « J’ai sûrement trouvé ici la perfection de la grâce naturelle, en antithèse avec l’artificielle. » La seconde impression qu’elle produisit sur moi, et qui fut de beaucoup la plus vive des deux, fut une impression d’enthousiasme. Jamais expression d’un romanesque aussi intense, oserai-je dire, ou d’une étrangeté si extra-mondaine, telle que celle qui s’échappait de ses yeux profondément enchâssés, n’avait jusqu’alors pénétré le fond de mon cœur. Je ne sais comment cela se fait, mais cette expression particulière de l’œil, qui quelquefois même s’inscrit jusque dans les lèvres, est le charme le plus puissant, sinon l’unique, qui enchaîne mon attention à une femme. Romanesque ! pourvu que mes lecteurs comprennent pleinement tout ce que je voudrais enfermer dans ce mot ! — romanesque et féminin me paraissent deux termes réciproquement convertibles ; et après tout, ce que l’homme aime vraiment dans la femme, c’est sa féminéité. Les yeux d’Annie (j’entendis quelqu’un qui de l’intérieur appelait sa « chère Annie ») étaient d’un gris céleste ; sa chevelure, d’un blond châtain ; ce fut tout ce que j’eus le temps d’observer en elle.

Sur sa très-courtoise invitation, j’entrai, — et je passai d’abord dans un vestibule suffisamment spacieux. Étant venu surtout pour observer, je notai qu’à ma droite, en entrant, il y avait une fenêtre, semblable à celles de la façade ; à ma gauche, une porte conduisant dans la pièce principale ; pendant qu’en face de moi, une porte ouverte me permit de voir une petite chambre, de la même dimension que le vestibule, arrangée en manière de cabinet de travail, et ayant une large fenêtre cintrée regardant le nord.

Je passai dans le parloir, et je m’y trouvai avec M. Landor, — car tel était le nom du maître du lieu, comme je l’appris plus tard. Il avait des manières polies et même cordiales ; mais en ce moment mon attention était beaucoup plus occupée des arrangements de la maison qui m’avait tant intéressé que de la physionomie personnelle du propriétaire.

L’aile du nord, je le vis alors, était une chambre à coucher, dont la porte ouvrait sur le parloir. À l’ouest de cette porte était une fenêtre simple, regardant le ruisseau. À l’extrémité ouest du parloir, il y avait une cheminée, puis une porte conduisant dans l’aile de l’ouest, — qui probablement servait de cuisine.

Il est impossible d’imaginer quelque chose de plus rigoureusement simple que l’ameublement du parloir. Le parquet était recouvert d’un tapis de laine teinte, d’un excellent tissu, à fond blanc avec un semis de petits dessins verts circulaires. Les rideaux des fenêtres étaient en mousseline de jaconas d’une blancheur de neige ; passablement amples, et descendant en plis fins, parallèles, d’une symétrie rigoureuse, juste au ras du tapis. Les murs étaient revêtus d’un papier français d’une grande finesse, à fond argenté, avec une cordelette d’un vert pâle courant en zigzag. Toute la tenture était simplement relevée par trois exquises lithographies de Julien, aux trois crayons, suspendues aux murs, mais sans cadres. L’un de ces dessins représentait un tableau de richesse ou plutôt de volupté orientale ; un autre, une scène de carnaval, d’une verve incomparable ; le troisième était une tête de femme grecque ; jamais visage si divinement beau, jamais expression d’un vague si provoquant, n’avaient jusqu’alors arrêté mon attention.

La partie solide de l’ameublement consistait en une table ronde, quelques sièges (parmi lesquels un fauteuil à bascule) et un sofa ou plutôt un canapé, dont le bois était de l’érable uni, peint en blanc crémeux, avec de légers filets verts, et le fond en canne tressée. Sièges et tables étaient assortis pour aller ensemble ; mais les formes avaient été évidemment inventées par le même esprit qui avait tracé le plan des jardins ; il était impossible de concevoir quelque chose de plus gracieux.

Sur la table traînaient quelques livres ; un flacon de cristal, vaste et carré, contenant quelque parfum nouveau ; une simple lampe astrale, de verre poli (non pas une lampe solaire), avec un abat-jour à l’italienne, et un large vase plein de fleurs splendidement épanouies. En somme, les fleurs, de couleurs magnifiques et d’un parfum délicat, formaient la seule vraie décoration de la chambre. Le foyer de la cheminée était presque entièrement rempli par un pot de brillants géraniums. Sur une tablette triangulaire, placée dans chaque coin de la pièce, était posé un vase semblable, ne se distinguant des autres que par son gracieux contenu. Un ou deux bouquets semblables ornaient le manteau de la cheminée, et des violettes récemment cueillies étaient groupées sur le rebord des fenêtres ouvertes.

Je m’arrête, ce travail n’ayant pas d’autre but que de donner une peinture détaillée de la résidence de M. Landor, — telle que je l’ai trouvée.

  1. Dans l’original, ces mots sont imprimés en français. — C. B.