Le Coup d’État simplifié/Conclusion de la première partie
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[modifier] Conclusion de la première partie
« Là où les nations n'existent plus, le mot trahison n'a plus de sens. » François Mauriac
Le tour de passe-passe politico-médiatique de Nicolas Sarkozy fera à coup sûr une victime, notre démocratie. La plupart de ses défenseurs supposés - Parlement, opposition, médias, Conseil constitutionnel, intellectuels,… - laisseront faire ou passeront avec armes et bagages du côté de l’assaillant et de son coup d’Etat simplifié.
En réalité, on se trouve à nouveau confronté à l’opposition entre le peuple et ses élites, l’opposition entre ce que Régis Debray avait appelé les « républicains » et les « démocrates » il y a plus de 10 ans déjà. Dans la querelle européenne suprême, le clivage traditionnel droite-gauche s’est en effet effacé depuis longtemps, sans que nos concitoyens prennent pleinement conscience des conséquences de cette mutation ou n’osent bousculer le système en place, ce système du « petits arrangements entre amis ». Comment en serait-il autrement, alors que les citoyens ordinaires, qui ne peuvent ou ne veulent consacrer plus de 10 minutes quotidiennes à la vie de la Cité, s’en remettent à des médias et des politiciens qui ne cherchent qu’à les endormir ? Le climat culturel, qui nourrit un consensus factice par individualisme, haine du conflit et hédonisme forcené, est bien entendu propice à cet enlisement des consciences.
Jean-François Kahn, rédacteur en chef de Marianne et rare parmi les patrons de presse à défendre une conception courageuse de son métier de journaliste, a pu ainsi parler de « bullocratie » des élites, de leur enfermement dans un petit monde à part totalement coupé du reste de la Nation. Un monde à part : c’est le sentiment que donne Elisabeth Guigou[1], qui n’écrit pas une seule fois dans son plaidoyer pour la Constitution-bis les mots « peuple » ni « référendum » (sauf une fois, pour évoquer la consultation de 2005), comme si ni l’un ni l’autre n’avaient jamais existé ! La coupure profonde entre le peuple et ses élites provoque une incompréhension de plus en plus inquiétante, et maintes fois décrites, qui a notamment abouti au 21 avril 2002 et dont il est douteux que l’élection de Nicolas Sarkozy tourne durablement la page. De ce quasi-divorce vient naturellement l’accusation permanente de « populisme » lancée aux franges de plus en plus nombreuses de la population française qui expriment leur mal-être, voire leur colère. Ces réactions de la « base » contre le « sommet » ne sont pas toujours exemptes d’excès, c’est vrai. Mais comment ne pas voir que si populisme il y a, c’est moins par haine viscérale que par amour déçu : le « tous pourris », le poujadisme d’aujourd’hui, n’a en réalité aucune commune mesure avec ce qu’il a pu être par le passé et, surtout, il ressemble fort à un geste de légitime défense face à l’émancipation de plus en plus décomplexée des élites vis-à-vis de leurs devoirs fondamentaux d’exemplarité, de représentation et de défense de l’intérêt général.
Une Constitution-bis aux allures de revanche du oui contre le non, une « période de réflexion » en toc, une « crise » de l’Europe inventée de toutes pièces, une comédie où la dissimulation et le mensonge n’apparaissent même pas comme un pis-aller honteux, mais comme une nécessité morale : les élites françaises et européennes n’ont en vérité jamais eu l’intention de jouer le jeu de la démocratie. Avant même de se comporter en mauvais perdants et de tricher avec elle, nos dirigeants n’en respectaient plus, et depuis longtemps, les règles élémentaires. Tout simplement.
Aussi, faire approuver par un Parlement acquis, sous le regard complaisant de garde-fous qui n’en sont plus, une Constitution européenne massivement rejetée par le suffrage universel et tout juste privée de son nom, ne les gêne pas. Il y a bel et bien coup de force.
Les élites n’ont sans doute pas l’impression de trahir la démocratie parce que cela fait belle lurette qu’elles ont anticipé sa disparition. En effet, comme l’a justement rappelé François Mauriac, on ne trahit pas ce qui n’existe plus ou ce que l’on ne croit plus exister. Les élites d’aujourd’hui ne trahissent pas car elles ne se situent plus dans l’ère de l’Etat-Nation démocratique, sur lequel elles ont discrètement fait une croix. Leur perspective est différente, une perspective où leur pouvoir émane moins d’un peuple souverain à qui elles rendent des comptes, qu’au statut aristocratique conféré par leur propre appartenance à la classe dirigeante.
C’est bien entendu ce vers quoi tend l’intégration européenne depuis le début et qu’avait réussi, pendant un temps, à contenir le sursaut gaullien des années 60, avec le refus de la supranationalité sur l’essentiel et le fameux compromis de Luxembourg. L’intégration européenne, « l’Europe politique », l’Europe « post-nationale », le « dépassement des nations », la supranationalité, désignent en réalité la même chose qui vise, au moyen de la majorité qualifiée, à détruire les Etats-Nations démocratiques hérités de 1789. Pour créer une démocratie nouvelle et supérieure, nous dit-on.
C’est ainsi un véritable changement de régime et c’est bien là que le bât blesse. Pire encore, c’est un changement de perspective historique d’une ampleur comparable à celui qu’avait introduit la Révolution française, ligne de partage des eaux entre l’ancien Régime et l’entrée dans l’ère démocratique contemporaine. Je parle ici de la Révolution française mais mieux vaudrait en fait parler de la Révolution russe, voire du coup d’Etat bolchévique d’octobre 1917, tant la « démocratie européenne des lendemains qui chantent » penche fatalement du côté des expériences malheureuses de « dépassement » de la démocratie ordinaire, comme en a regorgé le tragique XXème siècle…
Le viol de la règle du « parallélisme des formes » n’est ainsi pas seulement avéré parce qu’un vote parlementaire va approuver ce qu’un vote populaire, à la légitimité incontestable et supérieure, a rejeté. Il est également caractérisé parce que la ratification parlementaire de la Constitution-bis introduit un bouleversement majeur dans la définition - voire l’existence même - de notre Pacte fondamental, fondé sur le pouvoir du peuple en premier et dernier ressort, qui a régulièrement été approuvé par le suffrage universel depuis plus de deux siècles. Bref, c’est le peuple français qui a approuvé par référendum la Constitution de la Vème République, et avant elle les Républiques précédentes dont elle est l’héritière ultime. Il serait donc profondément illégitime et contraire à l’esprit de notre droit constitutionnel, voire constituant, d’abolir, sans lui avoir jamais posé la question explicitement et contre sa volonté manifeste exprimée il y a deux ans, le droit le plus sacré du peuple français à disposer de lui-même.
Le soupçon de coup d’Etat est très fort si l’on s’en tient à la méthode choisie pour faire ratifier la Constitution européenne. Mais le doute n’est plus permis lorsqu’on regarde le contenu et les conséquences de celle-ci : il s’agit rien moins que d’un anti-1789, pas seulement d’une abolition mais pire encore d’un contrepied pur et simple.
- ↑ Article déjà cité, Le Monde, édition du 31 octobre 2007